Comédie en vers· Comédie en Trois Actes
La Coquette de Village ou Le Lot Supposé
Représentée pour la première fois le 27 mai 1715, au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- LE BARON, seigneur du château
- LA VEUVE, voisine du baron
- ARGAN, voisin du baron
- GIRARD, receveur du village
- LUCAS, fermier du baron
- LISETTE, fille du fermier
PRÉFACE DE L'AUTEUR
Depuis que l'on joue le Lot supposé, Je me suis attaché à savoir au vrai les discours qu'on en tient dans le monde ; en voici quelques-uns des plus marqués.
Le premier, qui par bonheur est assez général, c'est celui-ci : Cette Comédie m'a plu, m'a réjoui ; C'est ce témoignage qui prouve la réussite de ma pièce ; il met la critique en défaut, il abrège la dissertation.
Par les autre discours qui sont plus variés, j'ai connu le fort et le faible de mon ouvrage, et le caractère de mes juges. Une décision trop favorable me fera reconnaître un ami zélé, s'il dit : La pièce est bonne, mais il y a des défauts. Au contraire, la pièce ne vaut rien, dit un autre, mais il y a d'assez jolies choses.
Je vous entends ; vous faites ensuite l'éloge de quelque saillie brillante, je vous reconnais, vous êtes auteur, monsieur Vadius.
J'aperçois dans les Tuileries un docte censeur ; il est de la clique d'Aristophane, il a l'air ennuyé et dégoûté, car il sort de ma comédie : il me voit, il prend un autre visage, et me dit gracieusement : Je vous félicite, il y a de l'esprit dans tout ce que vous faites. Je vous connais, masque ; vous me vendez cher cet esprit-là, quand vous faites mon éloge à d'autres qu'à moi.
Il y en a qui n'ont ni entêtement, ni fiel ; mais avant que de se déclarer, ils veulent savoir à qui ils ont à faire. Parmi ceux-là, voici la décision régnante : J'ai vu la pièce, il y a du bon et du mauvais. Quelqu'un se déchaîne-t-il contre tout l'ouvrage, celui-ci devient son écho, il blâme tout aussi ; le mauvais anéantit le bon, elle est toute détestable. Vient-il un homme qui en est charmé, le même écho se tourne à bien ; c'est ce que je vous disais, conclut-il, la pièce est excellente !
Ces caméléons de critique ne hasardent pas beaucoup ; mais voici un juge important qui risque encore moins, c'est un censeur muet. Le somme-t-on de détailler son jugement sur le fond du poème, sur l'action, les situations, les caractères ; un sourire dédaigneux condamne tout cela, mais à jeu sûr ; car dès qu'il a haussé les épaules, et qu'il vous a tourné le dos, sa censure est sans réplique.
Je garde pour une autre occasion la critique des Critiqueurs, cela nous mènerait trop loin dans la petite préface d'une petite pièce ; car au fonds, une pièce en trois actes n'est qu'une petite pièce, disent avec mépris quelques auteurs, qui, pour tout éloge d'une pièce en cinq actes, m'en demanderait une en huit.
On m'accusera peut-être d'avoir fait passer en revue ces critiques suspectes, pour insinuer que les autres approuvent ma comédie. Je me défendrais mal de cette accusation, c'est plutôt fait d'avouer que je serais homme à dire moi-même de ma pièce une partie du bien que mes amis en disent. C'est trop de vanité ! S'écriera quelqu'un. J'en conviens ; La vanité sied mal à un auteur, mais elle ne laisse pas de m'être utile dans un siècle où la malignité des censeurs irait jusqu'à convenir avec moi que mon poème ne vaut rien, si j'étais assez modeste pour le dire : à Dieu ne plaise, je n'outrerai point la modestie ; mais aussi je borne ma vanité à l'unique espèce de louange qu'un auteur peut et doit même se donner, qui est de savoir les règles de son art. Il serait ridicule, par exemple, à un architecte, de dire, par modestie, qu'il ne sait pas les règles de l'architecture ; ce serait dire qu'il est un sot, car il doit savoir son métier.
Plus sot encore serait celui qui dirait : J'ai du génie, j'ai du goût, j'ai le don des grâces ; ainsi, mon architecture doit vous plaire. On ne saurait prouver qu'on doit plaire, et se vanter de ce qu'on ne peut prouver, c'est sottise ; mais à l'égard des règles, la dispute étant fondée entre l'architecte et le critique, le sot serait celui des deux qui prouverait mal la régularité ou l'irrégularité de l'édifice.
Ce que je dis là de l'architecture se peut appliquer aux ouvrages du théâtre ; ils ont cela de commun avec les grands édifices, que le plus parfait ne laisse pas d'avoir quantité de défauts ; ainsi, la critique a toujours beau jeu contre un poème comique, qui a des difficultés infinies, et dont la plupart sont insurmontables ; c'est ce que je ferai voir dans un traité de la comédie que j'espère donner bientôt au public.
ACTE I
SCÈNE I. Girard, La Veuve.
GIRARD tient deux lettres, et lit le dessus d'une des deux
De Paris. À monsieur le baron du hameau. Gardons-lui cette lettre ; il n'est pas au château.Il met dans sa poche la lettre du baron, et ouvre l'autre.
Et l'autre à moi, Girard. J'ose bien me promettre Que la liste des lots me vient dans cette lettre. Justement : mon cousin, imprimeur à Paris, Favorise par là le parti que j'ai pris. L'amour qui m'a guidé dans cette fourberie, Fera qu'à la faveur de cette loterie Et de vous, j'obtiendrai la fille de Lucas.GIRARD, lit la lettre
De Paris. Mon cher cousin, avant que d'avoir distribué les listes que j'imprime pour la grande loterie, je vous envoie deux listes fausses et faites exprès, où j'ai mis en gros caractères : le gros lot pour Lucas, cent mille francs, avec la devise et le numéro ; c'est ce que vous m'avez demandé pour plaisanter dans votre village, en faisant croire à votre émule, le fermier Lucas, qu'il a le gros lot de cent mille francs.
Avec ceci, j'espère obtenir ma Lisette, Lucas, pour ce gros lot, croyant fortune faite, Des fermes du pays me cédera les baux ; Il est homme à donner dans de pareils panneaux. Au fond, c'est pour son bien ; je vous ai fait comprendre Que cela l'obligeant à me faire son gendre, Il y gagnera. Mais, qui vous fait tant rêver ?LA VEUVE
J'ai de l'impatience.GIRARD
Eh ! Devez-vous en prendre ? Vous ne vous piquez pas de l'aimer tendrement ; C'est un vieux épouseur qu'on attend froidement.GIRARD
Croire vieux un vieillard, ce n'est pas un grand crime ; Je l'honore de plus, étant son receveur ; La recette est petite, et pour vous, de bon coeur, Je voudrais lui payer cent mille écus de rente.LA VEUVE
Ce serait trop pour moi, demoiselle suivante, Car c'était mon état quand j'étais à Paris, Mais ici j'ai de plus un grade que j'ai pris Avec feu mon mari, doyen de ce baillage. C'est ainsi que je vins m'anoblir au village ; Bonne noblesse au fond, et qui vaut prix pour prix Celle que du village on va prendre à Paris.Prix pour prix : Toute compensation faite. Compare prix pour prix Les étrennes d'un juge et celles d'un marquis, RACINE Plaideurs Acte I, sc. 4. Fig. En parlant des personnes. Ces deux hommes-là se valent, prix pour prix. [L]
GIRARD
Reparlons de Lisette et reprenons querelle : Se peut-il qu'ayant pris tant d'empire sur elle, Par droit de voisinage et droit de parenté, Au lieu de l'assagir par votre autorité, Vous travaillez encore à la rendre coquette ?GIRARD
Belle perfection ! Hélas ! Bien mal lui prit Quand vous vîntes ici lui raffiner l'esprit, Et lui rendre le coeur plus faux et plus superbe.Superbe : Vain, orgueilleux, qui a de la présomption, une trop bonne opinion de lui-même. [F]
LA VEUVE
À neuf ans, elle était déjà coquette en herbe ; Je n'ai fait que tourner son naturel en bien, Afin que sa beauté ne tournât pas à rien, Qu'elle lui profitât par un bon mariage. Je veux que Lisette ait le moyen d'être sage. Elle a pour la fortune un naturel exquis, J'ai joint à ses talents tout ce que j'ai d'acquis.LA VEUVE
Eh ! C'est tant mieux, te dis-je. C'est ce qui fait valoir l'esprit et la beauté ; Nous avons là-dessus tant de fois disputé. Par coquette, j'entends une fille très sage, Qui du faible d'autrui sait tirer avantage, Qui toujours de sang-froid, au milieu du danger, Profite du moment qu'elle a su ménager, Et sauve sa raison, où nous perdons la nôtre. Une coquette sage est plus sage qu'une autre, Puisque étant exposée elle a plus combattu. On ne le peut nier ; la plus forte vertu C'est celle qui soutient l'épreuve la plus rude. La coquette a des droits bien plus hauts que la prude : Le beau droit, que celui de faire des heureux ! Une prude en sa vie épouse un homme, ou deux ; Mais l'habile coquette, en n'épousant personne, Flatte, fait espérer, promet, jamais ne donne, Et laissant à chacun l'amour et ses désirs, Par sa sagesse enfin fait durer les plaisirs.GIRARD
Lisette, à mon avis, fait trop durer ma peine ; J'ai beau m'en plaindre au père ; hélas ! Ma plainte est vaine. Il me méprise.LA VEUVE
Oui, car tu sors de ton état ; Tu brigues ma parente, et tu n'es qu'un pied-plat.Pied plat : Fig. et par mépris, pied plat, et quelquefois plat pied, homme qui ne mérite aucune considération [L]
GIRARD
Et très plat, d'accord ; mais c'est sans se méconnaître. Dois-je à Lucas respect ? Il m'en devrait peut-être ; Mais, non ; chacun de nous prime sur son palier. Et qu'un receveur soit le gendre d'un fermier, C'est le droit du jeu.LA VEUVE
Bon ! C'est le vieux jeu, sans doute ? Je vois avec regret ton projet en déroute ; Lisette se repent d'avoir eu des égards, Et n'en veut plus, dit-elle, avoir pour des Girards ; Enfin, le père fier, et la fille cruelle, Trouvent que ta fortune est encor trop nouvelle ; Tu dois en tout pays trouver des coeurs ingrats : Maltôtier de village, encor dans les regrats ; Mais pendant quelque temps, agiote, grappille, Contrôle, rogne, en plain pille et repille ; À force d'encaisser, de compter, d'escompter, Tu pourras parvenir à te faire écouter.Maltôtier : Celui qui fait la maltôte. Maltôte : Toute espèce de perception d'impôts. [L]
Regrat : Vente, en détail et de seconde main, de menues denrées, particulièrement du sel, des grains, du charbon. [L]
Agiotage : Vente, en détail et de seconde main, de menues denrées, particulièrement du sel, des grains, du charbon. [L]
Grapille : Chercher des grappes de raisin dans une vigne. fig., ramasser pas grand'chose, des choses de peu de valeur. [R]
Rogner : Retrancher sur la longueur, sur la largeur, sur les extrémités. Fig. et familièrement. ôter, retrancher à quelqu'un une partie de ce qui lui est dévolu. [R]
GIRARD
Mon amour aujourd'hui vous paraît téméraire ; Vous blâmer mon projet, ouais quel est ce mystère ? J'ai, depuis près d'un mois, rôdé, tourné, couru ; En mon absence, hélas ! Qu'est-il donc survenu ? J'ouvre les yeux enfin. Lucas vient, je vous laisse. Jusqu'au revoir, madame.LA VEUVE
Allons à ce qui presse.SCÈNE II. La Veuve, Lucas.
LUCAS
Ô forteune, ô forteune, est-c'baintôt que j't'aurai ? Tu t'enfuis toujours d'moi, quand est-c'que j't'attraperai ?LA VEUVE
Toujours fortune en tête ?LUCAS
Oui ; c'est qu'a m'fait envie. Je sis si las, si las, de labourer ma vie ! Labourer pour stici, labourer pour stila ! J'ai labouré trente ans ; après trente ans, me vla. Labourer pour autrui, c'est un ptit labourage. Faut labourer pour soi, c'est çà qui donn'courage. Pour égaliser tout, faudrait-il pas, morgoi, Que les autre'à leur tour labourissent pour moi ?Morguoy : Juron, le même que morguienne ; jurement paysan. [SP]
LA VEUVE
Lucas voudrait d'abord monter sur le pinacle.Pinacle : Fig. et familièrement. être sur le pinacle, être dans une position très élevée. [L]
LUCAS
Tout d'un coup, oui, m'trouver tout vnu comme un miracle. J'ai l'principal pour ça, pisque j'sis hasardeux : C'est pu d'à moiqué fait, il n'faut pu qu'être heureux. À quitte ou double aussi j'ai joué, car ça m'ennuie, J'ai quarante billets à cette loterie.LUCAS
Il en pétille, Mais ma fill'n'aura pas l'adresse de l'épouser.Pétiller : briller avec éclat et vivacité. Se dit aussi en parlant de l'émotion que donnent les passions violentes.
LA VEUVE
Elle est maligne et fine.SCÈNE III. La Veuve, Lucas, Lisette.
LUCAS
N'faut pas dir'c'est un sot, car tout l'mond'el'sait bien : Mais Lisett'nous écoute. Eh vien, ma fille, eh vien. Madame m'disait là, q'ton esprit la contente, A dit qu'tes si subtile, a dit q'tes si savante...LUCAS
Tant pis, ma fill', tant pis. Car quand la terr'ne rend Pas pu que c'que j'y s'mons ; ça ne vaut pas la culture.LISETTE
C'est pour plaire au baron comme vous m'avez dit. Je m'en suis fait aimer, je suis obéissante, Et je voudrais, afin que vous fussiez contente, Qu'il m'épousât bien vite. Ainsi c'est pour cela, Que j'ai pris aujourd'hui cette parure-là.LA VEUVE
Vous l'avez fait aimer, c'est déjà quelque chose : Mais pour faire épouser il faut doubler la dose De regards, de soupirs, de petites façons ; Mettez en oeuvre enfin mes dernières leçons. Par de simples appas, d'abord tâchons de plaire, Peu d'affectation, baisser les yeux, se taire, Paraître embarrassée ; un homme de sang-froid Voyant trop minauder en croit moins qu'il n'en voit. Il soupçonne, examine, et reconnaît la feinte ; Mais quand la dupe est prise, affectez tout sans crainte ; Les traits les plus grossiers de l'affectation Loin de le rebuter charment sa passion, Et l'art est pris par lui pour la belle nature.LUCAS
Je comprends qu'à moitié vot'bell'prédicature, Faut que c'quon dit soit bau, car vous m'ébahissez.LA VEUVE
Lisette m'entend bien.LISETTE
Pas tant que vous pensez : Vous m'avez bien appris, me parlant de ces mines, Que celles qui les font, sont des femmes bien fines ; Mais moi, qui ne suis pas fine comme elles sont, Je ne pourrais jamais faire comme elles font.LISETTE
Vous vous trompez ; en rien je ne puis me contraindre. Si je plais au baron, sans feindre je lui plais ; S'il fallait le tromper, je ne pourrais jamais. Quand je veux dire un mot, contraire à ma pensée, On le voit à mon air, je suis embarrassée.v. 158, L'original porte "S'il le fallait le tromper" nous supprimons le premier le.
LA VEUVE
Si le baron pouvait, par un tendre retour, Reparler du contrat qu'il promit l'autre jour ; Il est journalier, quinteux dans la tendresse, On pensa profiter de son jour de faiblesse. Vous a-t-il aujourd'hui repromis ?Journalier : un homme qui d'un jour à l'autre n'est pas le même. [L]
Quinteux : Sujet à des quintes d'humeur, à des caprices. [L]
LISETTE
Hélas ! Non.LA VEUVE
Il aura réfléchi ; c'est son jour de raison, Son bon jour : mais l'accès pourra bien lui reprendre ; Pour le faire signer, c'est ce qu'il faut attendre. Si quelque chose peut hâter cet heureux jour, C'est la feinte ; feignez un violent amour.LISETTE
Hélas ! Je feindrais mal.SCÈNE IV. Lucas, Lisette.
LUCAS
Faut feindre, a dit la veuve, et toi t'as la sottise De n'savoir pas encore ben feindre d'la feintise. Tu dis trop c'que tu pense, et c'est un défaut qu'ça ; Faut avoir la vertu d'mentir par-ci par-là. Tu n'las guèr', ça m'fâche.LISETTE
Oh ! Consolez-vous, mon père. Si je suis sotte encor, je ne le suis plus guère. Je sais feindre bien mieux que la veuve ne croit, J'ai de la ruse encor, bien plus qu'elle n'en voit ; Si je lui dis toujours que je suis innocente, Que malgré ses leçons je suis une ignorante. C'est tout exprès, afin qu'elle se fie à moi.LISETTE
Oui, tout au moins, mon père, et c'est à quoi je tâche : Mais l'autre a moins de bien, c'est là ce qui me fâche. Pour monsieur le baron, voici ce que je crains. Quoique la veuve dise : ah ! J'ai bien des chagrins ! Des discours, qu'il me tient, je ne suis point contente ; Je l'ai tant fait parler en faisant l'innocente... Non, pour le mariage il n'entend point raison ; Il dit qu'il veut rester encre dix ans garçon.LUCAS
Rester garçon encor, garçon ! Oh ! Oh ! Queux drille ! Il voudrait t'épouser ! Q'tu restisse aussi fille !LISETTE
À l'entendre parler, les amours d'un seigneur, Aux filles comme moi, font encor trop d'honneur.LUCAS
Non, non, d'ces signeurs-là, l'amour sans épousaille Ôte aux filles toujours pu d'honneur qui n'en baille.LISETTE
Fi !LISETTE
Le chasser ? Ah ! Gardez-vous en bien. Laissez-le être amoureux, cela ne gâte rien ; Si les autres manquaient et lui qui fit fortune, Que sait-on ?LUCAS
C'est ben dit ; en vla donc tras pour une ? Mais qu'est donc c'nouveau-là q'tu dis qu'est l'pu certain ?LUCAS
Diantre !Diantre : Terme populaire dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. [F]
LISETTE
Ce qui va bien plus vous étonner, Par là j'aurai les biens qu'on voulait lui donner : J'épouse son amant.LUCAS, s'écriant
Ah ! Jarni ventrebille ! Tu la ruine, ell' qui t'aim' comme si t'étais sa fille.Jarni : Mot corrompu, qui entre dans plusieurs sortes de jurements, et qui fait un serment détestable, quand on y joint le nom de Dieu : car ce mot jarni est une corruption de ceux-ci : Je renie. [T]
Ventrebille : ventrebleu, Espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]
LISETTE
Puis-je faire autrement ? J'avais dit non d'abord, Et j'aurais bien voulu ne lui point faire tort ; Mais elle m'a donné mes leçons de fortune, Qu'il faut bien profiter de ma jeunesse ; et d'une, L'autre leçon qu'encor hier elle me fit ; C'est que l'on doit aimer d'abord pour son profit. L'aime la veuve, mais...LISETTE
J'en suis au désespoir ; au fond, j'ai le coeur bon. J'aimerais mieux pour elle épouser le baron.LUCAS
Oui, car il est pu riche, et tu gagnerais au change ; En cas de tras amants, v'la c'ment l'trio s'arrange. L'baron vaut mieux qu'Argan, il a six fois pu d'bien. Argan vaut mieux qu'Girard ; Girard vaut mieux que rien.LISETTE
C'est comme rien, oui ; mais à l'égard des deux autres, Il faut tenir secrets mes desseins et les vôtres.LUCAS
Faut bien du s'gret, oui, car d'ces deux bons épouseux, Gni'en aurait pu pas un, s'ils savaient qu'ils sont deux.LISETTE
Monsieur_le_Baron rentre.SCÈNE V. Lucas, Lisette, Le Baron.
LE BARON, à part
Lucas veut me quitter ! Ouf, cela m'inquiète : Pourrai-je me résoudre à ne plus voir Lisette ?Ouf : interj. qui marque une douleur subite, ou l'étouffement, l'oppression.[L]
LISETTE, bas à son père
Criez bien fort, et puis sortez sans lui parler.LISETTE
Eh, ne le quittez pas.LISETTE
Quitter un si bon maître.LUCAS
Aussi ben te v'la grande, et c'est eun' cruauté ; Dans un villag'tu pars to temps et ta biauté : À Paris en mariage on vend mieux sa jeunesse ; Oui, j't'enmène à Paris, et drès demain, car ça presse. Tanquia qu'un vartigo m'a fâché tout à fait, Et j'n'entends pu raison, drès qu'j'ai là mon toupet.Enfonçant son chapeau dans sa tête et passant devant le Baron.
J'sis fâché de l'quitter, mais morgué j'm'en console.Vartigo : vertigo ; Terme familier. Caprice, fantaisie. [L]
Toupet : Fig. style familier, mouvement d'impatience et de colère. [FC]
SCÈNE VI. Lisette, Le Baron.
LISETTE, tire son mouchoir
Je ne vous verrai plus, j'en suis au désespoir.LISETTE, regardant tendrement le Baron
Oui ; me voir grande dame, et c'est là mon malheur. Il s'imagine... mais... c'est ce qui ne peut être, La fille d'un fermier n'est pas tant que son maître.LISETTE
Il veut bien autre chose.LE BARON
Oui, quelque récompense ?LISETTE commençant à pleurer
Non, ce n'est point cela que vous disiez un jour ; Là ce jour, que pour moi vous aviez tant d'amour ; Vous vouliez, disiez-vous, écrire une promesse, Vous ne m'aimez plus tant.Elle pleure.
LE BARON
Ce jour-là ma tendresse Était comme aujourd'hui, pour vous pleine d'égards, Je vous aime, Lisette.LISETTE
Et si pourtant je pars.LISETTE, suspendant ses pleurs
Aujourd'hui ?LISETTE
Vous ne signerez pas !LE BARON
Je signerai.LE BARON
Ma parole est certaine.LE BARON
Oui, je vous fais serment.LE BARON
Je vais l'apaiser, je vous jure.LISETTE, pleurant et l'arrêtant par le bras
Non, il va m'emmener, c'est de quoi je suis sûre.SCÈNE VII.
SCÈNE VIII. Lisette, Argan.
ARGAN
Oui, Lisette va se rendre. Qu'elle est belle en rêvant ! Que de charmes je vois ! Elle soupire !... Hon, je sens que c'est pour moi. À quoi rêvez-vous ?Hon : Sorte d'interjection pour marquer quelque mouvement de l'âme. [T]
LISETTE
Ah ! Vous m'avez bien surprise. Je rêvais... que je viens d'avoir trop de franchise, Tout à l'heure au jardin...ARGAN
C'est ce qui m'a charmé : Vous m'avez presque dit, non que je suis aimé, Mais que vous m'aimerez bientôt.SCÈNE IX. Argan, Lisette, La Veuve, qui écoute.
ARGAN
Accompagnez d'un mot, vos regards, vos soupirs. Ce mot, c'est le grand mot ; dites-moi : je vous aimeARGAN
En vous-même ?LISETTE
Hélas ! Oui.ARGAN
Quelle naïveté !ARGAN
Voilà l'amour, voilà la sincérité pure, Voilà ce qui s'appelle aimer comme nature : Ça Lisette, voici le parti que j'ai pris : Je veux vous emmener en secret à Paris, Car d'abord en secret ici je vous épouse : Cachons tout à la veuve, elle en serait jalouse : Je vous épouserai sans qu'elle en sache rien, Au lieu d'elle, en un mot, vous aurez tout mon bien.LISETTE
Je demeure.ARGAN
Allez et trouvez-vous vers le bois dans une heure.Il lui baise la main.
Allez vite. Attendez, le mariage est fait.SCÈNE X. La Veuve, Argan, interdit.
ARGAN
Et moi je suis muet de honte... par franchise, Je vais vous avouer... ce que vous avez vu. J'ai tort... mon mariage avec vous résolu Devait bien m'empêcher d'en contracter un autre : Mais comme l'amitié seule faisait le nôtre, L'amour est le plus fort, il fera celui-ci : Au fond j'ai tort pourtant de vous trahir ainsi Mais si vous compreniez combien Lisette m'aime, Par amitié pour moi vous me diriez vous-même : Épousez-la, monsieur, de bon coeur j'y consens. Quel plaisir, à mon âge, à cinquante et quatre ans, D'être aimé pour moi-même : oui, là, pour ma personne Car elle refusait mon bien que je lui donne, N'en voulant que pour moi... Mais j'ai tort doublement Vous trahir, vous fâcher ! Je devais prudemment Ne vous jamais parler de Lisette : oui, madame, J'ai tort, cent fois tort : mais elle sera ma femme.Il sort.
SCÈNE XI.
ACTE II
SCÈNE I. La Veuve, Girard.
GIRARD, tenant à sa main un paquet de lettres pour le Baron
Sans lever le cachet, et sans me compromettre, De monsieur le baron, j'entrouvre ainsi la lettre : J'y mets l'imprimé faux à la place du vrai. La main me tremble, car c'est là mon coup d'essai En fausseté.LA VEUVE
Argan épouserait Lisette ?LA VEUVE
Fort bien : mais laissez-moi digérer mon dépit. Celui qui m'épousait, épouse la coquette ; Était-ce donc pour lui que j'élevais Lisette ? Lisette impunément m'aura joué ce tour ? Lorsque je l'instruisais à feindre de l'amour, J'étais donc le jouet de son apprentissage ? J'ai cru qu'elle n'avait de malice en partage, Que ce que j'en semais dans mon instruction, Quelque grain seulement pour la perfection. Je devais par moi-même être bien informée, Qu'en un coeur féminin la malice semée, Profite, multiplie, et croit comme chiendent.GIRARD
En malice Lisette est fertile, et pourtant Je l'aime, je l'adore, et j'en ferai ma femme. Mais que dis-je ? Je dois me souvenir, Madame, Que vous ne donnez pas Lisette à des Girards ; Je dois, ayant pour vous, pour elle, des égards, Moi n'étant qu'un plat-pied, maltôtier de village, Lui laisser épouser votre amant.LA VEUVE
À son âge. Ménager sous mes yeux à la fois trois amants ! Coquettes de Paris, et coquettes des champs. À quelque jargon près, quelque minauderie, Ma foi tout est égal pour la coquetterie.GIRARD
Vous savez tout : il faut leurrer par ce faux lot Notre baron crédule, avare, amoureux, sot, Afin qu'à ma Lisette il offre mariage : Qu'elle accepte et qu'Argan voie qu'elle s'engage.LA VEUVE
Tout à fait s'il le faut.LA VEUVE
Il vient.SCÈNE II. La Baron, La Veuve, Girard.
GIRARD, présentant le paquet de lettres au baron
Je reviens de la poste, et j'ai l'honneur de rendre À monsieur, ce qu'il m'a chargé d'en retirer.SCÈNE III. La Veuve, Le Baron.
LA VEUVE
Je lui tiens lieu de mère : Je vous la garantis, tendre, sage et sincère, Et vous ne connaissez que trop ce qu'elle vaut : Elle veut un contrat, c'est là son seul défaut, Et vous avez celui de n'en vouloir point faire.LE BARON
Je veux bien l'épouser, qui vous dit le contraire ? Mais pour faire un tel pas, le plus tard c'est le mieux. Et je me marierai quand je serai plus vieux.LE BARON
Je suis irrésolu, moi-même je m'en blâme. Ha, ha ! Bon, cette lettre est d'un de mes amis, C'est pour la loterie où nous avons tous mis.LA VEUVE
Elle est donc tirée ?LE BARON
Oui, justement, c'est la liste.LA VEUVE
Je suis sûre d'un lot ; un physionomiste A vu, là, sur mon front, grosse somme d'argent, Que je dois, m'a-t-il dit, gagner en un instant. C'est un lot, à coup sûr, que cet instant présage : C'est le gain le plus prompt pour une femme sage.LE BARON
Hon, hon... Je sais par coeur les rébus de chacun, Les numéros, les noms ; et je n'en vois pas un. Lisons... Ah !LA VEUVE
Qu'avez-vous ?LE BARON
Ce que je vois m'irrite.LE BARON
Lucas, cent mille francs.LE BARON
À Lucas le gros lot !LA VEUVE
Mais... réjouissons-nous, rions.LE BARON
Êtes-vous folle ?LE BARON
Hé bien ?LA VEUVE
Quoi, vous êtes fâché De ce que le hasard vient d'enrichir Lisette ? La fortune au contraire en favori vous traite ; Elle vous détermine à vouloir être heureux.LE BARON
Ha, ha !LE BARON
D'accord : cent mille francs acquitteraient mes dettes ; Ce motif et l'amour feront tout excuser.LA VEUVE
Oui, mais dans le moment il faudrait l'épouser Avant qu'on sût ce lot ; c'est la délicatesse Qu'elle croie devoir tout à votre tendresse. De plus, Lucas voudra partager le gros lot : Mais pendant qu'il l'ignore, il faut brider le sot ; Qu'il donne par contrat tous ses biens à Lisette. Biens présents, à venir.SCÈNE IV. La Veuve, Le Baron, Lisette.
LE BARON
Ici, Lisette, ici.LE BARON
Vos pleurs m'ont attendri, Lisette ; je me rends : Le parti du contrat est celui que je prends ; Au plus vite il faudrait avertir le notaire. Nous allons à l'instant terminer notre affaire.Le vers suivant manque dans l'édition originale, on le trouve dans les éditions ultérieures.
LISETTE, à part
Voudraient-ils me tromper, car je n'y comprends rien ?SCÈNE V. La Veuve, Le Baron, Lisette, Argan.
ARGAN, à part
Un éclaircissement ici sera fort bien.LISETTE, à part
Ah ! Les voilà tous deux. Tout est perdu... que faire ?ARGAN, au Baron
Que m'apprend donc Girard ; mais c'est votre ordinaire Et souvent sur l'amour je vous ai vu gascon : Vous croyez être aimé de Lisette, dit-on ?Gascon : Farfaron, hableur, querelleur. [F]
ARGAN
Girard, en le disant, ne m'a point troublé l'âme. Par vos grands biens d'abord vous voulez l'éblouir : Mais son amour pour moi ne pourra se trahir.ARGAN
Je suis sûr de son coeur et de sa bonne foi.À Lisette.
Décidez entre nous pour finir la dispute.LE BARON
Qu'à mes yeux un mépris, un dédain le rebute. Répétez-le cent fois, vous m'aimez tendrement.LISETTE
Moi, vous dire cela ? Je n'ai garde vraiment. Monsieur, c'est par respect que je vous laissais dire. Je croyais que d'abord vous vous vantiez pour rire : Mais sans vous offenser, monsieur, je vous dirai Que je n'ai point d'amour pour vous, ni n'en aurai.LE BARON
Quoi ? Comment ?LA VEUVE, à part
Que dit-elle ? Ah, quelle est ma surprise !LE BARON
Que dites-vous ?LISETTE
Moi ? Non.ARGAN
Quelle naïveté !LA VEUVE
Qu'entends-je !LISETTE
Quel mensonge !ARGAN
Je connais mon voisin : sans doute c'est en songe Qu'il vous a vue en pleurs et pousser des soupirs. À son âge, en dormant, on se fait des plaisirs.LA VEUVE
J'enrage.ARGAN
Je connais Lucas ambitieux. Il préfère vos biens ; pour lui vous valez mieux : Mais d'ailleurs je la crois ; au fond quelle apparence Que Lisette qui dit toujours ce qu'elle pense, Vous ait parlé d'amour quand elle m'aime moi ?LISETTE
Que dites-vous, monsieur ? J'ai cru de bonne foi Que vous vouliez aussi dire par raillerie Que je vous aime : mais cette plaisanterie N'est pas vraie.ARGAN
Eh ! Comment ?ARGAN
C'est en vain Que vous croyez encor le secret nécessaire.Au baron.
C'est que de notre amour nous faisions un mystère.À Lisette.
Parlez ; je vous permets de parler librement.LA VEUVE
Là-dessus elle est franche.ARGAN
Mais je n'y comprends rien ; parlez net, je le veux. Dites qui vous voulez ménager de nous deux.LA VEUVE
C'est parler sans figure.LISETTE
Car tenez, j'aime mieux cent fois ma liberté Que tous vos grands honneurs et votre qualité. D'un mari grand seigneur je serais la servante ! De vos bontés pourtant je suis reconnaissante, Pardonnez-moi si j'ose ici les refuser. En un mot, vous voulez tous les deux m'épouser : Moi, je n'épouserai jamais ni l'un ni l'autre.LE BARON
Voilà votre congé.LE BARON
C'est bien dit : plus d'amour.LE BARON, à la veuve
Elle a cent mille francs pourtant que je regrette.LA VEUVE, bas
Tenez-vous à l'écart, nous allons lui parler.ARGAN, bas
Madame...LA VEUVE, bas
Eh bien, monsieur ?ARGAN
Voudriez-vous aller Faire venir chez vous tout à l'heure un notaire ? Nous allons à l'instant terminer notre affaire.LA VEUVE, au Baron, bas
Il l'abandonne, et c'est pour vous le principal : Je vais en terminant vous ôter un rival.LE BARON
Non, je n'y comprends rien.SCÈNE VI. Lisette, Argan qui revient par l'autre côté, regardant si la veuve ne le voit plus.
LISETTE
Je pense... Oui, sur ce que j'ai vu, j'ai fort bien fait je crois ; Quand seul à seul tantôt ils seront avec moi : Pour les ravoir tous deux, je sais ce qu'il faut faire.ARGAN, à part
La veuve est déjà loin, pénétrons ce mystère.À Lisette.
Par mépris... j'ai banni toute animosité ; Je reviens seulement par curiosité... Pour voir quelles raisons vous aurez à me dire.LISETTE
À monsieur le baron, sans détour et sans ruse, J'ai dit la vérité de peur qu'il ne s'abuse. Je ne veux point tromper.ARGAN
Mais, moi, moi ?LISETTE
Patience. Il voulait aujourd'hui M'épouser, et mon père est contre vous, pour lui, Et puis vous voudriez que la veuve jalouse Eût vu que je vous aime, et que je vous épouse ? S'ils savaient tous les deux que je vous puisse aimer, Ils diraient au baron de me faire enfermer.ARGAN
Ha, ha.ARGAN
Vous avez fort bien fait : oui, vous avez raison ; C'est moi qui suis un sot. Pour tromper le baron, Oui, je vois que la feinte est utile et prudente.ARGAN
Que Lisette est charmante ! Je ne m'aveugle point, clairement je le vois, Lisette me préfère à plus riche que moi. Que d'amour ! Que d'esprit !ARGAN
Sans votre père...SCÈNE VII. Lisette, Le Baron, Lucas.
LISETTE
Me voilà sûre d'un, mais c'est mon pis-aller ; Rattrapons l'autre encore, il revient me parler.Pis : Comparatif de l'adverbe mal : plus mal, d'une manière plus mauvaise. Pis-aller : Ce qui sert à défaut de mieux. [L]
LUCAS
Faut qu'a sai d'venu folle, et c'qu'on dit'là m'étonne Vous dir'qu'a n'vous aim'pas, et r'fuser d'être baronne.LE BARON, à Lisette
Vous venez d'encourir mon indignation. Ah ! Que je devrais bien vaincre ma passion ! Comment donc à votre âge avoir déjà l'audace De me démentir... moi, me soutenir en face Que vous ne m'aimez point ?LE BARON
Sans doute il vous est survenu Quelque vapeur qui trouble et bon sens et mémoire. Car enfin, sans cela, comment pourrais-je croire Qu'après l'ardent amour que vous m'avez montré ?...LISETTE
Je ne vous aime point.LISETTE
Je ne vous l'ai point dit.LE BARON
Elle me désespère !LISETTE
Non jamais... ou du moins...LE BARON
Du moins ?LISETTE
Si je l'ai dit, Je m'en repens si fort, j'en ai tant de dépit, Que, comme j'ai fait là, je dirai le contraire Toujours, à tout le monde, à vous-même, à mon père. Quoi ! Le monde saurait que je vous aimerais, Et que lorsque tantôt par amour je pleurais, Vous n'avez point voulu de moi par mariage ? Non, non, et contre vous j'ai repris du courage. Moi, je vous aimerais ? J'aurais bien peu de coeur. Mon amour serait franc et le vôtre trompeur.LUCAS, tristement
J'ai vu qu'a l'a raison.LE BARON
C'était donc par colère, Soupçonnant mon amour de n'être pas sincère, Que vous m'avez dit, là, que vous ne m'aimiez pas ?LISETTE
Oui, vraiment ; ai-je tort ?LE BARON
Vous m'aimez donc ?LISETTE
Hélas !SCÈNE VIII. Lucas, Lisette.
LUCAS
Vite, vite.LISETTE
Allons tout doucement.LISETTE
Oh ! J'en doute.LISETTE
Non, j'ai vu du mystère.LISETTE
On me trompe, je crois. Premièrement j'ai vu La veuve, quand Argan a déclaré l'affaire, Pester avec Girard, mais, dans une colère... Au désespoir ; et puis elle vient m'embrasser, Sait que je la trompais, et vient me caresser !LUCAS
C'est la ruse.LISETTE
Si la veuve et Girard, qui savent bien ruser, Avaient dit au baron : feignez de l'épouser, Afin qu'elle y consente, et qu'Argan s'en dégoûte ?LISETTE
Pour moi, je n'y vois goutte : Car, d'un autre côté, peut-être le baron Voudrait-il par amour m'épouser tout de bon. Tout cela m'embarrasse : oui, car plus j'examine... Que n'ai-je assez d'esprit, que ne suis-je assez fine !LUCAS
Écout'mes bons conseils, j'ai l'promptus merveilleux Pour dans les embarras où il y a du périlleux. T'as d'l'esprit, mais en cas d'affaire de famille, Un père a, comme on dit, pu d'âge que sa fille. Vla donc mes tras conseils. Allons trouver l'baron. C'est l'premier.LISETTE
Non.LUCAS
Non ?LISETTE
Non.LISETTE
Non.LUCAS
Oui, j'entends.LISETTE
Moi, quand les deux contrats seront faits, je verrai ; Sur le premier signé, d'abord je signerai.LUCAS
Tu prendras l'pu hâtif ; c'est hasard à la blanque. Signons les deux contrats pûtôt, peur qu'un n'nous manque.Blanque : espèce de loterie, ou jeu de hasard où l'on achète certain nombre de billets, dans lesquels s'il y en a quelqu'un noir, ou marqué de quelque meuble qui est à l'étalage, on en profite. On dit proverbialement, Hasard à la blanque, pour dire, entreprendre quelque chose dont le succès est incertain. [F]
SCÈNE IX.
SCÈNE X. Lucas, Girard.
GIRARD, à part
Emparons-nous du père et je ne risque rien ; Car sans lui le baron ne saurait rien conclure. De cette fausse liste, en faisant la lecture, Troublons-lui la cervelle, et jouons notre jeu.Contrefaisant les gazetiers.
Liste, liste des lots.GIRARD
D'ingénieux dictons êtes-vous curieux ?Mettant la liste du côté où Lucas n'est pas.
Lisez ceci.GIRARD
Oui. C'est... hon, hon.GIRARD, tourne la liste de l'autre côté encore plus mal
Lisons, lisons... je vois...Il s'écrie en baissant le papier en sorte que Lucas ne voit plus rien.
LUCAS, avec un peu de joie
Qu'est-c' ? Montrez donc compère ?GIRARD
Non. Je me suis trompé. Mais, hon, hon, hon, j'espère...Il lui fait voir le lot.
Morbleu ! Je ne vois rien.GIRARD, cachant la liste
Non, ce n'est rien du tout.GIRARD
Si vous avez, du moins, je veux qu'on me rembourse. Retirer mon argent c'est ma seule ressource.GIRARD
Malpeste, oui ; je vois... Mais, si ce n'était pas le numéro ?Malpeste : malepeste, Interjection, qui exprime une sorte d'étonnement. [FC]
GIRARD
Confrontons.LUCAS, transporté
Oui, le vla, c'est l'quantième.GIRARD, lui donnant la liste
Relisez donc l'article, et calculez vous-même.LUCAS, prenant la liste
Le coeur me bat... me bat... je sis tout transporté ; J'ai peur d'avoir vu trouble, et d'avoir trop compté. Un'... deux... trois... quatre et cinq...GIRARD
Disons, nombre, dizaine.GIRARD
Oui, dizaine, centaine.LUCAS
Ah ! J'vois l'mot qu'est moulé.Moulé : Lettre moulée, lettre imprimée ou qui imite l'imprimé. [L]
LUCAS
J'n'en peu d'joye.LUCAS
Oui.GIRARD, le déboutonnant
Déboutonnez-vous.LUCAS
Le gros lot !LUCAS
Cent mille francs !LUCAS
Cent mille francs !LUCAS
Allons vite à Paris.LUCAS
Girard, ah ! J'crois qu'j'en mourrai d'aise. Voyons vit'la lotri : qu'on m'voy'là tout l'premier.LUCAS, d'un ton fâché
Moi, farmier !GIRARD
Pardonnez si j'ai dit la parole. Je vois bien qu'en effet la question est folle. Ainsi, de votre bail rendez-moi possesseur : Il ne vous convient plus, vous serez grand seigneur, Je suis un pauvre diable, et votre ami fidèle, Vous me le céderez pour la bonne nouvelle.ACTE III
SCÈNE I. La Veuve, Argan.
LA VEUVE
Je vous prouverai tout, pouvez-vous en douter ? Mais restez un moment du moins pour m'écouter.ARGAN
Le temps presse : j'ai là Lisette et le notaire. Si Lucas paraissait, je conclurais l'affaire. En amour les moments sont chers pour un vieillard.LA VEUVE
Quand vous vous marierez un quart d'heure plus tard, Vous aurez tout le temps d'être las de Lisette, Et de vous repentir d'une sottise faite : Pardonnez-moi ce mot, c'est amitié pour vous ; Mon zèle n'est mêlé d'aucun transport jaloux ; Puissiez-vous n'épouser ni moi, ni la coquette ; Soyez désabusé, je serai satisfaite. Eh ! Pouvez-vous rester dans votre aveuglement. Je vous prouve qu'ici tantôt en un moment Au baron comme à vous elle a tendu le piège, En se raccommodant, par le même manège. Simplicité traîtresse, et mensonges naïfs ; Par les tours les plus fins, par les traits les plus vifs, Elle a su lui donner de l'amour sans en prendre, Elle fait de sang-froid le discours le plus tendre, Et feint effrontément un timide embarras, Pleurs qui vont droit au coeur, et qui n'en partent pas. Elle abuse en un mot de son faible et du vôtre, Vous offrant une main elle lui donne l'autre ; Ainsi coquette franche et marquée au vrai coin, Prise par les deux mains, la perfide au besoin En trouverait encore une pour un troisième.SCÈNE II. La Veuve, Girard.
LA VEUVE
Hé bien ?LA VEUVE
Mais, le baron veut-il épouser ?GIRARD
Patience. Je me suis fait céder tous les baux par avance : Car c'est pour moi, primo, que j'ai tout disposé. Lucas en grand seigneur est métamorphosé. Dès qu'il a vu le lot, sa subite richesse Lui troublant le cerveau l'a fait changer d'espèce. Il n'a plus rien d'humain que la forme et l'orgueil : Grave, mystérieux, décidant d'un clin d'oeil, Dédaignant de parler ou parlant par sentence, Il croit qu'on applaudit jusques à son silence : ; Saluant de la tête, enfin, bouffi, gonflé, Lucas est devenu subitement enflé D'un mal contagieux qu'on appelle finance. Deux grands pas avant lui l'on voit marcher sa panse.LA VEUVE
Ça, Girard, il faut... mais Lisette court là-bas ; Monsieur Argan la suit. Ceci ne tourne pas Comme il faut.GIRARD
Non.SCÈNE III. Girard, Lucas marchant à pas grave, Le Baron le chapeau à la main suit Lucas, qui remet son chapeau le premier.
LUCAS
Quoiqu'ma forteune asteur soit bien pu haut qu'la vôtre, J'frons pair à compagnon toujours l'un avec l'autre ;Il lui frappe sur l'épaule.
Car je n'suis pas glorieux.Asteur : à cette heure,, maintenant. Cette expression était employée encore au XXème siècle en patois poitevin-saintongeais, mais comme heure se prononçait "ure", on disait plutôt astur.
De pair à compagnon, sur le pied de l'égalité, surtout en parlant d'un inférieur qui vit trop familièrement avec une personne qui est au-dessus de lui. [L]
Glorieux : se dit aussi d'un orgueilleux, d'un homme qui a trop de vanité. En ce sens on dit proverbialement, qu'il fait bon battre glorieux, car il ne s'en vante pas. [F]
LE BARON
Je le vois bien, Lucas.GIRARD
À vos ordres bientôt les chevaux vont se rendre. Attendons-les ici. Hola, laquais, hola, des sièges.Lucas, il fait des façons avec le baron et se met le premier dans le fauteuil.
Allons donc sans façon pisqu'mi v'la.LE BARON
Parlons de notre affaire.LE BARON
Raisonnons.LE BARON
Avant que de partir...LUCAS
Tout l'mond'sra pu gueux qu'moi, ça m'va bain divertir. Pendant que j'srai dans l'grain, j'verai crier famine, Queu plaisir !Être dans le grain : Fig. Il est dans le grain, il est en passe de faire fortune. [L]
LUCAS
On m'va v'nir proposer D'bel'charges, d'bel'maisons, d'bel'fam'pour épouser, D'affaire à bain gagner : j'ach'trai tout c'qu'est à vendre.LE BARON
Lisette nous attend.LE BARON
Vous m'avez promis ?LUCAS, d'un air important
Hain !LE BARON
De finir.LUCAS
Quoi !LE BARON
L'affaire.LUCAS
Quelle affaire ?LE BARON
La nôtre, et j'ai là le notaire, Pour régler un article il n'attendait que vous, Nous en sommes déjà convenus entre nous.LE BARON
Vraiment c'est tout à l'heure.LUCAS
Dame on a tant d'affair', qu'on songe à la meilleure : Oui, nous parlions d'mariag', mais c'est que c'n'est pu ça Ça n'est pu but à but.But à but : locut. adv. Sans avantage de part et d'autre. Se marier but à but, se dit d'un mariage où les conjoints ne se font aucun avantage particulier. [L]
LE BARON
Comment !GIRARD
Lucas, souvenez-vous que c'est bien de l'honneur, Belle alliance, avoir pour gendre son seigneur.LE BARON
Quoi vous ne voulez pas ?...LE BARON
Quoi !...LUCAS
Mais, faut m'écouter : j'sis natif du hamiau. Ça fait q'j'aime d'amitié... vot'terre et vot'châtiau ; Ça n'serai pas tout à moi, si vous étais mon gendre ; Métavis qu'vaudrait mieux, qu'ou voulissiais me l'vendre.LE BARON
Il est devenu fol !GIRARD, bas au Baron
Ce maraud vous méprise.LUCAS
La terr'm'enoblira, c'est ell'qu'est à ma guise. Vou...tandis qu'à Paris, j'frai grossir mon argent, Vous frais valoir la terr', toujours en attendant.GIRARD
Vous serez son fermier.LE BARON, se lève
Ah ! C'est trop d'insolence.LUCAS, à part s'étant levé aussi
Ce pti gentilhomiau, comm'ça fait l'entendu, Ça doit d'l'argent partout, et ça croit qu'tout l'est dû : Mais j'aurai son chatiau, faudra qu'il déguerpisse ; Il a des créanciers, j'aurai ça par justice.Faire l'entendu : agir en personne qui s'entend aux choses, et, le plus souvent, en un sens défavorable, faire l'important, le capable. [L]
GIRARD, après avoir parlé bas au Baron
Nous avons fait le tout, Monsieur, pour votre bien. Mais pour vous mieux venger ne dites encor rien.SCÈNE IV. Lucas, Le Baron, Girard, Lisette.
LISETTE
Je vous cherche partout, ouf ! Je suis hors d'haleine. À vous trouver mon père, on a bien de la peine, J'ai couru... car on dit... mais je ne le crois pas, J'entends crier partout, le gros lot à Lucas ; Ce sont des compliments que chacun me vient faire ; On dit cent mille francs, serait-il vrai, mon père ?LUCAS
Bain vrai.LISETTE
Cent mille francs !LISETTE
Cent mille francs !SCÈNE V. Lucas, Le Baron, Girard, Lisette, Argan, La Veuve.
ARGAN
Hé bien, me fuyez-vous ? Parlez ? Si tôt que du gros lot, vous savez la nouvelle, Vous me méprisez.LISETTE
Oui !ARGAN
Cette fortune est belle : Mais elle ne doit pas m'attirer vos mépris. Répondez-moi du moins, reprenez vos esprits, Voulez-vous m'épouser ?LISETTE
J'obéis à mon père, Il m'a dit qu'il voulait différer cette affaire.Bas à Lucas.
Dites-lui que c'est vous qui refusez.LUCAS
Bon, bon.LISETTE, bas à Lucas
Cela ne coûte rien, débarrassez-moi.LUCAS
Non.LISETTE, bas à Lucas
Dites-leur quelque mot du moins qui me dégage.LUCAS
Eh ! Tu t'souci's bain d'eux, laiss'-là ton clignotage ; N'faut pu tant finasser, t'as de quoi t'marier tout franc.Franc : qui jouit de sa liberté. adv. Ouvertement, résolument, sans rien déguiser. [L]
ARGAN
Par sa faute elle même, elle me désabuse ; Moi, pour ne point risquer un amoureux retour, Je m'engage avec vous.LA VEUVE
L'amitié sans amour, C'est ce qui nous convient pour un bon mariage ; L'amour est inquiet, et s'ennuie en ménage.LUCAS
D'leux terre à not'argent, tiens vla la différence ; Leux terre et leux châtiaux, ça n'fait qu'un pti ploton, Ça n'grandira jamais, non pu qu'un avorton ; Mais mon argent bouté dans la grande aventure, Ça renflera d'abord, et pi comme une enflure Ça va gagner.Bouter : verbe qui est vieux et très-mauvais, mais qui se dit néanmoins encore par les paysans et par le peuple, et qui signifie, Mettre... [T]
LISETTE
Gagner.LISETTE
Ah ! Que j'aurai d'amans, qu'on me respectera ! Quel plaisir ! Je verrai des fortunes brillantes ; Quel train je vais avoir ! Des laquais, des suivantes.LA VEUVE
On vous attelle un char.GIRARD
Allez à pied de peur que votre char ne rompe ; De votre train, ceci va réformer la pompe.Donnant la liste à Lisette.
C'est la véritable.LA VEUVE
Oui. Retour très affligeant : Mais vous avez assez brillé pour votre argent ; Cent mille francs en l'air.LE BARON
Cent mille francs pour rire.LISETTE
Que disent-ils ? Comment !LUCAS, cherchant l'endroit où le lot était dans l'autre liste
Eh ! Va, va, laiss'-les dire. Tien, tien, lis... c'est ici... pour Lucas le gros lot.LUCAS
C'était-là.GIRARD
Les zéros sont restés.LA VEUVE
Vous n'avez rien.GIRARD
Mais rien, ce qui s'appelle rien. J'ai fait la fausse liste, et je m'en trouve bien ; J'ai tiré de Lucas ses ressources uniques, Mon amour vous en fait les offres héroïques : Je vous rends tout Lisette.LE BARON
Allons.GIRARD
Oui, j'ai pitié du trouble où je vous vois, Ces messieurs hors des rangs, mon offre doit vous plaire ; Ils ont fortune faite, et moi fortune à faire : Mais je suis en un jour moi seul plus amoureux. Qu'ils ne le peuvent être en un mois tous les deux. Ils n'auraient pu sans doute acquérir la jeunesse ; Mais noblesse s'acquiert, aussi bien que richesse.Le vers suivant manque dans l'édition originale, on le trouve dans les éditions ultérieures.
LISETTE, à la veuve
Que je vous veux de mal, madame ! Car c'est vous Qui mettiez mon esprit tout sens dessus dessous, En me disant qu'il faut de la coquetterie.LISETTE, à Girard
J'écoutais ses discours : Il vous faut un baron, disait-elle toujours. Non, je n'aurais jamais pensé qu'à vous sans elle : Et si j'avais suivi ma pente naturelle Par tendresse d'abord, je vous aurais choisi.LUCAS, s'en allant
Ouf.GIRARD
Parlez.LUCAS
Ouf.874 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0