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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Prologue en vers et en prose

Les Couplets en Procès

Dorneval, Alain-René Lesage· créée en 1730· 216 vers· 20 personnages

Représenté à la Foire de Saint-Laurent en 1730.

Personnages

  • LE PRÉSIDENT
  • QUATRE CONSEILLERS
  • UN GREFFIER
  • MAÎTRE GOUFFIN, Avocat des Nouveaux Couplets
  • MAÎTRE GROSSEL, Avocat des Vieux Couplets, Pierrot
  • MAÎTRE BABILLARY, Avocat de l'Auteur Calisthéne
  • LE MENUET, nouveau couplet
  • LA MUSETTE, nouveau couplet
  • LE COTILLON, couplet nouveau dansant
  • LA CONTRE-DANSE, couplet nouveau dansant
  • LE TAMBOURIN, couplet nouveau dansant
  • LA LOURE, couplet nouveau dansant
  • FLON-FLON, vieux couplet chantant
  • LA COMÈRE VOIRE, vieux couplet chantant
  • LE MITRON DE GONESSE, vieux couplet dansant
  • MAROTTE MIGNONNE, vieux couplet chantant
  • PIERRE BAGNOLET, vieux couplet chantant
  • LA BELLE DIGUEDON, vieux couplet chantant
  • LE TRAQUENARD, vieux couplet chantant
  • GRISELIDIS, vieux couplet chantant

Théâtre représente une rue.

SCÈNE PREMIÈRE. Maître Groseel Avocat, Flon-Flon en vieux grivois, La Commère Voire, en harangère.

MAÎTRE GROSSEL, à Flon-flon

Air : Mon Père, je viens devant vous.

Que demandez-vous, vieux Soldat ?

FLON-FLON

Quel Bonheur, de rencontrer tout d'un coup ce que nous cherchons ! Voulez-vous bien, Monsieur, vous charger d'une affaire que nous avons à votre Tribunal.

MAÎTRE GROSSEL

Très volontiers. Qui êtes-vous l'un et l'autre.

LA COMÈRE VOIRE

Air : Je ne suis né, ni Roi, ni Prince.

Nous sommes de vieux Vaudevilles, À la Critique fort utiles, Et qui sont en très grand renom Depuis fort longtemps à la Foire.

Foire : Le théâtre de la Foire se situait à deux endroits hors les murs de Paris, La foire Saint-Germain et la Foire Saint-Laurent.

MAÎTRE GROSSEL

Je ne vous connaissais que de nom ; je suis ravi de vous connaître personnellement. Hé bien qu'y a-t-il gour votre service ? De quoi s'agit-il ?

FLON-FLON

Il s'agit de nous maintenir , nous, et tous les autres anciens airs du Pont-Neuf ; nos confrères, dans la possession immémoriale où je sommes, de débiter notre marchandise à l'Opéra Comique.

MAÎTRE GROSSEL

Cela me paraît juste. Et qui veut vous troubler dans cette possession ?

FLON-FLON

V'la, nos parties adverses.

LA COMÈRE VOIRE

Oui, ce sont ces Coquins-là, Monsieur, qui veulent nous chasser d'une boutique que j'occupons depuis vingt ans.

MAÎTRE GROSSEL

Vous chasser dà ! Oh ! Nous verrons cela !

FLON-FLON

Ils nous ont fait assigner à la Bazoche du Parnasse, pour voir dire que dès aujourd'hui je vuiderons le camp, avec défenses à nous de paraître jamais à la Foire.

MAÎTRE GROSSEL

Comment Diable !

MAÎTRE GROSSEL

Doucement, mon Ami ! Point de voie de fait ! Vous avez de bons juges et un excellent avocat. Je m'appelle Maître Grossel.

Air 162 : Lucas se plaint que sa femme.

Depuis longtemps je m'applique Au grand art des orateurs. J'ai le geste magnifique, Mes poumons sont des meilleurs ; Et je me pique De bien employer les fleurs De rhétorique.

LA COMÈRE VOIRE

Tant mieux. Bon droit a besoin d'aide.

FLON-FLON

Je vous serons bien obligés, Monsieur Grossel.

MAÎTRE GROSSEL

Mais à qui en veulent tous ces gens-ci ?

LA COMÈRE VOIRE

C'est une partie de nos camarades qui viennent nous joindre.

SCENE II. Maître Grossel, Flon-Flon, La Comère Voire, Troupe de vieux couplets dansants.

MAÎTRE GROSSEL, montrant les Couplets l'un après l'autre

Air 164 : Les Cordons-bleus.

Eh, comment nommez-vous ce Couplet ?

LA COMÈRE VOIRE

Monsieur, c'est le Mitron de Gonesse.

Gonnesse : ville à 15 Km au nord-est de Paris.

MAÎTRE GROSSEL

Ce Manant ?

LA COMÈRE VOIRE

C'est Pierre Bagnolet.

Bagnolet : ville à l'Est et proche de Paris.

MAÎTRE GROSSEL

Et voilà, sans doute, sa Maîtresse.

MAÎTRE GROSSEL

Et cette mitronne.

LA COMÈRE VOIRE

Marotte. Mignonne.

MAÎTRE GROSSEL

Et ces deux couplets à cheveux gris ?

FLON-FLON

Serpedié ! Monsieur Grossel, vous nous remettez le coeur au ventre.

LA COMÈRE VOIRE

Chut ! V'la deux de nos Parties, adverses avec leur avocat.

CHOEUR de VIEUX COUPLETS, le suivant

Allons, allons, Allons à l'audience, allons.

SCÈNE III. Maître Gouffin Avocat, Le Menuet, La Musette.

MAÎTRE GOUFFIN

C'est à quoi je conclurai, je vous assure... Mais quelles personnes s'avancent ? Je juge qu'elles sont de votre compagnie.

LE MENUET

Vous ne vous trompez point.

SCÈNE IV. Maître Gouffin, Le Menuet, La Musetten Troupe de nouveau couplets.

MAÎTRE GOUFFIN

Air 168 : Je vais toujours le même train.

Suivez-moi tous. Je vous promets De vous renvoyer satisfaits Sur votre Scène pour jamais Vous régnerez en paix. Plus de Lampons, de Triolets i De Zon-zons, de Branles de Metz. Amis, enfin je vais Banir les vieux Couplets ; Et vous n'aurez plus désormais Rien à craindre que les sifflets.

Maître Gouffin sort. Les quatre Couplets Nouveaux qui viennent d'arriver le suivent. Le Menuet et la Musette restent encore un moment.

SCÈNE V. Le Menuet, La Musette.

LE MENUET

Vivat, Monsieur Gouffin !

Air 120. Il était un Avocat.

Il nous débarrassera, Tourelourirette, ò lironfa ! De tous ces Polissons-là : Toure , toure , tourelourirette. Soyons témoins de cela, Tourelourirette, ô lironfa !

Ils se prennent tous deux par les mains, et s'en vont en dansant et chantant le refrain de l'air précédent.

SCÈNE VI. Le Président, Les quatre Conseillers, Maître Gouffin, Maître Grossel, Troupe de vieux couplets, Troupe de nouveaux couplets, Maître Babillary avocat, Le Greffier.

On lève le rideau, qui laisse voir dans l'enfoncement du théâtre le Mont Parnasse, au bas duquel sont cinq ifs. Celui du milieu, plus gros que les quatre autres, sert de dossier au Président, et les quatre autres ifs sont pour les quatre Conseillers qui sont aux cotés du Président. Devant eux est le greffier, appuyé sur une petite table, et tenant plusieurs placets. Les Avocats sont dans les ailes avec leurs parties.

LE PRÉSIDENT, au Greffier

Appelez les placets.

LE GREFFIER

Entre la Dame Éléonor la Tragédie en vers, et Guillemette la Tragédie en prose.

LE PRÉSIDENT

Appelez-en un autre.

LE GREFFIER

L'auteur de Calisthène contre le Parterre.

LE PRÉSIDENT

Mais cela a été décidé. Le Parterre a porté son jugement.

MAÎTRE BABILLARY

Oui, Messieurs ; mais le poète a pris ses juges à partie.

Air : Réveillez-vous, belle Endormie.

Des bons Auteurs ce grand Modèle , Trouve qu'on l'a jugé fort mal ; C'est ce qui fait qu'il en appelle A votre illustre Tribunal.

LE PRÉSIDENT, après avoir été un moment aux opinions

Air De la Ceinture.

Du bon goût du parterre ayant Une parfaire connaissance, Nous mettons l'appel au néant, Et nous confirmons la sentence.

LE GREFFIER

Entre les nouveaux et les anciens couplets de l'Opéra-Comique. Maître Gouffin ? Maître Grossel ?

MAÎTRE GOUFFIN

Me voici.

MAÎTRE GROSSEL

Me voilà.

MAÎTRE GOUFFIN

Je suis un Avocat.

Bis.

Aux Juges.

Messieurs, voici le fait en deux mots. Les Vieux Couplets de l'Opéra-Comique, après plusieurs années de service, étaient sur les dents ; et déjà le Public, se plaignant de leur caducité, commençait à les abandonner : lorsque les nouveaux airs, mes parties, dont ils implorèrent l'assistance, rétablirent leurs affaires de désespérées.

MAÎTRE GROSSEL

Cela est faux. Ce n'est pas comme cela que...

MAÎTRE GOUFFIN

Oh ! Taisez-vous, de grâce !

Air : Robin , turelure, lure.

Maître Grossel, laissez-moi Plaider, je vous en conjure. Je suis de très bonne foi.

MAÎTRE GROSSEL

Turelure !

MAÎTRE GOUFFIN

Je dis la vérité pure.

MAÎTRE GROSSEL

Robin, turelure lure.

LE PRÉSIDENT, à Maître Grossel

Maître Grossel, n'interrompez pas maître Gouffin.

MAÎTRE GOUFFIN

Je disais donc, Messieurs, que les Nouveaux Couplets remirent le spectacle sur pied, et lui donnèrent une face toute nouvelle. J'ose dire même qu'ils ont depuis eu le bonheur de le rendre tel qu'il devient de Foire en Foire plus agréable au Public : Vires acquirit eundo. Orsus, Messieurs.

Air : Quand on a prononcé ce malheureux oui.

Comme il faut présumer que l'Opéra Comique Serait encor meilleur, s'il n'avait rien d'antique ; Si tous ses vieux couplets de fa Scène écartés, Y laissaient-les nouveaux étaler leurs beautés :

C'est à quoi je conclus, pour la satisfaction du Public, et pour la gloire d'un Spectacle, qui a l'honneur de porter le titre respectable d'Opéra.

MAÎTRE GOUFFIN

Ils ne font en effet que trop gaillards.

MAÎTRE GROSSEL, à Monsieur Gouffin

Ne m'interrompez point.

Aux Juges.

Il est inouï, Messieurs, qu'on ose à la barbe de la Bazoche du Parnasse, avancer des faussetés. On dit que mes parties ont été implorer le secours des airs nouveaux ! Cela n'est pas vrai, c'est tout le contraire. C'est vous qui êtes venus mendier un asile dans notre atelier.

MAÎTRE GOUFFIN

Oh ! Je vous ferai bien voir que...

MAÎTRE GROSSEL, à Maître Gouffin

Me m'interrompez donc point. Je vous ai laissé parler, taisez-vous à votre tour.

LE GREFFIER, faisant l'office d'Huissier

Paix-là ! Paix-là !

MAÎTRE GROSSEL, aux Juges

Préparez-vous, Messieurs, à voir l'ingratitude en chausses et en pourpoint.

Air : Or écoutez, Petits et Grands.

Les Airs Nouveaux, presque tout nus, Chez nous furent les bienvenus ; Mais, en les recevant en frères, Nous réchauffâmes des vipères, Qui maintenant dans notre sein. Veulent répandre leur venin.

Ces Ingrats, Messieurs, ont perdu le souvenir de nos bontés. Quelques légères louanges qu'on a données à leur nouveauté, leur ont tourné la tête. Ils s'imaginent pouvoir suffire à tout ;

Air 170. Ouïstanvoire.

Et qu'étant seuls aux Foires , Ils feront de grands Clercs ; Qu'ils vaudront nos Ouïstanvoires, Qu'ils vaudront nos Tires Lira lires, Qu'ils vaudront nos Airs.

Cependant, Messieurs, pour bien apprécier les Airs Nouveaux, ils ne sont bons à l'Opéra-Comique qu'à délasser l'esprit de l'attention qu'il a donnée aux vieux couplets, qui sont chargés de l'essentiel ; je veux dire, du soin important d'exprimer les passions. Hoc opus, hic labor est, comme dit l'autre,

MAÎTRE GOUFFIN

Les passions ! Ho-ho ! Nous les exprimerons aussi bien que vous, quand il nous plaira.

MAÎTRE GROSSEL

Je vous en défie, Maître Gouffin, je vous en défie. Est-ce avec un Menuet, est-ce avec une Contredanse que vous ferez l'exposition d'un sujet ? Lequel de vos nouveaux couplets est aussi propre à faire un Récit que le "Cap de Bonne Espérance",

Il en chante le commencement : Ce qu'il fait aussi aux trois autres qu'il va citer.

et le vieux "Joconde" ? Pour bien marquer la joie, avez-vous l'équivalent d'un "Allons-gai", "Toujours-gai", "D'un-air gai" ? Comment peindrez-vous la désolation, si vous n'avez pas "l'Air de Lapalisse" ? Et fic de coeteris.

MAÎTRE GROSSEL, aux Juges

Ah ! Messieurs, pesez-bien les dernières paroles de Maître Gouffin, et voyez en la conséquence. Nous avons déjà toute la "Petite-oie" de l'Opéra : Venienti occurrite morbo ! Si vous n'y mettez ordre, son Récitatif va venir planter le piquet chez nous.

LE PRÉSIDENT

Concluez, Maître Grossel.

MAÎTRE GROSSEL

Je conclus donc à ce qu'il plaise à la Bazoche du Parnasse, de débouter les Parties de Maître Gouffin de leur injuste, prétention, et de les bannir des Foires à perpétuité.

Air Folies d'Espagne.

Par Apollon, devenez-nous propices ! Depuis longtemps nous ayons le bonheur De divertir, en combattant les Vices : Ah ! Laissez-nous mourir au lit d'honneur !

Ici les Juges vont aux opinions.

Songez, Messieurs, que l'Opéra Comique nous doit sa naissance. Nous en sommes les Fondateurs.

MAÎTRE GOUFFIN

Nous en sommes les Restaurateurs.

LE GREFFIER

Paix-là ! Paix-là !

MAÎTRE GROSSEL

Nous allons voir, nous allons voir si la Bazoche favorisera des traîtres.

MAÎTRE GOUFFIN

Des Traîtres !

Aux Juges.

Messieurs ; une petite observation. J'ai oublié de dire que les vieux couplets sont de faux frères qui vont servir les Italiens dans leurs parodies.

MAÎTRE GROSSEL

Beau reproche à nous faire ! Est-ce que les couplets italiens ne viennent pas quelquefois nous rendre le même service ? Ne confondons point la reconnaissance avec la trahison.

MAÎTRE GOUFFIN

Vous avez beau dire, Maître Grossel.

Air 58. Hé, bon, bon , bon ! Je t'en répond.

Tous vos Couplets à barbe grise À présent ne sont plus de mise,

LE GREFFIER

Paix-Là ! Prêtez silence.

MAÎTRE GROSSEL, à ses parties

Vous devez être contents.

MAÎTRE GOUFFIN, aux Juges

Mais, Messieurs, considérez donc que ce mélange...

MAÎTRE GOUFFIN

Ah ! Qu'il fera beau voir en scène une Musette avec un Ramonez,la !

MAÎTRE GROSSEL

Hé bien.

Il chante.

N'y a pas d'mal à ça.

Bis.

MAÎTRE GROSSEL

Vous voyez, Maître Goussin, que mes couplets ne sont pas si diables qu'ils sont noirs.

Aux Nouveaux Couplets.

Air 104 Vive Michel Nostradamus.

Couplets de nous elle fabrique, Qui vouliez chasser vos Papas ; S'ils vous abandonnaient, hélas ! Vous, fermeriez bientôt boutique.

CHOEUR

Toque etc.

Tous les Couplets ; tant Vieux que Nouveaux, dansent seuls et à deux, chacun dans leur caractère ; après quoi ils se réunissent tous, et finissent le Divertissement par un ballet général.

216 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0