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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Ou le Combat de l'Honneur et de l'Amour

Alcionée

Pierre Du Ryer· créée en 1639, imprimée en 1640· 5 actes· 1 686 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois en 1639 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • LYDIE, fille du Roi de Lydie
  • DIOCLÉE, confidente de Lydie
  • THÉOXÈNE, fille d'honneur de Lydie
  • ALCIONÉE, amoureux de Lydie
  • ACHATE, son ami
  • LE ROI, de Lydie
  • ALCIRE, seigneur de Lydie
  • CALLISTHENE, seigneur de Lydie
MADAME,

À MADAME, MADAME LA DUCHESSE D'AIGUILLON.

J'ai toujours appréhendé que cet Ouvrage ne ressemblât à ces peintures qu'il faut voir seulement de loin ; mais il semble que je ne doive plus douter de son mérite, puisqu'il a plu à son Éminence, et qu'après lui avoir donné des louanges, elle lui a donné une place parmi les ornements de son Cabinet. Car si les moindres choses tirent leur estime de l'opinion des hommes, il ne faut point douter de leur prix quand elles sont estimées par le plus grand esprit de la terre. Ainsi, Madame, si j'ai fait en tremblant le dessein de vous présenter Alcionée, je l'exécute aujourd'hui sans crainte. Et certes lorsque son Éminence me fit l'honneur de me commander de lui porter cet ouvrage, et de vouloir encore que je lui en fisse la lecture après l'avoir vu représenter tant de fois, je crus qu'elle autorisait mon entreprise, et qu'elle me rendait l'assurance que la crainte m'avait ôtée. D'ailleurs, Madame, quand vous donniez à ce Poème de si favorables applaudissements, il me semblait que vous lui donniez des beautés, et que vous le rendiez digne de vous être offert. Vous vous laissâtes toucher par l'aventure d'Alcionée, vous plaignîtes son infortune, et qui a pitié d'un malheureux, ne montre-t-il pas clairement qu'il en veut prendre la protection ? Ne trouvez donc pas étrange que je vous en fasse ressouvenir, et que je cherche un appui que votre bonté semblait m'offrir d'elle-même. Comme vous avez cet avantage de ne vous repentir jamais de vos jugements, et qu'on admire l'égalité de votre âme entre tant de vertus dont elle est remplie ; j'espère que vous ne dédaignerez pas ce que vous avez une fois approuvé, que vous me continuerez l'honneur dont vous avez commencé de me favoriser, et qu'à tant de grâces, qui font aujourd'hui toute ma gloire, vous ajouteriez la permission de me dire

MADAME, Votre très humble, et très obéissant serviteur.

Du Ryer.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Lydie, Théoxène, Dioclée.

LYDIE

Je sais jusqu'où monta le feu prodigieux Qu'on vit sortir des mains de cet audacieux. Mais vois jusqu'où l'ingrat sut abaisser mon Père, Et par ce qu'il a fait, vois ce que je dois faire. Songe à ses cruautés, songe à son attentat, Qui fit rougir de sang la face de l'État, Et cherche dans le cours de tant de barbaries, Si la moindre raison excuse ses furies. Mon Père le fit grand, et se rendit l'appui D'une fausse vertu qui paraissait en lui ; Mai cet audacieux, ce superbe courage Crut par tant de faveurs mériter davantage, Et sa présomption lui fit imaginer, Qu'on ne lui donnait rien qu'on ne dût lui donner. Je le voyais alors d'un regard moins sévère, Et j'estimais en lui ce qu'estimait mon Père ; Mais comme il était vain, orgueilleux, indiscret, Il crut que mon estime était un feu secret, Il le crut, il m'aima, ses regards me le dirent, Autant que ses devoirs, ses discours me l'apprirent, Et ce présomptueux osa bien faire voir, Avec un fol amour un ridicule espoir. Il me demande au Roi, tu sais son insolence, Mais le Roi condamna cette haute arrogance, L'insolent toutefois fut traité doucement, Puisque du seul refus on fit son châtiment. Loin de l'humilier, ce refus légitime De la témérité le porta dans le crime, L'arma contre son Prince, et fit injustement Un rebelle sujet d'un téméraire Amant. Il se joint aussitôt aux Rois nos adversaires, Il soulève aussitôt des peuples tributaires ; Et soit que le destin ce grand Maître des Dieux, Voulut par ce forfait me le rendre odieux, Soit qu'il voulut montrer avec cette injustice ; Que toujours près d'un trône il cache un précipice, Il prêta sa faveur à d'injustes desseins, Et remplit de Lauriers de criminelles mains. La victoire suivit le traître Alcionée, Mon Père succomba sous cette destinée, Et se vit pour tout bien réduit dans un Château Trop petit seulement pour lui faire un tombeau : Vois donc jusqu'où l'ingrat sut abaisser mon Père, Et par ce qu'il a fait, vois ce que je dois faire. Remets devant tes yeux tant de lieux désolés, Tant de Palais détruits, tant de Temples brûlés, Vois dans leur propre sang nos Provinces plongées, Vois cent belles Cités en Sépulcres changées, Vois la flamme, le meurtre, et vois de tous côtés Comme en un autre Enfer régner les cruautés, Comte enfin les forfaits de ce coeur sanguinaire Et par ce qu'il a fait, vois ce que je dois faire. Je ne t'ai retracé son crime et mon tourment, Que pour te faire voir que je hais justement.

SCÈNE II. Alcionée, Achate.

SCÈNE III. Alcire, Alcionée.

ALCIRE

Mais.

SCÈNE IV. Alcionée, Achate.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Le Roi, Lydie.

LYDIE

Que ne pouvez-vous voir sur mon front pâlissant Le funeste sujet d'un trouble si puissant, Pour le moins mon silence, aujourd'hui nécessaire Retiendrait un discours peu capable de plaire, Et me délivrerait de ce nouveau tourment D'opposer ma parole à votre sentiment. Mais peut-être est-il vrai que pour sauver l'Empire Quelque Dieu m'inspira ce que je crains de dire, Et que ce haut destin qui protège les Rois Veut pour votre grandeur se servir de ma voix. Il faut donc passer outre, il faut que je m'exprime Que par votre intérêt ma parole s'anime, Et que je parle ici d'autant plus librement Que c'est pour soutenir votre honneur seulement. Non, non, ne pensez pas qu'une haine obstinée Me rende inaccessible aux voeux d'Alcionée, Et que mon sentiment s'oppose à son espoir Si votre volonté lui permet d'en avoir. Bien qu'il sorte d'un sang, qu'il soit d'une naissance Où l'on est destiné que pour l'obéissance, Bien qu'il n'ait rien de grand que cette cruauté Qui d'un trône pompeux vous a précipité, Bien que les actions de cette âme inhumaine Me doivent justement inspirer de la haine, Fallut-il me gêner, fallut-il me trahir, Je suis prête à l'aimer s'il faut vous obéir. J'adorerai cette âme et si basse et si noire Si c'est votre désir, si c'est pour votre gloire, Et de peur de déplaire à qui je dois céder, Je deviendrai captive où je dois commander. Mais pourrais-je penser qu'un Roi si magnanime Voulut en ce cruel récompenser le crime ? Qu'un Roi si généreux, et si loin du danger Caressât l'ennemi dont il peut se venger ? Qu'un Roi même oubliant son auguste famille, À son propre bourreau voulut donner sa fille ? Et qu'en un même temps votre facilité Mit le sceptre en la main qui vous l'avait ôté ? Aurais-je à votre honneur un penser si contraire ? L'aurais-je de mon Roi ? L'aurais-je de mon père ? Un monarque si grand oublierait-il son rang ? Un Père si sensible oublierait-il son sang ?. Si ce cruel auteur des misères communes Ne put me posséder durant nos infortunes, Durant que des malheurs, dont l'on doit l'accuser Vous mettaient en état de ne rien refuser, Maintenant que du Ciel l'ordonnance fatale Rend à votre vouloir votre puissance égale, Le traître obtiendra-t-il pour s'être révolté Ce qu'il n'obtiendrait pas pour sa fidélité ? Que la rébellion sera charmante et belle, Si même vos faveurs élèvent le rebelle ! Et qu'elle infectera de coupables esprits, Si même leurs fureurs trouvent chez vous un prix ! Ainsi ce furieux fait des voeux détestables, Il croit que ses forfaits lui seront profitables, Il regarde le trône où l'on vous voit monter, Comme un bien qu'il vous laisse et qu'il peut vous ôter : Bref ce n'est pas assez que son Roi lui pardonne S'il ne lui donne encor sa fille et sa Couronne. Ha sire, ce penser me fait frémir d'horreur. Et si j'ose le dire il m'emplit de fureur. Que croirait l'Univers après cet hyménée, Qu'attend avec orgueil l'ingrat Alcionée ? Ne penserait-on pas que la peur, et l'effroi Vous ont fait d'un rebelle accepter cette loi ? Qu'à son ambition votre crainte me donne ? Que vous m'abandonnez pour garder la Couronne ? Et qu'enfin d'un sujet tout noirci de forfaits Aux dépens de l'honneur vous rachetez la paix ? Pardonnez mon transport qui va jusqu'à l'audace, Étant formé pour vous, il mérite sa grâce, Il combat seulement contre vos ennemis, Et je crois qu'étant juste il est aussi permis.

SCÈNE II. Le Roi, Callisthène, Alcire.

ALCIRE

Le voici.

SCÈNE III. Alcionée, Le Roi.

SCÈNE IV. Alcire, Callisthène, Alcionée.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Dioclée, Lydie.

SCÈNE III. Alcionée, Lydie.

SCÈNE IV. Dioclée, Le Roi, Lydie.

LE ROI, parlant à sa suite, et à Dioclée

N'entrez pas, vous sortez. Vous est-il venu voir ?

LE ROI

Alcionée.

LYDIE

Il sort.

SCÈNE V. Lydie, Alcionée.

ALCIONÉE

De quel étonnement frappez-vous mes esprits ? Je trouve donc la peine où je cherchais un prix, Je puis donc reprocher à ces yeux adorables, Qu'en promettant des biens, ils font des misérables. Ô Dieux ! Est-il possible, et dois-je enfin juger, Qu'avec tant de vertus la feinte ait pu loger ? Ha c'est vous offenser : mais ce regard farouche Confirme à mon malheur, ce que m'a dit sa bouche ; Mon trépas est conclu, ma ruine lui plaît, Et sa bouche et ses yeux en ont donné l'Arrêt. Oui, Madame, il est vrai, que ma main déréglée Suivit les mouvements de mon âme aveuglée ; J'ai chassé de chez vous le repos et la paix, J'allumai ce grand feu qui brûla vos Palais. On a vu par mon crime et couler et s'étendre Des rivières de sang, sur des plaines de cendre ; Enfin j'ai fait les maux qui troublèrent vos jours, Et qu'à mes cruautés reprochent vos discours. Mais hélas ! S'il est vrai que tout Amour extrême Des crimes qu'il commet est l'excuse lui-même, Combien doit ma Princesse excuser mes forfaits, S'ils partent d'un Amour qu'on n'égala jamais. Il est vrai qu'ils sont grands, mais ils ont l'avantage D'être d'un grand Amour, l'insigne témoignage. Quoi qu'à mes passions reprochent mes rivaux, Si j'avais moins aimé, j'aurais moins fait de maux. Je sais que le passé me perd, me déshonore, Mais pour vous posséder j'aurais fait pis encore ; Pour obtenir un bien si grand, si précieux, J'ai fait la guerre aux Rois, je l'eusse faite aux Dieux : J'eusse renouvelé cette ancienne guerre, Où le Ciel pour lui-même eut besoin du Tonnerre, Bref, pour vous acquérir par des soins assidus, Si j'eusse eu des États, je les eusse perdus. Ainsi reconnaissez que ce coeur qui soupire A recherché Lydie, et non pas son Empire ; Que j'aimai plus mes fers qu'un Sceptre glorieux, Et que je fus Amant plutôt qu'ambitieux. Ainsi brûlant pour vous je vous ai souhaitée Sans penser aux grandeurs où vous êtes montée ; Ou si mes passions m'en ont fait souhaiter, Je n'en ai souhaité que pour vous mériter. N'attribuez donc pas votre dernière peine À mon ambition, à ma rage, à ma haine, J'ai pleuré tous les maux que vous avez pleurés J'ai senti tous les traits que l'on vous a tirés. Hélas ! Quand vos sujets tombaient dessous mes armes, En répandant leur sang je leur donnais des larmes ; Et mon esprit gêné reçut les premiers coups Que cette main contrainte a porté contre vous. Enfin le seul Amour excita cet orage, Par sa seule chaleur s'enflamma mon courage ; Lui seul me conduisit, lui seul me fit armer Pour me faire obtenir ce qu'il me fit aimer. Enfin si mes forfaits m'ont rendu redoutable, Si je suis à vos yeux un objet détestable, Ce coeur, ce triste coeur par l'Amour consumé, Au moins par son Amour mérite d'être aimé. Mais que j'ai peu de sens d'apporter pour excuse D'un crime qu'on déteste un Amour qu'on accuse ! Pour me représenter un peu moins odieux Que ne m'est-il permis de me peindre à vos yeux ? Hélas je le pourrais, on peut tout entreprendre Quand la nécessité contraint à se défendre. Je me tairai pourtant, de peur que mon discours Ne paraisse un reproche aussitôt qu'un secours, Et pour sauver ici mon amour et ma gloire J'appelle à mon secours votre seule mémoire. Je sais bien que d'abord vous parlant contre moi Elle ne vous peindra que fureur et qu'effroi ; Mais je sais qu'étant juste, il faudra qu'elle oppose Aux maux que j'ai causé, les biens dont je suis cause. Elle vous fera voir que ce bras détesté, Vous a rendu l'éclat qu'il vous avait ôté ; Elle vous fera voir que de vos adversaires J'ai fait à votre État des peuples tributaires ; Que j'ai porté plus loin vos bornes et vos lois, Et qu'entre vos sujets je fais compter des Rois. Souffrez donc qu'elle parle, ou s'il faut que mon crime Ait laissé dans votre âme un dépit légitime, Si vous me condamnez, si mon trépas vous plait, Donnez, donnez le coup aussitôt que l'Arrêt.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Alcionée, Achate, Callisthène.

ACHATE

Voyez.

SCÈNE II. Alcionée, Alcire, Achate.

ALCIONÉE

Hélas Alcire.

SCÈNE III. Alcionée, Achate.

ALCIONÉE

Hélas je le voudrais, Mais je suis asservi sous de trop fortes lois. Un furieux amour me retient dans ses chaînes, Il oppose à ma fuite, et mes feux et mes peines, Et malgré tes conseils, et malgré mes efforts Par les liens du coeur il arrête mon corps. Mais où pourrais-je aller, où le Ciel plus facile Dans mes adversités me gardât un asile ? Ha ! De quelque côté que je tourne les yeux, Je vois des ennemis, je vois des envieux. Héla ! Pour contenter cette aimable inhumaine Je me rendis par tout un grand objet de haine ; Selon ses passions, qui me furent des lois, J'attaquai, je vainquis, des peuples et des Rois. Elle me voulut voir au milieu des tempêtes, Elle me demanda mille et mille conquêtes, Et j'eus bien moins de peine à montrer des effets Qu'il ne lui fut aisé de former des souhaits. Mais en ce triste jour sa haine me fait croire, Qu'elle voulut ma mort bien plutôt que ma gloire, Qu'elle aima les dangers où je pouvais périr, Et qu'enfin pour lui plaire, il y fallait mourir. Où veux-tu donc que j'aille ? Où j'ai porté la guerre ? Où mon bras a passé de même qu'un tonnerre ? Et ruiné des Rois qui pourraient aujourd'hui Donner à ma fortune un favorable appui ? Ainsi sans y penser de moi-même adversaire, En me rendant vainqueur j'aidais à me défaire, Je ruinais ma force en ceux que j'attaquais, Et m'étais plus cruel qu'à ceux que je vainquais. Ô d'un sort inouï prodigieux exemple, Qu'avec étonnement en moi seul je contemple ! Pour avoir trop avant mes triomphes portés, Pour avoir autrefois trop d'États surmontés, Je manque d'un État, je manque d'une ville Qui puisse en mon malheur, me prêter un asile ; Enfin par un désastre à moi seul destiné Pour avoir trop vaincu, je suis infortuné.

SCÈNE IV. Le Roi avec Lydie, Alcire, Callisthène.

SCÈNE V. Alcionée, Le Roi.

ALCIONÉE

Ce n'est plus cet amour, qui me rendit coupable, Qui fait voir à vos pieds un sujet misérable. Je ne viens plus ici vous demander un prix Pour qui tout l'Univers me serait à mépris ; Mais comparant mon crime avec votre justice, Je viens prêt à mourir, demander un supplice ; Plus juste en mes malheurs, qu'en ma prospérité Je viens vous demander ce que j'ai mérité.

Il se tourne vers Lydie.

Hélas ! Plus je contemple un bien si désirable, Plus ma témérité me semble punissable. Non, non, je ne viens plus sans respect et sans yeux Demander pour mon prix, ce qui n'est dû qu'aux Dieux ; J'en laisse l'espérance à ces Dieux de la Terre Qui se serve du Sceptre ainsi que d'un Tonnerre, Et serai trop content de pouvoir adorer Ce que de plus heureux auront droit d'espérer. Je confesse pourtant que cet amour extrême Plus fort que ma raison, vivra plus que moi-même, Ou que le désespoir venant à mon secours Ne l'éteindra jamais qu'il n'éteigne mes jours. Ce n'est pas que j'espère, hélas ! L'amour me reste Pour être dans mon coeur, un vautour, une peste ; Ne condamnez plus ce feu prodigieux Qui m'élevait de Terre, et me portait aux Cieux, Pour le moins en ce point il se rend légitime Qu'il fait mon châtiment, comme il a fait mon crime, Il fait ce qu'il vous plaît, il ne m'est demeuré Qu'afin de me punir d'avoir trop espéré. Mais puisque du destin la fatale ordonnance Vous fait si justement détester ma présence, Puisque enfin mes regards à regret supportés, Mêlent de l'amertume à vos félicités, Souffrez que désormais l'infortune m'accable, Que mon éloignement vous ôte un misérable, Et que pour mon supplice, ou bien pour mon repos Un sépulcre étranger puisse couvrir mes os : En l'état où je suis, coupable, et téméraire, C'est la seule action par qui je crois vous plaire. Mais bien que de mon sort l'implacable courroux M'enlève de vos yeux, et m'arrache de vous, Sire, ne pensez pas que cette violence Puisse aussi m'arracher de votre obéissance, Ce me doit être un bien dans mon adversité, Que de vous conserver de la fidélité. Que si mes premiers jours pleins de haine et d'envie Peuvent faire douter du reste de ma vie ; Que si les actions qui partirent de moi Impriment dans votre âme un soupçon de ma foi, Sire, n'écoutez point la demande importune Que vous fait aujourd'hui ma dernière infortune ; Mais armez contre moi votre juste rigueur, Frappez jusqu'à la mort ce misérable coeur, Faites choir dessus moi ces mortelles tempêtes Que les Rois font tomber sur les coupables têtes, Je serai satisfait des rigueurs de mon sort, Si j'obtiens mon départ, ou si j'obtiens ma mort.

SCÈNE VI.

ALCIONÉE seul

Allons, fuyons, et sortons de ces lieux Où trop cruellement me poursuivent les Cieux : Mais hélas ! Si le Ciel me déclare la guerre, S'il destine ma tête aux coups de son Tonnerre, Hélas ! Pour éviter de si rudes combats, En quels endroits irai-je où le Ciel ne soit pas ? Que résoudrai-je donc ? Je suivrai cette envie, Je fuirai ; mais enfin ce sera de la vie, Et je saurai passer avec un noble effort Des prisons de l'Amour, aux prisons de la Mort. Accablé des ennuis où le Ciel me destine Je ne puis me sauver que dessous ma ruine, Et puisqu'il faut me perdre, et périr à mon tour, Il faut laisser la vie où j'ai trouvé l'Amour. Cette affreuse Déesse en meurtres si féconde, Que tout le monde fuit, et qui suit tout le monde, La Mort qui tant de fois m'attaqua vainement Est enfin mon secours et mon soulagement. Ha ! Que son trait fatal, qu'un coup de sa puissance N'a-t-il à ses fureurs immolé mon enfance ? Pourquoi fallait-il naître et que de mon berceau Le destin, qui me perd, n'a-t-il fait mon tombeau ? Je n'eusse point acquis cette éclatante gloire Que donne la vertu, que donne la victoire ; Je n'eusse été ni craint, ni grand, ni renommé, Mais aussi, mais aussi je n'eusse point aimé. Que sert ce grand renom, quand l'âme infortunée Par mille déplaisirs en Triomphe est menée ? Ha ! Que n'ai-je péri quand de trompeurs attraits Semblaient à mon Amour faire espérer la paix ? Hélas ! Pour éprouver la fortune meilleure Je devais triompher et périr à même heure, Au moins j'eusse péri, redoutable, estimé, Et bienheureux enfin de croire d'être aimé. Mais le sort, mais le Ciel, mais l'amour qui m'outrage M'empêcha de périr pour périr davantage ; Péris donc misérable, et qu'une affreuse mort Contente enfin l'Amour, le Ciel, et le Sort.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Dioclée, Lydie.

SCÈNE II. Lydie, Alcire.

SCÈNE III. Lydie, Dioclée.

LYDIE

Te faut-il découvrir mes secrets sentiments ? Ou te faut-il plutôt découvrir mes tourments ? Te montrerai-je encor, non, non : mais il n'importe, Vois si l'honneur est fort, vois si l'Amour est forte, Et combien l'on doit plaindre un misérable coeur Sur qui ces deux Tyrans exercent leur rigueur. J'aimai, tu le sais bien, j'aimai ce misérable, Devant que son Amour ne le rendit coupable, Et je dois confesser que j'ai pu me trahir Puisque après ses forfaits je n'ai pu le haïr. Vois, me disait l'Amour, que sa fureur extrême Est moins une fureur qu'une preuve qu'il t'aime. Mais, me disait l'honneur, considère son sang, Et lui compare enfin ta naissance et ton rang, Monte dessus ton trône, et vois la populace Peut-être y verras-tu la source de sa Race. Mais (me disait l'Amour, ce Dieu doux et charmant Que j'écoutais toujours plus favorablement) S'il n'est d'un sang Royal il est bien manifeste Qu'étant né vertueux, il est d'un sang céleste, Et que son grand courage éprouvé tant de fois Vaut bien cette grandeur qui fait régner les Rois. Ainsi par deux Tyrans mon âme poursuivie Leur cédait tour à tour ma franchise et ma vie ; Ainsi j'étais esclave et d'eux, et des ennuis, Et maintenant encor je ne sais qui je suis. Enfin l'honneur plus fort que ma première flamme Après mille combats commande dans mon Âme : Enfin il est le Maître, et c'est lui seulement Qui s'oppose à l'espoir d'un misérable Amant. C'est lui qui me fait voir que l'Amour est ma honte, C'est lui qui me combat, c'est lui qui me surmonte, Et qui m'impose encor cette fatale Loi. Ou de n'aimer jamais, ou de n'aimer qu'un Roi. Ainsi pour témoigner qu'une amitié trop basse Ne m'a point fait trahir la grandeur de ma race, Par les feintes rigueurs d'un mépris généreux, Je porte au désespoir un Amant malheureux, Je le perds, je le gêne, et me gêne moi-même, J'ai honte de l'aimer, et cependant je l'aime : Et quand je l'ai privé de l'espoir de ses biens, Aussitôt j'ai senti que je m'ôtais les miens. Vaine et fière grandeur, pour te rendre justice, Faut-il que je travaille à mon propre supplice.

SCÈNE IV. Dioclée, Lydie, Théoxène.

THÉOXÈNE

J'ai vu.

SCÈNE DERNIÈRE. Alcionée, Lydie.

LYDIE

Non, non.

1 686 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica