Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose
Le Somnambule
Représentée pour la prémière Fois par les COMÉDIENS François, le 19 Février 1739.
Personnages
- LE BARON
- LA COMTESSE
- ROSALIE, fille de la Comtesse
- VALÈRE, neveu du Baron, Amant de Rosalie
- DORANTE
- THIBAUT, jardinier du Baron
- FRONTIN, valet de Dorante, et neveu de Thibaut
- UN MAÎTRE D'HÔTEL
SCÈNE PREMIÈRE. Valère, Thibaut.
VALÈRE
Thibaut, St, St.
THIBAUT
Monsieur !
VALÈRE
Viens donc vite ; je n'ai peut-être qu'un moment à te parler. J'ai trouvé le secret d'échapper à mon oncle.
THIBAUT
Ca n'est morgué pas maladroit. Il veut que vous soyez toujours, comme son ombre, après li.
VALÈRE
As-tu rendu mon billet à Rosalie ?
THIBAUT
Vous allez entendre comme je m'y sommes pris.
VALÈRE
Et qu'importe comment ? Dis seulement ce qui en est.
THIBAUT
Monsieur_le_Baron est notre Maître ; vous êtes son neveu. Il vous laira son Châtiau, à condition d'achever ses plans. Je sis son Jardinier : je deviendrai le vôtre ; il est juste que je vous servions d'avance.
VALÈRE, gaiement
Mon cher Thibaut !
THIBAUT
Savez-vous ? Morguienne, je tromperais mon père pour vous.
VALÈRE
Ah ! Sans doute, tu auras fait des merveilles ?
THIBAUT
Mademoiselle Rosalie est entrée ce matin dans le Jardin avec sa mère, comme vous savez.
VALÈRE
Oui, je le sais.
THIBAUT
J'avons été pardevant elles ; je leur avons ôté mon chapiau, croyant qu'alles me diraient : "Bonjour, Thibaut". C'était le jeu, m'est avis ; et j'aurais pris ma belle, pour...
VALÈRE
Au fait, mon cher Thibaut !
THIBAUT
Alles n'avont pas desserré les dents.
VALÈRE
Tu n'as donc pas donné mon billet ?
THIBAUT
Comme vous êtes vif ! Alles se sont arrêtées dans le boulingrin.
Boulingrin : terme d'agriculture. C'est un mot purement anglais, qui signifie "un gazon sur lequel on joue à la joue". On l'a dit en France d'un jardin vert et orné de pallissades.
VALÈRE
Oui, je les ai aperçues de loin.
THIBAUT
Me v'là, moi, à aller travailler pardevant elles. Je chantions ; je les regardions ; mon ratiau par ici, mon ratiau par-ilà.
VALÈRE
Eh ! Laisse-là tes circonstances.
THIBAUT
Alles ne m'avont pas tant seulement regardé. Quand j'ai vu ça, je me sis avisé d'un bon tour. J'ai dit à la fille que je savais où il y avait un nid de fauvettes. Ces petits ménages-là faisont quelquefois penser à de plus grands ; les jeunes filles les aimont d'ordinaire.
VALÈRE
Eh bien ?
THIBAUT
Eh bien ! Quand j'avons vu que le mère le voulait voir itou, je ne l'avons jamais pu trouver.
VALÈRE
Finis donc. Que t'a t elle dit, quand tu lui as donné mon billet ?
THIBAUT
Rian ; car le v'là.
VALÈRE
Comment ? Toi qui as tant d'esprit, il ne t'a pas été possible...
THIBAUT
Quand j'en aurions quatre fois d'avantage, comment pourrions-je aborder une fille qui ne sait pas que je lui voulons quelque chose, pendant qu'alle est avec une mère qui sait bian que je ne li devons rian vouloir.
VALÈRE
Juste Ciel !
THIBAUT
Et pis alles ne m'avont pas donné le temps ; alles sont montées dans le carrosse pour aller chez cette Comtesse où alles vont dîner. Faut bien attendre qu'elles reviennent.
VALÈRE
Mais, en attendant, Dorante, qui vient de Bordeaux pour épouser Rosalie, arrivera peut-être demain.
THIBAUT
Faut être raisonnable. Par bonheur pour vous que votre oncle prête son Châtiau aux Accordés, afin qu'ils se regardiont avant la noce. Et si ce Dorante avait été tout droit à Paris, vous n'en auriez morgué rien su.
VALÈRE
J'en aurais peut-être été moins malheureux : mais tout s'arrange pour rendre mon infortune complète ! Depuis deux ans mon oncle me tient éloigné du monde dans ce triste Château.
THIBAUT
Oui, comme s'il voulait vous faire hermite.
VALÈRE
Qu'avais-je à faire de le suivre à Paris, l'hiver passé, chez sa mère ; le jour même qu'elle fait sortir Rosalie du couvent ?
THIBAUT
C'est bien traître !
VALÈRE
Pouvais-je la voir sans l'aimer ? Dis, mon cher Thibaut.
THIBAUT
Ca n'est pas bien aisé, d'accord.
VALÈRE
J'ai nourri pendant deux mois, auprès d'elle, une flamme qu'une timidité invincible ne m'a jamais permis de lui découvrir.
THIBAUT
Stapendant, on ne bat pas les gens pour ça.
VALÈRE
Je reviens ici avec mon oncle, désespéré de quitter Rosalie, mais flatté de la mériter un jour ; et lorsque je m'y attends le moins, je la vois arriver avec sa mère. Juge de ma douleur, quand j'apprends que son mariage est arrêté avec Dorante et que je vais en être le témoin.
THIBAUT
Il fallait parler plutôt.
VALÈRE
Il fallait plaire à Rosalie.
THIBAUT
Vous lui plaisez peut-être : j'en ai opinion, moi qui vous parle.
VALÈRE
Et sur quoi ? Dis donc.
THIBAUT
Sur quoi ! Tatigué, j'ons observé. Alle ne vous regarde jamais quand alle vous voit ; et pis, drès que vous vous en allez, alle tourne sa tête ; alle vous suit de l'oeil, tant et si loin, qu'alle vous regarde encore, morguenne, quand alle ne vous voit plus.
VALÈRE
Il est vrai que cet hiver j'a cru voir quelquefois que mes soins ne lui déplaisaient pas ; que même elle me devinait.
THIBAUT
Et vous, vous ne disiez rian ! Tout franc vous êtes trop timide, trop craintif, trop nigaud, sauf votre respect. Morgué, notre jeune Maître, croyez-moi ; prenez tant seulement de la hardiesse.
VALÈRE
À quoi me servirait-elle ? Je n'ai plus de ressource. Mais tu as raison : je veux parler à Rosalie, avant que de la perdre pour jamais. Puisqu'elle doit voir mon désespoir, je ne veux pas au moins qu'elle en ignore la cause. Je suis enfin résolu... Qu'entends-je !
THIBAUT
Où diable courez-vous donc ?
VALÈRE
On vient : et je ne veux pas qu'on nous voye causer ensemble. On soupçonnerait, à me voir, que j'ai parlé de Rosalie, on devinerait que je l'aime.
SCÈNE II.
THIBAUT, seul
Par la sambille, voilà un amoureux bian résolu !
SCÈNE III. Frontin, Thibaut.
FRONTIN
N'y a-t-il ici personne ? Haie, l'ami ! Où diable se tient... Ah ! Hè, ventrebleu ! C'est mon oncle.
THIBAUT
Hé ! Palsangué, oui... C'est toi, mon neveu Charlot ! Embrasse moi, mon enfant.
FRONTIN
Parbleu, c'est de tout mon coeur, mon oncle !
THIBAUT
Morgué ; je sommes ravis que tu sois venu nous voir... Depuis quatre ans...
FRONTIN
Ma foi, mon oncle, je suis charmé de vous rencontrer ; mais ce n'était pas vous que je cherchais : je ne savais plus où vous étiez.
THIBAUT
Et qui cherchais-tu donc ?
FRONTIN
Monsieur_le_Baron.
THIBAUT
Et que li veux-tu ? Qu'as-tu fait depis que je ne t'avons vu ? Comment te portes-tu, mon pauvre Charlot ? Es-tu riche ? As-tu fait forteune ? Es-tu marié ? Es-tu...
FRONTIN
Eh ! Mais, mais... Mon oncle, un peu de patience. Comme vous allez dru sur les questions ! Vous m'essoufflez.
Dru : adv. souvent, près à près. [F]
THIBAUT
Dame, vois-tu ; quand il y a longtemps qu'on ne s'est vu, on a tant de choses à se demander !...
FRONTIN
Donnez moi le temps de vous répondre. Premièrement, plus de Charlot, s'il vous plaît. J'ai pris un nom de guerre ; je m'appelle Frontin. Je suis garçon ; je n'ai pas le sou ; j'étrangle de soif ; je suis las comme un chien ; je...
THIBAUT
Parguenne, tu réponds encore plus vite que je ne t'interroge. Que fais-tu à present ?
FRONTIN
Je sers Monsieur Dorante, qui, par reconnoissance, m'habille comme vous voyez.
THIBAUT
Ah ! Je sais ce qui t'amène à présent. N'as-tu pas de honte de t'être fait Laquais, étant fils, petit-fils, frère et neveu de Jardinier ?
FRONTIN
Que voulez-vous, mon oncle ? Je n'ai point d'ambition.
THIBAUT
Morgué, c'est que t'es un fainiant : je te l'avons toujours bian dit.
FRONTIN
Fainéant ! Ce n'est pas, ma foi, au métier que je fais. Il m'occupe jour et nuit. Aussi, j'en suis diablement las.
THIBAUT
T'en es las ? Eh bian ! Prends l'occasion aux cheveux ; demeure avec moi. Je sis Jardinier dans ce châtiau. Ce Monsieur_le_Baron est une fortune pour tous les ouvriers. Il plante, pis déplante ; il arrache ; il défriche ; il élève ; il abbat ; en un mot, bien ou mal, il fait toujours travailler. L'argent roule.
Touchant son gousset.
Vois-tu comme ça sonne ?
FRONTIN
Fort bien, mon oncle. Mais, quand il culbuterait encore plus toute sa terre, que m'importe à moi.
THIBAUT
Ce que ça te fait ? Je sis veuf, je t'apprendrai le reste de ton métier. Et pis, quand je serons morts, je te lairons ma place ; tout le plus tard que je pourrons, s'entend.
FRONTIN
Nous verrons tout cela. Menez-moi toujours à Monsieur.
THIBAUT
Tu feras mieux de l'attendre dans cette salle. Il y vient cent fois par jour. Ne t'embarrasse de rian, te dis-je. Revenons à nos moutons. T'es dégoûté de ta condition ?
FRONTIN
Oui, ma foi.
THIBAUT
Et pourquoi ? Ton Maître est-il hargneux, avare, ivrogne ?
FRONTIN
Non. C'est un des plus riches Banquiers de Bordeaux ; joyeux, libéral, bon diable enfin ; mais...
THIBAUT
Achève.
FRONTIN
Il faut être toujours après lui ; il faut être à lui la nuit tout comme le jour.
THIBAUT
Ça est naturel. M'est avis que je sis jardinier, moi, la nuit tout comme le jour.
FRONTIN
Sans doute. Mais vous ne travaillez pas la nuit ; vous dormez, vous.
THIBAUT
Parguenne, oui. C'est la besogne que je faisons le mieux.
FRONTIN
Dans ma chienne de condition, je n'en puis faire autant ; aussi je donne souvent mon Maître à tous les diables.
THIBAUT
Comment donc ça ? Dis-moi un peu.
FRONTIN
Ma foi, je n'ose.
THIBAUT
Comment ! Morgué ! Tu seras craintif aussi ? Ça te convient bien à toi ! Comment ! Moi, ton oncle, qui n'avons point d'autre héritier que toi, tu sauras quelque secret, et je ne le saurons pas ? Morgué...
FRONTIN
Voilà qui est bel et bon ; vous accommodez tout cela comme il vous plaît. Mon Maître me pardonnera-t-il de dire une chose, dont le secret est d'une importance ?...
THIBAUT
Et qui le dira ? Dis. Ce sera donc toi ? Car, pour moi...
FRONTIN
En vérité, mon oncle...
THIBAUT
Bon ! Bon ! Tu vas le quitter. Et pis je te promets, ma foi, de n'en sonner mot.
FRONTIN
Vous me promettez... Là, de bonne foi...
THIBAUT
Que de raisons ! Veux tu parler ?
FRONTIN
Eh bien ! Je vous dirai qu'il est somnambule.
THIBAUT
Comment dis-tu ça ?
FRONTIN
Somnambule.
THIBAUT
Son.. son.. nanbule ! Que Diable est ça ? Est-ce une charge, un emploi ?
FRONTIN
Bon ! Une Charge ! Voyez-vous, mon oncle ? Il y aurait de quoi rompre son mariage, si cela venait à se découvrir.
THIBAUT
J'entends, j'entends. Sonanbule c'est qu'i ne pouvont se marier ; qu'il est... là...
FRONTIN
Êtes-vous fou, mon oncle ?
THIBAUT
Oh ! Dis donc vîte. Son... Sonanbule. Je n'avons jamais entendu parler de ça.
FRONTIN
C'est un défaut naturel, une façon de maladie...
THIBAUT
Ah ! Il est malade !
FRONTIN
Non, point du tout ; il se porte à merveille.
THIBAUT
Je n'entends plus.
FRONTIN
Il se lève la nuit ; il marche ; il parle.
THIBAUT
Ah ! Je vois ce que c'est ; il ne saurait dormir.
FRONTIN
Point du tout. Il dort trop bien, au contraire.
THIBAUT
Oh ! Parguenne, accommode-toi donc. S'il dort, il n'est point éveillé.
FRONTIN
Écoutez-moi, si vous voulez. Je vous dis qu'il marche, qu'il parle, qu'il a même les yeux ouverts, et que cependant il dort toujours.
THIBAUT
Oui, ça se peut, si le Diable s'en mêle. Si j'en faisions autant, je nous casserions le cou. Acoute, mon neveu, ça n'est morgué pas bien de se moquer de son oncle.
FRONTIN
Je me donne au Diable, mon oncle, je ne me moque point.
THIBAUT
Comment ! Morgué ! Tu veux me persuader que ton Maître dort tout de bout. À d'autres !
FRONTIN
J'y ai été pris, moi qui vous parle. Il m'a plus d'une fois, tout en dormant, donné des commissions que je faisais de bonne foi, dont il me remerciait le lendemain à coups de bâton.
THIBAUT
Vas, ton Maître est un fou, et toi aussi. Paix chut, voici notre vieux Maître.
SCÈNE IV. Frontin, Valère, Le Baron, Thibaut.
LE BARON, avec des bas de peau dont le roulis est fort grand, ayant à la main un de ces grands bâtons de campagne
Il faut se lever plus matin, Valère ; oui, beaucoup plus matin.
VALÈRE
Mais, mon oncle, j'étais à cinq heures aux ouvriers, vous l'avez vu vous-même.
LE BARON
Il est vrai : mais j'y étais encore avant toi. On fait tous plus tard à présent ; tout se retarde. Oh ! De mon temps, on se levait plus matin.
VALÈRE
Il m'eût été facile de paraître plutôt ; et quoique je n'aye pas fermé l'oeil, demain vous serez content de ma diligence.
Diligence : activité, promptitude à exécuter notre devoir, ou nos desseins. [F]
LE BARON
Nous verrons. Il faut achever cette année, la terrasse neuve. Et si nous ne profitons pas de la belle saison...
Voyant Frontin.
Quel est cet homme, Thibaut ?
THIBAUT
C'est mon neveu, Monsieur.
LE BARON
A-t-il un métier ? Cherche-t-il-de l'ouvrage ?
FRONTIN
Non, Monsieur. Je précède mon Maître de quelques moments : il me fuit.
LE BARON
Qui, ton Maître ?
FRONTIN
Monsieur Dorante.
VALÈRE, à part
Ah ! Ciel !
FRONTIN
Nous avons fait une diligence extrême. Depuis trois jourS nous n'avons ni dormi, ni reposé, pour arriver plutôt.
LE BARON
Il aura le temps de se délasser ici. Allons, Valère ; je veux qu'il trouve mon jardin propre et bien tenu. Toi, Thibaut, vas promptement faire aller la petite cascade du potager.
THIBAUT
La cascade du potager, Monsieur ? Vous savez bian qu'il n'y a pas une goutte d'iau ; et morgué la source n'est pas encore trouvée.
LE BARON
Te tairas-tu, Bourreau ? Comme nous fîmes la dernière fois, vas t'en faire tirer de l'eau au grand puits ; remplis le réservoir. Tu n'as pas plus d'intelligence : tu ne te soucies non plus de l'honneur d'une maison...
FRONTIN
En vérité, Monsieur, vous ferez de la piene à mon Maître. Traitez-le sans façon. Croyez-moi, laissez vos jets d'eau à sec.
LE BARON, à Frontin
C'est une bagatelle. J'ai toujours fait les bassins, et les cascades, et je n'ai plus que les sources à trouver. Ne dis point à ton maître ce que tu viens d'entendre.
FRONTIN
Non, Monsieur, je n'ai garde.
LE BARON
Vas donc, Thibaut.
Thibaut s'en va.
SCÈNE V. Frontin, Le Baron, Dorante, Valère.
FRONTIN, au Baron
Monsieur, voici mon Maître.
LE BARON
Eh ! Bonjour donc, Dorante ! Soyez le bien arrivé ! Je ne vous attendais que demain.
DORANTE, au Baron
Je n'a pu résister à l'impatience de voir Rosalie, et à celle de vous rendre grâce d'une union qui va faire mon bonheur.
LE BARON
Vous êtes en bonne santé ? Voilà le principal.
DORANTE
J'avouerai que je suis fatigué. J'ai couru jour et nuit.
LE BARON
Ce n'est rien. Vous êtes en bonne maison ; on aura soin de vous.
DORANTE, montrant Valère
Ne serait-ce pas là Monsieur votre neveu ?
LE BARON
Lui-même.
DORANTE
Je l'ai vu si jeune, que j'ai des droits sur son amitié.
VALÈRE, à Dorante
Monsieur... je voudrais... pouvoir...
LE BARON
Il fera ce qu'il doit pour mériter la vôtre. Allons, Dorante, venez faire un tour de promenade. Vous prendrez d'abord une idée générale du terrain. Cela vous fera plaisir.
DORANTE
Ne serait-il pas plus convenable que vous me fissiez l'honneur de me présenter à Madame ?
LE BARON
Dites plutôt à Rosalie.
DORANTE
Je ne la connais que sur son portrait. Sa figure prévient ; et vous ne pouvez qu'approuver le juste empressement que j'ai d'en juger par moi-même, quoique, dans cet équipage, je ne sois pas trop en état de paraître devant elle.
LE BARON
Tout ce qui a l'air d'empressement plaît au beau sexe. Mais nous avons du temps. Elle est allée avec sa mère dîner à une demi-lieue d'ici. Elles ne reviendront que sur le soir.
DORANTE
Ces Dames ne sont point ici ? En ce cas, permettez-moi de profiter de la circonstance. Trouvez bon que j'aille me reposer. L'envie de leur faire ma cour m'aurait donné des forces ; mais je me trouve si fatigué...
LE BARON
Bon ! À votre âge, j'aurais fait cent cabrioles après la plus grand course.
DORANTE
Je voudrais pouvoir vous ressembler : mais je sens que quelques heures de repos me sont absolument nécessaires.
LE BARON
Eh bien ! Je vais faire servir le dîner.
DORANTE
Il m'est inutile, je vous assure.
LE BARON
Du moins, nous allons, mon Neveu et moi, vous montrer la Maison. Vous verrez le parti que j'ai tiré de tout ceci, et surtout de mes greniers.
VALÈRE
Mon Oncle, Monsieur est fatigué.
LE BARON
Venez ; cela sera bientôt fait. Vous choisirez votre appartement.
DORANTE
Tout m'est égal.
LE BARON
Voulez-vous celui-ci ?
DORANTE
Celui-ci, soit.
LE BARON
Il est commode. Cette salle lui sert d'anti-chambre ; j'y passe à tous moments. Je pourrai vous parler, vous consulter...
DORANTE
Demain je suis à vos ordres. Vous disposerez de moi à toutes les heures du jour.
LE BARON
Au reste, vous allez être couché comme on n'est point à dix lieues à la ronde. J'ai des lits...
DORANTE
Je n'en doute nullement. Je vais en profiter, et de la liberté que vous me donnez. Suis moi, Frontin.
LE BARON
J'agis sans façon. Je vous laisse.
SCÈNE VI. Le Baron, Valère.
VALÈRE
Croyez-vous, mon Oncle, que Dorante soit prévenu en faveur de Rosalie ?
LE BARON
Mais, vraiment, il a témoigné assez d'impatience de la voir. À propos, j'oubliais de te dire...
VALÈRE
Ce peut-être aussi par bienséance. Et il y a encore loin de la politesse à l'amour ; n'est-ce pas, mon Oncle ?
LE BARON
Comme tu voudras. Il faut que tu...
VALÈRE
Vous le croyez donc amoureux ?
LE BARON
Il t'a dit lui même qu'il ne la connaît que par un portrait. Je disais donc...
VALÈRE
Dorante a-t-il aussi envoyé le sien à Rosalie ?
LE BARON
Ma foi, je n'en sais rien. Veux-tu que j'aille m'occuper de toutes ces balivernes-là. J'ai des affaires bien plus importantes. J'ai ma montagne dans la tête.
VALÈRE
Mais, puisque vous vous êtes mêlé de ce mariage, vous n'en devez ignorer aucune circonstance. Vous leur prêtez votre maison ; et Rosalie aurait pu...
LE BARON
Sans doute. Je suis bien aise qu'on la voye ; car elle est charmante.
VALÈRE
Oh ! Oui, mon Oncle ; elle a des grâces, des yeux...
LE BARON
Que veux-tu dire ? Es-tu fou ? Je te parle des charmes de ma maison, de mon Jardin, qui...
VALÈRE, rougissant
Ah ! J'entends ; et vous avez raison. Je regardais tantôt, sur le Boulingrin, un des plus beaux objets...
LE BARON
Mais, vraiment, je le crois. C'est un des plus beaux points de vue en France.
VALÈRE
J'y remarquais une beauté que je n'y avais jamais vue : j'en admirais tous les charmes, et...
LE BARON
Va, mon cher neveu, tu posséderas un jour tous ces charmes-là.
VALÈRE
Je posséderais...
LE BARON
Tu me ravis d'aise. Embrasse-moi, mon cher neveu, mon digne successeur. Tu peux compter que...
SCÈNE VII. Rosalie, La Comtesse, Le Baron, Valère.
LE BARON
Eh ! Quoi, Mesdames, déjà de retour ?
LA COMTESSE
La Comtesse est malade : nous n'avons fait qu'une visite.
LE BARON
Tant mieux : nous aurons le plaisir de dîner avec vous.
LA COMTESSE
Comme il était encore de bonne heure, nous avons mis pied à terre à la grille, et nous sommes venues jusqu'ici en nous promenant.
LE BARON
N'êtes vous point un peu fatiguée ?
LA COMTESSE
Je ne me lasse pas aisément, Baron.
VALÈRE
Et vous, Madamoiselle, n'auriez-vous pas besoin de repos ?
ROSALIE
Me promener, me reposer, Monsieur, tout m'est assez indifférent.
VALÈRE
Tout, Mademoiselle ?
ROSALIE
Oui, Monsieur.
LA COMTESSE
Prononcez donc, Mademoiselle. Vous dites cela si faiblement. Il faut dire : « Oui Monsieur. » Je voudrais bien voir que tout ne lui fût pas indifférent, tant que j'aurai l'autorité sur elle.
LE BARON
Oh ! Vous ne garderez pas longtemps cette autorité. Dorante est arrivé.
LA COMTESSE, gaiement
Il est arrivé ?
ROSALIE, tristement
Il est arrivé ?
VALÈRE, languissamment
Oui, arrivé.
LE BARON, brusquement, à Valère
Oui, oui arrivé. Que diable veux-tu dire ? Est-ce que tu ne le sais pas, toi ?
VALÈRE
Je ne dis pas le contraire, mon Oncle. Je confirme ce que vous dites.
LE BARON, à la Comtesse
Il est charmant, agréable, vif, sage, et posé. Oh ! C'est un jeune homme forte aimable. Dis donc Valère !
VALÈRE
Je ne l'ai vu qu'un moment, mon Oncle ; j'en jugerais mal. C'est Madamoiselle qui doit en décider.
LA COMTESSE, à Rosalie
Eh ! Bien, qu'est-ce qu'on répond ? Mademoiselle répondez donc.
ROSALIE, à Valère
Il peut-être amiable, Monsieur : mais il ne faudrait pas s'en rapporter à moi. Je ne puis plus en juger sans prévention.
LA COMTESSE
Oui, parce que vous devez l'épouser, n'est-ce pas ? Mais cela ne s'entend point. Il faut dire : « Monsieur, le choix de mes parents me le fera paraître accompli. » Tout le monde dit que vous avez de l'esprit : pour moi, je ne vois point cela. Mais où est Dorante ?
VALÈRE
Madame, toutes affaires cestantes, ill est allé dormir.
LA COMTESSE
Dormir, à l'heure qu'il est ?
LE BARON
Il ne comptait vous voir que ce soir. Et, comme il a couru jour et nuit, il était, si las, si las...
LA COMTESSE
Qui le pressait de courir si vite ? Pour quoi faire ? Pour se reposer ? Pour dormir ? Rien n'est si maussade. Il n'avait qu'à dormir hier, et n'arriver que demain. On ne l'attendait pas plutôt. Qu'en pensez-vous, ma fille ?
ROSALIE
Madame, je ne desire pas, de sa part, un empressement plus vif.
LA COMTESSE
Par exemple, ou ne sait si c'est la modestie qui vous fait parler, ou si vous êtes piquèe.
ROSALIE
Je vous jure, Madame, que je ne le suis point.
LA COMTESSE
Mais, vraiment, il faut pourtant se sentir. Dormir tout en arrivant ! La Jeunesse d'à-present, Baron, n'a que le corps délicat. Ceci ne me prévient pas trop.
LE BARON
Ah ! Il trouvera le secret de réparer sa faute !
LA COMTESSE
Oui, demain vous le promenerez dès le point du jour, je gage ? Vous le ferez courir ? Et puis il faudra qu'il se repose.
LE BARON
Bon ! Bon ! Est-ce ce qu'on se fatigue dans un jardin qu'on n'a jamais vu ?
LA COMTESSE
Fort bien ! Quand le terrain en est aussi inégal. Je crois qu'il y a plus de vingt terrasses dans votre jardin.
LE BARON
Comment donc ! C'est un magnificence...
LA COMTESSE
Cependant vous n'avez guère de vue.
LE BARON
Ah ! Sans la montagne, elle serait admirable. Il m'est facile de vous en convaincre. Hé, Thibaut.
SCÈNE IX. Rosalie, La Comtesse, Le Baron, Valère.
LA COMTESSE
Oui : mais la montagne ne changera pas de place.
LE BARON, confidemment
Je ne dis mot ; mais elle sautera.
LA COMTESSE
C'est une enterprise digne des plus anciens Romains.
LE BARON
Patience. J'ai des neveux qui se marieront, laissez moi faire ; à la cinquième génération, je ne veux pas qu'il en reste trace ; vous verrez.
LA COMTESSE
N'êtes vous pas honteuse, Mademoiselle de votre ignorance, et de ne pouvoir vous entretenir de tout, comme je fais ?
ROSALIE
Je vous écoute, Madame, dans l'espérance de profiter.
LE BARON
Moi, j'aime les objections : on a le plaisir d'y répondre. Voici Thibaut.
SCÈNE X. Rosalie, La Comtesse, Thibaut, Le Baron, Valère.
LE BARON
N'est-ce pas mon grand Plan.
THIBAUT
Oui, Monsieur ; c'est le beau ; c'est celui que je portons toujours, drès que vous avez du monde.
LE BARON
Déroule, Thibaut, deroule, et tiens le plan élevé. Bon.
LA COMTESSE, au Baron
Ah ! Je vous donnerai de bons conseils. Je n'ai cependant jamais parlé de ces choses-là : mais l'esprit est un bon meuble ; il sert à tout.
LE BARON
Vous êtes charmante ! La belle Rosalie ne me dira t-elle rien.
LA COMTESSE
Que voudriez-vous qu'elle y entendit ? Montrez, montrez-moi. Ne sont ce pas là des canaux, des pièces d'eau ? Cependant je ne crois pas en avoir vu chez vous.
LE BARON
Vous vous amusez à des minuties, Madame. On en marque toujours dans les plans ; cela les embellit. Du reste, je trouverai sûrement de l'eau dans la montagne que vous savez.
THIBAUT
Oui, je vivons dans l'esperance ; je détruisons douze arpens de veigne : que de vin perdu pour avoir de l'iau !
LA COMTESSE
Voyons plus en détail.
LE BARON
Suivez mon doigt.
VALÈRE, à Rosalie
Vous ne vous approchez pas, Mademoiselle ?
ROSALIE, à Valère
J'ai déjà fait l'aveu de mon ignorance ; je n'y entends rien.
VALÈRE, bas
Et vous n'entendez pas non plus les soupirs de l'homme du monde le plus malheureux ?
ROSALIE, à part
Hélas !
LA COMTESSE
C'est donc là votre basse cour ?
LE BARON
Eh ! Non ; parbleu Madame ; c'est le potager.
LA COMTESSE
Je crois qu'il vaut mieux mettre mes lunettes.
LE BARON
Prenons-les ; vous m'y faites penser.
THIBAUT
Tatigué, que vous allez voir clair !
VALÈRE, haut
Pourquoi vous défier de vos lumières, Mademoiselle ? On pourrait vous expliquer...
ROSALIE, haut
À quoi me servirait cette connaissance ?
VALÈRE, bas
À mériter votre pitié.
LA COMTESSE
Ceci est l'avenue ?
LE BARON
Oui, celle que je vais fair planter incessamment.
LA COMTESSE
Elle est bien courte !
LE BARON
Courte ! Elle aura plus de trois lieues.
LA COMTESSE
Bon ! Elle n'est pas plus longue que ma main.
LE BARON
Comptez, comptez les arbres ; vous verrez.
LA COMTESSE
Un, deux, trois, quatre, cinq.
VALÈRE, haut, regardant Rosalie
Dorante perd beaucoup, quand il retarde le moment de voir tant de beautés.
LE BARON
Je nE le comprends pas, je l'avoue. Mais, pour vous, Madame, vous allez le concevoir dans un moment : voici le terrain qu'occupe la montagne.
LA COMTESSE
Je compte les arbres de l'avenue. Parlez, parlez toujours. Cent cinquante cinq, cent cinquante-six. Quand vous l'aurez abattue, ce sera donc une plaine ?
LE BARON
Sans doute ; et une vue...
VALÈRE, à la Comtesse
Admirable, Madame.
À Rosalie.
Et si vous daigniez, Mademoiselle, m'accorder un moment d'entretien, je vous ferais connaître la situation...
Bas.
D'un coeur que votre refus réduirait au désespoir.
LE BARON, à Rosalie
Il connait la situation comme moi-même : c'est lui, Mademoiselle, qui a dressé le plan sur mes projets.
LA COMTESSE
Je ne croyais pas Monsieur si savant. Instruisez-vous, ma fille. Je voudrais que Monsieur pût vous inspirer du goût.
VALÈRE
Que je serais heureux, si j'en avais le talent !
LA COMTESSE
Deux-cent-soixante et treize ! Voilà une très belle longueur, il faut en convenir. Baron, vous avez des idées... Mais des idées à perte de vue.
LE BARON
Jaurai soixante avenues de cette taille-là.
VALÈRE, à Rosalie
Vous concevez, Mademoiselle, l'effet que cela produira.
Bas.
En sortant de table...
Haut.
Rien ne sera si noble sans contredit.
Bas.
Ici même, dans cette salle...
Haut.
Cela demande de la patience, à la vérité.
Bas.
Si vous voulez m'écouter un moment, vous me sauverez la vie.
Haut
Mais convenez que c'est une belle entreprise.
ROSALIE
Elle me paraît bien hardie.
LA COMTESSE
Apprenez, Mademoiselle, que ce sont justement les difficultés qu'il est beau de vaincre.
LE BARON
Oh ! C'est mon talent à moi. Par exemple, voyez-vous la grande terrasse ? Devinez combien elle aura de haut, quand elle sera faite.
LA COMTESSE
Combien ? Eh ! Mais...
Montrant avec sa main.
Comme cela ?
LE BARON, riant
Ah ! ah ! ah !... Que vous n'y êtes pas ! Elle aura cinquante-sept pieds huit pouces et demi ; n'est il pas vrai, Valère ?
VALÈRE
Oui, mon oncle, cinquante-sept.
LA COMTESSE
Cinquante-sept pouces et demi ! Cela est merveilleux ; mais c'est un précipice : je n'irai jamais, la tête me tournerait.
LE BARON
Pour moi, je n'appréhende pas que la tête me tourne.
VALÈRE
Vous rêvez, Mademoiselle ? Vous trouvez donc ce que l'on se propose trop téméraire, et vous n'y viendrez point ?
ROSALIE
Il me semble que c'est s'exposer beacuoup ; et...
VALÈRE
Dites naturellement ce que vous pensez.
ROSALIE
À quoi cela menerait il ?
LA COMTESSE
Cela vous menerait à savoir ce que je sais.
À Valère.
Allez, Monsieur, laissez là dans son ignorance ; elle ne mérite pas la peine que vous prenez. En vérité, Baron, je suis très contente de ce que j'ai vu, et j'y donne mon approbation. Mais, dites-moi, toutes ces terres sont-elles à vous ?
THIBAUT
C'est là le Hic.
LE BARON
Non, pas encore. Mais, supposez qu'on ne voulût pas me les vendre, il faudrait être de bien mauvaise humeur, pour refuser, sur ces terres, d'aussi beaux plans que ceux-ci. J'aperçois le Maître-d'Hôtel.
SCÈNE XI. Les Acteurs Précédents, Un Maître d'Hôtel.
LE BARON, au Maître d'Hôtel
Ces Dames sont servies ?
LE MAISTRE D'HOSTEL
Oui, Monsieur.
LA COMTESSE
Allons, Baron. Valère, donnez-moi la main.
LE BARON
Belle Rosalie, donnez-moi la vôtre. Thibaut, je te recommande mon plan.
THIBAUT
Allez, Monsieur ne vous boutez pas en peine.
SCÈNE XII.
THIBAUT, seul
Avec son parc ! Il est, morgué, bian fou. Oh ! Je ne nous y connaissons pas, ou cette jeunesse en revendra à cette vieilliesse. Notre jeune Maître s'est un tantinet enhardi ; il a glissé queuques paroles, et j'ai bian vu que la petite Demoiselle lui glissait aussi queuques réponses avec les yeux. Je voudrais stapendant l'avertir de ce que mon neveu Charlot m'a dit de son... son... son... soin ! Je ne savons plus comment ça se nomme. Il y entendra peut-être queuque chose ; car ils l'avont biaucoup fait étudier ; je l'attendrons ici en sortant de table. Mais, vela mon neveu ; faut que je le fasse encore dégoiser.
SCÈNE XIII. Frontin, Thibaut.
FRONTIN
Votre valet, mon oncle. Je vous trouve à propos.
THIBAUT
Est-ce encore pour m'en bailler à garder comme tantôt ? Queuque sot !
FRONTIN
Moi, je vous ai parlé franchement. Vous ne m'avez pas voulu croire ; ce n'est pas ma faute. C'est autre chose qui m'amène. Savez-vous que je ne veux point dormir à vide, comme mon maître ?
THIBAUT
Tout-à-l'heure je allons te mener à la cuisine. Mais je voulons te demander trois ou quatre petites questions.
FRONTIN
En vérité, mon oncle, vous êtes le premier questionneur du Royaume. Mais à quoi bon me questionner, moi ? Vous ne croyez pas mes réponses.
THIBAUT
Ne t'embrasse pas, je croirai celles qui me conviendront.
FRONTIN
Dépêchez donc ; il faut que je retourne promptement auprès de mon maître.
THIBAUT
Quoi faire ? Ne dort-il pas ?
FRONTIN
Oui, il dort : et c'est justement à cause de cela.
THIBAUT
Est-ce qu'il ne saurait dormir qu'on ne le garde ?
FRONTIN
Non, c'est pour le réveiller, si ce que je vous ai dit lui arrive.
THIBAUT
T'en es encore là-dessus. Morgué, je te défends de m'en parler davantage. Dis-moi tant seulement : ton maître est-il amoureux de sa prétendue ?
FRONTIN
Amoureux ! Il ne l'est qu'en peinture ?
THIBAUT
J'ai, morgué, cru que tu m'allais dire encore qu'il ne l'était qu'en dormant ; je t'y attendais. Mais comment n'est-il amoureux qu'en peinture ?
FRONTIN
C'est qu'il n'a vu que son portrait : il l'a trouvé charmant ; et, sur les récits qu'on lui en a faits, il suppose à sa prétendue autant de vertu que de beauté.
THIBAUT
Il a morgué raison ; il suppose bian. Mais dis-moi...
FRONTIN
Voilà un homme qui a résolu ma perte. Me questionner dans ma rage de faim et de soif !
THIBAUT
Allons, vians à la cuisine ; je te questionnerai tout en buvant. Tu crois donc...
FRONTIN
Je crois le diable. Mais ne voilà-t-il pas mon maître qui fait son maudit train ?
SCÈNE XIV. Frontin, Thibaut, Dorante.
Dorante paraît en robe de chambre, avec une botte, une pantoufle, une perruque mal mise, un ceinturon, un fouet de poste à la main ; enfin dans le désordre, mais cependant ni meséant ni trop ridicule.
THIBAUT
Tiens, voilà ton maître qui veut te parler.
FRONTIN
Je suis, ma foi, bienheureux qu'il ait tourné par ici ; je le vais éveiller.
THIBAUT
Attends, attends donc. Est-ce-là ? Oh ! Oh ! M'est avis qu'il rêve en effet, ton Maître.
FRONTIN
Eh ! Oui. Parbleu, l'occasion est trop belle pour vous convaincre. Regardez seulement. Eh bien ?
DORANTE
Allons donc... Allons donc... Un autre cheval... Te dépêcheras-tu ?
FRONTIN
Entendez-vous ? Il croit être encore sur la route.
THIBAUT
Il dort. Je commence à le croire. Son allure, son oeil, tout ça me semble partroublé.
DORANTE
Il est tard... La nuit... Au Château... Rosalie...
THIBAUT
Morgué, j'ai peur. Ca tiant de l'esprit, du revenant, m'est avis.
FRONTIN
Ce qu'il y a de singulier, mon oncle, c'est que, tout en dormant, il dit quelquefois des chofes très raisonnables, très justes.
DORANTE
Frontin !... Coquin !... Tu boiras ce soir... Ivrogne !... Paresseux !...
THIBAUT
Tu as raison ; je crois qu'il dit la vérité.
FRONTIN
Justement. Il parle du dernier maître de poste. Ce maraud-là nous fit attendre.
DORANTE
Il donne des coups de fouet en l'air et attrape Thibaut.
Ah ! Les mauvais chevaux ! Ohé, ohé, ohé !
FRONTIN, riant
Ah, ah, ah, ah !
THIBAUT
Quel diable de rêve est ceci ? Monsieur, Monsieur, doucement, s'il vous plaît.
DORANTE
Doucement ! Non pas. Il faut arriver. Ohé, ohé !
FRONTIN
Avancez, mon oncle, tâchez de lui ôter ce maudit fouet, je l'éveillerai.
THIBAUT
Pargué, ôte-le toi-même ; tu dois être plus fait que moi aux étrivières.
Etrivières : Courroie à laquelle est suspendu l'étrier. Au plur. Coups d'étrivières. Recevoir les étrivières. Fig. Tout mauvais traitement qui humilie ou déshonore. [L]
DORANTE
Ohé, ohé !
FRONTIN
Attendez : il faut lui faire quitter ce maudit rève.
À Dorante.
Monsieur, Monsieur, c'est de la part de Monsieur Argante.
DORANTE
Argante ?... De l'argent ?... Il faut lui rendre...
FRONTIN, s'avançant
Oui, votre correspondant.
DORANTE
Cent pistoles... Il est bien pressé... Écrivons.
Il fait avec son fouet comme s'il écrivait.
FRONTIN, à Thibaut
Oh ! Maintenant je vais l'éveiller.
THIBAUT
Attends, attends, cela commence à me faire rire.
FRONTIN
Il croit écrire, vous voyez.
DORANTE
Appellez Frontin, Monsieur Argante.
FRONTIN
C'est un Juif, ce Monsieur Argante, un vilain.
DORANTE
Vilain, je l'écris. Frontin, au coffre-fort.
THIBAUT
Il a le sommeil bien riche. Morgué, je n'avons jamais rêvé de ces choses-là. Parle donc, neveu ; t'es donc son caissier ?
FRONTIN
Quand il dort, comme vous voyez, mon oncle. Malheureusement il en a un autre quand il veille.
DORANTE
Tiens ma lettre, Frontin.
FRONTIN, à Dorante
Oui, Monsieur, votre lettre.
DORANTE
Ma lettre... Argante... Un sac... Prenez ce sac... Rapporte mon billet.
THIBAUT
Ah ! Ah ! Le sac ! Prenons, prenons ; nous le partagerons.
DORANTE, saisissant Thibaut au collet
Partagerons... Voleur, je t'étranglerai.
THIBAUT
À l'aide ! Frontin... Monsieur, Monsieur, vous serrez trop fort. Commencez du moins par me fouiller.
DORANTE
Au voleur ! Au voleur !
THIBAUT
Frontin ! Mon neveu ! Au secours !
FRONTIN, à Thibaut
Attendez ; laissez-moi lui prendre le petit doigt ; il n'y a pas d'autre moyen de l'éveiller.
THIBAUT
Prends-li, morgué, tout ce que tu voudras ; mais tire-moi de ses pattes.
FRONTIN, à Dorante
Monsieur, Monsieur éveillez-vous.
THIBAUT
Queu chien de sommeil !
DORANTE
Où suis-je, Frontin ? Pourquoi m'as-tu laissé sortir ? Pourquoi m'as-tu quitté, coquin ?
FRONTIN
Mai foi, Monsieur, je me suis endormi de lassitude. Vous avez pris ce temps pour vous en aller, et j'accours au bruit que vous faites.
DORANTE
Ah ! Je me suis trahi. Je m'en souviens ; je suis chez Monsieur_le_Baron.
THIBAUT, à Dorante
Oui, de par tous les Diables, vous y êtes.
DORANTE
Que fait-là cet homme ?
THIBAUT
Morgué, c'est sti-là que vous étrangliez.
FRONTIN
C'est le Jardinier, d'ici. Vous l'avez vu tantôt.
DORANTE
Je suis au désespoir. Je croyais qu'on me volait.
THIBAUT
Pargué, vous croyez trop vite.
DORANTE, à Thibaut
Il n'y a rien que je ne te donne pour t'engager au secret. Que penserait Rosalie ? Elle ne me connaîtrait que pas mes défauts.
THIBAUT
Pargué, Monsieur, vous avez insulté mon honneur, ça n'est pas bian.
DORANTE
Je te promets vingt louis, trente, s'il le faut, pour te contenter.
THIBAUT
Trente louis ! Morgué... Mais ne rêvez-vous pas actuellement que vous me dites ça ?
DORANTE
Voudrais-tu me perdre ?
FRONTIN
Allez, Monsieur, soyez tranquile. C'est mon oncle. Je lui réponds de vous ; et je vous réponds de lui. On pourrait sortir de table ; croyez-moi, retournez dans votre lit.
THIBAUT
Il n'a, ma foi, pas tort. Un sommeil comme sti-là ne doit pas vous avoir reposé biaucoup.
SCÈNE XV.
THIBAUT, seul
Vela, morguienne, une recommendation bian sèche, et un drôle de répondant ! Tout ce que j'avons vu du depuis un moment, me partrouble. Non, morgué, m'est avis que je rêve moi-même. Ne suis-je pas itou son, son...janbule ? Que sait-on ? Je parlions ; je marchions ; j'avions les yeux ouverts ; enfin, c'est tout un. Que diable ! S'il m'avait donné son mal ; ça se gagne peut-être. St'homme-là a le sommeil bian vigoureux, il en faut convenir. Sans Frontin, sans le petit doigt, j'etions autant d'étranglé. Queu train tout ça a mis dans ma tête ! Je ne savons où j'en sommes.
SCÈNE XVI. Valère, Thibaut.
THIBAUT
Eh ! Monsieur Valère, venez vite.
À part.
Mais comment diantre m'y prendrai-je pour lui dégoiser tout ça ?
Haut.
Oh ! Palsanguienne, allez, Monsieur, vous ne savez pas...
VALÈRE
Mon Oncle et la Comtesse sont encore aux mains sur les plans.
THIBAUT
Et moi, morgué, je venons de vous y trouver avec un homme qui dort tout debout.
VALÈRE
J'ai prié tantôt Rosalie de venir ici, et de m'accorder un instant d'entretien. Quoiqu'elle ne m'ait rien promis, je vien toujours l'attendre. Je ne veux avoir rien à me reprocher.
THIBAUT
Quand alle sera sa femme, si ce Monsieur Dorante allait rêver qu'alle est avec un autre ! Morgué, vous ne savez pas.
VALÈRE
Il est bien temps de plaisanter. Laisse-moi.
À part.
Ah ! Rosalie, je meurs content, si je puis vous dire que je vous aime.
THIBAUT
Mais tout ce que j'avons à vous dire, est itou fort nécessaire.
VALÈRE, à Thibaut
Dans ce moment je ne sens que mon impatience.
THIBAUT
Quoi ! Vous ne voulez pas m'écouter ?
VALÈRE
Non, non, non. Rosalie peut arriver. Sors, je t'en conjure. Si elle te voyait, tu l'empêcherais de venir ici, tu me priverais du seul instant heureux que j'aurai peut-être de ma vie.
THIBAUT
Vous le prenez par-là ! Eh bian ! Morguienne, je nous en allons. Vous en serez fâché, je vous en avertis.
SCÈNE XVII.
VALÈRE, seul
Enfin, j'en suis défait. Je me suis peut-être trop flatté ; Rosalie ne viendra pas. Cependant elle est triste. Mais Dorante lui peut être indifférent, sans qu'elle ait plus de sensibilité pour moi ! Ah ! Dieu ! J'aperçois Rosalie.
SCÈNE XVIII. Rosalie, Valère.
VALÈRE
Quoi ! Vous avez la bonté de venir ! Avancez donc quelques pas ; on pourrait nous entendre.
ROSALIE, tremblante et n'avançant que très peu
Non, Valère ; j'ai trop de peur. Dites-moi vite ce que vous me voulez. Je veux rentrer au plutôt.
VALÈRE
Calmez-vous, de grâce, belle Rosalie : donnez-le moi tout entier, ce moment que vous m'accordez.
ROSALIE
Je tremble.
VALÈRE
Eh bien ! Charmante Rosalie, n'écoutez donc qu'un mot, puisque vous le voulez ; je vous adore.
ROSALIE
Ah ! Que je suis fâchée de le savoir ! Adieu.
VALÈRE
Encore un mot, divine Rosalie. Serais-je assez heureux pour n'être point haï ?
ROSALIE
Jugez-en Valère. Incertaine de vos sentiments, la raison me défendait de m'en convaincre ; je suis pourtant venue vous entendre... Dites-moi vous-même ce qui pouvait triompher de ma raison... Ah ! Valère ! Ah ! Laissez-moi rentrer.
VALÈRE
Non, demeurez, je vous en conjure. Je n'attendais que cet aveu fortuné : sans lui je n'osais agir, cette faveur m'était nécessaire pour vaincre une timidité fatale a notre bonheur. J'en triomphe en ce moment. Je vais tout mettre en usage pour retarder, pour rompre même un hymen auquel je ne survivrais pas.
ROSALIE
Eh ! Que pouvez-vous faire ? Ne vaudrait-il pas mièux oublier ? Hélas ! Je n'ai pas la force de vous dire de ne plus m'aimer.
VALÈRE
Plutôt mourir mille fois ! Laissez-moi tenter tout ce que l'adresse, la violence, les prières, les larmes, enfin tout ce qu'un amour excessif pourra m'inspirer.
ROSALIE
Ah ! Valère, vous ne connaissez pas mère. Le souvenir m'en fait frémir. Les instans s'écoulent... et nous ne les comptons pas. Sortez et laissez-moi vous fuir.
VALÈRE
Il faut vous obéir. Mais, en vous quittant, laissez-moi vous rendre grâce de ma félicité, et vous jurer une fidélité éternelle.
Il tombe à ses genoux.
SCÈNE XIX. Rosalie, La Comtesse, Valère.
LA COMTESSE
Que vois-je ? Ma fille ! Valère ! Ah ! Juste Ciel !
ROSALIE
Valère, je suis perdue ; voilà ma mère.
VALÈRE
Ah ! Dieu !
LA COMTESSE
Se peut-il... Que ma fille... Que mon sang...
ROSALIE
Ma mère... Le hazard a fait... Je ne prévoyais pas...
LA COMTESSE
Oh ! Sans doute, vous ne prévoyiez pas que je vous surprendrais. Après cette aventure... je ne saurais parler.
VALÈRE
Calmez-vous, Madame. Apprenez qu'une sentiment aussi tendre que légitime, et que je me flatte que mon oncle approuvera...
LA COMTESSE
Votre oncle, Monsieur ! Il me fera raison de l'insolence de vos procédés. Vous êtes amoureux de ma fille ! Je vous trouve à ses genoux ! Il n'est point d'extrémité...
VALÈRE
Mais, Madame, croyez qu'elle n'a point de part...
LA COMTESSE
Elle vous écoutait : cela sussit pour mériter toute mon indignation. Si la chose éclate, un couvent me répondra de vous, Mademoiselle. Je saurai vous y tenir pendant toute votre vie.
ROSALIE
Que puis-je avoir dit, que puis-je avoir entendu depuis un instant ?
LA COMTESSE
Un instant ! Comme si l'on ne savait pas ce que c'est qu'un instant ! Allons, partons, plus de raisonnement.
SCÈNE XX. Rosalie, La Comtesse, Le Baron, Valère.
LE BARON
Qu'est-ce, Mesdames ? Vous sortez avec une grande précipitation ! Je le vois, l'impatience de la promenade...
LA COMTESSE
Je sors pour tout-à-fait, mon cher Baron... Je veux partir sur le champ ; je veux retourner à Paris.
LE BARON
Comment donc ! Y pensez-vous ? Et Dorante, que dirait-il ?
LA COMTESSE
Il n'a qu'à venir m'y trouver.
LE BARON
Qu'y a-t-il donc de si pressé ?
LA COMTESSE
Mon honneur est offensé.
LE BARON
Comment diantre ! Votre honneur ?
LA COMTESSE
Et je vous demande justice de l'insolent amour de votre neveu, ou je saurai me la faire.
LE BARON
Que vous a-t-il donc fait ?
À Valère.
Comment ! Petit écervelé, vous insultez Madame, à son âge ! Sans égard pour...
VALÈRE
Moi, mon oncle ! Je vous jure que...
LA COMTESSE
Non, Baron ; son amour...
LE BARON, à la Comtesse
Son amour ! Son amour est impertinent. Est-ce qu'on doit en avoir pour vous, Madame ?
À Valère.
Petit coquin, une femme respectable !...
VALÈRE
Je vous proteste, mon oncle, que j'ai pour Madame un respect infini.
LE BARON, à la Comtesse
Une jeune barbe qui ne songe pas que vous seriez sa mère, et qui ose vous manquer.
LA COMTESSE
À l'autre ! Il extravague.
LE BARON
Oui, c'est un extravagant, un petit étourdi, qui n'a rien vu, et qui ne vous connaît seulement pas.
LA COMTESSE
La colère me suffoque. Il est devenu fou !
LE BARON
Ce serait une folie impardonnable, à son âge : mais il n'y retournera plus, Madame ; et je vous demande pardon de sa témérité.
LA COMTESSE
Savez-vous bien, Baron, qu'il y a une heure que vous ne savez ce que vous dites ? Que voulez-vous dire de mon âge, que je serais sa mère ? Je vous trouve original de croire qu'il faut être fou pour m'aimer ! Et qui vous dit qu'il m'aime ?
LE BARON
Comment ! Vous ne disiez pas que c'était à vous ?...
LA COMTESSE
J'aimerais mille fois mieux, vraiment, qu'il se fût adressé à moi ; le mal ne serait pas si grand : mais il a l'insolence d'aimer Mademoiselle ; il n'en fait aucun mystère ; il me l'avoue à moi-même ; je l'ai trouvé à ses genoux. Voyez si ma colère est fondée, et si je puis, après cela, demeurer dans la même maison ?
LE BARON
Oh ! Oh ! C'est autre chose.
À valère.
Quoi ! Monsieur !
À la Comtesse.
Mais ceci mérite réflexion. J'approuve votre colère, Madame ; mais je désapprouve votre départ : et, qui plus est, je vous conseille de demeurer ici, comme si de rien n'était.
LA COMTESSE
Comme si de rien n'était ! Comment l'entendez- vous, Monsieur ?
LE BARON
Oui, Madame ; vous devez agir ici de sang-froid, et vous posséder : c'est moi qui vous le conseille, qui suis vif, comme vous venez de le voir.
LA COMTESSE
Ah ! Oui, fort à propos. Et moi, je vous signifie que je veux être en colère dans vingt ans.
LE BARON
L'éclat que vous feriez serait plus dangereux que l'affaire même. Dorante n'est point instruit de ce qui s'est passé ; le moyen de le lui cacher, c'est de laisser les choses au même état.
VALÈRE, se jetant à ses genoux
Ah ! Mon oncle. Si vous daigniez ajouter à tant de bontés...
LE BARON, à Valère
Tais-toi : je te parlerai. Tu verras comment je saurai faire passer cet amour prétendu, cette bouffée de jeunesse : je t'apprendrai si l'on doit aimer à ton âge, et dans mon château, sans ma permission !
VALÈRE
Mon oncle...
LE BARON
Si tu parles, je te ferai conduire dans mes prisons.
LA COMTESSE
Allons Baron, soyez vif ; ne vous ralentissez point. Je sens... Oui, je sens que votre colère me tranquillise.
LE BARON
Laissez-moi faire. Je me fâcherai pour vous et pour moi.
LA COMTESSE
Songez que c'est un mariage que vous vez fait, un mariage conclu, fini, où l'on fait à Mademoiselle le plus grands avantages.
LE BARON
Quand ce mariage ne vous serait pas avantageur, madame, vous avez donné votre arole : comment y pourrez-vous manquer ? Et pour une petite fantaisie musquée d'un godelureau, j'irais passer, moi, pour... Car enfin, c'est moi, c'est chez moi, c'est mon neveu.
LA COMTESSE
Oui, vous avez raison. Emportez vous, Baron, emportez-vous ; vous devez être furieux. Pour moi, je me calme : par politique, au moins ; car je ne me connais plus... Mais il s'agit, comme vous dites fort bien, de sortir d'embarras.
LE BARON
Au fond, cela n'est pas difficile. Vous ne direz mot de ce qui vient d'arriver.
LA COMTESSE
Non, puisque vous le voulez ; sans cela, mademoiselle, mademoiselle...
LE BARON
Cette aventure sera donc secrète ; il n'y aurait à craindre que ce petit-monsieur là. N'en soyez point inquiète, quand il serait malhonnête homme... Suffit, je vous en réponds.
LA COMTESSE
Votre douceur me paraît inconcevable : enfin, vous me rendez douce, et je suis confondue, baron ; je m'abandonne à vos conseils. Mais, ciel ! N'est-ce pas là Dorante ?
LE BARON
Il n'y aurait point de remède, s'il nous avait écouté.
SCÈNE XXI. Rosalie, La Comtesse, Dorante, Le Baron, Valère.
Dorante paraît en robe de chambre, et tenant son chapeau à la main, dont il se cache le bas du visage.
LA COMTESSE, à Rosalie
Vous nous mettez dans une jolie situation, Mademoiselle !
LE BARON, à la Comtesse
Il n'y aurait point de remède, s'il nous avait écouté.
VALÈRE, à part
Plut au Ciel !
LA COMTESSE, au Baron
Qu'il a l'air occupé !
LE BARON
Il ne sait comment nous aborder.
DORANTE
Il fallait bien un bal... À des noces...
LE BARON
Il faut cacher notre embarras.
À Dorante.
En vérité, Dorante, il est bien singulier que vous paraissiez devant ces Dames en robe-de chambre. Vous m'aviez paru plus galant.
LA COMTESSE
Il ne se soucie plus de plaire à ma fille, preuve de mépris !
D'un ton précieux, à Dorante.
De quelque façon que soit Monsieur il est toujours bien.
DORANTE
Oui, toujours bien... En Courier... En Turc... En Domino... Tout est égal.
Domino : coiffure des prêtres pendant l'hiver. C'est une pièce de draps qui leur couvre la tête, qui leur serre le visage, et descend jusqu'au dessous des épaules. [F]
LA COMTESSE
Je suis de votre avis, Monsieur ; vous avez raison ; il faut ou beaucoup faire de façons, ou n'en point faire du tout.
DORANTE
Ma foi ? point de façons... Vous ne faites point de façons, il me paraît.
Riant à demi voix.
Ah, ah, ah !... Ah, ah, ah !...
VALÈRE, à part
Il a tout entendu.
LE BARON, à Dorante
Vous êtes toujours naturel, toujours jovial. Oh ! Je vous reconnais bien.
DORANTE
Vous me connaissez ?... Non... Oh ! Non.
Riant.
Ah, ah, ah.
LA COMTESSE
Voilà ma fille qui...
DORANTE
Votre fille !... Ah, ah !... Bien déguisée... Ah ! Ah !... Bien déguisée... Ah, ah.
LA COMTESSE
Déguisée ! Que voulez-vous dire, Monsieur ? Vous nous connaissez bien peu, si vous croyez...
DORANTE
Ma foi, je ne la connais, ni ne veut la connaître...
LE BARON
En vérité, Dorante, c'est moi qui ne vous connaîs plus.
DORANTE
Plus !... Tant mieux... Ce sont des masques.
LA COMTESSE, à Rosalie
Voilà ce que vous m'attirez, Mademoiselle.
À Dorante.
Mais c'en est trop aussi, que de joindre l'insulte à la familiarité. Sachez, Monsieur, que tout autre parti était plus honnête que celui que vous prenez pour rompre avec nous.
DORANTE, s'approche d'un fauteuil et s'assied
Rosalie, la Comtesse, le Baron, Valere, Dorante assis.
Ouf ! Je suis beaucoup mieux... Je vois tout le train...
LA COMTESSE
Je n'y puis plus tenir. Monsieur, je vous rends votre parole ; je retire la mienne, et rien ne pourra m'engager à vous donner Rosalie.
DORANTE
Qu'elle aille se promener avec un autre.
Il s'endort.
LE BARON
Mais pensez donc, Dorante...
LA COMTESSE
Laissez tout cela, Baron. Je ne veux ni explication, ni ménagement. Vous m'aviez fait faire un sot mariage : votre neveu a trouvé le moyen de le rompre. Trouvez bon que je ne vous voye ni l'un ni l'autre. Adieu.
LE BARON
Arrêtez, Madame. En punissant votre fille, vous achevez de la perdre. Mon neveu peut réparer le tort qu'il faisait à Rosalie. Nous sommes amis, vous et moi. Puisque Monsieur persiste dans ses refus...
LA COMTESSE
Vous m'eclairez, Baron, sur ma vengeance. J'accepte votre neveu, pour apprendre à Monsieur Dorante que l'on n'est pas sans ressource.
ROSALIE
Ah ! Ma mère !
VALÈRE, à Rosalie
Rien n'égale mon bonheur. Quoi ! Vous êtes à moi ?
ROSALIE, à Valère
Oui. Aurions-nous pu nous en flatter ?
SCÈNE XXII et DERNIÈRE. Valère, Rosalie, La Comtesse, Le Baron, Frontin, Thibaut, Dorante.
FRONTIN, dans le fond à Thibaut
Il s'est échappé : je ne l'ai plus trouvé dans son lit. Où diable peut-il être ?
THIBAUT, dans le fond à Frontin
Tiens, morgué, le vela là-bas en conversation avec la compagnie.
FRONTIN
Motus, mon oncle.
THIBAUT
Oh ! Laisse-moi, je n'avons rien à ménager.
S'approchant, à la compagnie.
C'est un...
FRONTIN, lui mettant la main sur la bouche
Parbleu vous ne direz mot.
THIBAUT
N'a-t-il étranglé personne ?
LA COMTESSE
Comment ?
LE BARON
Quel est ce galimatias ?
THIBAUT
Je vous dis que son Maître est un fou, qui dort quand il est éveillé.
LE BARON
Coquin, rêves-tu ?
THIBAUT
Non, morgné ; c'est lui qui rêve : et pour vous faire voir que je ne mentons pas, je connaissons son petit doigt, et j'allons l'éveiller.
Thibaut serre le petit doigt de Dorante.
VALÈRE
Que veut dire tout ceci ?
ROSALIE
Je n'y comprends rien. Mais, quand on est heureux, on doit tout craindre.
DORANTE
Aye ! Où suis-je ?... Ah ! Monsieur_le_Baron, c'est vous ! Tirez moi de peine, je vous conjure ; n'ai-je rien dit ?... N'ai-je rien fait ?...
LE BARON, à Dorante
Pouvez-vous le demander ? Que vous importe, puisque votre mariage est rompu ?
DORANTE
Il est rompu ! Ciel ! Je ne puis comprendre...
FRONTIN, à Dorante
Pour moi, je comprends fort bien, Monsieur. Nous sommes découverts, et vous aurez fait quelqu'extravagance.
À la Comtesse.
J'ose vous assurer, Madame, que mon Maître est l'homme du monde le plus sage, quand il veille ; et ce n'est pas sa faute, s'il a le sommeil un peu brutal.
LA COMTESSE, à Dorante
Quoi ! L'on me voudra faire passer pour rêve la façon indigne dont vous nous avez traitées ma fille et moi. Oh bien ! Monsieur, apprenez à rêver plus poliment.
VALÈRE
Au moins, Madame, vous étiez bien éveillée, et mon oncle aussi, lorsque vous m'avez promis Rosalie.
DORANTE
Quoi ! C'est à Valère...
THIBAUT, à Dorante
Lui-même. Dame, il y a plus de six mois qu'il n'en dort pas, lui.
ROSALIE
Pour moi, Dorante, vous le dirai-je ? Je ne vous épousais que par obéissance.
DORANTE, à Rosalie
Cet aveu ne me permet par d'insister ; et je ne dois plus que rire d'une aventure qui nous empêche tous trois d'être malheureux.
THIBAUT
Vous avez raison. Morguenne, le bonheur vous vient en dormant.
LE BARON, à Valère et à Rosalie
Allons, allons, mes enfants ; tout en nous promenant, nous prendrons des mesures pour ne pas retarder votre bonheur.
FRONTIN, au Parterre
Il aurait tort de se plaindre ; il n'est pas le premier qui perd sa femme quand il dort.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0