Comédie en prose
La Boucle d'Oreille de Joséphine
Personnages
- TAMPONNARD, brigadier de police en tenue des dimanches, pantalon blanc et gants blancs. Quarante ans environ, des poings énormes, une moustache noire touffue et tombante, l'oeil paterne
- FLANCHIN, sergent de ville trapu, à la moustache blonde clairsemée et un peu hérissée, à l'oeil un peu naïf, aux poings également formidables
- POLYTE, immonde voyou à casquette, chaussé d'espadrilles, vêtu d'habits neufs assez propres, un col en papier autour du cou, sans cravate, une trique énorme dans la main. Polyte a une figure de fouine, un teint blafard. Il a fait partie de la bande des Apaches de Belleville. Il n'a que vingt ans et il offre déjà tous les aspects de ce que la police appelle « un vieux cheval de retour
- ROUFLAQUET, anarchiste de gouvernement condamné jadis pour complicité dans l'attentat contre la maison du procureur Bulot. Mais a fondé, pendant l'affaire Dreyfus, un journal anarchiste portant ce sous-titre : A bas la France ! et a émargé de ce chef aux fonds secrets du ministère de l'Intérieur. S'est réconcilié avec Bulot
- MUSARDIER, vieux cocher d'omnibus, à la tête rubiconde et placide sous son chapeau plat en toile cirée qui laisse voir quelques mèches de cheveux blancs. Il a dans la bouche un antique brûle-gueule qui n'a jamais l'air allumé
- MONSIEUR MOUQUIN, directeur de la police municipale, gros homme commun et braillard
LA BOUCLE D'OREILLE DE JOSÉPHINE
A L'ALLÉE.
MUSARDIER, caressant l'échine de ses bêtes du bout de son fouet, nonchalamment
Alors, vous allez à la manifestation ?
TAMPONNARD
Mon_Dieu, oui, nous allons à la manifestation...
MUSARDIER
Quand je suis passé, tout à l'heure, en revenant de la Porte_Maillot, il y avait déjà du monde à ne pas jeter une épingle.
FLANCHIN
Qu'est-ce qu'on criait ?
MUSARDIER
Y en avait qui criaient : Vivent les Soeurs ! Vivent la liberté ! Et puis les autres : À bas la calotte !... Ceusses-là ont des églantines en papier rouge à leurs boutonnières. Ils ont des têtes de brigands... Ils ont couru après mon omnibus en chantant la_Carmagnole, rapport à ce qu'il y avait un curé dedans... Ils lui ont même chipé son chapeau. Une drôle de chose que la politique !...
TAMPONNARD
Ça, oui, c'est une drôle de chose ! Mais nous autres, ça ne nous regarde pas... On nous donne une consigne, pas vrai... Nous devons empêcher le désordre.
FLANCHIN
Comme le brigadier dit : on nous donne une consigne...
MUSARDIER, activant ses chevaux
Hue !
Il fait claquer son fouet.
J'vas t'réveiller, attends un peu !
À Tamponnard, lui montrant un de ses chevaux.
C'lui de gauche, il est d'un feignant, voyez-vous !
Après avoir tiré une bouffée de tabac.
C'qu'y a de sûr, c'est qu'il y a sur la place_de_la_Concorde des gens très bien et des sales voyous que j'voudrais pas rencontrer la nuit dans un bois... C'qu'il y a encore de sûr, c'est que c'est les sales voyous qui sont avec le gouvernement contre les Soeurs... feraient pas tant les malins, si on les envoyait se frotter aux gourdins des Bretons... Si vous croyez que ça fait du bien à la République, tout ça !
TAMPONNARD, gêné, et regardant autour de lui
J'vous dis pas !... Nous, nous ne faisons pas de politique... On nous donne une consigne, pas vrai...
FLANCHIN, avec conviction
Comme le brigadier dit : on nous donne une consigne...
MUSARDIER, dont la voiture a failli être accrochée par un fiacre
Va donc apprendre à conduire, hé ! Empoté !... Emplâtre !... Fourneau !...
À Tamponnard.
J'vous demande un peu en quoi que ça peut les gêner qu'les Soeurs fassent l'école... Ma petite-fille y va, chez les Soeurs... Mais c'est une inducation extra ! Elle va passer son certificat comme la fille de la fruitière, l'année dernière.
TAMPONNARD
Ma fille aussi, elle y va, chez les Soeurs.
FLANCHIN
Moi, je n'ai pas de fille, mais elle irait, comme celle au brigadier...
MUSARDIER
On a des filles polies, douces, Monsieur, qui sortent de ces écoles-là... Le conducteur_du_703, la voiture qui suit la mienne, il a sa fille à la laïque ; elle l'a traité de rat, pas plus tard qu'avant-hier, parce qu'il lui a refusé dix_sous... Les Soeurs, au moins, apprennent à respecter les parents.
TAMPONNARD
Ah ! C'est comme ma femme : faut pas lui parler d'envoyer Adrienne aut'part que chez les Soeurs !... Elle est dans un état depuis qu'on a commencé à fermer les écoles ! Elle veut venir manifester à la place_de_la_Concorde !...
J'ai voulu l'en empêcher, mais elle est enragée ! J'ai connais, a va s'battre à coups de parapluie !... J'ai essayé de la calmer en lui offrant pour sa fête, hier,une paire de boucles d'oreilles... Quinze_francs, s'il vous plaît, que ça m'a coûté... Mais elle est enragée que j'vous dis !... L'omnibus est arrivé sur la place_de_la_Concorde, noire de monde. Çà et là, des masses sombres de sergents de ville, embusqués sous les arbres, des municipaux à cheval, coiffés de leurs casques qui resplendissent au soleil, poussent lentement la foule qui se reforme ensuite derrière eux. Une bande de voyous à églantine rouge et à triques formidables chante la_Carmagnole en suivant un escarpe de profession qui porte, au bout d'un manche_à_balai, le tricorne d'un prêtre. La police s'écarte respectueusement devant ce cortège. Les églantinards interrompent leurs chants par ces cris : À bas la calotte ! Conspuez les Soeurs ! Grand remous dans la foule chargée par les gardes municipaux et cris de : A bas le Défroqué ! Vive la liberté ! Vivent les Soeurs !... Une rixe s'engage près de l'Obélisque. Des cannes et des parapluies se lèvent et s'abaissent.
Escarpe : Terme d'argot. Voleur, et particulièrement celui qui ne recule pas devant l'assassinat. [L]
TAMPONNARD
Saperlipopette ! M'semble avoir reconnu la couleur du riflard de Joséphine !
Riflard : Terme familier. Vieux parapluie. [L]
FLANCHIN
De Joséphine ?...
TAMPONNARD
De ma femme, quoi !... Pourvu qu'elle attrape pas un sale gnon !
À Musardier.
J'vous dis qu'elle est enragée !
FLANCHIN
V'là monsieur_Mouquin, brigadier.
Arrive près de l'omnibus, qui n'avance qu'avec peine dans la foule, le gros et vulgaire monsieur_Mouquin, un protestant qui n'aime pas qu'on proteste.
MONSIEUR MOUQUIN, à Tamponnard
Voyons, brigadier, vous êtes en retard !... Descendez vite...
MUSARDIER, flanquant un coup de fouet à un églantinard qui a saisi la bride de ses chevaux
Tiens ! Attrape ça !... Assassin !...
L'églantinard, furieux, grimpe au siège du vieux cocher et lève son poing sur Musardier. Tamponnard lui envoie le sien en pleine figure. L'églantinard pousse un cri de douleur et redescend précipitamment. La foule applaudit. Les églantinards crient : À bas les flics ! Monsieur Mouquin paraît furieux.
Églantinard : Mot injurieux créé par le journaliste nationaliste et antidreyfusard Henri Rochefort en référence à l’églantine rouge, portée notamment lors des commémorations du 14 juillet 1900.
TAMPONNARD, s'éloignant
Il l'a senti, la fripouille !
MUSARDIER, se retournant sur son siège
Merci, brigadier ! À la revoyure !
MONSIEUR MOUQUIN, à Tamponnard qui descend l'escalier de l'omnibus
Un peu de moelleux avec ces gens-là, je vous prie, brigadier ! Ce sont nos auxiliaires ! Allez rejoindre vos camarades, au coin de L'avenue... Arrêtez ceux qui crient : « Vivent les Soeurs ! Vive la liberté ! » Les autres, laissez-les faire : ils ont leur consigne !...
MONSIEUR MOUQUIN, s'éloigne vivement et crie à un lieutenant de gardes municipaux, en lui désignant un groupe de femmes du peuple qui crient Vivent les Soeurs ! À bas le Défroqué :
Chargez ces femmes !
L'ordre est exécuté avec la dernière sauvagerie. On entend des cris effroyables.
TAMPONNARD, à Flanchin
Nom d'un chien ! Pourvu que Joséphine soit pas là-dedans !... Moi qui lui ai donné des boucles d'oreilles pour la faire tenir tranquille !...
AU RETOUR.
Il est cinq heures du soir. Les églantinards, favorisés par la police, ont expulsé de la place de la Concorde les défenseurs des Soeurs, rossé des femmes, beuglé la Carmagnole, acclamé Combes et Pelletan. Quelques-uns ont reçu cependant de formidables atouts sur la mâchoire. Tamponnard et Flanchin regrimpent sur un omnibus de la même ligne se dirigeant vers l'Hôtel de Ville.
TAMPONNARD, les dents serrées, à Flanchin
Je n'ai pas vu Joséphine dans toute cette foulé... Pourvu qu'elle n'ait pas écopé, mon_Dieu !... Vous ne l'avez pas vue non plus, Flanchin ?...
FLANCHIN, qui a un oeil au peurre noir
Non ! Mais il y a une raison : c'est que je ne la connais pas...
TAMPONNARD
Une petite, boulotte, l'air décidé, qu'a des boucles d'oreilles en or, avec une pierre bleue, une turquoise, fausse... turellement...
FLANCHIN
Non ! J'ai pas remarqué... J'vous dirai, brigadier, qu'j'ai reçu mon coup sur l'oeil presque en descendant de l'omnibus... C'est un poing exercé qui m'a fichu ça ; ce doit être un auxiliaire, un églantinard... Alors, je n'ai rien vu.
TAMPONNARD
Vous ne trouvez pas ça surprenant ?
FLANCHIN
Que j'aie reçu un pochon sur l'oeil ?...
TAMPONNARD
Non... C'qu'on nous a fait faire aujourd'hui... On nous donne comme auxiliaires des gensses que nous arrêtons d'habitude ! Vous y comprenez quelque chose ?...
FLANCHIN, tamponnant son oeil avec son mouchoir
Brigadier, vous me rendrez cette justice que je ne comprends déjà pas facilement ce qui est facile à comprendre. Mais nous mobiliser pour laisser des voyous assommer des femmes, au cri de : Vive Combes ! Ça me tourneboule l'entendement... Vous croyez qu'ils ne feraient pas aussi bien sans nous ?...
TAMPONNARD, avec une fureur contenue
Bon sang ! Que j'en aurais-t-y passé à tabac deux ou trois avec volupeté !...
FLANCHIN
Rien que celui qui m'a collé son poing sur l'oeil, t'nez, brigadier !... Mais j't'ai pas vu...
Montent sur l'impériale Polyte et Rouflaquet. L'omnibus est à ce moment dans la rue de Rivoli, à la hauteur du Louvre. Ils s'assoient près des deux agents, et se reconnaissent. Ils ont leurs habits et leurs cheveux en désordre. Ils sont rouges et animés.
POLYTE
Rouflaquet !...
ROUFLAQUET
Polyte !...
Poignée de main fraternelle. Rouflaquet, qui est franc-maçon, gratte dans la main à Polyte.
POLYTE, retirant sa main
Tu me chatouilles la paume ! Finis donc ! Comme ça, t'en reviens ?...
ROUFLAQUET
Oui !... J't'ai pas vu !... Ça n'a rien d'étonnant ! On était tant de monde... Dis donc !... Les calotins, ils ont pris quelque chose pour leur rhume !...
POLYTE
Les hommes, faisait pas bon s'y frotter, mais les femmes !... C'te conduite que j'ai fait à queuques-unes !...
TAMPONNARD, bas à Flanchin
C'est deux « auxiliaires ». Ils ont l'air de sortir de Poissy... Ils ont l'églantine...
FLANCHIN, avec une rage concentrée
C'est peut-être un des deux qui m'a collé mon pochon !...
ROUFLAQUET, à Polyte
Y a longtemps que j't'avais vu ?...
POLYTE
J'ai été à Fresnes six mois, c'est pas étonnant... Pour vol qualifié, comme ils appellent ça... J'suis sorti qu'hier. À peine dehors, j'apprends qu'on embauche à la préfectance pour la manifestation contre les calotins... Quarante_sous et un demi-setier de rhum. C'est le tarif... J'y suis été... mais j'comptais bien m'faire un peu de casuel, en plus des quarante_sous...
ROUFLAQUET
Du casuel ?
POLYTE
Oui !... Tu t'es pas fait de casuel ?... Tiens !... Moi, j'me suis occupé, tout en manifestant !...
Il sort de sa poche deux porte-monnaie, une épingle de cravate, un bracelet en or, une boucle d'oreille, deux bagues.
La boucle d'oreille, elle est tombée de l'oreille d'une femme que je rossais !... Elle m'avait fichu une raclée de coups de parapluie !...
ROUFLAQUET
Oh !... Moi !... J'ai un journal anarcho subventionné par l'miniss... Je me suffis à moi-même.
TAMPONNARD, qui a jeté un coup d'oeil sur les bijoux volés
Mille millions de tonnerres !...
Il se lève.
FLANCHIN
Qu'est-ce que c'est, brigadier ?
TAMPONNARD, la voix étranglée par la fureur
Une boucle d'oreille à Joséphine !...
Il attrape Polyte à la gorge.
Arrêtez ! Cocher !...
L'omnibus s'arrête.
Flanchin, je descends !... Vous me lancerez cette fripouille...
FLANCHIN
Bien !... Brigadier.
Il s'empare de Polyte qui veut se débarrasser des bijoux en les jetant dans la rue. Flanchin les lui prend des mains.
ROUFLAQUET, d'un ton imposant, à Flanchin
Vous outrepassez votre autorité !... Vous servez les rancunes de la réaction eu brutalisant un républicain.
FLANCHIN
Vous, fichez-moi la paix, ou je vous emballe avec votre copain !... On va l'avancer sur le poste de police, vot' copain !
TAMPONNARD, d'en bas, à Flanchin
Envoyez le colis !...
FLANCHIN, passant Polyte par-dessus la balustrade
Recevez, brigadier.
Il lâche Polyte que Trapenard reçoit, pose sur ses pieds et secoue comme une guenille.
D'abord, c'est lui qui m'a fichu un pochon à l'oeil....
ROUFLAQUET
Mais non, c'est pas lui !...
FLANCHIN, qui a descendu à moitié l'escalier
Si c'est pas lui, y paiera pour l'autre !... Ah !... On en tient un tout_de_même !...
L'omnibus se remet en marche.
ROUFLAQUET
À bas les flics !...
POLYTE, d'un air de martyre livré aux bêtes
Vive la République !...
TAMPONNARD, à Flanchin
Une boucle d'oreille à Joséphine : il avait une boucle d'oreille à Joséphine !
À Polyte.
Tu as eu des coups de parapluie de la femme : Tu vas goûter maintenant au tabac du mari.
Il lui met son poing sous le nez.
FLANCHIN
Et au mien, sale églantinard...
POLYTE, avec philosophie, marchant entre les deux agents
Ça m'est égal, le Gouvernement aura bientôt besoin de moi pour un nouveau triomphe de la République.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica