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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Alcimedon

Pierre Du Ryer· créée en 1635, imprimée en 1636· 5 actes· 1 836 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois en 1635.

Personnages

  • DAPHNÉ, amoureuse d'Alcimédon
  • NÉRINE, confidente de Scamandre
  • SCAMANDRE, amoureux de Daphné
  • PHILANTE, ami d'Alcimédon
  • RODOPE, grande dame, veuve amoureuse de Scamandre
  • TIRÈNE, gentilhomme de Rodope
  • TRACINE, domestique de Rodope
  • GÉRON, assassin
MONSEIGNEUR,

À TRÈS HAUT, ET TRÈS PUISSANT PRINCE, CÉSAR, DUC DE VENDÔME. DE MERCOEUR, DE PENTHIÈVRE, de Beaufort et d'Étampes, Prince d'Anet et de Martigues, etc. Pair de France.

Je n'avais jamais fait voir de mes ouvrages qu'en tremblant, et le peu d'opinion que j'ai de moi-même, ne m'avait jamais pu permettre de faire des jugements avantageux de ce que je produis. Alors qu'Alcimédon recevait de si favorables applaudissements, je ne me considérais que comme un mauvais Artisan, qui trouve quelquefois par hasard, ce que les plus grands Maîtres ne peuvent bien souvent rencontrer après une longue expérience. Mais depuis que j'ai l'honneur d'être en quelque considération auprès de votre Grandeur, je me trouve obligé de relever mes opinions en ma faveur ; je crois que la vanité qui est accusable en tout le monde serait excusable en moi seul ; et j'ai même de la peine à confesser que je ne tiens que de ma bonne fortune une réputation que je suis honteux de ne pas devoir à ma vertu. Aussi serais-je sans raison si je n'étais glorieux de l'approbation que mes ouvrages reçoivent de votre Grandeur. C'est un bien qui pourrait servir de récompense aux plus nobles productions d'esprit, et qui n'est pas moindre que le Soleil qui ne saurait reluire sans donner du lustre à tout ce qu'il éclaire. Ainsi, MONSEIGNEUR, Alcimédon va voir le monde, sans dessein de lui demander de l'estime et de la réputation ; il en est assez riche puisqu'il a plu à votre Grandeur, et je le trouve assez fort contre toutes sortes d'atteintes, puisque vous n'avez pas dédaigné de le prendre en votre protection. S'il n'est pas considérable pour son mérite, il sera sans doute recommandable à cause de son Protecteur : et comme on respectait autrefois les moindres victimes aussitôt qu'elles étaient consacrées aux Dieux, je veux croire qu'on estimera cet ouvrage comme une offrande dédiée à la Vertu. Ne trouvez pas étrange ce discours, MONSEIGNEUR, je vous considère comme elle-même, puisque je n'ai jamais pu mettre de différence entre elle, et un Prince parfait. Mais, bien que le jugement que votre Grandeur a fait d'Alcimédon me fasse croire qu'il vaut quelque chose, il ne paraîtrait pas toutefois, si ce n'était pour satisfaire à vos commandements. La place qu'il possède dans votre Cabinet me semble bien glorieuse pour lui, que les applaudissements de tout un monde. Et s'il en sort aujourd'hui, ce n'est pas pour se donner aux autres, mais seulement pour faire savoir partout qu'il a l'honneur d'être à vous. C'est là son bien, c'est là son ambition ; et si les Pères se doivent réjouir de voir leurs enfants bien placés, j'ai toutes sortes de sujets de me louer de la fortune du mien. Elle est beaucoup plus éclatante qu'il ne m'était permis de l'espérer, et me doit être d'autant plus précieuse, qu'elle est cause que je puis me publier,

MONSEIGNEUR, de votre Grandeur. le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur.

DU RYER.

POUR SON AMI DU RYER

STANCES.

Esprits dont l'esprit de travers Censure autant qu'il voit de Vers, Qui ne lisez que pour reprendre, Voici cet ouvrage sans prix, Épargnez pour lui vos mépris De crainte de vous y méprendre. Car il est fait pour vous apprendre, Et non pas pour être repris. Dans sa représentation, Le monde en admiration, Jure que c'est une merveille ; Que sans avoir l'esprit brutal, L'on n'y peut rien trouver de mal, Que tout ravit l'oeil et l'oreille, Et que la Pièce est sans pareille, Comme son Auteur sans égal. Lui qui par mille autres écrits, Précieux aux plus grands esprits, A semé partout son estime, Tout rempli de civilité, Tient en horreur la vanité Comme une chose illégitime, Et tient la Vertu pour un crime Lors qu'elle est sans humilité. Du RYER, pour qui j'écris ceci, Permets que je te prie ici, Ou si tu veux que je t'ordonne Qu'Alcimédon ait des porteurs Pour être ses distributeurs, Qu'à tout le monde on l'abandonne, Afin que sa beauté te donne Autant que sa beauté te donne Autant d'Amis que de Lecteurs. Fais voir avec étonnement Qu'il sait ravir également Et le peu savant et l'habile ; Que chaque esprit en soit charmé, Que tout le monde en soit semé, Que le Royaume en soit fertile, Puisque en sa capitale Ville Les bons esprits l'ont tant aimé. Tous les hommes de jugement Reconnaîtront facilement Qu'à te bien louer j'ai pris peine : Mais qu'après avoir combattu, Mon faible esprit s'est abattu Dans cette entreprise hautaine, Et qu'il faut posséder ta veine Pour bien parler de sa Vertu. Il est vrai que je meurs de voir, Qu'au lieu d'exalter ton savoir, Mon esprit demeure infertile ; Mais je t'en demande pardon, En te faisant ce petit don, Qui ne peut être qu'inutile, Puisque pour admirer ton style Il faut voir ton Alcimédon.
D. D. DU RYER, AMICO OBSERVANDISSIMO, ET ALCIMEDONTI SACRUM Laudibus Alcimedon clarus qui dura fideli, Fata fatigavit mentis amantis ope, Clarior at dulci tu qui testitudine vates ; Exuperas quotquot Gallus Apollo fouet, Ergo tui reddet celebratum Heroïs amorem, Non tam casta fides, quam tua Docta fides. Henr. du Four, Blaesens. Illustris. Princ. Vindoc. Med. Posuit.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Nérine, Daphné.

DAPHNÉ

Adieu.

SCÈNE II. Philante, Daphné, Scamandre, Nérine.

SCÈNE III. Nérine, Philante, Scamandre.

NÉRINE

Achève.

SCAMANDRE

Elle m'aime.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Daphné, Nérine.

NÉRINE

Des cheveux.

NÉRINE

Lui-même.

NÉRINE

Mais.

SCÈNE II. Scamandre, Philante, Nérine, Daphné.

SCÈNE III. Nérine, Daphné, Scamandre, Philante.

SCAMANDRE

Achève.

NÉRINE

Alcimédon.

SCAMANDRE

Hé Dieux !

SCAMANDRE

Phénice.

SCAMANDRE

Est-ce vous ?

SCÈNE IV. Scamandre, Daphné.

SCAMANDRE

Hé Dieux !

SCAMANDRE

Je la crains.

SCÈNE V. Rodope, Daphné, Scamandre.

SCÈNE VI. Rodope, Scamandre, Daphné.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Rodope, Daphné.

SCÈNE II. Scamandre, Daphné, Rodope.

SCAMANDRE

Ma Reine.

SCAMANDRE

Ma soeur.

SCAMANDRE

Que dis-tu ?

SCÈNE III. Nérine, Rodope.

SCÈNE IV.

RODOPE, seule

En repos ! Quel repos ! Que dit cette insensée ? Le corps en reçoit-il lorsque l'âme est blessée ? Ha ! Cruelle Nérine, hélas sans y penser Tu m'ôtes le repos que tu crois me laisser. Ainsi mon entreprise à moi-même fatale Dans les bras d'un amant a porté ma rivale, Et ma crédulité vient d'établir entre eux Un commerce d'amour qui les rend bienheureux. Ils en ont le plaisir, et j'en suis à la gêne. Ils en ont tout le gain, et moi toute la peine. Mais je ferai connaître à ces audacieux Que le gain qui doit nuire est en fin odieux. Malheureuse Rodope, amante infortunée, Aveugle par l'amour et par la destinée, Ainsi pour te combler de rage et de tourments Tu sers une impudique en ses contentements. Et comme si Phénice eût manqué de caresses Pour faire à son amant de lascives largesses, Prodigue à mon malheur des plus chers de mes biens J'ai joint à ses baisers les plus ardents des miens, Ô rage ! Ô désespoir ! Hé Dieux, qui peut le croire ? J'ai mis mes ennemis au comble de leur gloire, Je les viens d'élever au trône où je les vois. Et je leur aide enfin à triompher de moi. Mais je leur apprendrai par leur perte prochaine Que l'amour méprisé se convertit en haine, Et qu'il ne m'a laissé que les funestes feux Qui me peuvent servir à les perdre tous deux. Où j'attends du respect je reçois des outrages, Je reçois des mépris où j'attends des hommages ; Et le mépris est seul le trait plus rigoureux Dont l'on puisse toucher un esprit généreux. Venge-toi donc Rodope, et pour ton allégeance Marque ici de leur sang le jour de ta vengeance, Que Scamandre, ha ce mot a mon esprit charmé ! Puis-je perdre bons Dieux ce que j'ai tant aimé ? Un reste d'amitié m'oppose tous ses charmes, Affaiblit ma fureur, me fait quitter les armes, Et remontre à mon coeur qui l'avait condamné, Que le mal est venu seulement de Daphné. Mais de quels mouvements ai-je l'âme battue ? Dois-je excuser encore l'ennemi qui me tue ? Fureurs à qui je cède et qui me commandez, À quoi réduirez-vous mes esprits possédés ? À quelle extrémité n'ira pas mon courage, Autrefois plein d'amour, maintenant plein de rage ? N'ai-je pas vu le traître embrasser ardemment L'impudique sujet de son contentement ? N'a-t-il pas à mes yeux caressé l'impudente Autrement qu'une soeur, ou qu'une confidente ? Et ses puissants transports que j'ai vus aujourd'hui, Sont-ils pas les témoins qui parlent contre lui ? Il n'en faut plus douter, Scamandre est sans défense, L'un et l'autre a poussé la flèche qui m'offense, Lâche auteur de mes maux et de tant de soupirs, Pour la dernière fois saoule-toi de plaisirs, Épuise de baisers la bouche de Phénice, Arme-toi contre moi de quelque autre artifice, Et crois que si l'amour t'apprend à m'outrager, La haine désormais m'apprend à me venger. Porte-toi donc mon âme où la rage te pousse, La plus prompte vengeance est toujours la plus douce ; La colère se perd dans le retardement, Et qui se venge tôt, se venge doublement. Entreprends, ose tout, passe jusques aux crimes, Donne à ta passion de sanglantes victimes, Et montre qu'une femme a rarement appris À souffrir sans vengeance un si lâche mépris.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Rodope, Tyrène.

TYRÈNE

Non, Madame.

TYRÈNE, seul

Ô Dieux qui punissez les crimes de la terre ! Avez-vous oublié l'usage du tonnerre ? Qu'une femme est étrange en son ressentiment, Que toute passion en dispose aisément ; Il n'est rien de plus doux alors qu'elle nous flatte, Et rien de plus cruel quand sa fureur éclate. Ses attraits adorés aussitôt que connus Devant nos yeux charmés en font une Vénus, Et le premier transport qui vient de la colère D'une aimable Vénus en fait une Mégère. C'est en fin vainement qu'elle appelle ma main À l'exécution de cet acte inhumain, Ni bienfaits, ni faveurs, ni craintes, ni supplices, Ne peuvent m'obliger à de lâches services : Nous devons être ingrats au plus rare bienfait Alors que pour son prix on demande un forfait ; Qu'elle m'appelle ingrat, et mille fois timide, Il vaut mieux après tout être ingrat qu'homicide, En pareille rencontre un esprit combattu Fait de l'ingratitude un acte de vertu. Cruelle ! Peux-tu voir tant de beautés reluire Sans perdre en même temps le dessein de leur nuire ? Penses-tu que ses yeux nos plus puissants vainqueurs ? Puissent peu sur nos bras pouvant tout sur nos cours ? À l'aspect de son sein d'où naissent tant de charmes Qui ne voudrait pas rendre et le coeur et les armes ? Pourrait-on l'outrager par de si rudes coups, Elle, dont les beautés en donnent de si doux ? Non, non, ce beau Soleil qui brûle tant de monde N'a pas été formé pour mourir dedans l'onde ; Mais t'accuse Rodope, et je dois l'excuser, Puisque enfin son dessein me peut favoriser, Si je dis à Daphné cette cruelle envie Qui menace aujourd'hui le filet de sa vie, Et si enfin je puis lui conserver le jour Ce bienfait infini m'obtiendra son amour ; Mais la voici qui vient semblable à la victime Qu'on destine à la mort, et n'a point fait de crime.

SCÈNE III. Daphné, Tyrène.

SCÈNE IV. Scamandre, Philante, Daphné, Tyrène.

SCAMANDRE

Écoutons.

SCÈNE V. Rodope, Scamandre, Philante.

Rodope doit sortir avec un valet à qui elle parle.

RODOPE, seule

Arrête, arrête, ingrat. Mais hélas il me laisse, Et mon coeur aveuglé suit celui qui le blesse, Reviens cruel, reviens contenter ta rigueur, Et m'emporte la vie aussi bien que le coeur. Reviens Alcimédon, excuse ma colère ; Puisqu'elle vient d'amour, elle devrait te plaire, Le courroux d'une amante à peine dure un jour, Et venant de l'amour, c'est un signe d'amour. Aime ailleurs, feins pour moi, j'arrêterai mes larmes, La feinte qui nous flatte a même quelques charmes ; Mais de quelles erreurs ai-je l'esprit atteint ? Guérit-on d'un vrai mal par un remède feint ? Et peut-on sans miracle en pareille aventure Éteindre de vrais feux par des eaux en peinture ? Triste et cruel amour adoucis ton effort, Ou bien change tes traits avec ceux de la mort, Et pour guérir ce coeur où ta force préside Ne sois plus mon tyran, ou sois mon homicide. Mais je l'implore en vain après tant de travaux, Ainsi qu'il est aveugle il est sourd à mes maux, Et ce tyran des cours est bien plus redoutable Que toute sa faveur ne nous est profitable, Cependant je l'implore, et ce coeur insensé Appelle à son secours celui qui l'a blessé, Non, non, j'ai le pouvoir de rompre mon servage, Toute ma guérison dépend de mon courage, Et bien qu'amour me traite en superbe vainqueur ; Un coup de désespoir l'ôtera de mon coeur. Scamandre, aime Daphné ; mais que dis-je, cruelle ; Peut-être que sa mort m'a rendu criminelle ! Il me semble déjà que son ombre sans corps Pour rompre mon repos quitte celui des morts.

SCÈNE VI. Tyrène, Rodope.

SCÈNE VII. Tracine, Rodope.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Nérine, Daphné.

DAPHNÉ

Hélas !

SCÈNE II. Géron, Daphné Nérine, Scamandre.

SCAMANDRE

Traîtres.

DAPHNÉ, prend Scamandre

Traître enfin je te tiens.

SCÈNE III. Tyrène, Daphné, Scamandre, Nérine.

SCÈNE IV. Rodope, Tracine, Daphné, Scamandre, Nérine, Tyrène.

RODOPE

D'où viennent ces discords qui s'élèvent entre eux ?

Discord : désunion, dispute , querelle. Il est vieux et hors d'usage. [F]

SCÈNE V. Philante, Rodope, Daphné, Scamandre, Nérine, Tyrène.

SCAMANDRE

Nos Pères.

TYRÈNE

Malheureux.

PHILANTE

Le Roi se promenait sur ce plaisant rivage D'où l'on voit sans frayeur naître et mourir l'orage, Lorsqu'un vaisseau poussé par un vent furieux Est venu contre un banc se briser à ses yeux, Mais dedans son malheur il eut cet avantage De saluer un Prince aussitôt qu'un rivage, Ceux qu'il avait portés furent jetés au bord, Où le Roi les reçut et s'enquit de leur sort. Deux vieillards étonnés autant que vénérables Parlèrent les premiers comme les plus notables ; Tout le monde accourut, et le moins curieux Leur prêta tout ensemble et l'oreille et les yeux, L'on sut que la Candie est leur natale terre, Et que leur exercice est celui de la guerre. Alors le moins troublé de ces sages vieillards De la belle Daphné raconta les hasards ; Dit qu'il était son Père, et qu'enfin sa famille Pouvait en sûreté posséder cette fille. L'autre moins consolé montra plus de douleurs, Et son courage seul retint ces tristes pleurs. Hélas, dit-il alors, les fières destinées Me font chercher l'appui de mes vieilles années, Et cette feinte mort qui conserve Daphné, Me fait perdre en effet un fils infortuné. Lorsqu'il eût dit ton nom, je parle, l'on m'écoute Plus je voulais parler plus on était en doute, Le Roi même ravi par ces événements S'imaginait ouïr un récit de Romans, Mais par lui-même enfin l'assistance étonnée Vit arrêter le noeud d'un si juste Hyménée, Ce gentilhomme et moi nous venons de sa part, Vous annoncer le bien que le Ciel vous départ.

1 836 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica