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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Saül

Pierre Du Ryer· créée en 1640, imprimée en 1642· 5 actes· 1 744 vers· 9 personnages

Représenté par la première fois en 1640.

Personnages

  • SAÜL, roi de Judée
  • JONATHAS, fils de Saül
  • MICHOL, fille de Saül
  • ABNER
  • PHALTI
  • LA PYTHONISSE
  • L'OMBRE de Samuel
  • ACHAS, écuyer de Jonathas
  • L'ÉCUYER de Saül
Dédicace

À PERSONNE.

Je ne dédie cet ouvrage à personne, parce que je le dédie à tout le monde. Je le donne aux Grands et aux Petits, aux Profanes et aux Religieux, parce que les uns et les autres peuvent trouver dans son sujet une instruction sans aigreur, et un divertissement sans scandale. Si ces Illustres Personnes à qui nous avons accoutumé de présenter nos ouvrages, et de qui les noms vénérables sont les premiers charmes, et bien souvent les seules beautés que l'on remarque dans nos livres, sont en quelque façon obligées de nous donner leur protection, quand nous leur faisons des hommages, des productions de notre esprit, il semblera sans doute que je veuille intéresser tout le monde en la défense et en la protection de Saül, puisque chacun peut dire que je lui en fais un présent, et que c'est à lui que je le dédie. Mais il ne m'importe pas de quelle façon l'on en juge ; on ne saurait trouver étrange, que je cherche des approbateurs de mon travail : et quelque modestie qu'on affecte, il est bien difficile de persuader qu'on ne cherche pas de la gloire, quand on va se montrer en public, et que l'on entre dans la barrière. Toutefois, comme on s'égare souvent dans le chemin de la gloire, et qu'en pensant y monter on tombe dans le précipice qui n'en est jamais éloigné, je ne demande point qu'on me donne de la réputation pour avoir fait quelques Vers qui peut-être ne déplaisent pas ; je demande seulement qu'on me sache gré d'avoir au moins essayé de faire voir sur notre Théâtre la majesté des Histoires saintes. Comme j'ai eu cet avantage d'y faire paraître le premier des sujets de cette nature avec quelque sorte d'applaudissement ; si j'en ai mérité quelque chose, je souhaite pour ma récompense que je serve en cela d'exemple, et que mes Maîtres, je veux dire ces grands génies qui rendraient l'ancienne Grèce envieuse de la France, deviennent mes imitateurs dans un dessein si glorieux. Ainsi l'on ramènera la poésie à son ancienne institution, on rejoindra l'utilité au plaisir, et l'instruction au divertissement : ainsi les ennemis de nos Muses en deviendront les amants, et le théâtre suspect à ceux qui ne le connaissent pas, deviendra pour tout le monde la plus agréable école où l'on puisse apprendre la Vertu.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Saül, Michal, Jonathas, et deux autres enfants de Saül.

JONATHAS

Quel succès, quel prodige effroyable et funeste Marque dans vos États la colère céleste ? A-t-on vu contre vous un peuple révolté, Porter la guerre au trône où vous êtes monté ? Le voit-on murmurer contre l'obéissance, Dont il doit honorer la suprême puissance, Et qui se conservant sans la crainte des Lois, Est le plus fort appui de la grandeur des Rois ? Hé bien, les Philistins vous déclarent la guerre, Ont-ils du Dieu vivant emprunté le tonnerre ? Ont-ils tant de bonheur, ont-ils tant de vertu, Qu'on ne puisse les voir sans en être abattu ? Combien, combien de fois ce barbare adversaire A-t-il fait en Judée un effort téméraire ? En quel temps, en quel lieu tombant dessous nos coups, N'a-t-il pas ressenti que le Ciel est pour nous ? Ses Provinces en feu, ses forces étouffées N'ont-elles pas cent fois enrichi nos trophées ? Bref, ne dirait-on pas qu'il apporte en ces lieux Moins la guerre et l'effroi qu'un butin glorieux ? Et que ses nations tant de fois nos sujettes, De même qu'un tribut nous doivent leurs défaites ? Est-il donc en état de donner de l'effroi ? A-t-il appris à vaincre en fuyant devant moi ? Non, non, mais repentant d'avoir osé paraître, Il est déjà vaincu par la crainte de l'être ? Il sait de quelle ardeur nous sommes animés, Que nous sommes pour vaincre à vaincre accoutumés, Et que si par la gloire, on arrive à la gloire, Par la victoire aussi, l'on monte à la victoire, À quelque extrémité que soient réduits nos jours, Accoutumer de vaincre est un puissant secours Qui peut donc nous troubler ? De quelles tristes craintes, Pouvons-nous justement ressentir les atteintes ? Ha Sire, pardonnez à mon ressentiment, Nous ne craignons plus rien que votre étonnement. C'est par le trouble seul, que vous ferez paraître, Que de nos ennemis les forces peuvent croître, Et par ce même trouble, à votre État vainqueur Vous pouvez arracher la victoire et le coeur. Laissez voler la crainte où l'ennemi s'assemble, Un Roi n'est point troublé, que son trône ne tremble ; Mais il connaît trop tard, quand il a succombé, Que le Trône qui tremble est à demi tombé, Voyez en vos enfants, voyez en leur courage D'un triomphe immortel l'infaillible présage : Dans le sein de la gloire ils ont toujours vécu, Enfin je suis le moindre, et j'ai toujours vaincu.

SCÈNE II. Saül, Abner, Michol, Jonathas.

SCÈNE III. Saül, Michol.

SCÈNE IV. Saül, Phalti, Michol.

PHALTI, en montrant Michol

Mais.

MICHOL

Sire.

SCÈNE V.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Phalti, Saül, Abner.

PHALTI

Mais Sire.

SCÈNE II. Michol, Saül, Phalti.

MICHOL

Souffrez que je paraisse où mon devoir m'appelle, Et que j'obtienne encor de votre Majesté De parler une fois avecques liberté. J'animerai sans doute et la haine et l'envie, Ces monstres ennemis des beaux jours de la vie ; Mais je sais qu'un Roi juste, et toujours indompté Ne condamnera pas un acte d'équité. Ainsi dedans mon âme en_suspens retenue, L'espérance augmente et la peur diminue ; Craindrais-je que ma voix émeut votre courroux, Vous êtes équitable, et je parle pour vous. Oui, par quelques transports que ma douleur s'exprime, Sire, mon intérêt n'est pas ce qui m'anime, Si ce n'est en ce point, que l'intérêt des Rois Est l'intérêt de ceux qui vivent sous leurs lois. On vous a peint David d'une couleur si noire, Que sa femme elle-même a douté de sa gloire ; Mais enfin, sa vertu qu'on ne saurait tacher, Perce l'obscurité qui voulait la cacher. Quoi Sire, vous fuyez votre fille affligée ; Mais n'abandonnez pas votre cause outragée, Et ne laissez pas croire aux esprits envieux, Que dans leur injustice ils ont un Roi pour eux. Que si ma liberté vous paraît criminelle, Au moins pour l'excuser considérez mon zèle, Que l'État, que le Sang, vous parle ici pour moi, Et que le nom de Père adoucisse mon Roi. Si le soupçon d'un crime, et non pas votre haine, Arme contre David votre main Souveraine, Que votre Majesté qui daigna l'élever, Le rappelle du moins afin de l'éprouver. S'il vient, s'il obéit, il se montre fidèle, Et s'il n'obéit pas il se montre rebelle : Ainsi vous apprendrez si vous êtes trahi, Si David est coupable, ou bien s'il est haï. Ainsi malgré les maux, les périls, les naufrages Qui suivent de si près les plus nobles courages, Je demande David, non pour voir un époux, Mais pour le voir mourir en combattant pour vous. S'il périt pour son Roi, j'aimerai les batailles Qui lui feront trouver d'illustres funérailles ; Et quand je le verrai dans un noble cercueil, La cause de sa mort consolera mon deuil. Enfin comme mon Roi m'est plus cher que moi-même, Je tâche pour mon Roi d'exposer ce que j'aime ; Souffrez donc que David témoigne une autre fois Qu'il sait vaincre pour vous les Géants et les Rois, Ou souffrez qu'en mourant il vous donne une marque Qu'il fut injustement suspect à son Monarque. Veut-on d'autres témoins de constance et de foi, Que le sang d'un sujet répandu pour son Roi.

MICHOL

Ah Sire.

SCÈNE III. Saül, Jonathas, Abner, Michol.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Jonathas, Abner.

SCÈNE II. Saül, Jonathas, Abner, Phalti.

JONATHAS

Ha Sire.

JONATHAS

Mais je veux que sans crime on ait recours aux charmes, Croit-on que les démons sachent le cours des armes, Les succès des combats et les événements D'où dépendent nos maux et nos contentements ? Quel rayon de clarté montrant nos aventures, Les ferait pénétrer dans les choses futures ? Si tout ce qui doit être en tout temps, en tout lieu, Enfin si l'avenir est seulement en Dieu, Pense-t-on que l'enfer, ce lieu plein de blasphème, Sache ce qui se fait dans le sein de Dieu même ? C'est un lâche penser que nous devons bannir, Les démons seraient Dieux s'ils savaient l'avenir, Ou parmi les tourments cette engeance mutine Partagerait au moins la puissance divine, Quand même les démons volant par l'Univers Verraient de l'avenir les secrets découverts, Eux qui sont des humains les plus grands adversaires Leur annonceraient-ils des succès salutaires ? S'ils annoncent le bien, c'est un appas fatal Qu'ils sèment sous nos pas pour nous conduire au mal ; S'ils annoncent les maux, l'horreur et le tumulte, C'est pour désespérer celui qui les consulte, Et par le désespoir dont son coeur est pressé, Le conduire au malheur qu'ils avaient annoncé. Fuyez donc de ce gouffre où vous allez vous rendre ; Vous courez aux enfers, qu'en pouvez-vous attendre, Si dans l'extrémité qui menace vos jours C'est à vos ennemis demander du secours. Mais enfin pour savoir par quelles destinées Nous verrions terminer le cours de nos années, Pour savoir notre sort ou propice ou fatal, Avançons-nous le bien, reculons-nous le mal ? Est-on plus tôt heureux, ou plus tard misérable ? Et peut-on éviter le ciel inévitable ? Il suffit de combattre en homme généreux, Et d'attendre du Ciel les succès bienheureux.

JONATHAS

Quoi Sire...

SCÈNE III. Saül, Phalti.

SCÈNE IV. Abner, Saül.

SCÈNE V. Saül, La Pythonisse.

LA PYTHONISSE

Samuel ! Samuel !

SCÈNE VI.

SAÜL

Mais que fais-je ? Ha ! Retire tes pas, Déjà précipités au chemin du trépas. Sers-toi de tes clartés, évite, fuis le crime, Tandis qu'un peu de jour te découvre l'abîme. Tardif est le remords qui me vient exciter, Mais il est assez prompt s'il peut me profiter. Amis retirons-nous : mais que dis-je timide ? Non, non, suivons la voie où mon malheur nous guide : Sortez, sortez remords de mon coeur agité, En vain vos visions m'avaient épouvanté. Vous naissez seulement de la faiblesse humaine, Vous ne troublez que ceux qu'une ombre met en peine, Ne pensez plus m'atteindre et m'imposer des lois, La crainte et les remords sont indignes des Rois. Que mon dessein soit lâche et passe pour un crime, Puisqu'il me peut aider, je le crois légitime ; S'il est enfin suivi d'un succès fortuné, Il paraîtra louable à qui l'a condamné. Que cette femme, hélas ! fait languir mon attente, Ou que le temps est long à l'âme impatiente ! Allons voir. Mais où vais-je aveugle que je suis ? Veux-je par mes forfaits mériter mes ennuis ? Veux-je par mes forfaits mériter la tempête Que le Ciel foudroyant balance sur ma tête ? Que fais-je, que ferai-je ? Ô Prince infortuné, Par le Ciel, par l'Enfer, par soi-même gêné ! Toi que le crime engendre en une âme abattue, Ô salutaire enfant d'un Père qui nous tue, Remords enlève-moi de ces funestes lieux, Où déjà tout l'Enfer se découvre à mes yeux. S'il faut, s'il faut périr, qu'une mort magnanime Marque notre infortune, et non pas notre crime ; Qu'elle attire des pleurs sur notre monument, Que ce soit une mort, non pas un châtiment. Arrachons-nous enfin de ces lieux détestables, Et soyons malheureux sans nous rendre coupables.

SCÈNE VII. La Pythonisse, Saül.

LA PYTHONISSE

Seigneur.

LA PYTHONISSE

Ha Sire !

SCÈNE VIII. L'Ombre de Samuel, Saül.

L'OMBRE

Si le Ciel te poursuit, si le Ciel t'abandonne, Crois-tu trouver ailleurs l'appui de ta Couronne ? Penses-tu qu'un esprit dépouillé de son corps Puisse aux arrêts du Ciel opposer ses efforts ? Songe qu'un Dieu vivant te tira de la poudre, Pour te mettre en un rang où l'homme tient la foudre ; Songe qu'il t'éleva dans un Trône adoré, Où tes voeux plus hardis n'eussent pas aspiré : Mais songe en même temps à la méconnaissance Dont Saül trop ingrat a payé sa puissance ; Souviens-toi que le Ciel est ennemi du mal, Et que tu fus ingrat quand il fut libéral. Souviens-toi des forfaits qui souillèrent ta vie, Et tu verras l'horreur dont elle est poursuivie. Pense à ce peuple saint par tes Lois égorgé Pour avoir contre toi l'innocent protégé, Pour avoir fait trouver dans l'enclos de sa ville Au malheureux David la faveur d'un asile. Pense combien de fois ma voix t'a menacé, Et pour voir l'avenir regarde le passé. Le Ciel te commanda, tu te montras rebelle, Tu lui donnas ta foi, tu lui fus infidèle, Et ta rébellion, et ton manque de foi, Ont allumé les feux qui vont choir dessus toi. Tu vas tomber du Trône, et quoi que l'on conspire, David persécuté va monter à l'Empire ; Ce David, cet objet à toi seul odieux, Et l'amour éternel de la terre et des Cieux, Ce David de tes maux le souverain remède, Que ton peuple inspiré demandait pour ton aide, Ce David repoussé par d'injustes efforts, Entrera glorieux au Trône d'où tu sors, Et les Rois apprendront par sa chute effroyable Que qui règne en Tyran doit périr en coupable.

SCÈNE IX. Abner, La Pythonisse. Phalti, Saül.

PHALTI

Sire.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Phalti, Abner.

SCÈNE II. Saül et sa suite, Abner.

SAÜL

Mais qu'en dois-je espérer ? Hélas ! Quelle assistance ? Si le Ciel fait les maux que je crains aujourd'hui, Peut-elle me servir de rempart et d'appui ? Elle peut étouffer les complots de la terre, Mais elle ne peut rien contre un coup de tonnerre. Elle peut triompher des esprits factieux, Mais elle cède aux traits que décochent les Cieux. Crois-je donc détourner par le soin qui me reste L'épouvantable effet d'un jugement Céleste ? Si le Ciel me combat, s'il se laisse endurcir, Ce n'est qu'en lui cédant que je puis l'adoucir. Avec tous mes efforts que pourrais-je entreprendre ? Un homme contre un Dieu ! C'est trop il se faut rendre, Mourez, mourez enfants : mais que dis-je mourez, Est-ce pour le pays que vous expirerez ? Si l'Arrêt qui vous juge annonce aussi la perte, Que servira la mort que vous aurez soufferte ? Vous exposer sans fruit où le mal est certain, Ce n'est pas être Père, et c'est être inhumain. Si quelque fois un Père eût assez de courage Pour laisser ses enfants au milieu de l'orage, S'il se plût quelquefois de les y voir courir, Il n'était pas certain qu'ils y dussent périr. Faisons donc nos efforts pour sauver notre Race, Le Ciel punit souvent par la seule menace, Et ne défend jamais en Tyran insensé, Qu'on tâche à se sauver quand il est menacé. Bref, il faut tout tenter avant qu'on désespère, C'est au moins le devoir d'un Monarque, et d'un Père, Si nous tentons en vain dans cette extrémité, Ne laissons rien au moins que nous n'ayons tenté.

SCÈNE III. Michol, Saül, Abner.

MICHOL

Sire.

SCÈNE IV. Saül, Jonathas.

SAÜL

Quoi, parce qu'un Démon me fait une menace, Je manquerais de coeur, je deviendrais de glace ! Non, non, je dois montrer, et même en m'exposant, Que je sais mépriser un Démon menaçant. Quoi, je rendrais moi-même un lâche témoignage Qu'en consultant l'enfer j'ai redouté l'orage, Et que Saül tremblant s'informa de son sort, Pour vouloir par la fuite échapper de la mort ! Que la mort aujourd'hui coupe et tranche ma trame, Nous irons au-devant pour éviter le blâme. S'exposer dans la guerre à l'horreur des combats, Incertain de la vie, incertain du trépas, Incertain des succès que garde la fortune, C'est l'effet seulement d'une vertu commune. Mais courir aux combats assuré de son sort, Mais courir aux combats assuré de sa mort, La voir, et l'embrasser, quand il est nécessaire D'animer par l'exemple un peuple tributaire, Il n'appartient qu'aux Rois, mais aux Rois généreux Pour qui la honte seule est un mal dangereux. Va, je ne te tiens plus, j'ai tort je le confesse D'avoir pour te sauver montré de la tendresse ; Il faut me souvenir que je suis en un rang Où je dois à l'État mes enfants et mon sang ; Il faut vaincre une amour si puissante et si chère, Un Roi n'est pas vrai Roi quand il est trop bon Père. Va donc pour ton pays tomber au monument, Je serai consolé si tu meurs noblement, Entraîne avecques toi tes misérables frères, Sers au Ciel d'instrument pour combler mes misères, Enfin je t'abandonne au bien de cet État, Meurs pour le secourir, ou meurs avec éclat.

SCÈNE V. Saül, Phalti, Jonathas.

SAÜL

Allons.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Abner, Phalti.

PHALTI, montre deux enfants du Roi

Vois ce que je puis dire.

SCÈNE III. Achas, Jonathas, Phalti, Abner.

SCÈNE DERNIÈRE. Saül, Son Écuyer, Jonathas.

JONATHAS

Ha ! Sire.

SAÜL

Ha ! Ce moment a terminé ses jours, Il est mort, ils sont morts, déplorables victimes, Et ce qui plus me gêne, ils sont morts par mes crimes. Enfants infortunés, je ne vous pleure pas Pour avoir ressenti les rigueurs du trépas. Hélas ! De vos vertus votre mort est un gage, Elle est digne de vous et de votre courage. C'était pour le pays que vous deviez périr, Et c'est pour le pays qu'on vous a vu mourir. Donc cette mort est belle, et vaut mieux que la vie, Elle n'est pas à plaindre, elle est digne d'envie, Et telle que des Rois heureux et triomphants La pourraient souhaiter pour leurs propres enfants. Non, je ne me plains pas de voir dessus la terre Votre sang répandu par le sort de la guerre, Mais si le désespoir s'empare de mon coeur, S'il chasse ma raison, s'il se rend mon vainqueur, C'est parce que je vois que de votre ruine Mes forfaits seulement ont été l'origine, Et que par un malheur, qui passe les plus grands, Le châtiment du Père a perdu les enfants. Épouvantable Arrêt du Ciel inexorable, Qui perd trois innocents pour punir un coupable, Et qui pour m'accabler sous un plus rude poids Semble au moins affecter d'être injuste une fois ! Pitoyable objets, ce matin mes délices, Puisque le Ciel le veut maintenant mes supplices, M'est-il au moins permis d'espérer seulement D'avoir en nos malheurs un même monument ? Grandeur toujours à craindre, et toujours désirée, Grandeur partout funeste, et partout adorée, Charmante illusion qui flattes, qui séduis,

Il montre ses enfants.

On te suit, on te cherche, et voilà de tes fruits. Quiconque en un Empire a de la confiance, Qu'il considère en moi sa fatale inconstance, Qu'il juge si d'un Roi le destin est si beau, Le matin dans le trône, et le soir au tombeau, Et le soir si détruit, qu'à l'instant qu'il succombe À peine seulement attend-il une tombe. À peine seulement peut-il pour son repos Espérer que la terre enveloppe ses os. Ô Ciel, quand vous donnez la grandeur souveraine, Montrez-vous votre amour, ou plutôt votre haine ? Puisqu'un trône est rempli de tant d'adversités, Ô Ciel nous aimez-vous quand vous nous y portez ?

L'ÉCUYER

Sire.

L'ÉCUYER

Permettez...

SAÜL

Dois-je donc aujourd'hui par ton zèle inhumain, Ou me voir lâche esclave, ou mourir de ma main ? Veux-tu qu'un ennemi superbe en la victoire Fasse servir ma honte à l'éclat de sa gloire, Ou qu'armant contre moi ma dernière fureur Je me rende moi-même un spectacle d'horreur ? Privé de tout secours, et parmi tant de gênes, Que vois-je de certain que la mort ou les chaînes ? Et dedans un malheur si pressant et si fort, Que doit choisir un Roi des fers ou de la mort ? Ha ! Ne me réduis point à ce malheur extrême De périr par ma main, de me perdre moi-même. Frappe, voilà de quoi prévenir mon dessein, Je te fournis d'un fer, fournis-moi d'une main. Pour ton dernier service épargne-nous un crime, Ne pouvant me sauver, sauve au moins mon estime ; En l'état où je suis, crois que mes plus grands biens Consistent à périr par les armes des miens. Quoi, tu crains de frapper, et voyant ma faiblesse, Et voyant de si près l'ennemi qui me presse ! Abandonner ton Prince à l'ennemi vainqueur, Est-ce un moindre attentat que de percer son coeur ? Quelle main pour un Roi te semble plus humaine Ou celle qui le tue, ou celle qui l'enchaîne ? Sache, sache insensé, qu'un Prince est beaucoup mieux Dans un noble cercueil qu'en des fers odieux ; Sache, sache qu'un Roi constant et raisonnable Aime autant que le trône un sépulcre honorable. Mais j'ai tort de prétendre et d'implorer de toi Ce que mon désespoir peut obtenir de moi. Il faut, puisque le Ciel ordonne que je tombe, Que Saül soit le faix sous qui Saül succombe, Enfants, que n'ai-je au moins ce noble réconfort De pouvoir en mourant douter de votre mort ? Mais c'est me plaindre en vain, et par des plaintes vaines Contribuer moi-même à prolonger mes peines. Ô vous qui me suivez superbes ennemis, À qui comme un grand bien mon désastre est promis, Si par la main du Ciel contre nous animée, Vous avez triomphé d'une puissante armée, Apprenez par ce coup qui vous dérobe un Roi, Que Saül seulement peut triompher de soi.

1 744 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica