Comédie en prose· Comédie en en Prose
Le Chevalier Joueur
Représentée pour la première fois le 27 Février 1697, au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- UN JEUNE ÉTOURDI
- VALÈRE
PROLOGUE.
Un jeune étourdi vient fendre la presse sur le Théâtre en cherchant Valère.
L'ÉTOURDI
Ha ! Te voilà : je te trouve admirable ; tu m'as donné rendez-vous ici pour voir une pièce nouvelle, et on me vient de dire que c'est le Joueur ; belle nouveauté ! Il y a plus d'un mois que je l'ai vue.
Presse : Foule de peuple qui veut entrer en un lieu qui ne le peut pas contenir commodément. [F]
VALÈRE
Ce que tu as vu n'est pas assurément...
L'ÉTOURDI
Je l'ai vu, je l'ai vu, allons-nous-en, je ne saurais voir une pièce deux fois.
VALÈRE
Si tu voulais m'écouter, je te dirais ce que ce Joueur-ci...
L'ÉTOURDI
Le Joueur est une pièce, où il y a un Joueur qui joue, qui perd, qui gagne.
VALÈRE
D'accord ; mais...
L'ÉTOURDI
Je l'ai vu, te dis-je, il a une Angélique, une suivante, un Valet...
VALÈRE
Il y a une Angélique, une suivante, un Valet et un joueur aussi dans le Joueur qu'on va représenter ; cependant il est différent de celui que tu as vu.
L'ÉTOURDI
Deux Comédies ne peuvent pas être différentes, quand ce sont les mêmes personnages ; dis-moi, dans celle-ci ne parle-t-on pas d'un portrait ?
VALÈRE
Oui.
L'ÉTOURDI
C'est donc la même chose ?
VALÈRE
Belle conséquence ! Je te dis que j'ai entendu lire cette pièce-ci, et je la trouve très différente de l'autre.
L'ÉTOURDI
Voyons donc cette différence. Premièrement je me souviens que l'autre finit par un mariage.
VALÈRE
On sait bien qu'il faut...
L'ÉTOURDI
Hé bien, c'est donc la même chose ?
VALÈRE
Malheureusement pour toi celle-ci commence, aussi bien que l'autre, par le Valet et la Suivante, sitôt que tu les verras paraître, tu sortiras sans les écouter, en criant tout haut : c'est la même chose, c'est la même chose ; et il faut l'écouter pour voir si c'est la même chose.
L'ÉTOURDI
Ma foi, je n'attendrai pas qu'on ait commencé pour sortir, à moins que tu ne me prouves ces prétendues différences.
VALÈRE
Il y en a beaucoup, l'autre était en vers, celle-ci est en prose.
L'ÉTOURDI
Des vers ou de la prose, est-ce que je prends garde à cela ?
VALÈRE
De la manière dont tu entends ordinairement la Comédie, en prose ou vers c'est tout un pour toi : tu causes tant que la pièce dure, tu ris seulement quand tu entends rire le parterre, sans se soucier si ces plaisanteries sont du sujet ou non.
L'ÉTOURDI
Que me fait le sujet à moi ? Je ne veux écouter que les endroits qui me font rire.
VALÈRE
Pour ces endroits fins et délicats, qui font plaisir sans faire rire, tu n'y fais nullement attention.
L'ÉTOURDI
Et pourquoi de l'attention ? Je soutiens moi qu'une Pièce ne vaut rien, quand il faut de l'attention pour la trouver bonne ; je veux pouvoir causer, me divertir à droit et à gauche, sortir au milieu d'une scène, revenir à la fin d'une autre ; et toutes les fois que je rentre, je prétends trouver quelque pointe d'esprit qui me réjouisse pour mon argent.
À droit : parce qu'on sous-entendait côté, s'est dit, dans le XVIIe siècle, au lieu de à droite, que nous disons aujourd'hui ; c'est un archaïsme. [L]
VALÈRE
Voilà le goût de nos jeunes étourdis ; mais les gens de bon sens entrent dans le sujet, on veut des caractères soutenus, une intrigue nette et suivie, des situations intéressantes et bien ménagées, des expressions vives et naturelles, et de la gaîté sans immodestie.
L'ÉTOURDI
Oh je veux un peu de gros sel ; là, de ces équivoques claires qui réveillent la joie ; y a-t-il de cela dans ce Joueur-ci ?
Gros sel : Des plaisanteries de mauvais goût, ou du moins de goût équivoque. [L]
VALÈRE
Je ne veux juger ni de celui-ci ni de l'autre. Je prétendais seulement te prouver que toutes ces parties sont traitées différemment dans les deux pièces, et qu'à le bien prendre, elles n'ont rien de semblable que le fond du sujet, et deux ou trois idées de Scènes qui se sont trouvées dans des mémoires que l'un des deux auteurs a dérobés à l'autre.
L'ÉTOURDI
Ma foi toutes ces distinctions me brouillent la cervelle ; je veux du nouveau tout pur. Adieu... À propos y a-t-il un Marquis dans celle-ci ?
VALÈRE
Oui, mais tu n'as qu'à t'imaginer que c'est un Vicomte, et tu le trouveras nouveau.
L'ÉTOURDI
Et le père, le père ?
VALÈRE
Il n'y a point de père.
L'ÉTOURDI
Cela est nouveau cela ; que ne me disais-tu donc qu'il n'y a point de père.
VALÈRE
Je me suis attaché à des différences plus essentielles.
L'ÉTOURDI
Et moi je ne resterai que pour cette nouveauté ; tu m'assures qu'il n'y a point de père au moins ? Point de père, cela sera plaisant.
VALÈRE
Je suis ravi que tu restes pour le père qui n'y est point ; plaçons-nous donc.
ACTE I
SCÈNE I. Frontin, Nérine.
NÉRINE
Bonjour, Frontin, te voilà déjà levé ?
FRONTIN
Bonsoir, Nérine, je vais me coucher.
NÉRINE
C'est-à-dire que ton Maître a couché au lansquenet.
Lansquenet : Sorte de jeu de hasard qu'on joue avec des cartes. [Mais aussi, ] lieu où l'on jouait le lansquenet. [L]
FRONTIN
Je ne te dis pas cela.
NÉRINE
Le Chevalier est un jeune homme bien morigéné ! Avoue qu'il est incommode de loger en même maison avec des femmes qui ont intérêt d'examiner notre conduite ! Ma Maîtresse lui avait défendu de jouer.
Bien morigéné : Bien instruit, celui ou celle qu'on a bien élevé en lui formant les moeurs. [R]
FRONTIN
Il ne joue plus aussi, il ne fait que parier.
NÉRINE
Il se brouillera avec Angélique.
FRONTIN
Que m'importe ; en tous cas, s'il manque la jeune, le vieille ne le manquera pas ; elle fera bien, car mon maître sera quelque jour un riche parti.
NÉRINE
Un riche parti ! Au diantre le sol qui lui reste de son patrimoine.
Diantre : Terme populaire dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. [F]
FRONTIN
On se soucie bien de son patrimoine, quand on a des talents pour les grandes fortunes. De l'air déterminé dont il joue, il est homme à gagner cent mille écus en trois coups de dés ; cela s'appelle un grand parti ! À la vérité ton Dorante a plus de bien en fonds ; mais les biens en fonds ont des bornes, et le casuel d'un joueur n'en a point.
Casuel : Ce qui arrive fortuitement sans avoir rien d'assuré. On le dit aussi des revenus qui sont fondés sur les cas fortuits, et qui ne viennent pas toujours régulièrement, ni en même temps. [F]
NÉRINE
Dorante est si honnête homme.
FRONTIN
Dorante est honnête homme ; mais mon maître est joli
NÉRINE
Un esprit solide, doux.
FRONTIN
Vert et piquant, c'est ce qu'il faut pour réveiller le goût des femmes.
NÉRINE
Dorante est un homme fait.
FRONTIN
En cas d'Amant, ce qui est à faire vaut mieux que ce qui est fait.
NÉRINE
Un bon coeur, généreux, sincère.
FRONTIN
Oh ! Mon Maître ne se pique point de ces niaiseries-là ; mais en récompense, c'est le plus ensorcelant petit scélérat, un tour de scélératesse si galant, que les femmes ont du plaisir à se laisser tromper par lui.
NÉRINE
J'espère qu'Angélique reviendra de ce plaisir-là.
FRONTIN
Elle n'en reviendra qu'après les noces.
NÉRINE
Si je la puis rattraper dans quelque moment raisonnable.
FRONTIN
Si mon maître la peut rattraper dans quelque moment déraisonnable ! Mais que nos Amants se brouillent ou qu'ils se raccommodent, ce sont des scènes qui me réjouissent et qui ne m'intéressent point du tout ; ma foi, nous sommes faits pour rire tout bas des folies de nos maîtres : nos maîtres sont faits pour nous payer et pour nous donner la Comédie. Le personnage qui me réjouit le plus céans, c'est la vieille Comtesse, elle croit cacher sa fragilité à l'abri de l'air sévère dont sa philosophie est ombragée ; elle nomme affection fraternelle son amour pour mon maître : et toi, quel beau nom donnes-tu aux services que tu rends à l'amour masqué de cette héroïne de vertu ?
NÉRINE
J'avoue qu'elle me fait des présents lorsque je réussis à brouiller Angélique avec le Chevalier ; mais puisqu'elle me cache l'intention de sa libéralité, je prétends que mon gain est honnête. Quand la pauvre Comtesse a donné ici un appartement au Chevalier, je lui dis bien que le voisinage était dangereux, la bonne Dame croyait que le danger ne serait que pour elle ; mais en ces occasions périlleuses, la plus jeune est la plus exposée.
FRONTIN
Les voici toutes deux, je fuis pour éviter la fatigue d'excuser mon maître.
SCÈNE II. Nérine, La Comtesse, Angélique.
ANGÉLIQUE
Avant que vous sortiez, Madame, voyons donc au moins à prendre une heure pour terminer mes affaires ; depuis huit jours que je vous presse, je ne saurais tirer de vous que des exhortations.
LA COMTESSE
C'est à vous de les écouter avec respect.
ANGÉLIQUE
Je sais ce qu'une pupille doit à sa tutrice ; mais enfin...
LA COMTESSE
Vous êtes majeure, me dites-vous ?
ANGÉLIQUE
Ô ! Je ne vous dis plus rien.
LA COMTESSE
Que je blâme nos Lois d'avoir placé la majorité si près de l'enfance !
ANGÉLIQUE
Finissons donc, Madame.
LA COMTESSE
Car enfin, qu'est-ce que c'est encore qu'une fille à vingt-cinq ans ?
ANGÉLIQUE
Encore !
LA COMTESSE
Oui, la Loi devrait défendre aux filles, de disposer de leur coeur avant l'âge de quarante ans.
ANGÉLIQUE
Vous disposerez du vôtre quand il vous plaira.
LA COMTESSE
Une fille n'est point en âge de raison, que l'âge des désirs ne soit passé.
ANGÉLIQUE
Les désirs sont de tout âge, Madame, et vous désirez retarder mon mariage en retardant mes affaires ; voulez-vous les terminer, ou non ?
LA COMTESSE
Un devoir indispensable m'appelle en Ville, je vais exhorter à la patience une femme qui a épousé un Joueur.
ANGÉLIQUE
En l'exhortant à la patience vous l'impatientez beaucoup : j'avoue que je suis à bout, Madame ; et puisque vous ne voulez pas finir, je terminerai, moi, dès ce soir avec le Chevalier.
LA COMTESSE
Elle extravague, Nérine, je ne puis plus supporter ses égarements ; se peut-il que la figure d'un petit écervelé d'homme cause de si grands désordres dans une âme raisonnable ?
Extravaguer : Dire ou faire quelque chose mal à propos, indiscrètement et contre le bon sens, ou la suite du discours, ou la bienséance. [F]
SCÈNE III. Angélique, Nérine.
ANGÉLIQUE
Tu vois, Nérine, le procédé de la Comtesse ; heureusement je ne dépends plus d'elle.
NÉRINE
Non, non, vous n'avez plus d'autre tuteur que l'amour, vos affaires sont en bonne main.
ANGÉLIQUE
Elle ne saurait m'empêcher...
NÉRINE
Assurément vous êtes une fille majeure, c'est-à-dire maîtresse de vos caprices, et l'âge de raison vous autorise à faire une folie.
ANGÉLIQUE
Je vois les desseins de la Comtesse, et c'est ce qui m'oblige à précipiter mon mariage.
NÉRINE
Le bon mariage ! Quelle paix ! Quelle union ! Car vous ne vous rencontrerez jamais ensemble, et vous serez levée tous les jours avant qu'il revienne se coucher ; avec un homme réglé vous mèneriez une vie unie, ennuyeuse et languissante ; la vie d'un joueur est bien plus diversifiée ; diversité dans l'humeur ; vous le verrez enragé, bourru dans l'adversité, brutal et méprisant dans la prospérité : diversité dans votre ménage ; abondance, disette, tantôt en carrosse, tantôt à pied ; quitter le premier appartement pour loger au quatrième étage : diversité dans les emmeublements ; aujourd'hui le velours, demain la serge, et après-demain les quatre murailles : la diversité réjouit les femmes.
Emmeublement : Il vaut mieux dire ameublement, comme on dit amaigrir plutôt qu'emmaigrir. L'emmeublement est un meuble propre pour garnir une chambre. [T]
ANGÉLIQUE
Tais-toi, je ne suis pas en humeur d'écouter tes extravagances.
NÉRINE
Vous êtes encore moins en humeur d'écouter mes raisons.
ANGÉLIQUE
Nérine, le Chevalier doit venir ce matin.
NÉRINE
Il ne vous aime que quand il a perdu son argent : au moment que je vous parle il travaille à devenir amoureux.
ANGÉLIQUE
Ne raisonne point tant, va voir s'il est levé.
NÉRINE
Pour se lever, il faut s'être couché.
ANGÉLIQUE
Que signifient donc tes réponses ambiguës ?
NÉRINE
Si je vous exagérais les charmes de votre amant, cela serait clair ; mais ses défauts sont des énigmes que vous ne voulez point entendre. On serait bien reçu, par exemple, à vous dire qu'il a passé la nuit au jeu ?
ANGÉLIQUE
Je ne le verrais de ma vie, après les serments qu'il me fit l'autre jour.
NÉRINE
Vous fîtes l'autre jour des serments de ne le plus aimer ; jugez de ses serments par les vôtres, vous l'aimez encore à la rage, et il rejoue de même.
ANGÉLIQUE
On te l'a dit ainsi ; mais tout le monde est prévenu contre lui.
NÉRINE
C'est vous qui êtes prévenue contre tout le monde.
ANGÉLIQUE
À t'entendre parler, on croirait que j'aurais perdu l'esprit.
NÉRINE
Et à vous voir agir on en serait convaincu, préférer un petit fourbe à Dorante qui a pour vous une amitié sincère, mais une amitié de la bonne espèce ! Car je suis sûre que le dépit seul est cause de son départ.
ANGÉLIQUE
Tu t'es trompée, Nérine, je te l'ai déjà dit, Dorante est trop sage pour avoir de l'amour, et trop sincère pour cacher si longtemps une passion ; en tous cas, j'en serais au désespoir, car je l'estime infiniment, et je ne pourrais pas le rendre heureux.
NÉRINE
Et vous aimez mieux être malheureuse avec le Chevalier.
ANGÉLIQUE
Oh ! Je suis lasse de t'écouter.
NÉRINE
Que j'achève au moins de vous convaincre, qu'il est encore au jeu.
NÉRINE
Je te prie laisse-moi ; si ce que tu veux persuader est vrai, je ne le saurai que trop tôt.
SCÈNE I..
NÉRINE
Ah ! Dorante, Dorante, vous deviez différer votre départ désespéré jusqu'à ce que votre Rival fût en possession... mais si je fais ce raisonnement-là, un homme amoureux pourrait l'avoir fait aussi : voyons si par hasard... par ma foi, je crois que j'ai deviné, c'est Dorante.
SCÈNE V. Nérine, Dorante.
NÉRINE
Hé ! Monsieur, que je vous sais bon gré d'être encore ici !
DORANTE
J'oubliai hier de prendre congé de la Comtesse.
NÉRINE
J'entends bien ; hé ! Ne l'oubliâtes-vous point exprès pour avoir occasion de dire un second adieu à Angélique ? La répétition des adieux n'est permise qu'aux amants.
DORANTE
Dis-moi, la Comtesse y est-elle ?
NÉRINE
Avouez la vérité, vous l'avez vu sortir avant que d'entrer.
DORANTE
Quoi ? Elle n'y est pas ? Adieu donc.
NÉRINE
Ô ! Nous avons besoin de vous.
DORANTE
Je suis pressé de partir, j'ai trente lieues à faire aujourd'hui.
NÉRINE
Le Chevalier a joué toute la nuit, et ma maîtresse va rompre avec lui.
DORANTE
Que me dis-tu ?
NÉRINE
Je voulais que vous fussiez témoin de la rupture ; mais vous êtes pressé de partir : partez donc vite, Monsieur, vous avez trente lieues à faire aujourd'hui.
DORANTE
Tu peux t'imaginer tout ce qu'il te plaira ; mais je te jure qu'un désir sincère de voir Angélique heureuse, fait toute ma manière d'aimer. Quoi ? Sous le masque d'ami j'aurais donné des conseils intéressés ? Non, Nérine, quand on a le coeur droit...
NÉRINE
Un coeur droit est plus tendre qu'un autre.
DORANTE
Écoute, Nérine, ne t'avise pas en présence d'Angélique de faire ces mauvaises plaisanteries.
NÉRINE
Je ne plaisante jamais sur l'amour ; malepeste ce n'est pas un jeu, et j'ai pris mon sérieux pour dire à ma maîtresse que vous étiez sérieusement amoureux d'elle.
Malepeste : Imprécation qu'on fait contre quelque chose, et quelquefois avec admiration. [F]
DORANTE
Quoi ! Il serait possible que ton extravagance...
NÉRINE
Ça, venez lui confirmer la vôtre.
DORANTE
Je n'oserai plus paraître devant ses yeux. Juste Ciel ! Que va-t-elle penser de moi ?
NÉRINE
Que vous en valez mille fois mieux, d'avoir de l'amour.
DORANTE
Je suis au désespoir.
NÉRINE
Elle a pris la chose parfaitement bien.
DORANTE
Que je suis malheureux !
NÉRINE
Allons lui conter votre malheur.
DORANTE
Non, je ne la verrai de ma vie.
NÉRINE
Hé bien, ne la voyez point ; si vous ne profitez de son dépit, le Chevalier saura bien profiter du retour, et quand le contrat sera signé, il saura bien mieux encore mettre à profit les tendres moments. Ma Chère, lui dira-t-il, je suis abîmé, vous pouvez me sauver l'honneur et la vie, en signant seulement votre nom. Ah ! Mon cher, répondra-t-elle, je signerais ma mort : à Dieu ne plaise. Signez seulement une obligation de vingt mille francs. Cet argent-là perdu, reproches, brouilleries, raccommodement ; la pauvre victime signera une vente : enfin quand elle aura consommé toute sa dot en raccommodements, le cher fourbe ne se souciera plus de se raccommoder, et voilà le désespoir.
DORANTE
Ah ! Nérine, tu me perces le coeur.
NÉRINE
Voyez-la donc pour prévenir toutes ces désolations.
DORANTE
Hélas ! À quoi me vais-je exposer ?
NÉRINE
Ce n'est plus qu'en s'exposant qu'on fait fortune auprès des femmes.
Le poussant chez Angélique.
Exposez-vous, morbleu, exposez-vous... Je ne connais plus que cet homme-là qui soit poltron en amour.
Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]
ACTE II
SCÈNE I.
NÉRINE, à un Laquais
Entends-tu ? Si Monsieur le Chevalier veut entrer dans notre appartement, qu'on lui dise qu'il n'y a personne. Grâce au Ciel, Angélique s'accoutume à voir Dorante amoureux ; cela me prouve que la pluralité des amants n'est pas incompatible avec la sagesse de nos femmes.
SCÈNE II. Nérine, Frontin.
FRONTIN
Mon maître monte à grands pas, nous allons voir une belle scène de raccommodement.
NÉRINE
Ton maître aura le loisir d'étudier son rôle ; car Angélique est sortie, et ne reviendra que ce soir.
FRONTIN
Tant mieux, tant mieux, nous allons dormir tout le jour.
SCÈNE III. Frontin, Le Chevalier.
LE CHEVALIER, donnant son manteau à Frontin
Pourquoi m'ôtes-tu mon manteau, bourreau que tu es ?
FRONTIN
C'est vous qui me le donnez.
LE CHEVALIER
Ne vois-tu pas que je veux ressortir ?
FRONTIN
Le sommeil vous serait plus utile que...
LE CHEVALIER
Remets-moi mon manteau, raisonneur... Irai-je encore ?
Frontin veut lui mettre son manteau.
Attends donc. Cette maison-là est maudite pour moi, je n'y gagnerai jamais ; voyons pourtant, donne.
Le Chevalier se promène à grands pas, et Frontin le suit voulant mettre son manteau sur ses épaules.
Mais on n'y veut plus jouer sur ma parole. Hé ! Va-t'en au diable avec ton manteau. Avant-hier je perdis cinq cent louis, douze cent hier, aujourd'hui mille. Tu le veux ainsi, juste Ciel ! Je te loue.
Jouer sur sa parole : perdre une somme d'argent sur sa parole, pour dire, Jouer, perdre à crédit et sur sa bonne foi. [Ac 1762]
FRONTIN
Ces louanges-là ne sont pas sincères.
LE CHEVALIER
Va-t'en voir chez la Marquise si on joue encore.
FRONTIN
Il est neuf heures, Monsieur, et toutes les femmes réglées sortent du Lansquenet dès cinq heures du matin, pour s'aller coucher de bonne heure.
LE CHEVALIER
Je suis pourtant bien piqué ; ha Frontin !
Piqué : se dit aussi des choses qui nous flattent, ou qui nous choquent. On dit aussi, qu'un homme est piqué au jeu, non seulement quand il veut se raquitter à quelque prix que ce soit, mais encore quand il s'opiniâtre à poursuivre une affaire, quelques obstacles qu'il y trouve. [F]
FRONTIN
Ce soupir signifie que votre bourse est à sec.
LE CHEVALIER
J'ai tout perdu, Frontin.
FRONTIN
Quoi ? Il ne vous reste pas la moindre pistole ?
LE CHEVALIER
Pas un sol.
FRONTIN
Vous allez donc être bien tendre ; car la tendresse vous vient à mesure que l'argent s'en va.
LE CHEVALIER
Sais-tu si Angélique est levée ? Pourquoi n'ai-je point de ses nouvelles ?
FRONTIN
Hé ! C'est parce qu'on lui aura dit des vôtres ; elle est sortie.
LE CHEVALIER
Quoi sans m'attendre ? Elle est donc fâchée ? Dans le fond, je n'ai pas grand tort, je lui ai promis de ne plus jouer quand je serai marié ; mais je ne le suis pas encore.
FRONTIN
Vous ne voulez point quitter le jeu que vous ne soyez marié ? Angélique ne veut point vous épouser que vous n'ayez quitté le jeu : voilà un mariage fort avancé.
LE CHEVALIER, après avoir rêvé longtemps
Dis-moi... Ai-je de l'argent ?
FRONTIN
Non pas, que je sache.
LE CHEVALIER
Je te demande si tu as fait quelque affaire ?
FRONTIN
J'avais fait un tarif d'emprunt, où je taxais, comme amis, jusqu'aux connaissances de vue ; mais il y a longtemps qu'ils ont tous fourni ou refusé leur somme.
LE CHEVALIER
Et la Comtesse ?
FRONTIN
Elle craint qu'en vous prêtant sans emploi, sa conscience n'y soit engagée ; elle vous prêterait pour payer vos créanciers.
LE CHEVALIER
De l'argent pour payer mes créanciers, j'aimerais autant rien.
FRONTIN
J'ai imaginé des dettes d'une espèce libertine, afin que n'osant les payer elle-même...
LE CHEVALIER
Elle est ici ?
FRONTIN
Non, Monsieur, mais elle va rentrer ; attendez-la au passage, votre présence dissipera ses scrupules.
LE CHEVALIER, s'assit
Un fauteuil... Je suis abîmé ; j'en ai l'obligation à un homme, un homme, Frontin, un seul homme qui me suit partout.
FRONTIN
Est-ce un de ces joueurs prudents qui ne donnent rien au hasard ?
LE CHEVALIER
Non, je n'ai jamais joué contre lui.
FRONTIN
Hé ! Comment donc vous a-t-il abîmé.
LE CHEVALIER
Il a la rage de me porter malheur en s'appuyant sur le dos de ma chaise. C'est un écumeur de réjouissances, qui a la face longue d'une toise ; dès que je le vois ma carte est prise.
Toise : Longueur ou étendue de 5 pieds. [F] La Toise fait environ 10 mètres.
FRONTIN
Les Lansquenets sont pleins de ces visages climatériques, dont l'aspect change l'ordre des cartes ; rien n'est plus certain.
Climatérique : Qui appartient à un des âges de la vie regardés comme critiques. Maladie climatérique, terme employé pour désigner un changement survenant sans cause connue à une période avancée de la vie, et par lequel le patient perd ses chairs et ses forces avant de se plaindre ni d'anorexie ni de dyspepsie.
LE CHEVALIER
Je voudrais ne me point abandonner à mes réflexions ; va me chercher un Livre.
FRONTIN, tire un papier
Si vous voulez lire un petit Ouvrage d'esprit...
Le Chevalier prend le papier.
Qui court les rues, c'est sur la pauvreté ; je suis curieux de voir tout ce qui s'écrit sur la pauvreté ; car il me revient sans cesse dans l'idée, que nous mourrons tous deux sur un fumier.
Le Chevalier regardant fixement le papier sans le lire.
Trois coupe-gorge de suite.
Mourir sur un fumier : mourir dans la misère après avoir perdu tout son bien. [L]
Coupe-gorge : Endroit écarté, maison mal famée où l'on court risque d'être assassiné ou volé. Au lansquenet, coupe-gorge, se dit du malheur de celui qui, ayant la main, tire sa carte avant que d'en avoir tiré aucune de celles des joueurs ; ce qui lui fait perdre tout ce qui est sur le tapis.
FRONTIN
Il n'y a point de coupe-gorge là dedans.
LE CHEVALIER
Je ne saurais m'appliquer ; lis.
FRONTIN, reprend le papier et lit
... Diogène parlant du mépris des richesses, disait :
De mille soins fâcheux la richesse est suivie ; Mais le philosophe indigent N'a qu'un seul soin dans la vie, C'est de chercher de l'argent.AUTRE sur le mépris de la mort.
Tel Héros, que l'on vante tant, Mourut sans en avoir envie : Mais un brave Joueur perd volontiers la vie, Quand il a perdu son argent.Mais, Monsieur, au lieu de m'écouter vous méditez sur le portrait de votre maîtresse ; auriez-vous quelque remords d'avoir gardé si longtemps ce portrait, malgré tous les diamants qui l'environnent ?
LE CHEVALIER
La Comtesse tarde trop, je n'ai pas le loisir d'être si longtemps sans argent ; je perds peut-être le moment de bonheur. Frontin, il y a longtemps que je suis curieux de savoir ce que peuvent valoir ces diamants-là, va-t'en chez l'Orfèvre, et ...
FRONTIN
J'entends monter... C'est la Comtesse, commencez votre rôle ordinaire ; paraissez accablé, outré, hébété par le chagrin ; surtout, écoutez patiemment la mercuriale, songez que l'argent est au bout.
Mercuriale : Assemblée du Parlement qui se tient le premier mercredi après la St. Martin et le premier Mercredi après la semaine de Pâques. Figurément, et par extension, réprimande qu'on fait à quelqu'un. [FC]
SCÈNE IV. Le Chevalier, Frontin, La Comtesse.
FRONTIN
Hé ! Madame, venez consoler mon maître, il est dans un accablement.
LA COMTESSE
La passion du jeu est un abîme de désolation, tout se perd dans ce gouffre, le temps, l'esprit, la joie, la santé.
FRONTIN
Vous oubliez l'argent, c'est ce qui va au fond du gouffre. Je sais cela parce que mes gages y sont.
LE CHEVALIER, affectant un chagrin outré
Ah !...
LA COMTESSE
Chevalier, êtes-vous fâché que...
LE CHEVALIER
Non, madame, vous avez trop de bonté de vouloir bien...
FRONTIN
Nous aimons vos remontrances pour le bon effet qu'elles produisent.
LA COMTESSE
Ne peut-on pas adoucir votre affliction ?
LE CHEVALIER
Je dois vous la cacher, ce n'est rien.
FRONTIN
C'est Angélique qui cause tous nos maux, nous voudrions bien nous en dépêtrer.
LA COMTESSE
Ouvrez-moi votre coeur, parlez.
LE CHEVALIER
Non, Madame, mes chagrins, sont d'une nature...
LA COMTESSE
Vous êtes discret, et je ne suis point curieuse.
FRONTIN
Nous sommes fâchés d'être contraints à précipiter son mariage pour payer des dettes pressantes.
LE CHEVALIER
Je vous prie de vous taire, Frontin.
FRONTIN
Dois-je me taire, Madame, parce qu'il a du coeur, et qu'il crèverait plutôt que de vous découvrir ses besoins.
LE CHEVALIER
Encore un coup, je vous commande de vous taire.
FRONTIN
Je me tairai, Madame, de peur de chagriner mon maître, je me contenterai de vous faire voir un mémoire instructif.
LE CHEVALIER
C'en est trop, donnez-moi tout à l'heure ce mémoire que je le déchire en présence de Madame.
FRONTIN
Je le veux voir absolument.
LE CHEVALIER
Vous ne le verrez point, Madame, je connais votre coeur.
FRONTIN
Nous craignons votre générosité.
LE CHEVALIER
Écoutez, Frontin, si vous parlez seulement du mémoire, je vous chasserai comme un coquin. Pardon, Madame, je suis au désespoir que vous vous soyez aperçue du sujet de mes chagrins, je me retire pour vous le cacher.
SCÈNE V. Frontin, La Comtesse.
FRONTIN
Voilà l'humeur de mon maître, il ne sait ce que c'est que d'emprunter ; cependant il a des créanciers qui le persécutent ; cela l'obligerait, comme je vous ai dit, à précipiter son mariage avec Angélique, dont il n'est presque plus amoureux ; il ne l'a jamais aimée que superficiellement. Entre nous, Madame, toute la solidité du coeur de ce jeune homme-là est pour vous, il le dit bien dans ses moments de prudence : je devrais, dit-il, me laisser entraîner au penchant vertueux que je me sens pour Madame_la_Comtesse.
LA COMTESSE
Quoi ! Il t'a parlé en ces termes !
FRONTIN
Tout au moins, madame, tout au moins ; oui, je crois qu'il reviendrait de son premier entêtement s'il avait le temps de se reconnaître ; or afin qu'il ait le temps de se reconnaître, mon avis serait que vous lui fissiez tenir adroitement l'argent nécessaire pour se reconnaître.
LA COMTESSE
Je t'ai déjà dit que je payerais moi-même.
FRONTIN
Vous-même ; fi, ces dettes-là sont d'une espèce libertine, des dettes de garçons, une femme régulière ne doit point entrer dans un détail si déréglé.
LA COMTESSE
Voyons le mémoire.
FRONTIN
Lisons. Mémoire déréglé des dettes envenimées de Monsieur le Chevalier. Premièrement. À Monsieur Frontin, Moi... C'est moi. Pour gages, profits et deniers prêtés à mon Maître dans ses mauvais jours. 500 livres. Pour cet article-ci vous auriez raison de le payer par vos mains, de vous à moi sans détour ; aussi ma quittance est toute prête.
Ratafia : Sorte de boisson, ou de liqueur forte, composée avec de l'eau de vie, du sucre, et quelque autre chose que l'on met dedans, comme cerises, groseilles, fleur d'orange, noyaux de pêches, d'abricots, et aromatites. [T]
LA COMTESSE
Nous verrons.
Pitrepite : liqueur très forte faite avec de l'esprit de vin. [Ac 1762]
FRONTIN
Plus, quatre-vingt Louis d'or neufs pour une partie de paume ébauchée : vous ne sauriez l'achever vous-même, Madame ; il faut qu'il mette argent sous corde, mais il vous rendra cela sous la Galerie ; je lui sers de second, nous avons quatre jeux à un, quarante-cinq à rien, une chasse au pied, et notre bisque à prendre ; vous gagnerez à coup sûr. Plus, 200 livres à quatre-vingt treize Quidams pour nous avoir coiffé, chauffé, ganté, parfumé, rasé, médicamenté, voituré, porté, alimenté, désaltéré, etc. Une Dame prudente ne doit point paraître dans des payements qui concernent l'entretien d'un joli homme. Plus 600 livres pour des ratafias, eaux-de-vie, pitrepite, et autres liqueurs soldatesques que vous n'oseriez payer de peur d'être soupçonnée d'avoir aidé à la consommation d'icelles. Il y a encore un article ; parole donnée pour cent pistoles d'honneur à mademoiselle Mimi, Lingère du Palais : vous verrez que c'est pour ses appointements ; mais vous devez ignorer, et payer la pauvre fille incognito par mon ministère si vous voulez.
1 écu = 3 francs. 1 écu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol (sou)= 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois. 1 blanc = 5 deniers. 1 petit sesterce romain = 18 deniers tournois. 1 grand sesterce romain = 1.000 petis sesterces, (25 écus environ). 1 louis d'or = 11 livres.
Corde : corde de jeu de paume, grosse corde tendue au milieu du jeu de paume et garnie de filets jusqu'en bas pour arrêter la balle qui ne passe pas par-dessus. [L] Metre sus corde : cacher, mettre à l'abri.
LA COMTESSE
Frontin, votre mémoire ridicule se monte à cinq ou six mille livres ; vous ne m'aviez parlé que de deux mille.
Bisque : Terme de jeu de paume. Avantage de quinze points qu'un joueur fait à un autre. [L]
Quidam : Certain homme qu'on désigne par quelques marques, et dont on ne sait pas le nom. [F]
FRONTIN
Ne vous disais-je pas ? Donnez-moi deux mille livres, vous y gagnerez les deux tiers net.
SCÈNE VI. Frontin, La Comtesse, Nérine.
NÉRINE
Ha, Ha, je vous prends sur le fait : apparemment tu négocies quelque emprunt ? Madame si vous m'en voulez croire...
FRONTIN
Ne viens point interrompre les affaires de Madame_la_Comtesse.
NÉRINE
Je vous demande en grâce...
FRONTIN
Tais-toi.
NÉRINE
De lui donner...
FRONTIN
Oh ! Parle, parle.
NÉRINE
Donnez-lui cent pistoles, je vous en conjure.
FRONTIN
Encore une conjuration, car il me faut deux cent pistoles.
LA COMTESSE
Non ; je ne donne point d'argent pour jouer, ma conscience...
NÉRINE, bas
Frontin laisse-moi amollir la conscience de Madame, va nous attendre dans sa chambre.
SCÈNE VII. La Comtesse, Nérine.
LA COMTESSE
Pourquoi veux-tu donc que je fournisse au jeu du Chevalier, au lieu de le corriger d'un si grand défaut ?
NÉRINE
C'est justement pour le corriger de son plus grand défaut que vous devez lui donner de l'argent.
LA COMTESSE
Comment l'entends-tu donc ?
NÉRINE
Quand il aura de l'argent il continuera de jouer, en continuant de jouer il cessera de plaire à Angélique, et plaire à Angélique est le plus grand défaut qu'il ait, n'est-ce pas Madame ?
LA COMTESSE
Tu es folle, Nérine, je ne veux point donner de l'argent pour jouer.
NÉRINE
Vous ne devez point avoir cette intention-là, d'accord ; vous lui en donnerez seulement dans la vue de rompre un mauvais mariage.
LA COMTESSE
Je me crois obligée d'empêcher l'union de ces deux jeunes têtes, ce serait trop de faiblesse ensemble.
NÉRINE
Effectivement le Chevalier est faible, il faudrait l'unir à quelque femme forte, forte comme vous par exemple.
LA COMTESSE
Nérine, votre insolence.
NÉRINE
Je ne dis pas cela par insolence ; je suis persuadée que vous n'avez jamais aimée, pas même défunt votre mari : savez-vous que dans la sévérité de la morale votre conscience vous obligerait quasi à épouser ce jeune homme-là pour le mettre dans le bon chemin.
LA COMTESSE
À travers tes plaisanteries déréglées, je ne laisse pas d'entrevoir en toi un fond de morale qui me plaît.
NÉRINE
Pendant que je suis en train de vous plaire, je vous apprendrai que Dorante, cet homme que je croyais presque aussi sage que vous, Dorante est amoureux d'Angélique.
LA COMTESSE
Paix Nérine : ne vous accoutumez point à juger du coeur.
NÉRINE
Ne craignez rien, je ne jugerai pas de votre coeur par le sien, cela est tout différent ; voici notre nouvel amant.
SCÈNE VIII. La Comtesse, Nérine, Dorante.
DORANTE
J'allais vous faire part, Madame, d'une conversation que je viens d'avoir avec Angélique.
LA COMTESSE
La pauvre enfant me fait une vraie compassion, cela est si jeune et si fragile.
DORANTE
Elle ne peut pas comme vous, Madame...
LA COMTESSE
Taisez-vous Dorante, je n'aime point les louanges, quoique ce ne serait pas une grande vanité à moi de me croire moins femme que les femmes d'aujourd'hui.
DORANTE
Pour moi je suis par ma faiblesse le plus homme de tous les hommes.
NÉRINE
Qu'on serait parfait en ce monde si on n'était ni homme ni femme !
LA COMTESSE
Ne rougissez point d'avoir des vues pour le mariage ; ce que les autres font par faiblesse, nous le pourrions faire par de grands motifs ; et nous autres âmes fortes...
DORANTE
Parlez de vous, Madame ; pour moi je n'ai point la force de cacher ma passion sous de grands motifs, j'ai pris le parti d'avouer mon amour, et d'agir comme si je n'en avais point. En un mot, je prendrai les intérêts d'Angélique sans rien cacher au Chevalier de tout ce que je conseillerai contre lui.
LA COMTESSE
Il faut accorder la sincérité avec la prudence.
NÉRINE
Assurément, et vous gâteriez tout avec votre probité gauloise : entrez chez Madame elle vous donnera des leçons d'une probité d'usage qui est bien plus sûre que l'autre.
ACTE III
SCÈNE I. La Comtesse, Dorante.
LA COMTESSE
À dire vrai, Dorante, vous prenez là un parti qui me fait trembler ; le conseil que vous allez donner à Angélique me paraît dangereux.
DORANTE
J'en prends l'événement sur moi, pourvu que vous me laissiez agir seul : encore un coup, elle est en garde contre vos conseils, ne paraissez point.
LA COMTESSE
Allez donc sans moi, je ne veux rien gâter.
Seule.
J'ai bien peur que le Chevalier n'accepte, il s'apercevra peut-être du panneau qu'on lui veut tendre.
SCÈNE II. La Comtesse, Nérine.
NÉRINE
Ah ! Madame, je viens de mettre en campagne un certain Marquis, il fera merveille à ma considération.
LA COMTESSE
Tu connais des Marquis, toi ?
NÉRINE
Il n'est Marquis que par habitude ; il y a si longtemps qu'il prend cette qualité, qu'on ose plus lui demander pourquoi : autrefois c'était un de ces aventuriers qui se font appeler Marquis dans les Auberges ; parce que leur nom propre y est décrié. Ce Marquis-là est fort estimé, quoiqu'il soit sans nom, et quand les Ducs le voient l'argent à la main, ils le placent à côté d'eux préférablement aux femmes de qualité qui veulent jouer sur leur parole ; en un mot, il est de la connaissance du Chevalier, et il m'a promis de l'engager à rejouer.
LA COMTESSE
Ah ! Nérine, je ne veux point avoir de part à ce désordre, et quoique ce soit pour un bien...
NÉRINE
Tout le bien sera sur votre compte, et je prends le désordre sur moi.
LA COMTESSE
Frontin m'attend encore, je n'ai pas voulu lui donner l'argent en présence de Dorante.
NÉRINE
Allez vite faire cette bonne action-là.
Seule.
Tout ceci commence à prendre un bon train, pourvu que notre petit scélérat ne trouve pas le moyen de se faire écouter ; ah ! Le voici, empêchons-le d'entrer chez nous.
SCÈNE III. Nérine, Le Chevalier.
LE CHEVALIER
Je viens de courir toute la Ville, sans pouvoir terminer une seule affaire ; il faut convenir que les hommes sont devenus d'un difficile commerce.
NÉRINE
Ce n'est pas la faute des emprunteurs, ils ne demandent que la facilité du commerce.
LE CHEVALIER
N'as-tu point vu Frontin ? La Comtesse est-elle encore ici ?
NÉRINE
Je n'ai vu personne.
LE CHEVALIER
Et Angélique ?
NÉRINE
Oh ! Qu'elle n'a pas envie d'être sitôt de retour.
LE CHEVALIER
Est-elle fâchée ?
NÉRINE
Pour vous excuser j'ai menti tout de mon mieux.
LE CHEVALIER
Dis-tu vrai ?
NÉRINE
Je ne mens jamais moi.
LE CHEVALIER
Parle sincèrement, elle est en colère ?
NÉRINE
Que vous importe ? Vous avez beau l'offenser, il faut toujours qu'elle en vienne à vous demander pardon, mais quoique vous ayez tort, vous ne laissez pas de lui pardonner.
LE CHEVALIER
Que veut dire ceci ? Quelqu'un sort de sa Chambre, c'est Dorante ! Dorante feignit donc de partir hier ?
NÉRINE embarrassée
Il cherchait ma Maîtresse, mais...
SCÈNE IV. Nérine, Le Chevalier, Dorante.
NÉRINE, au Chevalier
Il ne l'aura pas trouvée, Monsieur.
À Dorante, lui faisant signe de dire comme elle.
N'est-il pas vrai que Mademoiselle n'y est pas ?
DORANTE
Elle y est Chevalier, elle y est ; je n'ai pas envie de vous en faire mystère.
LE CHEVALIER, regardant Nérine
Nérine.
NÉRINE
Sauvons-nous.
SCÈNE V. Le Chevalier, Dorante.
LE CHEVALIER
Angélique y est, dites-vous ?
DORANTE
Je viens de m'entretenir avec elle.
LE CHEVALIER
L'aveu est sincère ? À ce qui me paraît, on vous favorise, cependant vous n'êtes qu'ami, dites-vous, et vous faites profession de ne pas dire une chose pour l'autre.
DORANTE
Si le vous ai trompé, j'ai été trompé le premier ; je croyais que l'amitié seule m'intéressait pour Angélique, mais...
LE CHEVALIER
Mais... mais vous plaisantez, et si vous avez de l'amour pour ma Maîtresse, vous êtes trop prudent pour me l'avouer.
DORANTE
Non seulement je l'avoue, mais j'allais vous chercher pour vous le déclarer.
LE CHEVALIER
C'est pousser un peu loin la raillerie.
DORANTE
Non : sur pareilles matières la raillerie...
LE CHEVALIER
Sur pareilles matières le sérieux est encore pis ; quoi ! Tous ces beaux conseils que vous donniez à Angélique étaient dictés par la jalousie ? Ce procédé serait excusable dans un homme de Cour, mais vous qui vous piquez de sincérité...
DORANTE
Je ne me pique de rien ; mais voici mon procédé qui vous paraîtra plus singulier encore que l'aveu de mon amour. Angélique avait résolu de différer votre mariage, c'est moi seul qui lui fais changer de résolution ; en un mot, elle m'a promis de vous épouser incessamment.
LE CHEVALIER, surpris
J'avoue que le sacrifice est héroïque.
DORANTE
Moins héroïque qu'il ne vous paraît : il est vrai, je viens de lui conseiller de vous offrir sa main, mais elle ne vous l'offrira qu'à des conditions.
LE CHEVALIER
Ces conditions apparemment sont d'une nature à rompre l'affaire.
DORANTE
Si vous les refusez, ce sera votre faute.
LE CHEVALIER
Parlez en honnête homme ; souhaitez-vous que je les accepte ?
DORANTE
Si je le souhaite, je n'en sais rien, Chevalier ; je vous ai dit que j'aime, je n'ose répondre de mes sentiments, mais au moins je vous réponds de ma conduite. En un mot, j'ai mis votre bonheur entre vos mains, c'est tout ce que j'ai dû faire pour Angélique, pour vous, et pour moi ; elle vient, je vous laisse ensemble.
SCÈNE VI. Le Chevalier, Angélique, Nérine.
NÉRINE, à Angélique
Je crains que vous n'en disiez plus que vous ne voudrez.
ANGÉLIQUE
Est-il vrai que vous ayez joué toute la nuit ? Je veux l'apprendre par vous-même... Vous ne dites mot, répondez-moi donc, Chevalier... vous cherchez de mauvaises excuses pour justifier votre conduite.
LE CHEVALIER
C'est à vous ingrate, à me justifier la vôtre.
ANGÉLIQUE
La manière de s'excuser est tendre.
LE CHEVALIER
Vous parlez de tendresse, vous, est-ce que vous la connaissez ?
ANGÉLIQUE
Je ne connais guère la vôtre, du moins, faire ce qui me déplaît le plus, mépriser mes volontés, violer vos serments...
LE CHEVALIER
Il est bien question d'entrer dans ces petits détails, pendant que vous manquez au fond de la tendresse : quoi, Madame, vous savez la passion de Dorante, et vous avez encore de la confiance en lui ?
ANGÉLIQUE
Vous lui avez plus d'obligation, que vous ne pensez.
LE CHEVALIER
Qu'entends-je ? Me forcer d'avoir obligation à mon rival ? Peut-on plus cruellement m'offenser ?
ANGÉLIQUE
Pardon, je croyais que c'était vous qui m'aviez offensée.
LE CHEVALIER
Je ne devrais jamais vous pardonner... Mais hélas !
NÉRINE, contrefaisant le Chevalier
Mais, hélas !... voilà un hélas qui part d'un grand fond de bonté...
À part.
Se peut-il qu'il y ait des hommes si scélérats, et des femmes si faibles ?
ANGÉLIQUE
J'avoue que je ne m'attendais pas à être querellée, je croyais que vous étiez au désespoir d'avoir joué.
LE CHEVALIER
Moi, Madame, je serais bien fâchée de ne l'avoir pas fait.
ANGÉLIQUE
Quels discours ?
LE CHEVALIER
Oui, je suis ravi d'avoir connu jusqu'où peut aller l'acharnement du jeu sur un homme : j'ai éprouvé cette nuit... Non, ces coups-là n'arrivent qu'à moi ; cela m'a donné une horreur pour le jeu, et c'est cette horreur qui me charme, puisqu'elle vous répond de ma conduite à venir ; ah ! Madame, il fallait cela pour me guérir entièrement du jeu.
ANGÉLIQUE
Je ne dois plus me fier à vos résolutions.
LE CHEVALIER
Je sais que vous voulez m'imposer une loi.
ANGÉLIQUE
Avant que de m'expliquer avec vous là-dessus, je veux éprouver votre conduite.
LE CHEVALIER
Ah ! Belle Angélique, éprouvez-moi dans des choses plus difficiles ; commandez-moi d'exposer ma fortune, ma gloire, ma vie.
ANGÉLIQUE
Votre vie, hélas ! Si jusqu'à présent vous n'avez pu me sacrifier seulement votre passion pour le jeu...
LE CHEVALIER
C'est bien de même, Madame, c'est bien de même !
ANGÉLIQUE
Cela est tout différent, d'accord.
LE CHEVALIER
Ce que vous exigez de moi est un si petit sacrifice, qu'en vérité vous ne devriez pas y faire attention, et je ne me fais pas un mérite auprès de vous de ne point jouer ; au contraire vous me faites un vrai plaisir de me le défendre : naturellement je hais le jeu, moi ; l'oisiveté seule me faisait chercher cet amusement ; mais hélas ! Je serai si pleinement occupé du plaisir d'être à vous.... Ah ! Charmante Angélique, hâtez-vous de m'occuper.
ANGÉLIQUE
Je vais employer l'après-midi à disposer de mes affaires selon la résolution que j'ai prise.
LE CHEVALIER
Permettez-moi de passer le reste du jour avec vous.
ANGÉLIQUE
C'est pour certains détails... vous m'embarrasseriez.
LE CHEVALIER
Non, Madame, non, je ne puis vivre sans vous voir, quand je devrais vous embarrasser...
SCÈNE VII. Angélique, Le Chevalier, Frontin, Nérine.
FRONTIN montrant à son Maître une bourse qu'il cache sous son chapeau
Voici...
LE CHEVALIER, apercevant la bourse
Mais, Madame, vous dites que je vous embarrasserais.
ANGÉLIQUE
Cependant, Chevalier, si vous vouliez...
LE CHEVALIER
Non, madame, je vous quitte, il faut se faire violence ; adieu mon unique plaisir.
ANGÉLIQUE
Rendez-vous ce soir chez moi, nous verrons si je puis faire votre bonheur...
Angélique s'en va.
LE CHEVALIER
Vous ferez tout mon bonheur ; adieu tout mon bonheur, adieu.
SCÈNE VIII. Le Chevalier, Frontin.
LE CHEVALIER, prenant la bourse
Donne vite.
FRONTIN arrêtant son Maître
Adieu tout votre bonheur, adieu ; car en allant jouer ces deux cents pistoles, vous perdez à coup sûr cinquante mille écus qui vous attendent ce soir. La réflexion opère... Courage, Monsieur, courage ; quelle gloire pour un Joueur converti de triompher l'argent à la main de la rage de l'aller perdre.
LE CHEVALIER
J'avoue que je me laissais entraîner moins par inclination que par habitude.
FRONTIN
Tant que vous aurez entre vos mains cet objet de tentation...
LE CHEVALIER
Tu as raison ; tiens, va-t'en le porter.
FRONTIN, tend la main
Donnez.
LE CHEVALIER, voyant le Marquis ne donne point la bourse, et va au-devant du Marquis
Je suis résolu...
FRONTIN
De le garder.
SCÈNE IX. Le Chevalier, Frontin, Le Marquis.
LE CHEVALIER
C'est Monsieur_le_Marquis ; hé de quel pays venez-vous donc ? Quoi ! Des mois entiers sans visiter les bassettes ! Cela n'est point permis ; à moins que l'on ne soit mort.
Bassette : Jeu de cartes qui a été fort commun ces dernières années, et qu'on a été obligé de défendre, à cause qu'il était trop en vogue. [F]
LE MARQUIS toussant et parlant de la poitrine par secousses, et s'arrêtant au bout de chaque phrase
Qheu... Qheu... je viens de me mettre au lait à une de mes terres ; les veilles, qheu, les disputes, qheu, les jurements nous ruinent la poitrine, à nous autres Joueurs ; vous devriez aussi vous mettre au lait. Le lait est un grand remède, qheu, je m'en trouve fort bien, qheu ; mais je vous dis fort bien, qheu, q, fort bien, q, fort bien, q, fort bien.
Il tousse jusqu'à extinction.
FRONTIN
Vous voilà guéri, votre poitrine joue de son reste.
Jouer de son reste : Signifie encore prendre un moyen extrême après lequel on n'a plus de ressource. [L]
LE MARQUIS
En arrivant j'apprends une grande nouvelle.
LE CHEVALIER
On vous a dit peut-être que je me suis retiré du jeu.
LE MARQUIS
Non, qheu... Ce n'est pas cela qheu... C'est votre mariage, je vous félicite... Cinquante mille écus, dit-on ?...
LE CHEVALIER
L'argent me touche peu ; c'est un mariage d'inclination.
LE MARQUIS
Pour la beauté, ou pour l'argent, c'est toujours inclination.
LE CHEVALIER
Et vous, Marquis, ne vous lassez-vous point de la vie de garçon ?
FRONTIN
Pas encore qu'heu... Je me marierai qu'heu... quand j'aurai la goutte.
FRONTIN
La goutte et les poitrines au lait, font la moitié des mauvais ménages.
LE CHEVALIER
Pour moi qui aime la vie réglée, je vais m'établir solidement.
LE MARQUIS
Je ne vois point d'établissement plus solide, que de ponter qu'heu... contre une certaine dupe qui taille chez la Baronne ; c'est un gros boeuf qu'heu... qu'heu.... riche et bête à l'avenant, il taille tant qu'il a de l'argent, et il a de l'argent tant qu'il veut.
Ponter : terme de jeu, mettre de l'argent sur les cartes contre le banquier, au pharaon, au trente et quarante. [L]
Tailler : signifie aussi au jeu de la Bassette, tenir la banque, distribuer les cartes. [F]
LE CHEVALIER
Bonne pratique, ma foi ! Bonne pratique !
LE MARQUIS
Il a pris la banque de la bassette pour se faire des amis : par politesse il oublie les cartes des Dames, et il paye les hommes deux fois pour éviter les querelles.
FRONTIN
On vous veut tenter ; Monsieur_le_Marquis au lait a fleuré la bourse.
LE MARQUIS
Si vous étiez d'humeur à vous enrichir.
LE CHEVALIER
Non, Marquis, non.
FRONTIN
Mon Maître aime la pauvreté.
LE MARQUIS
C'est une tonne d'or que ce gros faquin-là, jamais Banquier n'a taillé plus libéralement ?
Faquin : Termes de mépris et d'injure. [FC]
LE CHEVALIER
En un mot comme en mille je ne joue plus, je ne veux plus jouer.
LE MARQUIS
Cela s'appelle n'être bon à rien qu'heu... bon à rien ; je vais donc courir les spectacles.
LE CHEVALIER
Opéra ou Comédie ?
LE MARQUIS
Non qu'heu... non un spectacle bien plus magnifique. Quatre de nos plus gros acteurs vont commencer une représentation la plus éblouissante ; ils ont cavé chacun trois mille louis d'or, qu'heu ; je suis curieux de voir douze mille louis d'or sur un tapis ; cela ne se voit pas tous les jours.
Caver : signifie aussi en plusieurs jeux de hasard, Faire un fonds de certaine somme pour avoir devant soi de quoi jouer. [F]
LE CHEVALIER
La représentation en sera pathétique, mais je vous jure...
LE MARQUIS
C'est prudemment fait, pour en avoir le plaisir il ne faut être que spectateur.
FRONTIN
Pour être spectateur tranquille laissez-moi cette bourse.
LE MARQUIS
Pour moi on me permet de perdre ma centaine, et je la risquerai... douze mille louis d'or... en or, d'or, d'or, en or, d'or.
LE CHEVALIER
J'avoue que c'est un spectacle à voir.
FRONTIN
C'est un spectacle où vous n'entrerez jamais sans payer.
LE MARQUIS
Voyez cela, Chevalier.
LE CHEVALIER
Quand je le verrais, je ne serais point tenté.
LE MARQUIS
Je le crois, vous êtes un homme sage, vous, et je vous empêcherai bien d'être tenté, je vous défends de manier la carte, vous êtes trop malheureux heu... Il ne faut point jouer heu... Allons, allons, je vous empêcherai bien, allons, allons.
LE CHEVALIER
Écoutez, j'irai, mais au moins vous me promettez que je ne jouerai point.
FRONTIN
Et moi je vous promets que vous jouerez.
ACTE IV
SCÈNE I. Angélique, Nérine.
NÉRINE
Je vous dis qu'il joue encore au moment que je vous parle avec ce Marquis enrhumé qui l'est venu prendre ici.
ANGÉLIQUE
Ma résolution est prise, et pour ne pas m'exposer davantage à le voir, je vais passer trois mois à la campagne.
NÉRINE
Partez vite pendant que vous êtes raisonnable ; car si vous le voyez votre raison partira, et vous resterez pour les gages.
ANGÉLIQUE
Fais avertir Dorante que je veux encore lui parler.
NÉRINE
Ma foi emmenez-le avec vous à la campagne, vous l'épouserez là pour vous désennuyer.
ANGÉLIQUE
Hélas ! Je sens bien que Dorante ferait mon bonheur, si je pouvais être heureuse sans le Chevalier.
NÉRINE
Sans le Chevalier ! Vous prononcez encore ce nom-là d'un ton à ne partir d'aujourd'hui.
ANGÉLIQUE
Va, fais mettre les chevaux au carrosse, je vais prendre congé de la Comtesse.
SCÈNE II. Angélique, La Comtesse.
LA COMTESSE transportée de joie
Que je vous embrasse, ma chère enfant ! On vient de m'apprendre vos résolutions généreuses, je suis charmée.
Elle l'embrasse, et Angélique reste immobile.
Comment donc, encore du chagrin ; ne devez-vous pas être ravie ?
ANGÉLIQUE
Je ne puis pas sitôt répondre à vos transports de joie.
LA COMTESSE d'un air sérieux
Hélas ! Je ne suis susceptible ni de joie, ni de chagrin ; je n'ai point de passion, moi : et si ce n'était l'amitié...
ANGÉLIQUE
Je craignais tantôt de m'être attirée votre haine ; mais je vois bien que vous n'avez point de passion. Quoi qu'il en soit, Madame, je suis très sensible à votre amitié ; je crains seulement de ne la pas mériter autant que vous le pensez.
LA COMTESSE
L'éloignement fortifiera votre sagesse ; éloignez-vous, mon cher coeur, fuyez la cause de vos égarements. Je veux bien me charger d'apprendre moi-même à ce petit indigne-là, que vous rompez avec lui pour jamais.
ANGÉLIQUE
Pour jamais, Madame, je ne dis pas cela.
LA COMTESSE
C'est que vous n'osez le dire ; voyez jusqu'où va le mauvais usage du siècle ; les filles sont honteuses d'avouer qu'elles sont sages.
ANGÉLIQUE
Si dans la suite du temps, le Chevalier changeait de conduite...
LA COMTESSE
Il ne se corrigera point ; mais je ne laisse pas de blâmer votre ami Dorante, il devrait vous épouser pour ne vous pas laisser dans le péril de la rechute.
ANGÉLIQUE
Mais, vous, Madame, pour prévenir ma rechute, vous feriez-vous la violence d'épouser le Chevalier ?
LA COMTESSE
Vous me réduisez à une terrible extrémité.
ANGÉLIQUE
Mais s'il n'y avait que cet expédient ?
LA COMTESSE
En vérité je crois que je devrais le faire.
ANGÉLIQUE
Vous le ferez donc, car vous êtes régulière à vos devoirs. Oui, Madame, je vois clairement ce que je n'avais fait que soupçonner.
LA COMTESSE
Soupçonner, Mademoiselle ! Soupçonner ! On ne soupçonne point une vertu aussi établie que la mienne ; et quand on me le verrait épouser, on ne devrait rien soupçonner, et il faudrait croire que je le ferais pour un bien.
ANGÉLIQUE
Ce serait pour votre bien.
LA COMTESSE
Quel discours ! J'ai besoin de toute ma modération.
Fort en colère.
Pour écouter tranquillement vos sottises. Vous vous fiez sur ce que je suis maîtresse de ma colère ; partez vite.
ANGÉLIQUE
Mon départ vous exposerait peut-être à certaine passion, dont vous seriez moins maîtresse que de votre colère ; vous avez vos vues pendant mon absence ; vous voulez que je parte, et moi je ne veux plus partir.
LA COMTESSE
À vous entendre, ma petite mignonne, vous n'avez qu'à paraître pour plaire ; cependant vous n'avez pas dans le coeur du Chevalier toute la part dont vous vous flattez.
ANGÉLIQUE
Au moins la part que j'y ai, ne me coûte rien.
LA COMTESSE
Vous n'avez pas assez d'esprit pour railler, vous avez tort de vous en mêler.
ANGÉLIQUE
Je ne me mêle que de plaire au Chevalier.
LA COMTESSE
On peut plaire plus solidement par de certains mérites, où vous n'arriverez jamais.
ANGÉLIQUE
Je n'y arriverai pas sitôt que vous, du moins ; vous avez pris les devants.
SCÈNE III. La Comtesse, Angélique, Nérine.
NÉRINE
Lez chevaux sont au Carrosse, partons, partons, vive la campagne, et plus d'amour.
ANGÉLIQUE
Je ne pars point, Nérine.
NÉRINE
Vous ne partez point ! L'avez-vous vu ?
ANGÉLIQUE
Non : mais j'ai changé de résolution.
NÉRINE
Sans l'avoir vu, la résolution s'en est allée ; quand vous le verrez adieu la sagesse.
SCÈNE IV.
LA COMTESSE seule
Je me suis trop déclarée ; la jalousie a rallumé plus d'amour que la colère n'en avait éteint. Quel parti prendre ? En offrant tout mon bien au Chevalier peut-être que... mais s'il me refuse, j'aurai perdu en vain cette réputation de vertu... En tout cas j'imagine un moyen de tirer quelque gloire du pas que je vais faire.
SCÈNE V. La Comtesse, Le Chevalier, Frontin.
FRONTIN
Victoire ! Victoire ! Voici le jour heureux que la fortune nous devait : nous sommes riches à jamais.
LE CHEVALIER
Oui, Madame, je viens de gagner jusqu'à m'en lasser ; j'ai fait sept mains complètes avec des cartes de reprise, réjouissances, doubles, triples, rien ne tenait devant moi, Madame : la ronde était de douze coupeurs, je prend couleur au seize de couche et de belle, à partie forcée, Madame, je suis laissé d'abord à carte simple, ma main vient, je fais le provençale, on coupe, je donne, ma droite est portée au chandelier, écoutez ceci, Madame...
Provençal : terme de Joueur qui se dit en cette phrase : Faire la Provençale. C'est jeter toutes les cartes les unes après les autres sur le tapis, et en différentes places, afin qu'elles soient mieux brouillées et mêlées. [F]
LA COMTESSE
J'ignore le langage des Joueurs, mais je veux m'en instruire pour vous faire plaisir ; Angélique n'aurait pas tant de complaisance : je suis fâchée de vous apprendre qu'elle ne veut plus vous voir.
LE CHEVALIER, ricanant
Ha, ha, ha, je vous crois, Madame, je vous crois : donne ton chapeau, Frontin.
Le Chevalier met dans le chapeau de Frontin des bijoux et de l'argent.
LA COMTESSE
Pour peu qu'elle vous aimât, elle n'exigeait point que vous vous privassiez du jeu, qui dans le fond n'est qu'un délassement d'esprit tolérable.
LE CHEVALIER
Votre exhortation de tantôt était plus sévère.
LA COMTESSE
Au reste, Chevalier, je suis ravie d'avoir contribué à votre gain en vous prêtant...
LE CHEVALIER
Prêter ! À moi prêter ! Je n'emprunte jamais.
FRONTIN
L'argent de Madame vous a porté bonheur, ne le méconnaissez pas.
LE CHEVALIER
Quoi ! Les deux cents pistoles que tu m'a données, c'est Madame qui...
FRONTIN
Je vous l'ai dit, Monsieur, c'est le mémoire.
LE CHEVALIER
Tu es un coquin.
FRONTIN
Monsieur.
LE CHEVALIER
Un fripon.
FRONTIN
Ah !
LE CHEVALIER
Ne t'ai-je pas défendu en présence de Madame de parler du mémoire ?
FRONTIN
C'est une faute de jugement.
LE CHEVALIER
Voici de quoi vous rendre.
LA COMTESSE
C'est une bagatelle.
LE CHEVALIER
Non, Madame, il faut...
LA COMTESSE
Non, je veux que vous gardiez cela.
LE CHEVALIER
Écoutez, Madame, il y a des argents heureux. Je veux encore gagner avec le vôtre. Le jeu me doit cent mille écus, et je les gagnerai dans peu ; j'ai attrapé la veine.
LA COMTESSE
Vous pourriez concevoir des espérances plus solides, s'il était vrai que vous eussiez pour moi...
LE CHEVALIER
Beaucoup de respect, Madame, de vénération pour vos vertus.
LA COMTESSE
Frontin m'a expliqué vos sentiments, et...
LE CHEVALIER
Maraud ! Tu me fais parler je crois ?
FRONTIN
Prenons patience, Madame, quand la perte l'aura humilié, il nous traitera tous deux plus respectueusement.
LA COMTESSE
Votre vanité vous fait prendre à la lettre... Je voulais seulement connaître votre ingratitude... On sait le mépris que j'ai pour les hommes, et je n'en connais point de si méprisables que vous.
LE CHEVALIER comptant son argent dans son chapeau
Un, deux, trois, quatre, cinq.
SCÈNE VI. Le Chevalier, Frontin, Madadame Brusquan, Mademoiselle Babiche.
FRONTIN
Voici la fille de votre Lingère et Madame Brusquan ; les Créanciers sont des animaux d'un instinct admirable, ils sentent l'argent d'une lieue loin.
MADAME BRUSQUAN, d'un air brusque
Bonjour, Monsieur, bonjour ; le Portier m'a dit que vous ne parliez à personne, cela m'a fait croire que vous aviez de l'argent.
LE CHEVALIER comptant dans son chapeau
Dix-huit, dix-neuf, et vingt.
MADAME BRUSQUAN
En voilà, Dieu merci ; si vous ne me payez, je vais faire la diablesse.
BABICHE d'un air doucereux
Monsieur, ma mère vous supplie très humblement de vous souvenir d'elle à votre commodité.
LE CHEVALIER
Vingt-huit, vingt-neuf et trente.
BABICHE
Si je vous incommode, moi, je m'en irai.
MADAME BRUSQUAN
Si je vous incommode, moi, je coucherai ici.
FRONTIN, à part
Je suis bien en peine, laquelle des deux sera plutôt payée ; l'une par brutalité, l'autre par douceur.
LE CHEVALIER
Vous prenez mal votre temps, je n'ai pas un sol.
FRONTIN
Son faible est de ne payer ni l'une ni l'autre.
LE CHEVALIER
Ne voyez-vous pas que c'est de l'argent du jeu, si je lui dérobais seulement une pistole, je reperdrais tout, vous ne voudriez pas me ruiner. Écoutez, Madame Brusquan, j'ai d'autres fonds destinés pour mes créanciers ; dans peu de temps il me sera dû quelque petite partie d'une petite rente...
MADAME BRUSQUAN
La petite partie de la petite rente sont de petites raisons... Mort de ma vie...
Mort de ma vie : autre serment qui sert à affirmer avec une sorte d'impatience. [L]
BABICHE
Ah ! Je ne saurais entendre jurer des femmes, adieu Monsieur.
LE CHEVALIER
Adieu l'aimable Babiche, elle embellit tous les jours.
FRONTIN
Vous voyez qu'on gagne avec lui par la douceur.
SCÈNE VII. Le Chevalier, Madame Brusquan, Dorante, Frontin.
FRONTIN
Que ne vous faites-vous dire aussi que vous embellissez tous les jours.
MADAME BRUSQUAN
Écoutez, je sais que vous faites ici l'amoureux d'une Mademoiselle Angélique, je m'en vais carillonner chez elle... Si...
DORANTE
Doucement, Madame, doucement.
MADAME BRUSQUAN
Mais, Monsieur Dorante, voulez-vous me répondre de trois cents livres ?
DORANTE
Allez, je vous donne ma parole ; allez donc.
SCÈNE VIII. Le Chevalier, Frontin, Dorante.
LE CHEVALIER
Vous voyez l'insolence, j'allais payer cette créature-là, si elle avait pris le parti de la douceur ; et je la payerai dans peu, seulement pour dégager votre parole.
DORANTE
Brisons là-dessus. Qu'est-ce donc, Chevalier, j'apprends qu'Angélique a rompu de nouveau avec vous.
LE CHEVALIER
J'obtiendrai facilement pardon, quand on gagne on n'a pas tort ; et je n'aurais pas joué sans un pressentiment sûr. On ne refuse point à gagner sûrement deux mille louis d'or.
DORANTE
Angélique ne se payera pas de cette excuse.
LE CHEVALIER
Elle s'en payera ; elle est trop raisonnable, je crois qu'elle s'en payera ; en tout cas l'état d'un garçon aisé a de quoi consoler.
FRONTIN
Ma foi oui ; se marier, ne se point marier, à l'heure qu'il est, nous déciderions cela à croix ou pile.
Croix ou pile : croix et pile, croix-pile, sorte de jeu de hasard où l'un des joueurs jette une pièce de monnaie en l'air, l'autre nommant le côté qu'il veut de la pièce et gagnant si la pièce tombée présente ce côté. [L]
DORANTE
L'indifférence où je vous vois pour Angélique m'autorise à vous donner un avis.
LE CHEVALIER
Volontiers nous nous disons nos vérités sans nous fâcher ; nous sommes deux rivaux d'une bonne pâte.
Pâte : Fig. et familièrement. Complexion, constitution. Il se dit, d'une façon analogue, du caractère et des dispositions morales. [L]
DORANTE
Si quelque revers de fortune que vous ne prévoyez pas vous redonnait de l'empressement pour le mariage, vous avez une ressource, j'ai remarqué dans la Comtesse des dispositions pour vous ; elle est beaucoup plus riche qu'Angélique.
FRONTIN
Monsieur a raison, j'aimerais mieux tromper la plus riche.
DORANTE
Convenez de bonne foi qu'Angélique n'eût pas été fort heureuse avec vous.
LE CHEVALIER
N'eût pas été ! Comment donc n'eût pas été ? J'espère bien qu'elle le sera ; je vous conseille de la plaindre, la pauvre enfant sera fort à plaindre avec des aubaines comme cela...
Montrant son xhapeau plein d'argent.
Mon cher ami, vous serez le seul à plaindre de cette affaire-ci ; mais consolez-vous, l'espérance est votre partage. Vous pouvez attendre Angélique en secondes noces ; je suis usé moi par le jeu, je mourrai quelque jour, et pour lors Angélique fera une très jolie veuve.
DORANTE
Vous devenez bien insultant dans la prospérité ; allez, tous vos procédés vous rendent indignes d'avoir des amis, et je vous déclare que je ne vous ménagerai pas plus que vous ménagez Angélique.
SCÈNE IX. Le Chevalier, Frontin.
LE CHEVALIER
Je lui pardonne de se fâcher, il aime sans être aimé ; c'est une situation affligeante.
FRONTIN
Depuis un quart d'heure de prospérité, ressource méprisée ! Ami perdu ! Maîtresse oubliée.
LE CHEVALIER montrant son argent
Voici ma ressource, mon ami et ma maîtresse. Il faut convenir que le jeu est une charmante chose. Le jeu est un Pérou pour un homme qui a de la conduite. J'ai remarqué que je gagne toujours sept fois de suite ; ainsi je serai riche sans avoir obligation à personne. Je vais commencer par me faire un revenu sûr. Bonne table, gros équipages ; mais il ne faut pas laisser refroidir le bonheur : on va ouvrir chez la Baronne.
FRONTIN arrêtant le Chevalier
Monsieur, il serait pourtant bon de ménager Angélique, et de voir la situation de son esprit.
LE CHEVALIER
Vois cela toi, vois, vois cela, je suis accablé d'affaires.
FRONTIN
Cependant vous devriez...
LE CHEVALIER
Je prétends bien la voir aujourd'hui.
FRONTIN
Ah ! C'est quelque chose... lui dirai-je, que vous la verrez à sept, huit, neuf heures.
LE CHEVALIER
La séance ne sera pas encore finie.
FRONTIN
Entre neuf et dix.
LE CHEVALIER
Bon à dix heures, on commence la grosse partie chez l'Abbé.
FRONTIN
À onze heures, aussi c'est bien tard.
LE CHEVALIER
À onze heures, non, c'est l'heure des femmes piquées.
Piquée : Fig. Qui est ému par quelque sentiment vif comme par une piqûre. [L]
FRONTIN
Et à minuit Angélique sera couchée.
LE CHEVALIER
N'importe, va, demande-lui toujours son heure : je cours à la fortune.
FRONTIN
Monsieur.
LE CHEVALIER
Courons à la fortune, la fortune nous attend, courons, courons à la fortune.
ACTE V
SCÈNE I. Le Chevalier, Frontin, tous deux abattus de douleur.
FRONTIN, d'un air affligé
La fortune nous attend... courons... courons à la fortune... elle nous attend à l'Hôpital.
LE CHEVALIER
Il faut avouer que le jeu est une passion bien abominable.
FRONTIN
Le jeu est un Pérou pour un homme qui a de la conduite.
LE CHEVALIER
Pour ce maudit jeu on oublie tout, devoir, fortune, amis maîtresse.
Embrassant Frontin.
Ah ! Mon pauvre Frontin !
FRONTIN
Vos deux mille Louis d'or sont partis ; mais en récompense il vous est revenu de la douceur d'esprit et de la morale.
LE CHEVALIER
Je serais à demi consolé, si le Marquis me rapportait le portrait qu'il m'a gagné ; il m'a promis de venir me le mettre sur une carte contre un petit contrat qui me reste encore là-haut.
FRONTIN
Vous avez perdu le portrait de votre maîtresse ?
LE CHEVALIER
Que veux-tu, quand la fureur du jeu me possède...
FRONTIN
Vous joueriez l'Original s'il était garni de diamants.
LE CHEVALIER
J'entends le Marquis, il monte à ma chambre. Va dire à Angélique que je suis dans un instant au rendez-vous qu'elle m'a donné, je vais regagner son portrait.
SCÈNE II.
FRONTIN
Il va regagner au plus vite, oui... c'est-à-dire perdre le petit Contrat unique. Ah ! Pauvre petit Contrat ! Vous m'aviez été promis pour mes salaires, peut-être qu'en ce moment mon contrat est facé.
Facer : Terme du jeu de la Bassette. C'est amener pour face une carte qui est la même que celle sur laquelle un joueur a mis son argent. [Ac 1762]
SCÈNE III. Frontin, Angélique, Nérine.
NÉRINE
Oh je suis lasse de suivre votre colère de chambre en chambre ; vous entrez chez la Comtesse pour lui parler, et vous en ressortez sans lui avoir rien dit ; vous appelez Dorante, puis vous lui tournez le dos. Marcher à grands pas, rester immobile, pâlir, rougir, fureur, tendresse, enrager, soupirer, la crise est violente, je souhaite qu'elle tourne à bien ; en vérité les discours de ce petit vilain-là, votre portrait joué, le rendez-vous manqué, tout cela devrait bien vous déterminer.
ANGÉLIQUE, apercevant Frontin
Ah !
FRONTIN
Madame...
ANGÉLIQUE
Ingrat !
FRONTIN
Ce n'est pas moi.
ANGÉLIQUE
Mépris, fourberie, mensonge.
FRONTIN, à part
Ce sont les vertus de son état.
À Angélique.
Ah ! Madame... c'est le jeu. Il fuyait le péril, lorsqu'un Marquis déterré s'est opiniâtré à le poursuivre les cartes à la main ; Laissez-moi, dit mon maître, on m'attend pour signer un contrat de mariage. Mauvaise excuse, dit le Marquis, mêlant malicieusement les cartes à nos yeux : au jeu comme en amour, l'objet triomphe des résolutions, vous le savez, Madame. Par exemple, si vous voyez mon maître à vos genoux, l'objet... je vais faire venir... l'objet.
SCÈNE IV. Angélique, Nérine.
NÉRINE
Et vous serez assez lâche pour l'attendre ?
ANGÉLIQUE
Hélas !
NÉRINE
La réponse est courte, mais elle est claire.
ANGÉLIQUE
Non, Nérine, c'est Dorante que j'attends ; que ne vient-il m'aider à vaincre un reste de passion qui m'agite encore malgré moi ?
SCÈNE V. Angélique, Nérine, Dorante.
ANGÉLIQUE
Venez Dorante, venez m'aider à haïr le Chevalier autant qu'il le mérite, ne le ménagez plus, vous ne sauriez me plaire qu'en me parlant de son ingratitude.
DORANTE
Avec de tels discours je ne vous plairai pas longtemps.
ANGÉLIQUE
Hé ! Si vous craignez ma faiblesse, prévenez-la donc, je vous l'ai déjà dit : servez-vous du pouvoir que vous avez sur mon esprit ; ma raison, mon estime, mon coeur même, tout se déclare en votre faveur ; parlez, je suis à vous, si vous voulez.
DORANTE
Non, Madame, non, je ne veux point qu'un engagement précipité vous expose aux retours d'une passion mal éteinte ; et je serais au désespoir que vous manquassiez d'être heureuse avec lui, si vous pouvez l'être.
SCÈNE VI. Angélique, Nérine, Dorante, Frontin.
FRONTIN
Si vous voyiez mon maître en l'état où il est, vous lui pardonneriez par pitié.
NÉRINE
C'est-à-dire qu'il joue de son reste.
FRONTIN
C'est pour le coup, Madame, qu'il achève de rompre entièrement avec le jeu, c'était pour regagner votre portrait ; et mâsse sans plus a-t-il dit, car on m'attend, de sans plus en sans plus, le combat s'est échauffé ; mon maître affaibli par l'ennemi, est étendu sur son canapé sans pouls, sans mouvement...
Mâsse : Terme qui vieillit. Ce qu'on met au jeu, lorsqu'on joue aux dés et à quelques autres jeux de hasard. [F]
NÉRINE
Et sans argent.
FRONTIN
Ah Frontin ! S'est-il écrié, déchirant tendrement un jeu de cartes : va dire à l'adorable Angélique que je suis un misérable, un scélérat indigne.
NÉRINE
Voilà les premières paroles de vérité qui soient sorties de sa bouche.
ANGÉLIQUE
Va, dis à ton maître qu'il ne se présente jamais devant moi.
DORANTE
Non, Madame...
Bas.
Commencez à vous servir du conseil que je vous ai donné, pour connaître le fond du coeur de cet homme-là.
ANGÉLIQUE
Frontin, dis donc à ton maître qu'il vienne me trouver.
À Dorante.
Où allez-vous Dorante ? Ne m'abandonnez pas.
FRONTIN, seul
Ils ont machiné quelque chose contre mon maître, je voudrais bien voir comment il s'en tirera.
SCÈNE VII. Frontin, Le Marquis, Le Chevalier.
LE CHEVALIER un jeu de cartes à la main
Vous me coupez la gorge ! Oui monsieur, c'est me couper la gorge que de me quitter sur ma perte ; je perds cinq cent pistoles de suite contre un portrait que je veux r'avoir.
LE MARQUIS
Ma poitrine ; qu'heu, ma poitrine ; la vie m'est plus chère que l'argent, qu'heu, qu'heu. Il y a huit jours que je n'ai pas dormi.
LE CHEVALIER
Il faut dormir, Monsieur, il est permis de dormir, dormez Monsieur dormez dormez, mais, tenez-moi jeu seulement le reste de la nuit.
LE MARQUIS
Oh ! Vous êtes insatiable, qu'heu ; je vous gagne cinq cent pistoles sur votre parole, ne devez-vous pas être content.
LE CHEVALIER
Je le suis aussi, je ne me plains pas de vos manières, vous êtes beau Joueur, honnête Joueur, galant homme.
À Frontin.
Frontin apporte un flambeau ; Monsieur, me va faire la grâce de me donner encore une taille.
LE MARQUIS
Non, Monsieur, qu'heu, je ne veux point vous pousser à bout.
LE CHEVALIER
Hé ! Monsieur, achevez-moi, par grâce, ruinez-moi, que je vous aie cette obligation-là, ruinez-moi.
LE MARQUIS
Hé morbleu ! Ne l'êtes-vous pas ruiné ?
LE CHEVALIER se jetant à genoux
Je vous en conjure, abîmez-moi.
LE MARQUIS
J'y ai fait tout de mon mieux, bon soir.
SCÈNE VIII. Le Chevalier, Frontin.
LE CHEVALIER
Il s'en va... Après m'avoir gagné mon âme, je taille, je perds tout sur la même carte, et c'est un valet...
Restant immobile, et regardant le valet qu'il tire du jeu de cartes, laissant tomber le reste.
Ah traître de valet ! Tu es ma carte d'aversion... D'aversion... Tu es ma bête, bourreau, scélérat, infâme.
Tenant la carte dans les dents et secouant la tête.
Hon, que n'es-tu en vie.
Il pleure et regardant le valet de pique.
Que je suis malheureux ! Injuste valet de pique, que t'ai-je fait pour me persécuter ?...
Colère violente.
Parle donc, parle valet détestable ? Pourquoi t'acharnes-tu sur moi ? Tu viens quatre fois quatre fois sonica sonica.
De rage il jette sur le flambeau, le Chapeau de Frontin, et tombe dans un fauteuil.
Sonica : Terme du jeu de la Bassette, qui a passé dans le discours familier. À point nommé : il est arrivé sonica. [FC]
SCÈNE IX. Le Chevalier, Frontin, Nérine, Angélique.
NÉRINE
Il a éteint la lumière.
LE CHEVALIER doucement et par réflexion
Un homme vient me trouver, me gagne tout mon bien, cela est-il naturel ? Je suis filouté, oui, je suis volé, volé ; mais je n'ai que ce que je mérite. Oui Chevalier, tu le mérites, pourquoi joues-tu ? Ô ! Joue à cette heure que tu n'as pas un sol ; joue...
Ironiquement.
Joue Chevalier mon ami, joue mon enfant, joue mon coeur.
Se frappant la tête du poing.
Joue maraud, joue traître, joue enragé maudit ; tu as joué ton bien, ton sang, ô joue-toi, toi-même... Me voilà ruiné... J'en suis ravi, j'en suis ravi...
Vite.
J'en suis ravi...
Par secousses.
Je ga...gne... deux... mille pistoles, et je ne veux pas quitter ; oui deux mille pistoles, tu les gagnais, et tu n'es pas content, insatiable !... Que veux-tu donc gagner ? Le diable : tu gagneras la rage qui te crève, la peste qui t'étouffe...
Désespoir.
Un poignard, un poignard... pour te poignarder.
ANGÉLIQUE
Ah ! S'il s'allait faire mal.
NÉRINE, bas à Angélique
Hé ! Paix donc.
Paix : interjection dont on se sert pour faire faire silence. [F]
FRONTIN, bas au Chevalier
Tout est perdu, Angélique vient d'entrer, elle aura entendu le poignard, allons Monsieur, il faut jouer ici de tête.
LE CHEVALIER, après s'être un peu remis
Oui, je devrais me poignarder, puisque j'ai déplu à l'adorable Angélique.
FRONTIN, bas
Fort bien.
Haut.
Ah ! Que Angélique est heureuse d'être aimée si sincèrement ! Monsieur si vous alliez vous jeter à ses pieds.
LE CHEVALIER
Non : je veux éviter sa présence ; peut-être qu'elle aurait assez de tendresse pour me pardonner, je ne mérite plus qu'elle me pardonne ; il faut que le désespoir...
ANGÉLIQUE
Arrêtez Chevalier.
FRONTIN
Ah Madame ! Vous avez bien fait de parler, il allait se désespérer : hé ! Monsieur, ne vous désespérez pas, attendez que j'aie été quérir de la lumière.
NÉRINE
Vous vous attendrissez ; mais souvenez-vous du conseil de Dorante.
FRONTIN, rapportant de la lumière
Est-il mort, Mademoiselle ?
ANGÉLIQUE
Ah ! Chevalier en quel état vous réduisez-vous ? Parlez-moi donc ?
LE CHEVALIER
Laissez-moi me punir.
ANGÉLIQUE
Demeurez.
LE CHEVALIER
Vous avez encore la faiblesse de m'arrêter ? Mais hélas ! C'est moi qui n'ai pas la force de vous fuir.
ANGÉLIQUE
Nous allons voir si votre désespoir est véritable, et si vous m'aimez autant que vous le dites ; sachez donc que je ne puis être à vous qu'à certaine condition.
NÉRINE
Voici le fait ; Mademoiselle veut bien que vous disposiez de sa personne, mais elle ne veut pas que vous puissiez disposer de son bien.
LE CHEVALIER
Ah, charmante Angélique, je ne veux posséder que vous ; trop heureux de vous donner cette preuve de mon amour et de mon désintéressement. Mais je fais réflexion que vous manquez de confiance en moi, et vous dites que vous m'aimez.... Non, non, et plus j'examine votre proposition, plus ma délicatesse en est blessée.
SCÈNE X. Angélique, Nérine, Le Chevalier, Frontin, La Comtesse, Dorante.
NÉRINE
Venez guérir la délicatesse de Monsieur.
LA COMTESSE
Qu'y a-t-il donc ?
DORANTE
De quoi s'agit-il.
NÉRINE
Par délicatesse d'amour, Monsieur veut ruiner sa maîtresse, et elle lui propose grossièrement une séparation de biens...
LA COMTESSE
Pour moi si j'estimais un homme, je le rendrais maître absolu de tout ce que je possède.
FRONTIN, bas au Chevalier
Madame est dans le vrai de l'amour, c'est là où il fait bon.
ANGÉLIQUE
Hé bien, Chevalier, acceptez-vous ma proposition ?
LE CHEVALIER
Non, mademoiselle, non, vous n'avez que l'intérêt en vue, et moi c'est le coeur seul que je demande.
NÉRINE
C'est l'argent seul que Monsieur demande.
ANGÉLIQUE
C'est par votre conseil, Dorante, que je me suis désabusée, sans vous j'eusse été malheureuse, il est juste que je vous rende heureux.
SCÈNE XI. Le Chevalier, Frontin, La Comtesse.
LE CHEVALIER
Je n'en suis point jaloux, je suis si pénétré des bontés de Madame_la_Comtesse...
LA COMTESSE
Vous avez entendu ce que je viens de dire, je ne m'en dédis point ; oui Chevalier, je sacrifierais tout pour un homme que j'estimerais, mais vous vous êtes rendu indigne de mon estime, cherchez une autre dupe que moi.
SCÈNE DERNIÈRE. Le Chevalier, Frontin.
LE CHEVALIER
Angélique, Dorante, la Comtesse, tout m'abandonne !
FRONTIN
Il n'y a que moi qui vous demeure Monsieur ; et vous avez un valet affectionné qui vous suivra jusques sur le bord de la rivière, car je n'ai pas mérité comme vous de me noyer.
8 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica