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un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Lisandre et Caliste

Pierre Du Ryer· créée en 1632· 5 actes· 1 990 vers· 23 personnages

Représenté pour la première fois en 1632.

Personnages

  • LE ROI
  • LISANDRE
  • CALISTE
  • Le VALET, de Lisandre
  • LÉON
  • BÉRONTE
  • CLÉANDRE
  • PAGE
  • CLARINDE
  • CRISANTE
  • Le BOUCHER
  • La BOUCHÈRE, sa femme
  • Le GEÔLIER
  • LIDIAS
  • DORILAS
  • ORANTE
  • ADRASTE
  • HIPPOLYTE
  • LIDIAN
  • LUCIDAN
  • VARASQUE
  • Le JUGE, de camp
  • LE COURRIER

ACTE I

SCÈNE I. Lisandre, Crisante.

LISANDRE

Indiscrets mouvements d'une amour insensée Ne sortirez-vous point de ma triste pensée ? Le funeste entretien de mes feux criminels Ne me doit-il donner que des maux éternels ? Était-il arrêté qu'une beauté fatale M'échaufferait le sang d'une flamme brutale ? Et qu'enfin mon esprit infidèle à son tour Trahirait l'amitié pour se rendre à l'amour ? Cruelles passions qui mettez dans mon âme Les froideurs du respect, et l'ardeur de la flamme, Formez de vos pensers froids et chauds en effet Un foudre nécessaire à punir mon forfait. Puis-je aimer d'un ami la moitié légitime Sans mériter un feu qui punisse mon crime ? Amour que mon destin se fait bien détester ! Je ne te puis souffrir, et ne te puis quitter : Termine donc les jours du malheureux Lisandre, Laisse-toi désormais étouffer dans ma cendre, Et souffre que je meure avec ce plaisir D'avoir eu sans effet un si lâche désir. Mais hélas c'est en vain que je conçois l'envie De finir dans mes feux ma misérable vie, Ils tiennent en ce point de celui de l'enfer Qu'ils me brûlent toujours sans pouvoir m'étouffer. Caliste est dans mon coeur, Cléandre est avec elle En danger de périr dans ma flamme immortelle, Tantôt l'amour l'emporte, et tantôt l'amitié, Quelquefois leur accord le divise à moitié : Mais enfin l'amitié n'y doit plus rien prétendre, Les charmes de Caliste en ont chassé Cléandre ; Non, non, le seul amour, et ses brasiers ardents Ont brûlé son portrait que j'avais là-dedans, Et bien que tous les jours l'amitié le refasse, L'amour beaucoup plus fort à toute heure l'efface, Et me donne des lois où je vois tant d'appas Qu'il faut y consentir ou bien ne vivre pas. Pourquoi voudrais-je aussi retirer ma franchise De ces belles prisons ou Caliste l'a mise ? Elle sait mon martyre, et ses chastes discours Ne travaillent jamais qu'a me donner secours, C'est toutefois en vain que sa voix me console, Mon mal n'est pas de ceux que guérit la parole. Qu'ai-je fait insensé de songer à guérir Ou l'honneur outragé me condamne à mourir ? Ou la raison emploie un remords légitime À me peindre partout la grandeur de mon crime ? Mais bien qu'elle m'accuse au fort de mes ennuis Et condamne l'excès des transports ou je suis, Les attraits de Caliste à qui rien n'est semblable Autorisent mon crime, et le rendent aimable. Que je sois insensé, que je sois criminel Et digne mille fois d'un tourment éternel, Si dedans mes desseins mon amour est un vice, Son feu qui fait mon crime est aussi mon supplice. Ne puis-je pas enfin sans me rendre suspect Unir à mon amour l'honneur et le respect, Et sans m'abandonner à mes longues tristesses Aimer tant de beautés comme on fait les déesses ? Mais qu'il est mal aisé près d'un bien si charmant D'avoir un coeur humain sans l'aimer autrement ! Sa divine douceur veut que je persévère Et sa pudicité ne veut pas que j'espère, Sa beauté me contente et me rend malheureux ; Mais quelqu'un interrompt mes pensers amoureux.

SCÈNE II. Léon, Clarinde, Page, Béronte.

SCÈNE III. Crisante, Lisandre, Léon, Béronte.

SCÈNE IV. Cléandre, Lisandre, Caliste.

SCÈNE V. Béronte, Alcidon.

SCÈNE VI. Léon, Clarinde, Caliste, Cléandre, Béronte, Alcidon.

CLARINDE

Léon.

ACTE II

SCÈNE I. Lisandre, Alcidon.

ALCIDON

Puisque c'est un dessein où je vous vois porté Je ne résiste point à votre volonté. Mais avez-vous parfois Caliste entretenue Depuis qu'au Châtelet on la voit retenue ?

Châtelet : On nommait ainsi deux forts, situes, l'un sur la rive droite de la Seine, à l'entrée de la rue Saint-Denis du côté du Pont au Change, l'autre sur la rive gauche, à l'extrémité du Petit-Pont aprèS de l'Hôtel-Dieu. Les deux ont servi de prison ; Le premier fut détruit en 1802 pour donné le nom à la Place du Châtelet, et l'autre en 1782. [B]

ALCIDON

Allons donc.

SCÈNE II. Le boucher, la bouchère, Lisandre.

SCÈNE III. Lisandre, Caliste, le Geôlier, Le boucher.

LISANDRE à la fenêtre du boucher

Caliste.

CALISTE en prison

Êtes-vous là ?

CALISTE en sortant de prison donne au geôlier un bracelet

Ami reçois de moi ce petit bracelet.

LISANDRE

Ha madame !

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Dorilas, Orante, Page, Lisandre.

ACTE III

SCÈNE I. Adraste, Lisandre.

ADRASTE

Mon fils, unique appui du bonheur de ma vie, Que votre longue absence a mille fois ravie, Après tant de tourments et d'outrages soufferts Qui vous ont en vivant découvert les enfers, Il est temps de finir mes peines sans pareilles, Pour avoir du repos j'ai fait assez de veilles ; Vous avez trop brûlé dans des feux dissolus, Ils ont été sur vous trop longtemps absolus, Il faut enfin souffrir que la raison vous range Aux termes désirés d'un favorable change, Et que ce doux soleil qui luit sur les esprits Vous découvre les fers ou l'amour vous a pris : Alors que ce tirant conçoit notre ruine Il nous montre la rose, et nous cache l'épine, Et sa flamme est semblable a l'éclair, qui ne luit, Que pour nous annoncer la foudre qui le suit. Ne pensez pas pourtant que ma froide vieillesse M'oblige à condamner ce dieu de la jeunesse, Ou que mon impuissance autorise un discours À qui ceux de votre âge ont toujours fait les sourds, Non, non, il faut aimer d'un amour nécessaire Qui reçoive des lois et n'en puisse pas faire, Il faut que la raison lui serve de flambeau, Qu'elle le fasse naître, et le mette au tombeau ; Alors que nous croyons sa défaite impossible, C'est notre lâcheté qui le rend invincible. Quittez donc ces transports, et ce honteux dessein Que les yeux de Caliste ont mis dans votre sein, Et puisque nous devons de l'amour au mérite, Rendez vous sans contrainte aux vertus d'Hyppolite, Son coeur que la nature avait fait d'un rocher À votre seul aspect est devenu de chair, De tant de cavaliers qui l'avaient entreprise Vous avez sans travail dérobé sa franchise ; Et vous mépriseriez de captiver vos jours Sous les plus beaux liens que fassent les amours !

LISANDRE, seul

Ô pere sans pitié, tu n'as jamais appris Ce que peut un bel oeil sur les jeunes esprits, Quelques vives raisons, qui nous donnent des armes, On ne peut éviter sa force ni ses charmes : Si tu voyais Caliste, ou ses moindres attraits, Tes beaux enseignements céderaient à ses traits ; L'amour te ferait dire en te venant contraindre Qu'il n'est pas dans ses yeux comme tu le veux peindre, Et sans prendre le soin de connaître mon mal Tu serais malgré toi mon père et mon rival. Mais porte contre moi l'horreur et la menace, Emprunte des fureurs l'impérieuse audace, Et que le ciel propice à tes voeux inhumains Te prête son tonnerre, et le mette en tes mains, Pour abattre aisément tout ce qui me résiste Je ne veux qu'opposer les attraits de Caliste, Ou si tu veux enfin en paraître vainqueur, Pour m'arracher l'amour, arrache-moi le coeur. En vain pour affaiblir le feu que j'ai dans l'âme Tu me viens commander d'aimer une autre dame, Tous les commandements que l'on nous fait d'aimer En éteignent l'envie au lieu de l'enflammer. Ha frivoles desseins des cruautés d'un père, Qui s'aveugle lui-même, et qui me désespère ! Il veut que son pouvoir, que le ciel a borné, Passe jusqu'à l'esprit qu'il ne m'a pas donné, Et que ce vain respect, dont j'abhorre l'usage, Se loge dans mon coeur comme sur mon visage ; Non, non, je veux céder a mes ressentiments, Ce respect n'est pas fait pour les parfaits amants, Quiconque sait amer, sait mépriser les craintes, Et d'un fâcheux devoir les sévères contraintes. Qu'ai-je enfin résolu ? La nature à son tour Me parle de respect, et Caliste d'amour : Dieux ! Quelle sûreté finira mes alarmes ? Un père a des conseils, et Caliste a des charmes. Le ciel assure ici le repos de mes jours, Et le cruel y met en danger mes amours, Mais pour montrer l'excès de mon ardeur extrême J'aime mieux assurer mes amours, que moi-même. J'irai chez Hyppolite afin de témoigner Que je n'en approchai que pour m'en éloigner.

SCÈNE II. Hyppolite, Lisandre.

HYPPOLITE seule

Ne dis plus que ton coeur a triomphé des charmes Qui font vivre l'amour, et lui donnent des armes, Ne dis plus que les traits, dont il blesse les dieux, Ont vainement touché ton esprit glorieux : Je cède à ses efforts, et j'aime le servage Ou depuis peu de jours sa puissance m'engage ; Ce dieu s'étant instruit que sa forme d'enfant N'obtiendrait pas sur moi le nom de triomphant, Après avoir usé ses liens pour me prendre Prit pour me surmonter la forme de Lisandre. Hélas ! Ce fut un jour, que le ciel plus riant Ouvrit a la clarté les portes d'orient, Et que les champs couverts d'une nouvelle grâce Nous avaient invité au plaisir de la chasse, Comme si le soleil en donnant un beau jour Eut voulu s'accorder au dessein de l'amour. Lisandre s'y fit voir plus parfaite que les grâces, Je suivais en tous lieux ses amoureuses traces, L'étonnement de tous fut alors sans pareil De voir Mars sur son front plus beau que le soleil, Ses yeux toujours charmants, et toujours redoutables Me tendirent partout des rets inévitables, Je chassai quelque temps avec ce vainqueur Mais je connus bientôt, qu'on ne prit que mon coeur : Je voulus mille fois éviter cette prise Ma raison s'efforçait de garder ma franchise, Et même tous les jours un reste de ses droits S'oppose dans mon âme aux amoureuses lois, Elle me dit encor alors que je l'irrite Que je porte le nom du premier Hyppolite ; Mais à tant de discours je réponds à mon tour, Que je n'ai pas son coeur pour surmonter l'amour, Et que pour demeurer dans des prisons si belles La même liberté se couperait les ailes. Mais voici mon Lisandre. Hé dieux que de plaisir En le voyant ici succède à mon désir ! D'où vient que la tristesse a peint votre visage Des plus pâles couleurs qu'elle met en usage.

SCÈNE III. Lidian, Adraste, Page.

ADRASTE

Comment ?

SCÈNE IV. Caliste, le valet de Lisandre.

CALISTE seule

Hélas ! Qu'ai-je entendu qui porte dans mon sein Les premiers mouvements d'un tragique dessein ? L'on nous vient d'assurer que Lisandre infidèle Suit les nouveaux liens d'une amante nouvelle, L'on nous assure encor que dedans peu de jours Un malheureux hymen unira leurs amours ; Tant de temps écoulé sans flatter mon martyre Du moindre des discours que l'amour nous inspire, Et la triste longueur de ses retardements Me découvrent assez ses parjures serments. Perfide, qui n'as rien de l'amour que ses ailes, Que ne différais-tu tes desseins infidèles, Jusqu'à ce que le ciel justement irrité M'eût rendu le renom que tu m'avais ôté ? Cette infidélité, qui te rend si coupable, Étant plus paresseuse, eût été moins blâmable, Et pour me consoler, mon honneur de retour Eût tenu dans mon coeur le lieu de ton amour. Viens voir, traître, viens voir sans m'offrir d'assistance, Que ta seule malice égale ma constance ; Viens voir encor un coup si mes longues douleurs Ont épargné pour toi des soupirs et des pleurs, Toutefois ne viens pas, tu dirais que ma bouche Ne donne que du vent à l'amour, qui me touche, Tu dirais que mes yeux en te donnant de l'eau Te font voir l'inconstance ou du moins son tableau, Ou bien qu'ayant donné ma raison à tes charmes C'est te donner trop peu que de donner des larmes ; Mais si des pleurs sont peu je verserai du sang, Je t'ouvrirai mon sein, je t'ouvrirai mon flanc, Je ne dis pas mon coeur, car hélas ! Ton image L'a dès longtemps ouvert au malheur qui m'outrage. Que me servent ces pleurs, dont j'arrose mes pas ? En pleurant aujourd'hui, je ne m'allège pas, Et les maux ont pour moi de trop vives atteintes Pour guérir par des pleurs ou finir par des plaintes. Je quitterai pour toi le logis paternel, Je veux suivre tes pas et ton feu criminel, L'espoir de te trouver me rendra vagabonde Partout où le soleil prête le jour au monde, Et lors, devant tes yeux, la rigueur de mon sort Signera de mon sang ma sentence de mort ; Ces mains si lâchement par les tiennes pressées Déchireront ce coeur qui reçut tes pensées, Ce corps qui fut jadis l'idole de tes voeux Éteindra dans son sang les restes de ses feux : Et ma mort fera voir par ce sanglant spectacle Que tes nouveaux desseins ne trouvent plus d'obstacle. Non, non, je veux changer au mépris des hasards Les fureurs de l'amour en celles là de Mars : Je sortirai des bras et du sein d'une mère Non pas pour suivre encor ton amour trop légère, Mais pour perdre la vie à la face du roi Dans l'injuste combat, qui se fera pour toi. Qu'on appelle imprudent le dessein que je tente, Il ne m'importe pas, pourvu qu'il me contente ; Si mon honneur est mort dans mes feux indiscrets J'aurai ce dernier bien de le suivre de près, Et je témoignerai que ma force abattue Défendit constamment le traître qui me tue, Non pas pour l'obliger à me rendre son coeur Mais pour y mettre ver, qui s'en rendra vainqueur, Pour y mettre un remords, dont les forcèneries Augmenteront chez lui le nombre des furies, Et qui convertiront en faveur de mes maux Les feux de son amour en des feux infernaux. Mais n'aperçois-je pas le valet de Lisandre ? Il faut savoir de lui ce que j'en dois attendre. Que viens-tu faire ici ?

CALISTE en lisant la lettre

Que tu déguises bien ton infidélité !

Le Valet

Il est vrai.

ACTE IV

SCÈNE I. Le Roi, Lucidan, Adraste, Hippolite, Caliste, Béronte, Lidian, le juge de camp, Dorilas, le valet de Lisandre.

LE JUGE DE CAMP, parle à l'enfant

Tirez.

LIDIAN

Lorsque vous eûtes dit qu'il se viendrait défendre, Le dessein de le voir me fit aller aux lieux Ou je croyais jouir de l'aspect de ses yeux ; Mais j'appris que le soin de combattre l'outrage Ramenait à la cour ce généreux courage, Certain de son retour je perdis le souci De le suivre plus loin, et de venir ici, Et ce fameux tournoi que vantait l'Angleterre Appela mon courage à cette douce guerre, Là je trouvai Béronte, et je fus bien surpris De voir aussi Lisandre y disputer un prix, Aussitôt je l'aborde, et lui dis pour nouvelle Que votre majesté le rappelait près d'elle. Dés le même moment nous nous mîmes sur mer Qu'un vent impétueux fit soudain écumer, Et toucha nos esprits d'un si triste présage Que le pilote même en changea de visage ; La peur lui fit quitter le soin de son vaisseau Et pousser son esquif à la merci de l'eau, Il se jette dedans, Lisandre fait de même Non pas pour nous laisser en ce danger extrême, Mais afin de forcer ce pilote insensé De reprendre le soin du vaisseau tout cassé. Cependant la tempête augmente ses atteintes, Sa violence croît et fait croître nos craintes, Et les flots complaisants aux vents impérieux Éloignèrent Lisandre et l'esquif de nos yeux : Ce fut là que le ciel fit tomber sur nos têtes Le plus sensible coup de toutes ses tempêtes, Et comme si la mer dedans son lit mouvant N'eût pas eu pour nous perdre assez d'eaux et de vent, Réduits à la merci de si vives alarmes Nous lui donnions encor nos soupirs et nos larmes.

SCÈNE II. Caliste, Lidian.

CALISTE, seule vêtue en homme

Enfin tous mes soupçons changés en assurance M'ôtent si peu de bien que donne l'espérance, Et mon oeil vrai témoin assure mon esprit De la déloyauté que l'oreille m'apprit : J'ai vu cette rivale, et mes mains trop humaines N'ont pas mis au tombeau ce sujet de mes peines ! Je n'ai pas arraché de son sein entrouvert Et l'amour et le coeur du traître qui me perd ! Mais comme si ses yeux en me venant surprendre Avaient vaincu Caliste aussi bien que Lisandre, À son premier aspect mon courage s'abat Et je quitte ma force et le lieu du combat : La honte qui me suit, et qui me sollicite, Me montre malgré moi les vertus d'Hyppolite, Et me dit qu'un départ si peu prémédité Est l'effet de sa gloire, et de ma lâcheté ; Cette seule action aussi lâche qu'infâme Montre qu'en cet habit je suis encore femme, Dont les desseins conçus avec beaucoup d'ardeur Au moindre empêchement ne sont rien que froideur, Ce sont des flots naissants sur les ondes amères Dont le moindre rocher affaiblit les colères. Que j'ai sur ce sujet des sentiments peu sains ! Ha si le moindre obstacle arrêtait nos desseins, L'honneur et la raison opposés a ma flamme Eussent vaincu l'amour qui règne dans mon âme, Je tirerais ce bien du malheur où je suis Qu'une infidélité finirait mes ennuis ; Mais Lisandre me quitte, et pourtant je fais gloire De conserver encor sa funeste mémoire ! Il n'y faut plus penser, il est temps de périr, Mon honneur négligé me condamne à mourir, Aussi la seule mort est le bien ou j'aspire, Elle tient dans ses mains la fin de mon martyre ; Creve toi donc les yeux, achève ainsi ton sort Par où l'amour injuste a commencé ta mort, Arrache toi le coeur, qui reçut une peste, Et qui ne connut pas sa blessure funeste ; Mais pourquoi destinai-je, ô favorable mort, Ou mes yeux, ou mon coeur à ton premier effort ? Frappe frappe à ton gré ce corps abominable, Ne choisis point d'endroits, il est partout coupable.

SCÈNE III. Lisandre, Léon.

LISANDRE, accompagné d'un pilote

Hélas ! Au même instant qu'une belle espérance Me présentait le bien qui m'attendait en France, Au point même qu'un roi finissait mes travaux Les fureurs de la mer recommencent mes maux, Et Neptune envieux de ma bonne fortune La contraint de changer et de m'être importune, Ainsi quand j'ai trouvé la grâce des humains La disgrâce des dieux me l'arrache des mains : Alors que j'espérais le repos de la terre Les autres éléments m'ont déclaré la guerre, Et se sont rencontrés dans le même dessein De combattre le dieu que j'ai dedans le sein ; La mer enfla ses eaux, l'air se couvrit d'orages Et le foudre et le feu naquirent des nuages, Et parmi les assauts, dont nous fûmes pressés Tant d'eau douce tomba sur les flots courroucés, Que Neptune insensible à ma longue misère Perdit son amertume et non pas sa colère, Tous les vents déchainés n'observaient plus de loi L'horreur sort avec eux des prisons de leur roi, Et les rochers émus au bruit de ces tempêtes En baissèrent de peur leurs orgueilleuses têtes ; Les flots nous élevaient où nous portions nos voeux, Et les dieux s'étonnaient de nous voir si près d'eux ; Transportez dedans l'air par les vents et les ondes Nous ne trouvions partout que flammes vagabondes, Si bien qu'il nous semblait que la fureur de l'eau Dans la sphère du feu portât notre vaisseau, Ou que pour ajouter de la crainte à nos âmes Le sort nous fit voguer sur l'élément des flammes. Ce fut là malgré nous le chemin malheureux Qui nous fit arriver en ce désert affreux.

LISANDRE

Réponds-moi.

SCÈNE IV. Lucidan, Hyppolite.

HYPPOLITE, seule

Puis-je être sans transports où ma triste pensée Entretient les douleurs de mon âme insensée ? Puis-je être sans fureur, ou l'amour me fait voir L'astre de mon malheur et de mon désespoir ? J'ai vu j'ai vu Caliste, et mon sort redoutable Ma montré dans ses yeux ma perte inévitable. Pourquoi veux-je accuser ses attraits glorieux ? Lisandre a fait le mal dont j'accuse ses yeux, Le traître languissant pour une feinte plaie Dans mon coeur amoureux en a fait une vraie, Et ce perfide auteur de mon premier ennui Me vint offrir un coeur qui n'était plus à lui, Ce n'était qu'un miroir où je ne pus connaître Que l'amour n'y parut qu'afin de disparaître, Ou c'était une terre avec ce défaut Que le dedans est froid quand le dessus est chaud : Mais je blême Lisandre, et je ne puis moi-même Me défendre des traits de la beauté qu'il aime, Mon oeil en la voyant demeurait enchanté, Et si j'eusse eu mon coeur elle me l'eût ôté. Mon âme mille fois de sa grâce ravie Lui consacrait déjà le reste de ma vie, Et croyant cet habit que mon sexe dément J'allais sans y songer devenir son amant. Je cherche les attraits que j'ai pardessus elle Pour rendre à ma faveur Lisandre plus fidèle, Et je ne trouve rien dans mes soins superflus Sinon que je suis fille, et qu'elle ne l'est plus : Mais dans cette recherche, ou l'amitié me porte, Ce qui me désespère, et qui la rend plus forte, C'est que malgré mes voeux ses superbes appas Ont l'amour de Lisandre, et que je ne l'ai pas. Que fais-je donc ici toute pleine d'alarmes ? Je veux quitter ensemble et la cour et mes armes, Et prendre celles-là que Caliste vêtit Alors qu'elle parût, et que l'on combattit ; Qu'on blâme mon dessein, que chacun s'en offense, Je n'ai que mon caprice aujourd'hui pour défense. Ainsi je chercherai par un chemin de pleurs L'infidèle sujet de mes longues douleurs, Conduite par l'espoir de le revoir encore J'irais ou le soleil fait renaître l'aurore, J'irais ou la vigueur de ses quatre chevaux Précipite le jour au bout de ses travaux, Et l'effet sans pareil d'une amour sans pareille S'il ne l'emplit de feu, l'emplira de merveille.

ACTE V

SCÈNE I. Lisandre, son valet, Hippolite, un courrier.

LISANDRE

Après tant de soucis, et des maux si puissants Que ta rencontre plaît à mes yeux languissants, Jamais le jour naissant n'obligea davantage Les désirs de celui, que la douleur outrage, Et jamais un pilote après de longs soupirs Ne rencontra le port avec plus de plaisirs : Toutefois le discours que tu me viens de faire M'étonne tout autant qu'il m'a pû satisfaire, Hyppolite et Caliste au mépris de la mort Ont fait pour mon amour ce généreux effort ! Ha si les beaux effets de ces douces merveilles Eussent touché mes yeux plutôt que mes oreilles, J'eusse crû que mes yeux eussent été charmés Me voyant défendu par deux anges armés, Ou plutôt que Pallas, et Vénus sans envie Eussent fait leur accord pour défendre ma vie. Mais il faut par ce mot que Caliste m'écrit Adoucir les langueurs qui me chargent l'esprit, L'amour vrai médecin du mal qui me possède En met dans ce papier le souverain remède. Après avoir lu la lettre, il dit ce qui suit. Qu'ai-je vu ! Qu'ai-je lu ! Que ce triste discours Est contre mon espoir, et loin de mon secours ! Ou je pensais trouver des plaisirs tous célestes J'y trouve les enfers, et des maux plus funestes ; Où mon espoir trompeur me promettait des fleurs Un véritable mal y fait naître des pleurs ; Au lieu de rencontrer cette douce justice Qui fait la récompense, et la joint au service, J'y trouve celle-là qui n'a point d'autre effet Que d'inventer la peine et la joindre au forfait : Aussi suis-je coupable, et mon crime consiste En ce que j'ai causé les soupçons de Caliste, J'ai fait autant de maux en vivant sous sa loi, Qu'Hyppolite reçut de paroles de moi.

HYPPOLITE

Ha traître.

LISANDRE

Hélas !

SCÈNE DERNIÈRE. Le Roi, Varasque, Adraste, Hyppolite, Léon, Caliste, Lisandre, Dorilas, Lucidan.

1 990 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0