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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Cléomédon

Pierre Du Ryer· imprimée en 1636· 5 actes· 2 080 vers· 12 personnages

Personnages

  • ARGIRE, Reine, Mère de Céliante et de Cléomédon
  • CÉLIANTE, Frère de Célanire, et amoureux d'elle
  • PLACIDE, Confident d'Argire
  • POLICANDRE, Roi, Père de Célanire, et de Céliante
  • CÉLANIRE, amoureuse de Cléomédon
  • BÉLISE, soeur de Célanire, amoureuse de Céliante
  • BIRÈNE, Capitaine du parti de Policandre
  • CLÉOMÉDON, Amoureux de Célanire
  • ORONTE, Confident de Céliante
  • CRÉON, Prince
  • TIMANTE, Prince
  • CLORIMANTE, Vieillard
MONSEIGNEUR,

À TRÈS-HAUT ET TRÈS-PUISSANT PRINCE CÉSAR, DUC DE VENDÔME, DE MERCOEUR, DE PENTHIEVRE, de Beaufort et d'Etampes, Prince d'Anet et de Martigues, etc. Pair de France.

Je ne vous dirai point quel est ce Cléomédon, que j'ose aujourd'hui vous présenter ; Vous le connaissez, puisqu'il est né en votre maison, et vous l'avez toujours si favorablement élevé depuis sa naissance, qu'il ne peut plus passer pour inconnu auprès de votre Grandeur. Il est Prince, Mais il n'est pas de ceux qui n'ont besoin que d'eux-mêmes pour se conserver l'éclat d'une condition si relevée ; Sa puissance n'est pas capable de travailler toute seule à l'établissement de sa gloire, et s'il n'est secouru de l'estime, dont vous l'avez toujours honoré, je désespérerai bientôt de son avancement. Par cette précieuse estime il a commencé de devenir grand, et par elle seule il s'est fait même considérer par ces juges sévères, qui ne trouveraient rien d'héroïque au monde si votre vertu ne s'y rencontrait pas. Continuez-lui donc, Monseigneur, cet heureux avantage, et jugez après tout qu'il est de la gloire d'un grand Prince de protéger un Prince qui ne peut subsister de lui-même. Cléomédon est né seulement pour vous plaire, permettez qu'il vive seulement pour s'avouer de vous ; Et puis que je ne veux vivre que pour le même dessein pour lequel est né celui que je vous présente, permettez aussi que je puisse incessamment publier que je suis,

MONSEIGNEUR,

De votre Grandeur.

Le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur, DU RYER.

ACTE I

SCÈNE I. Argire, Céliante, Placide.

ARGIRE

Écoute seulement, Et donne un peu de trêve à ton étonnement. Policandre fort jeune, et bien plus téméraire Se déroba jadis à la Cour de son père, Et d'un seul écuyer ayant fait tout son train, Il s'expose aux dangers d'un voyage incertain. Il vit en inconnu mainte terre étrangère, Fut reçu comme tel où commandait mon père, Et comme un jeune coeur est bientôt enflammé, Il me vit, il m'aima, je le vis, je l'aimai. Il m'aborde, il me parle avec autant de charmes Qu'il recelait de feinte, et m'apprêtait de larmes. Mais il eut peu de peine à me gagner le coeur, Puisque déjà son oeil en était le vainqueur. Ma nourrisse et son fils furent sa confidence, Par eux sa passion tenta mon innocence, Mais quoi qu'il employât, et qu'il m'offrît son sang, Il ne sut son amour, que quand je sus son rang Voyant donc que son Sceptre autorisait la flamme Que son premier regard alluma dans mon âme, Placide à mon malheur, le traître apprit de moi Qu'il avait pour sujette une fille de Roi. Il me donna sa foi, je lui donnai la mienne, Il feignit d'être mien, en effet je fus sienne, Et ma facilité lui fit bien voir alors Que qui peut tout sur l'âme a beaucoup sur le corps. Hélas comme l'Amour toute chose surmonte, (Dirai-je sans rougir, ce que je fis sans honte,) Ma pudeur lui céda, je contentai ses veux, Et le consentement nous maria tous deux. Placide en même-temps la triste renommée De la mort de son père en tous lieux fut semée, Ce funeste accident l'éloigna de mes yeux, Et d'amant inconnu le fit Roi glorieux. Il me fit en partant mille promesses vaines, Me dit qu'un prompt hymen abrégerait mes peines, Et qu'on verrait chez nous de ses Ambassadeurs Lors qu'il aurait atteint le sommet des grandeurs, Mais le traître qu'il fut, indigne de ma flamme, S'éloignant de mes yeux m'éloigna de son âme. Il crut insolemment au mépris de sa foi Que les voeux d'un amant n'obligeaient pas un Roi. Et pour comble de mal, le croiras-tu Placide, Un autre mariage engagea le perfide. Cependant ma douleur, et mon ressentiment Avancèrent le jour de mon accouchement, Et je vis naître enfin le gage illégitime, Issu de mon amour ou plutôt de son crime. Mais je n'eus pas en tout le destin rigoureux, Puisque je pus cacher cet enfant malheureux. Ma nourrice et son fils par leurs soins le cachèrent, Aussi fidèlement que ces flancs le portèrent. À peine fus je libre, et de crainte et d'effroi, Que le Roi des Santons jeta l'oeil dessus moi, J'épousai ce Monarque, et son grand héritage Vit naître un successeur de notre mariage.

Santons : Espèce de moine musulmans, analogues aux Calenders, mènent une vie vagabonde : il simulent la folie (parce qu'elle passe pour inspiration chez les Musulmans), querellent ceux qu'ils rencontrent, ou demandent l'aumône tout armés, et souvent même détroussent les voyageurs. [L]

ARGIRE

On l'appelait ainsi, Mais écoute comment son sort a réussi, Mais écoute maintenant la plus triste aventure Qui passera jamais chez la race future. Bien qu'un Royal hymen m'engageât sous ses lois, J'avais toujours au coeur le plus traître des Rois ; Je brûlais en secret de ma première flamme, Mon époux eut mon corps, Policandre eut mon âme, Et lors qu'à l'[en]chasser j'employais ma raison, Ses charmes me touchaient plus que sa trahison. Comme j'aimai ce traître, hélas ! J'aimai le gage Qu'en ce malheureux corps il laissa pour otage, N'eusse-je pas aimé cet enfant fortuné, Puisque c'était l'Amour qui me l'avait donné ? Craignant donc que du sort la fatale puissance Rendît sa vie obscure ainsi que sa naissance, Que fis-je à ton avis, ou que ne fis-je pas, Pour garder près de moi ses innocents appas ? Je fis accroire au Roi qu'une Vierge savante Menaçait de la mort le petit Céliante, Si durant trente mois mon idolâtre amour Ne cachait cet enfant aux regards de la Cour ; On se moqua d'abord de ces menaces vaines : Mais enfin par mes pleurs, par mes cris, par mes peines, Et par tous les transports à un esprit empêché J'obtins même qu'au Roi l'enfant serait caché. Or je ne pris ce temps qu'afin de pouvoir rendre, Au lieu du fils du Roi celui de Policandre, Ma ruse réussit avec le même sort Que si toute la Cour en eût été d'accord, Ainsi dans ce dessein dont le succès m'étonne, Je fus mauvaise mère afin de [l]'être bonne. On vit croître à la Cour cet enfant supposé, Et j'admirais en lui ce que j'avais osé. Enfin le Roi mourut, cet enfant lui succède, Il reçut de sa mort le Sceptre qu'il possède, Et par son grand courage incapable d'effroi, D'injuste possesseur, il se fit digne Roi.

SCÈNE II. Policandre, Célanire, Bélise.

SCÈNE III. Policandre, Birène, Célanire, Placide.

POLICANDRE

Achevez.

CÉLANIRE

Il est mort.

ACTE II

SCÈNE I. Célanire, Bélise.

CÉLANIRE

Non ma soeur.

SCÈNE II. Célanire, Cléomédon.

SCÈNE III. Céliante, Oronte.

SCÈNE IV. Policandre, Cléomédon, Célanire, Timante, Créon.

SCÈNE V. Timante, Oronte, Créon.

ACTE III

SCÈNE I.

BÉLISE, seule

Que m'aidera la paix qu'espère cette terre, Si des troubles nouveaux me gênent chaque jour ? Que me sert d'éviter les flammes de la guerre Si je meurs dans celle d'Amour ? Il est vrai que le Ciel a chassé les tempêtes, Dont nos peuples troublez redoutaient la rigueur, Mais s'il chasse les maux qui pendaient sur nos têtes, C'est pour les cacher dans mon coeur. Je suis dedans les fers, je suis dedans la flamme, L'un et l'autre à son tour tâche de m'étouffer, Et j'ignore aujourd'hui si je porte dans l'âme, Un Amour, ou bien un Enfer. J'y porte des Enfers puisque ma plainte est vaine, Et qu'un mal infini me presse incessamment, Mais j'y porte l'Amour puisque j'aime ma peine, Et que je chéris mon tourment. Céliante captif me vainquit par ses charmes, Il combattit mon coeur, et mon coeur fut son prix, Et ce triomphe heureux qu'il n'eut pas sur nos armes, Il l'obtint dessus mes esprits. Mais dedans ce triomphe où j'ai si peu de gloire, Je ne rencontre rien qui me blesse en effet, Sinon que Céliante ignore sa victoire, Et ne sait pas ce qu'il a fait. Douce gêne des coeurs, petit Démon de flamme, Amour toujours puissant, et toujours glorieux, Comme ton feu divin brûle dedans mon âme, Fais qu'il reluise dans mes yeux. Mais en vain de l'Amour j'implore cette grâce, Il tient toujours du sexe où s'adressent ses coups, Dedans l'esprit d'un homme, il monstre de l'audace Et se rend honteux dedans nous. Ainsi d'un trait mortel, mon âme est traversée ; Mais quelqu'un interrompt cette triste pensée.

SCÈNE II. Bélise, Célanire.

BÉLISE

Ouvrez les yeux de l'âme, Et si ce mal est peu, craignez au moins le blâme, Appréhendez au moins qu'un infâme renom Tâche honteusement l'honneur de votre nom. N'est ce pas ce tyran dont l'ardente colère Le rendit altéré du sang de votre père ? Cependant vos faveurs, plutôt que vos mépris De l'assassin d'un père auront été le prix ? Vous ne pouvez l'aimer sans être criminelle, La nature défend une amour si cruelle. Quoi qu'un père commande, et monstre ce qu'il peut, On doit désobéir quand Nature le veut. Suivez, suivez ses lois, elles sont honorables, Et si le Ciel les fit, elles sont équitables. Faites enfin paraître un courage indompté, Où trop d'obéissance est une impiété. Et pour vous délivrer d'une honte éternelle, Ne feignez point, ma soeur, d'être une fois rebelle. Que n'ai-je votre sort ? Que n'ai-je vos ennuis ? C'est ici que ce coeur ferait voir qui je suis. Mais je veux que ce Roi soit dedans votre estime, Et qu'Amour en ait fait votre époux légitime. Croyez-vous que le peuple encore plein d'effroi, L'ayant eu pour bourreau le reçoive pour Roi ? Qu'il puisse voir le sceptre en des mains détestées, Et de son propre sang encor ensanglantées ? Penserez-vous enfin qu'un Royaume irrité Respecte le pouvoir qui l'a persécuté ? De quoi qu'on flatte un peuple à qui l'on fit outrage, Rarement les bienfaits lui changent le courage. Aimez Cléomédon bien plutôt que ce Roi, Gardez-lui votre coeur, gardez-lui votre foi, Fût-il d'un rang plus bas qu'on élève le nôtre, Sa bassesse vaut mieux que la grandeur de l'autre. Pour moi qui n'aime rien que ma soeur et l'État, Qui croirais autrement commettre un attentat, Je croirais consentir même à votre martyre, Si du moins mon discours : mais elle se retire, Et laisse dans mon coeur trop vivement atteint Beaucoup plus de tourment que je n'en ai dépeint. Que mon sort est étrange et bien peu désirable, Je veux rendre odieux tout ce qui m'est aimable, Et croirais avoir fait un coup plus glorieux Si je pouvais le rendre à moi-même odieux. Mais en vain contre lui j'use de ce langage, Plus je veux en parler, moins mon mal se soulage, Et pour me châtier des discours que je tiens, Il semble que l'Amour renforce mes liens. Je vois mes maux présents, je découvre mes gênes, Je résiste souvent, et veux rompre mes chaînes : Mais, hélas ! En ce point mes veux sont superflus, À peine ai-je voulu que je ne le veux plus. Je connais cependant que mes plaintes sont vaines, Et que le désespoir couronnera mes peines ; Que pourrait espérer ce coeur infortuné, S'il court après un bien qu'on a déjà donné ?

SCÈNE III. Cléomédon, Célanire.

CÉLANIRE

Hélas !

CLÉOMÉDON

Que dites-vous ?

SCÈNE IV. Policandre, Timante.

SCÈNE V. Policandre, Cléomédon, Timante.

TIMANTE

Vos exploits généreux sont de justes témoins, Que le bien de l'Empire est le but de vos soins. Il est vrai que le Ciel vous prodigue la gloire, Et que chaque dessein vous est une victoire : Mais tandis que partout votre nom sans pareil, Fait craindre autant de Rois qu'en peut voir le Soleil ; Tandis que l'ennemi trouve ses funérailles, Où vous trouvez la gloire, et le gain des batailles, Le peuple ruiné languit sous les impôts, Qui nourrissent sa peine, et troublent son repos : Et vous ne savez pas ce qu'endure un bon Prince, Et combien il pâtit des maux de sa Province. Le moyen qu'épuisé des trésors anciens Il fournisse à la guerre et soulage les siens. Peut-il entretenir une si longue guerre, Si des tributs nouveaux ne foulent cette terre ? Et sans faire tomber ses peuples au tombeau, Les pourra-il charger d'un subside nouveau ? Que sert qu'il gagne ailleurs un sceptre et de l'estime, S'il voit périr chez soi son peuple légitime ? Ce n'est pas profiter, ni se conduire en Roi, Que de gagner ailleurs, et de perdre chez soi. Ces raisons ont touché notre juste monarque, La paix qu'il a conclue en doit être la marque, Son peuple la demande, il la donne à ses pleurs, Et veut qu'elle succède à ces longues douleurs. Mais parce qu'on fait peu pour un sceptre adorable, Si comme on fait la paix on ne la rend durable, Sa Majesté choisit les plus heureux liens Qui puissent désormais l'arrêter chez les siens. Ainsi pour nous la rendre, et parfaite et constante Il donne Célanire au Prince Céliante.

ACTE IV

SCÈNE I. Céliante. Célanire. Bélise.

CÉLANIRE

Hélas !

CÉLANIRE seule

Ainsi de mon bonheur la fortune envieuse Me rend cruelle à tous, à moi-même ennuyeuse. Une soeur trop sensible a partagé mes maux, Et la part qu'elle y prend augmente mes travaux. Un Roi jette à mes pieds sa Couronne abattue : Ma haine le tourmente, et son amour me tue. Mais je trouve en ce point mon sort plus rigoureux, Que mon libérateur est le plus malheureux ; Il nous combla de biens, on le comble de gênes : Il nous tira des fers, on le met dans les chaînes : Et pour dire en un mot sa peine, et mon ennui, Le mal dont il nous prive est retombé sur lui. Mais bien que la fortune en outrages féconde, L'exposât comme infâme aux yeux de tout le monde, Et quoi qu'elle dérobe à ce noble vainqueur, On ne lui peut ôter ni ma foi, ni mon coeur. Ce sont pour lui des biens que garde Célanire, Et sur qui le destin n'exerce point d'Empire. J'irai les lui porter jusque dans les enfers : Si malgré mon secours il périt dans ses fers, Il saura qu'en un temps où l'injustice éclate Le Ciel put m'affliger, non pas me rendre ingrate. S'il est d'un sang plus bas que mon extraction, Son mérite l'égale à ma condition. Si d'un sceptre fameux sa fortune n'hérite, Il suffit, c'est assez que son bras le mérite. Mériter la Couronne et savoir commander, Est autant à mon gré que de la posséder. S'il parût notre esclave en ses jeunes années, C'est un injuste effet des fières destinées. Mais s'il a relevé cet Empire abattu, C'est un illustre effet de sa seule vertu. Enfin quoi que le Ciel en menace ma tête, Je suis Cléomédon, ton prix et ta conquête ; Ni respect, ni devoir ne peuvent rien sur moi, L'Amour est mon conseil, et l'Amour est ma loi. Je dédaigne sans toi le plus superbe Empire, Cléomédon est seul le bien de Célanire, Le trône n'est pour moi sans lui qui l'a sauvé, Qu'aux yeux de tout le monde un enfer élevé. Si mon mal est le sien, sa douleur est la mienne, Il aura ma fortune, ou bien j'aurai la sienne. Je brûlerai pour lui jusqu'à me consommer, Ou je saurai mourir si je ne sais l'aimer. Mais quelqu'un vient ici.

SCÈNE II. Célanire, Timante.

SCÈNE III. Birène, Cléomédon.

Cléomédon doit se promener sur le théâtre, comme un homme qui a perdu le sens, sans entendre ce que lui dit Birène.

CLÉOMÉDON

N'ai-je pas relevé ce Monarque perfide ? N'ai je pas fait douter si j'étais un Alcide ? J'ai paru sans frayeur, et sans être troublé, Où Mars, tout grand qu'il est, eût sans doute tremblé. J'ai chassé de l'Estat les ombres plus funèbres, J'ai ramené le jour où régnaient les ténèbres, Et j'ai fait d'un Empire où je dois triompher, Pour tout le monde un Ciel, pour moi seul un Enfer. Enfin de mon travail le repos prend naissance, Un Roi me doit sa vie ainsi que sa puissance. Cependant pour le prix de sa félicité, Souviens-toi, me dit-on, que je t'ai racheté. Il est vrai que le sort captiva mon jeune âge, Tandis que mon enfance offusqua mon courage. Mais si la servitude est odieuse à tous, C'est un vice du sort bien plutôt que de nous. Au point de sa naissance un Roi sans avantage Pourrait-il empêcher sa honte et son servage, Et qu'un tour de fortune aveugle et sans raison, De son berceau royal lui fît une prison ? Hé bien ! Je fus esclave en mon âge plus tendre : Mais ce fut pour ton bien, infâme Policandre, Tu dois ton diadème à ma captivité, Et tu serais captif si je ne l'eusse été. Lorsque rien ne s'égale à ton bonheur extrême, Tu ne peux m'oublier sans t'oublier toi-même. Songe à cet ornement qui brille sur ton front, Regarde en tes prisons, tes ennemis y sont. Eux-mêmes te diront que j'assurai ta gloire, Et que tout ton État m'est un champ de victoire. Cependant pour le prix de ta félicité, Souviens-toi, me dis tu, que je t'ai racheté. Ô rage ! Ô désespoir ! Ô douleur sans pareille ! Réveille à ce grand coup ta fureur qui sommeille, Ne laissons rien debout, où l'on veut m'abaisser : Si j'ai tout relevé, je puis tout renverser.

CLÉOMÉDON

Arrête-toi, Birène : ainsi chère beauté Par ton nom seulement ce grand coeur est dompté. Ce bras aussi puissant que le Dieu de la guerre, Ce bras plus redouté que le feu du tonnerre, Ce bras dont l'Univers a reçu tant d'effroi, Ayant vaincu pour toi, n'est vaincu que par toi. Pardonne, ma Princesse, à mon inquiétude, Je veux ce que tu veux, te plaire est mon étude, Et si du seul penser j'y manquais seulement Ta perte me serait un juste châtiment. Mais faut-il qu'à mes maux la fortune inhumaine Me dérobe aujourd'hui ce beau prix de ma peine ? Verrai-je sans fureur, verrai-je sans transports, Enlever à mes yeux mes plus riches trésors ? Non, non, je ne le puis, aides-moi si tu m'aimes, Sauvons de si grands biens, ou nous perdons nous-mêmes : Permettons toute chose à mon juste courroux, Célanire, ou la Mort seront des biens pour nous. Vous qui rendiez hommage à mon Destin prospère, Vrais amis, montrez vous, où paraît ma misère, Et faites-moi connaître en mon adversité Que vous m'avez aimé dans la prospérité. Je dois voir en l'état où le Ciel m'abandonne, Si vous avez aimé mon sort, ou ma personne : Nous tirons ce bonheur de l'excès de nos maux, Qu'ils font voir les amis, véritables, ou faux. Mais de tant de flatteurs la troupe criminelle Vint avec ma fortune, et s'enfuit avec elle ; Ce sont de ces oiseaux , qu'amène le Printemps, Et que loin de nos yeux chasse le mauvais temps. Enfin tout m'abandonne, et tout me désespère. Enfin je reste seul, et rien ne m'est prospère. Mais, que dis-je, insensé par ma propre langueur ? Celui-là n'est point seul à qui reste un bon coeur. Osons tout, perdons tout, déjà la terre s'ouvre, Et pour me secourir tout l'enfer se découvre, De leurs fers éternels les Titans détachés, Paraissent sur les monts qu'ils avaient arrachés. Regarde, cher ami, leur troupe qui s'assemble, Dessous de si grands corps déjà la terre tremble. Le Soleil s'en étonne, et semble dire aux Dieux, Qu'une seconde guerre a menacé les Cieux. Géants par qui les Cieux autrefois se troublèrent, Vos efforts sont si grands que les Dieux en tremblèrent, Allons donc assurés de vaincre cette fois, Qui fit trembler des Dieux, peut bien vaincre des Rois.

ACTE V

SCÈNE I. Birène, Oronte.

SCÈNE II. Clorimante, Oronte, Birène.

SCÈNE III. Oronte, Birène, Clorimante, Policandre.

POLICANDRE

Qu'on éloigne ce gueux.

Gueux : Indigent, qui est réduit à mendier. [FC]

POLICANDRE

Que dit-il ?

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Birène, Cléomédon, Célanire.

CLÉOMÉDON

Ha ! Ma Reine.

BIRÈNE

Opposez-vous, Madame, À ce nouveau transport qui bourrelle son âme. Il cherche Céliante, et conspire sa mort.

Bourreler : Faire souffrir du mal, tourmenter. On le dit au figuré plus ordinairement des remords de la conscience. [F]

SCÈNE VI. Policandre, Argire, Céliante, Célanire, Bélise, Clorimante.

CLORIMANTE

Ha ! Madame,

CLORIMANTE

Il est.

ARGIRE

Achève.

POLICANDRE

Madame le voici.

SCÈNE VII. Policandre, Cléomédon, Clorimante, Argire, Célanire, Céliante, Bélise.

2 080 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica