Comédie en vers· Ou la Manie de se Plaindre
Monsieur Lamentin
Personnages
- MONSIEUR LAMENTIN, propriétaire, riche, M. Armand
- ISAURE, sa fille, Melle DEVIN
- JOLIVAL, cousin de Lamentin, pauvre, M. GRANDVILLE
- FERDINAND, son fils peintre, amant d'Isaure M. FIRMIN
- PHILON, parasite, intrigant et provençal, M. ROSAMBEAU
- UNE HÔTESSE, Mme LÉGÉ
Monsieur,
À SON EXCELLENCE M. BIGOT-DE-PRÉAMENEU, Ministre des Cultes, Membre de l'Institut et de la Légion-d' Honneur Chevalier de la Couronne de Fer.
Se plaindre est une manie dont se corrigent bientôt toutes les personnes qui ont le bonheur de vous approcher. La probité, le bon droit, le mérite et l'indigence ne vous implorent jamais en vain. Mais ce n'est point à l'homme d'État au ministre éclairé au jurisconsulte profond, enfin au littérateur distingué, que je fais hommage de cette bagatelle ; et bien que ce soit les qualités qui vous caractérisent, en vous la dédiant, je l'offre avec confiance à mon compatriote, à l'ami de ma famille, à celui qui, de concert avec sa digne et vertueuse épouse daigna parfois s'occuper de moi dans mon enfance et me procurer quelques moments heureux.
Plusieurs traits de cette petite comédie vous avaient paru vrais et plaisants lorsque j'eus l'honneur de vous la communiquer,le public, à la représentation, a confirmé le jugement que vous en aviez porté d'avance. Si mon amour propre a lieu d'être flatté de son succès c'est qu'il me met à même de la faire imprimer sous vos auspices. J'espère que le lecteur, dans le silence du cabinet, aura pour moi quelque indulgence, et me pardonner a les défauts qu'on lui reproche avec raison, en la voyant décorée d'un nom aussi estimable, aussi justement estimé, que le vôtre.
Je suis avec le plus profond respect,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
H. DORVO.
LA MANIE DE SE PLAINDRE,
SCÈNE PREMIÈRE. L'Hôtesse, Philon.
L'HÔTESSE
Où va monsieur Philon ?PHILON
Je sors, ma toute belle.L'HÔTESSE
Si matin ?PHILON
Il le faut. Vous connaissez mon zèle. Je n'ai d'autre plaisir que celui d'obliger, Et rien de ce défaut ne peut me corriger. Dans Paris aujourd'hui j'ai vingt courses à faire.L'HÔTESSE
Pourquoi ?L'HÔTESSE
Ah ! Ah !L'HÔTESSE
Vous ?PHILON
Mais de ses malheurs le récit déplorable Envers lui par degrés m'a rendu plus traitable, Et bref, en l'écoutant, je me suis attendri.L'HÔTESSE
Fort bien.PHILON
Nous déjeunons ensemble chez Véry. Il m'attend et j'y vais. Adieu charmante femme.Fausse sortie.
Le Café Very : Crée en 1808, premier restaurant à prix fixe situé au 84 de la Galerie Beaujolais au Palais Royal.
L'HÔTESSE, l'arrêtant
Un mot.PHILON, à part
Quel embarras !PHILON
Quoi ?PHILON
Ai-je tort ? Votre table, Du faubourg Saint-Germain est la plus agréable ; Chère et vins délicats bonne, société, Une hôtesse qui joint à l'amabilité L'esprit, l'air du grand monde, et la fraîcheur des grâces...L'HÔTESSE, minaudant
Ce compliment...PHILON
L'amour voltige sur vos traces ; Trop heureux le mortel qui prompt à le fixer, Pourrait au célibat vous faire renoncer !L'HÔTESSE, de même
Vous me flattez.PHILON
Jamais.L'HÔTESSE
Parlons de notre compte.PHILON, avec cajolerie
Vous, demoiselle encor ! N'est-ce pas une honte ? Quand on voit des appas de certaine façon, Convenez qu'il est dur de demeurer garçon.L'HÔTESSE, se rengorgeant
Mais, si j'avais voulu me lier, je confesse, Que plus, d'un soupirant m'ont parlé de tendresse.PHILON
Et moi donc !L'HÔTESSE
Vous m'aimez ?L'HÔTESSE, l'arrêtant
Un moment.PHILON
Le déjeuner froidit.L'HÔTESSE
Vous y tenez beaucoup.L'HÔTESSE
Restez.PHILON, à part
Je suis perdu si l'on ne m'en délivre.L'HÔTESSE
Je m'étonne, entre nous, qu'étant si répandu, Vous, favori des grands et près d'eux assidu, Vous n'ayez pas brigue, postulé quelque place.PHILON
Je l'aurais dû, peut-être, et tel sot qui m'efface, Si je ne m'étais pas ainsi mis en oubli, Ramperait devant moi dans la foule avili. Mais le moindre devoir me fatigue et me gêne : Un emploi, quel qu'il soit, est toujours une chaîne. Acheter à ce prix un crédit emprunté, C'est au premier venu vendre sa liberté ; Et le fruit qu'on en a, pour peu qu'on réfléchisse, Ne récompense pas d'un pareil sacrifice. Je veux plus de repos et moins d'ambition, Et me trouve content de ma condition.PHILON
Bagatelle ! Avant moi que de gens en ont faites, Qui riches maintenant semblent tout oublier, Et sont les créanciers de l'univers entier !PHILON
Et je l'acquitterai.L'HÔTESSE
Mais...PHILON
Vous pouvez m'en croire.L'HÔTESSE, regardant son papier
Il se monte en total à huit-cent...L'HÔTESSE
Chacun a ses besoins.PHILON
À qui le dites-vous ?L'HÔTESSE
C'est de colère.PHILON
Eh ! Mais, contre qui ?L'HÔTESSE
Contre un Juif, Qui, de sa vieille tante héritier présomptif, M'apporte à point nommé son extrait mortuaire, Et de cette maison devient propriétaire : Le traître me poursuit, je lui dois mille écus Pour les frais et l'acquit de deux termes échus.L'HÔTESSE
Non monsieur cousu d'or et pis qu'un harpagon, Pour mieux en imposer il s'est fait un jargon. Veuf, et de son hymen n'ayant eu qu'une fille, Il cite à tous propos sa nombreuse famille ; Se plaint de sa dépense et de son entretien, Et d'avoir tant de charge avec si peu de bien ; Raconte à tous venants les malheurs qu'il essuie, S'en prend au froid, au chaud, au beau temps, à la pluie, Pleure ici bas des maux le partage inhumain, Et n'aborde les gens qu'un mouchoir à la main.PHILON
La peinture est naïve autant qu'originale.À part.
Serait-ce, par hasard, celui qui me régale ?L'HÔTESSE
Comment ?L'HÔTESSE
Se pourrait-il ?PHILON
Oui, moi ; tablez bien là-dessus ; Mais j'exige de vous, pour ce léger service, Qu'enfin vous m'honoriez d'un regard, plus propice, Et que, vous soumettant à la commune loi, Vous consentiez, Madame, à recevoir ma foi.L'HÔTESSE, minaudant
La proposition.L'HÔTESSE
Vous ne l'oublierez pas ?PHILON
Vous riez.L'HÔTESSE
Allez vite.L'HÔTESSE
Je vous attendrai.SCÈNE II.
L'HÔTESSE, seule
Comme il est diligent Et prêt à s'esquiver dès qu'il s'agit d'argent Il a beau se vanter, je ne suis pas sa dupe, Et de lui dans Paris personne ne s'occupe : Non certe, et j'aurais tort de me fier à lui. Pour sortir d'embarras cherchons un autre appui.Elle réfléchit.
Le jeune Ferdinand... en effet, plus j'y pense... Déjà de ses amours il m'a fait confidence ; Il demeure chez moi c'est un bon naturel. Depuis hier son père habite mon hôtel ; Il est riche, et son fils, pour un peintre, est à l'aise. Il vient, tâchons d'abord que mon début lui plaise.SCÈNE III. L'Hôtesse, Ferdinand.
FERDINAND, sans la voir
Suis-je assez malheureux je la perds, c'en est fait ! J'aurais dû le prévoir et m'attendre à ce trait.L'HÔTESSE, à part
Qu'a-t-il ?L'HÔTESSE, s'avançant vers lui
Vous l'enlève, Monsieur ?FERDINAND, supris
Ciel !L'HÔTESSE
Pourrais-je savoir ?L'HÔTESSE
Parlez.FERDINAND
Je vous ai dit, il vous souvient encore Du hasard qui m'offrit à celle que j'adore, Et comment, de mon art désirant profiter, Seul, à sa pension, j'allai me présenter ? Que n'ai-je combattu cette fatale envie !L'HÔTESSE
La raison ?FERDINAND
Cet essai me coûtera la vie. Ce fut là que ses traits que le son de sa voix, Captivèrent mes sens pour la première fois. Je n'y pus résister, et de cette entrevue Date le coup mortel dont la douleur me tue ; On nous sépare, hélas ! Et son père aujourd'hui Pour la sacrifier la ramène chez lui.FERDINAND
Isaure.L'HÔTESSE
Et celui de ce père inhumain ?FERDINAND
Je l'ignore.L'HÔTESSE
Est-il possible ?L'HÔTESSE
N'êtes-vous pas aimé ?FERDINAND
J'en ai la certitude.L'HÔTESSE
Vous ne vous êtes pas informé. ? ?FERDINAND
Je l'ai fait, Mais à mes questions pas un n'a satisfait ; Isaure sur ce point a gardé le silence, Et ne m'en a rien dit dans sa correspondance.L'HÔTESSE
Vous ne vous parliez donc jamais ?FERDINAND
L'avons-nous pu ? Pour nous ce doux commerce en naissant fut rompu. Ce matin, plein d'amour, j'ai tracé cette lettre, Et son portier pour moi devait la lui remettre ; Il était de nos feux le discret confident. Jugez de mes transports, quand j'ai su l'accident Qui sans aucun retour me ravit ma maîtresse. J'ai prié, supplié, pour avoir son adresse ; Mais à tous mes discours mon homme a tenu bon, Et de notre oppresseur il ignore le nom.L'HÔTESSE
En ce cas, je vous plains. Cependant je soupçonne...À elle-même en rêvant.
Isaure... il se pourrait... Peignez-moi la personne.FERDINAND
Elle est brune, et ses yeux respirent l'enjouement, L'esprit s'y réunit avec le sentiment ; Sa démarche est aisée et sa taille bien prise ; Elle a ce ton naïf que l'usage autorise. Si son aspect séduit, un ascendant vainqueur Vous frappe en l'écoutant,et subjugue le coeur. De grâces en un mot, c'est un parfait modèle, Et le monde n'a rien qui soit au-dessus d'elle.L'HÔTESSE
Son âge ?FERDINAND
Dix-sept ans environ.FERDINAND
Est-il vrai ?FERDINAND, avec feu
Et moi j'en suis certain. Je serai son époux, Pour peu que vous vouliez vous employer pour nous. l'hôtesse.FERDINAND
Ordonnez ; que faut-il ?FERDINAND
Mille écus !FERDINAND
Lui ? Mon père ?SCÈNE IV. Les mêmes Jolival.
FERDINAND, à l'Hôtesse
Songez donc...L'HÔTESSE, le saluant
Je vous fais mon humble révérence.JOLIVAL, à l'Hôtesse
Je vous chasse ?FERDINAND, à part
Bien fou qui croit à l'apparence.L'HÔTESSE, à Jolival
Pardon, Monsieur, j'ai hâte, et les soins du logis...JOLIVAL, malignement
Ah ! Vous en raisonniez avec monsieur mon fils ?SCÈNE V. Ferdinand, Jolival.
JOLIVAL
À mes bontés, dit-elle ; éclaircis-moi ce point. Où tendent ces adieux que je ne comprends point sJOLIVAL, gaiement
Sur ma bourse ? Ma foi le trait est merveilleux, Pour avoir des secours c'est s'adresser au mieux ! Il est gai de donner de telles espérances Quand on touche soi-même au bout de ses finances.FERDINAND
Ce crédit, aussi prompt que superficiel, De vos façons d'agir est l'effet naturel : Partout où vous irez vous l'obtiendrez de même ; Mais il ne tient qu'à vous de changer de système.JOLIVAL
Je m'en garderai bien.FERDINAND
Soumis et circonspect, Vous ne me verrez pas vous manquer de respect, Ni m'arroger le droit de censurer mon père ; Je sais apprécier sa probité sévère. Permettez-moi pourtant de vous faire sentir Qu'à sa condition il faut t'assujettir : Et convenez qu'au moins c'est une inconséquence, Comme vous, en tous lieux, d'affecter l'opulence, D'en avoir les dehors, d'en prendre le maintien, Lorsque dans l'univers on ne possède rien.JOLIVAL
En quoi cette méthode est-elle si blâmable ? Personne ne s'empresse auprès d'un misérable ; Il suffit une fois de se déclarer tel, Pour que chacun vous fuie ainsi qu'un criminel. Sans but, à tous venants, voudrais-tu que j'allasse D'un style langoureux raconter ma disgrâce, Dire que de mes biens j'ai vendu les débris Pour venir postuler une place à Paris, Et que déshérité par ma défunte tante, Le ciel à cet égard a trompé mon attente ? Belle péroraison pour émouvoir les gens ! On n'a rien à gagner avec les indigents. Et l'homme qui se plaint, quel_que_soit son mérite, Plaide contre lui-même alors qu'il sollicite. Trancher de l'important, grossir ses revenus, Citer ses liaisons avec des gens connus, Pour aller à ses fins c'est la bonne manière. L'eau va, mon bon ami, toujours à la rivière ; Songes-y ; c'est la règle et ressouviens-toi bien Qu'on offre tout à ceux qui n'ont besoin de rien.FERDINAND
S'obstiner à mentir !...JOLIVAL
Eh bien ! On me le rend. L'usage ainsi le veut, et je cède au torrent. Toi, par exemple, à moins d'une métamorphose, Ne vas pas te flatter d'être un jour quelque chose. Qu'est-ce que le talent et l'éducation, Sans argent, sans intrigue et sans protection ? Que te reviendra-t-il d'exceller en peinture, Sur ton sort à venir si rien ne te rassure ? T'imagines-tu donc qu'en gémissant toujours, Les afFaires pour toi prendront un meilleur cours ? Erreur si tu n'as rien, ne le fais pas connaître Et voulant être heureux, tâche de le paraître.FERDINAND
Le puis-je dans l'état dans la crise où je suis, Lorsque vous-même encore aggravez mes ennuis ?JOLIVAL
Moi. Comment cela ?FERDINAND
J'aime.JOLIVAL
Ah ! Voilà le mystère ! Et de quoi te plains-tu ? Suis-je donc si sévère ? À cet aveu subit, que je pourrais blâmer Me vois-tu contre toi d'abord me gendarmer ?FERDINAND
Ah ! Daignez m'épargner.JOLIVAL
J'en souffre plus que toi. N'importe, à mes avis si tu veux te soumettre, Rien n'est désespéré, j'ose te le promettre. Que nous fait, après tout, que Monsieur Lamentin Soit depuis dix-huit ans devenu mon cousin ? Que ma tante en mourant lui lègue un héritage Dont la moitié, de droit, me tombait en partage ? Suis-je donc pour cela réduit au dépourvu ? Le cher homme nous fuit et ne m'a jamais vu ; Mais, malgré le plaisir qu'en son âme il éprouve, Dans la passe où je suis, je doute qu'il se trouve, Et que par un ministre en secret protégé, Il ait entre ses mains l'assurance que j'ai. Prends seulement, et lis.Il lui remet une lettre.
FERDINAND
Qu'est-ce donc ?FERDINAND, après avoir lu
Cet emploi si couru ?JOLIVAL
Mais je l'aurai, je crois.FERDINAND
Vous ?JOLIVAL
Avec cinq cent francs d'appointements par mois. Une place pareille...Il remet la lettre dans sa poche.
FERDINAND, à part
Il la tient, à l'entendre.JOLIVAL
Aux plus brillants partis te permet de prétendre ; Et si ta belle en tout répond à mes souhaits...FERDINAND
Sa vertu, sa naissance, égalent ses attraits. Mais inutilement j'exhale ma tendresse Si je n'ai la faveur et l'appui de l'hôtesse ; Et comment la gagner sans cet argent maudit ?...JOLIVAL, bas
Elle revient, tais-toi.SCÈNE VI. Les mêmes, L'Hôtesse, dans le fond.
JOLIVAL, haut à Ferdinand
Je te l'ai déjà dit, Non, tu ne devais pas t'avancer de la sorte. Puis-je me dessaisir d'une somme si forte ? Mais je t'affligerais par un juste refus, Et mieux vaut s'exposer à perdre mille écus.JOLIVAL, feignant, la surprise
Quoi, Madame ?L'HÔTESSE
Je sens tout le prix d'un bienfait.JOLIVAL
Il se peut.L'HÔTESSE
Et mon coeur.JOLIVAL
Brisons-là, s'il vous plaît.L'HÔTESSE
Pardon.JOLIVAL
C'est à mon fils, en cette circonstance Qu'il vous faut témoigner votre reconnaissance Je l'aime uniquement et n'agis » que pour lui.FERDINAND
À moi, Madame ?L'HÔTESSE
À vous.FERDINAND
De grâce, quelle est-elle ?FERDINAND
Eh bien ?L'HÔTESSE
Consolez-vous.FERDINAND
Isaure ?L'HÔTESSE
Elle est chez moi.FERDINAND
Grand Dieu !JOLIVAL
Qu'as-tu ? Voyons.FERDINAND
Ah, je respire à peine.FERDINAND
Son père ?L'HÔTESSE
J'ai tout su. Rien ne doit vous troubler.Bas.
On n'aime que vous seul, et vous pouvez parler.L'HÔTESSE, avec cajolerie
Allez, on vous attend.FERDINAND
Se peut-il ?JOLIVAL
Quel vertige !FERDINAND, hors de lui
Excusez, mais l'amour me force à vous quitter ; Les moments sont trop chers pour n'en pas profiter.Il sort.
SCÈNE VII. Jolival, L'Hôtesse.
JOLIVAL
L'étourdi ! Sur un mot sa tête s'évapore. À qui donc en a-t-il ? Et quelle est cette Isaure ?L'HÔTESSE
Sa maîtresse.JOLIVAL
Ah ! Fort bien.L'HÔTESSE
Ceci n'est point un jeu.L'HÔTESSE
A-t-il tort ? Savez-vous que la jeune personne Mérite à tous égards les tourments qu'il se donne. Outre ses agréments, si vous avez du bien, Son père là-dessus ne vous le cède en rien. Enfin cette union de tout point assortie, Par le rang, la fortune et par la sympathie, Assure à votre fils les destins les meilleurs, Et d'innocents plaisirs qu'il n'aurait point ailleurs.JOLIVAL
Je vous en remercie.L'HÔTESSE
Avec chaleur, au père, J'ai peint la loyauté de votre caractère, Détaillé les secours qu'en s'unissant à vous Il se ménagerait par des liens si doux ; Car à vous dire tout et sans nulle équivoque, C'est un original d'une espèce baroque, Il a de revenu vingt-mille francs au moins, Et ne saurait, dit-il, pourvoir à ses besoins. C'est à lui cet hôtel et d'argent il regorge ; Mais rien ne le guérît des chagrins qu'il se forge ; Il ne sait inspirer que la compassion, Et veut être commis, c'est-là sa passion. Sur vous il a fondé de grandes espérances, Et va vous fatiguer avec ses doléances. Il approche.JOLIVAL, bas
Suffit.JOLIVAL
Eh oui, c'est convenu.L'HÔTESSE
Ne m'oubliez pas.JOLIVAL
Non.SCÈNE VIII. Les mêmes, Lamentin.
LAMENTIN en noir le crêpe au chapeau le mouchoir blanc à la main bas à l'hôtesse montrant Jolival
Le voilà ce me semble ?LAMENTIN
Puis-je espérer, Monsieur, qu'envers moi favorable, Vous ne me verrez point d'un oeil impitoyable ? Et sans avoir l'honneur d'être connu de vous.JOLIVAL
Monsieur.JOLIVAL, voulant le relever
Vous moquez-vous de moi ?LAMENTIN
Je n'en peux pas trop faire.JOLIVAL
Levez-vous.LAMENTIN
Cet abord convient à ma misère. Sur ce front pâlissant, image de ta mort, Contemplez les effets des caprices du sort. Nous voulons être heureux, insensés que nous sommes ! Vain espoir, le bonheur n'est pas fait pour les hommes. Je fus, je dois en être, un exemple frappant ; Je le dis à dîner je le dis en soupant ; Et lorsque le sommeil me berce de mensonges, Je le répète encore au milieu de mes songes.JOLIVAL
C'est très récréatif.LAMENTIN
Jouet infortuné De tous les accidents depuis que je suis né Je n'en évite aucun ; ma vie est un passage De l'espoir à la crainte et du calme à l'orage. Rien ne peut m'y soustraire immuable est la loi, Et le courroux du ciel s'appesantit sur moi.JOLIVAL
Puisque de tant de maux vous êtes la victime, Votre douleur, Monsieur, sans doute est légitime ; Aussi vous ressembler serait peu de mon goût. Cependant, à la longue on s'accoutume à tout. L'état où je vous vois devrait par habitude, Après de tels essais vous paraître moins rude. Au reste, pensez-vous qu'en ce triste univers, Tout homme ne soit pas sujet à des revers ? Croyez que j'ai les miens, si vous avez les vôtres ; Souffrez patiemment ce que souffrent les autres Et contre les fléaux dont on est tourmenté Armez-vous de courage et de stoïcité. Riez, imitez-moi ; qu'on m'approuve ou me fronde, Je supporte gaiement les choses de ce monde ; De nos afflictions j'éloigne l'entretien, Et crois qu'en murmurer ne nous conduit à rien.LAMENTIN
Il est aisé, Monsieur, de tenir ce langage Quand on a comme vous l'opulence en partage ; Lorsque dans nos désirs tout sourit à nos voeux, Et qu'on n'a qu'à parler pour devenir heureux.LAMENTIN
De ces accès d'humeur on n'est souvent pas maître. Ce sont propos qu'on cite, et par distraction.LAMENTIN
Quoi que je fasse, enfin, le sort me persécute, Il n'est point de disgrâce où je ne sois en butte.JOLIVAL
Pourtant vous êtes riche.JOLIVAL
Vous avez des maisons.LAMENTIN
Je cherche à m'en défaire. À mes propres dépens je suis propriétaire. Comptez les non-valeurs, les réparations ; Je ne vous parle pas des contributions. On peut vérifier et compulser mes livres ; Je paie en francs, Monsieur, et ne reçois qu'en livres, Ce n'était pas assez de pleurer nuit et jour L'unique et cher objet du plus constant amour, D'avoir à regretter la fin prématurée, Le trépas rigoureux d'une épouse adorée ; De la fatalité le cruel ascendant, Me voulait accabler encor dans mon enfant. Je donnais tous mes soins à cette jeune plante, Et cultivais en paix sa candeur innocente Un séducteur perfide... À ce mot je frémis !...JOLIVAL
On l'a séduite ?LAMENTIN
Hélas !JOLIVAL
Et qui donc ?LAMENTIN
Votre fils.JOLIVAL
Mon fils !LAMENTIN
J'ai son aveu. Ce dernier coup m'achève ; Mon coeur à cet affront s'indigne et se soulève. Suborner mon enfant c'est être mon bourreau ; Il ne me reste plus qu'à descendre au tombeau.JOLIVAL
Vous vous portez trop bien, monsieur, et rien ne presse. Autant et plus que vous l'affaire m'intéresse. Où donc est le grand mal, pour se désespérer ? Si nous nous entendons, tout peut se réparer.LAMENTIN
Se réparer !JOLIVAL
Mais oui ; ma famille est honnête, Mon fils de votre fille aura fait la conquête, Rien de plus naturel ils sont jeunes tous deux, À leur âge, sans crime on peut être amoureux, Marions-les.LAMENTIN
Monsieur...LAMENTIN
M'en préserve le ciel ! Mais puis-je décemment M'occuper d'une noce avec ce vêtement ? Puis-je, dans les tourments où mon âme se noie, Sans trahir mes serments me livrer à la joie ?LAMENTIN
D'accord. Mais il s'élève une difficulté : Je ne suis point du tout ce que l'on s'imagine. Je vous l'ai dit, Monsieur, ma fortune est mesquine.JOLIVAL
Quoi la fortune encor ! N'en parlez donc jamais. Mon fils a du talent, et grâce à ses portraits...LAMENTIN
Oh ! L'on sait ce que c'est qu'un peintre en miniature, Et je ne vois pas là de quoi faire figure.D'un air suppliant.
Si je pouvais un jour seulement me flatter D'obtenir un emploi qui me fit exister...JOLIVAL, l'air important
Quelque chose vous tente, et vous avez des vues ?LAMENTIN
Oui, mais comment percer ?JOLIVAL
Oh !LAMENTIN
Démarches perdues ! Les gens de leur crédit me bercent tour-à-tour, Mais on connaît, Monsieur, l'eau bénite de cour. De ma position déplorable et critique, Je me tue à leur faire un tableau pathétique ; Hors de leur antichambre à peine ai-je le pied, Qu'on me met au rebut, et je suis oublié.LAMENTIN
Non pas, d'illusions ce serait me repaître ; Le poste que je brigue est très inférieur, Et convient tellement à mon extérieur...JOLIVAL
Vrai ?JOLIVAL
Et c'est ?...JOLIVAL
Vous ?JOLIVAL
On ne choisit pas mieux.LAMENTIN
Qui vous ?JOLIVAL, à part
L'aimable concurrent !JOLIVAL
La mienne est aussi grande. Là-dedans, par écrit, mettez votre demande.Il lui indique le cabinet à gauche.
SCÈNE IX. Les mêmes, Philon.
PHILON, à Lamentin
Je vous trouve, à la fin ! Ce sont là de vos tours ! Le trait est délicat, je vous en félicite. Esquivez-vous encore, et sauvez-vous bien vite.JOLIVAL
Qu'est-ce ?LAMENTIN, à part
À l'autre, à présent.JOLIVAL
Que vous a-t-il fait ?PHILON
Lui ? Je n'ose pas le dire. Tout est bouleversé, tout va de pire en pire ; C'est à qui blessera les moeurs la probité ; Et l'on n'a plus de frein dans la société.JOLIVAL
Peste !LAMENTIN
Vous m'en voulez ?LAMENTIN
Mais.PHILON
Rougissez de honte.JOLIVAL
Expliquez-vous enfin.PHILON
Vous allez frissonner.JOLIVAL
Moi ?PHILON
Monsieur ce matin m'invite, à déjeuner. J'en refuse un pour lui, superbe, magnifique, Il attend de moi seul un service authentique ; Et m'assigne Véry pour le lieu du repas. J'y cours. Qu'arrive-t-il ? Monsieur ne s'y rend pas.JOLIVAL
Comment, votre colère ?...PHILON
Est-elle bien fondée ? D'un procédé pareil concevez-vous l'idée ? A-t-on si peu d'égards pour un homme d'honneur ? Et peut-on le narguer avec cette impudeur ?JOLIVAL
Non.PHILON
Défaite, que cela.LAMENTIN
Je ne suis point coupable.PHILON
Point coupable ! Un délit où je suis compromis ! Il n'est rien de sacré, non, rien, s'il est permis.LAMENTIN
Faut-il qu'un déjeuner ?...PHILON
Halte-là, je vous prie ; Si vous vous en moquez, pensez-vous que j'en rie ? Sachez que dans Paris deux mille individus Gémiront des moments que pour vous j'ai perdus ; Qu'il n'est point de puissant, à la cour, à la ville, Avec qui tous les jours, Monsieur, je ne faufile ? Et vous voulez avoir un emploi ! Vous ? Jamais. Vous n'en obtiendrez point, non, je vous le promets. Je sais pertinemment que celui qui vous flatte Est convoité sous main par un homme qui date. Je ne le connais point, mais je le connaîtrai ; Mort ou vif, aujourd'hui je le découvrirai ; Dussai-je des bureaux ne pas quitter la porte. Sur vous, d'autorité, je prétends qu'il l'emporte, Et que vous appreniez quand je le fais placer, Ce que de but en blanc l'on gagne à m'offenser.JOLIVAL, bas à Lamentin
Il est fâché.LAMENTIN, bas
Que trop.JOLIVAL, bas
C'est donc un personnage ?LAMENTIN, bas
Faute de mille écus il me fait ce tapage. En vain le ciel de moi paraît avoir pitié ; Tout-à-coup devant vous, flétri calomnié...PHILON
Parbleu ! Je suis ravi que monsieur vous protège ! Des larmes, n'est-ce pas ? Toujours même manège ? Mensonge. Il est adroit et bon comédien.PHILON, avec humeur
Monsieur !...JOLIVAL
Je suis sincère. Il se masque sans doute ; Mais vous êtes son maître, et lui tracez la route. Quel profit tire-t-il des lamentations Dont il a soin d'orner ses conversations ? S'il captive d'abord par ses complaintes fades, L'abandon est le fruit de ses jérémiades ; Tandis que vous, fêté, riche sans rien avoir, Et faisant en tous lieux sonner votre pouvoir, Sans argent, sans état, sans existence aucune, Vous vivez grassement sur la bourse commune ; C'est un métier divin pour qui sait l'exercer, Je vous engage fort à n'y pas renoncer.PHILON, à part, en le fixant
Quel est cet homme-là ?LAMENTIN, piqué, à Jolival
Faire ainsi ma satyre !JOLIVAL, se calmant du geste
Point de bruit. Votre note. Allez vous-en l'écrire. Monsieur s'est contre vous justement emporté, Mais il excusera votre incivilité.Lamentin entre dans le cabinet.
SCÈNE X. Les mêmes.
JOLIVAL, à part
Faisons-le un peu jaser.Haut.
Si bien qu'à vous entendre, À l'emploi qu'il désire il ne doit plus prétendre ?PHILON, sèchement
Non.JOLIVAL, finement
Quoiqu'au rendez-vous il ne soit pas venu Je doute néanmoins que pour un inconnu Vous vous déterminiez.PHILON
C'est où je vous arrête ; Je dis ce qUe je veux, et n'en fais qu'à ma tête. En me contre-carrant vous vous adressez mal. Celui dont il s'agit s'appelle Jolival.JOLIVAL
Eh quoi ?JOLIVAL, feignant la surprise
Jolival ?JOLIVAL
Bah !JOLIVAL
Ah ! Ah !PHILON
Si je m'irrite, Si de l'oubli d'un sot j'ai l'air de m'offenser, C'est un prétexte feint pour m'en débarrasser.JOLIVAL
Je comprends.PHILON
Jolival est un de mes intimes, Et ce titre peut tout sur les coeurs magnanimes. Ensemble rapprochés au printemps de nos jours, Au collège autrefois nous fîmes notre cours. Le temps a resserré des liaisons si chères, Et ma foi dans Paris nous ne nous quittons guère. Jugez d'après cela si je dois l'appuyer.JOLIVAL
Vous êtes familiers ?PHILON
Jusqu'à nous tutoyer.JOLIVAL
C'est étonnant.PHILON
Pourquoi ?PHILON
La remarque je crois...PHILON
Vous ?JOLIVAL
Moi-même.PHILON
Monsieur.JOLIVAL
Moi, dis-je.PHILON, à part
Quelle école !JOLIVAL
Selon vous, comme il faut ai-je rempli mon rôle ? J'ai gardé le silence, et je suis complaisant. De vos protections vantez-vous à présent.PHILON, affectant l'assurance
Avant de triompher,laissez-moi vous répondre ; Deux mots me suffiront et je vais vous confondre. Ce que je soupçonnais, vous l'avez avoué Vous pensez m'avoir pris, et je vous ai joué.JOLIVAL
Plaît-il !PHILON, avec ironie
Étalez-nous vos graves remontrances, Vous qui leurrez les gens de fausses espérances.JOLIVAL
Quoi ?PHILON
Monsieur prévoit tout, et promet aujourd'hui La place qu'en cachette il demande pour lui. C'est charmant ! Mais bientôt...JOLIVAL, gaiement
Refuge pitoyable Vous êtes découvert, soyez plus raisonnable ; Bravement avec moi prenez votre parti.PHILON, à part
J'enrage.SCÈNE XI.
PHILON, seul
Ah ! Pour apprendre à vivre à qui me mortifie, Que n'ai-je le crédit dont je me glorifie ! L'insolent qui me fait, un affront si cruel Depuis peu sûrement habite cet hôtel, Et j'ai pu l'ignorer !... N'importe je proteste... Je ne perdrai pas tout, et Lamentin me reste ; J'ai de quoi lui fournir matière à s'égayer, Et puisque je le tiens il va me le payer.Il va vers la porte du cabinet.
SCÈNE XII. Philon, Lamentin.
PHILON
Arrivez, arrivez, l'homme au joyeux langage ! Vous avez le tact fin ; et ce serait dommage De vous contrarier, tant vous êtes prudent.LAMENTIN, un papier à la main
Qu'est-ce ?PHILON
Applaudissez-vous de votre confident ! Votre choix me transporte, et vous faites merveilles ! Procurez-vous toujours des ressources pareilles !LAMENTIN, se désespérant par degrés
Qu'est-il donc survenu ?PHILON
Vous éloigner de moi Lorsque je m'offre à vous de la meilleure foi ; Au lieu de me prêter une légère somme, Mettre vos intérêts entre les mains d'un homme... !LAMENTIN, hors de lui
Achevez.PHILON
M'outrager...LAMENTIN
Eh non.PHILON
Pour mille écus. Je me repentirais de les avoir reçus. Contre la probité tout le monde se ligue ; Le secret d'emprunter est d'avoir de l'intrigue. D'obliger un fripon l'univers est jaloux, Et moi, dans mon quartier,je n'aurais pas cent tous.PHILON
L'homme qui s'est chargé de vous rendre service, Cet homme qu'aujourd'hui vous préférez à moi.LAMENTIN
Eh bien ?LAMENTIN
Ciel !PHILON
Je l'ai pénétré.SCÈNE XIII.
SCÈNE XIV. Lamentin, Isaure, Ferdinand.
LAMENTIN, allant vers eux
Ah ! Qu'est-il devenu ?FERDINAND
Qu'avez-vous ?LAMENTIN, comme un homme qui se trouve mal
Je succombe, et Monsieur votre père...FERDINAND
Poursuivez.LAMENTIN
Je ne puis.ISAURE
Qu'a-t-il fait ?LAMENTIN
Mon malheur !FERDINAND
Lui ?ISAURE
Vous vous méprenez.LAMENTIN
Hélas ! Cette épreuve dernière Empoisonne à jamais la fin de ma carrière. Vous étiez nés tous deux pour être mon tourment.FERDINAND
Moi ? Mon père ?ISAURE, gaiement
Il nous quitte, et son ravissement, Quand je vous ai nommé, ne saurait se dépeindre ; Sa joie en m'embrassant ne pouvait se contraindre ; Il approuve nos feux, il se soumet à tout ; Quoique vous ordonniez, il suivra votre goût ; À former nos liens, comme vous il aspire, Et notre hymen, dit-il, est tout ce qu'il désire.LAMENTIN, avec explosion
Il sort ! Ah ! C'en est fait et tout est éclairci ; Et moi, triste, opprimé je languirais ici ! Non, si dans ce débat il faut que je périsse, Je périrai du moins en réclamant justice.ISAURE
Demeurez et sachez...LAMENTIN. (Désespoir ridicule.)
Rien, discours superflus Une place, ou la mort : je ne veux rien de plus.Il sort.
SCÈNE XV. Isaure, Ferdinand.
FERDINAND
Tout est perdu pour nous !ISAURE, riant
Il a l'esprit malade.ISAURE
Seriez-vous assez fou pour prendre au sérieux Ce désespoir outré ? Voilà quel est mon père ; Ceci n'est de sa part qu'un trait de caractère.FERDINAND
Vous pouvez plaisanter et rire !...ISAURE
Pourquoi pas ? Le sujet pour lequel il fait tant de fracas N'est, je le gage, au fond qu'un rien, une vétille. Se plaindre, je le vois, est un tic de famille : Vous en tenez un peu, mon cher petit cousin ; Et Ferdinand ressemble à Monsieur Lamentin.FERDINAND
Donc à dissimuler je devrais me contraindre ; Et d'après vos avis, nous n'avons rien à craindre ?FERDINAND
Dites qu'il le parait.ISAURE
Soit, mais il est honnête, et c'est ce qui me plaît. Il est riche, estimable, et sa bonté m'enchante Il conciliera tout au gré de notre attente.ISAURE
Eh bien je le suis, moi. Dans ma position. Ferdinand penserait et répondrait de même. C'est un plaisir si doux d'enrichir ce qu'on aime !...FERDINAND
Ma chère Isaure !ISAURE
Et puis n'y pouvant rien changer, D'un malheur idéal à quoi bon s'affliger ? Que sert de s'alarmer, et sur des conjectures, De vouloir pénétrer dans les choses futures ? Ce travers de l'esprit est pire qu'un défaut Le mal qu'on doit avoir n'arrive que trop tôt ; N'est-il pas toujours temps de pleurer, de se plaindre ? Je le répète encor, nous n'avons rien à craindre. L'avenir, je le sais, pourra nous attrister ; Le présent est à nous, il faut en profiter.FERDINAND, avec chaleur
Ah ! Vous me pénétrez !FERDINAND
Quel bruit ?SCÈNE XVI ET DERNIÈRE. Les mêmes, Lamentin, Jolival, Philon, L'Hôtesse.
LAMENTIN, avant d'entrer
Vous me trompiez, et c'est une surprise.JOLIVAL, un papier à la main
Je suis nommé !FERDINAND
Comment ?PHILON
Et moi je suis à jeun.LAMENTIN, à Jolival
Le choix qu'on fait de vous n'a pas le sens commun.L'HÔTESSE
Pourquoi vous disputer, et quel est ce vacarme ? Tous trois dans ma maison vous répandez l'alarme.ISAURE
Qui vous ramène ici ?FERDINAND
Que s'est-il donc passé ?LAMENTIN
Je ne me tairai point.PHILON
Non, défenses frivoles.JOLIVAL, à Lamentin en lui offrant la main
Mon cher cousin !...LAMENTIN, regardant autour de lui
À qui s'adressent ces paroles ?JOLIVAL
À vous.JOLIVAL
Mais je m'en aperçus quand notre bonne tante En mourant vous légua vingt mille francs de rente : Ce don rompit nos noeuds et notre parenté ; Vous fûtes le chéri, moi le déshérité.LAMENTIN
Que veut dire cela ?JOLIVAL
La fortune est volage. Si sur moi dans ce temps vous eûtes l'avantage, Aujourd'hui je l'emporte, et tout devient égal. N'y pensons plus.LAMENTIN
Monsieur.JOLIVAL
Embrassez Jolival.LAMENTIN
Vous seriez ?JOLIVAL
Oui, je suis ce pauvre misérable Que poursuivit toujours le sort impitoyable, Et qui, devenu riche à quarante-neuf ans, Vous supplie...LAMENTIN
Et de quoiJOLIVAL, avec cordialité
D'unir nos deux enfants.ISAURE
Mon père !FERDINAND
Mon cher oncle !LAMENTIN
Après le tour atroce.L'HÔTESSE, à Lamentin
Monsieur !...PHILON, à part
Modérons-nous, je serai de la noce.JOLIVAL, à Lamentin
Un motif en secret paraît vous retenir, Vous souffrez de l'emploi que je viens d'obtenir. Voici de votre mal l'infaillible remède ; Acceptez mon brevet.Il le tire de sa poche, et le lui offre.
LAMENTIN
Qui moi ?JOLIVAL
Je vous le cède.LAMENTIN, avec sentiment
À ce sublime élan de générosité Je ne puis comprimer ma sensibilité, Ah ! Croyez que mon âme est digne de la vôtre. Dans notre état présent demeurons l'un et l'autre. Conservez votre place, et puissiez-vous longtemps La conserver, Monsieur pour les honnêtes gens !ISAURE, avec naïveté
Vous ne vous plaindrez plus, n'est-ce pas, Ferdinand ?FERDINAND
Jamais !ISAURE, naïvement à Lamentin
Prenez-les sur ma dot et donnez-lui quittance ;L'HÔTESSE
L'aimable enfant !L'HÔTESSE, à Lamentin
Elle est sensible, humaine...LAMENTIN
Oui, c'est tout mon portrait.JOLIVAL
Cédez donc.PHILON, mielleusement
Et moi ?LAMENTIN, sèchement
C'est au cousin à vous récompenser.PHILON
Je n'empruntais de vous que pour vous rembourser ; Madame l'avouera. Je l'aime et mon audace...PHILON, humblement
Ce que vous dites-là dépasse mon pouvoir . J'en fais donner, Monsieur, et ne puis en avoir.JOLIVAL
J'y pourvoirai.PHILON
Vous ?JOLIVAL
Mais plus d'intrigues secrètes. Abjurez, croyez-moi, le métier que vous faites, Il ne réussit plus. Vous, avez de l'esprit ; Devenez homme utile et...L'HÔTESSE
Si vous étiez plus sage...JOLIVAL, frappant sur l'épaule de Lamentin, qui s'essuie les yeux
Eh cousin, cette fois vous voilà bien content.JOLIVAL
Encore !LAMENTIN, tragiquement
C'est dans le port qu'éclate la tempête. La foudre est suspendue et gronde sur ma tête.724 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica