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un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Argenis et Poliarque ou Théocrine

Pierre Du Ryer· créée en 1630· 5 actes· 1 824 vers· 17 personnages

Représenté pour la première fois en 1630.

Personnages

  • LICOGENE, prince de Sicile amoureux d'Argenis
  • OLOODEME, ami de Licogène
  • ERISTENE, ami de Licogène
  • POLIARQUE, roi de France, amoureux d'Argenis
  • GELANORE, son confident
  • MELEANDRE, roi de Sicile
  • EURIMEDE, conseiller d'État
  • SELENICE, gouvernante d'Argenis
  • ARGENIS, infante de Sicile
  • FLORICE, damoiselle d'Argenis
  • TIMONIDE, gentilhomme sicilien
  • MENOCRITE, capitaine de Licogène
  • ANAXIMANDRE, son neveu
  • SACRIFICATEUR
  • Première troupe des soldats, de Licogène
  • Seconde troupe des soldats, de Licogène
  • Soldats de Méléandre
EPISTRE

À MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR DE LA CHASTRE CONSEILLER du Roi en ses conseils d'État et privé, Chevalier des Ordres de sa Majesté, Capitaine de cent hommes d'armes de ses Ordonnances, et premier Maréchal de France.

MONSEIGNEUR,

Si je voulais croire le Respect, et considérer que je ne suis pas au nombre de ceux de qui les belles qualités forcent doucement les inclinations des hommes, et qui n'ont qu'à se faire voir une fois pour être desirés de tout le monde ; Je serais contraint d'avouer, que j'ai beaucoup de témérité, et que je trouve bien peu de mérite dans cét ouvrage pour en attendre de vous un favorable jugement ; Mais il ne m'importe pas d'être appellé téméraire, pourvu que l'on sache que vos commandements excusent ma témérité, et qu'il est impossible de les recevoir, sans concevoir en même temps une bonne opinion de soi-même. Les plus humbles en deviendraient justement orgueilleux, et le désir de faire quelque chose, qui peut obtenir l'honneur de votre approbation, leur ferait entreprendre même ce qui serait impossible. Aussi vos opinions sont si bonnes, qu'elles donnent de l'estime à tout ce que vous approuvés, et vos jugements sont si sains, que l'on est obligé de les croire, non pas comme ces Oracles toujours douteux en leurs réponses, mais comme une chose aussi certaine que la verité.

Je ne vous offre donc pas les fruits de mon étude, mais les effets de vos commandements, qui me font douter si Poliarque fut autrefois plus content de voir son Argenis, que je le suis maintenant, après que ma faiblesse s'est efforcée de vous obéir.

Je sais bien que dans la grandeur des Princes que j'ose vous présenter vous ne trouverez rien qui soit digne de la vôtre ; mais si les hommes n'eussent offert aux Dieux, que ce qui était égal à leur divinité, un trop grand respect les eût sans doubte rendus méconnaissants et criminels. Cela seulement me fait espérer que vous receures ce petit présent, et que comme le Soleil regarde d'un même oeil l'effroi des déserts ; et la magnificence des palais et des villes, vous verrez cet ouvrage de la façon que l'on voit ordinairement les meilleurs. C'est la même Argenis, mais un peu plus jeune, que vous ne la vîtes alors que ses passions, et ses beautés naturelles tirèrent de vous un jugement, dont elle fait beaucoup plus d'état que de sa Couronne, et de la constante amitié de Poliarque. Elle s'assure que si vous la prenez en votre protection, il n'y a point d'aventures, ni de traverses qui puissent ébranler son courage, et qu'elle se trouvera aussi heureuse dans ses peines, que je suis glorieux de me pouvoir dire,

MONSEIGNEUR, Votre très humble, et très obéissant serviteur

DU RYER.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Licogène, Oloodeme, Eristene.

SCÈNE II. Poliarque, Gelanore.

SCÈNE III. Meleandre, Eurimede, Oloodeme, Eristene.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Silenisse, Argenis, Flocice.

SELENISSE, suivie d'une des Damoiselles d'Argenis

Vous qui marchez toujours au dessus du soleil, Qui jouissez d'un bien sans fin et sans pareil, Protecteurs immortels des sceptres de la terre Grands Dieux qui conduisés, et la paix, et la guerre, Faîtes que mon devoir obligé par la loi Gouverne heureusement l'héritier d'un roi, Répandez vos faveurs sur cette forteresse Où la nécessité retient une princesse, Fermez cette demeure aux malheureux desseins, Pernicieux enfants des courages malsains, Soyez notre soutien, et que nos sacrifices Rendent à nos désirs vos puissances propices. Et nous mépriserons l'attaque des ennuis Alors que nous aurons de si fermes appuis. Hélas ! que la grandeur si souvent poursuivie A de contraires lois au repos de la vie, Que les malheurs sont longs, que les plaisirs sont cours Dans l'orgueilleux séjour de nos royales cours. Et qu'à notre bonheur les vanités funestes Dans les coeurs aveuglés sont de cruelles pestes : Mais vous voulez montrer, influences des cieux, Qu'en cela les mortels sont différents des Dieux, Et que la liberté que la nature donne S'évanouit souvent auprès de la couronne. La princesse Argenis ne l'y conserve pas Bien qu'elle ait dans son sort rencontré tant d'appas, Sa naissance royale est le sujet unique Qui lui fait éprouver sa grandeur tyrannique, Et qui la renfermée en un lieu si fatal Aux injustes amours d'un prince trop brutal, Ici son coeur est franc de toute inquiétude Les hommes n'entrent point en cette solitude, Et même on défendrait au soleil d'y venir S'il n'amenait le jour pour nous entretenir, C'est ici qu'Argenis éprouve des délices Que la même innocence exempte de malices, Tout le temps qu'elle emploie est si bien limité Qu'elle ne connaît rien de sa captivité ; Mille jeux différents, et changés à toute heure Défendent aux ennuis de voir cette demeure, Quelquefois l'arc en main en ces lieux raccourcis, On envoie des traits au devant des soucis, Ou bien selon les pas d'une juste cadence, On fait tourner le temps avec elle à la danse, Ainsi le jour se passe, et l'abord du sommeil Succède à l'entretien que donnait le soleil, Et sans nous enquérir, si dedans les campagnes ; Mais voici la princesse avec ses compagnes, À quoi donnerez vous le reste de ce jour, Déjà fort éloigné du milieu de son tour.

SCÈNE II. Poliarque, Gelanore, arrivés en Sicile.

POLIARQUE

À quel Dieu favorable enverrai-je la plainte Qu'arrache à mon esprit une amoureuse atteinte, Hélas ! que ma tristesse a des efforts puissants Dans la diversité des peines que je sens, Mon mal trop violent ne se peut plus contraindre Et je ne trouve plus de plaisir qu'à me plaindre, J'implore le trépas afin de me guérir Mais j'en sens les douleurs et je n'en puis mourir, Je ne sais maintenant si je suis en Sicile. Ou sur les flots émus d'une mer indocile, Tant mon coeur agité de soins impérieux Voit naître dans mes sens d'orages furieux. Que profite à l'amour d'avoir prêté ses ailes Au vaisseau qui portait mes flammes immortelles ? Que sert à mes désirs d'avoir passé ces flots Qui ne laissent jamais d'espoir aux matelots, Où des Vents éternels murmurent avec l'onde De la perte du ciel, et de celle du monde, Où le bruit fait juger, lorsque nous y flottons, Que Neptune y punit les rebelles Tritons, Que me sert tout cela, si le sort en colère Me refuse l'aspect des beautés que j'espère ? S'il cache mon soleil, et n'offre que des nuits À l'excès importun de mes profonds ennuis. Que me sert que la mer ne m'ait point fait de guerre Si l'orage me perd aujourd'hui sur la terre ? Fortune impitoyable aux voeux de mon amour, Ne verrai-je jamais tes faveurs de retour ? N'assembleras-tu point ton bonheur à la flamme, Qu'un généreux dessein entretient dans mon âme ? Serai-je devant toi le but des déplaisirs, Qui combattent sans fin mes plus justes désirs ? Mais mon amour attaque une aveugle déesse Qui ne m'entend pas mieux, qu'elle voit ma tristesse ; Et lorsque je me plains, que pour me mettre en paix La fortune et l'amour ne se trouvent jamais, La raison attentive à ma seule pensée Prend le soin de répondre à mon âme blessée, Que deux aveugles nés en se cherchant toujours Se trouvent rarement pour joindre leurs secours. Bel objet tout divin, que mon esprit contemple À qui mon coeur captif sert d'autel et de temple, Admirable beauté tu peux donc sans nous voir Pousser dedans nos coeurs les traits de ton pouvoir, C'est ainsi que sans voir, les veines de la terre, Le Soleil y produit les trésors qu'elle enserre, Mais il y produit l'or, et toi sans tes regards Tu produits dans mon coeur des fers de toutes parts. À quoi tient maintenant que ma force assouvie N'arrache à Licogène, et l'amour, et la vie, Et qu'un coup généreux n'immole à mes fureurs Cet infâme sujet de toutes mes erreurs ? Et qu'enfin quelque effet n'oblige cet empire À me récompenser du bien que je désire ? Mais n'ai-je pas encor résolu ce dessein Que la même raison me met dedans le sein ? Suis-je encore à douter d'en faire une victime Dessus les noirs autels d'une mort légitime ? C'est un point arrêté ce tyran abattu, Tirera de prison la grâce et la vertu. Et dedans peu de temps Argenis dégagée Rendra par son aspect ma peine soulagée.

SCÈNE III. Licogene, Oloodeme, Eristene.

LICOGENE

Endurer cet affront, et montrer un courage Insensible aux efforts, que nous livre l'outrage, Ce n'est pas mériter que le flambeau des cieux Communique le jour plus longtemps à nos yeux, Quiconque ne sait pas se venger des injures Doit être le jouet des traverses plus dures, Il doit être le but des traits plus rigoureux Que le destin emploie à faire un malheureux, Si même le dessein de se venger console, Que peut faire l'effet, qui suit notre parole, Alors qu'on est réduit dans ces extrémités La vengeance est le miel des esprits irrités, Et la raison n'est rien qu'une excuse importune De qui la lâcheté déguise sa fortune, Voyez chers compagnons, qu'enfanta la valeur Si je suis combattu d'une juste douleur ? Si mon esprit touché d'un refus si visible Doit demeurer oisif et se rendre insensible ? Et s'il doit repousser, en épargnant ma main Cet injuste mépris par un autre dédain ? Avoir fait enfermer une beauté si rare Traiter avec moi, comme avec un barbare, Ne reconnaître point mon service et mes veux ! Douter de mes transports être froid à mes feux ! Et craindre mon amour ainsi qu'une furie ? Ha mon âme se donne à la forcenerie ; Je dépite j'enrage, et l'amour offensé Demande à se venger de ce père insensé, Si dedans peu de temps quelque effet ne l'accorde, Sa torche allumera celle de la discorde, Et le seul désespoir, dont je suis prévenu, Armera cet amour qui paraissait tout nu. Mais pourquoi différer je veux sans plus attendre Découvrir ce brasier devant qu'il soit en cendre, Un dessein hasardeux trop longtemps digéré Perd bien de sa vigueur lorsqu'il est différé, Et les premiers transports, qui se servent d'amorce, Sont toujours assurés d'une plus vive force. Il est temps désormais de punir ce mépris Dont le ressentiment allume mes esprits, Et qu'un effet sanglant puisse partout apprendre Ce que mes passions voulurent entreprendre. Ne me détournez point du plaisir où je cours, Maintenant ma raison est sourde à vos discours, Et la vertu m'apprend que jamais le courage N'endura que l'honneur soit sujet à l'outrage.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Poliarque en fille , Gelanore, Selenisse.

POLIARQUE

Adorons ce beau jour qui tire Selenisse Des soins d'une prison à ceux du sacrifice, Et qui me fera voir un soleil animé Qui me brûlant toujours ne m'a pas consommé. Toi qui suis dès longtemps mon destin tout de flamme Unique avec l'amour confident de mon âme, Ne sois pas étonné de voir ce changement, Que la fidélité nous permet aisément. Depuis le premier jour que les attraits des belles Donnèrent à l'amour, du pouvoir et des ailes, Depuis que cet aveugle, auteur de nos tourments, Se baigne dans les pleurs que versent les amants, Et depuis que ses traits domptèrent toutes choses Sa force a bien fait voir d'autres métamorphoses. Les Dieux assujettis montrèrent autrefois Qu'ils n'ont point de pouvoir qui ne cède à ses lois, À l'ombre de ses traits leur grandeur s'humilie, Leur gloire s'affaiblit, et leur raison se lie, Et l'amour qui les rend sensibles à ses maux, En a formé de l'or, et fait des animaux : S'il change donc les Dieux au feu qui les consomme, Vois sans étonnement le changement d'un homme, Et confesse hardiment, que ce maître des dieux, De lourd qu'était l'esprit le rend ingénieux, C'est lui qui me fournit un habit de la sorte Qui fait ressusciter mon espérance morte, Qui donne de la force à mes voeux languissants, Et promet une trêve aux maux que je ressens. Je sais que maintenant tu te dis à toi-même Que mon aveuglement passe jusqu'à l'extrême, Alors qu'il fait choisir à mon affection Un habit si contraire à ma condition, Et tu crois que l'enfance, où l'Amour se veut rendre, L'empêche de juger quel habit il doit prendre : Mais comment voudrais-tu qu'il fut sans jugement, Puis qu'il sait l'arracher à tous également ? Les amours sont tout nus non seulement pour dire Qu'ils veulent que les coeurs soient nus en leur empire, Mais afin de montrer aux esprits curieux Qu'ils attendent l'habit qui les parera mieux. Si j'ai voulu loger dans mon coeur une fille, N'est-ce pas la raison que ma peine l'habille ? Ou bien que je témoigne à ses chastes beautés, À qui j'ai consacré toutes mes libertés, Que l'amitié nous rend par ses divines flammes Semblables aux objets qu'elle met en nos âmes, Ne t'imagine pas que l'amour m'ait séduit Un Dieu ne peut tromper celui-là qu'il conduit, Ne me remontre plus qu'une faiblesse infâme Se cache bien souvent dessous l'habit de femme, Mais apprends aujourd'hui de l'amoureuse loi, Qu'on habille la force en fille comme moi, Non, non, ne pense pas que le destin dérobe La force, et la vertu, lorsqu'on prend cette robe, Hercule en cet habit fit voir à la rigueur, Qu'il n'avait pas perdu sa première vigueur.

SELENISSE

Vous la voyez.

SCÈNE II. Licogene, Oloodeme, et ses amis .

LICOGENE

Amis votre conseil favorable à mon âme Diffère les effets des fureurs de ma flamme, Et mes justes transports reposent dans mes sens Pour se rendre à la fin plus forts et plus puissants, Semblables aux torrents, de qui l'onde forcée Se laisse captiver d'une fière chaussée, À dessein seulement que leurs flots courroucés Détruisent cet orgueil qui les avait pressés. Tous ces retardements, que je fais par contrainte, Ne passent point chez moi pour témoins d'une crainte, Celui qui suit l'honneur et le prend pour objet, Ne sort point par la peur d'un généreux projet : Et ses complots hardis, animés par la gloire Trouvent partout l'entrée au temple de mémoire. Ce feu sans cesse ardent, de qui je suis atteint, Lorsqu'il semble assoupi, n'est pas pourtant éteint, Il ressemble au soleil toujours plein de lumières, Bien que la nuit le cache à nos faibles paupières, Un brasier amoureux se nourrit dans mon sein, Des désirs d'accomplir un tragique dessein : Mais devant que d'ouvrir les portes de la guerre, Et d'éclater ici comme un autre tonnerre, Je désire hasarder quelque secret effort Sur le château qui tient mes amours et mon sort, Je veux qu'un bel effet suive mon espérance, Et ravir Argenis du sein de l'assurance : Déjà ma prévoyance en ce dessein nouveau A séduit des soldats qui gardent le château, Et déjà leur secours utile à mon courage Assure ma poursuite, et me donne un passage, Mais sachant que le roi visite ce séjour J'en attendrai du temps le désirable jour, Afin qu'un même coup favorable me donne, La Princesse Argenis, le sceptre, et la couronne, Voilà ce que l'amour et ma condition Ordonnent maintenant à mon ambition, Voilà de mes pensers le tableau nécessaire, Qui ne saurait souffrir l'aspect de son contraire, Et vouloir de mon coeur arracher ces complots, C'est vouloir empêcher que la mer ait des flots.

SCÈNE III. Meleandre, Poliarque, Selenisse, Eurimede.

Théocrine et Selenisse se retirent.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

LICOGENE, et ses confidents

Enfin selon mes voeux la fortune prospère A mis en même endroit Argenis et son père, Dont le mauvais destin le loge en ce château, Pour lui faire trouver son lit et son tombeau, Déjà les miens poussés d'un courage fidèle Escaladent les murs qui captivent ma belle, Et l'ombre complaisante à mes soins amoureux Couvre fidèlement mon dessein généreux, Toute chose consent à ma longue poursuite, Pour m'ôter des tourments où mon âme est réduite, L'univers engagé dans le sein de la nuit Respecte le silence et condamne le bruit, La lumière s'est fait un passage dans l'onde Pour aller visiter l'autre face du monde ; Les soldats endormis ont obligé leur sort Au paisible pouvoir du frère de la mort ; Et tous les immortels et les hommes sommeillent, Si ce ne sont les miens, que mes flammes réveillent, La Lune, dont l'aspect me serait ennemi, Caresse plus longtemps son amant endormi, Et prend quelque faveur de ce dormeur qu'elle aime, Cependant que ma peine en recherche de même, Toi dont les yeux brillants font couler dessus nous Et les biens, et les maux, et l'amer et le doux, Déesse ténébreuse, et mère du silence, Redouble ton ombrage à notre violence, Et cache tous les feux de ton noir vêtement, Celui de mon amour me suffit seulement, Pour trouver un soleil au travers de tes voiles, Nous n'avons pas besoin de petites étoiles, Puisque les moindres feux d'eux-mêmes se font voir Un soleil plus ardent aura bien ce pouvoir, Mais allons de ce pas sur la place assignée Attendre ce bonheur de notre destinée, J'espère que bientôt nos desseins réussis M'arracheront du coeur les soins et les soucis.

SCÈNE II. Poliarque, Argenis, et ses filles, Selenisse, première troupe des soldats de Licogène.

POLIARQUE, seul déguisé en fille dans le château

Agréable prison, qui tiens dans ton espace Le plus parfait objet, où respire la grâce, Où les perfections animent les trésors Que prodigua le ciel à former un beau corps, Que tes liens sont doux, que tes chaînes sont belles Et propres à dompter les âmes plus rebelles, Quant je vois tant d'attraits et de feux glorieux Sur un même visage et dans les mêmes yeux, Et sentant les effets de leur flamme divine Dans ce ravissement mon esprit s'imagine, Qu'une éternelle nuit doit couvrir l'horizon, Puisque ce lieu retient le Soleil en prison, La Nature a rendu cette place si forte, Pour garder le plus beau des trésors qu'elle porte C'est ici que l'Amour déchu de tous ses droits Se trouve enfin captif dessous ses propres lois, Je le vois dans les yeux de celle qui m'enflamme Qui tâche à se loger et vivre dans son âme, Et toujours je l'entends qui me dit en ce lieu Que je suis trop hardi d'être rival d'un dieu, Et qu'étant né mortel le transport qui me presse Me rend coupable et fou d'aimer une déesse ; Mais s'il croit en cela, que je sois insensé, Que peuvent ses raisons sur un esprit blessé ? N'est-il pas comme moi dans la mélancolie D'être si raisonnable avec ma folie. Non non, c'est sans sujet, qu'un soupçon envieux Me fait ainsi parler du plus puissant des dieux, Hé ? quoi pensers ingrats, n'avez vous peu connaître Qu'il est le seul auteur du bien que je vois naître ? Et qu'il est seulement dans les yeux d'Argenis Pour disposer son âme à mes feux infinis, Déjà de beaux effets m'assurent qu'il s'emploie À mettre ici d'accord ma fortune, et la joie, L'amitié d'Argenis flatte déjà mes sens De l'espoir de guérir des maux que je ressens, Tous les plus grands plaisirs, que le ciel lui destine, Lui semblent imparfaits sans avoir Theocrine, Elle me dit souvent sans malice et sans fard, Qu'elle craint plus la mort, que mon triste départ Que je suis de ses maux le souverain remède Que je suis tout son coeur, qu'enfin je le possède, Et que puisque le sort me fait présent du sien, Pour vivre heureusement il lui faudrait le mien, Vivez donc sans ennui, beau sujet de ma flamme, Puisque vous possédez et mon coeur et mon âme, Ainsi l'amour tarit les ruisseaux de mes pleurs, Et présente à mes voeux son carquois plein de fleurs, Mais que me servira ma poursuite amoureuse, Si l'on ne m'aime ici, qu'en fille malheureuse.

PREMIÈRE TROUPE DES SOLDATS DE LICOGÈNE

Madame vous viendrez.

Il arrache une épée au premier qui se présente.

SCÈNE III. Meleandre, seconde troupes des soldats de Licogène, Poliarque.

SECONDE TROUPE DES SOLDATS DE LICOGÈNE

Une fille ne peut nous vaincre par ses charmes.

SCÈNE IV. Poliarque, Argenis, Selenisse, Meleandre.

POLIARQUE

Princesse il n'est plus temps de contraindre l'Amour, Dessous ce vêtement qui le cachait au jour, Enfin il ne faut plus se feindre de la sorte, Ou le sexe dément cet habit que je porte, Non, je ne suis pas fille, et des faits si puissants Ont peut-être déjà désabusé vos sens, Au moins il ne se peut qu'une telle victoire Ne fasse voir au roi ce que vous devez croire, Et que ses yeux témoins des maux que je domptais, Me prennent plus longtemps pour celle que j'étais ? Craignant donc que l'effroi d'une telle tempête, Ait réservé son foudre à tomber sur ma tête, Madame je vous quitte, et vous laisse la foi Et le coeur amoureux d'un esclave, et d'un roi, Esclave des beautés que vos vertus méritent, Et roi de ce pays où les français habitent, Mais devant que le ciel m'éloigne de vos yeux, Pardonnez à l'amour qui me mit en ces lieux, Mon crime est un effet de sa haute puissance, Que les dieux ont commis sous son obéissance ; C'est plutôt un effet de vos attraits vainqueurs, De qui l'amour se sert à surprendre les coeurs, Pouvez-vous donc blâmer l'apparence d'un crime, Dont vous avez été la cause légitime. Mon nom est Poliarque, et mes plus grands plaisirs, Consistent maintenant à suivre vos désirs, Tous vos commandements, après qui je soupire, Me seront bien plus chers que les droits d'un empire : Voulez-vous que je meure, et que ce bras content Qui vous vient de sauver me perde au même instant ? Voulez-vous que ce fer, Amour, et mon courage Vous montrent sur mon coeur votre céleste image ? Suis-je enfin criminel, et ma témérité Aurait-elle offensé votre divinité ? Parlez, parlez, Déesse, ou si j'en suis indigne, Permettez à vos yeux de m'en donner un signe, Et lors j'aurai la gloire en me donnant la mort, D'avoir puni celui qui vous a fait du tort.

SCÈNE V.

LICOGENE accompagné des siens

Infâmes, ce château ne reçut de vos armes Qu'une légère atteinte et de faibles alarmes La même lâcheté compagne de vos pas Étonna vos esprits de la peur du trépas : Suffisait-il d'avoir dans votre âme parjure Le désir de venger mon amour d'une injure ? Ha ! vous deviez porter d'un courage inhumain La vengeance dans l'âme et ses effets en main : Mais vous ne voulez pas cruelles destinées Qu'un bonheur si soudain se mêle à mes années, Qu'après tant de soucis les plaisirs que j'attends Succèdent au malheur qui me suit de tout temps. Et qu'à la fin mon coeur que votre rage éprouve Rencontre dans la nuit le repos qu'on y trouve, Vous pouvez bien tromper mes amoureux désirs Vous pouvez en naissant étouffer mes plaisirs, Mais malgré vos rigueurs et leurs vives atteintes Qui me donnent toujours quelques nouvelles plaintes, Ce bien me restera sous le fait de vos coups Que j'aurai vu sans peur votre injuste courroux Puisqu'un secret assaut inutile à ma peine A rendu de tout point mon espérance vaine, Ma force et mon dessein paraîtront à leur tour Non pas dedans la nuit, mais en face du jour Les armes et les soins de notre diligence, Soûleront mes désirs du fruit de la vengeance Je graverai partout l'image de l'horreur On verra tout brûler des feux de ma fureur, Et leur moindre étincelle en ces guerres civiles Consommera bientôt des peuples et des villes Les champs où les épis remplissaient les sillons, Ne seront plus foulés que de mes bataillons, Les bois seront honteux d'avoir moins de feuillage Que j'aurai d'assassins animés au carnage. La licence partout agréable aux soldats. En fera des lions dessous mes étendards. Nous pousserons en l'air des traits en si grand nombre, Que malgré le soleil, nous combattrons à l'ombre ; Et les dieux, que nos dards sembleront provoquer Croiront une autre fois qu'on les veuille attaquer, Je veux que sous le faît de tant d'hommes de guerre L'on entende gémir la masse de la terre, Je veux qu'au lieu de fleurs ces prés saient tapissés Des éclats tous sanglants d'ossements fracassés, Que le sang ennemi lave toutes ces pleines, Qu'il les fasse rougir jusque dedans leurs veines, Et qu'en fin ma victoire en me tirant des fers Contente mon désir, la mort, et les enfers.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Poliarque, Gelanore.

POLIARQUE

Considère combien l'audace est nécessaire Aux desseins hasardeux d'une amour volontaire, Et reconnais qu'elle est le meilleur instrument Qui fasse réussir les désirs d'un amant, Elle met mon espoir au sommet de la gloire, Elle me met en main une riche victoire, Et promet à mes feux justement infinis Le trésor de beautés que possède Argenis, Si l'Amour n'est conduit par l'audace animée Les effets de son feu ne sont rien que fumée, Et ses plus grands projets sont des traits sans archer Qui ne peuvent jamais d'eux-mêmes se lâcher, Ou bien disons plutôt qu'ils ressemblent sans elle Aux oiseaux enfermés à qui l'on coupe l'aile, Regarde maintenant ce que peut sa vertu Regarde sous mes pieds le danger abattu, Et qu'après les ennuis d'une attente importune La bonne occasion a flatté ma fortune, J'éprouve plus content que le bien qui me suit Pour se montrer au jour est sorti de la nuit, Ainsi que le soleil dont la clarté naissante Promet de réjouir la terre languissante, Depuis l'heureux moment que mon bras satisfait Rendit à ma princesse un service parfait, Tu sais bien que le roi sans m'avoir peu connaître M'a reçu dans sa cour où l'on m'a vu paraître, Où le temps favorable à mon intention M'a donné le bonheur de son affection. Ses faveurs me font dire, au rang qu'il me destine Qu'il me donne le prix qu'il doit à Theocrine, Et déjà mon destin m'a fait naître en ces lieux Bien peu de vrais amis, et beaucoup d'envieux, Mais les grandes faveurs, qui suivent notre vie, Ne peuvent refuser la naissance à l'envie ; C'est là que la fureur d'un désir impuissant Entretient les soucis de son teint palissant, Honteuse de savoir que sa triste naissance Dépend de la vertu non pas de sa puissance, Elle ronge son coeur et le veut déchirer Pour ce que c'est lui seul, qui la fait respirer, Si bien qu'en m'assurant contre son artifice, Qui peuple l'Univers d'outrage et de malice, Je n'ai plus désormais qu'à conserver les biens Que la bonne fortune attache à mes liens.

SCÈNE II. Melandre, Eurimede, Poliarque.

SCÈNE III. Sacrificateur, Argenis, Meleandre, Poliarque, Timonide.

ARGENIS se tournant vers Poliarque

STANCES.

Toi dont le bras victorieux Détourna les traits de l'envie, De qui le dessein furieux, Nous fit douter de notre vie ; Déesse, à qui les immortels Étonnés de cette victoire Doivent céder tous les autels, Que l'on a vouez à leur gloire, Regarde en cet endroit mes plaisirs limités À captiver mes soins dessous tes volontés. Depuis que le sort dépité Nous a dérobé ta présence, Je crois que le ciel irrité N'a plus pour moi de complaisance, Mes yeux ne voient que des nuits, Ma bouche est ouverte à la plainte, La triste image des ennuis À toute heure augmente ma crainte, Qui ne craindrait aussi la fortune et ses coups, Puisque les immortels ne sont plus avec nous ? Je ne puis vivre sans te voir, (Déesse à qui je rends hommage) Aussi les lois de mon devoir, Me montrent toujours ton image, Ton agréable souvenir, Et tes adorables merveilles, Viennent sans cesse entretenir L'aimable souci de mes veilles, Tu demeures enfin, chère race des Dieux, Plus souvent dans mon coeur que non pas dans les Cieux. Je te donne de vrais encens, Et mes paroles sans contrainte Ignorent ces douteux accents, Qui sortent toujours de la feinte, Mes voeux, mes soupirs, et mes yeux Te portent mon coeur invincible, Et bien que le plaisir des dieux Ait rendu notre âme invisible, Bel astre qui conduit le bonheur de mes jours, La mienne se fait voir dans ce juste discours. Jette l'oeil sur nos déplaisirs, Romps l'appareil de nos supplices, Et donne enfin à nos désirs La jouissance des délices : Si j'ai tant mérité de toi, Montre à ce peuple qui soupire, Qu'après avoir sauvé son roi, Tu peux délivrer son empire, Et que l'humaine envie avec tout son fiel, Est partout impuissante où travaille le ciel.

SCÈNE IV. Licogene avec son armée, Poliarque avec son armée .

SCÈNE V. Licogene, Menocrite, Anaximandre.

LICOGENE

Injurieux sujets de mes peines diverses, Astres sanglants auteurs de toutes mes traverses, Qu'ai-je encore à souffrir devant que votre effort, M'arrache du pouvoir d'un misérable sort ? Cruels sans plus tarder de lâcher sur ma tête Les éclats plus mortels d'une rouge tempête. Mais je suis insensé d'appeler le trépas, D'où l'immortalité fait goûter ses appas. C'est dedans les enfers, que la Parque assouvie Aiguise le ciseau qui nous coupe la vie. C'est là parmi l'horreur de l'éternel oubli Qu'elle veut faire voir son séjour établi. Sortez donc de là-bas, homicide déesse, Qu'accompagnent toujours le deuil et la tristesse Et poussez dans mon coeur ces traits armés de fer, Qui dépeuplent le monde et remplissent l'enfer. Ne vous souvient-il plus que mes longues misères Obligèrent ma vie à vos traits plus sévères ? Quoi voulez-vous montrer en retardant vos coups, Que l'oubli de l'enfer a passé jusqu'à vous ? Avez-vous donc perdu l'agréable coutume D'adoucir les douleurs dont je sens l'amertume ? Me ferez-vous enfin désormais soupçonner Que le tombeau n'a plus de repos à donner. Fortune n'as-tu point quelque flèche de reste, Qui porte dans mon sein une mortelle peste ? Achève de me perdre, et pousse tant de traits, Que l'Esprit, et le corps succombent sous leur faits ; Ha je te parle en vain ; tu crains que les misères Perdent en me perdant le but de tes colères.

Il se tourne vers les siens.

Hélas rien que vos bras, ne m'offre du secours, La fortune, l'enfer, et les astres sont sourds, Vous qui malgré l'horreur d'un si sanglant orage M'avez jusques-ici voué votre courage, Si l'excès du malheur à qui je suis soumis, Vous a laissé le nom de fidèles amis, Montrez en aujourd'hui la preuve plus certaine En finissant mes jours pour abréger ma peine, Quoi vous me refusez bien, bien, ces propres bras, Meilleurs amis que vous, ne me refusent pas, Ô Cieux, enfers, rigueurs, et tout ce que l'envie Peut employer au monde à travailler ma vie, Vous pouvez m'empêcher de vivre bienheureux, Mais non pas de mourir en homme généreux,

1 824 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica