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un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en Trois Actes

La Coquette de Village ou Le Lot Supposé

Charles Rivière Dufresny· créée en 1715· 3 actes· 874 vers· 6 personnages

Représentée pour la première fois le 27 mai 1715, au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • LE BARON, seigneur du château
  • LA VEUVE, voisine du baron
  • ARGAN, voisin du baron
  • GIRARD, receveur du village
  • LUCAS, fermier du baron
  • LISETTE, fille du fermier
PRÉFACE DE L'AUTEUR

Depuis que l'on joue le Lot supposé, Je me suis attaché à savoir au vrai les discours qu'on en tient dans le monde ; en voici quelques-uns des plus marqués.

Le premier, qui par bonheur est assez général, c'est celui-ci : Cette Comédie m'a plu, m'a réjoui ; C'est ce témoignage qui prouve la réussite de ma pièce ; il met la critique en défaut, il abrège la dissertation.

Par les autre discours qui sont plus variés, j'ai connu le fort et le faible de mon ouvrage, et le caractère de mes juges. Une décision trop favorable me fera reconnaître un ami zélé, s'il dit : La pièce est bonne, mais il y a des défauts. Au contraire, la pièce ne vaut rien, dit un autre, mais il y a d'assez jolies choses.

Je vous entends ; vous faites ensuite l'éloge de quelque saillie brillante, je vous reconnais, vous êtes auteur, monsieur Vadius.

J'aperçois dans les Tuileries un docte censeur ; il est de la clique d'Aristophane, il a l'air ennuyé et dégoûté, car il sort de ma comédie : il me voit, il prend un autre visage, et me dit gracieusement : Je vous félicite, il y a de l'esprit dans tout ce que vous faites. Je vous connais, masque ; vous me vendez cher cet esprit-là, quand vous faites mon éloge à d'autres qu'à moi.

Il y en a qui n'ont ni entêtement, ni fiel ; mais avant que de se déclarer, ils veulent savoir à qui ils ont à faire. Parmi ceux-là, voici la décision régnante : J'ai vu la pièce, il y a du bon et du mauvais. Quelqu'un se déchaîne-t-il contre tout l'ouvrage, celui-ci devient son écho, il blâme tout aussi ; le mauvais anéantit le bon, elle est toute détestable. Vient-il un homme qui en est charmé, le même écho se tourne à bien ; c'est ce que je vous disais, conclut-il, la pièce est excellente !

Ces caméléons de critique ne hasardent pas beaucoup ; mais voici un juge important qui risque encore moins, c'est un censeur muet. Le somme-t-on de détailler son jugement sur le fond du poème, sur l'action, les situations, les caractères ; un sourire dédaigneux condamne tout cela, mais à jeu sûr ; car dès qu'il a haussé les épaules, et qu'il vous a tourné le dos, sa censure est sans réplique.

Je garde pour une autre occasion la critique des Critiqueurs, cela nous mènerait trop loin dans la petite préface d'une petite pièce ; car au fonds, une pièce en trois actes n'est qu'une petite pièce, disent avec mépris quelques auteurs, qui, pour tout éloge d'une pièce en cinq actes, m'en demanderait une en huit.

On m'accusera peut-être d'avoir fait passer en revue ces critiques suspectes, pour insinuer que les autres approuvent ma comédie. Je me défendrais mal de cette accusation, c'est plutôt fait d'avouer que je serais homme à dire moi-même de ma pièce une partie du bien que mes amis en disent. C'est trop de vanité ! S'écriera quelqu'un. J'en conviens ; La vanité sied mal à un auteur, mais elle ne laisse pas de m'être utile dans un siècle où la malignité des censeurs irait jusqu'à convenir avec moi que mon poème ne vaut rien, si j'étais assez modeste pour le dire : à Dieu ne plaise, je n'outrerai point la modestie ; mais aussi je borne ma vanité à l'unique espèce de louange qu'un auteur peut et doit même se donner, qui est de savoir les règles de son art. Il serait ridicule, par exemple, à un architecte, de dire, par modestie, qu'il ne sait pas les règles de l'architecture ; ce serait dire qu'il est un sot, car il doit savoir son métier.

Plus sot encore serait celui qui dirait : J'ai du génie, j'ai du goût, j'ai le don des grâces ; ainsi, mon architecture doit vous plaire. On ne saurait prouver qu'on doit plaire, et se vanter de ce qu'on ne peut prouver, c'est sottise ; mais à l'égard des règles, la dispute étant fondée entre l'architecte et le critique, le sot serait celui des deux qui prouverait mal la régularité ou l'irrégularité de l'édifice.

Ce que je dis là de l'architecture se peut appliquer aux ouvrages du théâtre ; ils ont cela de commun avec les grands édifices, que le plus parfait ne laisse pas d'avoir quantité de défauts ; ainsi, la critique a toujours beau jeu contre un poème comique, qui a des difficultés infinies, et dont la plupart sont insurmontables ; c'est ce que je ferai voir dans un traité de la comédie que j'espère donner bientôt au public.

ACTE I

SCÈNE I. Girard, La Veuve.

GIRARD, lit la lettre

De Paris. Mon cher cousin, avant que d'avoir distribué les listes que j'imprime pour la grande loterie, je vous envoie deux listes fausses et faites exprès, où j'ai mis en gros caractères : le gros lot pour Lucas, cent mille francs, avec la devise et le numéro ; c'est ce que vous m'avez demandé pour plaisanter dans votre village, en faisant croire à votre émule, le fermier Lucas, qu'il a le gros lot de cent mille francs.

Avec ceci, j'espère obtenir ma Lisette, Lucas, pour ce gros lot, croyant fortune faite, Des fermes du pays me cédera les baux ; Il est homme à donner dans de pareils panneaux. Au fond, c'est pour son bien ; je vous ai fait comprendre Que cela l'obligeant à me faire son gendre, Il y gagnera. Mais, qui vous fait tant rêver ?

LA VEUVE

Ce serait trop pour moi, demoiselle suivante, Car c'était mon état quand j'étais à Paris, Mais ici j'ai de plus un grade que j'ai pris Avec feu mon mari, doyen de ce baillage. C'est ainsi que je vins m'anoblir au village ; Bonne noblesse au fond, et qui vaut prix pour prix Celle que du village on va prendre à Paris.

Prix pour prix : Toute compensation faite. Compare prix pour prix Les étrennes d'un juge et celles d'un marquis, RACINE Plaideurs Acte I, sc. 4. Fig. En parlant des personnes. Ces deux hommes-là se valent, prix pour prix. [L]

GIRARD

Belle perfection ! Hélas ! Bien mal lui prit Quand vous vîntes ici lui raffiner l'esprit, Et lui rendre le coeur plus faux et plus superbe.

Superbe : Vain, orgueilleux, qui a de la présomption, une trop bonne opinion de lui-même. [F]

LA VEUVE

Oui, car tu sors de ton état ; Tu brigues ma parente, et tu n'es qu'un pied-plat.

Pied plat : Fig. et par mépris, pied plat, et quelquefois plat pied, homme qui ne mérite aucune considération [L]

LA VEUVE

Bon ! C'est le vieux jeu, sans doute ? Je vois avec regret ton projet en déroute ; Lisette se repent d'avoir eu des égards, Et n'en veut plus, dit-elle, avoir pour des Girards ; Enfin, le père fier, et la fille cruelle, Trouvent que ta fortune est encor trop nouvelle ; Tu dois en tout pays trouver des coeurs ingrats : Maltôtier de village, encor dans les regrats ; Mais pendant quelque temps, agiote, grappille, Contrôle, rogne, en plain pille et repille ; À force d'encaisser, de compter, d'escompter, Tu pourras parvenir à te faire écouter.

Maltôtier : Celui qui fait la maltôte. Maltôte : Toute espèce de perception d'impôts. [L]

Regrat : Vente, en détail et de seconde main, de menues denrées, particulièrement du sel, des grains, du charbon. [L]

Agiotage : Vente, en détail et de seconde main, de menues denrées, particulièrement du sel, des grains, du charbon. [L]

Grapille : Chercher des grappes de raisin dans une vigne. fig., ramasser pas grand'chose, des choses de peu de valeur. [R]

Rogner : Retrancher sur la longueur, sur la largeur, sur les extrémités. Fig. et familièrement. ôter, retrancher à quelqu'un une partie de ce qui lui est dévolu. [R]

SCÈNE II. La Veuve, Lucas.

LA VEUVE

Lucas voudrait d'abord monter sur le pinacle.

Pinacle : Fig. et familièrement. être sur le pinacle, être dans une position très élevée. [L]

LUCAS

Il en pétille, Mais ma fill'n'aura pas l'adresse de l'épouser.

Pétiller : briller avec éclat et vivacité. Se dit aussi en parlant de l'émotion que donnent les passions violentes.

SCÈNE III. La Veuve, Lucas, Lisette.

LA VEUVE

Si le baron pouvait, par un tendre retour, Reparler du contrat qu'il promit l'autre jour ; Il est journalier, quinteux dans la tendresse, On pensa profiter de son jour de faiblesse. Vous a-t-il aujourd'hui repromis ?

Journalier : un homme qui d'un jour à l'autre n'est pas le même. [L]

Quinteux : Sujet à des quintes d'humeur, à des caprices. [L]

SCÈNE IV. Lucas, Lisette.

LISETTE

Fi !

LUCAS

Diantre !

Diantre : Terme populaire dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. [F]

LUCAS

Morgué !

Margué : Sorte de juron de paysan. [L]

LUCAS

Tatigué !

Tatigué : Sorte de jurement burlesque et paysan. [T]

LUCAS, s'écriant

Ah ! Jarni ventrebille ! Tu la ruine, ell' qui t'aim' comme si t'étais sa fille.

Jarni : Mot corrompu, qui entre dans plusieurs sortes de jurements, et qui fait un serment détestable, quand on y joint le nom de Dieu : car ce mot jarni est une corruption de ceux-ci : Je renie. [T]

Ventrebille : ventrebleu, Espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]

SCÈNE V. Lucas, Lisette, Le Baron.

LE BARON, à part

Lucas veut me quitter ! Ouf, cela m'inquiète : Pourrai-je me résoudre à ne plus voir Lisette ?

Ouf : interj. qui marque une douleur subite, ou l'étouffement, l'oppression.[L]

SCÈNE VI. Lisette, Le Baron.

LISETTE, suspendant ses pleurs

Aujourd'hui ?

LE BARON

Je signerai.

LISETTE, pleurant et l'arrêtant par le bras

Non, il va m'emmener, c'est de quoi je suis sûre.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Lisette, Argan.

SCÈNE IX. Argan, Lisette, La Veuve, qui écoute.

LISETTE

Je demeure.

LISETTE, apercevant la veuve

Ah ! Tout est découvert.

Elle sort.

SCÈNE X. La Veuve, Argan, interdit.

SCÈNE XI.

ACTE II

SCÈNE I. La Veuve, Girard.

LA VEUVE

Il vient.

SCÈNE II. La Baron, La Veuve, Girard.

SCÈNE III. La Veuve, Le Baron.

LE BARON

Hé bien ?

LE BARON

Ha, ha !

SCÈNE IV. La Veuve, Le Baron, Lisette.

SCÈNE V. La Veuve, Le Baron, Lisette, Argan.

LISETTE

Moi ? Non.

LA VEUVE

J'enrage.

LE BARON

Parbleu, j'ai ma revanche.

Parbleu : Sorte de jurement. [L]

ARGAN, bas

Madame...

LA VEUVE, bas

Eh bien, monsieur ?

SCÈNE VI. Lisette, Argan qui revient par l'autre côté, regardant si la veuve ne le voit plus.

ARGAN

Ha, ha.

SCÈNE VII. Lisette, Le Baron, Lucas.

LISETTE

Me voilà sûre d'un, mais c'est mon pis-aller ; Rattrapons l'autre encore, il revient me parler.

Pis : Comparatif de l'adverbe mal : plus mal, d'une manière plus mauvaise. Pis-aller : Ce qui sert à défaut de mieux. [L]

LE BARON

Du moins ?

LUCAS, tristement

J'ai vu qu'a l'a raison.

LISETTE

Hélas !

SCÈNE VIII. Lucas, Lisette.

LISETTE

Non.

LUCAS

Non ?

LISETTE

Non.

LISETTE

Non.

LUCAS

Tu prendras l'pu hâtif ; c'est hasard à la blanque. Signons les deux contrats pûtôt, peur qu'un n'nous manque.

Blanque : espèce de loterie, ou jeu de hasard où l'on achète certain nombre de billets, dans lesquels s'il y en a quelqu'un noir, ou marqué de quelque meuble qui est à l'étalage, on en profite. On dit proverbialement, Hasard à la blanque, pour dire, entreprendre quelque chose dont le succès est incertain. [F]

SCÈNE IX.

SCÈNE X. Lucas, Girard.

GIRARD

D'ingénieux dictons êtes-vous curieux ?

Mettant la liste du côté où Lucas n'est pas.

Lisez ceci.

LUCAS

Voyons cela.

Girard tourne la liste de l'autre côté.

Très volontiers, voyons.

GIRARD, tourne la liste de l'autre côté encore plus mal

Lisons, lisons... je vois...

Il s'écrie en baissant le papier en sorte que Lucas ne voit plus rien.

LUCAS, avec un peu de joie

Qu'est-c' ? Montrez donc compère ?

GIRARD, cachant la liste

Non, ce n'est rien du tout.

GIRARD

Malpeste, oui ; je vois... Mais, si ce n'était pas le numéro ?

Malpeste : malepeste, Interjection, qui exprime une sorte d'étonnement. [FC]

LUCAS

Morgoi,

Tirant le numéro.

J'ai ben peur.

LUCAS

Ah ! J'vois l'mot qu'est moulé.

Moulé : Lettre moulée, lettre imprimée ou qui imite l'imprimé. [L]

LUCAS

Oui.

GIRARD, le déboutonnant

Déboutonnez-vous.

LUCAS, d'un ton fâché

Moi, farmier !

ACTE III

SCÈNE I. La Veuve, Argan.

SCÈNE II. La Veuve, Girard.

LA VEUVE

Hé bien ?

GIRARD

Non.

SCÈNE III. Girard, Lucas marchant à pas grave, Le Baron le chapeau à la main suit Lucas, qui remet son chapeau le premier.

LUCAS

Quoiqu'ma forteune asteur soit bien pu haut qu'la vôtre, J'frons pair à compagnon toujours l'un avec l'autre ;

Il lui frappe sur l'épaule.

Car je n'suis pas glorieux.

Asteur : à cette heure,, maintenant. Cette expression était employée encore au XXème siècle en patois poitevin-saintongeais, mais comme heure se prononçait "ure", on disait plutôt astur.

De pair à compagnon, sur le pied de l'égalité, surtout en parlant d'un inférieur qui vit trop familièrement avec une personne qui est au-dessus de lui. [L]

Glorieux : se dit aussi d'un orgueilleux, d'un homme qui a trop de vanité. En ce sens on dit proverbialement, qu'il fait bon battre glorieux, car il ne s'en vante pas. [F]

LE BARON

Raisonnons.

LUCAS

Tout l'mond'sra pu gueux qu'moi, ça m'va bain divertir. Pendant que j'srai dans l'grain, j'verai crier famine, Queu plaisir !

Être dans le grain : Fig. Il est dans le grain, il est en passe de faire fortune. [L]

LUCAS, d'un air important

Hain !

LE BARON

De finir.

LUCAS

Quoi !

LE BARON

L'affaire.

LUCAS

Dame on a tant d'affair', qu'on songe à la meilleure : Oui, nous parlions d'mariag', mais c'est que c'n'est pu ça Ça n'est pu but à but.

But à but : locut. adv. Sans avantage de part et d'autre. Se marier but à but, se dit d'un mariage où les conjoints ne se font aucun avantage particulier. [L]

LE BARON

Comment !

LE BARON

Quoi !...

GIRARD, bas au Baron

Ce maraud vous méprise.

LUCAS, à part s'étant levé aussi

Ce pti gentilhomiau, comm'ça fait l'entendu, Ça doit d'l'argent partout, et ça croit qu'tout l'est dû : Mais j'aurai son chatiau, faudra qu'il déguerpisse ; Il a des créanciers, j'aurai ça par justice.

Faire l'entendu : agir en personne qui s'entend aux choses, et, le plus souvent, en un sens défavorable, faire l'important, le capable. [L]

SCÈNE IV. Lucas, Le Baron, Girard, Lisette.

SCÈNE V. Lucas, Le Baron, Girard, Lisette, Argan, La Veuve.

LISETTE

Oui !

LUCAS

Bon, bon.

LUCAS

Non.

LUCAS

Eh ! Tu t'souci's bain d'eux, laiss'-là ton clignotage ; N'faut pu tant finasser, t'as de quoi t'marier tout franc.

Franc : qui jouit de sa liberté. adv. Ouvertement, résolument, sans rien déguiser. [L]

LISETTE

Gagner.

LUCAS, cherchant l'endroit où le lot était dans l'autre liste

Eh ! Va, va, laiss'-les dire. Tien, tien, lis... c'est ici... pour Lucas le gros lot.

LE BARON

Allons.

LUCAS, s'en allant

Ouf.

GIRARD

Parlez.

LUCAS

Ouf.

874 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0