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un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers· Tragicomédie

Clarigène

Pierre Du Ryer· créée en 1637, imprimée en 1639· 5 actes· 1 502 vers· 11 personnages

Représenté par la première fois en 1637.

Personnages

  • LICIDAS, Père de Céphise et ce Cléante
  • POLÉMON, Son ami
  • CÉLIE, Amante de Clarigène
  • CLÉONE, Nièce de Licidas
  • CLARIGÈNE, Amoureux de Célie
  • TÉLARISTE, Frère de Célie et ami de Clarigène
  • CLÉANTE, Fils de Licidas
  • CÉPHISE, Fille de Licidas
  • UN PAGE de Licidas
  • CLARIGÈNE, Ravisseur de Céphise
  • DICÉE, Juge au Sénat
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR LE DUC DE MERCOEUR

Lorsque j'ai commencé cet ouvrage, je ne me suis proposé pour la récompense de mon travail, que l'honneur et la gloire de le présenter à votre Grandeur. Il a paru sur les Théâtres avec assez d'applaudissements, et n'a pas diminué l'estime qu'un peu de bonne fortune m'a acquise. Mais je n'en étais pas encore content, puisqu'il n'était pas encore à vous, et je n'en aurai point de plus grande satisfaction que quand vous aurez fait paraître qu'il ne vous est pas désagréable. Il y a sans doute beaucoup de contentement à voir estimer ses productions, mais il y a des ravissements extrêmes à plaire aux personnes Illustres, et qui ne sont pas moins considérables par les lumières de leur esprit, que par l'éclat de leur condition. Ainsi, MONSEIGNEUR, je deviens déjà superbe par l'espérance que j'ai de vous plaire, et si je puis posséder ce glorieux avantage, il n'y aura point de grands desseins dont l'exécution me soit difficile. Ce sera alors que j'égalerai la force de mes Vers à la grandeur de vos actions, et que je saurai faire connaître, que le Poète est nécessaire au Prince, autant que le Prince est nécessaire au Poète. Je ferai voir aux autres siècles ce courage héroïque qui vous fait admirer au nôtre. Je vous représenterai dans ces dangers, où une généreuse ardeur, vous a tant de fois si honorablement précipité. Je vous ferai voir au milieu de nos ennemis, répandre leur sang, prodiguer le vôtre, et remporter autant de victoires que vous avez donné de coups d'épée. Votre gloire fera chérir mes Vers, et mes Vers feront adorer votre gloire. Je n'emprunterai point d'ornements étrangers, je vous rendrai semblable à ce que vous êtes, et je ferai partout confesser que vous n'honorez pas moins votre sang, que votre sang vous honore. Mais je m'emporte insensiblement dans la considération de tant de merveilles, et je prends un si grand plaisir à vous voir triompher, qu'il ne me souvient plus de vous présenter CLARIG7NE. Permettez donc, MONSEIGNEUR, que j'accomplisse mon dessein, et que si je ne fais rien encore pour le service de votre Grandeur, je puisse au moins me vanter d'avoir donné quelque chose à son divertissement. C'est,

MONSEIGNEUR,

DE VOTRE GRANDEUR,

Le très humble et très obéissant serviteur,

DU RYER.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Licidas, Polémon.

POLÉMON

Ô Dieux !

LICIDAS

Il voulut s'opposer à cet enlèvement, Et reconnut l'auteur d'un acte si barbare, Pour l'avoir autrefois connu dedans Mégare. Je le cherchai moi-même, et mon crédit est tel Qu'on l'aurait rencontré si c'était un mortel ; Ce nom de Clarigène inconnu par lui-même, Est aujourd'hui connu par mon malheur extrême, Et quelque obscurité qui nous couvre ce nom, Le seul bruit que j'en fais lui donne du Renom. Cependant c'est en vain que ma colère éclate, En vain pour mes enfants l'espérance me flatte, Ce fils infortuné trop prompt à me venger, Languit sans doute aux fers d'un barbare étranger, Et cet autre malheur se joint à sa misère, Qu'il voit servir sa soeur aux plaisirs d'un Corsaire. Ha c'est là des ennuis que je souffre pour eux Et le moins consolable, et le plus rigoureux. Je perdis une fille aussi chaste qu'aimée, Et ne puis la trouver que fille diffamée. Ô sort, qui de ses jours as l'éclat obscurci Sera-ce la trouver que la trouver ainsi ? Hélas ! Je la demande, et la plains à toute heure, En Père je la cherche, en père je la pleure, Et lorsque son malheur me laisse un peu rêver, Tout père que je suis, je crains de la trouver. Que le Ciel rendra-t-il à ma triste famille S'il lui rend sans l'honneur ma misérable fille ! Ô fille, ô faible bien sans pareil en ce point, Que même en le trouvant je ne m'allège point ! Que l'on perde un ami, son retour a des charmes, Qui peuvent mettre à sec un Océan de larmes ; Que l'on perde un trésor, il peut être rendu, Et revenir entier ainsi qu'il fut perdu ; Mais un Père qui pleure une fille enlevée N'en est pas consolée pour l'avoir retrouvée : L'honneur est dans un Rapt le dernier respecté, Et n'en revient jamais comme il fut emporté.

SCÈNE DEUXIÈME. Licidas, Célie, Polémon.

CÉLIE

On sortit de la ville, Chacun juge pour soi la conquête facile, On livre le combat, et de chaque côté, Le gain de la bataille est longtemps disputé. À la fin les Romains, ha jugez par mes larmes Des malheureux succès qui suivirent leurs armes ; Je ne vous dirai point quels furent les exploits, Par qui cette victoire honora les Gaulois. Mais pour vous dire tout, en ce jour lamentable, Rome, Rome perdit le titre d'indomptable. Ce bruit est dans la ville aussitôt répandu, Le Sénat est en deuil, le peuple est éperdu. La peur glisse partout, et semblable à la peste Par son propre venin croit et devient funeste ; On fuit, on quitte Rome, où l'on dût triompher, On l'abandonne au feu qu'on pouvait étouffer, Ou plutôt on eût dit en ce danger extrême Que Rome à son malheur fuyait de Rome même. Là puisqu'un père même engagea mon serment, Je dirai sans rougir que j'avais un amant, Et qu'un parfait bonheur eût été mon partage, Si la gloire de Rome eût duré davantage. Comme ce noble coeur m'aimait parfaitement, Il ne craignait aussi que pour moi seulement. Dans ce commun désastre il propose à mon frère De chercher un rempart contre tant de misère, Et de nous retirer chez les Lipariens, Où le sort laissait des amis et des biens : Ainsi mon frère et lui seuls de cette partie, Entre mille dangers me mènent dans Ostie, Là sans nous amuser nous prenons un vaisseau, Et nous nous exposons à la merci de l'eau, Où tant que le permis cet élément barbare, Nous tînmes sans péril la route de Lipare. Mais nous voguons en vain vers un climat plus doux, À l'exemple du Ciel la mer est contre nous, Incertains du salut, incertains du naufrage Le vent nous fit errer de rivage en rivage, Et cette mer n'a point de rochers ni d'écueils Dont le sort n'ait taché de faire nos cercueils. Ainsi durant neuf mois, sur le dos de Neptune, Nous a persécutés le Ciel ou la Fortune.

LICIDAS

Achevez.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Célie, Cléone.

SCÈNE DEUXIÈME. Célie, Page.

CÉLIE, seule

Que je trouve en tous lieux la fortune inhumaine ! J'ai fui de mon pays, où comme en des enfers, Tout était dans la flamme, ou bien dedans les fers, J'ai monté sur les eaux, où l'averse fortune, M'a cent fois en fureur représenté Neptune, Enfin j'ai craint partout les hommes ou le sort, Et tout ce que j'ai craint je le rencontre au port. Les plus affreux dangers ont épargné nos têtes, Et seulement le havre a pour nous des tempêtes : Ainsi par un malheur qui ne se peut changer, Le danger m'est un port, et le port un danger. Ô vous, dont la faveur est toujours salutaire, Dieux, quels voeux vous ferai-je, ou pourquoi dois-je en faire ? Ici loin d'espérance, ici loin de support, Je plains un malheureux, je redoute sa mort, Et voyant sans respect sa gloire poursuivie Je n'ose justes Dieux vous demander sa vie. Je le pleure perdu, par les flots enlevé, Et crains de le pleurer quand il sera trouvé. Regarde, cher amant, ce que ton sort me livre, Tu ne peux pour mon bien ni mourir ni revivre, Et je me vois réduite à ce point de malheurs, Que ta mort et ta vie ont pour moi des douleurs. Triste jeu du destin dont je suis poursuivie ! Je voudrais que ma mort pût défendre ta vie, Et comme si j'aidais au Démon qui te nuit, C'est moi qui te découvre au bras qui te poursuit, C'est moi qui te trahis, et si l'onde te cache, C'est moi pour ton malheur, c'est moi qui t'en arrache, Et qui m'instruit enfin par cet événement ; Qu'on peut aimer ensemble, et trahir un amant.

SCÈNE TROISIÈME. Télariste, Clarigène.

CLARIGÈNE

Hélas !

TÉLARISTE

Cherchons-la.

SCÈNE QUATRIÈME.

SCÈNE CINQUIÈME. Célie, Page, Clarigène.

CLARIGÈNE, voyant Célie

Mais que vois-je ! Est-ce vous ?

SCÈNE SIXIÈME. Licidas, Célie, Clarigène.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Clarigène, Célie.

CLARIGÈNE

N'importe.

SCÈNE DEUXIÈME.

SCÈNE TROISIÈME. Cléone, Célie.

SCÈNE QUATRIÈME. Cléone, Célie, Polémon.

CÉLIE

Ô plus cruel arrêt, que les feux et les eaux, Qui nous ont tant de fois présenté des tombeaux ! Hélas ! Si mon destin eût de la violence, C'est ici seulement que la rage commence. Tant de traitements soufferts, tant de peurs, tant ennuis, N'étaient que les chemins des troubles où je suis. Ce n'est donc pas assez, pour me consoler de peine, Que sur moi la fortune ait épuisé sa haine, Elle n'aurait donc plus de quoi me tourmenter Si je n'aidais moi-même à me persécuter. Que ferai-je, Cléone, en un mal incurable, En un mal si nouveau, qu'il paraît une fable, Et pour me délivrer d'un si funeste faix, Quel exemple suivrai-je où l'on n'en eût jamais ? Hélas ! Quoi que je fasse, et que je délibère, Si je veux un amant, il faut détruire un frère ; Et si fort le destin conspire à mon tourment, Que si je veux un frère, il faut perdre un amant. Ô Dieux inspirez-moi, si je suis misérable, Permettez pour le moins que je sois équitable. La nature et l'amour combattent dans mon coeur, Montrez-moi, justes Dieux, qui doit être vainqueur. Ha quelques grands assauts, que mon amour me livre La nature est ici la loi que je dois suivre, Et vouloir consulter en cette extrémité, Pour moi, pour une soeur est une impiété : Mais quelques justes lois que la nature fasse, Un amour aussi juste en même temps l'efface. Si le Ciel, si mon père, et mon consentement, Ainsi que mon époux me font suivre un amant, Dois-je moins respecter en pareille aventure Les noeuds que fait le Ciel, que ceux de la nature ? À qui ferai-je donc un plus doux traitement, Hélas ! L'un est mon frère et l'autre est mon amant ; Et de quelque côté que j'incline moi-même, Je ne saurais juger que contre ce que j'aime. Grande et nouvelle guerre, où dans un même coeur, Une amante aujourd'hui combat contre une soeur !

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Polémon, Licidas.

SCÈNE DEUXIÈME. Dicée, Célie, Clarigène, Télariste.

CLARIGÈNE

Ne cherche point ici cette inutile gloire, D'abuser un Sénat, et de te faire croire. Par l'illustre action dont tu charmes ces lieux, Le noble Télariste est assez glorieux ; Et pour me consoler des maux que l'on me livre, Cède à la vérité, cesse de te poursuivre, Par cet acte d'amour, dont tu t'es signalé, Le triste Clarigène est assez consolé. Donc pour d'autres combats réserve ton courage, Ne sois pas généreux à mon désavantage ; Veux-tu que ton ami fasse une lâcheté, Pour mieux faire éclater ta générosité ? Rendre pour me sauver ta perte inévitable, C'est rendre ton ami de ta perte coupable, Ainsi croyant m'ôter d'un injuste tourment, Tu me mets en état de souffrir justement ; Ainsi tu me fais voir par un Zèle invincible, Qu'un ami trop parfait est quelquefois nuisible, Ne te trahis donc plus pour me favoriser, Ne m'offre plus un bien que je dois refuser, Accepter à ton dam cette faveur insigne, C'est et d'elle et de toi me déclarer indigne, Et c'est par ce refus, que tu souffres de moi, Que je me puis montrer digne d'elle et de toi. Je ne puis profiter d'une injustice extrême, Qu'un ami généreux exerce sur lui-même ; Et tu ne peux enfin me donner du support, Qu'en me laissant aller où m'entraîne mon sort. Tu veux périr pour moi, mais hélas, considère, Pour être bon ami tu te rends mauvais frère. Laisseras-tu ta soeur contre toutes les lois ? Et peux-tu me donner un sang que tu lui dois ? Ne joins pas à ses maux cette peine nouvelle, De te voir pour autrui plus touché que pour elle ; Vois que l'abandonner est une cruauté, Qui passe et qui ternit ta générosité ; Rends-toi donc à ta soeur que son deuil te surmonte, En cette occasion l'on est vaincu sans honte ; Être frère insensible, être frère à demi, Efface justement la gloire d'être ami.

TÉLARISTE

C'est moi.

SCÈNE TROISIÈME. Licidas, Polémon.

SCÈNE QUATRIÈME. Licidas, Cléante.

CLÉANTE

Que le Ciel.

LICIDAS

Enfin.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Polémon, Licidas, Céphise, Cléone.

SCÈNE TROISIÈME. Céphise, Cléone.

SCÈNE TROISIÈME. Céphise, Célie, Cléone.

CÉLIE

Ne vous efforcez point de l'ôter de mon coeur, Il y vit en amant, il y règne en vainqueur, Et si je le défends contre votre colère, Je montre que je l'aime ; et non pas que j'espère. Je vous parle pour lui, je tâche à le sauver, À dessein seulement de vous le conserver. Qu'un autre le possède, et qu'il me soit parjure S'il me fuit pour son bien, j'aimerai cette injure ; Qu'il soit à mon malheur, infidèle, inconstant, Pourvu qu'il soit heureux, j'aurai l'esprit content. Non, non, ne pensez pas, que j'aille le contraindre ; Si mon feu lui déplaît, je suis prête à l'éteindre, Et mon extrême amour sera récompensé, Si j'adoucis pour lui votre esprit offensé. Vous voulez le confondre, et pour votre allégeance De son sang répandu tirer votre vengeance, Mais croyez-vous tirer votre soulagement D'où malgré tous vos soins viendra votre tourment ; Si vous avez aimé cet amant déplorable, S'il vous fut quelquefois un objet agréable, Pensez-vous à sa perte aujourd'hui consentir Sans en avoir demain un juste repentir ? Si l'on résout bientôt un destin si funeste, Après avoir aimé bientôt on le déteste, Nous pensons n'aimer plus en faisant ces desseins Dont même les effets sont pour nous inhumains, Mais par un prompt remords, dont le feu nous dévore, Nous apprenons bientôt que nous aimons encore. C'est alors que l'amour rend ses feux éclatants, C'est alors qu'on souhaite, et qu'il n'en est plus temps L'âme avecques soi-même est toujours en querelle, Sa faute est un enfer, qu'elle porte avecque elle, Un juste désespoir la suit avec horreur, Et ce qui fut amour n'est plus rien que fureur. Fuyez donc les conseils, d'une si prompte haine, Qui vous serait fatale autant que Clarigène, Et pour craindre pour vous un trait envenimé Souvenez-vous ici que vous l'avez aimé. Que si vos passions le traitent d'infidèle Il peut en expirant vous appeler cruelle, Et vous blâmer enfin d'une inhumanité, Bien plus à condamner qu'une infidélité. Hélas il a failli ; mais s'il en est blâmable Faut-il en vous vengeant vous rendre plus coupable ? Si jadis vos beautés gagnèrent son amour Qu'aujourd'hui vos bontés le gagnent à leur tour, Qu'il rougisse aujourd'hui cet injuste volage De devoir son salut à celle qu'il outrage ; Laissez-lui ce regret, qu'il en soit consumé, Et ressouvenez-vous que vous l'avez aimé. Feriez-vous d'un amant une affreuse victime, Peut-être au même instant qu'il pleure de son crime ? Lui pouvez-vous montrer cet excès de courroux Quand l'amour repentant le ramène chez vous ? Si l'on pardonne même aux esclaves rebelles, Doit-on moins de faveur aux amants infidèles ? Et d'un feu tout divin votre coeur enflammé Doit-il moins à celui que vous avez aimé ?

CÉPHISE

Hélas !

SCÈNE TROISIÈME. Licidas, Céphise, Célie.

SCÈNE QUATRIÈME. Licidas, Célie, Céphise, Télariste.

LICIDAS, en montrant Télariste

Est-ce là Clarigène, est-ce lui ?

SCÈNE CINQUIÈME. Licidas, Célie, Clarigène, Céphise, Polémon.

LICIDAS, en montrant Clarigène

L'est-ce là [ ?]

CÉPHISE

Rien moins.

SCÈNE DERNIÈRE. Licidas, Cléante, Clarigéne, Célie, Clarigéne Ravisseur, Télariste.

CÉLIE

Hélas.

1 502 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica