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un seul est le mot juste.

Comédie en prose

La Voleuse du Bon Marché

Jean Drault· imprimée en 1778· 9 personnages

Personnages

  • MONSIEUR CHAMPBAUDET, petit rentier de Vaugirard, cinquante ans, gros, gras, joufflu, bavard, aimant ses aises, mais timide. Il porte des provisions dans un filet
  • EUPHRASIE TACAKEL, jeune femme blonde, élégante, et aussi mince de figure que volumineuse du reste de sa personne,... on verra pourquoi
  • LA MÈRE CARRONOT, marchande de poisson
  • LA MÈRE RIBOUIS, autre marchande de poisson
  • MOCHE, agent de la sûreté en civil, grand, mince, moustaches brunes, pas de barbe, une forte canne à la main, un chapeau mou sur la tête
  • PÉRUGIN, second agent de la sûreté en civil, petit, gros, blond, barbe en pointe, un chapeau melon démodé sur la tête
  • GARGARET, conducteur de l'omnibus
  • MUSEROLLE, voyageur âgé et quinteux
  • UN MONSIEUR DÉCORÉ

LA VOLEUSE DU BON MARCHÉ

L'omnibus vient de traverser le boulevard Saint-Germain, et chemine cahin-caha dans la rue de Rennes, se dirigeant vers Vaugirard. Il est onze heures du matin. Il fait beau. L'intérieur de l'omnibus est vide, mais il y a beaucoup de monde sur l'impériale.

Monsieur Champbaudet assomme de ses bavardages le sieur Muserolle, qui, le pince-nez placé sur le bout de long son appendice nasal, voudrait bien lire son journal en paix.

MONSIEUR CHAMPBAUDET

Eh !... Mon Dieu, mon cher Monsieur !... Après vingt-cinq ans passés dans l'épicerie, on est bien content d'être rentier... Mais le chiendent, c'est qu'on ne sait pas quoi faire de ses journées !...

MUSEROLLE

Oui-dà !...

Il répond par politesse, mais on voit que ça lui est absolument égal que Monsieur Champbaudet ne sache pas comment passer ses journées.

MONSIEUR CHAMPBAUDET

J'ai fini par trouver,pour mes matinées, une occupation utile et facile : je vais aux Halles, chercher les provisions pour la journée. Ça rend service à ma femme...

MUSEROLLE, visiblement agacé

Oui-dà !...

Il se met à lire son journal.

MONSIEUR CHAMPBAUDET

Mais il y a encore un chien dent, c'est que ma femme adore le poisson... Or, je ne peux pas en supporter l'odeur... Le pavillon de la poissonnerie m'est interdit à cause de ça... Ma femme m'en veut, oui, Monsieur !... Elle m'accuse d'égoïsme !... Elle prétend que, pour elle, je devrais faire Le sacrifice d'affronter l'odeur de la poissonnerie et de marchander une langouste ou un turbot !... Ah !... Les femmes sont bien injustes !...

Voyant que Muserolle ne l'écoute pas, et continue à lire son journal, il le tire par sa manche, et reprend un ton plus haut :

Croyez-vous, monsieur, qu'il puisse y avoir quelque chose de plus désagréable au monde que l'odeur du poisson ?

MUSEROLLE, énergiquement, en se levant

Oui ! Monsieur !... C'est de se trouver en omnibus à côté d'un raseur qui vous empêche de lire votre journal !

Il descend de l'omnibus lentement, son journal à la main. Monsieur Champbaudet demeure pétrifié, stupide, la bouche ouverte, sans pouvoir articuler une parole. L'omnibus s'arrête à la station de la rue_des_Saints-Pères où montent la mère_Carbonot et la mère_Ribouis. Elles s'installent de chaque côté de Monsieur_Champbaudet et placent leurs paniers à poisson devant elles. Monsieur Champbaudet pâlit affreusement.

MONSIEUR CHAMPBAUDET

Mon Dieu !... Que ça sent mauvais !...

LA MÈRE RIBOUIS

Quoi ! Mauvais ?... Ça sent l'poisson, v_là tout !... Et il est frais, l'mien, d'poisson.

LA MÈRE CARBONOT

L'mien aussi, peut-être !... J'n'ai qu'des soles ! C'est frais comme l'oeil...

MONSIEUR CHAMPBAUDET, tirant son mouchoir de sa poche et se le mettant devant le nez

Je ne vous dis pas, mesdames !...

LA MÈRE CARBONOT

Si y a queuque chose qui vous incommode, c'est pas mon poisson... Sentez-en une de mes soles !...

Elle fait le geste de chercher dans son panier.

MONSIEUR CHAMPBAUDET

Non ! Non !... Je vous en supplie !... Je sens suffisamment !... Je m'en rapporte à vous !...

LA MÈRE RIBOUIS, à la mère Carbonot

C'est y que t'aurais l'idée de faire croire que c'est l'mien, d'poisson, qu'est pas frais ?... L'est aussi frais que l'tien !...

LA MÈRE CARBONOT

C'est pas c'que tout le monde dit à Vaugirard !...

LA MÈRE RIBOUIS, à qui la moutarde monte au nez

Qu'est-ce qu'on dit, à Vaugirard ?... Y mangent pas tous les jours des maquereaux aussi frais qu'ça à Vaugirard !...

Elle fait mine de fouiller dans son panier.

MONSIEUR CHAMPBAUDET

Je vous en prie, Madame !... Laissez ça !... Je vous crois !... Moi ! Je vous crois !...

Les deux marchandes se chamaillent ; il tente de les apaiser, tout en conservant son mouchoir sur son nez. Il regarde ensuite si une place ne serait pas vacante sur l'impériale, pour s'éloigner des deux commères.

Hélas, c'est complet ! Ô bonheur !

Un peu avant d'arriver au square du Bon-Marché, deux messieurs descendent. Monsieur Champbaudet se lève pour changer de place et respirer un peu d'air frais. Le panier de la mère Ribouis constitue un obstacle qu'il essaie d'enjamber, mais vainement.

LA MÈRE RIBOUIS, maussade

Attendez !... J'vas r'tirer mon pagnier...

MONSIEUR CHAMPBAUDET

Madame, vous êtes vraiment aimable !...

Malheureusement, ce petit incident a pris du temps... Moche et Pérugin sont montés et ont pris les deux places vacantes. Monsieur Champbaudet est obligé de nouveau de faire déranger le panier de la mère Ribouis pour venir se rasseoir entre les deux marchandes.

LA MÈRE RIBOUIS

Vous ne savez donc pas ce que vous voulez ?...

MONSIEUR CHAMPBAUDET

Ah !... Si !... Je voulais changer de place, mais je suis arrivé trop tard !...

GARGARET, au haut de l'escalier

Places !... S'il vous plaît !...

Au moment où il passe devant les deux agents en tendant la main, celui qui s'appelle Moche pousse un cri, en regardant le conducteur.

MOCHE

Par exemple !... Gargaret !...

GARGARET

Moche !

MOCHE

Y a-t-il longtemps qu'on s'est pas vu, tout de même !...

GARGARET

Pas d'puis l'régiment !... Ça fait bientôt huit_ans ! Qué qu'tu fais ?...

MOCHE, un doigt sur ses lèvres

Chut !...

Il tire une carte d'identité de sa poche et la montre à Gargaret qui ouvre de grands yeux.

GARGARET

Comment !... T'es d'là police ?

MOCHE

Chut !... Donc !... Tu cries ça comme les poires à quatr'sous !... Et j'te présente mon camarade Pérugin...

Très bas à l'oreille de Gargaret.

Nous faisons une filature...

GARGARET

J'vois c'que c'est... Vous allez expulser des Soeurs !...

PÉRUGIN, qui possède un accent picard très caractérisé

Non !... Pas tout l'temps !... Faut ben qu'on r'vienne par-ci par-là aux voleux...

GARGARET

J'voudrais pas débiner la police, mais, entre nous, c'est plus utile... Alors, qu'est-ce que c'est que vous filez ?

MOCHE

La voleuse du Bon-Marché...

GARGARET

Qu'c'est qu'ça ?

PÉRUGIN, à Moche

Y d'mande qu'c'est qu'ça, et j'suis sûr qu'il l'a transportée plus d'vingt fois dans sa bagnole !...

Bagnole : Sorte de wagons pour les chevaux. [L]

MOCHE, à Gargaret

C'est une femme qui barbote des coupons l'matin au Bon-Marché, et qui les cache dans son corsage et sous ses jupes. Elle prend l'omnibus de la Porte_de_Versailles à la station du Bon-Marché, et elle a un complice qui la débarrasse d'une partie de ses vols, en cours de route... Elle maigrit, elle maigrit, et le complice grossit, grossit... il met des coupons sous son gilet... On a fini par connaître leur petit manège...

GARGARET

Pourquoi que vous ne l'avez pas déjà arrêtée ?...

PÉRUGIN

On nous a envoyé en Bretagne, rapport aux poursuites contre les ceusses qui ont lavé la tête de Monsieur_Moerdès avec des matières...

MOCHE, à Gargaret

Nous v'là au Bon-Marché... Guette ceux qui vont monter... C'est une petite blonde, toute jeune, mise chiquement... Si tu nous aides à la faire arrêter, elle et son complice, j'te ferai donner une prime !...

GARGARET

Chouette !

L'omnibus s'arrête. Gargaret descend sur la plate-forme en criant à tue-tête :

La rue_du_Bac !... Le Bon-Marchais !... Voici le Bon-Marchais !

MONSIEUR CHAMPBAUDET, à part, toujours le nez dans son mouchoir

Sapristi !... Que je voudrais donc changer de place !...

Justement, à l'autre bout de la banquette où le malheureux est pour ainsi dire asphyxié, deux personnes descendent. 11 se lève et veut enjamber de nouveau le malencontreux panier de la mère Ribouis.

LA MÈRE RIBOUIS, grincheuse

Cette fois, vous vous en allez pour de bon ?...

MONSIEUR CHAMPBAUDET

Certes !...

La mère Ribouis enlève de nouveau son panier pour le laisser passer. Mais Champbaudet pousse un cri de désespoir. Les deux places viennent d'être occupées par Euphrasie Tacarel et un monsieur distingué d'allures, décoré, qui a l'air d'un ancien officier. Force lui est de réintégrer sa place pestilentielle.

LA MÈRE RIBOUIS

Enfin ! Vous ne pouvez donc pas descendre, une bonne fois ?...

CHAMPBAUDET, avec force

Mais je ne veux pas descendre !... Je veux changer de place !... Mais vous me bloquez, avec vos paniers !... C'est insensé de laisser monter dans l'omnibus avec des paniers pareils, aussi !...

LA MÈRE CARBONOT

Mais dites donc !... Allez en fiacre, si vous ne voulez pas être gêné !...

LA MÈRE RIBOUIS

Vous gênez peut-être les autres plus que vous ne le croyez !... Vous n'êtes pas si mince, dites donc, mon petit père !...

GARGARET, s'approchant

Places !... S'vous plaît !...

CHAMPBAUDET, à part, se frappant le front

Oh !... Quelle idée !...

À Gargaret

Conducteur !...

GARGARET

Monsieur ?...

CHAMPBAUDET, montrant à l'autre bout de la banquette Euphrasie Tacarel

Vous voyez bien cette dame ?....

GARGARET

Oui, monsieur.

MONSIEUR CHAMPBAUDET

C'est ma femme. Vous seriez bien aimable de demander au monsieur décoré qui est à côté d'elle de me céder sa place... Il a l'air distingué... Il ne me refusera pas ce léger service...

GARGARET

Je veux bien lui demander.

Il va faire la commission ; on le voit parler à l'oreille du monsieur décoré et lui montrer du doigt Champbaudet. Le monsieur décoré salue Champbaudet d'un grand coup de chapeau, et en souriant lui montre qu'il acquiesce. Il se lève. Champbaudet en fait autant.

LA MÈRE RIBOUIS

Encore ?...

MONSIEUR CHAMPBAUDET

Cette fois, c'est pour de bon, je vous jure que c'est pour de bon.

Elle retire son panier. Champbaudet et le monsieur décoré se croisent devant elle en s'écrasant contre la balustrade.

LE MONSIEUR DÉCORÉ, à Champbaudet

Trop heureux, monsieur...

MONSIEUR CHAMPBAUDET

Je ne sais comment vous remercier...

LE MONSIEUR DÉCORÉ

Vous ne me devez aucun remerciement... Que je sois assis là ou là-bas... Mais je trouve trop légitime que vous vouliez voyager à côté de votre femme !...

Il s'assied.

Nom d'un chien !... Que ça sent fort !...

CHAMPBAUDET, à part. —

C'est bien ton tour de respirer cette marée !

Il va s'asseoir à côté de la dame qui lui est tout à fait inconnue, vous n'en doutez pas, et il aspire l'air avec délices. Derrière lui sont assis Moche et Pérugin qui causent avec le conducteur.

GARGARET, bas à Moche

Eh ben ?... La voleuse ?...

MOCHE, avec un geste brusque

Chut !..,

GARGARET

Elle est montée ?...

MOCHE

C'est la blonde qui est derrière moi !... Fais arrêter le cocher aux premiers gardiens de la paix qu'on rencontrera.

GARGARET

Nom d'un chien !...

MOCHE

Qu'est-ce que t'as ?...

GARGARET

Son complice ?... Ça ne serait-il pas son mari ?...

MOCHE

Ça n'aurait rien d'étonnant !... Mais pourquoi ça ?

GARGARET

Parce que le gros qu'est à côté d'elle, c'est son mari...

MOCHE

T'en es sûr ?...

GARGARET

Il vient de changer de place pour se mettre à côté d'elle !... V'là deux sergots...

MOCHE

Fais arrêter !...

Gargaret souffle dans son sifflet à roulette, l'omnibus s'arrête.

MOCHE, appelant les sergots

Psitt ! Psitt !...

Les sergots qui ont compris à demi-mot s'approchent de la voiture.

MOCHE se retourne et dit à mi-voix à Euphrasie

Madame, veuillez descendre... Vous êtes pincée... Pas de scandale...

EUPHRASIE TACAREL, rouge comme une pivoine, avec loquacité

Mais, Monsieur, je suis une honnête femme, je ne sais pas ce que vous me voulez ; d'abord je ne vous connais pas !...

MOCHE

Mais moi, je vous connais... Allez, descendez !... Ne nous obligez pas à vous prendre chacun par un bras... Ne faites donc pas de scandale...

Euphrasie Tacarel aperçoit Pérugin à côté de Moche, et les deux agents, en bas, qui l'attendent. Elle obtempère sans protester davantage.

PÉRUGIN, à Champbaudeté

Faut descendre aussi, vous, l'gros !...

MONSIEUR CHAMPBAUDET

Moi !... Et pourquoi ?...

PÉRUGIN, farceur

On ne laisse pas aller sa femme toute seule au poste, voyons !...

CHAMPBAUDET, avec éclat

Mais je ne suis pas le mari de cette dame !... Comment ! On la mène au poste ?... Je vous jure que je ne suis pas son mari !...

GARGARET

C'est pas à moi que faut dire ça !... Y a un autre témoin !...

MONSIEUR CHAMPBAUDET

Ça ne prouve rien !...

Il lève la main.

Je jure que je ne suis pas son mari ! Je le jure !... J'ai dit ça à cause de l'odeur du poisson !...

MOCHE, impatienté

Si vous ne voulez pas descendre, les agents vont monter vous chercher !...

MONSIEUR CHAMPBAUDET, affolé

Mais c'est inimaginable, une affaire pareille !... Voyons !... Laissez-moi vous expliquer : j'ai horreur de l'odeur du poisson... Je l'ai même expliqué à un monsieur qui est descendu dans la rue_du_Four... Or, deux marchandes au panier...

PÉRUGIN

Vous nous expliquerez ça au poste !... Allons ! Descendez !...

CHAMPBAUDET, se résignant à descendre en levant les bras au ciel

Mais c'est inimaginable ! Inimaginable !... Jamais, pendant vingt-cinq_ans que je suis resté dans l'épicerie...

Il se retourne vers Pérugin qui le suit dans l'escalier.

Je vous jure que vous commettez une erreur judiciaire !...

LA MÈRE RIBOUIS, aux voyageurs de l'impériale

Il est le mari d'une voleuse, et voilà un homme qui faisait le délicat en sentant notre poisson.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica