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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers· Reine de Carie

Dynamis

Pierre Du Ryer· créée en 1650, imprimée en 1653· 5 actes· 1 998 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois en 1650.

Personnages

  • PROXÈNE, princesse amoureuse de Trasile
  • TRASILE, frère naturel de la reine
  • DYNAMIS, reine de Carie
  • POLIANTE, roi de Lycie, amoureux de la Reine
  • PROCLÉE, confidente de la Reine
  • EURISTÈNE, vieux fermier du Roi de Carie
  • Des Députés, des grands de l'État de Carie
  • ARCAS, prince de Carie, amoureux de la Reine

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Proxène, Trasile.

PROXÈNE

Que te sert de montrer par tant d'illustres marques Que le Ciel t'a donné les vertus des Monarques ? Que te sert d'aspirer au pouvoir souverain Si jamais ton grand coeur ne fait agir ta main ? Quitte, quitte bientôt ces désirs pleins de gloire, Ou te résous bientôt d'obtenir la victoire. À force de remettre on perd ces nobles feux, Par qui les grands desseins ont des succès heureux. Le Ciel en te donnant le coeur et la naissance, Te disait en secret aspire à la puissance : Oui, le Ciel qui t'anime et t'échauffe le sein, Par ces deux qualités confirme ton dessein ; Et comme les désirs sont les premières ailes Qui portent nos esprits aux choses les plus belles, Il joint à ta naissance, il joint à ton grand coeur La noble ambition qui te rendra vainqueur. Ainsi, Trasile, ainsi les Dieux qui te formèrent, En ta personne Illustre un grand Roi commencèrent, Et veulent que ton bras par eux-mêmes poussé, Achève maintenant ce qu'ils ont commencé. Je sais, que pour régner comme un Dieu te l'ordonne. Il faut même à ta soeur arracher la Couronne, Et que cette action qui te donne un État, A la face et le front de crime et d'attentat : Mais chasse de ton coeur les timides Maximes, Un succès favorable efface mille crimes, Et de quelques rigueurs qu'on se soit revêtu, Le crime qui triomphe est appelé vertu. Quoi ! Je verrais toujours comme un Esclave infâme Ta vertu qui peut tout, sujette d'une femme ! Non, non, passe plus loin, j'aime un grand Prince en toi, Mais ce n'est pas assez, j'y veux aimer un Roi.

PROXÈNE

Je sors.

SCÈNE II. Dynamis, Trasile.

SCÈNE III.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Dynamis, Poliante.

POLIANTE

Achevez.

POLIANTE

Ô Dieux !

DYNAMIS

Il le faut.

POLIANTE

Ha ne me faites point par cet oeil en colère Le reproche cruel que je pourrais vous faire. Lequel brûle aujourd'hui d'un feu plus véhément Ou celle dont la voix a banni son Amant ? Ou l'Amant qui fait voir par son obéissance, Qu'il veut vivre et mourir sous la même puissance ? Oui, je vous ai fait voir un rayon apparent D'un esprit peu sensible et presque indifférent ; Mais j'ai cru vous laisser par cette indifférence D'un amour véritable une ferme assurance. Ainsi par votre amour ayant bien pu juger Que mon éloignement vous devait affliger, J'ai feint d'être insensible aux douleurs de ma Reine, Pour vous donner sujet de me quitter sans peine, Et pour emporter seul parmi tant de rigueurs Et l'ardeur de deux feux, et le mal de deux coeurs. Mais devant tant d'attraits cette feinte s'efface, Et n'est contre un grand feu qu'un obstacle de glace. Je le vois, je le sens, je l'éprouve à mon tour, Qu'on ne peut longtemps feindre avec beaucoup d'amour, Et que si cette feinte offense ce qu'on aime, Celui qui la produit, en est blessé lui-même. Mais pardonnez, Madame, à mon ressentiment, Mon Amour est trop fort pour marcher règlement, Il quitte la raison qui lui servait de phare, Il se conduit lui-même, et sans doute il s'égare, Il s'emporte, il m'emporte, et demande pourquoi Une Reine refuse et veut bannir un Roi ? Est-ce que vous craignez, ô chère, ô grande Reine, De perdre avecque moi le nom de Souveraine ? Mais ne serez-vous pas plus Reine que jamais Si l'on voit un Monarque au rang de vos sujets ? Est-ce, vous le dirai-je, et puis-je vous le dire Sans montrer les transports que la fureur inspire ? Est-ce que vous croyez contenter vos États, En nous abandonnant aux passions d'Arcas ?

SCÈNE II. Proclée, Dynamis, Poliante.

PROCLÉE

On dit...

SCÈNE III. Proxène, Dynamis, Trasile.

SCÈNE IV. Dynamis, Trasile, Poliante, Proxène.

DYNAMIS

Mon Frère.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Proxène, Poliante.

POLIANTE

J'en reviens.

SCÈNE II.

DYNAMIS seule

À quelle extrémité me suis-je destinée ? Vouloir abandonner un Trône où je suis née ; Vouloir sortir du rang et du nombre des Dieux, Est-ce garder un coeur illustre et glorieux ? Est-ce avoir mérité de porter la Couronne, Que de vouloir quitter la splendeur qu'elle donne ? N'est-ce pas à sa honte et dire et témoigner Ou qu'on a régné mal, ou qu'on ne peut régner ? Que l'on ne dise point qu'il est d'un grand courage De quitter les Grandeurs que l'on eut en partage, Et qu'il n'appartiendra qu'aux esprits généreux De mépriser les biens qui nous rendent heureux : Quiconque a le premier inventé ces Maximes, N'avait jamais porté de Sceptres légitimes, Ce fut quelque Tyran justement malheureux Que la nécessité rendit si généreux ; Et qui déjà forcé de céder la victoire, Chercha dans son débris quelque ombre de la gloire. Non, non, quiconque estime un si hardi mépris, Ne connaît pas d'un Sceptre et la gloire et le prix. Enfin si quelquefois on a vu des Monarques Quitter de leur Grandeur les éclatantes marques, Ils ont pleuré leur faute, et pour leur châtiment Ils s'en sont repentis dès le même moment. Par leur aveugle erreur, le juste Ciel enseigne Qu'il les voulut punir des fautes de leur règne ; Et ce que l'ignorance appelle ici vertu, Est la punition d'un Monarque abattu. Pour moi, si doucement la Fortune me traite ; Que je connais ma faute avant que d'être faite. Quoi ! Pour me conserver contre un ambitieux, Je fuirais lâchement d'un Trône glorieux ? C'est mal sauver sa gloire à l'extrême réduite, Que de s'imaginer la sauver par la fuite. Quoi ! J'abandonnerais le pouvoir souverain Qui peut seul me venger d'un sujet inhumain ? Éprouvons une fois que la seule vengeance Est le plus beau présent que donne la puissance. Si le Trône en naissant me servit de berceau, Que le Trône en mourant me serve de tombeau. C'est de là que mon bras lancera cette foudre, Qui doive faire chercher un Géant dans la poudre ; C'est de là qu'un cruel foudroyé justement Fera voir par sa mort s'il était mon Amant. Régnons pour nous venger d'une âme audacieuse, Et vengeons-nous enfin pour régner glorieuse. Du moins s'il faut qu'un jour mon destin et ma foi Me rendent la compagne et l'épouse d'un Roi, Je ne devrai pas plus à son amour extrême, Que parmi ses Grandeurs il me devra lui-même ; Ce me serait sans doute une honteuse loi D'être Reine par lui, pouvant l'être par moi. Non, non, si son Amour me donne une Couronne, Il faut que mon Amour même gloire lui donne. Ici l'orgueil est juste ; et l'Amour et ses feux Sont indignes de moi, s'ils ne sont orgueilleux.

SCÈNE III. Dynamis, Trasile.

TRASILE

Je le crois.

SCÈNE IV.

TRASILE seul

Mais, ô trop inhumaine et trop cruelle soeur, L'amitié t'apprend-t-elle à me percer le coeur ? L'amitié t'apprend-t-elle à montrer ta puissance, En me rendant le but de ta folle inconstance. Et crois-tu que l'on offre un Sceptre plein d'appas Sans donner de la haine en ne le donnant pas ? Non, non, tu n'as rien fait par cet exploit auguste, Que rendre ma fureur et ma haine plus juste. Je poursuivais sans droit le Sceptre et le pouvoir, Avant que ton erreur m'en eût donné l'espoir, Maintenant quelque mal que le destin me livre, Tu me les as donné, j'ai droit de les poursuivre. Tu m'as donné le Trône, enfin il m'appartient, Et j'ai le droit de l'ôter à qui me le retient. Et si mon entreprise était hier un crime, Toi-même maintenant tu la rends légitime, Tu me permets d'armer mon bras autorisé, Et de n'attendre pas d'être encor abusé. Le Sceptre est de ces biens qu'on ne saurait attendre, Et lorsqu'on le promet, on enseigne à le prendre. Quoi, parce qu'une soeur qu'aveugle trop d'Amour, A reçu devant moi la lumière du jour, Il faut que la Nature, il faut que la naissance Ait mis entre ses mains la suprême puissance ? Non, non, c'est une erreur que nous condamnerons : La Nature a failli, nous la corrigerons. Ce fut moi qu'en sa place elle crût faire naître, Et le Sceptre en mes mains le fera reconnaître. Je sais que mes desseins jusqu'ici ruinés Rendraient les plus hardis maintenant étonnés. Mais il n'importe ; ayons la Fortune cruelle, La Couronne vaut bien que l'on souffre pour elle ; Et nous ferons agir tant de crimes secrets, Que peut-être quelqu'un aura quelque succès.

SCÈNE V. Proxène, Trasile.

SCÈNE VI.

TRASILE seul

Quoi, tu m'as menacé ? Mais parmi ces disgrâces, Tu m'apprends à te perdre alors que tu menaces. Ô Dieux, qui m'inspirez ces desseins glorieux, Fallait-il que j'aimasse étant ambitieux ? Ou ne savais-je pas, ambitieux infâme, Que des secrets sont mal dans l'esprit d'une femme ? Et que l'ambition doit garder cette loi, De haïr tout le monde et de n'aimer que soi ? Dois-je par ma ruine aujourd'hui reconnaître Qu'en recevant l'Amour je recevais un traître ? Et de ce lâche coeur prit-il possession Pour être le bourreau de mon ambition ? Ta fureur me menace, orgueilleuse Proxène, Mais hâte ma ruine, ou ta perte est prochaine. J'ai perdu cet Amour qui serait ton appui, Et je puis aisément te perdre avecque lui. Non, non, ne songeons plus que nous l'avons aimée, Et que peut-être encor notre âme en est charmée ; Mais regardons enfin et le gouffre et l'horreur Où peut nous faire choir sa fatale fureur. Quoi qu'elle me promette, et que je puisse feindre, Elle sait mes desseins, elle est toujours à craindre : Par une prompte mort il faut m'en délivrer, Ce destin est cruel, mais il doit m'assurer. Tirons des grands forfaits ce qu'on peut s'en promettre ; Ne nous ruinons pas par la peur d'en commettre. Quiconque voulant vaincre ou voulant se venger, N'est qu'à demi méchant, est toujours en danger. Et d'où vient si souvent que tant de grands courages Ont fait dans leurs desseins de funestes naufrages ? C'est que leurs coeurs craintifs à la pitié penchants, N'osent être une fois entièrement méchants. Mais je vois repasser la cruelle Proxène, Elle prend son chemin pour aller chez la Reine. Destins, que dois-je attendre ? Est-ce ici le moment Où mon ambition doit choir au monument ? Non, non, dégageons-nous de ce profond abîme, Et sauvons-nous enfin d'un crime par un crime.

SCÈNE VII. Proclée, Trasile.

PROCLÉE

Qu'a-t-il ?

SCÈNE VIII. Dynamis, Trasile, Proclée.

TRASILE

Poliante !

SCÈNE IX. Dynamis, Eursitène, Trasile.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

DYNAMIS

Un frère me trahir ! Relevez-vous, Proxène, Passez, et demeurez dans la chambre prochaine. Philon, et vous Ligdame, allez tout de ce pas Vous saisir en secret d'Iphis, de Lycidas, Du vieux Licomédon et du jeune Pharnasse, Et qu'on les mette à part aux tours d'Halicarnasse : Mais faites-moi paraître en cette occasion, Que je dois faire état de votre affection. Ha que mon sort, fertiles en tristes aventures, Me fait en même temps d'incurables blessures ! Je ne m'étonne pas qu'un frère ambitieux Jusque sur la Couronne ose jeter les yeux ; Il est bien malaisé de sortir d'un Monarque, Sans vouloir sur son front en porter une marque, Mais ce qui m'épouvante et me remplit d'horreur, Mais ce qui convertit mon Amour en fureur, C'est que ce frère ingrat, ennemi de ma gloire, Veut par mon infamie obtenir la victoire. Arrache, arrache-moi le pouvoir Souverain, Fais briller malgré moi mon Sceptre dans ta main, Mais ne sois pas pour nous entièrement funeste, Et laisse-nous du moins quelque gloire de reste ; Souffre qu'un peu d'honneur à mon destin rendu Me puisse consoler d'un Empire perdu. Quoi, méchant ? Quoi cruel ? À l'heure, à l'instant même Que je te présentais un fameux Diadème, Tes furieuses mains que les Dieux retiendront, Venaient avec horreur me l'arracher du front. Je reconnais au moins par ce forfait insigne Combien de mon pouvoir ton bras était indigne, Et le Ciel a rompu ce charme plein d'éclat, Qui déjà par mes mains couronnait l'attentat, Et par qui trahissant moi-même mon estime, J'allais faire régner le coupable et le crime. Cachons ce nouveau mal. Hé bien, ces députés.

SCÈNE II. Proclée, Dynamis.

SCÈNE III. Dynamis, Trasile.

SCÈNE IV. Les Députés, Dynamis.

LES DÉPUTÉS, dont il n'y en a qu'un qui parle

Ce n'est point l'intérêt, ce Tyran indomptable, Qui nous a fait paraître en ce lieu vénérable, Nous y venons pour vous, et poussés d'une ardeur Qui n'a jamais brûlé que pour votre Grandeur. Il court un mauvais bruit dans la Ville animée, Et ce grand bruit n'en veut qu'à votre renommée. Il fait croire qu'Arcas, par votre ordre attiré, Vient recevoir de vous un Sceptre désiré ; Que vous voulez paraître en un danger extrême Contrainte à lui céder et le Trône et vous-même ; Et que pour étonner les timides esprits, Vous avez bien voulu que l'on en fût surpris. Ce bruit est faux, Madame, et les Dieux équitables En foudroieront bientôt les Auteurs détestables. Enfin dans ce désordre on a tenté nos coeurs : Pour armer contre vous nos mains et nos fureurs, Pour vous donner, Seigneur, la Grandeur souveraine ; Mais vous êtes bon frère, et nous aimons la Reine. Commencez donc ici par votre jugement Du criminel Arcas le juste châtiment. La haine de l'État justement découverte, Vous demande par nous et sa tête et sa perte, Non pas pour satisfaire à notre aversion, Mais pour vous assurer par sa punition. Si votre coeur surpris lui cédait la victoire, Nous saurions malgré nous conserver votre gloire ; Nous vengerions le Roi contre tant d'attentats, Et dessus son sépulcre immolerions Arcas. Que si comme d'un faix votre main était lasse De porter toute seule un Sceptre qu'on menace, Le Roi des Lyciens, Poliante amoureux, Ce Prince renommé, ce Prince généreux, Est seul de tous les Rois que la gloire environne, Digne de vous aider à porter la Couronne. Enfin nous demandons pour tous nos Souverains, Que votre autorité soit en vos seules mains ; Que de votre Conseil vous éloigniez des traîtres, Qui se rendent déjà nos Tyrans et vos Maîtres ; Et qui d'un traître encor se déclarant l'appui, Font voir leur trahison en vous parlant pour lui. Ainsi vos bons sujets demeureront fidèles ; Ainsi vous ôterez le prétexte aux rebelles. Enfin voilà notre ordre. À ces conditions, Espérez nos respects et nos soumissions. Nous parlons librement, votre bien nous y porte ; Et quand le zèle est grand, il parle de la sorte.

SCÈNE V. Trasile, Dynamis, Proclée.

La Reine refuse quelque temps sur ce qu'on lui a dit.

SCÈNE VI.

DYNAMIS seule

Hélas jusqu'à quel point mon malheur est extrême, Que s'il faut me venger, c'est sur tout ce que j'aime ; Et si ce faible coeur n'ose pas se venger, Ou je me rends infâme, ou je suis en danger. Un frère ambitieux, et pour nous insensible Peut-il vivre coupable, et nous laisser paisible ? Car enfin quand un coeur qui prend tous ces détours Veut une fois un Sceptre, il y prétend toujours. Puis-je aimer un amant, un amant si coupable Sans me rendre par tout infâme et détestable ? Puis-je ne pas venger le meurtre de mon Roi, Sans mériter enfin qu'on le venge sur moi ? Ô fortune ! Dis-moi si jamais aventure A d'un coup plus étrange étonné la Nature. J'aime par un effet du Céleste courroux, J'aime sans y penser l'assassin d'un époux, Et ceux dont la fureur en veut une vengeance, Me conjurent pourtant d'être sa récompense. Ils aiment comme moi, ce qu'ils pensent haïr, Et veulent couronner ce qu'ils veulent punir. Enfin je reconnais combien on le révère, Malgré tous les efforts d'un si barbare frère, Tout le monde l'adore, et ce n'est qu'à mes yeux Que le sort le transforme en un monstre odieux. Tout le monde consent, tout le monde conspire À tout ce que je veux, à tout ce qu'il désire, Et lui seul est ici l'obstacle malheureux, Et de ce qu'il désire, et de ce que je veux. Ô Dieux qui regardez dans mon âme incertaine Tantôt mourir l'amour, tantôt naître la haine, Devons-nous étouffer l'amour dans le courroux ? Mais si nous le devons, ô Dieux le pouvons-nous ? Es-tu crime ou fureur dans mon âme insensée ? Amour que j'idolâtre, et dont je suis blessée, Si c'est une fureur, m'en doit-on condamner ? Un malade en fureur, se peut-il gouverner ? Si c'est un crime enfin qu'accuse ma justice, Ainsi qu'il est mon crime, il devient mon supplice ; En vain en combattant cet amour obstiné, Je l'ai jugé coupable, et je l'ai condamné ; Toujours dedans mon coeur rencontrant un refuge Le coupable devient le bourreau de son Juge. Mais devons-nous sitôt sur un simple rapport Prononcer contre nous un jugement de mort ? Mais devons-nous croire tout, et nous tromper nous-même ? Mais que ne croit-on pas, quand on craint et qu'on aime ? Hélas ! Mais je le vois.

SCÈNE VII. Poliante, Dynamis.

POLIANTE

Moi !

POLIANTE

Moi soupçonné d'un crime ! Et me voir sans défense ! Ô Dieux, montrez-vous Dieux en montrant l'innocence. Moi soupçonné d'un crime, et soupçonné par vous ! Quel foudre donnerait de plus sensibles coups ? Voulez-vous me réduire à vous faire une image De ce qu'a fait pour vous mon bras et mon courage ? Et que pour me tirer d'un si funeste écueil, J'emprunte ici la voix et les mains de l'orgueil ? Je le puis, je le dois, on peut tout entreprendre, Et l'on peut être vain quand c'est pour se défendre. Songez combien de fois dans vos maux inhumains Le Destin vous a mise au pouvoir de mes mains. Si j'avais aspiré par ce crime effroyable À la possession d'une Reine adorable, J'aurais su contenter mon désir absolu Lorsque je le pouvais si je l'eusse voulu ; Nous aurions fait céder votre désir au nôtre ; Qui fit le premier crime, aurait pu faire l'autre. Cependant qu'ai-je fait que n'avouât un Roi ? Jetez partout les yeux, tout parlera pour moi. Vous, vous direz vous-même, il a sauvé ma gloire, Il a mis dans mes mains la force et la victoire, Et ne m'a découvert son amour et son coeur, Que quand il le pouvait sans que j'en eusse peur. Oui devant que mon coeur, de qui vous êtes l'âme, Se montrât à vos yeux plein d'amour et de flamme, J'ai voulu vous revoir dans cette liberté Que donne aux Potentats l'entière autorité ; J'ai voulu vous revoir puissante et souveraine, En état de nouer ou de rompre ma chaîne, Et que vos volontés maîtresses à leur tour, Me pussent refuser ou donner votre amour. Le crime, qui n'agit que par la violence, Eût-il pu se résoudre à tant de patience ? Le crime qui peut tout, quand tout est agité, Eût-il pu s'en remettre à votre volonté ? Et même, maintenant que vos yeux invincibles Rendent dans mon esprit leurs flammes plus sensibles, Si voulant vous servir de vos droits absolus, Vous me disiez enfin, Va je ne t'aime plus : Je défendrais la plainte à mon âme asservie, Et me contenterais de vous avoir servie. Est-ce là la fortune et le prix éclatant Que le crime recherche, et dont il est content ?

SCÈNE VIII.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Proclée, Proxène.

SCÈNE II. Proclée, Dynamis, Poliante.

SCÈNE III. Dynamis, Proclée, Proxène.

DYNAMIS

Mais lorsqu'à son honneur sa présence est utile, Pourquoi si promptement abandonner la ville ? Je l'avais fait prier de tarder cette nuit, Et cependant il part, et l'on me dit qu'il fuit. S'il est vrai qu'une fuite infâme et criminelle Donne à ta renommée une atteinte mortelle, Je cache assez d'amour dans ce coeur enchanté, Pour te laisser trouver un lieu de sûreté. Mais j'y conserve assez de force et de courage, Pour te suivre partout, pour vouloir ton naufrage, Pour t'aller attaquer en Monarque odieux, Quand même tu serais entre les bras des Dieux. Je sais ce que l'Amour demande à ma constance, Mais je sais mieux encor ce que veut la vengeance. Je sais tout ce que veut mon bien et mon bonheur, Mais je sais mieux encor ce que veut mon honneur. Ô toi, mon cher époux, dont la voix sans pareille Sort de ton monument et monte à mon oreille, Cesse de demander, je sais ce que tu veux : Nous l'aimons, il est vrai, mais nous suivrons tes voeux. Puis-je mieux satisfaire à ton ombre animée, Qu'en lui sacrifiant une victime aimée ? Oui, les Dieux ont permis que nous ayons aimé Ce qui fut par toi-même autrefois estimé ; Et sans tous ces soupçons, ta glorieuse estime Rendrait après ta mort cet Amour légitime. Mais l'honneur permettra qu'à la face du jour Nous vengions tes destins sur notre propre Amour. Est-il une vengeance et plus haute et de même, Que celle où notre coeur immole ce qu'il aime ? Que celle où notre Amour sans force et sans appui, Est contraint de souffrir qu'on se venge sur lui ? Ha Proxène, ha Proclée, avec mon aventure Que l'on a de raisons d'aimer la sépulture ! Et qu'un sombre cercueil en l'état où je suis, Est préférable au Trône où montent tant d'ennuis !

SCÈNE IV. Poliante, Dynamis.

SCÈNE DERNIÈRE. Dynamis, Arcas, Trasile, Proclée, Les Députés, Proxène, Poliante.

1 998 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica