Opéra comique en vers et en prose· Pièce d'un Acte
La Reine du Barostan
Représentée à la Foire de Saint-Germain 1730.
Personnages
- LA REINE, Zélica
- ALMORADDIN, Prince d'Achem
- NOUR, Favorite de la Reine
- AMINE, Suivante de la Reine, aimée d'Assan
- TROIS AUTRES SUIVANTES
- ASSAN, Capitaine des Gardes
- HANIF, Garde
- SINDBAD, Garde
- PIERROT, Confident d'Almoraddin
- PEUPLES DU BAROSTAN
Le théâtre représente la capitale du Barostan, avec son Port de Mer.
SCÈNE PREMIÈRE. Almoraddin, Pierrot.
PIERROT
Air 65 : Bouchés, Naïades, vos fontaines.
Seigneur, n'avez vous point envie De changer votre train de vie ? Voulez-vous sans cesse risquer Vos jours sur ces Mers redoutables ? Notre vaisseau ne peut manquer D'aller enfin à tous les diables.ALMORADDIN
Air : Nos plaisirs seront peu durables.
Je crains moins la Mer en colère. Que je ne redoute les noeuds, Dont tu sais que le Roi mon Père Veut lier son fils malheureux.PIERROT
Son Fils malheureux ! Ne dirait-on pas qu'il veut vous faire écorcher tout vif ?
Air 172 : Nanette, je voudrais t'apprendre.
Ce bon papa, grillant dans l'âme De se voir de petits-enfants, Qui réjouissent ses vieux ans , Vous sollicite à prendre femme ; Et vous, zeste, une belle nuit, D'Achem vous décampez sans bruit.ALMORADDIN
Air 107 : Faites boire à triple mesure.
Blâme, si tu veux, ma conduite ; Mais, cher Pierrot, dans mon effroi, J'ai mieux aimé prendre la fuite, Que de l'hymen subir la loi.PIERROT
Hé, ventrebille ! Seigneur Almoraddin, qu'a donc l'hymen de si affreux ?
Air 114. Je passe la nuit et le jour.
Mon Prince, vous n'y pensez pas, Lorsque vous tenez ce langage. Moi, je ne vois que des appas Dans la chose du mariage. Loin de fuir cet engagement,. J'épouserais à tout moment, À tout moment, À tout moment, J'épouserais à tout moment.ALMORADDIN
Je n'ai jamais aimé, et je ne sais si je serais capable de m'attacher. Je te dirai même qu'une crainte délicate me tient en garde contre les charmes du beau sexe...
PIERROT
Quelle crainte donc ?
ALMORADDIN
Air 154 : Est-ce que ça se demande ?
Mon ami, j'aurais toujours peur De ma grandeur suprême ; Et je demanderais un coeur, Qui m'aimât pour moi-même.PIERROT
Fi donc, Seigneurs ! Du point d'honneur Votre âme est trop friande, Quoi ? Dans l'amour Des gens de Cour, Est-ce que ça se demande ?Vous êtes unique en votre espèce.
ALMORADDIN
Ne parlons plus de cela. Continuons de voyager. Mais avant que de nous remettre en mer, je fuis curieux de voir ce qu'il y a de remarquable dans cette capitale du Barostan.
PIERROT
Et moi, de savoir si le vin y est bon.
ALMORADDIN
Air, J'entends déjà le bruit des armes.
De mon nom, ni de ma naissance, Garde toi bien de dire un mot. Tu sais qu'il est de conséquence De ne pas...ALMORADDIN
Ha-ha ! Que nous, veulent ces deux hommes ?
SCÈNE II. Almoraddin, Pierrot, Hanif, Sinbad.
Hanif et Sindbad dans le lointain, font de profondes révérences.
PIERROT, bas à Almoraddin
Air, Les Feuillantines.
Comme ils s'approchent de nous D'un air doux ! Seigneur, les remarquez-vous ? Les Bourgeois de cette ville Sont des gensBis.
d'humeur civile.HANIF, abordant Almoraddin
Air 66. Si dans le mal qui me possède.
Noble Etranger , l'on nous ordonne De venir avec grand respect :., En vous faisant Salamalec, Nous saisir de votre personne.PIERROT, tremblant
Ahi, ahi, ahi !
PIERROT, d'un ton piteux
Quel mal avons-nous fait ?
ALMORADDIN
Air 62 : Réveillez-vous, belle Endormie.
Nous ne faisons point résistance : Mais je serais fort curieux De savoir si c'est une offense, Que d'oser venir en ces lieux.HANIF
Air 62. Je vous avais cru belle.
Que rien ne vous chagrine. Nous en usons ainsi Avec les étrangers de bonne mine, Que le sort quelquefois conduit ici.PIERROT, toujours alarmé
Mais ce n'est pas nous. Vous nous prenez pour d'autres.
SINDBAD, à Pierrot
On ne veut vous faire aucun mal, au contraire.
HANIF
On voit bien que vous ignorez ce qui se passe dans le Barostan.
PIERROT
Hélas, oui !
SINDBAD
Nous sommes les Peuples de l'Asie les plus heureux, surtout depuis que la Reine Zélica est sur le trône.
HANIF
Air 173. Rien n'est si beau : Rien n'est si bon.
Elle est à la fleur de son âge ; Les traits divins de son visage Sont fort au dessus du pinceau : Rien n'est si beau.SINDBAD
Elle est humaine, elle est affable, Compatissante, secourable, Penchant toujours vers le pardon : Rien n'est si bon.PIERROT
Je vous en félicite.
ALMORADDIN
Vous parlez là d'une Princesse accomplie.
HANIF
Air : Ah ! que la paresseuse Automne.
Une Reine si débonnaire, Nous cause pourtant un chagrin : Depuis longtemps elle diffère À nous donner un Souverain.SINDBAD
Nous craignons qu'un jour la Patrie Ne devienne en proie à nos Grands Mais que la Reine se marie Voilà tous ses sujets contents.PIERROT
Air : Amis, sans regretter Paris.
De vous ne pourrait-on savoir. Pourquoi cette Princesse Lambine tant à se pourvoir ?SINDBAD
C'est par délicatesse.ALMORADDIN
Comment cela ?
HANIF
Air : Voulez-vous savoir qui des deux.
Elle veut des coeurs généreux, De son seul mérite amoureux, Qui ne cherchent que sa personne : De passionnés soupirants, Qui ne portent sur sa couronne Que des regards indifférents.ALMORADDIN, à Pierrot
Air : Ô reguingué, ô lonlanla !
Tu vois, Pierrot, que Zélica Pense comme moi sur cela.SINDBAD
Tous les Princes voisins se sont déjà présentés, aucun n'a eu le bonheur de plaire.
HANIF
Enfin, pressée par ses Peuples, et ne voulant point causer de jalousie aux Grands de son Royaume, elle a déclaré, qu'elle choisirait un époux parmi les étrangers qui arriveraient au Barostan ; et qu'elle aurait moins d'égard à sa condition qu'à son caractère.
PIERROT
Ha ! Voilà donc pourquoi vous nous arrêtez ?
SINDBAD
Oui.
Air, Ton himeur est, Catherine.
Maint étranger d'apparence. Devant Zélica conduit, N'a de sa vaine éloquence Retiré qu'un triste fruit, Notre Princesse a su lire, Dans leurs coeurs ambitieux, Qu'ils chérissaient son Empire Beaucoup plus que ses beaux yeux.ALMORADDIN
Je la trouve heureuse d'avoir si bien pénétré leurs sentiments.
PIERROT
Elle aura de la peine à trouver ce qu'il lui faut.
SINDBAD
Air : Tu croyais, en aimant Colette.
Je tire un malheureux présage D'un hymen toujours différé : Elle hait trop le mariage, Pour trouver un homme à son gré.HANIF, à Sindbad
Que savez-vous ?
Air : Qu'on apporte boutteille.
Peut-être que la Reine, En voyant ce Seigneur, Pour l'hymen n'aura plus de haine, Et laissera toucher son coeur.ALMORADDIN, souriant
Vous avez trop bonne opinion de moi !
PIERROT
Vous vous adressez bien mal, mes enfants.
Air : Sois complaisant, affable, débonnaire.
Si votre Reine a peur du mariage, Notre Patron le craint bien davantage ; Mais Achevez votre message, À sa place je me mets.Ils se mettent tous à rire.
ALMORADDIN
L'Original !
PIERROT
Air 174 : Quand j'irai voir Remiremont.
On juge assez, en me voyant, Que je fuis né pour la tendresse ; Et, que je suis un bon vivant, Qui ne veut qu'amour et simplesse. Et quand la Reine me verra, Aussitôt elle s'écrira : Haï voilà le Drôle , Le Drôle, le Drôle ! Ha ; voilà le Drôle, Qui m'épousera.Ils redoublent leurs ris. On emmène Almoraddin, que Pierrot fuit.
SCÈNE III. Assan, Amine.
Le théâtre change et représente l'appartement de la Reine.
ASSAN
Air 175 : À l'ombre d'un ormeau Lisette.
En vain tous les jours je vous presse De couronner ma tendre ardeur ; Votre coeur pour moi s'intéresse, Et vous différez mon bonheur. Amine, mes amours, Languirai-je toujours ?AMINE
Air : Belle Chanoinesse.
Finir votre peine, Me serait bien doux ;Bis des deux vers.
Mais je ne puis être à vous, Ayant que la Reine Ait pris un époux.ASSAN
Quelle excuse !
Air : L'autre nuit j'aperçus en songe.
Vous savez bien que la Princesse Est favorable a notre amour.ASSAN
C'est me déclarer que jamais Vous ne comblerez mes souhaits.Non, la Reine ne trouvera point l'homme qu'elle cherche.
AMINE
Je vous réponds qu'elle a trouvé un sûr moyen de n'y être pas trompée.
Air : Quand je tiens de ce jus d'Octobre.
Pour vous en faire confidence, Je vous dirai qu'elle a fait choix... Mais dans ces lieux quelqu'un s'avance. Vous saurez tout une autre fois.SCENE IV. Assan, Amine, Hanif.
HANIF
Air 176 : De La Renaissance de la Foire.
Mon Camarade vous amène Un jeune étranger, un garçon, Qui paraît de bonne façon. Oh ! Pour cette fois-ci, la Reine, Digue, diguedon, diguedon, don daine, Pourra bien mordre à l'hameçon.AMINE
Vous ne le pouvez guère Souhaiter plus que moi.S'en allant.
Je cours annoncer à la Reine ce Nouveau-venu.
SCÈNE V. Assan, Hanif.
ASSAN
Tu crois donc, mon chér Hanif, que ce jeune-homme plaira.
SCÈNE VI. Assan, Hanif, Sinbad, amenant Almoradin et Pierrot.
SINDBAD, à Almoradin, montrant Assan
Vous voyez le Capitaine des Gardes.
Almoraddin et Assan se saluent.
ASSAN, à Almoraddin
Air : La jeune Abbesse de ce lieu.
Puissiez-vous, Rose du Printemps, Être agréable à la Princesse , Autant que la pluie à nos Champs, Après cent jours de sécheresse : Qu'aux rayons de vos yeux pleins d'ardeur Fonde la glace de son coeur.PIERROT, sur le ton du dernier vers
Vous choisissez un bon fondeur.ALMORADDIN
Air 178 : Ah ! Quel plaisir lorsqu'après mille alarmes.
De posséder cette Reine charmante Ne pensez pas que je sois fort tenté ; Et dans ces lieux lorsque je me présente, Vos lois m'en sont une nécessité.ASSAN
Ce discours me surprend.
PIERROT
Air 38 : Vaudeville du Roi de Cocagne.
Croyez-vous qu'il aime les femelles ? Ce n'est rien moins que cela. Apprenez que, pour voir les plus belles, Il n'irait pas d'ici là. Il ne prendra jamais du goût pour elle.ASSAN, souriant, à Pierrot
Et lonlanla, Quand il sera Devant Zélica, Vous m'en direz des nouvelles.À Almoraddin.
Mais cette Princesse va paraître ; Préparez-vous à l'entretenir.
Il sort avec Hanif et Sindbad.
SCÈNE VII. Almoraddin, Pierrot.
PIERROT
Au bout du compte, je rirais bien ; si vous alliez devenir amoureux.
ALMORADDIN
C'est ce qui n'arrivera point.
Air : Croyez-vous qu'Amour m'attrape.
L'Amour a fait son possible, Pour m'abattre sous ses traits ; Mais, me trouvant invincible, Enfin, il me laisse en paix. Mais etc.PIERROT
Air : Les Proverbes.
Avec ce Dieu, dès ce jour, mon cher Maître, Vous pourriez bien trouver à déchanter : Quand il nous faut reculer, le bon Traître, C'est pour nous faire mieux sauter.ALMORADDIN
Paix ! Voici, la Reine.
SCENE VIII. Almoraddin, Pierrot, La Reine sous le nom de Nour sa confidente, Nour, passant pour la Reine, Suivantes de la Reine.
PIERROT, pendant que la Nour s'avance
Air 61 : À boire je fais rage.
Jarni ! Qu'elle est brillante !Bis.
Quelle Dondon piquante ! Ses beaux yeux me criblent le sein. Ah ! Que n'est-elle une suivante, Ou que ne suis-je Almoraddin.NOUR, à Almoraddin
Air 132 : À l'ombre de ce vers bocage.
Ô vous, que le hasard attire Ici pour la première fois, Jeune étranger, dans mon Empire Avec plaisir je vous reçois ! Puissiez-vous, quittant ce rivage, Être assez content de ma Cour, Pour en conserver une image, Qui fasse honneur à ce séjour.PIERROT, à part
Elle est à manger.
Nour le regarde, ce qui l'oblige à baisser les yeux.
ALMORADDIN, troublé
Air : Branle de Metz.
Lorsque l'on y voit la flamme... Les plus célestes attraits Un coeur... mes tendres souhaits...ALMORADDIN
Ah ! Si mon bonheur obtient...LA REINE, à Nour
Vous l'avez troublé, Madame.ALMORADDIN, se reprenant
Oui, si mon amour obtient....ALMORADDIN, à Nour, se remettant un peu
Air : Quand le péril est agréable.
Pardonnez-mon désordre extrême.NOUR, à la Reine
Ma chère Nour, prenez-en soin.Nour se retire avec les autres Suivantes de la Reine.
SCÈNE IX. La Reine, Almoraddin, Pierrot.
PIERROT, à son Maître qui est fort rêveur
Je vous l'avais bien dit que vous pourriez tomber dans la nasse.
LA REINE, à Almoraddin
Air 67 : Vaudeville du Nouveau Monde.
Seigneur, ne soyez point surpris De l'état où sont vos esprits. À la Reine en rendant les armes, Vous avez éprouvé l'effEt Que sur tous les coeurs elle fait : On doit ce tribut à ses charmes.ALMORADDIN, soupirant
Ahi !
PIERROT
Air 179 : La faridondaine, gué !
Le Dieu Cupidon Vous livre à la Reine,Bis.
Rougirez-vous donc De porter sa chaîne ! Bon ! La faridondaine, Gué ! La fariradondé.ALMORADDIN, à la Reine
Air 22 : Quand je vous ai donné mon coeur.
Je vous l'avouerai, belle Nour. Je n'ai point été maître Du trouble subit que l'amour Dans mon coeur a fait naître : Mais votre Maîtresse n'est pas La cause de mon embarras.PIERROT, étonné
Ho ho !
ALMORADDIN
Hélas ! Vous pouvez ; sans peines, Deviner cette Beauté ! Si ma bouche n'ose dire Pour quels appas je soupire, Nour, si vous le désirez, Dans mes yeux vous l'apprendrez.LA REINE
Je ne vous entends point.
ALMORADDIN
Air 180 : Pour se plaindre de son martyre.
Vous feignez de ne point m'entendre : Je vais donc parler clairement. C'est à votre air noble et charmant Que mon coeur s'est laissé surprendre.LA REINE
Ha, ha, ha !
PIERROT
En voici bien d'une autre.
LA REINE
Je ne prends point le change.
Air : Pour passer doucement la vie.
Non, je ne fuis point assez vaine, Pour m'imaginer follement, Qu'à notre aimable souveraine Je puisse enlever un Amant.ALMORADDIN
Air : Pour faire honneur à la noce.
De l'éclat qui l'environne Mon coeur n'a point été frappé ; II s'est tout entier occupé Des grâces de votre personne. De l'éclat qui l'environne Mon coeur n'a point été frappé.PIERROT, à part
Il faut qu'il ait le Diable au corps.
LA REINE
Mais cela me paraît sérieux.
ALMORADDIN, se jetant aux genoux de la Reine
Air : Le fameux Diogéne.
Oui, c'est Nour elle-même, C'est vous feule que j'aime.LA REINE, le relevant
Quoi ? Vous à mes genoux ! Votre indigne tendresse Dément l'air de noblesse, Que l'on remarque en vous.PIERROT
Cela est vrai, rien n'est plus honteux.
LA REINE
Air 84 : Une faveur, Lisette.
Quel Démon vous entraîne ! Voyez, dans votre amour, L'esclave de la Reine.ALMORADDIN
Je n'y vois rien que Nour. Ignorez-vous qui donne Les Sceptres ? C'est le sort. Si Nour est sans couronne, Le Destin seul a tort.PIERROT
Ah ! Pauvre Cerveau blessé !
LA REINE
Air : Quand Iris prend plaisir à boire.
Vainement, par ce doit langage, Vous pensez que mon coeur peu sage Dans vos feux s'intéressera. Votre transport me paraît un caprice : Votre raison vous reviendra, Ma Maîtresse reparaîtra, Vous lui rendrezBis.
plus de justice. Elle fait quelques pas pour s'en aller.ALMORADDIN, la retenant
Air 181 : L'autre jour dessous un ormeau.
Demeurez, ne me fuyez pas, Belle Inhumaine !ALMORADDIN
Non, je suivrai vos pas.LA REINE
N'en prenez pas la peine.ALMORADDIN
Hélas ? Je vais donc mourir.LA REINE, se retirant
Je ne puis vous guérir.SCÈNE X. Almoraddin, Pierrot.
ALMORADDIN
Elle me met au désespoir.ALMORADDIN
Cruelle destinée !
PIERROT
Air 36 : Perrette étant dessus l'herbette.
Votre conduite est fort plaisante ! Vous, qui ne vouliez point d'amante, Après avoir tant barguigné, Vous vous coiffez d'une suivante : Votre coeur est bien étrenné !Coiffer : Se dit figurément en choses morales et spirituelles, et signifie s'entêter, se préoccuper en faveur de quelque choses. [F]
ALMORADDIN
Je la préfère à toutes les Princesses du Monde.
PIERROT
Quoi ? Vous seriez capable de l'épouser ?
ALMORADDIN
Pourquoi non ?
PIERROT
Et vous l'emmèneriez à Achem ?
ALMORADDIN
Sans doute.
PIERROT
Vous y seriez bien reçu, ma foi.
Air 35 : Menuet de M. de Grandval.
Le Roi, suivant les apparences, Blâmerait votre engagement. Il est raide, en fait d'alliances, Comme un grand seigneur allemand.ALMORADDIN
Air : On n'aime point dans nos forêts.
Non, non. Le plaisir qu'il aurait De me voir enfin une femme, Sur fa fierté l'emporterait ; Nour même attendrirait son âme ; De tout je pourrais me flatter ; Mais Nour ne veut point m'écouter.PIERROT
Chut ! La Reine paraît. Jarnonbille ! Qu'elle ne s'aperçoive de rien.
Air 181 : Ce fut un Dimanche après vêpres.
L'amour dont notre honneur s'offense, Se doit condamner au silence : L'amour qu'on nous peut reprocher, er, etc Ne saurait trop bien se cacher, er, etc.SCÈNE XI. Almoraddin, Pierrot, Nour passant pour la Reine, suivantes de la Reine.
NOUR, à Almoraddin
Air : Un Inconnu pour vos charmes soupire.
À vous revoir quand Zélica s'empresse, Jugez par là du sort qui vous attend. À la Maîtresse Du Barostan. Vous avez fait, dès le premier instant, Sentir pour vous une heureuse faiblesse.ALMORADDIN, froidement
Ah ! Madame, puis-je croire que...
NOUR
Air 183 : Mon Amant me serre lu main.
Oui, Seigneur, Vous avez allumé dans un coeur, Plein de rigueur, Une ardeur, Qui vous en a rendu le vainqueur. Je me donne Dès ce moment à vous ; C'est l'amour qui l'ordonne. À ce Dieu livrons-nous ; Partagez ma Couronne, Soyez, mon époux.PIERROT, à part
Comment-va-t-il se tirer de là ?
ALMORADDIN
Air : Je ne veux point troubler votre ignorance.
J'espérais peu cette faveur insigne : Je fais confus de vos tendres bontés. Ah ! Laissez-moi du moins m'en rendre digne !PIERROT, à part
Le voilà bien embarrassé !
NOUR
Air : Vous qui vous moquez, par vos ris.
Vous régnerez dans ces climats, C'est votre destinée. Je vais déclarer de ce pas, Que de notre hymenée On voit enfin, dans mes États, Arriver la journée.PIERROT, à part
Comme diable elle lui ferre le bouton !
NOUR
Mais que vois-je ! Au lieu de faire éclater les transports de sa joie.
Air : Y-avance, y-avance, y-avance.
Il me paraît sombre et rêveur.PIERROT
C'est, ma Princesse, son humeur. Il en dit bien moins qu'il ne penseÀ Almoraddin, bas.
Y avançe, y avance, y avance !À Nour.
Pardonnez lui son indolence.NOUR
Mais, quoi ?
Air : Belle et charmante Brune, ou Votre époux est de glace.
Peut-il être de glace En pareil cas !NOUR, à Pierrot
Oui-da !
À Almeraddin.
Air 184 : Je me plaignais d'une inhumains.
Quelle froideur est donc la vôtre !ALMORADDIN
Je ne puis vous donner ma foi : Je suis prévenu pour une autre ; Je vous suis ingrat malgré moi.PIERROT, bas à Almoraddin
Ah ! Misérable, vous cassez les vitres.
NOUR
Air : Des Fraises.
Que viens-je d'entendre, ô Dieux ! Quelle cruelle offense ! Braver mon rang glorieux, Et le pouvoir de mes yeux ! Vengeance, vengeance, vengeance ?PIERROT, bas à son Maître
Courage ! Achevez de nous perdre, par votre chienne de franchise.
NOUR
Mais non.
Air : Je ne suis pas si diable.
Éclater en murmures, De rage soupirer, Ou t'accabler d'injures, Ce serait t'honorer. Que bientôt ce rivage Soit délivré de toi : Sans tarder davantage, Fuis loin de moi.PIERROT, à part
Nous en sommes quittes à bon marché.
NOUR, à Pierrot, après lui avoir fait signe de venir à elle
Air : Bannissons d'ici l'humeur noire.
Vous dont l'humeur a su me plaire, Suivez-moi. Je vous apprendrai Ce que pour vous je prétends faire.PIERROT, à son Maître
Au plutôt je vous rejoindrai.II donne comiquement le bras a Nour, qui se retire avec les Suivantes de la Reine.
SCÈNE XII.
SCENE XIII. Almoraddin, Le Reine.
LA REINE
Air : Le Seigneur Turc a raison.
Quelle nouvelle, Seigneur, On vient de m'apprendre ! Quand pour vous de sa grandeur La Reine veut bien descendre, Vous rebutez son amour ! Est-ce donc là le retour Qu'elle en devait attendre ?ALMORADDIN
Air 130 : Je passais tranquillement.
Eh ! Pourquoi me blâmez-vous ? Vous savez vous-même, Qu'il ne dépend pas de nous D'aimer qui nous aime, D'aimer qui nous aime.LA REINE
Air : Ah ! mon mal ne vient que d'aimer !
Vous avez raison ; mais songez Au péril où vous vous plongez. Des attraits que vous outragez Redoutez la furie.LA REINE
Air : Quand le péril est agréable.
En vérité, c'est avec peine Que pour vous j'aide la rigueur ; Et c'est votre gloire, Seigneur, Qui me rend inhumaine.ALMORADDIN
Air : Ne m'entendez-vous pas.
Vous me trompez, hélas ! Comment pourrais-je croire Que vous cherchez ma gloire, En cherchant mon trépas.LA REINE
Non, vous n'en mourrez pas.Air 185 : Un Berger qui pour moi soupire.
En vain j'ai voulu me défendre Contre un si tendre vainqueur.ALMORADDIN, transporté
J'aurais touché votre coeur !LA REINE
Vous l'avez forcé de se rendre.LA REINE
Air 186 : Bergères de Maintenon.
En préférant l'esclave à la Maîtresse, Vous trouverez beaucoup plus de tendresse. Mais vous perdez la main d'une Princesse,ALMORADDIN
Air : Je ne suis né, ni Roi, ni Prince.
Lorsque j'unis mon fort au vôtre, En vous je trouve l'une et l'autre : Au Roi d'Achem je dois le jour.LA REINE, surprise
Ciel !ALMORADDIN
Almoraddin je m'appelle.ALMORADDIN
Air 51 : Branle de Metz retourné.
Ce trait de délicatesse, Nour, est bien digne de vous. Mais fuyons des yeux jaloux, Et songez que le temps presse. Dans mon bord retirons-nous, Abandonnez la Princesse ; Dans mon bord retirons-nous, Venez, suivez votre époux.LA REINE
Air : Comme un Coucou.
Le jour trahirait notre suite. À votre vaisseau, sur le soir ; J'irai, par mon amour conduite. Cher Prince, adieu. Jusqu'au revoir.SCÈNE XIV.
ALMORADDIN, seul
Air 187 : Sur les bords d'une fontaine.
Amour, qu'on est téméraire, De murmurer contre vous ! Lorsque vous semblez le plus contraire Vous nous préparez le destin le plus doux.SCÈNE XV. Almoraddin, Pierrot.
ALMORADDIN
Air : Grimaudin.
Pierrot, quelle heureuse nouvelle ? Almoraddin N'adore plus une Cruelle ; Nour m'aime enfin. Du Port avec elle, sans bruit, Nous devons sortir cette nuit.PIERROT, d'un air sérieux
J'en suis bien-aise pour l'amour de vous.
ALMORADDIN
Air : Allons gai !
Ce jour est de ma vie Le jour le plus heureux. Que mon âme est ravie ! Chantons, rions tous deux : Allons gai ! etc.Mais d'où vient ce sérieux ? Aurais-tu quelque sujet de chagrin ?
PIERROT, déclamant
Seigneur, pourvoyez-vous d'un autre confident. La Fortune aujourd'hui m'élève au plus haut rang : Je dois tâter ce soir, de la grandeur humaine. Pour vous le couper court, j'épouse...ALMORADDIN
Qui ?
PIERROT
La Reine.ALMORADDIN, riant
Ha, ha, ha ! Il faut avouer que tu es bien fou.
PIERROT
C'est un fait constant. Elle ne vous aime plus.
Air : J'offre ici mon savoir-faire.
Au Trône elle me destine ; Car elle même me l'a dit : Moitié pour vous faire dépit, Et moitié pour ma bonne mine. Moitié pour etc.ALMORADDIN
Tu te moques, Pierrot.
PIERROT
Air I : À deux genoux près de Sylvie.
Pierrot ! Pierrot ! Ce nom m'assomme.' Il est trop bas, trop familier. Et je prétends que l'on me nomme Dès aujourd'huiBis.
Pierre Premier.ALMORADDIN, riant de toutes ses forces
Ha, ha, ha, ha , ha !
ALMORADDIN, d'un ton goguenard
Adieu donc, mon Prince. Puisque vous allez monter sur le Trône, nous ne nous verrons plus.
PIERROT
Oh, que si ! Nous nous verrons par Ambassadeurs.
Lui tendant la main.
Adieu, Frère. Je vais retrouver Zélica, qui m'attend pour me couronner. Adieu. Bon voyage.
Air 188 : J'ai bien la meilleure femme.
Tandis qu'avec la soubrette Vous allez, fendant les flots, Tenir à cette Poulette Mille et mille doux propos ; De sa Maîtresse charmante, Moi parfaitement content, Je vais répondre à l'attente Des Peuples du Barostan.Il s'en va fièrement.
SCENE XVI. Almoraddin, Hanif, Assan, Sinbad.
ALMORADDIN, à part
L'extravagant personnage ! La Reine, apparemment, veut s'en divertir... Mais regagnons le Port.
Il fait un mouvement pour s'en aller. Assen l'aborde.
ASSAN
Air 5 : Monsieur la Palisse est mort.
J'obéis, avec douleur, À l'ordre que l'on me donne. Je viens m'assurer, Seigneur, De votre auguste personne.ALMORADDIN, d'un ton ferme
De quoi l'accuse-t-on ?
ASSAN
Air : Joconde.
On a découvert votre amour, On sait votre naissance, Vous attendez la fin du jour Avec impatience ; Nour au Port clandestinement A promis de se rendre. C'est un projet qu'en ce moment La Reine vient d'apprendre.ALMORADDIN, à part
Ô Dieux ! Faut-il que je cause la perte de Nour !
Haut, à Assan.
Hé, qui sont mes Délateurs ?
ASSAN
Vous n'avez qu'une accusatrice.
Air : J'ai fait souvent résonner ma Musette.
Je prévois bien vôtre surprise extrême, Quand vous saurez qui vous a décelé, Quand vous saurez que c'est Nour elle-même.ALMORADDIN, dans le dernier étonnement
Nour, juste Ciel !ASSAN
Elle a tout révélé.Almoraddin, accablé de cette nouvelle, laisse tomber ses bras, et n'a pas la force d'en dire davantage.
SCÈNE XVII. Almoraddin, Assan, Hanif, Sinbad, La Reine, Nour, Suivantes de la Reine.
NOUR, à Almoraddin
Air : Quand on a prononcé ce malheureux oui.
Hé bien, Prince d'Achem, vous aviez donc envie D'enlever de ma Cour mon esclave chérie ! J'ai pardonné l'affront qu'ont reçu mes appas ; Mais pour cet attentat je ne l'excuse pas.ALMORADDIN, à Nour
Air : Les Trembleurs.
Je suis en votre puissance : Contentez votre vengeance, Punissez ma violence ; Je n'en murmurerai pas.Jetant un regard furieux à la Reine.
Nour !... (Quelle supercherie !) Non, après sa perfidie Et sa trahison, la vie Pour moi n'aura plus d'appas.PIERROT, à Nour
Ah ! Ma Mignonne, je demande grâce pour lui. Je me souviens toujours d'avoir été à son service. Bon sang ne peut mentir.
LA REINE, souriant
Air 189 : Plus inconstant que l'Onde et le Nuage.
Almoraddin, malgré votre tendresse, Vous me lancez des regards pleins d'horreur. J'ai tout dit, je le confesse : J'ai dit qu'une vive ardeur Tous deux nous presse : Mais, par bonheur, Cela n'a rien gâté. Je vous apprends que la Princesse Veut bien souffrir notre félicité.ALMORADDIN, se jetant aux pieds de Nour
Air 75 : Pour un doux baiser, aimable Bergère.
Hé, quoi ? Triomphant d'une juste haine, Zélica veut bien favoriser mes voeux !NOUR, le relevant
Oui : mais connaissez la Souveraine.Lui montrant la Reine.
Prince, la voilà. C'est l'objet de vos feux.ALMORADDIN, surpris au dernier point
Ah ! Que dites-vous !LA REINE
Je suis la Reine. Je fais mon bonheur, en vous rendant heureux.Almoraddin se jette à ses genoux, et lui baise la main avec transport. Ils s'entretiennent bas tous deux, pendant que Nour et Pierrot disent ce qui suit.
PIERROT, à Nour
Ha ! Quelle tricherie ! Vous êtes donc, vous, la véritable Nour ?
NOUR
À votre service. Cela vous dégoûte-t-il du mariage ?
PIERROT, lui prenant la main
Non, ma foi.
PIERROT
Le marché tiendra.LA REINE, à Almoraddin
Air : Amis, ne parlons plus de guerre.
J'ai voulu voir si ma Personne, Sans se nommer, Avait besoin de ma Couronne , Pour enflammer.ALMORADDIN
J'avais même -délicatesse Depuis longtemps ; Et vous rendez, par cette adresse, Deux coeurs contents.Air 190 : Aimez, charmante Blonde.
Oui, votre rang suprême Me plaît bien moins que vous.LA REINE, à la Cantonnade
Air : Attendez, mois sous l'orme.
Venez faire une fête, Accourez à ma voix ! Peuples, que l'on s'apprête À célébrer mon choix ? Venez tous reconnaître Les faveurs du Destin, Qui vous donne pour maître Le Prince Almoraddin.SCÈNE XVIII ET DERNIÈRE. Les Acteurs de la Scène pécédente, Foule de PEUPLES du Barostan, Dansants.
On danse.
NOUR
Air 191 : de M. Gilier.
L'Excès de la délicatesse, Est le poison de la tendresse : Il faut de la crédulité. Un amant nous jure Que de nous il est enchanté, Fut-ce une imposture ; Croyons qu'il dit la vérité. Il est souvent fâcheux De s'y trop bien connaître : Se croire heureux, N'est-ce pas l'être.On reprend la Danse, qui est encore coupée par le second Air.
ASSAN
Air 192 : de M. Gillier.
Un coeur sauvage Qui fuit le Dieu des Amours, En vain tente le secours D'un long voyage : Le fruit de tous ses détours, Est l'esclavage ; L'Amour se trouve toujours Sur son passage.L'on reprend la danse, qui finit la pièce.
566 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0