Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Nitocris Reine de Babylone

Pierre Du Ryer· créée en 1639, imprimée en 1650· 5 actes· 1 756 vers· 7 personnages

Représenté pour la première fois en 1639.

Personnages

  • NITOCRIS, reine de Babylone
  • CLÉODATE, favori de Nitocris, Amoureux d'Axiane
  • ARAXE, prince d'Assyrie
  • ATIS, confident d'Araxe
  • AXIANE, princesse de Médie
  • ALCINE, princesse d'Assyrie
  • ACHATE, conseiller de Nitocris

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Araxe, Atis.

ARAXE

Oui, sa seule amitié plus forte que le sort Dans mes jours orageux fut mon guide et mon port, Et pour ne pas montrer une âme trop ingrate Je dois ce témoignage aux soins de Cléodate. Mais c'est à mon avis le plus grand de nos maux De devoir notre gloire aux soins de nos égaux, Et lorsque de leurs mains, on tient une victoire Confesser qu'on la doit c'est trop payer sa gloire. Une secrète honte en revient dans mon coeur, En vain je la repousse, en vain j'en suis vainqueur, Toujours elle y renaît, toujours elle l'emporte, Et plus elle y renaît, plus elle devient forte. Bref, je crains que ce feu que je laisse allumer Me force de haïr ce que je dois aimer. Je le confesse, Atis, ses peines fortunées Redonnèrent le calme à mes tristes journées, Mais enfin je voudrais qu'ennemi de mon bien Il m'eût laissé périr pour ne lui devoir rien. Si le coup de ma mort si longtemps poursuivie Eût de mes ennemis la fureur assouvie, Je n'aurais pas la honte en ce pompeux état Et de devoir ma gloire, et d'en paraître ingrat, Et peut-être qu'heureux en mon malheur extrême Le sort qui m'abaissa m'eût relevé lui-même. J'aime enfin Cléodate, et sa fidélité, Mais je hais sa fortune, et notre égalité ; Un peu plus bas que moi c'est un objet aimable, Mais dans le même rang il m'est épouvantable ; Ainsi pour mon repos, et sans plus y penser Il faut perdre de lui ce qui peut me blesser ; Et s'il ne se peut pas que sa grandeur périsse Sans qu'il tombe lui-même au même précipice, Il n'importe qu'il tombe, et sans trouver d'appui Que même chute entraîne et sa grandeur et lui. C'est faiblesse d'esprit, c'est être malhabile, D'épargner un ami quand sa perte est utile.

SCÈNE II. Atis, Araxe, Cléodate.

ATIS en se retirant

Dieux quelle ingratitude !

ARAXE

Axiane !

Dans le vers suivant le texte porte Alciane, ce ne peut être qu'Axiane.

CLÉODATE

Hélas ! Trois ans entiers ont achevé leur cours Depuis qui je combats ces fatales amours. Quand le Scythe ennuyé de sa stérile terre Chez les Mèdes surpris eût apporté la guerre, Et qu'à leur violence, et qu'à leur cruauté Le père d'Axiane eût en vain résisté, Comme pour elle seule il craignait la tempête, Qui menaçait son peuple, et son trône et sa tête, Il la fit, tu le sais, venir en cette Cour, Où bientôt de la Reine elle gagna l'amour. Je la fus recevoir, je dirai-je sans blâme ? Hélas ! Je la reçus, et ce fut dans mon âme. Dès l'instant que je vis cette illustre beauté, Son règne commença dans mon coeur enchanté. Ce coeur qui fut toujours, et si libre et si brave Prit enfin du plaisir à devenir esclave, Et comme on est aveugle aussitôt qu'amoureux Il crut que sa prison le rendrait bienheureux, Il ne regarda point quelle en serait l'issue, Et se serait flatté quand même il l'aurait sue. Ainsi j'aime Axiane, et dans ce coeur blessé Son empire fut grand dès qu'il eut commencé. Son père cependant pressé de tant d'alarmes Implora de la Reine et la force et les armes ; Tu sais qu'on m'envoya pour lui donner secours, Que je rendis le calme à ses timides jours, Et que je le remis dans ce siège de gloire, Où son fils aujourd'hui jouit de sa victoire, Car ce Roi plein d'honneur et de ravissement Passa bientôt après du trône au monument. Que je revins content de ce fameux voyage Où l'amour animait mon bras et mon courage ! Je crus que la victoire accompagnant mes pas Favorisait mes voeux, me donnait des appas, Et qu'une fille illustre à qui la gloire est chère Aimerait le vainqueur qui fit régner son père. Mais la Reine aussitôt m'instruisit du dessein Qu'une raison d'état inspire dans son sein, Et comme il faut lui plaire, et qu'elle est absolue Il fallut approuver le dessein qui me tue. Voilà mon sort, Araxe, est-il à souhaiter ?

SCÈNE III. Nitocris, Axiane, Alcine, Cléodate, Araxe.

CLÉODATE

Quoi Madame !

CLÉODATE

Madame.

ARAXE à l'écart

Qu'ai-je ouï !

NITOCRIS en se retirant

Demeurez, et ne contestez plus.

SCÈNE IV. Alcine, Axiane.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

NITOCRIS seule

Ô toi qui rends partout mes armes fortunées, Qui soumis à mes lois des têtes couronnées, Puissance souveraine es-tu faible à ton tour Quand il faut résister aux armes de l'amour ? Ton orgueil m'apprend bien que je ne puis sans honte Brûler pour un sujet dont l'amour me surmonte, Et qu'au rang où je suis, céleste et glorieux Je ne dois rien aimer que des Rois ou des Dieux. Mais enfin cet orgueil dont je faisais mes armes Est comme un grand pouvoir captivé par des charmes, Il blâme mon amour, il ne peut le flatter, Mais il le laisse vivre, et ne peut le dompter. Moi-même à ma grandeur quelquefois équitable Je condamne à la mort cet amour indomptable, Et toutefois d'un coeur à brûler destiné Je nourris chèrement ce que j'ai condamné. Ô Ciel Maître des rois qui mis en Cléodate Tout ce que l'on révère, et tout ce qui nous flatte, Pourquoi donc en naissant, pourquoi t'oubliais-tu De couronner en lui la force et la vertu ? Est-ce que la vertu dont l'éclat l'environne À soi-même se sert de gloire et de couronne ? Ou qu'enfin tu voulais couronner ce vainqueur Par les mains de l'amour qui règne dans mon coeur ? Mais que dis-tu mon âme ? Ou bien que veux-tu faire ? Veux-tu te rendre esclave ? Ou Reine tributaire ? Tu veux voir Cléodate assis auprès de toi, Mais penses-tu régner en te donnant un Roi ? Tu l'aimes maintenant qu'il est en ta puissance De l'élever au rang où te mis la naissance, Mais penses-tu l'aimer lorsque tu deviendras Jalouse du pouvoir que tu lui donneras ? Enfin je veux régner comme victorieuse, Et l'amour fuit bientôt d'une âme ambitieuse ; L'ambition le chasse, et contre ce géant Quoi que fasse l'amour il est toujours enfant. Laisse aller Cléodate où son destin l'entraîne, Que son éloignement affranchisse une Reine, Et qui sait si les Dieux ne l'ont point ordonné, Pour me servir à vaincre un amour obstiné ? J'aurai par son départ un nouveau diadème, Si son départ me sert à me dompter moi-même. Qu'il s'éloigne, et qu'il m'ôte avecque son objet La honte de me voir sujette d'un sujet. Mon front a trop rougi du défaut de mon âme. Mais qu'Araxe veut-il.

SCÈNE II. Nitocris, Araxe.

SCÈNE III. Araxe, Atis.

SCÈNE IV. Araxe, Alcine.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Nitocris, Alcine, Axiane.

NITOCRIS

Araxe.

AXIANE

La justice elle-même en cet événement Aurait beaucoup de peine à rendre un jugement, Et de quelque côté que penche un choix auguste, Il est juste, Madame, et tout ensemble injuste. Pourquoi pour l'un des deux prononcer aujourd'hui Si l'autre a mérité qu'on juge aussi pour lui. Si quelque chose entre eux met de la différence, Ce n'est pas la vertu, c'est la seule naissance. En effet, Cléodate est descendu d'un sang Trop éloigné du vôtre, et trop de votre rang ; Sa vertu, dira-t-on, qui s'élève elle-même Vaut mieux que la naissance et que le diadème ; Mais enfin ce discours qu'on se plaît d'écouter N'est raison que pour ceux qui veulent se flatter. Le trône veut un sang qui le rende adorable, Le peuple veut un Roi qui lui soit vénérable, Et qui force au respect et l'esprit et les yeux Par une longue suite et de gloire et d'aïeux. Bien que votre faveur et juste et non commune Du fameux Cléodate élève la fortune, On remarquera peu le défaut de son sang Tandis que de sujet il gardera le rang, Car quelque grand honneur qui couronne sa vie Le titre de sujet est un nom sans envie ; Ou bien si Cléodate a quelque envieux, Au moins, ce qui les flatte, il obéit comme eux : Mais enfin aussitôt qu'il portera les marques Qui font dessus un trône adorer les Monarques, Comme le trône est grand, comme le trône est haut, Alors de tous côtés on verra son défaut. Comme on le regardait par sa seule vaillance, On le regardera par sa seule naissance ; Et qui peut empêcher un peuple médisant De dire que l'amour l'aura rendu si grand ? Si je ne vous rends pas victoire pour victoire, Je dois, je dois au moins parler pour votre gloire ; Puisque Araxe est aimable et sort du sang des Rois, Araxe est donc celui dont je ferais le choix.

ALCINE

Vos raisons ont sans doute un charme qui m'emporte, Et vous pourriez encore en dire une plus forte. Il est bien vrai qu'Araxe est sorti de ces Rois Qui les premiers au monde imposèrent des lois ; Mais à quoi lui servit cette haute naissance Qu'à le faire sortir de son obéissance ? Ainsi toutes les fois qu'il a considéré Que l'on a vu son sang sur un trône adoré, N'a-t-il pas témoigné par un effort extrême Qu'il voulait sur un trône être adoré lui-même ? N'a-t-il pas fait paraître en Prince furieux Qu'on doit tout redouter d'un coeur ambitieux ? Et que l'illustre sang qui fait les magnanimes Est bien souvent aussi la source des grands crimes ? Enfin où son orgueil ne sut-il pas aller ? On le sait, on l'a vu, je n'en dois point parler, Et je ne prétends pas réveiller votre haine En vous représentant son crime et votre peine Puisque après tant de maux, un pardon généreux D'un sujet criminel en fait un Prince heureux, Et que son repentir autant que sa défaite Fait briller votre gloire et vous a satisfaite. Mais est-il honorable à votre majesté De donner la Couronne à qui s'est révolté ? N'est-ce pas vous priver de votre propre gloire ? N'est-ce pas lui céder le prix de la victoire ? Et dire à l'Univers qui l'a vu révolter Que vous craignez celui que vous sûtes dompter, Que le sceptre est un bien qu'il peut enfin vous prendre, Et que vous le donnez ne pouvant le défendre ? Moindre serait la honte, et l'infortune aussi De perdre en résistant que de céder ainsi. Pardonnez à l'ardeur qui fait parler mon zèle, Pour vous il est hardi, c'est-à-dire fidèle. Si quelqu'un avec vous doit régner en ces lieux Ceux qui vous font régner le méritent le mieux ; Et ceux qui sont toujours grands et toujours adorables Ont les vertus des Rois, ont les Rois véritables. Cléodate a vaincu, Cléodate est aimé, C'est par là que l'on règne et qu'on est renommé, Cette haute vertu qui brille en sa personne Ayant vaincu des Rois mérite une Couronne. S'il n'est pas de leur sang, étant né vertueux Il est d'un sang plus noble, il est du sang des Dieux, Et sa main qui réduit vos ennemis en poudre Peut bien porter un sceptre ayant porté la foudre. Puisque enfin Cléodate a les vertus des Rois, Cléodate est celui dont je ferais le choix.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Cléodate, Achate.

CLÉODATE seul

Dieux qu'ai-je demandé ! Mais il faut se contraindre. Enfin je l'ai voulu ; de qui puis-je me plaindre ? Hélas que notre esprit sans conduite et sans lois Connaît peu ce qu'il fait quand il agit pour soi. Poussé par le transport d'une fureur secrète J'ai comme un grand secours demandé ma retraite, Et lorsque je l'obtiens j'éprouve vivement Que j'ai sans y penser demandé mon tourment. Je ne commence à voir dans le coup qui m'étonne Le prix de mon destin que quand je l'abandonne, Et je ne reconnais parmi tant de transports Que j'étais dans les Cieux qu'au moment où j'en sors. Si je souffre, Axiane, en regardant tes charmes, Ces Tyrans adorés à qui je rends les armes, Pour le moins je les vois, et si mes maux sont grands C'est un bien dans l'amour que de voir ses Tyrans. Qu'as-tu fait malheureux, et de quelle pensée Ton âme trop aveugle a-t-elle été blessée ? Ai-je cru qu'Axiane adorable en tous lieux S'enfuirait de mon coeur si je fuis de ses yeux ? Comme par un effet de son oeil qui me tue On commence à l'aimer aussitôt qu'on l'a vue, Ai-je cru trop injuste à son divin pouvoir Qu'on cesse de l'aimer en cessant de la voir ? Ai-je fait cet outrage à sa force indomptée De me persuader qu'elle fût limitée ? Non, non, je sens déjà qu'en fuyant ses appas Mes liens s'éteindront et ne se rompront pas, Et que je suis partout un esclave à la gêne Que l'on tient enchaîné par une longue chaîne. Croire enfin que l'amour, croire que la beauté Ne suive pas partout un esprit enchanté, C'est croire que les Dieux limités sur la terre Ne peuvent en tous lieux faire choir le tonnerre. Changez, changez, ô Dieux qui gouvernez mon sort L'arrêt de mon départ en celui de ma mort ; Faites-moi confesser que le bonheur extrême Consiste seulement à mourir où l'on aime, Ou bien s'il faut y vivre avant que d'expirer Qu'on m'ôte les grandeurs qui me font révérer, Qu'on m'ôte tous ces biens qu'idolâtre un profane, On me laissera plus si je vois Axiane. Mais les Dieux ont voulu ce que j'ai demandé ; Mais ce que j'ai voulu dut-il m'être accordé ? J'ai pressé mon départ, il est vrai, mais la Reine Me devait refuser cette demande vaine, Après tant de service et de maux endurés Pour rendre entre ses mains des sceptres assurés, Au moins de mes travaux la course infatigable Méritait pour son prix ce refus honorable ; Et c'est montrer du coeur et de l'affection Que de faire un refus en cette occasion. Mais que dis-je insensé ? Dont la peine es de vivre Je ma plains d'obtenir ce qu'on m'a vu poursuivre, Et comme mon esprit est toujours divisé Je me plaindrais aussi qu'on me l'eût refusé.

SCÈNE II. Cléodate, Axiane.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Achate, Cléodate.

SCÈNE V. Nitocris, Araxe, Cléodate.

CLÉODATE

Votre dessein est juste, Comme tout ce qui part de votre esprit auguste ; Vos voeux seront toujours nos Maîtres et nos Rois, Et sont les seuls conseils que je vous donnerais. Mais puisque vous voulez que mon zèle s'exprime Si je dissimulais je croirais faire un crime. Je ne parlerai point contre ce que je crois Car c'est un attentat que de flatter les rois. Non, non, je ne crois pas, ô Reine incomparable, Que l'hymen ait pour vous une chaîne honorable, Et que portant partout le respect ou l'effroi, Il vous soit glorieux de vous donner un Roi. Si votre Majesté devait choisir un Prince Qui régit avec vous cette vaste Province, C'était lorsque l'État plein de calamités Voyait son précipice ouvert de tous côtés, Et qu'on ne croyait pas qu'une femme eût des armes Plus fortes que ses yeux, et que de faibles larmes ; C'était lorsqu'un grand peuple et triste et languissant Croyait contre ses maux votre bras impuissant, Et non pas aujourd'hui que le Ciel équitable A rendu par vos soins le trône inébranlable, Et que votre vertu sage et divin rocher D'un vaisseau qui flottait en a fait un rocher. Si l'on craint que des Rois voisins de cet Empire Contre votre grandeur la puissance conspire, Tant que dessus un trône autrefois débattu, Seule vous régnerez avec votre vertu, Ils croiront en grands Rois qui redoutent le blâme, Qu'il leur serait honteux d'attaquer une femme, Et sous ce voile utile et pour vous et pour eux Ils vous protégeront en Princes généreux. J'approuverais pourtant ainsi qu'un avantage, De laisser quelque espoir d'un si grand mariage : Au moins et les plus grands, et les ambitieux En espérant toujours vous en serviront mieux, Au lieu que quand un choix qui vaut une victoire En aura mis un seul au comble de la gloire, D'un trône souhaité tous les autres démis En deviendront jaloux, et bientôt ennemis ; Et quel heureux repos rencontrera la Reine Quand le Roi sans plaisir sera toujours en peine ? Vous pouvez les réduire, et la force à la main En faire des captifs du pouvoir souverain, Mais quel est le respect, quand il n'est qu'une feinte ? Quelle est l'obéissance alors qu'elle est contrainte ? Une rébellion qui ne se montre pas, Et qui fait en secret la guerre aux Potentats. Araxe qui connaît et son coeur et le nôtre Peut répondre de lui, mais le peut-il d'un autre ? Régnez, régnez, Madame, avecque votre bien, Et laisser espérer, sans donner jamais rien. Que chacun vous regarde avec un oeil de flamme, Vous régnerez en paix jusques dedans votre âme, Si les grands de l'État prosternés devant vous En demeurant Rivaux ne sont jamais jaloux. Demeurez toute seule au char de la victoire, Deux n'y peuvent tenir avecque même gloire. Si l'Empire est un faix qui semble vous charger, Il le faut porter seul pour le trouver léger.

SCÈNE VI. Cléodate, Araxe.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Nitocris, Achate, Alcine.

SCÈNE I.. Nitocris, Araxe, Alcine.

NITOCRIS

Achate.

SCÈNE III. Nitocris, Alcine.

SCÈNE IV. Nitocris, Achate.

SCÈNE V. Nitocris, Cléodate.

CLÉODATE

Si j'aime !

SCÈNE VI. Achate, Nitocris.

SCÈNE VII.

NITOCRIS seule

Ha que j'éprouve bien parmi tant d'avantages Que le trône est un Ciel jusqu'où vont les orages, Ou que c'est un Autel sur un globe attaché Dont le Dieu n'est souvent qu'un esclave caché, Dont le Dieu palissant du soin qui le dévore Est plus infortuné que celui qui l'adore. Je puis assujettir tout un monde nouveau, Je puis tout dans un rang et si noble et si beau, Excepté seulement qu'un sujet trop fidèle Convertisse en amour les flammes de mon zèle. J'aidai par mon pouvoir sa débile vertu, De gloire et de splendeur ma main l'a revêtu, De degrés en degrés l'amour qui me gourmande L'approche adroitement du trône où je commande, Bref je l'ai mis au rang qu'il pense avoir trouvé, Et pour descendre moins je l'ai plus élevé. Je comble enfin d'honneur un sujet qui me dompte Pour l'aimer seulement avecque moins de honte, Et cacher à mes yeux, comme un indigne objet, Parmi tant de grandeurs le titre de sujet. Cependant, ô fureur, dont l'atteinte fatale Mêle aux feux de l'amour une flamme infernale, Tant de biens, tant d'honneurs dont l'ai cru l'asservir N'ont aidé qu'à me nuire, et qu'à me le ravir, N'ont aidé seulement qu'à lui donner l'audace D'offrir ailleurs un coeur qu'il devait à ma grâce. Il ne s'en cache point, il montre ouvertement Qu'il ne craint ni mon bras, ni mon ressentiment : Et comme il ne se peut par un destin funeste Qu'avec beaucoup d'amour on soit longtemps modeste, Criminel en son coeur peut-être qu'il prétend Mériter Axiane en me précipitant. Si je ne vois son crime et sa fureur extrême, N'est-ce pas l'avouer que de dire qu'il aime ? Au moins en cet amour qu'il fuit aveuglément N'en vois-je pas la cause et le commencement ? Songe en Reine attaquée à ta propre assurance, Tu dois tout à ton bien, et tout à ta vengeance, N'attends pas les effets de sa présomption, Et préviens l'attentat par la punition. Mais jusqu'où va l'ardeur de mon âme insensée ? Croirai-je un imposteur ? Croirai-je une pensée ? Que ne fait pas à croire à l'esprit offensé L'amour qui se dérègle et qui se croit blessé ? Pourquoi trouver étrange en Princesse inhumaine Qu'avec une autre amour il refuse une Reine, Si pour lui maintenant, trop aveugle pour moi Mon esprit insensé refuserait un Roi ? Mais quoi que la douceur et m'inspire et m'ordonne, Que ne doit-on pas craindre avec une Couronne ? Cléodate est puissant, et si fort désormais Que je redoute en lui ma grâce et mes bienfaits. Ô dieux ! Au triste état où me met mon caprice Tout me semble un tonnerre, et tout un précipice ; J'ai peur de mon amour, j'ai peur aussi de moi, Le bras qui m'appuya me donne de l'effroi ; Car enfin quand l'amour est une fois extrême Le plus sage peut-il répondre de soi-même ? Et lorsque l'on le peut, qu'a-t-on jamais vengé Avec plus de plaisir qu'un amour outragé ?

SCÈNE VIII. Nitocris, Alcine.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Alchate, Alcine.

SCÈNE II. Nitocris, Cléodate, Alcine.

SCÈNE III. Nitocris, Araxe.

NITOCRIS

Achevez.

SCÈNE IV. Nitocris, Achate.

ACHATE

Pour gagner sur soi-même un pouvoir souverain Il faut être longtemps à soi-même inhumain. Comme les autres biens d'une valeur extrême On n'a jamais pour rien l'empire de soi-même ; Il ne se donne pas, il le faut arracher, Bref, cet Empire est beau, mais il coûte bien cher. J'entreprends toutefois cette grande victoire, J'établis à me vaincre et mon bien et ma gloire, Enfin j'ouvre les yeux, et les jette sur moi, Enfin j'ai résolu que mon coeur soit mon Roi, Et par quelques liens que l'amour nous entraîne L'amour même apprendra que je suis Souveraine. Mais que ne peut-on suivre un si noble dessein Aussi facilement qu'il entre dans le sein ? Et pour l'exécuter quelle main nous assiste Si l'âme qui le forme elle-même y résiste ? Je sens bien que l'amour à qui l'on veut toucher Est un trait que l'on rompt en pensant l'arracher, Qu'il est dedans notre âme une flèche funeste, Qu'on n'en arrache point que quelque éclat n'y reste, Et que ce seul éclat qu'on ne peut découvrir A tué bien souvent ceux qui pensaient guérir. Enfin l'amour m'oppose autant de résistance Que j'arme contre lui de force et de constance. Je l'attaque, il m'attaque, il devient le plus fort, Et même dans mon sein il trouve du renfort, Puisque mon coeur encore insensible à ma gloire Craint en le combattant d'obtenir la victoire, Et qu'il semble combattre en ce douteux instant Comme on fait contre ceux avec qui l'on s'entend. Ô coeur ! Ô faible coeur ! Mais quoi veux-je me rendre, Ayant déjà réduit l'amour à se défendre ? Non, non, dans quelques fers que le coeur ait vécu L'amour qui se défend est à demi vaincu. Achève de marcher sur des flammes si vaines, Considère qu'un trône est plus beau que des chaînes, Mille exemples fameux nous peuvent enseigner Qu'on se lasse d'aimer, mais non pas de régner. Demeure donc au rang où le Ciel te fit naître, Ne connaît que le Ciel pour arbitre et pour Maître, Et sans nous exposer à recevoir des lois Régnons enfin sur ceux que nous ferions nos Rois.

SCÈNE DERNIÈRE. Nitocris, Axiane, Cléodate, Araxe, Alcine.

1 756 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica