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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Lucrèce

Pierre Du Ryer· créée en 1638· 5 actes· 1 538 vers· 9 personnages

Représenté pour la première fois en 1638 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • TARQUIN, fils de Tarquin le Superbe
  • COLLATIN, mari de Lucrèce
  • LUCRÈCE
  • BRUTE, ami de Collatin
  • LIVIE, demoiselle de Lucrèce
  • CORNÉLIE, demoiselle de Lucrèce
  • LIBANE, esclave de Tarquin
  • PROCULE, domestique de Lucrèce
  • LE PÈRE, de Lucrèce
MADEMOISELLE,

À MADEMOISELLE DE VENDÔME

C'est assez que vous ayez une fois loué Lucrèce, pour me faire espérer que vous lui ferez un accueil favorable. Vous ne pouvez rien approuver qui ne mérite des Éloges, et il me semble qu'on ne vous saurait faire de plus agréables hommages, que des choses que vous estimez. Ainsi j'ai rompu tous les obstacles qui pouvaient m'empêcher de vous l'offrir. Votre estime a été plus forte que ma timidité, et je m'imagine enfin qu'il n'est pas moins glorieux d'être approuvé de vous, que d'atteindre à la perfection. À qui devais-je plutôt présenter Lucrèce, et plus justement consacrer cette Image de la Vertu, qu'à la Vertu même ? C'est en vous, MADEMOISELLE, qu'elle a voulu se rendre visible, et que nous la contemplons avec tous ses charmes. Vos beautés et les siennes font un mélange si merveilleux, qu'il n'est pas malaisé de la reconnaître en vous, ni de vous reconnaître en elle. Il ne faut plus consulter les Philosophes, pour apprendre qu'elle est adorable, il faut seulement vous considérer. Et c'est ici que l'on peut dire que jamais la vertu ne fut plus belle, et que jamais la beauté ne fut plus vertueuse. Mais quand je regarde cet éclat qui nous environne, et qui vient autant de vos autres qualités que de votre grandeur, il faut que je confesse que mon présent me tombe des mains, et que si votre bonté ne m'aidait à le relever, je n'aurais pas assez d'assurance pour l'exposer à vos yeux. J'espère donc, MADEMOISELLE, que cette même bonté vous obligera de le recevoir, et qu'elle fera paraître encore que véritable Grandeur ne fut jamais méprisante. Je suis, MADEMOISELLE,

Votre très humble et très obéissant Serviteur.

DU RYER.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Tarquin, Brute, Collatin.

SCÈNE II. Brute, Collatin.

COLLATIN

Il est vrai.

BRUTE

Que l'amour le plus juste, et le plus raisonnable Produit par son excès un effet condamnable ! Chacun tient comme toi pour un point débattu, Que le nombre est petit des femmes de vertu : Et chacun toutefois abusé par une ombre Croit que la sienne a place en un si petit nombre. Mais je veux que Lucrèce y soit au premier rang, Et qu'elle porte un coeur plus noble que son sang ; Penses-tu qu'étant chaste elle en soit moins aimable ? Qu'un front un peu sévère en soit moins estimable ? Et que l'oeil innocent, d'où naissent tes plaisirs, Ne puisse pas donner de coupables désirs ? Assez et trop souvent la chasteté sévère D'un vicieux Amour est l'innocente mère, Et ce fils criminel devenu le plus fort Attaque enfin sa mère, et lui donne la mort. Mais veux-tu que je parle avec cette franchise, Qu'une longue amitié nous a toujours permise, Tarquin est d'une humeur qui s'émeut aisément, Et qui passe bientôt jusqu'au dérèglement, Son désir échauffé ne respecte personne, Il croit que la licence est un droit de Couronne, Que c'est un trait d'esprit de tromper ses amis, Et que quand l'on peut tout, tout est aussi permis. Tu l'as vu, tu le sais, et te trahis toi-même ! Tu montres au lion la pâture qu'il aime ! Et découvres peut-être à sa brutalité Ce que sans ton discours il n'eût pas souhaité. Quelques fortes raisons qui te puissent défendre Trop vanter de grands biens c'est montrer à les prendre. Tu t'en ris toutefois, et tu n'aperçois pas Les gouffres apparents qui s'ouvrent sous tes pas ! Et ton esprit aveugle en pareille rencontre Prendra pour le serpent celui qui te le montre ! Que sais-tu si Tarquin n'a pas en d'autres lieux Jeté sur ta Lucrèce un regard vicieux ? Que sais-tu si Tarquin ne cache pas pour elle Une flamme amoureuse, et vieille, et criminelle ? Et pour visiter l'objet de ses amours Il n'a pas à dessein contredit ton discours ? Penses-y de plus près, songe à cet artifice, Mille subtilités accompagnent le vice, Il se porte aisément où jamais il ne fut, Et cent chemins secrets le mènent à son but.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Tarquin, Brute.

SCÈNE III.

TARQUIN seul

Et toi barbare esprit, qui penses me toucher, Tu ne dis jamais rien qui me coûtât plus cher. Insensé, tes avis sont pour moi des injures, Et le rang où je suis déteste les censures. Lorsque mes passions consultent tes pareils, J'en attends des effets et non pas des conseils ; Je veux voir à mon gré ma volonté suivie, Et qui me contredit estime peu sa vie. Je cède en apparence à ton soin imprudent De peur de faire un traître au lieu d'un confident, Mais de quelques raisons, dont tu veuilles m'instruire, Tu ne me rends savant qu'en l'art de te détruire. Ma fureur est un feu qui ne s'éteint jamais, Et qui porte la guerre où se montre la paix. La lâche s'offre à moi, m'interroge, me presse, Me promet du secours pourvu que je confesse, Et le traître après tout ne me vient gouverner Que comme un criminel que l'on veut condamner. Tu t'en repentiras âme ingrate, âme vaine, Ton sévère discours n'a conclu qu'à ta peine, Et tu sauras qu'un juge est lui-même en danger, Quand celui, qu'il condamne, a droit de le juger. Je réduirai si bas ta fortune et ta vie, Qu'au plus infortuné tu porteras envie. Tu veux à mon amour établir une loi, Mais sache que sa flamme est un foudre pour toi, Sache qu'il a pour lui contre tes rêveries D'un Roi qui le chérit la force et les furies. Il règne, il régnera, tout coupable qu'il est, Si cet mon ennemi, mon ennemi me plaît. Tes généreux conseils ont pour lui des amorces, Ta folle résistance a confirmé ses forces, Et parce qu'il te choque et te semble insensé, Je le rappellerais si je l'avais chassé. Je n'aime plus Lucrèce à cause qu'elle est belle Mais parce que tu veux que je sois froid pour elle, Et je la croirai faible et facile à dompter Puisque pour mes plaisirs tu crains de la tenter. Enfin je la suivrai jusqu'au point de me plaire Plus en dépit de toi que pour me satisfaire, Et j'irai l'assaillir, fut-elle entre les Dieux, Plus irrité par toi que charmé par ses yeux.

SCÈNE IV. Tarquin, Libane.

SCÈNE V. Tarquin, Collatin.

SCÈNE VI. Brute, Lucrèce, Tarquin, Collatin.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Livie, Cornélie.

SCÈNE II. Libane, Livie, Cornélie.

SCÈNE III. Lucrèce, Livie, Cornélie, Libane.

SCÈNE IV. Livie, Lucrèce, Cornélie.

SCÈNE V. Lucrèce, Tarquin.

Lucrèce pensant se retirer rencontre Tarquin de front.

SCÈNE VI. Tarquin, Libane.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Lucrèce, Livie, Cornélie.

SCÈNE II. Tarquin avec son esclave, Lucrèce.

LUCRÈCE

Ô Dieux !

SCÈNE III. Livie, Procule, Cornélie.

SCÈNE IV. Lucrèce, Livie, Cornélie.

SCÈNE V.

LUCRÈCE seule

Mais à qui veux-je écrire, et pour quelle nouvelle ? Hélas ce seul penser recueille ma fureur, Et me rend à moi-même une cause d'horreur. Tracerai-je moi-même un portrait effroyable, Où l'on ne me peut voir que comme une coupable. Non, non, cours à la mort ainsi qu'à ton bonheur, Il faut perdre la vie aussitôt que l'honneur. Ce poignard destiné pour un coup sanguinaire, Est le plus beau présent qu'un Tyran puisse faire, Et parmi tant de maux, dont mon coeur est pressé, C'est aussi le seul bien qu'un Tyran m'a laissé : Meurs donc et n'attends pas que l'ennui te consume, Un funeste poignard te sied mieux qu'une plume, Et ce coeur aussi pur qu'il est infortuné, Ne peut plus demeurer dans un lieu profané. Mais quel triste penser s'oppose à cette envie, Qui me fait pour mon bien attenter sur ma vie ? Si d'un coup généreux je borne ici le cours, Que le destin voulut accorder à mes jours, Hélas ! Par cette mort, qui paraît honorable, Je fais croire partout que je me sens coupable, Et qu'à l'horreur d'un crime indigne du tombeau, Le remords fut mon juge, et ma main mon bourreau. Si Lucrèce fut chaste et non pas criminelle, Pourquoi donc, dira-t-on, Lucrèce mourut-elle ? Si ses jours furent beaux, son trépas les ternit, Se crut-elle innocente, elle qui se punit ? Qu'à mon sort odieux de misère s'attache, Ce qui doit me laver est tout ce qui me tache, Je regarde la mort comme un soulagement, Et ne puis l'embrasser que comme un châtiment. Mourrons-nous, vivrons-nous, mais aussi puis-je vivre Qu'un bruit aussi sanglant ne me vienne poursuivre, Et que l'opinion d'un crime plus pressant Ne traite en criminel mon renom innocent ? Si je vis plus longtemps ne ferai-je pas croire Que pour me conserver j'abandonnai ma gloire, Et que ce coeur infâme, est digne de son sort A moins aimé l'honneur que redouté la mort ? Hélas, de quels malheurs est ma gloire suivie ! Je la perds par ma mort, je la perds par ma vie, Et sans avoir failli je ne puis seulement, Ni vivre avec honneur ni mourir noblement. Où me réduira donc la fortune ennemie, Si je trouve partout une égale infamie ? Mais c'est trop consulter, écris à Collatin, Et de tes propres mains achève ton destin. Meurs non pour témoigner que tu te sens coupable, Mais pour rendre aux Romains Tarquin plus détestable. Meurs, non pour faire voir l'horreur de ton péché, Et qu'à l'amour des sens ton coeur fut attaché, Mais meurs, pour témoigner par un coup qui te lave, Que qui s'en peut priver n'en fut jamais esclave ; Quiconque s'est privé des sens et des plaisirs, Et pour l'un et pour l'autre eût de faibles désirs.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Collatin, Le Père, Brute.

LE PÈRE

Hélas !

SCÈNE DERNIÈRE. Livie, Collatin, Lucrèce, Le Père, Brute.

LUCRÈCE

Ici tout est horrible et semblable à ses causes. Ici tout est en deuil, serait-on autrement, Où l'honneur déplorable est dans le monument ? Ici tout est sans biens, ici tout est funeste, Où l'honneur est perdu, quels biens a-t-on de reste ? D'un si riche trésor Tarquin est le voleur, Il ne parut ici que pour notre malheur. Sa force inévitable a vaincu ma faiblesse, Et Lucrèce par lui n'est rien moins que Lucrèce. Mais quelques grands succès qui suivent ses efforts, Le barbare qu'il est n'a vaincu que le corps. Ce ne fut pas Lucrèce à mourir toute prête, Qui fut de ce Tyran la honteuse conquête ; Mais ce ne fut qu'un corps sans âme et sans appas, Puisque l'âme n'est point où l'on ne consent pas. Ainsi ce bien me reste au tourment que j'endure, Que dans un corps souillé, je garde une âme pure, Comparable au trésor qui ne perd pas son prix, Pour être enseveli dessous quelque débris. Oui malgré ce Tyran je garde une âme nette, Telle que je l'ai prise, et que le Ciel l'a faite, Telle qu'elle entre au corps et qu'elle part des Dieux, Telle on doit la juger dans ce corps odieux. Et bien que dans un siècle et si bas, et si lâche, Le vice triomphant ne laisse rien sans tache, Ce corps comme son âme aurait son ornement, Si Lucrèce eût vécu moins d'un jour seulement. Mais enfin contemplez Lucrèce désolée, Voyez-la sans honneur, voyez-la violée ; Mon sort épouvantable, et comblé de fureurs, Ne vous appelle ici que pour voir tant d'horreurs. Lucrèce n'est plus rien, et n'a plus rien d'auguste, Que les nobles désirs d'une vengeance juste ; Encore à mon malheur seront-ils imparfaits, Si vos bras généreux n'en montrent les effets. Donc si mon mal est grand, s'il est sans allégeance, Qu'il ne soit pas au moins sans fruit et sans vengeance, Conservez par le coup que j'attends de vos mains, Ce qui reste de chaste, où règnent les Romains : Perdez pour vous sauvez un Tyran redoutable, Et rendez au pays mon malheur profitable ; Mes maux bien qu'infinis me sembleront moins grands, Si l'on les fait servir à perdre des Tyrans. Regardez qui je suis, regardez qui vous êtes, Excitez sans respect de sanglantes tempêtes, Faites par mille horreurs le crime détester, Où l'on venge l'honneur, rien n'est à respecter. Que le trône ne serve à ce Démon visible, Qu'à rendre à l'Univers sa chute plus horrible, Et qu'enfin ce barbare après de longs tourments, Ne puisse être connu que par ses châtiments. Jurez cette vengeance, où luit tant de justice, Que la foi la commence, et la main l'accomplisse ; Cet honneur, que je perds, fut aussi votre bien, Vengez donc d'un seul coup votre honneur, et le mien.

COLLATIN

Fidèle et seul ami, moi-même je confesse, Que j'accuse les Dieux, que j'ai trahi Lucrèce, Mais chasse de ce corps un esprit odieux, Et venge ainsi d'un coup, et Lucrèce et les Dieux. Ha, ma punition est ici trop certaine, J'ai trahi ma Lucrèce, et sa perte est ma peine. Ô Dieux pour châtier un misérable époux, Fallait-il perdre un sang plus innocent que vous. Ha cruelle justice étrange et détestable, Où l'innocent pâtit bien plus que le coupable !

Il se tourne vers Lucrèce.

C'est à moi qu'était dû cet effort rigoureux, Que ton coeur a reçu de ton bras généreux ; C'est moi qui t'amenai le voleur qui t'outrage, C'est moi dont les discours ont allumé sa rage, C'est moi qui le premier travaillai contre toi, Et tu dois demander qu'on te venge de moi. Ô succès malheureux autant qu'il est étrange, J'honorai ta vertu d'une juste louange, Et par cette louange à toi-même inhumain, J'ai forgé ce poignard qui t'a percé le sein. Ha funestes pensers, vertus que j'ai chéries, Changez-vous dans mon âme en autant de furies, Et pour me tourmenter avec plus de rigueur, Faites selon mes voeux un enfer de mon coeur. Mon âme, ma Lucrèce à qui les destinées Devaient pour notre bien de plus courtes journées, Quelle sévère loi t'obligeait aujourd'hui, De punir dessus toi les offenses d'autrui ? Que n'as-tu surmonté ton courage indomptable ? Telle qu'il plaît au sort, tu me serais aimable. Ton objet m'est toujours un objet précieux, Que le crime d'autrui ne rend pas odieux. Vois sous de si grands maux ma constance abattue, Tu meurs de déplaisir, et le remords me tue.

1 538 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica