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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Scévole

Pierre Du Ryer· créée en 1646, imprimée en 1647· 5 actes· 1 698 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois en 1646 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • TARQUIN, roi des Romains
  • PORSENNE, roi d'Étrurie, ou de la Toscane
  • MARCILE, capitaine
  • ARONS, fils de Porsenne amoureux de Junie
  • LICINE, capitaine
  • JUNIE, fille de Brute amoureuse de Scévole
  • FULVIE, suivante de Junie
  • SCÉVOLE, amoureux de Junie

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Tarquin, Porsenne, et sa suite.

TARQUIN

Hé ! Quoi ? Si votre peuple ; hé ! Quoi ? Si l'Étrurie Exerçait contre vous une même furie, Si par un coup mortel des plus noirs attentats Il vous avait chassé de vos propres États, S'il vous avait contraint d'aller dans les provinces Mendier l'oeil en pleurs l'assistance des Princes, Pourriez-vous en faveur d'un peuple mutiné Recevoir le conseil que vous m'avez donné. Certes un roi qui tient ce paisible langage, Ne sait pas ce que pèse un si mortel outrage, Certes il n'a jamais le tourment ressenti D'avoir eu place au trône, et d'en être sorti. Non, non, pour châtier cette forcennerie La plus cruelle guerre a trop peu de furie ; Et quand il faut soumettre un peuple conjuré Le plus sanglant triomphe est le plus assuré. Il faut par le malheur de mes peuples rebelles Apprendre à vos sujets à demeurer fidèles ; Vous-même en me donnant des conseils rigoureux Et propres à venger un Prince malheureux ; Vous-même vous devez hors de toute contrainte, Instruire vos sujets leur enseigner la crainte, Et leur montrer enfin par vos sévérités Ce que vous en feriez s'ils étaient révoltés. Rendez donc à mon sort sa splendeur ancienne, Fondez votre puissance en me rendant la mienne. Présenter le pardon qu'on ne demande pas, C'est donner de l'audace à des esprits ingrats, C'est faire croire à Rome après sa résistance, Que contre elle deux Rois ont manqué de puissance, Et que pour la gagner et pour se maintenir On veut lui pardonner, ne pouvant la punir. S'il faut lui pardonner, il faut il faut attendre Qu'en tienne le flambeau pour la réduire en cendre, Il faut avoir son peuple, il faut qu'il soit aux fers, Et qu'il se voie enfin sur le bord des enfers, Alors un beau pardon nous comblera de gloire Si nous le prononçons sur un char de Victoire, S'il n'est pas un effet de la nécessité Mais d'un beau mouvement de générosité.

SCÈNE II. Porsenne, Tarquin, Marcile.

TARQUIN

Mais enfin.

SCÈNE III. Tarquin, Porsenne, Aruni.

TARQUIN parlant à Aruni

Rome est donc à nous.

ARUNI

Non, non.

SCÈNE IV. Porsenne, Licine, Tarquin, Junie.

TARQUIN

Superbe.

SCÈNE V. Arons, Junie.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Fulvie, Junie.

FULVIE

Madame.

SCÈNE III. Fulvie, Junie, Scévole.

SCÉVOLE

Il faut ou que demain soit la fin de ses jours, Ou bien qu'elle reçoive aujourd'hui du secours. Tarquin ne combat plus pour une ville entière, Il combat seulement pour un grand cimetière, Tant le destin de Rome est triste et malheureux ! La famine y produit tout ce qu'elle a d'affreux, Il n'est rien de funeste en toute la Nature Que la nécessité n'y change en nourriture : Bref le peuple de Rome emploie à se nourrir Tout ce qui peut aider à le faire mourir. Aussi voit-on partout des images tragiques Et de malheurs publics et de maux domestiques. Là le fils chancelant de faiblesse et d'ennui Mettant son Père en terre y tombe avec lui ; Ici l'enfant se meurt d'une mort triste et lente Sur le sein épuisé de sa mère mourante, Et la mère qui voit ce spectacle inhumain Se meurt en même temps de douleur et de faim. Enfin on voit partout la mort en son image Chacun la porte au coeur ou dessus son visage, Et telle est ta patrie en cette extrémité Qu'elle semble un séjour de spectres habité : Mais cette extrémité féconde en tant de peine Est encore au dessous de la vertu Romaine, Même le peuple souffre avecques fermeté, Il veut le monument ou bien la liberté. Chacun sollicité d'une noble colère Semble avoir hérité des vertus de ton Père, Et veut montrer que Rome au défaut d'autres biens N'a pas moins de Héros qu'elle a de Citoyens. On a vu des Vieillards languissants et débiles Et que l'âge a rendus à la guerre inutiles On les a vu poussés d'un vif ressentiment Aux plus jeunes guerriers s'offrir pour aliment Comme s'ils espéraient changes en leur substance Être encore de Rome et l'âme et la défense.

SCÈNE IV. Porsenne, Tarquin, et leur suite.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Arons, Marcile.

SCÈNE II. Porsenne, Arons, Marcile.

ARONS

Hé Sire ! Abandonnez ce Prince injurieux Qui nous traite en vassaux, et vous brave à vos yeux ; Prenez l'occasion maintenant favorable D'ôter à votre État un voisin formidable. Qu'on ne dise point qu'il est de votre honneur De relever encore son Trône et son bonheur, Vous avez assez fait pour votre propre gloire D'avoir pu dans ses mains enchaîner la victoire, Vous avez assez fait de montrer aux Romains, Que leurs murs tomberaient si vous leviez les mains ; Quelle loi maintenant, quel honneur vous engage À rétablir un Roi qui vous fait un outrage ? Et quel illustre excès de générosité Peut inspirer l'oubli de cette indignité ! Un Roi peut oublier sans offenser sa gloire D'un sujet criminel la faute la plus noire : Mais lorsque par les Rois les Rois sont outragés, Ils doivent tout tenter afin d'être vengés ; Ou si de leurs pareils ils souffrent quelque offense, Ils se font soupçonner de crainte et d'impuissance, Et plus que le malheur de cent tristes exploits, L'impuissance et la peur déshonorent les Rois. Montrez donc que sans vous la Fortune ennemie Pour l'injuste Tarquin n'a que de l'infamie. Qu'il tombe, qu'il périsse avec tous ses desseins Pour vous venger de lui, délivrez les Romains, Et que Rome aujourd'hui vous doive la franchise Que de sa vertu seule elle s'était promise. Si les maux de Tarquin, si les impiétés Chassent de son parti tous les Dieux irrités, Son orgueil criminel, et digne du tonnerre En doit aussi châtier tous les Rois de la terre.

MARCILE

Certes ce sentiment est noble, et généreux, Mais l'effet ce me semble en paraît dangereux ; Si vous épargnez Rome, et que votre indulgence Veuille en sa liberté borner votre vengeance, Par cent et cent chemins, Tarquin ne peut-il pas Avec Rome d'accord rentrer dans ses États ? Et pensez-vous qu'alors sa force et sa furie Par vous-même allumée épargne l'Étrurie ? Sire pardonnez-moi, l'on sait mal se venger, Quand après la vengeance on demeure en danger. Rome n'attend plus rien des forces de la terre, Chaque coup qu'on lui donne est un coup de tonnerre, Et dans ce triste état il faut que les Romains Ou nous tendent la gorge, ou nous tendent les mains. Mais après leurs efforts, après leur résistance Qui passent les effets de l'humaine vaillance, Peut-on quitter les murs qui nous séparent d'eux Qu'on ne semble lever un siège si fameux ? Se retirer ainsi, c'est céder la victoire, Et moins abandonner Tarquin que votre gloire. Sire, il faut se venger, mais par de plus grand coups. Vous devez prendre Rome, et la prendre pour vous. Il faut la retenir et tout ce qu'elle enserre Comme un gage assuré des frais de cette guerre, La flatter cependant des douceurs de la paix, Et gagner le Romain à force de bienfaits. Il déteste Tarquin, il nous le fait paraître, Et croira s'en venger s'il peut changer de Maître. Mais pour mieux vous gagner et Rome et les Romains Vous aimâtes Junie achevez vos desseins, Que l'illustre lien d'un pompeux hyménée Attache une Romaine à votre destinée.

SCÈNE III. Junie, Porsenne, Arons.

JUNIE

Je ne demande rien qui ne soit pour ta gloire, Et qui ne te signale autant qu'une victoire, Tu veux vaincre, Porsenne, et suivant tes desseins Je viens te demander la perte des Romains, Je viens te demander leur honte et leur supplice Si leur parti n'est pas celui de la justice. Regarde donc ici d'un oeil plus curieux, Pour qui s'arme aujourd'hui ton bras officieux, Si c'est pour le secours d'un Prince légitime, Les Romains ont failli, que ton bras les opprime : Mais si pour un Tyran tu désoles nos champs, Vois s'il est glorieux d'assister des Tyrans. Veux-tu voir si Tarquin aima la tyrannie ? Fais-moi taire Seigneur, et fais parler sa vie, Tu verras qu'un grand Roi par ses coups massacré Du trône qu'il usurpe est le premier degré, Et qu'avec les raisons qu'il eut de le défendre Il assassine un Roi qui l'avait fait son gendre. Là pour monter plutôt sur un trône charmant, Mais du sang de son père encore tout fumant, Tu verras de Tarquin la femme sanguinaire Faire passer son char sur le corps de son père. Bien qu'à ce triste aspect ses chevaux pleins d'effroi Semblassent respecter le cadavre d'un Roi. Encore si d'un Règne acquis par violence La suite eût excusé la tragique naissance. Mais toujours sur un trône injuste et profané, Le crime avec Tarquin demeura couronné, S'il a donc par le crime une couronne acquise, S'il en usa plus mal qu'il ne l'avait conquise Quand Rome l'a chassé, quand Rome l'a banni, N'est-ce pas un Tyran que sa haine a puni ? Ainsi Rome a donné de glorieuses marques De ce juste respect qu'elle a pour les Monarques ; Peut-elle mieux montrer qu'elle honore les Rois, Qu'en punissant celui qui dérobe leurs droits, Et dont l'âme de sang injuste et déloyale Souille avec tant d'horreur la Majesté Royale. Cette ville invincible en vient de mériter Que les forces du Ciel la vinssent assister. Jette l'oeil sur Horace et sur son aventure, A-t-elle quelques traits qui soient de la Nature ? Avoir seul combattu mille et mille soldats, Avoir seul arrêté leur fureur et leurs pas, Avoir seul tout couvert de splendeur et de gloire Aux forces de deux Rois dérobé la victoire, C'est sans doute un effet que l'homme audacieux Ne peut s'attribuer sans le ravir aux Dieux, C'est sans doute un effet qui doit assez t'instruire Que tous les Dieux en lui soutiennent notre Empire. Cependant ô prodige ! Un Roi si glorieux Combat pour un Tyran, contre Rome, et les Dieux, Il cherche pour le crime une infâme victoire, Et met tout l'Univers en doute de sa gloire. Cherche, cherche des noms et plus beaux et plus grands Que de restaurateur du crime des Tyrans. Pour moi qui te souhaite une palme honorable, Pour moi que tes bontés rendent ta redevable, J'ai cru pour m'acquitter te devoir ce discours Qui doit sauver ta gloire, et peut-être tes jours.

SCÈNE IV. Scévole, Junie.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Junie, Fulvie.

SCÈNE II. Marcile, Scévole.

SCÈNE III. Arons, Marcile, Scévole.

SCÈNE IV. Tarquin, Porsenne.

SCÈNE V. Porsenne, Marcile, Tarquin, Scévole.

PORSENNE

Hé bien.

SCÉVOLE

Je suis Romain, Porsenne, Et tu vois sur mon front la liberté romaine. J'ai d'un bras que l'honneur a toujours affermi Tâché comme ennemi de perdre l'ennemi. Et maintenant qu'un sort plein d'horreur et de blâme, M'expose à la fureur que j'allume en ton âme, Je n'ai pas moins de coeur pour souffrir pour mourir Que j'en ai témoigné pour te faire périr. J'avais conclu ta mort, ordonnes-tu la mienne ? J'y cours d'un même pas que j'allais à la tienne. Enfin je suis Romain ; et de quelques horreurs Que tu puisses sur moi signaler tes fureurs, Le propre des Romains en tous lieux invincibles, C'est de faire et souffrir les choses impossibles. Frappe voilà mon coeur ; mais ne présume pas Par mon sang répandu te sauver du trépas, D'autres coeurs que le mien forment la même envie, D'autres bras que le mien s'arment contre ta vie, Et mille transportés d'un courage aussi fort Recherchent comme moi la gloire de ta mort. Résous-toi Porsenne à ce péril extrême De donner chaque instant des combats pour toi-même, Et d'avoir l'ennemi tôt ou tard ton vainqueur, Toujours dans ton Palais et proche de ton coeur. La jeunesse romaine à la foudre semblable Te déclare par moi cette guerre effroyable, Ne forme des desseins que contre ton salut, Et de ton coeur sanglant fait sa gloire et son but. Ne redoute donc plus nos puissantes armées À ta confusion si souvent animées. Mais que chaque Romain t'inspire de la peur. Puisque chaque Romain ne butte qu'à ton coeur. Si ma main ne t'a pas la lumière ravie, Ce n'est pas que les Dieux prennent soin de ta vie, C'est qu'ils veulent ces Dieux qui combattent pour nous Que tu sentes la crainte auparavant les coups.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Arons, Junie.

ARONS à Junie conduite par les gens de Porsenne

Ne crains point, mon Amour te répond de ta vie.

ARONS

Mais...

SCÈNE III. Arons, Marcile.

SCÈNE IV. Porsenne, Arons, Junie.

PORSENNE

Déjà tout était prêt, les feux et les supplices, Pour forcer ce Romain de montrer ses complices. Certes je ne saurais t'en tracer le portrait Sans frémir des discours ainsi que de l'effet. Parle, parle, lui dis-je, en lui montrant les flammes, Dis-nous les compagnons de tes maudites trames, Ou ces feux et ces fers que tu vois préparés T'arracheront du coeur les noms des conjurés. Il rit à ce discours, et loin de me répondre Lorsque par les tourments je pense le confondre, Veux-tu savoir, dit-il, combien les hommes forts Au regard de la gloire estiment peu leur corps ? Contemple avec effroi le fameux témoignage Qu'en va rendre à tes yeux ma main et mon courage. Alors comme voulant se venger de sa main D'avoir manqué le coup qu'il portait dans mon sein, Il porte dans le feu cette main criminelle, La flamme l'enveloppe, il résiste contre elle, Bref il la voit brûler d'un oeil plus affermi Que s'il eût vu brûler celle d'un ennemi. Chacun tremble et frémit à ce spectacle horrible, Et celui qui pâtit paraît seul insensible. Moi-même, que sa mort doit ce semble assurer, Je suspends ma colère afin de l'admirer. Je ne sais quoi contraint mon âme combattue D'élever la vertu de celui qui me tue, Et par un sentiment ou d'horreur ou d'effroi Pour ce noble ennemi plus touché que pour moi Je l'ai fait arracher de ce supplice étrange Qui le rend glorieux plutôt qu'il ne me venge. Ainsi quand on saura cette grande action, Et comment il souffrit cette punition, Sans doute, et je le crois, on dira que Porsenne L'arracha de la gloire, et non pas de la peine.

JUNIE

Oui, tu m'as présenté ces biens et cet honneur Où l'ambition même établit son bonheur. Mais sache qu'en mon coeur la qualité de Reine Est beaucoup au-dessous de celle de Romaine. Si tu m'as fait un bien, c'est par la liberté Dont tu caches l'horreur de ma captivité. Mais de quelques rayons que cette grâce éclate Ne t'imagine pas que je t'en sois ingrate, J'ai voulu te payer, mais ton aveuglement T'en a fait refuser le noble payement, Et quiconque refuse une reconnaissance N'en doit plus demander, son refus en dispense. Pourquoi par un discours inspiré par les cieux T'ai-je représenté les Tarquins odieux ? Pourquoi t'ai-je voulu, favorable ennemie, Arracher d'un parti fertile en infamie, Et qui ne méritant que des maux éternels, Fait de ses partisans autant de criminels ! Ainsi pour te payer d'une ombre de franchise Dont tu couvres les fers où la guerre m'a mise, Je voulais pour ton prix te donner un secours Qui sauvât tout ensemble et ta gloire et tes jours, Car je l'avais appris ce dessein magnanime Qui devait de nos Dieux te rendre la victime. Mais enfin connaissant que tes mauvais destins T'attachaient pour te perdre au crime des Tarquins, Moi-même secondant leur haine découverte J'ai poussé le grand coeur qui courait à ta perte, Je n'ai pu retenir son bras trop malheureux D'avoir manqué de faire un acte généreux ; Je n'ai plus empêché son illustre colère D'exécuter un coup si grand, si salutaire, Car j'appelle les coups salutaires et grands Qui poussent aux enfers les amis des Tyrans.

SCÈNE V. Tarquin, Porsenne, Arons, Junie, Scévole.

SCÈNE DERNIÈRE. Porsenne, Arons, Junie, Scévole.

1 698 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica