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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Esther

Pierre Du Ryer· créée en 1640, imprimée en 1644· 5 actes· 1 846 vers· 8 personnages

Représenté par la première fois en 1640.

Personnages

  • ESTHER
  • THAMAR, suivante d'Esther
  • MARDOCHÉE, Oncle d'Esther
  • HAMAN, ministre du Roi de Perse
  • THARÈS, confident d'Haman
  • VASTHI, reine de Perse
  • ASSURÉUS, le roi de Perse, ou Artaxercès
  • ZÉTHAR, grand Seigneur Persan
PRÉFACE

Il semble que cette pièce ne porte pas le titre qui lui serait le plus convenable, et qu'au lieu de l'appeler Esther, elle devrait être appelée, la Délivrance des Juifs. En effet toutes choses y contribuent au salut, et à la conservation de ce peuple, l'orgueil de Vasthi, la beauté d'Esther, l'amour d'Assuérus, ou d'Artaxerce Roi de Perse, les Injustices d'Haman, et les soins de Mardochée. Enfin la délivrance des Juifs est le but et comme la principale action de cette Tragédie ; et c'est le titre qu'elle devrait légitimement porter, si l'on se mettait toujours en peine de donner aux pièces de Théâtre les noms qui leur conviennent le mieux. Mais puisque l'Écriture sainte n'a pas donné un autre nom à cette Histoire, je crois que je n'ai pas dû le changer ; et qu'il était plus raisonnable de suivre et de respecter l'Écriture, que les règles du théâtre. Ce n'est pas que le nom d'Esther ne puisse aussi convenir à cet ouvrage ; car puisqu'elle en est l'héroïne, que tout se fait en sa faveur, et qu'elle est cause de tout, il n'y aurait pas grande apparence de commencer par le titre à censurer cette Pièce. Au reste j'ai cru qu'il était besoin de dire que la délivrance des Juifs est la fin et le but que se propose cet ouvrage, afin de satisfaire ceux qui me pourraient demander où est l'unité d'action.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Esther, Thamar.

SCÈNE II. Mardochée, Esther, Thamar.

ESTHER

Certes votre discours me donne de l'effroi, Il faut, il faut trembler quand on abuse un Roi, Et la ruse après tout, à soi-même importune, Est un mauvais appui de la bonne fortune. J'ai suivi vos conseils, et je leur obéis, Ainsi je cache au Roi mon sang et mon pays, Il pense que le Ciel me donna la naissance Dans les vastes pays de son obéissance ; On ignore en sa Cour où l'on vous doit un rang, Que nous soyons parents et liés par le sang, Ainsi par vos conseils, je n'oserais paraître, Je demeure inconnue où l'on croit me connaître, Et tel est ce succès qu'il semble clairement Que nous trompions le Roi de son consentement. Mais si quelque hasard découvre cette ruse, Un Roi souffrira-t-il qu'une esclave l'abuse ? Et comme le soupçon est une forte voix Qui parle incessamment dans les âmes des Rois, Que pourra-t-il juger de ce long artifice ? Quels foudres sortiront des mains de sa Justice ? Je pense déjà voir les feux de son courroux Justement allumés se répandre sur nous ; Il me semble déjà que sa haine m'accuse, Qu'il me reproche un trône acquis par une ruse, Et que pour le reprendre et m'en précipiter Il en rompt les degrés qui m'y firent monter. Pourquoi, me dira-t-il, cacher votre naissance Quand je vous fais un don même de ma puissance ? Pensez-vous assurer des biens inopinés, En abusant un Roi qui vous les a donnés ? Si l'orgueil ruina la fortune d'une autre, Pensez-vous que la ruse établisse la vôtre ? Enfin, me dira-t-il, avez-vous prétendu Par un vice garder ce qu'un vice a perdu ? Ô vous qui de mon sort avez pris la conduite Soulagez les ennuis où mon âme est réduite. Évitons le péril que je vois approcher ; Et découvrons enfin ce qu'on ne peut cacher.

SCÈNE III. Haman, Tharès.

THARÈS

C'est lui.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Tharès, Haman, Vasthi.

VASTHI

Vas-y.

SCÈNE II. Haman, Tharès.

SCÈNE III. Le Roi, Haman.

HAMAN

Vous voulez à l'État épargner une injure, Vous voulez apaiser le peuple qui murmure, Et certes ce dessein nous peut bien enseigner Qu'il est digne d'un Roi qui sait l'art de régner ; Mais pour rendre un État florissant et durable, Sire le peuple seul n'est pas considérable, Comme pour composer ce grand éclat des Cieux Les petits astres seuls n'ont pas assez de feux. Si par le choix d'Esther par ce choix populaire Au murmure d'un peuple on pense satisfaire, Ce choix peut exciter des maux plus apparents. Puisqu'il peut exciter le murmure des Grands. Comme Esther est sans nom et d'obscure naissance Ils n'iront qu'à regret sous son obéissance, Ils n'auront pour Esther que des hommages feints, Au travers de leur feinte on verra leurs dédains, Et pourrez-vous souffrir dans le pouvoir suprême Qu'on méprise à vos yeux la moitié de vous-même ? Et comme enfin les Grands sont du corps de l'État, Et le plus noble sang et le plus grand éclat, Vous pourrez-vous venger de ce mépris injuste Qu'il n'en coûte à l'État son sang le plus auguste ? Sire, pour détourner le cours de ses malheurs Dont vous ressentirez vous-même les douleurs, Quelque raison fait voir qu'il est juste d'éteindre Pour tous également tous sujets de se plaindre. Que si par une Reine un grand peuple outragé Témoigne par ses cris qu'il veut être vengé, Il ne demande pas trop injuste en sa haine Que de son sang obscur on lui donne une Reine, Et qu'un Sceptre adorable aux yeux de l'Univers Soit porté par des bras destinés pour des fers. Mais pourvu qu'on témoigne à cette populace Qu'on veut bien l'apaiser, et lui faire une grâce, Il n'importe à ses voeux qu'on joigne à votre rang Ou bien un sang ignoble, ou bien un noble sang. Ainsi faisant le choix d'une adorable fille Où la beauté soit jointe à l'illustre famille, Vous rendrez, en tous lieux pour affermir la paix Et le peuple content et les Grands satisfaits.

Le texte porte "pourrez- venger", nous ajoutons "vous", pour le nombre de pieds.

HAMAN

Non Sire.

HAMAN

Non Sire.

LE ROI, en s'en allant

Il est digne de toi. Va.

SCÈNE IV. Haman, Tharès.

THARÈS

Mais...

ACTE III

SCÈNE I. Le Roi, Esther, Haman et toute le Cour.

SCÈNE II. Le Roi, Vasthi, Esther, Mardochée.

SCÈNE III. Vasthi, Esther, Mardochée demeure.

SCÈNE IV. Mardochée, Esther.

SCÈNE V. Mardochée, Haman, Esther.

MARDOCHÉE, à part

Le méchant.

SCÈNE VI. ZÉTHAR, Esther, Haman, Mardochée.

SCÈNE VII. Haman, Mardochée.

MARDOCHÉE

Je me tiens satisfait et content de mon sort.

L'original porte "Esther" comme locuteur, nous corrigeons par "Haman".

SCÈNE VIII. Haman, Tharès.

ACTE IV

SCÈNE I. Mardochée, Esther, Thamar.

ESTHER

Hélas !

ESTHER

Hélas !

MARDOCHÉE

L'infortune des Juifs, leurs douleurs et leurs craintes Ont besoin de secours, et non pas de vos plaintes. Ce n'est pas les aider que de craindre pour eux, Et c'est agir pour vous qu'aider ces malheureux : Car enfin croiriez-vous éviter les tempêtes De qui le coup mortel tomberait sur leurs têtes, Et que leur mauvais sort respectant votre rang N'allât pas jusqu'au Trône épuiser votre sang ? Si pour sauver les Juifs votre bras ne s'emploie, Le Ciel pour les sauver peut faire une autre voie, Il peut fendre la terre en des chemins nouveaux, De même que pour eux il sut fendre les eaux. Mais aussi redoutez que le ciel qu'on outrage Ne laisse sur vous seule éclater cet orage, Pour avoir négligé des peuples malheureux, Et retenu le bien qu'il vous donna pour eux. Croyez-vous que le Ciel vous rende Souveraine, Et vous donne l'éclat et le titre de Reine, Pour briller seulement de l'illustre splendeur Que répandent sur vous la pourpre et la grandeur ? Croyez-vous aujourd'hui posséder la Couronne Pour jouir seulement des plaisirs qu'elle donne ? Que si vous abusant par un nouveau désir Vous croyez que les Rois sont nés pour le plaisir, Croyez que le plaisir des Princes équitables Consiste à secourir les peuples misérables. Dans le même moment que des coeurs inhumains Arment contre les Juifs de sanguinaires mains, Un Roi qui vous chérit vous donne une puissance Capable d'étouffer cette injuste licence ; Pensez-vous que ce Dieu qui fait tout sagement Nous fasse voir en vain ce grand événement ? Non, non, c'est pour un bien que cette grâce éclate, C'est pour vous témoigner qu'il faut que l'on combatte ; Le pouvoir qu'il vous donne avecques tant d'éclat Est pour vous le signal qu'il donne du combat.

ESTHER

Pensez-vous donc qu'Esther peu forte et magnanime Comme un faible soldat ait besoin qu'on l'anime ? Si j'ai peur maintenant, hélas ! Hélas j'ai peur De manquer de succès, non de manquer de coeur. Je n'ai pas souhaité cette grandeur suprême Pour jouir des plaisirs que donne un Diadème ; Mais je n'ai souhaité son pouvoir et ses biens Qu'afin d'en secourir l'infortune des miens. Et si le Trône même où le Ciel m'a portée De cet aimable espoir n'eût mon âme flattée, Quoi qu'un Trône ait de grand et d'illustre et d'heureux, Je l'eusse refusé comme un bien dangereux. Comme par la grandeur si pompeuse et si chère D'un esprit étonné chacun me considère, On considérerait mon courage indompté Par l'illustre refus d'un Trône rejeté. Enfin, enfin les Juifs jusqu'ici déplorables Verront faire pour eux des efforts favorables. Ils auront part aux biens dont me comble le Roi, Ou j'aurai part aux maux qui les comblent d'effroi. Noble et chère Patrie, autrefois florissante, Maintenant dans les fers esclave et languissante, Si je ne puis t'aider, ni te rendre ton rang Au moins dans ce dessein je te rendrai mon sang ; J'opposerai mon sein aux couteaux effroyables, Qui doivent égorger tes enfants misérables, Et malgré les fureurs qui les font succomber, Pas un ne tombera qu'on ne m'ait vu tomber ; Si je ne méritais l'honneur de la Couronne Quand un Roi m'a donné l'éclat qui m'environne, Comme pour mon pays je la prodiguerai, Au moins en la perdant je la mériterai.

SCÈNE II. Haman, Esther.

SCÈNE III. Haman, Tharsis.

La scène III, emploie Tharsis comme locuteur, alors qu'il n'existe pas dans la liste des personnages, il semble bien qu'il s'agisse de Tharès ; nous le conservons.

THARSIS

Cependant...

SCÈNE IV. Zéthar, Haman.

ACTE V

SCÈNE I. Le Roi, accompagné.

SCÈNE II. Zéthar, Le Roi, Haman.

HAMAN

Oui Sire.

SCÈNE III.

HAMAN, seul

Moi que par des honneurs sans borne et sans exemples, Même à mon ennemi je bâtisse des temples ! Et qu'à ma dignité moi-même injurieux, Je mette ma victime au nombre de mes Dieux ! Non, non, tombe sur moi pour me réduire en poudre Et des Rois et des Dieux la disgrâce et la foudre ; Nous avons triomphé parmi de si grands coups Si l'heur d'un ennemi ne lui vient pas de nous, Nous aurons en mourant obtenu la victoire Si nous ne servons pas à le combler de gloire. Quel plus horrible coup me peut épouvanter ? Quel plus cruel destin me peut persécuter ? Je pense recevoir un honneur, un salaire, Et j'en viens décerner à mon propre adversaire ? Je crois trouver sa mort, sans peine et sans combat, Et je viens à sa vie apporter de l'éclat ! Si le voir seulement, et même comme infâme, Est un tourment des yeux qui passe jusqu'à l'âme, Le voir en même temps et vivre et triompher, N'est-ce pas proprement ce que l'on nomme Enfer ? Si je résiste au Roi, ma disgrâce est jurée, S'il lui faut obéir, ma honte est assurée ; Lequel est, Dieux cruels le moins rude pour moi, Ou de me voir l'objet de la haine d'un Roi, Ou de me voir contraint comme par la victoire De mettre un ennemi dans le Char de la gloire ? Perdons, perdons plutôt cette vaine faveur Qui n'est douce qu'aux yeux, et qui gêne le coeur. Tomber au précipice est une loi plus douce, Que d'en faire sortir l'ennemi qu'on y pousse ; Et la faveur des Rois n'est faveur qu'à demi, Quand elle ne sert pas à perdre un ennemi. Que fais-je malheureux, ou bien que veux-je faire ? Veux-je ajouter ma perte aux biens d'un adversaire ? Veux-je par mon malheur, dont il sera charmé Lui donner le plaisir de m'avoir opprimé ? Il chérira ma perte, il chérira ma cendre Bien plus que les honneurs que je pourrais lui rendre, Puisque l'adversité d'un ennemi défait Contente bien autant que l'honneur satisfait. Comme de mes conseils, hélas le peut-on croire ! J'ai de mon ennemi sollicité la gloire ; Veux-je par ma disgrâce, et par mes longs tourments Contribuer encor à ses contentements ? Pourrai-je enfin prétendre, ô fortune infidèle, D'être au vouloir d'un Prince impunément rebelle, D'un Prince rigoureux, et dès le même jour Qu'il n'a pas épargné sa femme et son amour ! Ô redoutable effet d'un destin sanguinaire ! Qui veut ou que j'honore un infâme adversaire, Ou que je sois réduit pour comble de douleurs, À le rendre content par mes propres malheurs. Mais enfin il est Juif, donnons-en connaissance ; Mais comme je craignis, je crains son innocence, Je redoute aujourd'hui ce que j'ai redouté, Je redoute ma fraude et sa fidélité. Si je vais l'accuser, son service l'excuse, Il peut sauver les Juifs du succès de ma ruse ; Je crains que tout le mal ne tombe dessus nous, Et qu'en faveur d'un seul on ne pardonne à tous. Recourons toutefois à ce dernier remède ; Que ma fraude m'opprime, ou que ma fraude m'aide, Remontrons qu'il est Juif, et tentons pour le moins Ce qui peut m'affranchir et de peine, et de soins, Mais le voici, feignons.

SCÈNE IV. Haman, Mardochée.

SCÈNE V. Le Roi, Esther, Haman, Mardochée.

ESTHER

Cependant c'est par lui, c'est par ses artifices Qu'on destine les Juifs à d'horribles supplices. Et je venais enfin solliciter pour eux, N'espérant qu'aux bontés d'un Prince généreux ; Mais sire, mais le Ciel, ami de l'innocence A fait en même temps éclater sa puissance, Et pour les affranchir de leurs calamités Il a joint son pouvoir avecques vos bontés. Ainsi dans le moment que malgré la menace Je venais à vos pieds vous demander leur grâce, Ils ont fait un effort dont le fruit est pour vous, Et qui doit en amour changer votre courroux. Ils ont dans vos prisons amené le perfide De qui la main s'arma pour votre parricide, Et par les soins du Ciel qui les garda toujours, Ils ont avec ce traître amené leur secours. S'il est vrai maintenant que les Juifs soient des traîtres, Des infracteurs de lois, des ingrats à leurs maîtres, Pour nous répondre, Haman, sortez pour un moment Ou de la modestie, ou de l'étonnement, Les Juifs que vous blâmez, les eût-on vu paraître Avecques tant d'ardeur à la prise d'un traître ? Et si les factions, et si les attentats Du faible Mardochée étaient les seuls ébats, Aurait-il découvert ces attentats funestes, Qui rendent au Soleil vos crimes manifestes ? Mais si l'ingrat Haman eut gardé pour son Roi Quelques ressentiments et d'amour et de foi, Eût-il de Mardochée attaqué l'innocence, Comme un sort opposé contre sa violence ? Viendrait-il aujourd'hui vous demander secours, Pour perdre un innocent qui conserva vos jours ?

1 846 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica