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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Vaudeville en vers et en prose· Vaudeville en un Acte

Deux Hommes pour un Placard

Joachim Duflot, Nérée Désarbres· imprimée en 1860· 82 vers· 5 personnages

Personnages

  • TIBURCE, M. CALVIN
  • SÉVERIN, M. BOYRON
  • CLARA, Mlle Maria BELAMI
  • URSULE, Mlle ESTHER
  • UN PORTIER, M. VICTOR

DEUX HOMMES POUR UN PLACARD

Une chambre simple : deux portes à droite, deux portes à gauche, portes au fond, fenêtre au fond à gauche. Au fond, face au public, une grande armoire pour contenir deux hommes ; un buffet près la fenêtre à gauche, où se trouvent assiettes, verres, couteaux et fourchettes, poivre et sel, une nappe. Une table carrée à droite, une chaise à droite : un petit guéridon à gauche, dessus une bougie allumée , une chaise de chaque côté, un carton à ouvrage. (Clara près du guéridon à gauche.)

SCÈNE PREMIÈRE

CLARA, seule, assise et travaillant

Ce jeune homme timide qui, depuis dimanche, me suit dans la rue et qui me parle toujours de sa flamme, veut m'être présenté. Quoi de plus légitime ?... J'ai bien envie de l'accueillir... Voilà sa lettre.

Elle lit.

« Subjugué par les grâces touchantes que vous avez déployées au dernier lancier de dimanche... »

Parlé.

Au bal de ma blanchisseuse.

Elle lit.

« Je vous prie de me recevoir chez vous comme aspirant à votre main et à votre coeur, que je voudrais presser dans la mienne et contre le mien.... Votre Tiburce à tout jamais... J'attends la réponse dans la rue... »

Elle se lève.

C'est la septième lettre que ce jeune enthousiaste m'envoie avec cette demande d'admission dans mon domicile... Le recevoir ici, voilà la difficulté, que dira Ursule ?... Mon Mentor ? Il est bien convenu entre nous qui vivons ensemble, sans père, ni mère, et qui nous sommes associées pour acheter ce petit mobilier, qu'aucun homme n'entrerait ici sous quelque prétexte que ce soit, à moins qu'il n'ait comparu devant Monsieur_le_Maire... Tiburce veut bien y comparaître, mais les hommes sont si menteurs, dit-on... Mon amoureux serait-il une exception ?

AIR : Daignez m'épargner.

Il choisit un prétexte adroit Pour m'offrir son coeur sans partage ; Mais la jeune fille ne doit Accepter d'avance aucun gage. Quand il aura fait mon bonheur Par le lien du mariage, Alors, j'accepterai son coeur, Ça n'est pas gênant en ménage.

Je sais bien que je suis assez sûre de moi pour résister, mais Ursule ne le croirait pas... Je m'en vais lui répondre : « Présentez-vous avec un contrat à la main, et je suis avec le plus profond respect, votre très humble servante après le conjungo... » C'est cela... Écrivons vite, avant qu'Ursule ne rentre.

Elle va à la table à droite, elle se prépare à écrire. Tiburce est entré, ferme la porte, et frappe en dedans.

SCÈNE II. Tiburce, Clara.

CLARA

Eh ! Quoi, monsieur, vous osez franchir mon seuil sans attendre ma réponse ?

TIBURCE

Je grelottais... Et l'homme qui grelotte.

CLARA, à part

Que lui dire pour l'éloigner ?

Haut.

Mais, Monsieur, si mon vieux...

Elle cherche.

père vous trouvait ici, il vous tuerait.

À part.

Le moyen est adroit.

TIBURCE

Il y a un père ?

Il va pour se sauver.

CLARA

Estropié.

TIBURCE

Ah ! Je suis rassuré !

Il descend.

CLARA

Du trou de la serrure on voit son sabre.

À part.

C'est le seul héritage de mon oncle.

TIBURCE

C'est moins rassurant.

CLARA

Il a une jambe de bois, mais il a un bras de fer.

TIBURCE

Ah ! Diantre !

CLARA

Je vous avais prévenu qu'il y avait du danger à franchis cette porte... Il est là qui dort, ce respectable vieillard, se reposant sur les bons principes de sa fille.

TIBURCE

Excellent homme !

CLARA

Et pour rien au monde, je ne trahirais sa confiance... Ainsi donc, Monsieur, avant de déguerpir, je vous pris de vous expliquer.

TIBURCE

Mademoiselle_Clara, la pureté de mes moeurs est proverbiale dans le quartier_des_Bourdonnais... Je reconnais à vingt-cinq pas de distance du Sedan ou de l_Ebeuf, et je ne suis pas d'une noble origine, voilà le côté moral de mon individu... Quant au physique...

CLARA

N'en parlons pas... Parlons d'autre chose.

TIBURCE

Faut-il vous parler de mes espérances ? Il ne me reste pour famille que l'acte du décès de mon parrain, qui est mort en Amérique, dans une position voisine de la misère... Voici le côté revers de mes espérances. Du côté face, j'ai celles de vous plaire et d'être aimé de vous.

CLARA

Monsieur Tiburce, la beauté chez l'homme marié est une superfluité... Je n'exigerai donc pas cet article... Vous êtes ce qu'il faut pour cet emploi... Mais ce que je veux, c'est la fidélité du caniche unie à quelques appointements solides... Êtes-vous, oui ou non, l'homme que j'ai rêvé ?

TIBURCE

J'ai dix-huit_cents_francs d'appointements.... Mais êtes vous pressée ?

CLARA

Très...

TIBURCE

Je demande à me recueillir.

CLARA

Je vous croyais plus d'élan.

TIBURCE

Au bal de notre blanchisseuse, j'en avais beaucoup.

CLARA

Quelle rencontre !

TIBURCE

Dites quelle sympathie, nous avons la même blanchisseuse.

CLARA

Voyons, Monsieur_Tiburce, parlez-moi de vos vues.

TIBURCE

Je réfléchis...

À part.

Elle est sage, travailleuse, peut être, elle a une famille intéressante et un mobilier... J'ai idée que je vais faire une bêtise.

CLARA

J'attends, Monsieur_Tiburce, et je vous avoue que je bous... d'impatience.

TIBURCE

Sapristi ! C'est un moment solennel ! On a besoins de tout son sang froid... Vous êtes convaincue que je n'aime que vous ?

CLARA

Vous me l'avez déjà dit.

TIBURCE

C'est que... j'attends mes papiers.

TIBURCE

Alors, allez les attendre chez vous, car ce n'est pas ici que vous les trouverez, et mon père est brutal.

TIBURCE

Le bras de fer... Mais je vous aime beaucoup... et en attendant...

CLARA

Monsieur, je vous préviens que mon père vous tuerait et moi après vous.

TIBURCE

Deux crimes pour un seul amour ! C'est trop ! Car je vois bien que vous ne m'aimez pas.

CLARA

J'ai des principes, et un père qui dort !

TIBURCE

Il veut l'embrasser

Ne les réveillons pas et embrassez-moi.

CLARA

N'approchez pas ou j'appelle.

TIBURCE

Appelez-moi, je reviendrai

CLARA

Voyons, monsieur, pas de bêtises ; voulez-vous de moi...

TIBURCE

Oh ! Oui !

CLARA

Pour votre femme ?

TIBURCE

Puisque j'attends mes papiers.

CLARA

Promettez-vous ?

TIBURCE

Je promets.

CLARA

Jurez-vous ?

TIBURCE

Quelquefois.

CLARA

Je suis sérieuse, entendez-vous ?

TIBURCE

Clara,je vous promets à la face du ciel et sur les cheveux blancs de votre père qui dort, que dans un heure... Vous aurez ma réponse.

CLARA

C'est bien. Vous aurez reçu vos papiers ?

TIBURCE

Peut-être. Par le télégraphe_électrique. Adieu.

CLARA

Au revoir.... Avec vos Papiers seulement.

CLARA

Lorsque je reverrai !

Tiburce sort par le fond.

SCÈNE III.

CLARA, seule

Quel être séduisant ! Et pourtant j'ai résisté, j'ai tenu le serment que j'avais fait à Ursule et j'ai inventé un père par vertu...

Regardant l'heure.

Mais je suis en retard.

Elle met des chiffons dans un carton.

Tout cet ouvrage à rendre. Oh ! Je serai inexorable, le mariage ou la rampe de l'escalier.

AIR : Final de la Marraine.

C'est un mari qu'il me faut, doux, timide, Un vrai mari qu'on ne peut pas changer. Ursule et moi nous tenons au solide, Et les amants c'est vraiment trop léger ; Car leur amour est tout à fait semblable À la confection qu'on vend, Cousu d'un fil qui casse trop souvent, Et dont l'étoff' ne vaut pas l'diable

J'entends Ursule qui monte ; il était temps !

SCÈNE IV. Clara, Ursule.

URSULE

Quoi ! Tu n'es pas encore sortie ? Il est tard, tu ne trouveras plus le patron au magasin. Hâte- toi.

CLARA

Je sors et je reviens vite.

URSULE

Oh ! Tu n'as pas besoin de te presser.

À part.

Il va venir.

Haut.

À propos, j'ai failli être renversée, en montant l'escalier, par un jeune homme qui dégringolait les étages comme un torrent.

CLARA, à part

C'est Tiburce, l'amour lui donnait des ailes.

URSULE

Il ne m'a même demandé pardon.

CLARA

Il allait chercher ses papiers.

URSULE

Tu dis ?

CLARA

Moi... Rien.

URSULE

Je n'ai pas besoin de te recommander de n'écouter personne ; quand le nuit vient, les hommes sont d'une hardiesse...

CLARA

Sois tranquille, mon vertueux Mentor.

À part.

Si elle savait.

Haut.

À bientôt ! M'attendras-tu pour souper ?

URSULE

Cela dépendra de mon appétit.

Clara sort par le fond.

SCÈNE V. Ursule seule, puis Séverin.

URSULE

Je suis seule, il peut monter.

Elle va vers la fenêtre.

Le coeur me bat ! Pourtant je suis préparée à une déclaration. J'entends son pas. Il est lourd ! C'est une conscience sans reproche.

On frappe.

Entrez !

SÉVERIN, riant

Ô bonheur !

URSULE

Silence !

SÉVERIN

Ah !

URSULE

Marchez sur la point du pied.

SÉVERIN

J'y suis.

URSULE

Venez de ce côté.

SÉVERIN, criant

Pourquoi ?

URSULE

Parlez bas.

SÉVERIN

Ah ! Bah !

URSULE

Il y a dans cette chambre ma vieille grand-mère.

À part.

C'est un moyen de rendre les hommes circonspects.

SÉVERIN, à part

Elle est ornée d'une mère grand... comme le_Petit_Chaperon_rouge.

URSULE

Ça pose ; on a l'air d'avoir une famille.

Haut.

L'entendez-vous ? Elle tourne son rouet.

SÉVERIN

Oui, oui.

URSULE

Il entend ! Quelle confiance : Si je vais ai accordé cette entrevue, c'est bien parce que je vous reconnais des sentiments délicats.

SÉVERIN, criant

Je suis tous sentiments.

URSULE

Chut !

SÉVERIN, parlant bas

Délicats !

URSULE

Que dirait-elle si elle apprenait qu'un homme est là ? On peut l'entrevoir d'ici.

À part.

J'ai un mannequin habillé dans ma chambre.

SÉVERIN

Qu'est-ce qu'elle pourrait bien dire ?

URSULE

Elle me donnerait sa malédiction. Silence.

SÉVERIN

Ah !

URSULE

Voyons, Monsieur, parlez moi vite de vos intentions.

SÉVERIN

Tout bas ?

URSULE

Oui...

Séverin lui parle à l'oreille.

Et puis ?...

Même jeu.

Je vous prie de parler haut, je n'entends pas de cette oreille-là.

SÉVERIN, passant derrière Ursule

Je vais passer de l'autre côté.

URSULE

Halte-là !... Vos intentions, s'il vous plaît ?

SÉVERIN

Pour le quart d'heure, je n'ai pas encore dîné, et j'ai une furieuse envie de souper.

URSULE

En tête à tête, peut-être ?...

SÉVERIN

Je n'ose pas vous le proposer...

URSULE

Eh bien ! Proposez-le, je veux voir jusqu'au va votre audace...

SÉVERIN

Mademoiselle...

URSULE

À propos, comment vous nommez vous ?...

SÉVERIN

Séverin, de mon petit nom ; Tourniquet de mon nom de maison.

URSULE

C'est un nom de machine ; mais, peu importe, causez, Tourniquet.

SÉVERIN

Mademoiselle Ursule, permettez d'abord à un homme bien intentionné de vous convier à un festin chez vous... On cause mieux à table.

URSULE, à part

Ici, c'est impossible... Avant une heure, Clara rentrera...

Après réflexion.

Ah ! Bah !

Haut.

Comme je tiens à ma réputation, je sais savoir si ma grand-mère est éveillée...

Elle va vers la porte.

Elle dort... J'accepte...

À part.

Nous souperons sur le pouce, dans ma chambre...

SÉVERIN, criant

Je la tiens !... Ô ivresse !...

URSULE

Plus bas...

SÉVERIN

Oui.

URSULE

Avez-vous un état ?

SÉVERIN

Employé aux pompes funèbres.

URSULE

Ah ! C'est triste !

SÉVERIN

Mais, non, il y a des jours...

URSULE

C'est pour cela que vous avez une cravate blanche.

SÉVERIN

C'est pour vous faire honneur...

À part.

Je n'en ai pas d'autres.

Haut.

Aimez-vous le jambon ? Je vais en chercher.

URSULE, le retenant

Que dirait la portière, si elle voyait un homme descendre et remonter ici avec des comestibles ?... Oh ! Les hommes !... Comme ils ont peu de soins de la réputation des femmes !...

SÉVERIN

De jambon, ce n'est pas compromettant...

URSULE

J'y vais moi-même.

SÉVERIN

Voici ma bourse.

URSULE

Fis donc ! Je suis chez moi.

SÉVERIN

À Propos, vous n'avez jamais aimé que moi ?....

URSULE, sévèrement

Monsieur_Séverin, je suis logée à Montmartre, et je me lève à quatre_heures_du_matin, c'est vous dire que j'aime à voir lever l'aurore.

SÉVERIN

Compris...

SCÈNE VI

SÉVERIN, seul

Ursule ! Mon Ursule !... Je t'envoie tous les baisers dont je dispose ; tu es une héroïne de désintéressement ;tu 'aimes pour moi-même et non pour mon or... et tu es vertueuse !.... Où sont les assiettes ? Ah ! Voici, je crois, le buffet ; je vais lui montrer que je suis un homme de ménage...

Il se met à couvert à droite.

Quand je pense qu'elle pourrait s'appeler Lucrèce, et que Monsieur_Ponsard en ferait une tragédie...

Il arrange la table.

Avec deux verres et du sel et du poivre, c'est complet...

Il revient sur le bord de la scène.

J'ai pourtant rencontré cette femme !... Où la vertu va se nicher ? Dans un omnibus !

SCÈNE VII. Séverin, Tiburce.

TIBURCE, sur le seuil de la porte

Un homme chez ma fiancée !...

SÉVERIN

Un intrus chez ma Lucrèce !...

TIBURCE

Si c'était un voleur...

SÉVERIN

Monsieur, vous vous êtes trompé d'étage c'est au-dessus.

TIBURCE, à part

Je reconnais les meubles... et la chambre de l'invalide. Je suis trahis... Elle est coupable... Et moi qui rapportais mes papiers...

SÉVERIN, de même

Est-ce un rival ? Qu'est ce que je pourrais bien en faire ?

TIBURCE, même jeu

On prépare un souper à deux couverts...

SÉVERIN, haut

Dites donc, quand vous aurez fini vos aparté dans ce coin... Vous pourrez vous en aller, je ne vous retiens pas.

TIBURCE

M'en aller !... Je ne m'en vais que sur vos talons.

SÉVERIN

Je n'aima pas qu'on se jette dans mes tête-à-tête...

TIBURCE

Quand on se met au travers de mes amours, je casse...

SÉVERIN

Moi, je fais payer la passe... Je m'aligne sur Arpin, j'attends mon homme, en en avant le coup de hanche... Je le fais passer par dessus ma tête.

Joseph Arpin ou le Terrible Savoyard : lutteur de lutte gréco-romaine en plein renouveau au milieu du XIXème sicècle.

TIBURCE, criant

Je n'ai peur de rien.

SÉVERIN

Ne criez pas tant.. Il y a une vieille femme qui dort.

TIBURCE

Si je n'avais pas peur de réveiller la jambe de bois... je vous aurais déjà jeté par la fenêtre.

SÉVERIN

Eh bien !

Bas.

Voyons, une fois, deux fois, voulez-vous déguerpir ?...

TIBURCE, bas

Non ! Une fois, deux fois, sortirez -vous d'ici ?

SÉVERIN

Jamais ! J'attends mon souper.

TIBURCE, haut

Eh bien ! Nous serons trois à table.

SÉVERIN, criant

Oh ! Non !

TIBURCE, criant

Oh ! Si !

SÉVERIN

Plus bas.

TIBURCE, bas

Je vous mangerai plutôt que de ne pas manger votre souper, car je l'aime, moi...

SÉVERIN

Mais, vous n'avez pas si faim que moi...

TIBURCE, à part

Le vil suborneur ! Il est sur sa bouche...

Haut.

Je ne vous parle pas du souper, mais de mon amante.

SÉVERIN

Je vous pris de ne pas qualifier ma fiancée de ce nom impropre, ou, décidément, je vais me fâcher ; et je vous préviens que je serai d'autant plus terrible que je suis à_jeun.

TIBURCE

Je m'en moque... Je viens de prendre mon café.

SÉVERIN

Mais, vous avez oublié votre dessert... JE vais vous l'offrir.

TIBURCE

Vous ?

SÉVERIN, criant

Oui, moi !

TIBURCE, baissanr la voix

Plus bas.

SÉVERIN

C'est juste.

TIBURCE, bas

J'en mangerais quatre comme vous.

SÉVERIN, bas

Vous auriez une rude indigestion... Moi, votre carcasse me suffit ; je vais vous tailler en pièces.

TIBURCE, bas

À quelle arme ?

SÉVERIN, lui donnant un coup de pied

À la botte !

TIBURCE, bas

Lâche ! Vous frappez par derrière, mais mois, je frappe par devant...

Lui donnant un coup de pied.

SÉVERIN, élevant la voix

Je vous tuerai !

TIBURCE

Plus bas, donc !

SÉVERIN

Je vous tuerai !

TIBURCE

Avec des pistolets, votre affaire est faite...

SÉVERIN

Sortez !

TIBURCE

Vous voulez dire sortons ?

SÉVERIN, à part

Ah ! Ta vertu, Lucrèce, va peut être causer mon trépas !

TIBURCE

Elle disait qu'elle n'avait jamais aimé... L'infidèle ! Ma trahir pour un homme aussi laid, et qui a une cravate blanche !

SÉVERIN, à part

Quand je le considère, je trouve les femmes bien fantasques... Aimer des êtres presque difformes !

TIBURCE

Eh bien ! Êtes vous prêt ?

SÉVERIN

Toujours ! Allons au champ d'honneur, Monsieur, à deux pas, dans une carrière...

TIBURCE

L'insulte que j'ai reçue veut du sang...

SÉVERIN, se tenant la joue

La mienne aussi...

SCÈNE VIII.

URSULE, entrant par la porte de droite, avec un panier de provisions qu'elle dépose sur le buffet au fond

Je suis montée par l'escalier de service pour ne pas être vue du portier... Ces provisions nocturnes auraient exercé sa langue... Eh bien ! Où est donc mon fiancé ?

Elle va vers la porte du fond.

J'entends des voix glapissantes... Est-ce que mon bien-aimé se serait pris de bec avec le Pipelet ?... Il va remonter... Ah ! Grand Dieux ! Il a mis le couvert ici ! Enlevons-le vite... Que dirait Clara ? Moi qui lui ait dit si souvent qu'on ne soupait qu'avec son mari...

AIR : Amis, voici la riante semaine.

Dépêchons-nous, vite il faut que j'enlève Sans rien laisser les traces du souper. En le voyant que dirait mon élève A son Mentor qui s'est émancipé ? Fût-on doué d'un appétit féroce, J'ai dit souvent avec certain éclat : Il ne faut pas faire un repas de noce Avant qu'on ait paraphé le contrat.

Bis.

Ah ! Le voici ; j'entends son pas léger... il ne veut pas réveiller le rouet de ma grand-mère... Clara !

SCÈNE IX. Ursule, Clara.

URSULE

C'est déjà toi ?

CLARA

Oui ; j'ai pris l'omnibus.... Et j'apporte de la besogne pour huit jours. Qu'est ce que c'est que ce couvert .

URSULE, hésitant

Je t'attendais...

CLARA

Tu as mis une nappe... Quel luxe !

URSULE

Le linge blanc égaye un souper.

CLARA

Du vin, du jambon, des côtelettes aux cornichons... et des mendiants... Ça a l'air d'une repas de noces !...

CLARA

Le jambon me prouve que tu as pensé à moi... C'est toujours ce que je demande pour le dessert... Allons ! À table !

URSULE

Commence.

CLARA

Est-ce que tu n'as plus faim ?

URSULE

Si... mais... je crois que j'ai sommeil...

CLARA

Je ne veux pas manger seule... Viens donc !

URSULE

Non, décidément, je ne souperai pas...

CLARA

Es-tu fantasque ?

SCÈNE X. Les mêmes, Le Concierge.

LE CONCIERGE

Une lettre pressée pour Mademoiselle_Clara.

CLARA

Donnez...

À part.

Quel contretemps !...

Devant Ursule.

Il me dit qu'il attend encore ses papiers.

URSULE

Ah ! C'est de Denise ma cousine...

Elle lit.

« Perfide Clara, j'ai trouvé une homme installé chez vous... Je l'ai provoqué, je l'ai tué, la police est sur mes traces... Sauvez-moi la vie... J'attendrai chez le marchand de vin en face, que vous me fassiez signe, et je grimpe vos cinq étages.

Votre affectueux, mais bien malheureux ami,

TIBURCE. »

Parlé.

Qu'est-ce que cela veut dire ?

URSULE, à part

Cette lettre est louche... Je saurai bien ce que c'est... Éloignons-là d'abord...

Haut.

Allons, Clara, achèves-tu ton souper ?

À part.

Il me semble toujours entendre son pas dans l'escalier.

CLARA

Je n'ai plus faim... Il est tard... Nous garderons cela pour demain.

À part, en s'en allant.

Quand elle sera endormie, je lui ferai signe de monter... Il m'expliquera... ce que cela veut dire ?

Elle entre à droite.

SCÈNE XI. Ursule, regardant sur l'escalier, puis Séverin.

URSULE, écoutant

Cette fois, c'est bien lui... Je meurs d'effroi.

Elle va fermer la porte de Clara, à droite.

SÉVERIN

Sauvez-moi !... Cachez moi !... Ou je suis un homme perdu...

URSULE

C'est une frime !... Je le connais !... Mais d'où venez-vous ?

SÉVERIN

Ah ! Volage ! Perfide ! Vous qui disiez que vous étiez vertueuse, et que vous aimiez à vous lever l'aurore... Savez-vous qui est venu chez vous à la place de l'aurore aux doigts de rose ? Un homme ! À la poigne féroce, avec lequel j'ai eu des mots...

URSULE

Un homme... Ciel !...

SÉVERIN

Puis, nous sommes allés nous entre'égorger dans les carrières de Montmartre... et je j'ai tué !

URSULE, fort

Ô homicide !...

SÉVERIN

Plus bas... Pour défendre votre honneur qui était compromis sur ma face...

URSULE

Vous avez mon estime, Tourniquet, et, de plus, mon amour...

SÉVERIN

Ce n'est pas ce qu'il me faut ce soir, c'est une cachette... En passant sur la place_du_Théâtre, j'ai cru voir un gendarme qui lisait sur ma figure... Il a suivi le même chemin que moi... Tenez, écoutez, on monte : l'on vient de m'arrêter... Je suis mort à mon tour !... Chut ! N'entendez vous pas ?...

URSULE

Vous me faites peur...

SÉVERIN

C'est moi qui ai peur... Voyons, cachez moi.

URSULE

Où....

SÉVERIN

Quelque_part... Dans la chambre de la grand-mère...

Il monte à la porte de gauche ; Ursule le retient.

URSULE

Ah ! Monsieur...

SÉVERIN

Eh bien ! Dans la vôtre...

URSULE

Que dirait le monde ?...

SÉVERIN

Dans le danger, on se met où on peut... Mais, sapristi ! La gendarmerie monte...

URSULE

Eh bien ! Entrez dans cette armoire... Pour moi, je me barricade, et je n'ouvre à personne...

Elle le fait entrer dans l'armoire.

SÉVERIN

Qu'est-ce qu'il y a là-dedans...

URSULE

De la confection.

SÉVERIN

Ah ! Me voilà dans de beaux draps...

URSULE

Non ! Vous êtes dans la soie...

SÉVERIN

Je crois qu'on frappe...

URSULE

Silence !...

Elle ferme l'armoire, et rentre dans sa chambre.

SÉVERIN

Il ouvre la porte de l'armoire.

Jurez-moi qui vous m'avez été fidèle...

URSULE

Qu'il est bête ! Quand on vous dit que : oui... Quel intérêt aurais-je à vous tromper aujourd'hui ?

SÉVERIN

Elle a raison, tu as raison... Je te crois.

URSULE

Fermez donc l'armoire, et ne me tutoyez pas...

Elle entre dans sa chambre, à gauche.

SCÈNE XII. Clara, sortant de sa chambre, puis Tiburce.

CLARA

Ursule doit dormir... J'ai fait signe à ce pauvre garçon de monter.

Elle va vers la porte.

Entrez, malheureux...

TIBURCE, entrant très en colère

Oui, j'entre, fille coupable... Parce que j'ai froid... Oui, j'entre, créature fallacieuse... parce que je n'ai pas où aller...

CLARA

Plus bas donc...

TIBURCE

Il ne dort donc pas l'invalide ?...

CLARA

Non.

TIBURCE

Répondez... Vous avez un amant ?

CLARA

Je n'ai que vous.

TIBURCE

Quel est l'homme en cravate blanche que j'ai tué, et qui allait souper avec vous ?...

CLARA

Un homme qui allait souper...

TIBURCE

Voilà le couvert mis.

CLARA

Ah ! C'est mon Mentor qui me faisait mystère de cette intrigue...

TIBURCE

Quel mentor ?

CLARA

Vous saurez tout... Je suis pure comme le jour...

TIBURCE

Ça n'est pas rassurant... Il est onze heures du soir.

CLARA

Je vous le jure.

TIBURCE

Bien vrai ?... J'ai si froid et si peur que j'ai bien envie de pardonner...

CLARA

Douteriez-vous de mon amour ?

TIBURCE

C'est qu'il m'a donné un coup de pied plein de jalousie...

CLARA

Il n'était pas pour vous.

TIBURCE

Il aurait dû me demander mon nom, avant de frapper... Saprelotte ! J'entends remuer... C'est le réveil de la jambe de bois... Où fuir ?...

Il se dirige vers la chambre, Clara se met devant lui.

CLARA

Respectez cet asile, Monsieur_Tiburce ; il est inviolable !

TIBURCE

Si je sors je suis pris... Si je reste, je suis assommée... Cachez-moi !...

CLARA

C'est Ursule qui se réveille ! Entrez vite dans cette armoire...

Elle l'enferme dans l'armoire et rentre chez elle. Obscurité profonde.

SCÈNE XIII. Ursule, seule, puis Tiburce.

URSULE

Il est tard, il n'y a personne dans la rue à cette heure... Il peut fuir sans être vu... Je vais délivrer le pauvre prisonnier...

Elle ouvre l'armoire, et prend par la main Tiburce.

Il n'y a plus de danger pour vous, tout le monde est endormi dans la maison...

TIBURCE

Déjà m'en aller ?

URSULE

Vous vous trouviez bien dans cette armoire ?...

TIBURCE

La cloison est si légère, que j'entendais soupirer dans la chambre voisine... C'était au moins un buffle qui avait fait une longue course... ou bien l'invalide...

URSULE

Vous rêviez...

TIBURCE, lui prenant la taille

Je voudrais ne pas m'en aller...

Clara sort de sa chambre et va délivrer Séverin ; ils descendent en scène.

SCÈNE XIV. Les Mêmes, Séverin, Clara.

CLARA, ouvrant l'armoire

Venez donc... Il est temps de partir...

SÉVERIN

Ouf ! Que diable fourrez-vous donc dans cette armoire ? Est-ce que vous y mettez vos mannequins ?...

CLARA

Mais non... La peur vous fait voir toutes sortes de choses qui n'existent pas.

CLARA

Vous avez rêvé.

SÉVERIN

Dans l'obscurité on rêve à ses amours...

Il lui prend la taille.

CLARA

Eh bien ! Monsieur... Je crois que vous vous émancipez ?

Ils sont à droite de la scène ; Ursule et Tiburce à gauche.

URSULE, à Tiburce, bas

Quand nous serons mariés.

TIBURCE

Supposons que nous le somme, et laissez-moi prendre un baiser.

URSULE

Sur la main seulement, et vous partirez après...

Tiburce lui baise la main.

TIBURCE

Quelle petite main douce !... Laissez-là dans la mienne...

URSULE, à part

C'est drôle... J'ai senti des favoris !... Je savais bien que la peur faisait blanchir les cheveux, mais je ne pensais pas que ça fît pousser la barbe...

CLARA, de son côté

Non, non, je ne veux pas... C'est inutile d'insister... J'ai des principes.

SÉVERIN

Un homme qui a exposé sa vie a bien le droit de demander une récompense...

CLARA

Je veux bien vous accorder ma mains à baiser, à condition que vous partiez tout de suite...

SÉVERIN

Accepté !...

Il baise le main.

Ô délices !...

CLARA

Tiens ! Il n'a plus de barbe !... Est-ce qu'il s'est rasé de peur de la gendarmerie ?...

URSULE

Ah ! Mais vous devenez entreprenant ; ce n'est pas convenable... Allez-vous en !

CLARA

C'est assez, monsieur ; il faut vous retirer, ou je rentre chez moi et je m'enferme...

Les deux femmes font un mouvement en arrière ; les deux hommes marchent derrière elles, mais chaque homme rencontre sa maîtresse. La scène reprend.

SÉVERIN

Pourquoi me fuyez-vous ?...

TIBURCE

Si vous vous en sauvez, ça n'est pas de jeu...

URSULE, à Séverin

Vous n'êtes pas encore parti ?

CLARA, à Tiburce

Je suis décidée à ne rien accorder de plus.

TIBURCE

Encore un baiser, et je pars...

SÉVERIN

Un mot d'amour, et je m'enfuis...

Séverin saisissant Ursule par le bras.

URSULE

Tenez, voilà pour vous !...

Elle lui donne un soufflet.

Je n'ai rien senti ! C'était donc postiche tout à l'heure ?...

CLARA

Allons ! Voilà que vous tapez dans vos mains pour vous réchauffer, maintenant !... Vous allez réveiller la maison...

TIBURCE

Moi, mes mains sont libres, et je les emploie à vous tenir captive.

Il l'embrasse.

CLARA, lui donnant un soufflet

Sa barbe a repoussé !...

SÉVERIN

Il y a un écho dans la chambre !

URSULE

Grands dieux ! Il y a du monde ici, taisez-vous !...

CLARA, à Tiburce

On chuchote... Faites silence !

Moment de silence.

URSULE

Rien !

SÉVERIN

Rien !

CLARA

Rien !

TIBURCE

Rien !...

Tous les uns après les autres.

SÉVERIN

Si j'allumais une chimique ?

Il prend un briquet.

Chimique : allumette chimique, allumette au phosphore.

TIBURCE

Il faut voir clair dans ce dédale.

Il prend un briquet. Aussitôt que la lumière ce fait, les deux femmes se précipitent dans leurs chambres, les deux hommes allument ensemble la bougie placée sur la table, se regardent avec effroi et se lèvent en criant.

SCÈNE XV. Séverin, Tiburce.

TIBURCE, SÉVERIN, ensemble

C'est un revenant !

TIBURCE

Eh quoi ! Vous n'êtes pas mort ?

SÉVERIN

Et vous ?

TIBURCE

Entier.

SÉVERIN

Complet.

TIBURCE

Mais vous êtes tombé.

SÉVERIN

De peur.

TIBURCE

Moi aussi.

SÉVERIN

Donnons-nous la main, nous sommes faits pour nous comprendre.

TIBURCE

Ah ça ! Est-ce que c'est vous que j'embrassais tout à l'heure ?

SÉVERIN

J'espère bien que non.

Les deux femmes entr'ouvrent la porte.

TIBURCE

Non, ça n'est pas la même main.

SÉVERIN

Mais qu'est ce que vous revenez faire ici ? Si c'est pour la grand-mère, c'est bien, il ne faut pas rougir pour ça ?

TIBURCE

Et vous, vous êtes peut-être le grand-père de l'invalide ?

SÉVERIN

Quel invalide ?

TIBURCE

Quelle grand-mère ?

SÉVERIN

Là.

Il montre la porte de gauche.

TIBURCE, montrant l'autre porte. Ursule est sur le seuil

Là.

SÉVERIN

Connais pas...

TIBURCE

Inconnue.

CLARA

Tournez-vous.

URSULE

Regardez de ce côté.

SÉVERIN

Celle que j'aime.

TIBURCE

Vous me prenez mon mot ; approchez, mesdemoiselles.

SCÈNE XVI. Ursule, Séverin, Tiburce, Clara.

URSULE

Maintenant que tout est éclairci, et que vous n'êtes plus rivaux, puisque chacun a sa chacune, vous pouvez battre en retraite, car vous ne pouvez rester plus longtemps ici.

TIBURCE

Nous renvoyer à cette heure-ci, c'est inhumain.

SÉVERIN

C'est plus qu'inhumain, c'est cruel.

CLARA, va ouvrir la porte du fond

Allons, allons.

TIBURCE

Mais que dira le portier en nous voyant sortir à cette heure ?

URSULE

Ah Diantre !

SÉVERIN

Il nous prendra pour des amants.

CLARA

Ou des voleurs.

TIBURCE

Position perplexe.

SÉVERIN

Mais si l'amant doit s'en aller, le mari peut rester, hein ?

URSULE

Ceci est une bonne parole.

TIBURCE

Le mari peut rester, a dit mon ex-antagoniste...

CLARA

Pour de bon.

URSULE

Pour de vrai.

SÉVERIN, TIBURCE

Et pour toujours.

CLARA, va ouvrir la fenêtre

Ils peuvent rester car voici le jour.

SÉVERIN

Le jour, déjà ! L'aurore d'Ursule ; ceci me rappelle que j'ai une faim d'enragé.

TIBURCE

Et comme le couvert est mis, nous allons déjeuner de bon appétit.

CLARA

Ce sera le déjeuner des fiançailles, car j'espère que vous avez vos papiers.

TIBURCE

Ils sont en règle.

URSULE

Quand je pense que vous avez failli vous tuer tous deux d'un seul coup...

CLARA, à Ursule

Vois cependant où pouvaient vous conduire tes cachotteries, si nos amoureux avaient été braves.

URSULE

Je frémis rien qu'en y pensant... Que veux -tu ? On a beau se gendarmer contre ces gredins d'hommes... Il arrive toujours un moment où ils sont plus forts que nous.

TIBURCE, à Clara

À table ! À propos, est-ce que l'invalide ne prend pas sa part du festin ?

CLARA

L'invalide ! Mais je n'ai jamais eu que son sabre.

TIBURCE

Alors on peut parler haut.

SÉVERIN, à Ursule

J'espère que la grand-mère bénira notre union.

URSULE

Elle y consent. On n'a qu'à allonger les deux bras du mannequin.

SÉVERIN

Et le rouet ?

URSULE

Il n'a tourné que dans votre cervelle.

CLARA

Comme les hommes sont confiants !

URSULE

Aussi nous n'en abuserons pas à table.

AIR : J'en guette un petit.

82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0