Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Thémistocle

Pierre Du Ryer· créée en 1646, imprimée en 1648· 5 actes· 2 028 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois en 1646 au théâtre du Marais.

Personnages

  • XERCÈS, roi de Perse
  • MANDANE, soeur du Roi
  • PALMIS, fille de Mandane
  • ROXANE
  • THÉMISTOCLE, Grec
  • ARTABAZE, favori du Roi
  • PHARNASPE
  • HYDASPE

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Hydaspe, Roxane.

ROXANE

Je ne te dirai point avec quelle allégresse Xercès porta la guerre aux peuples de la Grèce, Ni combien de soldats, ni combien de vaisseaux Le suivirent sur terre ou bien dessus les eaux. Je ne te dirai point qu'on a cru que la terre A tremblé sous le faix de tant d'hommes de guerre, Et que durant leur marche unis ou divisés Les fleuves qu'ils buvaient en furent épuisés. Tu sais bien que la Grèce en fut épouvantée Tu sais bien que la Grèce en fut presque domptée Et que ses habitants lassés des maux soufferts Tendaient déjà les mains pour être mis aux fers. Mais parmi tant de maux, et si près du naufrage, Thémistocle tout seul conserva son courage. Ainsi voyant les Grecs sur la terre impuissants Résister vainement aux efforts des Persans, Il conseille à la Grèce à qui tout est funeste D'exposer sur les eaux la force qui lui reste, Et lui fait par son zèle espérer noblement De changer de fortune en changeant d'élément. En effet son bonheur à son pays utile Avec deux cents vaisseaux en combattit deux mille ; Il donna l'épouvante à tous nos combattants, Il fit de leurs vaisseaux des sépulcres flottants, Et força les Persans enflés de cette guerre De céder sur les eaux les Lauriers de la terre. Enfin par un succès fatal et glorieux Thémistocle chassa le Roi victorieux, Il rétablit la Grèce en sa première gloire, La liberté des Grecs suivit cette victoire ; Bref Thémistocle seul les rendit absolus, Et s'il n'eût point été les Grecs ne seraient plus.

ROXANE

Je te l'ai fait revoir avec tous ses Lauriers Que son bras triomphant arrache à nos guerriers, Je t'ai dit ce qu'a fait sa force et son adresse Pour te faire mieux voir le crime de la Grèce, Et qu'il n'est point de bras ami de la vertu Qui n'allât relever Thémistocle abattu. À peine eût-il sauvé la Grèce poursuivie Que la Grèce le met en danger de la vie. Elle tourne ses mains contre son protecteur, Le traite injustement comme un usurpateur, Et lorsqu'elle jouit des fruits de sa victoire Elle ne peut souffrir qu'il en goûte la gloire. Les Grecs qu'il a sauvés de la captivité L'accusent d'attenter contre leur liberté, Et de ses envieux les lâches artifices Sont plutôt écoutés que ses rares services. On dit qu'il veut régner et se rendre absolu, Parce qu'il le pouvait on croit qu'il l'a voulu, Et sur ce faux soupçon la Grèce criminelle Prend pour ambition son courage et son zèle. Enfin on veut qu'il meure, il se retire, on le suit, Il cède aux envieux, il se retire, il fuit, Et bien que tous les Grecs, chaque État, chaque ville Après ce qu'il a fait lui doivent un Asile, Cependant croiras-tu que cet infortuné Qui sauva tous les Grecs s'en vit abandonné ? Et n'eût point eu d'Asile en ses longues misères S'il n'en eût rencontré parmi ses adversaires. Ainsi voyant sa perte, et que de toutes parts Il était menacé par les mêmes hasards, Persécuté partout de la fortune adverse Comme dans un cercueil il descend dans la Perse, Aimant bien mieux laisser ses propres ennemis Coupables de sa mort que son lâche pays.

HYDASPE

Artabaze !

ROXANE

Artabaze.

SCÈNE II. Mandane, Roxane.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Artabase, Roxane.

ROXANE

Seigneur.

SCÈNE V. Mandane, Roxane, Artabaze.

ARTABAZE

Oui Madame.

ROXANE à l'écart

Dieux qui sera pour lui ?

ACTE II

SCÈNE I. Thémistocle, Roxane.

THÉMISTOCLE

D'aimer.

SCÈNE II. Palmis, Roxane.

SCÈNE III.

PALMIS, seule

Hélas dois-je poursuivre, ou bien prendre la fuite ? Honneur, gloire, grandeur, ne vous offensez pas Si je rencontre en lui de si puissants appas. Quand l'amour se contente et se borne lui-même À désirer le bien des objets que l'on aime, En cette occasion de gloire revêtu L'amour qu'on blâme ailleurs, est même une vertu. Que s'il est mon vainqueur, il le sera sans blâme, Son triomphe en secret se fera dans mon âme, Et chez moi cet amour facile à manier Sera comme un vainqueur qu'on tiendrait prisonnier. Mais hélas à l'instant qu'à mon malheur extrême Je résous de l'aimer ou plutôt que je l'aime, (Car enfin entre aimer, et résoudre d'aimer L'espace est si petit qu'on ne peut l'exprimer). Hélas à cet instant peut-être que l'envie Arrache à Thémistocle, et la gloire et la vie, Et que parmi les maux que me donne le sort Pensant plaindre un vivant je dois pleurer un mort. Mais à quoi m'abandonne une aveugle faiblesse ? Reviens, reviens à toi malheureuse Princesse, Suis cet illustre orgueil que t'inspire ton sang, Ne cours pas à la honte, et retourne à ton rang. Un banni dans un coeur où doit être un Monarque ! Efface, effaces-en jusqu'à la moindre marque, Et pour venger ton coeur d'un sentiment si bas Vois tomber Thémistocle, et n'en soupire pas. Un banni ! Mais qui tient dans ses mains la victoire, Mais dont le plus grand Roi doit envier la gloire ; Son exil trop injuste est le crime d'autrui, Mais en dépit du sort ses vertus sont à lui, Et sous quelques grands maux que le destin l'accable Il peut bien être aimé puisqu'il est adorable.

SCÈNE IV. Artabaze, Palmis.

ARTABAZE

Moi ?

SCÈNE V. Artabaze, Pharnaspe.

ARTABAZE

Il faut de toutes parts te découvrir mon coeur Cet amour n'est sur moi, ni maître ni vainqueur, Je laisse aux esprits bas, je laisse aux faibles âmes, À languir dans ses fers, à brûler dans ses flammes, Pour moi je ne me sers de cette passion Qu'autant qu'elle est utile à mon ambition. L'éclat d'une beauté touche une âme commune, Mais les coeurs relevés n'aiment que la fortune ; C'est elle seulement qui nous fait estimer, Et ce n'est qu'elle aussi que nous devons aimer. Mais bien que les succès égalent mon attente, Plus mon sort paraît haut, et plus il m'épouvante. Je suis las d'avoir peur des destins tout puissants, Je suis las de marcher sur des degrés glissants, Et c'est à mon avis avoir peu de délices Que de marcher toujours dessus des précipices, Car enfin la faveur que l'on admire tant N'est qu'un gouffre couvert d'un nuage éclatant. Si donc je touche au trône où le Roi me supporte J'y veux être attaché d'une chaîne si forte, Que je ne puisse choir ni même reculer Sans entraîner le trône ou du moins de l'ébranler. Ainsi j'aime Palmis non pas par tant de charmes À qui tant d'autres coeurs auraient rendu les armes, Mais parce que l'hymen que j'en ai souhaité Peut joindre la constance à ma prospérité. C'est ma fortune enfin qui pour m'être fidèle Me demande Palmis, et soupire pour elle ; Et pour vivre en repos et pour avoir la paix Qu'un favori de Roi ne rencontra jamais, Puisque cette Princesse est ma force et mon aide Il faut que je périsse ou que je la possède. Mais sa mère peut tout.

ACTE III

SCÈNE I. Le Roi avec sa Cour, Thémistocle, Mandane, Artabaze, Roxane.

THÉMISTOCLE

Persécuté des maux dont le sort est fertile Jusqu'aux pieds d'un Monarque autrefois mon asile, Il me serait meilleur d'y terminer mes jours Que d'y venir encore implorer du secours. Quand la Perse aura vu briller mon innocence Et qu'un nouveau bonheur sera ma récompense, De nouveaux envieux aussitôt excités Me réduiront encore en ces extrémités, Et toujours criminel si l'on veut les entendre Au lieu de vous servir il faudra me défendre. Mais puisque vous voulez que je fasse un effort Pour vaincre une autrefois et la haine et le sort, Puisque c'est commencer vous-même à me défendre Que de vouloir encore et me voir et m'entendre, Sire je parlerai pour tâcher désormais De vous donner sujet d'achever un bienfait. Aussi bien quel appui ma timide innocence Pourrait-elle espérer de ma faible éloquence ? Pourrais-je en une langue où je suis étranger Plaire, charmer les coeurs, et vaincre le danger ? Quel secours promettais-je à ma gloire atterrée S'il dépendait ici d'une langue ignorée ? La parler devant vous, Sire, c'est me trahir, Et je ne la sais bien que pour vous obéir. Commandez à mes mains à vaincre toutes prêtes D'accumuler pour vous conquêtes sur conquêtes, Alors je ferai voir par des actes puissants Que je l'entends bien mieux même que les Persans, Alors je confondrai par d'illustres services De tous mes envieux les mortels artifices, Alors mes actions vrais témoins de ma foi Ayant vaincu pour vous vaincront aussi pour moi. On croit que mon aspect doit vous mettre en mémoire Qu'autrefois ma fortune offusqua votre gloire, Et que ce souvenir retraçant mes desseins Allumera la foudre en vos royales mains : Mais loin de travailler pour effacer l'image Que dans votre mémoire imprima mon courage Il m'est avantageux parmi de si grands coups D'y paraître en l'état où j'étais contre vous. Au moins par les efforts, que je fis pour la Grèce Lorsque votre pouvoir en fit voir la faiblesse, On voit ce que je puis pour vos fameux États Si vos commandements se servent de mon bras. Il est vrai que la Grèce en ces noires journées Opposa contre vous mes armes fortunées, Je marchai contre vous armé pour son salut, Et le Ciel me donna tel succès qu'il voulut. Mais pour qui m'enflammait une noble furie ? C'était pour nos autels, c'était pour ma patrie. M'eussiez-vous honoré d'un glorieux accueil Si par mes trahisons elle était au cercueil ? En me tendant la main aussi sainte qu'auguste Si j'avais été traître auriez-vous été juste ? Si j'avais été traître, et par vous fait heureux Vous appellerait-on et grand et généreux ? Sire, il faudrait me craindre en ce lieu vénérable Si j'avais pu trahir mon pays misérable ; Qui trahit son pays et le met en danger Peut bien aussi trahir un pays étranger. Mais par quel crime énorme une immortelle envie Veut-elle ruiner et ma gloire et ma vie ? Comme on n'en trouve point qu'on puisse m'imputer, On se sert du soupçon pour me persécuter. On vous dit que ma fuite et que mes infortunes Des Grecs toujours trompeurs sont des feintes communes, Que ces peuples rusés m'attachent à vos pas, Ainsi qu'un espion qu'on ne soupçonne pas, Et que j'observe enfin et la Cour, et l'Empire Pour connaître les lieux par où l'on peut vous nuire. Quoi les Grecs qui m'ont cru leur salut et leur bien, Eux qui m'ont estimé leurs bras et leur soutien, Auraient-ils de leur corps encore faible et tendre Séparé le seul bras qui pourrait les défendre ? Auraient-ils aveuglés par un peu de beaux jours À leur propre adversaire envoyé leur secours ? Et la Grèce après tout était-elle certaine Qu'un Roi que j'ai vaincu me sauvât de sa haine ? Qu'il reçut dans sa Cour, et même dans son coeur Son ennemi mortel, son ennemi vainqueur ? C'est une Politique et belle et renommée De faire un espion d'un général d'armée. Non, non, ce n'est pas là, Monarque généreux, Le crime, et le dessein d'un banni malheureux ; De ce reproche vain mes actions me lavent, Ce n'est pas là mon mal, mes ennemis le savent, Mais j'ai tant de respect pour eux et pour leur rang Que sans me plaindre d'eux ils verseraient mon sang. En quels lieux en quels temps ai-je fait des pratiques ? Où me suis-je informé des affaires publiques ? Bref où sont les Persans que j'ai voulu gagner ? Ils ne paraissent point, veulent-ils m'épargner ? Qu'ils viennent me confondre, et vous montrent leur zèle En découvrent ici ma trame criminelle, Qu'ils viennent m'attaquer, je serai glorieux De rendre des combats, et de vaincre à vos yeux. Ce n'est pas toutefois que je garde l'envie De traîner plus longtemps une si triste vie, Ni que je veuille, enfin victorieux du sort Priver mes ennemis du plaisir de ma mort. Je tâche seulement de vaincre l'infamie, Je tâche d'étouffer cette grande ennemie, Et de la détourner, pour mourir en repos, Du sépulcre fameux qui doit couvrir mes os, Estimant que la honte où notre honneur succombe Est la peine des morts qu'elle suit sous la tombe. Que si votre repos dont je serais l'écueil Ne peut être fondé que dessus mon cercueil, Commandez que je meurs, et j'aurai l'avantage De chasser de vos jours un si funeste ombrage, Ce fer accoutumé parmi les grands desseins Sera dedans mon coeur plutôt que dans mes mains. Ainsi nous obtiendrons vous et moi la victoire, Vos soupçons finiront, j'aurai sauvé ma gloire ; Ma mort imprimera dans le coeur d'un grand Roi Que pour mourir sans tache on mourra comme moi. Et malgré la rigueur contre moi conjurée Ma perte confondra ceux qui l'ont désirée.

L'original porte "‘jamais pu", je remplace par "j'avais pu".

ARTABAZE à l'écart

Ô destins quel succès !

SCÈNE II. Mandane, Roxane.

SCÈNE III. ARTABAZE, MANDANE, ROXANE.

MANDANE

Ma fille ?

MANDANE

Et le Roi penserait Qu'à cette indignité mon coeur consentirait ! S'il veut contre l'honneur par une lâche envie Disposer de ma fille, et mon sang et ma vie, En cette occasion plus puissante qu'un Roi Je saurai lui montrer que mon sang est à moi, Que je puis le verser par un courage extrême Renfermé dans ma fille aussi bien qu'en moi-même. Croit-il donc que Palmis ait le coeur assez bas Pour ne pas mieux aimer un glorieux trépas ? Ô lâcheté d'un Roi qui veut que l'on l'adore À l'instant qu'il s'abaisse et qu'il se déshonore. Si le sceptre, le trône, et le titre de Roi T'élèvent au-dessus de mon sort et de moi, Mon courage et mon coeur dignes du Diadème M'élèvent au dessus du trône, et de toi-même. Considère, Artabaze, où tu te vois réduit. Chéris-tu ma promesse ? En aimes-tu le fruit ? C'est maintenant ta cause, et non pas mes alarmes, Qui doit à ta fureur faire trouver des armes. À toi bien plus qu'à moi Thémistocle est fatal, S'il est mon ennemi, c'est au moins ton rival, C'est par une aventure étrange et non commune Ton rival en amour, ton rival en fortune. Il peut gagner Palmis, sans que je perde rien, Il ne peut la gagner sans te ravir ton bien ; Il peut devenir grand sans que mon sort abaisse, Il ne peut être grand que ta faveur ne cesse. Déjà malgré tes soins, victorieux de toi Il triomphe, il est grand, il a le coeur du Roi ; L'y pourras-tu souffrir ? Ou crois-tu qu'il t'y souffre ? Il faut que l'un ou l'autre y rencontre son gouffre, Dans le rang que tu tiens mille nous ont instruits Qu'un compagnon te perd si tu ne le détruis. Dans le rang glorieux où l'on te considère, Le moindre compagnon est un grand adversaire. La faveur est un bien qu'on ne peut partager, Qui souffre son partage est proche du danger, Et de quelque splendeur qu'elle soit composée Elle n'est plus faveur quand elle est divisée.

ROXANE seule

Quel parti prendras-tu, mon âme infortunée ? Prendras-tu le parti d'une haine obstinée ? Quand Thémistocle obtient plus que nous ne pensions Le devons-nous haïr parce que nous l'aimions. Jusqu'où va de mon coeur l'injurieux caprice ? Quoi j'aime Thémistocle, et je veux qu'il périsse ! Ha cet amour indigne et de nous et du jour N'est qu'un Démon sanglant qui prend le nom d'amour. J'aurai pour Thémistocle une tendresse extrême, Je l'aurai dans mon coeur, je dirai que je l'aime, Et craindrai que le sort tout prêt à se calmer Favorise aujourd'hui ce que je pense aimer ! Je ne pourrai souffrir qu'il gagne une victoire Qu'il l'ôte à mon amour, et le donne à la gloire, Et je l'aimerai mieux dans un cercueil affreux Que dans un autre coeur content et bienheureux ! Est-ce aimer, que nourrir cette fureur extrême ? C'est haïr en effet et croire que l'on aime. Le véritable amour conçoit d'autres souhaits, Il produit et fait voir de plus nobles effets ; Comme un enfant bien né dont l'honneur est le maître Il veut toujours le bien de ceux qui l'ont fait naître, L'intérêt ni l'espoir ne le soutiennent pas, Il marche les yeux clos assuré sur ses pas, Lui-même il est son bien, et dans toute aventure Lui-même de lui-même il est la nourriture. C'est enfin cet amour inconnu parmi nous Qui même sans espoir m'est précieux et doux. J'obtiendrai tout le bien que mon âme désire Si je vois Thémistocle où son amour aspire. Je le protégerai contre tous ses envieux Il saura leurs desseins, je combattrai contre eux, Et pour lui souhaiter un bien qui soit extrême Je voudrais que Palmis l'aimât comme je l'aime.

ACTE IV

SCÈNE I. Artabaze, Palmis.

SCÈNE II.

ARTABAZE seul

Ô Princesse aveuglée et digne à ta ruine De cet abaissement où le Ciel te destine. Au moins pour conserver ce glorieux amant, Tu me devais cacher ton lâche sentiment, Et non pas allumer pour sa perte prochaine Le feu de ma fureur, et celui de ma haine. Si je n'ai sur le front la Couronne d'un Roi Capable d'imprimer le respect et l'effroi, Au moins je ferai voir à ta vaine arrogance Que j'en ai dans les mains la force et la puissance. Thémistocle aujourd'hui pendant à nos genoux Quand le Roi le voudra sera plus grand que nous ! Il peut bien dans ton coeur obtenir cette gloire, Il peut bien dans ton coeur gagner cette victoire, Mais il saura bientôt que pour vaincre autre part Son sort aura besoin d'un plus ferme rempart ; Et devant qu'à ton gré cette idole s'achève Nous saurons dissiper le charme qui l'élève. Quand le Roi le voudra ce banni fortuné Foulera sous ses pieds mon destin ruiné ? Certes ce fruit est beau, mais avant qu'on le cueille Nous saurons empêcher que le Roi ne le veuille, Nous le recueillerons comme d'un grand sommeil Où l'on fait des desseins qu'on déteste au réveil. Si j'ai par les effets d'une longue entreprise À l'amour de ta mère arraché son Cambise, Je puis pour même but et par un même effort Arracher Thémistocle à ton lâche transport. Ramasse ici ta force, ô faveur qu'on révère, Peux-tu mieux me servir qu'à perdre un adversaire ? Quoi qui puisse arriver de ce coup important, Si nous devons tomber, tombons en combattant.

SCÈNE III. Mandane, Roxane, Artabaze.

MANDANE

Palmis ?

SCÈNE IV. MANDANE, ROXANE.

MANDANE

Écrites à celui Qui fut son confident, et dont il fut l'appui. Là Cambise se peint comme un homme de flamme Qui vit plus par l'amour qu'il ne vit par son âme ; Il écrit à celui qui m'a fait voir son coeur Qu'il ne connaît de Dieux que Cambise et sa soeur, Qu'il le conjure enfin s'il aime ses délices De lui rendre toujours ses déités propices. Mais que me sert ici de te représenter Ce qui ne peut servir qu'à me persécuter ? Enfin le mal est fait, et je pourrais te dire Qu'en me le découvrant on m'en a fait un pire. Tant qu'il me fut couvert, au moins je respirai, Au moins je fus en paix tant que je l'ignorai, Car les maux les plus grands ne blessent pas encore Et ne sont pas des maux tandis qu'on les ignore. Maintenant ma douleur est sans comparaison, Le mépris de Cambise aveugle ma raison, Et pour comble de mal sa mort est sa défense, Et le met à couvert des coups de ma vengeance. Il est mort, il est vrai, par un bras odieux, Mais pour combler mon mal, il est mort glorieux. Il est mort, il est vrai, mais pour m'ôter de peine Il fallait que sa mort fût un coup de ma haine, Il fallait que mon oeil justement irrité Commençât à punir son infidélité, Que ma main achevât, qu'il mourut à ma vue Et qu'il sût en mourant que c'est moi qui le tue. Mais au moins si l'on peut faire quelques efforts Dont le ressentiment aille jusques aux morts, Traître nous tâcherons par un coup légitime D'envoyer jusqu'à toi la peine de ton crime. Je ne chercherai point tes restes malheureux Pour exercer ma haine et ma rage sur eux, Mais afin de punir les mânes d'un perfide Je récompenserai ton illustre homicide, Et dessus ton cercueil, où mon mal commença, Je ferai triompher celui qui t'y poussa. Sois insensible ou non à ce dernier outrage Je pense qu'il me venge et cela me soulage. Ta mort m'avait rendu Thémistocle odieux, Et maintenant ta mort me le rend précieux. J'avais cru par ton sang qu'il m'avait outragée Et par ce même sang, je vois qu'il m'a vengée. C'est lui qui me contente, et c'est à juste droit Qu'il obtiendra le prix qu'Artabaze espérait. J'attendais d'Artabaze une grande victoire, Ce Grec me l'a donnée, il en aura la gloire, Et l'éclat de son sort aidé par mes transports Punira les vivants s'il ne punit les morts.

SCÈNE V. Le Roi, Artabaze.

ARTABAZE

Sire.

SCÈNE VI. Le Roi, Mandane, Roxane, Palmis, Artabaze.

SCÈNE VII. Le Roi, Thémistocle, Artabaze.

THÉMISTOCLE

C'est trop Sire.

THÉMISTOCLE

Quoi mon Pays !

SCÈNE VIII. Thémistocle, Palmis.

THÉMISTOCLE

De quel étonnement cette faveur insigne Remplit-elle mon coeur qui s'en déclare indigne ! Le Roi veut donc que j'aime un objet si charmant ! Qui n'obéirait pas à ce commandement ? Et que j'aurais de gloire où j'ai peu d'espérance S'il rencontrait en vous la même obéissance ? Ce n'est pas toutefois ni ce glorieux jour Ni ce commandement qui produit mon amour. Non, non, belle Princesse, il ne l'a pas fait naître, Mais il le rend hardi pour se faire paraître, Et quelques grands dédains qu'il puisse rencontrer Si le Roi veut qu'il naisse, il peut bien se montrer. Je n'ai pas attendu son ordre favorable Pour adorer en vous un objet adorable, Et l'amour aujourd'hui superbe et fortuné N'est pas dedans mon coeur un enfant nouveau-né. Aurais-je reconnu le prix de tant de charmes Si vos premiers regards m'avaient laissé des armes ? Aurais-je mérité qu'on m'ordonnât d'aimer Si vos premiers regards n'avaient su m'enflammer ? Que si je vous parais aveugle et téméraire Considérez les lois qu'un Roi me vient de faire ; Quand il permet d'aimer à mon esprit charmé Il m'excuse d'avoir si hautement aimé. Lorsque de cette Cour j'apprenais le langage Menacé des destins, menacé du naufrage, Je ne l'apprenais pas pour défendre mon sort Ou des coups de l'envie ou des coups de la mort, Je l'apprenais pour vous, et non pas pour moi-même, J'apprenais à parler, pour dire, je vous aime. C'est là le plus grand bien que j'avais espéré, C'est là toute la gloire où j'avais aspiré, Et bien qu'un grand Monarque élève mon courage, Je n'ose maintenant espérer d'avantage. Quand le Ciel aujourd'hui plus facile et plus doux M'eût donné les vertus qui sont dignes de vous, Quand j'aurais à donner à vos beautés extrêmes De même que mon coeur de nouveaux diadèmes, Pourriez-vous me souffrir en ce funeste jour ? Pourriez-vous sans horreur regarder mon amour, Si pour vous cette amour ainsi qu'une furie Les flambeaux dans les mains embrasait ma patrie ?

L'original porte "renaître", il faut mettre "naître", pour le nombre de pieds.

ACTE V

SCÈNE I. Thémistocle, Roxane.

SCÈNE II. Mandane, Thémistocle.

THÉMISTOCLE seul

Dieux donnez-moi des forces S'il faut que je résiste à ces douces amorces. Mon amour n'eût osé seulement désirer, Et l'on veut qu'il possède avant que d'espérer ! Toute chose consent à mon bonheur extrême, Et je n'ai maintenant contre moi que moi-même ! Quoi pour un peuple ingrat que j'ai tiré des fers Je fuirai les honneurs qui me seront offerts ! Et lorsqu'il veut ma mort, j'irai le satisfaire Par l'indigne refus du bien qu'on me veut faire ! Vaine amour du pays sors enfin de mon coeur, Je t'aide trop longtemps à nourrir ta rigueur. Notre pays n'est pas où l'on nous fait la guerre Et d'où l'on nous banni à grands coups de tonnerre, Notre pays n'est pas, où l'on m'ôte l'honneur, Il est où nous trouvons la gloire et le bonheur. N'appréhende donc plus de porter ta furie Où tu ne peux trouver ni gloire ni patrie. Si seulement un Grec t'ayant eu pour soutien T'avait ravi ta gloire, et privé de ton bien, Ne tâcherais-tu pas d'obtenir la victoire Du voleur de ton bien, du voleur de ta gloire ? Donc lorsque tous les Grecs ont voulu t'outrager, Pourquoi de tous les Grecs feins-tu de te venger ? Mais faut-il que je cède à ces raisons infâmes Par qui l'amour n'abat que les plus faibles âmes ? Que de force m'attire, et qu'en un même temps Que de force s'oppose à mes voeux inconstants. Si le coeur qui chérit sa gloire et son estime Fuit aisément le bien que lui donne le crime, Dieux, d'un autre côté qu'un esprit amoureux Court aisément au mal qui peut le rendre heureux ! Ô Grèce à mes destins de tout temps inhumaine M'ayant persécuté par ton injuste haine, Dois-tu doncques encore, ô barbare pour moi, Me gêner par l'amour que je garde pour toi.

SCÈNE III. Artabaze, Thémistocle.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Le Roi, Artabaze.

SCÈNE VI. Le Roi, Mandane, Palmis.

SCÈNE VII. Le Roi, Artabase, Thémistocle, Mandane, Palmis.

THÉMISTOCLE

Oui Sire, mon destin m'a déjà fait résoudre À présenter ma tête à ce grand coup de foudre, Et devant que par vous l'Arrêt en fut donné Pour punir un ingrat je m'étais condamné. J'ai trop, j'ai trop vécu dans mon inquiétude Puisque enfin j'ai vécu jusqu'à l'ingratitude. Autrefois chez les Grecs mon nom fut révéré, Chaque coeur fut l'autel où j'étais adoré, Mais mon plus grand malheur, ô Prince magnanime, N'est pas d'être tombé de ce degré sublime, Puisque votre faveur m'avait plus rehaussé Que le sort outrageux ne m'avait abaissé. Le plus grand de mes maux, le plus épouvantable, Le plus à détester, et le plus redoutable, C'est de me voir forcé par le Ciel rigoureux D'être ingrat au grand Roi par qui je fus heureux, Et par qui mes destins auraient été célestes Si de fausses vertus ne m'étaient pas funestes. Ha je ne puis songer à vos rares bienfaits, Ha je ne saurais voir de si charmants attraits, Que dans le même instant ma mémoire et ma vue Ne portent dans mon coeur le poignard qui me tue. Ô princesse, ô grand Roi, qui ne se rendrait pas À vos rares faveurs, à vos divins appas ? Je m'y rend il est vrai, mais comme un infidèle Qui se rend tour à tour à quiconque l'appelle, Et toujours misérable et toujours abattu Je trouve mon tourment dans ma propre vertu : C'est un foudre qui bat ma fortune étonnée, C'est un illustre enfer dans mon âme obstinée. Ainsi remettez-moi dans l'état malheureux D'où m'avait tiré votre bras généreux. Si vous avez fermé le gouffre épouvantable Où la haine du Ciel poussait un misérable, Ouvrez, ouvrez ce gouffre, et m'y précipitez ; J'ai mérité mes maux et mes calamités, Puisque même à l'amour de mes Dieux tutélaires Je semble préférer mes propres adversaires, Et qu'un funeste honneur que je devrais haïr M'engage avecque honte à vous désobéir. Faites donc choir sur moi votre main redoutable, Comme je suis ingrat, punissez un coupable ; Mais puissiez-vous au moins, ô sage et puissant Roi, N'avoir que des sujets coupables comme moi. Puissent-ils animés pour votre seule gloire Vous donner tous les jours des fruits de la victoire ; Et puisse leur vertu suivant toujours vos lois Comme je vous déplaît déplaire aux autres Rois.

2 028 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica