Comédie en prose· Comédie en Trois Actes
Le Faux Honnête Homme
Représentée pour la première fois, le 24 février 1703 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- ARISTE
- LA VEUVE
- FROSINE, suivante de la Veuve
- ANGÉLIQUE, fille de la Veuve
- LE CAPITAINE
- LA MARQUISE, mère de Valère
- JASMIN
- VALÈRE, amant d'Angélique
- FLAMAND, valet d'Ariste
ACTE I.
SCÈNE I. La Veuve, Frosine.
LA VEUVE
Oui Frosine, oui, Monsieur Ariste est un vrai homme d'honneur.
FROSINE
Je conviens que feu votre mari s'en était coiffé un peu avant sa mort ; mais ce n'est pas là une preuve pour moi ; je vous demande quelque autre preuve convaincante.
Coiffer : On dit figur. et famil. Se coiffer de quelqu'un, d'une opinion, pour dire, Se préoccuper, s'entêter de quelqu'un, d'une opinion. [Acad. 1762]
LA VEUVE
Frosine.
FROSINE
Hé bien, la preuve ?
LA VEUVE
Cet homme-là est le plus homme d'honneur.
FROSINE
Cette répétition prouve quelque chose, car elle prouve que vous en êtes entêtée ; mais je voudrais que vous me racontassiez quelque belle action de lui qui me prouvât...
LA VEUVE
Ah, c'est ce qui s'appelle un vrai homme d'honneur.
FROSINE
Redites-le-moi encore une fois, et je n'en croirai rien.
LA VEUVE
Je suis bienheureuse que feu mon mari ait choisi Monsieur Ariste, pour lui laisser tout son bien préférablement à ce capitaine qui n'est point honnête homme comme lui.
FROSINE
Ce Capitaine n'est point honnête homme : pourquoi dites-vous cela ?
LA VEUVE
Parce qu'il n'est point honnête homme.
FROSINE
Savez-vous de lui quelque mauvaise action ?
LA VEUVE
Il n'est point honnête homme, dis-je.
FROSINE
C'est ce qu'il faut prouver.
LA VEUVE
J'ai toujours eu pour lui une antipathie, une aversion.
FROSINE
Votre aversion pour le Capitaine prouve parfaitement que vous ne l'aimez pas, et cette preuve me fait deviner l'autre : oui, je devine que vous sentez pour Monsieur Ariste... je devine enfin.
LA VEUVE
Je ne me défends point d'avoir pour lui de l'estime et de la vénération.
FROSINE
Oui, de la vénération tendre et passionnée.
LA VEUVE
Non, Frosine, je n'aime en lui que sa vertu.
FROSINE
Combien de femmes croient n'aimer que la vertu ; et c'est le vertueux qu'elles aiment.
LA VEUVE
J'aime sa sincérité, son désintéressement, sa probité.
FROSINE
Oui, sa probité a le teint vermeil, les yeux vifs.
LA VEUVE
Cela ne m'a jamais frappée.
FROSINE
Sa probité est bien bâtie, bien sur ses jambes : je ne m'étonne plus que vous n'ayez en lui une confiance aveugle, l'amour joint à votre opiniâtreté naturelle, ô que cela va faire un bel entêtement.
LA VEUVE
Personne n'est moins opiniâtre que moi j'écoute tout ce qu'on me veut dire.
FROSINE
Cela est vrai. Vous n'êtes pas de ces opiniâtres qui s'emportent quand on les contredit, vous écoutez les sentiments des autres, avec une patience, une douceur : vous dites le vôtre avec une modestie... mais l'opinion va toujours son train.
LA VEUVE
Oh ! C'est toi qui es une opiniâtre ; car comment peux-tu connaître Monsieur Ariste, toi qui n'es ici que depuis huit jours, ni ma nièce non plus ?
FROSINE
Votre nièce et moi nous n'en parlons que pour votre bien : nous sommes au désespoir que votre mari soit mort éloigné de vous dans un voyage ; s'il était mort ici, nous aurions pu nous faire laisser cette succession-là, et nous en aurions mieux usé avec vous, que Monsieur Ariste n'en usera ; nous n'aurions gardé qu'un petit bien honnête, pour nous marier honnêtement.
LA VEUVE
Ma nièce n'a nulle envie d'être mariée ; et ce matin encore elle m'a dit les plus belles morales du monde sur son inclination pour la retraite.
FROSINE
Elle me rebat aussi les oreilles de ces morales ; mais comme je n'envisage point sa retraite avec les yeux d'une tante qui veut se marier, je crois tout le contraire de ce qu'elle me dit.
LA VEUVE
La voilà qui descend : tu vas entendre ce qu'elle me va dire elle-même.
SCÈNE II. La Veuve, Frosine, Angélique.
ANGÉLIQUE
Je vous avais dit, ma tante, que je ne partirais pas sitôt : mais j'ai peine à rester longtemps en même logis avec un homme qui emporte toute une succession que je pouvais espérer légitimement : j'avoue que Monsieur Ariste me fait peine à voir ici, souffrez que je me retire.
LA VEUVE
Hé bien, Frosine, tu vois l'impatience qu'elle a de quitter le monde : j'admire sa vertu. Oui ma chère nièce, vous partirez dès aujourd'hui.
ANGÉLIQUE
J'ai bien du chagrin de vous quitter.
LA VEUVE
La joie, que vous avez de tout quitter, est très louable. Que vous êtes heureuse, ma nièce, de vous trouver justement d'inclination à mépriser le monde n'ayant pas de bien pour vous y établir ! Cela est heureux.
ANGÉLIQUE
Oui, ma tante.
LA VEUVE
Quand on n'a pas le moyen de se marier, haïr naturellement le mariage, cela est heureux !
ANGÉLIQUE
Oui, ma tante.
LA VEUVE
Être née avec une antipathie pour les engagements de coeur ; toutes les femmes de notre famille sont insensibles.
FROSINE
Vous n'êtes pas de notre famille.
LA VEUVE
Çà il faut que j'entre pour un moment dans l'appartement de la Marquise. Elle me demande Monsieur Ariste pour être arbitre dans une affaire : je ne suis pas la seule qui aie confiance en lui. L'affaire qu'elle termine aujourd'hui, c'est qu'elle marie son fils.
FROSINE
Elle marie Valère.
LA VEUVE
Je crois que oui. Je vais voir un peu cela.
SCÈNE III. Frosine, Angélique.
FROSINE, à part
Comme cette nouvelle l'a étourdie : elle aime Valère, ou je suis bien trompée, faisons-lui avouer la chose.
Haut.
Enfin Mademoiselle, voilà Monsieur Ariste héritier unique de votre oncle, vous n'avez plus nulle espérance, rien ne vous retient plus à Paris, grâces au Ciel : savez-vous que ce dernier malheur est une espèce de bonheur pour vous et moi qui voulons haïr le monde ? Il y a si longtemps que nous nous exhortions l'une l'autre à mépriser les établissements mondains. Oh nous n'en pouvons plus espérer. Dieu merci : je vous assure que j'en suis bien aise ; c'est-à-dire, je tâche de n'être pas fâchée, parce qu'il faut bien faire comme si... j'en suis bien aise. Enfin... et vous Mademoiselle ?
ANGÉLIQUE
Tu sais que j'ai pris mon parti là-dessus il y a longtemps.
FROSINE
Oh qu'oui, nous avons toujours regardé le mariage comme un malheur : je vous félicite de n'avoir pas le moyen de vous rendre malheureuse.
ANGÉLIQUE
Nos résolutions sont prises, n'en parlons plus.
FROSINE
Il est bon d'en parler, car nos résolutions sont faibles, et quand ce n'est qu'à force de raisonnements forts qu'une femme a de la force, il faut qu'elle parle sans cesse pour se fortifier le coeur.
ANGÉLIQUE
Je te l'ai avoué cent fois, je n'ai pris le parti de la retraite que par raison ; mais après tout en faut-il tant pour quitter Paris ?
FROSINE
Non vraiment : que feriez-vous à Paris ; vous n'avez ni vanité, ni coquetterie ; vous n'êtes ni joueuse, ni musicienne ; vous ne serez jamais solliciteuse de Juges, ni marieuse du quartier : et pour conter des nouvelles, babiller, et médire un peu, vous aurez cela en retraite tout comme en plein monde.
Solliciteur : Se dit de celui, de celle qui sollicite un procès, une affaire pour soi ou pour autrui. [L]
ANGÉLIQUE
J'y trouverai la tranquillité d'esprit.
FROSINE
Oui, on a l'esprit tranquille, quand on ne souhaite, et qu'on ne regrette rien. Que pourrez-vous regretter ? Quoi ! Quelque bonne amie que vous laissez ici, vous en ferez quelque autre là-bas ; perdre l'amitié d'une femme, et gagner celle d'un autre, ce n'est rien perdre, ni rien gagner. À l'égard des hommes peut-on regretter leur société ? Les vieillards sont ennuyeux, les hommes raisonnables ne réjouissent guère, pour les jeunes gens je ne vous en parle point, car vous les haïssez.
ANGÉLIQUE
Tu es bien en train de dire des niaiseries.
FROSINE
À propos de haïr les jeunes gens ; il me vient une pensée. Valère est un jeune homme, comme vous savez, n'est-ce point pour éviter le chagrin de le voir, que vous précipitez votre départ ?
ANGÉLIQUE
Quel raisonnement !
FROSINE
Il est prudent votre départ ; car un jeune homme, et une jeune fille aimable qui logent sous un même toit sont assez malheureux quelquefois pour se rencontrer.
ANGÉLIQUE
J'avoue que j'ai trouvé quelque mérite à Valère ; mais depuis que nous sommes ici je ne l'ai vu que trois ou quatre fois ; il ne peut pas avoir fait grande impression sur mon esprit.
FROSINE
Ces petits visages-là s'impriment quelquefois en un clin d'oeil. Moi, qui vous parle je n'ai quasi pas vu un certain valet de chambre de Monsieur Ariste, qu'on nomme Flamand. Hé bien j'ai toutes les peines du monde à effacer l'impression que ce maraud-là a fait dans ma cervelle.
ANGÉLIQUE
Tu es folle avec tes idées.
FROSINE
Faites la sage, vous avez ces mêmes idées, vous tâchez de les laisser à Paris ces idées-là ; mais je crains qu'elles n'aillent vous atteindre là-bas dans votre solitude.
ANGÉLIQUE
Frosine, qui est-ce qui aborde-là, ma tante ?
FROSINE
Ah ! C'est notre Capitaine de vaisseau, c'est mon meilleur ami, est-ce que vous ne l'avez jamais vu ?
ANGÉLIQUE
Non.
FROSINE
Je l'ai vu, moi, vingt fois ici, quand vous m'y envoyez ; j'ai été sa confidente.
ANGÉLIQUE
Ariste et lui ne se connaissent-ils point ?
FROSINE
Non vraiment, ce Capitaine de Vaisseau a toujours été sur mer depuis qu'Ariste s'est introduit dans cette maison-ci. Quelle différence de ces deux amis de votre oncle ? Ariste est doucereux, fade ; celui-ci est brusque piquant, des manières grossières, il paraît même un peu dur, mais dans le fond c'est la meilleure âme... Ô c'est le plus aimable brutal que j'aie jamais connu.
ANGÉLIQUE
Ma tante l'amène ici, restons : comme il a vu mourir mon oncle, il nous apprendra peut-être quelque circonstance que nous ne savons pas.
SCÈNE IV. La Veuve, Le Capitaine, Frosine, Angélique.
LA VEUVE
Vous m'obligerez sensiblement, Monsieur, de me dire toutes les particularités que vous ne m'avez point écrites.
LE CAPITAINE
Avant de vous répondre, Madame, que je vous fasse une question, me haïssez-vous autant que vous me haïssiez autrefois ?
LA VEUVE
Moi vous haïr ! Monsieur, je vous ai toujours estimé infiniment.
LE CAPITAINE
Vous ne m'aimiez guères, quand vous me fîtes un passe-droit pour épouser le défunt ; on dit que vous en allez encore épouser un second : combien me ferez-vous passer encore de maris sous la moustache.
Passse-droit : Grâce accordée contre le droit et l'usage ordinaire. Injustice faite à quelqu'un en lui préférant une personne qui a moins de titres que lui.
Sous la moustache : Enlever quelque chose à quelqu'un sur la moustache, ou sous la moustache, enlever quelque chose à quelqu'un en sa présence et malgré lui. [L]
LA VEUVE
Je ne me remarierai jamais, Monsieur, et quand je vous ai avoué que je n'avais point d'inclination pour vous, vous me dites vous-même que vous me saviez bon gré de ma sincérité.
LE CAPITAINE
Une haine sincère a son mérite ; mais j'aimerais mieux de l'amour : venons au fait. En débarquant à Marseille, j'appris que mon ami s'y mourait, j'y cours, je trouve le mourant investi de quelques amis de voyage, de quelques héritiers, et autres corsaires qui vont en course, sur ceux qui meurent sans enfants ; il a tout donné à un ami, me dit-on, cela me mit en colère. Comment morbleu tout à cet homme-là, et à moi rien, je fends la presse ; et à moi rien morbleu ; que tout le monde sorte, et à moi rien, qu'on me laisse seul avec lui, ventrebleu, je veux l'exhorter à mourir.
Presse : Multitude de personnes qui se pressent. [L]
Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton.[L]
LA VEUVE
Hé bien, Monsieur, le fîtes-vous souvenir que j'étais sa femme...
Ventrebleu : Espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]
FROSINE
Et que Mademoiselle était sa nièce.
LE CAPITAINE
Je le fis souvenir que j'étais son ami : mais il avait disposé de tout en faveur de son autre ami ; là de cet homme d'honneur qui s'était emparé de lui en mon absence, et qui s'empara de vous à mon préjudice.
LA VEUVE
Tout ce que mon mari a fait, est bien fait, il avait du discernement, et je ne suis point fâchée qu'il ait eu de la confiance en Monsieur Ariste. Oserais-je vous demander entre les mains de qui on a mis le testament ?
LE CAPITAINE
Entre mes mains, Madame.
LA VEUVE
Quoi, Monsieur, c'est vous ?
LE CAPITAINE
Tout ce que votre mari a fait, n'est-il pas bien fait ?
LA VEUVE
Assurément, Monsieur, et je suis très persuadée que vous ne me ferez point de tort, vous êtes si honnête homme, vous avez le coeur si bon.
LE CAPITAINE
Pas autrement bon, je suis un peu rancunier, et l'air marin m'a rendu l'air féroce.
LA VEUVE
Les marins sont des gens d'honneur.
LE CAPITAINE
Oui à présent mais je suis de la vieille mer. Cependant je suis chargé d'un dépôt, pour le remettre entre les mains de Monsieur Ariste, je ferai mon devoir, je souhaite qu'il fasse le sien. On dit qu'il est logé ici, je vais me faire conduire à sa chambre.
LA VEUVE
Je vous y accompagnerai.
LE CAPITAINE
Non, Madame.
LA VEUVE
Monsieur.
LE CAPITAINE
Non, vous dis-je, je veux lui parler seul, pour sonder le gué, et tâter un peu sa probité. Car je me défie de ceux qui moralisent à tout venant, et prennent à toute main.
Sonder le gué : Sonder le gué, voir, avant de s'engager dans une affaire, s'il n'y a point de risque, pressentir les dispositions des personnes. [L]
Venant : Qui vient, qui arrive. C'est un homme charitable qui offre sa maison à tout venant, au premier venu. [F]
LA VEUVE
Je vous laisse aller. Vous voyez, ma nièce, qu'il n'est point question de vous dans tout cela, je vais songer à vous faire partir dès demain matin.
SCÈNE V. La Veuve, Angélique.
ANGÉLIQUE
Frosine, comme j'ai vu la Marquise une fois ou deux chez ma tante, je crois que la bienséance veut que je la voie avant de partir.
FROSINE
Sans doute, vous ne sauriez vous dispenser de voir la mère, car le fils est avec elle.
ANGÉLIQUE
Non, Frosine, je ne la verrai point.
FROSINE
C'est encore mieux fait. La Marquise est une réjouie, une folle qui n'aime qu'à rire, une babillarde qui ne vous parlerait que du plaisir qu'elle a de marier son fils... Vous ne devez plus penser qu'à partir. Je veux pourtant tâcher de travailler pour vous, et je vais m'éclaircir avec le Capitaine d'une pensée, qui me roule dans la tête depuis hier.
ANGÉLIQUE, seule
Frosine s'est aperçue de ma passion, Valère s'en apercevrait encore plus tôt, je ne dois point le voir. La Marquise sort, elle est seule ; prenons ce moment pour lui dire adieu.
SCÈNE VI. La Marquise, Jasmin, Angélique.
LA MARQUISE
Voyons ta liste, Jasmin, voyons ta liste. Où dois-je aller en sortant d'ici ? Combien ai-je de parties faites pour aujourd'hui.
JASMIN
Madame_la_Comtesse vous attend à cinq heures.
LA MARQUISE
J'irai.
JASMIN
Il y a concert au Marais à cinq heures aussi.
LA MARQUISE
J'irai, j'irai.
JASMIN
On joue dans l'Isle à cinq heures aussi.
LA MARQUISE
J'irai, j'irai.
JASMIN
Mais, Madame, vous ne pouvez pas aller partout là tout à la fois.
LA MARQUISE
Je serai aujourd'hui de toutes les parties de plaisir ; je me sens d'une joie, d'une gaîté...
Apercevant Angélique elle prend tout_à_coup un air affligé.
Ha ! Mademoiselle, je ne vous voyais pas là, je suis bien affligée d'une nouvelle qui m'est revenue. On dit que feu votre oncle ne vous a rien laissé en mourant : la triste mort que cette mort-là !
ANGÉLIQUE
Madame.
LA MARQUISE
Pour vous en consoler aisément, imaginez-vous que vous êtes de mon humeur. J'ai l'art de me réjouir de ce qui afflige les autres. Par exemple : un mari est plus qu'un oncle, je me suis pourtant consolée d'être veuve ; il n'y a que manière d'envisager les choses. Le veuvage est un sujet de tristesse, quand on y voit un mari perdu ; voyez-y la liberté trouvée, sujet de joie.
ANGÉLIQUE
J'allais prendre congé de vous, Madame ; je pars aujourd'hui.
LA MARQUISE
Pourquoi donc nous quitter ? Je voulais faire amitié avec vous. Votre physionomie m'a réveillé l'idée de feue votre mère que j'estimais fort ; car elle était toute de mon humeur, n'aimant qu'à se réjouir, ne prenant part aux chagrins de personne, pas même aux siens propres ; la brave femme que c'était ! Elle n'avait point de tête, point de conduite, car elle a mangé tout son bien et le vôtre : avec cela elle ne laisse pas d'avoir une espèce d'économie ; elle savait ménager le temps pour les plaisirs, elle les arrangeait si justes et si serrés, qu'elle ne laissait pas un moment de vide pour les occupations chagrinantes ; pas un moment pour ses affaires, ni pour son mari.
ANGÉLIQUE
Vous alliez sortir, Madame ?
LA MARQUISE
Oui, j'allais me désennuyer en ville, pendant que Monsieur Ariste terminera une affaire importante que j'ai. C'est que je marie mon fils. Où est-il donc, Valère ? Je croyais qu'il me suivait. Ah le voici.
SCÈNE VII. Angélique, La Marquise, Valère.
ANGÉLIQUE
Je vous empêche de sortir, Madame ?
LA MARQUISE
Regardez-le un peu, Mademoiselle. A-t-on jamais été si triste, un jour de noces, quand il serait au lendemain ? Qu'est-ce donc, mon fils, pourquoi ce chagrin ? Est-ce parce que la mariée sera laide ?
VALÈRE
Dès qu'elle vous convient, elle doit me convenir. Mais Madame ; vous ne m'avez averti qu'hier de ce mariage, vous voulez le terminer aujourd'hui ; cela est un peu précipité.
LA MARQUISE
Je le marie, comme je me suis mariée moi-même. Monsieur, en trois jours j'aimai, j'épousai, et je me repentis.
VALÈRE
On se repent souvent, quand on n'a pas eu la liberté du choix.
LA MARQUISE
Je te la laisse, mon fils, je te laisse la liberté du choix ; tu peux choisir ou d'épouser aujourd'hui, ou d'être déshérité.
VALÈRE
Pour en venir à ces extrémités, vous m'aimez trop.
LA MARQUISE
D'accord, mais je m'aime beaucoup aussi ; et cette affaire me débarrasse d'un fils unique, sans qu'il m'en coûte rien, Mademoiselle.
ANGÉLIQUE
Apparemment, Madame, cet établissement est fort avantageux ?
LA MARQUISE
C'est une occasion admirable. Imaginez-vous qu'on ne me demande rien de mon vivant. À la vérité mon fils sera riche, si je meurs quelque jour.
VALÈRE
Je ne refuse point de vous obéir, Madame ; mais...
LA MARQUISE
Retranchons ce mais-là ; tu connais mon humeur, et tout en riant, je mettrais mon bien à fonds perdu : j'ai besoin d'un gros revenu pour vivre ; les plaisirs sont si chers à Paris : je n'en sais qu'un à bon marché, c'est de médire du tiers et du quart ; ce plaisir-là ne coûte rien, aussi je m'en donne.
Du tiers et du quart : Familièrement. Le tiers et le quart, toutes sortes de personnes indifféremment, le premier venu. [L]
VALÈRE
Écoutez, ma mère, vous avez de la confiance à Monsieur Ariste, je lui remettrai mes intérêts entre les mains, je ferai ce qu'il me conseillera.
LA MARQUISE
Volontiers, je m'en rapporte à lui. Venez me trouver tous deux chez le père et la mère de celle dont tu seras aujourd'hui le mari. Je ne vous dis pas adieu, Mademoiselle, je veux que vous restiez pour voir la noce de mon fils, je la ferai magnifique, cela vous réjouira.
SCÈNE VIII. Angélique. Valère, qui a feint d'aller à la chambre d'Ariste, et qui revient.
ANGÉLIQUE, à part
Je crains bien que Valère ne se soit aperçu de mon trouble ; il revient, fuyons. Mais si je le fuis, il s'apercevra que je l'aime : il vaut mieux le voir pour lui persuader que je suis insensible.
VALÈRE
On nous a dit ce matin, Mademoiselle, qu'un oncle vous a déshérité, quelle injustice !
ANGÉLIQUE
Mon oncle était maître de son bien, je tâcherai d'être maîtresse de mes ressentiments.
VALÈRE
J'admire votre modération.
ANGÉLIQUE
Mes malheurs passés m'ont appris à supporter celui-ci.
VALÈRE
Pour supporter celui qui me menace, j'aurais besoin de votre force d'esprit : souffrez que je me plaigne à vous du mariage cruel, où ma mère veut me contraindre. En cette extrémité, Mademoiselle, conseillez-moi sincèrement quel parti je dois prendre.
ANGÉLIQUE
Vous devez accepter cet établissement, puisqu'il vous est avantageux.
VALÈRE
Je ne connais d'établissement avantageux que ceux qui sont fondés sur l'union des coeurs.
ANGÉLIQUE
Et moi je ne connais de mariages raisonnables, que ceux qui sont fondés sur l'égalité des biens.
VALÈRE
Hé, vous parlez comme ma mère.
ANGÉLIQUE
Je me sais bon gré d'être aussi raisonnable qu'elle. Mais qui peut vous empêcher d'accepter le parti qu'elle vous propose ?
VALÈRE
C'est que mon coeur est engagé ailleurs. Je n'ose l'avouer à ma mère ; car celle que j'aime ne peut plus espérer d'être riche, et ma mère ne connaît d'autre mérite que celui des richesses ; elle n'aurait nul égard au plus sincère amour, à l'ardeur la plus tendre, à la plus violente passion.
ANGÉLIQUE
Ne m'exagérez point votre passion. Je n'ai jamais éprouvé les passions aveugles.
VALÈRE
La mienne n'est point aveugle, et je vois dans celle que j'aime un mérite brillant, et une raison solide.
ANGÉLIQUE
Pour peu qu'elle ait de raison, elle doit ménager la vôtre en cessant de vous voir.
VALÈRE
Que deviendrais-je, si j'étais condamné à ne plus voir cette beauté charmante ? À ne plus voir ces yeux, cette bouche...
ANGÉLIQUE
Finissez de grâce : je m'aperçois qu'insensiblement vous me faites votre confidente, vous ne m'avez demandé qu'un conseil, je vous le donne. Obéissez à votre mère.
VALÈRE
Ce n'est pas là le conseil que je vous demande.
ANGÉLIQUE
Pour vous mettre dans la nécessité d'obéir, celle que vous aimez doit vous ôter toute espérance.
VALÈRE
Est-ce là ce que vous feriez, si vous étiez à sa place ?
ANGÉLIQUE
Si elle était de mon humeur, n'ayant pas de bien, elle refuserait de vous épouser, quand même votre mère y consentirait.
VALÈRE
Vous supposez donc que cette aimable personne, n'a pour moi que de l'indifférence et du mépris ?
ANGÉLIQUE
Je suppose, si vous voulez, qu'elle vous estime : c'est pour cela qu'elle doit craindre les soupçons et les froideurs qui suivent d'ordinaire un mariage inégal. Celui qui a tout donné, soupçonne aisément d'ingratitude ; et celui qui a tout reçu, croit toujours voir la froideur et le repentir.
VALÈRE
Le repentir, juste Ciel ! De tels soupçons peuvent-ils entrer dans votre âme ? Ah cruelle ?
ANGÉLIQUE
Vous vous troublez ; et ce n'est pas moi qui... Mais je ne puis plus l'ignorer. Vous m'avez trop fait voir vos sentiments, connaissez aussi les miens ; mon coeur est incapable de tendresse, une simple estime que je ne puis vous refuser, ne contenterait pas un coeur aussi passionné que le vôtre. Oubliez-moi, Valère, pour votre bonheur, oubliez-moi, je vous en conjure... Ne me donnez point le chagrin mortel d'avoir causé la ruine... d'un homme dont le mérite... On vous déshéritera... Et je ne suis pas en état de réparer... Vous serez plus heureux avec une personne riche, et puisque ma fortune... Si j'avais eu... Vous voyez qu'un oncle injuste... Que je suis malheureuse !
SCÈNE IX. Valère, Frosine.
FROSINE, à part
Je me doutais bien qu'à force de se fuir l'un l'autre, ils se rencontreraient bientôt.
VALÈRE, sans voir Frosine
Est-ce que je me flatte ? Je crois m'apercevoir... Rompons un mariage cruel, où je ne consentirai jamais.
SCÈNE X.
FROSINE
Hom. Il y a eu ici de la déclaration. Mais pensons au plus pressé : et pour gagner la confiance du Capitaine, faisons ce que je viens de lui promettre. Bon voici justement le valet d'Ariste ; il ne me cachera rien ; c'est un bon enfant ; un bon benêt. Je l'aime pourtant, car il ne dit jamais que ce qu'il pense, et il m'a dit qu'il m'aimait.
Hom : Qui exprime le doute, la défiance. [L]
SCÈNE XI. Frosine, Flamand.
FROSINE
Bonjour, l'aimable Flamand.
FLAMAND, affligé ôte son chapeau regardant Rosine, et le remet en levant les yeux au Ciel
Je suis votre serviteur.
FROSINE
Bonjour, mes nouvelles amours.
FLAMAND
Serviteur, hai.
Hi : Exclamation, la même que HÉ. [L]
FROSINE
Que m'as-tu donc fait pour gagner mon coeur en quatre jours ?
FLAMAND
Hai : serviteur.
FROSINE
J'ai là un serviteur bien affligé.
FLAMAND
C'est que j'ai de l'affliction.
FROSINE
De l'affliction.
FLAMAND
Oui, de l'affliction qui m'afflige.
FROSINE
Peut-on savoir ce qui t'afflige tant ?
FLAMAND
Hélas ! C'est que...
FROSINE
C'est que ?
FLAMAND
C'est que je ne suis pas honnête... homme.
FROSINE
Tu es sincère du moins.
FLAMAND
Quand je dis que je ne suis pas honnête homme, je suis honnête homme si vous voulez : mais je ne suis pas là... ce qui s'appelle... comme mon maître enfin, qui a des amis qui lui donnent des testaments.
FROSINE
J'entends, tu es fâché de n'être pas assez honnête homme pour attraper des successions.
FLAMAND
Des successions oui : et encore quelquefois on lui apporte des dépôts ; on ne m'apporte point de dépôts à moi.
FROSINE
Cela viendra, l'emploi d'homme d'honneur est comme celui d'avocat, il n'est lucratif que pour les doyens.
FLAMAND
Ah ! Je n'apprendrai jamais à être honnête homme, cela est trop difficile : je croyais d'abord que pour être honnête homme, il n'y avait qu'aller tout droit à la boulevue ; mais il faut bien plus de façons. Mon Maître rêve jour et nuit, pour attraper une certaine perfection, qu'il appelle de la pr... probité ; l'y voilà venu à la fin, mais il est l'unique, et il le dit lui-même ; non, dit-il, il n'y a plus de probité aux hommes, et le genre humain... le genre humain.
Boulevue : on dit proverbialement, Faire une chose à boule vue, pour dire, à tout hasard, et d'une manière incertaine. [F]
FROSINE
Le genre humain est un fripon. Mais dis-moi un peu, ton maître, qui est si savant en perfection, te paye-t-il bien tes gages ?
FLAMAND
Bon, mes gages, il s'amuse bien à cela.
FROSINE
Quoi il ne te paye point ?
FLAMAND
Il ne me paye point, mais c'est pour mon bien, car il veut me faire ma fortune tout à la fois : l'humeur de mon maître, c'est pour les grandes générosités.
FROSINE
Les grandes générosités ! Et en a-t-il déjà fait quelqu'une ?
FLAMAND
Oh tout plein ; on le vient chercher pour cela de tous les côtés, c'est lui qui va partout dans les maisons, faire les plus belles choses qui se fassent.
FROSINE
Dans les maisons ! Dis-moi un peu flamand, comment ton maître s'est-il introduit dans cette maison-ci, par exemple ?
FLAMAND
Je m'en vais te le dire ; c'est qu'il y avait une vieille femme qui faisait les affaires de mon maître...
FROSINE
Sa femme d'affaires ?
FLAMAND
Oui : et elle lui parlait toujours du mari de la Veuve qui est mort, et disait qu'il était si bon homme, si bon, si bon, qu'il n'avait point d'esprit du tout. Or mon Maître, quoiqu'il ait plus d'esprit que tout le monde, par bonté de coeur, il aime toujours à faire amitié avec ceux qui sont bêtes.
FROSINE
Oui, bêtes et riches ; voilà comme il les aime.
FLAMAND
Il se trouva donc que cette femme amena un jour le défunt chez nous, pour prendre du conseil de mon Maître sur une affaire. Oh dès que mon Maître le vit venir de loin, il courut jusques dans la rue pour l'embrasser : dame c'est là qu'il lui dit de belles choses de coeur... C'était des cordial... des affections... de lui donner... des sacrifices de biens... Et plus l'autre se tuait de lui dire qu'il n'avait que faire d'argent, plus mon maître ne l'écoutait pas, et lui en voulait prêter à toute force ; si bien qu'à la fin je voyais que le coeur franc de mon Maître faisait quasi pleurer l'autre.
FROSINE
Cela me fend le coeur aussi à moi.
FLAMAND
Mon Maître est la bonté même. Voilà-t-il pas encore à cette Marquise de céans, dès qu'il a vu qu'elle allait se ruiner, il a pris toutes ses affaires pour les profiter ; depuis qu'il s'en mêle, son bien a redoublé au double.
FROSINE
Son bien à lui, ou à elle ?
FLAMAND
À elle ; car partout où mon maître se fourre, il y met toujours du sien. Mais il faut que j'aille au plus vite quérir les lettres de mon maître à ma poste ; car il a des correspondances dans toutes les villes, pour les intrigues d'honneur.
FROSINE
Reste encore avec moi.
FLAMAND
Je reviens dans un moment, et je te conterai toutes les vertus de mon maître.
FROSINE
Allons toujours rendre compte de ceci au Capitaine.
ACTE II
SCÈNE I. Frosine, Angélique.
FROSINE
Quoi vous me suivez encore ?
ANGÉLIQUE
Ah ! Frosine.
FROSINE
Rentrez, vous dis-je, et laissez-moi rêver seule à mes affaires ?
ANGÉLIQUE
Que j'ai de honte !
FROSINE
Rentrez donc ? Depuis que vous m'avez avoué votre amour, depuis que vous avez résolu d'oublier Valère, vous ne sauriez cesser de m'en parler.
ANGÉLIQUE
Que je suis honteuse de t'avoir avoué ma faiblesse !
FROSINE
Il fallait la mieux cacher à Valère ; une fille prudente doit s'épargner la honte d'une passion, dont elle n'aura pas le plaisir.
ANGÉLIQUE
Mais Frosine, serait-il impossible que les grands biens de mon oncle revinssent à ma tante, et que ma tante ne se remariant point elle me mît en état d'épouser Valère ?
FROSINE
Je n'ai qu'une chose à vous dire là-dessus ; votre tante est entêtée d'Ariste, elle l'épousera, si on n'y met ordre : il faut la désentêter de cet homme-là, c'est le noeud de l'affaire, et ce noeud sera difficile à dénouer ; car l'entêtement de votre tante est un entêtement de coeur.
ANGÉLIQUE
Par la confidence que le Capitaine t'a faite, je vois qu'il a aussi intérêt de désabuser ma tante de cet Ariste. Mais Frosine !
FROSINE
Le voici notre homme d'honneur, rentrez, laissez-moi suivre cette affaire-ci ?
SCÈNE II. Flamand, Ariste, Le Capitaine, Frosine.
LE CAPITAINE
Est-il possible, Monsieur, que vous soyez aussi parfait que vous le dites ? J'admire ce que vous me contez de vos perfections.
ARISTE
De mes perfections, Monsieur ! C'est de quoi je ne parle jamais.
LE CAPITAINE
Vos vertus sont si incroyables, que je n'en croirais rien, si un autre que vous me les racontait.
ARISTE
Je ne vous raconte rien qui soit à mon avantage.
LE CAPITAINE
Cela vous échappe, c'est par franchise que vous vous donnez des louanges.
ARISTE
Mais qu'appelez-vous donner des louanges ? Et quelles vertus ai-je louées en moi ?
LE CAPITAINE
Vous me vantez votre sincérité, votre libéralité, ne sont-ce pas là des vertus ?
ARISTE
Non, Monsieur, non, elles cessent d'être vertus, dès qu'on les pousse jusqu'à un excès vicieux. J'avoue franchement mon vice, je suis excessif en tout : en amitié par exemple, délicat jusqu'au scrupule, serviable jusqu'à importuner ; ma sensibilité est une faiblesse, et mon zèle une fureur ; en un mot je suis trop bon ami ; c'est mon défaut.
LE CAPITAINE
Votre sincérité est une vertu peut-être ?
ARISTE
Eh ! Monsieur, avoir toujours la vérité dans la bouche, et le coeur sur les lèvres, n'est-ce pas un défaut, et le défaut le plus haïssable qu'on ait parmi les hommes !
LE CAPITAINE
Eh que direz-vous contre votre désintéressement ?
ARISTE
Que c'est manquer de prudence, que d'être désintéressé au point où je le suis ; et c'est encore un défaut dont je ne me corrige jamais.
LE CAPITAINE
Votre modestie est encore un défaut dont vous ne vous corrigerez jamais.
FROSINE
Cela est vrai.
ARISTE
Je n'affecte point d'être modeste, j'avoue franchement que j'ai quelque chose de bon, c'est le coeur. Je me vante aussi d'être vraiment homme d'honneur ; on me reproche que je le suis trop, et que cette probité exacte me donne un ridicule dans le monde, je m'en aperçois bien ; mais quoi ? On ne peut pas se refondre.
Refondre : mettre à la fonte une seconde fois. Fig. " Pour faire quelque chose de cet ouvrage, de ce discours, de ce Poème, il faut le refondre". [FC]
LE CAPITAINE
Étant aussi homme d'honneur, que vous l'êtes, je ne blâme point feu mon ami de s'être entêté de vous en mon absence, et d'avoir fait ce testament-ci en votre faveur, il m'a chargé de vous le remettre : le voilà.
ARISTE
Oui, ceci est écrit de sa propre main.
LE CAPITAINE
Il vous laisse par là tout son bien.
ARISTE
Son bien, Monsieur ! Le bien qu'il me laisse, était plus à moi qu'à lui.
LE CAPITAINE
Je croyais que son bien était plus à lui qu'à vous.
ARISTE
Il en a disposé en homme équitable ; il s'est souvenu que ceci m'appartenait par certaines raisons secrètes... mais il s'en est souvenu, je dois les oublier moi ; quand on a obligé un ami, c'est une espèce d'ingratitude de s'en souvenir, on doit oublier bien des choses dans la vie, le mal que nos ennemis nous ont fait, le bien que nous avons fait à nos amis.
LE CAPITAINE
En sorte que c'est vous qui lui avez fait du bien ; on ne laisse pas de dire le contraire dans le monde.
ARISTE
Je suis ravi qu'on le publie ; cela fera honneur à la mémoire de mon ami.
LE CAPITAINE
Puisque vous ne lui avez nulle obligation de ce qu'il vous laisse, vous n'êtes point obligé d'en faire part à sa veuve.
ARISTE
J'en userai selon mes principes.
LE CAPITAINE
C'est votre affaire : je vous laisse, adieu.
SCÈNE III. Ariste, Frosine.
FROSINE
Nous sommes bienheureux, Monsieur, que vous soyez un homme d'honneur, véritable ; là, de ces hommes d'honneur qui ont de la conscience.
SCÈNE IV. Ariste, Frosine, La Veuve.
LA VEUVE, à part à Frosine
Voici le moment qui va prouver, que quand j'ai de la confiance en quelqu'un, je ne me trompe jamais.
FROSINE
Nous allons voir.
LA VEUVE
Hé bien, Monsieur, ce Capitaine vous a-t-il mis le Testament entre les mains ?
ARISTE
Oui, Madame, n'ayez plus d'inquiétude là-dessus.
LA VEUVE
Ah, Monsieur que je suis heureuse ! Mon sort ne dépend plus que de vous ; je sais que feu mon mari vous avait tant d'obligations...
ARISTE
Je l'ai tiré de certaines affaires fâcheuses.
LA VEUVE
J'en suis persuadée, vous m'avez conté tout cela.
ARISTE
J'ai fait pour lui des pertes.
LA VEUVE
Ne sais-je pas bien ? Vous me l'avez tant dit.
ARISTE
Que voulez-vous ? On n'est pas ami pour rien.
LA VEUVE
Enfin il vous a laissé tout ce bien-là : je compte que tout est à vous.
ARISTE
On n'a rien à soi, Madame, quand on a le coeur fait comme je l'ai.
FROSINE, à part
On n'a rien à soi, quand on n'est riche que du bien d'autrui.
ARISTE
Çà Madame, parlons net ; quelle part vous êtes-vous proposée que je vous ferais de ce bien-là ?
LA VEUVE
Je remets tout à votre générosité.
ARISTE
Mais encore ?
LA VEUVE
Nous nous accommoderons à loisir.
ARISTE
Il faut que je me contente dans le moment.
LA VEUVE
Puisque vous le voulez, voyez cela vous-même ? Le bien de mon mari pouvait se monter à deux cent mille francs.
ARISTE
Deux cent mille francs, Madame ?
LA VEUVE
Il y avait moins, n'est-ce pas ?
ARISTE
Au contraire, il y a beaucoup plus.
LA VEUVE
Quelle bonne foi !
ARISTE
J'en trouverai bien encore trois cents par delà, dont j'ai seul la connaissance ; il y avait cinq cent mille livres : si je traitais avec vous sur un autre pied, je serais un homme faux.
LA VEUVE
Hé bien Frosine, entends-tu cela ? Monsieur, quand vous me donnerez cent mille francs.
ARISTE
Vous moquez-vous, Madame, de me demander si peu ?
LA VEUVE
Quelle générosité ! Moitié, ce serait trop aussi.
ARISTE
C'est encore trop peu.
LA VEUVE
Vous me comblez.
ARISTE
Je ne donne point à demi.
FROSINE
Vous m'accablez.
ARISTE
Je veux vous rendre maîtresse de tout.
LA VEUVE
Ah ! Je n'en puis plus.
FROSINE
On ne saurait parler plus libéralement.
ARISTE
Je dois plus faire encore : feu votre époux a eu dessein de vous laisser tout ce qu'il possédait ; tout ce qui lui appartenait, doit vous appartenir : je lui appartenais, j'étais à lui, je dois être à vous ; et mon devoir m'oblige à vous offrir mes biens, et ma personne.
LA VEUVE
Et sa personne, Frosine, et sa personne !
FROSINE
C'est l'article touchant.
LA VEUVE
Monsieur, je ne pense point à me remarier à personne ; je ne me remarierai jamais ; votre personne, Monsieur ! Je ne puis pas ici répondre là-dessus ; il me faut du temps pour y penser : laissez-moi seule un moment dans ma chambre ; n'entrez point avec moi, Monsieur, je vous prie, n'entrez point, n'entrez point.
FROSINE
Allons avertir le Capitaine.
SCÈNE V. Ariste, Flamand.
ARISTE
Que j'ai bien fait, d'achever d'entêter la veuve par ces offres généreuses, avant qu'elle sache, qu'il y a un second Testament ! Car enfin mes correspondants m'ont donné des avis sûrs : oui : le Capitaine a un autre Testament qui détruit le mien ; il n'a pas voulu le montrer d'abord ; je pénètre ses vues, il me veut détruire auprès de la Veuve, pour avoir et la veuve et le bien ; mais au moins le pas que je viens de faire, me servira auprès de la Marquise, et je...
Apercevant Flamand.
Ah, que fais-tu donc là ?
FLAMAND
Je tâche d'écouter, Monsieur.
ARISTE
Ne t'ai-je pas défendu cent fois...
FLAMAND
Cela n'empêche pas que je n'écoute, car il y a toujours à profiter avec vos secrets.
ARISTE
Eh bien quel profit as-tu fait ? Dis moi ?
FLAMAND
J'ai profité que j'enrage, d'avoir entendu quand vous disiez à la veuve que vous lui donnez votre bien, et que vous épousez votre personne avec elle. Cela est bien mal à vous de vous ruiner exprès, avec une veuve qui n'a rien : faire du bien à tout le monde, enrichir les malheureux, voilà de vos tours, Monsieur, voilà de vos tours ; il faut avoir bien la rage, de la probité. Eh, Monsieur, ne l'épousez plus, et ne donnez rien ; gardez tout pour vous. Cela est bon de donner tout par probité, quand on a rien ; mais à cette heure que vous voilà riche, ne soyez plus si honnête homme.
ARISTE
Auras-tu toujours les sentiments d'un coquin ?
FLAMAND
C'est mon naturel ; car quand vous n'aurez plus rien, qui est-ce qui fera ma fortune ? J'ai besoin de fortune moi.
ARISTE
Tu n'as besoin que de vertu, tâche de m'imiter ; étudie-moi, maraud, étudie-moi.
FLAMAND
Je voudrais bien étudier les successions.
ARISTE
Flamand.
FLAMAND
Monsieur.
ARISTE
La Marquise est-elle chez elle ?
FLAMAND
Je n'en sais rien ; mais je me plaindrai à elle, que vous voulez épouser la veuve.
ARISTE
Je vais lui dire moi-même, Flamand.
FLAMAND
Que je suis malheureux ! D'avoir un maître qui donne tout aux autres, et qui n'aura plus rien pour moi.
SCÈNE VI. Flamand, Frosine.
FLAMAND
Ma pauvre Frosine je suis ruiné ; adieu ma fortune, si mon maître épouse cette veuve qui n'a rien ; car il m'avait promis de m'enrichir. Ma chère Frosine, toi qui as tant d'esprit ne saurais-tu point quelque secret pour empêcher ce mariage ?
FROSINE
C'est à quoi je pense, car ma fortune est attachée à la tienne : écoute, notre Veuve est entêtée de la vertu de ton maître ; pour la dégoûter de lui, si nous pouvions lui faire croire que ton Maître a quelques défauts.
FLAMAND
Des défauts, oui ; mais le malheur, c'est que mon Maître est parfait.
FROSINE
C'est ce qui m'embarrasse ; mais ne lui connais-tu point quelque vertu qui ne soit point vertueuse, et qui paraisse... là quelque vertu à deux envers.
FLAMAND
J'entends ; oui da, mon maître en fait quelquefois comme cela, qui paraissent d'abord, je ne sais comment, et puis il en fait les plus belles vertus du monde.
FROSINE
Voilà justement les vertus qu'il nous faut ; dis-m'en quelqu'une des meilleures ?
FLAMAND
Je t'en chercherai ; mais le chagrin où j'étais m'a fait oublier que j'ai une lettre pour mon Maître.
FROSINE
Une lettre, dis-tu ?
FLAMAND
Oui, que je viens de prendre à la poste.
FROSINE
Il y a peut-être dans cette lettre quelque chose de ce que nous cherchons ; décachetons-la.
FLAMAND
Non pas, s'il vous plaît, diantre !
FROSINE
Il n'y a point de mal à être curieux.
FLAMAND
Oh ! Le mal n'est pas à décacheter les lettres des autres, car je l'ai vu faire à mon maître, je le pris une fois sur le fait, mais il m'apprit qu'il avait la bonne intention ; la bonne intention est permise.
FROSINE
Sans doute : et comme nous avons la bonne intention.
FLAMAND
Oui, mais la fidélité à un maître : car mon maître dit que tous les crimes, ce n'est rien au prix de manquer de fidélité domestique.
FROSINE
Il a raison, il a raison ; mais la vraie fidélité d'un domestique, c'est de faire le bien de son Maître, n'est-ce pas ?
FLAMAND
Oui da, je crois que tu as raison.
FROSINE
Or tu vois bien l'intention...
FLAMAND
L'intention, oui... décachetons la lettre.
Il ôte le cachet.
Tiens, voilà comme il fit, on recolle cela, et il n'y paraît pas.
FROSINE
Dès qu'il n'y paraît pas, cela est permis. Hon, hon, c'est l'écriture d'une fille. Agnès Doucet.
FLAMAND
Je sais qui c'est : cette Agnès avait prié mon maître de lui placer de l'argent ; elle voulait aussi du mariage, et mon Maître ne voulait point écrire tout cela ; car il a une méthode, qui dit que l'écriture et les contrats sont des friponneries, parce qu'il n'y a que les fripons, qui se méfient les uns des autres.
FROSINE
Je vois ici qu'il aime les mariages sans écritures.
FLAMAND
Il fallut bien écrire, car un soir après souper il voulut l'épouser ; elle voulut un contrat elle, et lui voulait l'épouser sur sa parole, et cela fit une dispute.
FROSINE
Elle le menace de publier certaines affaires d'un dépôt ; sais-tu cela ?
FLAMAND
Oh pour cela c'est une coquine ; car cette affaire-là fait la louange de mon Maître, c'est encore pour la parole. Un certain fripon lui avait donné des diamants par dépôt, mon maître m'a dit qu'il les avait rendus, et pourtant ce fripon-là se les voulait faire rendre deux fois : il fut à la Justice, le juge demanda tout haut à mon Maître, Avez-vous rendu les diamants ? Mon maître : ne fit que dire oui tout court, et l'autre n'eût rien ; car mon Maître est si estimé, que quand il dit oui, on le croit sur sa parole.
FROSINE
Ceci suffira pour empêcher que la Veuve n'épouse ton Maître : Je vais la montrer.
FLAMAND
Hé oui, mais si mon Maître sait...
FROSINE
Je dirai que c'est moi, qui l'ai été prendre à la Poste.
FLAMAND
Je consens à tout pour le bien de mon Maître ; car ne ferait-il pas bien mieux d'épouser cette Marquise ?
FROSINE
Cette Marquise, dis-tu, est-ce qu'il y pense ?
FLAMAND
Il ne le veut pas lui, car il sait qu'elle est riche, et c'est assez pour qu'il la refuse ; mais j'ai bien vu que la Marquise en a bien envie : premièrement, parce que tout le monde aime la perfection de mon Maître, et puis elle me donne de temps en temps de l'argent.
FROSINE
Oui, ce que tu m'apprends me fait plaisir.
FLAMAND
Ne va pas dire cela au moins.
FROSINE
Non, non, mais je ferai tout ce qu'il faudra pour le bien de ton Maître.
FLAMAND, seul
Mon maître est bienheureux d'avoir un valet affectionné, c'est une belle chose que l'affection : hé, mon Maître me va demander la lettre.
SCÈNE VII. Flamand, Ariste.
ARISTE
La Marquise n'est point chez elle ?
FLAMAND
Non, Monsieur, je m'en vais la chercher.
SCÈNE VIII.
ARISTE
Il faut pourtant que je la voie au plus vite pour la faire déclarer ; car je vois que le Capitaine m'empêchera d'épouser cette veuve ; il faut presser la Marquise, c'est le plus sûr ; elle a dessein de m'épouser, il faut la faire déclarer.
SCÈNE IX. Ariste, La Marquise.
LA MARQUISE
Ah ! Monsieur Ariste, je n'en puis plus ; quelle fatigue ! La tête me fend, je suis à demi morte : je viens de quitter le père et la mère de celle que mon fils épouse ; ce père et cette mère, les plus ennuyeux de tous les pères et mères, m'ont enfermée dans un cabinet pour m'assommer d'un détail de contrats, d'articles, de douaires, de préciputs : je m'échappe comme une furieuse, je sors du cabinet, je donne dans une embuscade de Notaires, d'Avocats qui me demandent la bourse ; allez vite disputer mon bien contre ces Arabes-là.
Douaire : Biens que le mari assigne à sa femme en se mariant, pour en jouir par usufruit pendant sa viduité, et en laisser la proprieté à ses enfants. [F]
Preciput : est aussi un avantage que l'on stipule dans les contrats de mariage en faveur du survivant, qu'il doit prendre sur les biens du pré-décédé avant le partage de la succession, ou de la communauté. En Droit à l'égard des femmes on l'appelle augment de dot, ou donatio propter nuptias. [F]
ARISTE
Vous me prenez dans un moment fâcheux, je ne puis plus avoir nulle liaison avec vous, il faut nous séparer ; en un mot, j'épouse la veuve de mon ami.
LA MARQUISE
Vous l'épousez ?
ARISTE
Oui, Madame, je viens de lui offrir cinq cent mille livres, qu'on m'a pour ainsi dire, restituées par un testament.
LA MARQUISE
Qu'ai-je entendu, monsieur ! J'en suis restée muette, et c'est la première fois de ma vie que la parole m'a manquée : vous voulez épouser la Veuve ! Quoi, tous les témoignages d'estime et de confiance que je vous ai donnés, ne vous ont pas fait comprendre que je ne puis plus me passer de vous ? Où trouverai-je un homme assez habile, et honnête homme, pour assurer le repos de ma vie, en se chargeant de l'embarras de mes affaires ? Mais est-il possible que vous n'ayez pas deviné mes intentions ?
ARISTE
Ah ! Madame, je ne m'en suis que trop aperçu.
LA MARQUISE
Trop aperçu ! Que veut dire ce trop-là, s'il vous plaît ?
ARISTE
Je n'ai que trop compris les bontés que vous avez pour moi ; et ce sont ces bontés qui m'ont déterminé promptement à épouser cette veuve.
LA MARQUISE
Expliquez-vous.
ARISTE
Oui, Madame, je me suis engagé, je me suis lié, prévoyant que si je me laissais à moi-même, je succomberais au plaisir de me donner à vous : j'ai bien senti que mon coeur... mais Madame, la sincérité m'emporte au-delà du respect ; dès que j'ai une vérité sur le coeur, il faut qu'elle paraisse ; je n'ai pu vous cacher mon amour.
LA MARQUISE
C'est-à-dire votre amitié.
ARISTE
Quand je dis de l'amour, c'est de l'amour, je ne dis jamais un mot pour l'autre.
LA MARQUISE
Je vous crois Monsieur, je vous crois, et je me sais bon gré d'avoir enflammé tant de probité pour moi, à qui l'amour répugne, parce que c'est une passion sérieuse ; je n'ai en vue qu'un mariage de commodité, que nous terminerons quand j'aurai marié mon fils.
ARISTE
Ah ! Madame, je me dois à la Veuve de mon ami par mille raisons, et de plus, puis-je penser à vous sans commettre un crime ? Car enfin commettre un second mariage, avec une femme qui a un fils, vous épouser Madame, n'est-ce pas déshériter, voler un héritier légitime ?
LA MARQUISE
Mais vous qui êtes si scrupuleux, pouvez-vous en conscience épouser une femme, ayant pour une autre une passion dans le coeur ?
ARISTE
C'est ce qui m'embarrasse.
LA MARQUISE
Se marier à droite, et aimer à gauche, c'est ce qui fait tant de ménages à vaudeville.
Vaudeville : Chanson que le peuple chante. C'était là autrefois un air de Cour, maintenant c'est un Vaudeville. [F]
ARISTE
Tant de mauvais ménages, c'est ce que je crains : vous parlez de bon sens, mais vous avez un fils, à qui je ferais tort.
LA MARQUISE
Au contraire, à présent que vous voilà riche, vous rétablirez les affaires de sa maison : où trouverait-il un beau-père aussi habile que vous ?
ARISTE
Il est vrai que...
LA MARQUISE
Un aussi honnête homme.
ARISTE
J'en conviens.
LA MARQUISE
Si vous m'abandonnez, je suis ruinée.
ARISTE
D'accord.
LA MARQUISE
Abîmée.
ARISTE
Tout cela est vrai : que vous êtes séduisante, Madame, de mette ainsi la raison du côté de l'amour !
LA MARQUISE
Ah, vous voilà convaincu. J'admire qu'une folle comme moi, soit plus forte en morale que Monsieur Ariste ; çà voilà donc notre mariage résolu, nous le terminerons dans quelques jours.
ARISTE
Dans quelques jours, dites-vous ? Le Ciel soit loué, vous me donnerez le temps de faire des réflexions.
LA MARQUISE
Comment donc ?
ARISTE
Vous me donnez le temps de terminer avec la veuve.
LA MARQUISE
Mais si je vous épousais dès aujourd'hui, cela nuirait au mariage de mon fils ; voudrait-on se charger d'un fils que vous pourriez empêcher d'être unique ?
ARISTE
En nous mariant secrètement, nous pourrions cacher la chose, jusqu'à ce que votre fils fût pourvu.
LA MARQUISE
Oh, je ne puis pas terminer sitôt, cela ferait tort à un fils dont je n'ai point lieu de me plaindre ; c'est tout ce que je pourrais faire s'il me désobéissait. Çà faites-le chercher, et amenez-le-moi là-dedans, que nous pensions à son mariage.
SCÈNE X.
ARISTE
En la pressant trop, je serais suspect ; cependant ce Capitaine va publier ce testament, qui me dépossède ; la Marquise ne voudra plus de moi, il faut tout risquer pour la presser, si je pouvais l'irriter contre son fils, elle terminerait brusquement.
SCÈNE XI. Ariste, Valère.
VALÈRE
Je vous cherche, Monsieur, pour vous parler en particulier, j'ai besoin de vos conseils. Mais avant de vous déclarer mon secret, permettez-moi de vous demander, si je puis compter sur votre amitié ? Êtes-vous mon ami ?
ARISTE
Mille bonnes qualités vous ont acquis mon coeur ; mais le nom d'ami ne se doit donner que longtemps après le coeur ; cependant vous avez besoin de moi, je puis vous être utile, cela me détermine à vous donner avant le temps ce nom d'ami, si commun, et si peu connu dans le monde, ce nom qu'on donne si facilement, et dont les devoirs sont si difficiles à remplir ; en un mot ce nom qui me livre à vous sans réserve : comptez donc sur moi, je suis votre ami.
VALÈRE
Vous dire que je suis le vôtre, c'est, selon vous la plus forte reconnaissance que je puisse vous témoigner. Le secret que je vous confie, Monsieur, c'est que j'aime la plus charmante personne du monde, c'est Angélique. Si ma mère savait que je pense à une fille déshéritée, elle serait femme à me déshériter moi-même : cependant Angélique déshéritée, m'en a paru mille fois plus aimable, et son malheur a redoublé ma passion.
ARISTE
Je ne croyais pas qu'il y eût encore un coeur fait comme le mien.
VALÈRE
Réparer l'injustice que la fortune fait au mérite...
ARISTE
Quelle volupté, quelle volupté !
VALÈRE
Peut-on faire un usage plus charmant des richesses ?
ARISTE
Voilà comme je parlerais.
VALÈRE
C'est en ce cas qu'il est permis à un galant homme, de faire attention au plaisir d'être riche.
ARISTE
C'est moi qui parle : quelle conformité entre nous ! Mêmes maximes, mêmes sentiments ; embrassez-moi, mon cher Monsieur, nous ne pouvions manquer d'être amis.
VALÈRE
La grâce que je vous demande, c'est, Monsieur, que...
ARISTE
Je vous entends, que je détourne le mariage dont votre mère vous menace.
VALÈRE
Oui, Monsieur, mais il faudrait...
ARISTE
Que vous ne parussiez point refuser.
VALÈRE
Justement.
ARISTE
Et ensuite je disposerai votre Mère à ce que vous souhaitez.
VALÈRE
Vous entrez dans mes intérêts comme moi-même.
ARISTE
Le vrai ami pénètre, devine, prévient sans cesse. Mais il me vient une idée, je crois que votre Mère est déjà informée de votre amour.
VALÈRE
Cela ne se peut.
ARISTE
Cependant elle m'a tenu tantôt certains discours...
VALÈRE
Elle ne peut s'en douter, je n'ai confié ce secret qu'à vous.
ARISTE
Je crois même en avoir entendu dire quelque mot dans le logis.
VALÈRE
Je serais perdu.
ARISTE
Quoi qu'il en soit, je raccommoderai tout, fiez-vous à moi. Mais je vous conseille d'éviter votre mère le reste du jour : elle vous attend pour vous marier, il faudrait ou obéir, ou l'irriter.
VALÈRE
Votre conseil est très prudent, je vais où vous me laissâtes hier.
ARISTE
Fort bien, j'irai vous avertir de ce que j'aurai fait pour vous.
SCÈNE XII. Ariste, La Veuve.
ARISTE
Cet amour vient tout à propos pour brouiller le Fils avec la mère, pour l'en instruire sans être suspect, il faut... oui... un billet d'une écriture contrefaite.
LA VEUVE
Je vous cherche, Monsieur, pour m'éclaircir sur une lettre qu'on vient de me montrer, et que je ne crois point ; car on peut contrefaire une lettre : c'est d'une fille à qui vous avez promis mariage. Ah ! Monsieur Ariste, si vous étiez capable de tromper une personne qui vous aimerait, je vous croirais capable de toutes les faussetés qu'on dit de vous. Vous ne répondez point, vous êtes tranquille.
ARISTE
La calomnie étonne, irrite les gens d'une probité douteuse ; mais ceux qui par une vertu avérée...
LA VEUVE
Comme la vôtre.
ARISTE
Se sentant au-dessus des soupçons mêmes, demeurent intrépides, froids, et tranquilles.
LA VEUVE
Et tranquilles !
ARISTE
Ainsi laissant aux demi vertueux les justifications et les serments, je vous dirai simplement, uniment : cela n'est pas vrai.
LA VEUVE
Cela n'est pas vrai, ah ! Que voilà bien le langage de l'innocence : cela n'est pas vrai.
SCÈNE XIII. Ariste, La Veuve, Le Capitaine.
LE CAPITAINE
Madame, on vient encore de m'apprendre...
LA VEUVE
Cela n'est pas vrai.
LE CAPITAINE
Vous ne savez pas de quoi il s'agit.
LA VEUVE
Cela n'est pas vrai.
LE CAPITAINE
Puisque vous le voulez donc, Monsieur Ariste est homme d'honneur.
LA VEUVE, sans l'écouter
Cela n'est pas vrai.
LE CAPITAINE
Vous l'avez dit.
LA VEUVE
Et une preuve que tout ce qu'on dit de lui est faux, c'est que je l'épouserai dès aujourd'hui. Car enfin, Monsieur, on a beau dire que vous avez un testament contre lui, si vous l'avez, que ne le montrez-vous ?
LE CAPITAINE
Si je vous le montrais, épouseriez-vous Monsieur ?
LA VEUVE
Oui, Monsieur, je l'épouserais, oui ; car comme il m'a offert de bonne foi ce qu'il croit avoir, je lui donnerais tout, si je l'avais.
ARISTE
Laissez-moi ici ménager vos intérêts avec cet homme-là.
LA VEUVE
Débarrassez-m'en donc vite ; car je suis lasse de toutes ses malhonnêtetés.
LE CAPITAINE
Vous m'outragez, la Veuve.
SCÈNE XIV. Le Capitaine, Ariste.
ARISTE
Les femmes sont sujettes à des soupçons mal fondés ; je ne crains rien moi, je suis certain que j'ai tout, et j'ai tout offert ; en un mot, j'ai fait mon devoir, en offrant mes biens et ma personne.
LE CAPITAINE
C'est trop d'un article.
ARISTE
Qu'entendez-vous par là ? Expliquez-vous de grâce... faites-moi part de vos réflexions.
LE CAPITAINE
Je fais réflexion que je suis un sot ; votre manoeuvre est plus fine que la mienne. Je vous avais tendu un panneau pour vous éloigner de la veuve, et vous vous en êtes servi pour l'aborder ; vous avez pénétré un secret que je croyais impénétrable, c'est que j'avais ceci en poche, lisez.
ARISTE
Un second testament, ah Ciel ! Quelle surprise est la mienne !
LE CAPITAINE
Cela ne vous surprend pas, mais cela vous fâche ; car j'ai intérêt de vous couler à fond auprès de la veuve : j'ai senti renaître en moi-même, une vieille envie de l'épouser.
ARISTE
J'avoue que je ne puis sortir de mon étonnement.
LE CAPITAINE
Je vous y laisse : je voulais capituler avec vous, et c'est pour cela que je n'ai pas voulu montrer ceci à la Veuve ; mais puisque vous faites tant l'étonné, je vais lui dire ceci en main ; que, si elle vous préfère à moi, je garderai tout son bien ; je ferai comme je le dis ; ajoutez cela à votre étonnement.
ARISTE
Monsieur, Monsieur.
LE CAPITAINE
Vous battez la chamade, capitulons.
ARISTE
Si vous jugez mal de mes démarches, j'appelle de vos jugements à moi-même ; car chacun porte dans son coeur ce Tribunal...
LE CAPITAINE
Mons du Tribunal, mentez-vous quelquefois ?
Mons : Abréviation du mot monsieur, qui est familière ou méprisante. [L]
ARISTE
La question est brusque : sachez que je suis un homme vrai, mais extrêmement vrai.
LE CAPITAINE
Je suis un peu faux moi, un peu casuel : hé ! Votre parole vaut-elle quelque chose ?
Casuel : Qui dépend des cas, des accidents. [L]
ARISTE
Ma parole, j'en suis esclave.
LE CAPITAINE
Je suis le maître de la mienne, je la fais servir à mes besoins ; et vous, vous sentez-vous capable d'une belle action, d'une action généreuse ?
ARISTE
Les belles actions sont les enfants du coeur, et...
LE CAPITAINE
Je mourrai sans enfants, moi. L'action généreuse que je vous demande, c'est que vous m'aidiez à guérir la veuve de l'amour qu'elle a pour vous, et de la haine qu'elle a pour moi ; et en échange je favoriserai vos desseins sur certaine Marquise. Vous êtes vraiment surpris pour le coup ; je sais vos secrets, on m'a dit que vous voulez l'épouser.
ARISTE
On vous l'a dit ?
LE CAPITAINE
Oui.
ARISTE
Assurément ?
LE CAPITAINE
Oui parbleu.
ARISTE
Très assurément ?
LE CAPITAINE
J'en jure, mais est-il vrai que vous y pensiez ?
ARISTE
Moi, non.
LE CAPITAINE
Assurément ?
ARISTE
J'ai dit non, cela suffit.
LE CAPITAINE
Vous m'avez fait jurer moi.
ARISTE
Mes serments sont oui et non.
LE CAPITAINE
Oui et non, ce n'est pas jurer, mais c'est mentir quelquefois. Par exemple quand vous avez dit oui en Justice, autre lecture ;
Il lui montre la lettre que Frosine a prise à Flamand.
C'est une lettre d'Agnès Doucet, je cacherai ceci aux deux veuves ; je cacherai aussi le Testament que j'ai, jusqu'à ce que vous ayez épouser la Marquise, qui vous croit riche ; je vous servirai auprès de cette Veuve-là, et vous me servirez auprès de la mienne : en un mot partageons les Veuves : vous hésitez Monsieur, si vous me craignez, soyez généreux : hé bien vous sentez-vous net, examinez-vous bien devant ce tribunal : vous palissez : la probité a peur.
ARISTE
J'ai peur, je vous l'avoue, j'ai peur que cette imposture ne vous fasse attribuer à ma crainte le pas que je vais faire ; cependant pour l'intérêt seul de la Veuve, je dois vous la céder, à vous qui êtes maître du bien, que je lui avais offert : je vous promets par ce motif seul d'agir auprès d'elle pour vous, contre moi-même : entrez toujours Monsieur, j'ai un mot à écrire chez moi, et je redescends.
LE CAPITAINE
Venez promptement lui parler, comme vous le promettez ; car je suis homme à faire perdre la parole, à un homme qui m'en manquerait.
ACTE III
SCÈNE I. Le Capitaine, Frosine.
LE CAPITAINE
Ouais, mon homme ne redescend point, cela m'inquiète.
FROSINE
Il est là dans cette galerie avec Angélique, il tâche de la persuader qu'elle se laisse épouser par Valère incognito, sans le consentement de la Marquise. Nous pénétrons les vues du traître ; et nous espérons tirer de lui quelque trait de fourberie, qui achèvera de faire ouvrir les yeux à la Veuve, sur le différence qu'il y a de vous à Ariste.
LE CAPITAINE
Tu redoubles mon inquiétude, Frosine.
FROSINE
J'espère pourtant que la nouvelle tentative, que nous projetons, fera connaître à la veuve qu'Ariste est un fourbe, et que vous êtes le plus honnête homme.
LE CAPITAINE
Mon inquiétude augmente, à mesure que tu parles ; car depuis que je suis entré ici, tu ne fais que me louanger ; tu cries sans cesse que je suis honnête homme, et cela me fait tort.
FROSINE
Vous dites autant de mal de vous, qu'Ariste dit du bien de lui ; et quand un homme dit, je ne vaux rien, et que l'autre dit, je vaux beaucoup, je crois qu'ils ont menti tous deux.
LE CAPITAINE
Oh, tu m'impatientes ! Car j'ai intérêt de passer ici pour un méchant homme, pour un pirate ; et afin de démasquer notre faux honnête homme il faut que je paraisse...
Il lui donne de l'argent.
aussi fourbe que je lui : tiens, voilà ce que je te donne pour dire mal de moi.
FROSINE
Si on payait toutes les médisances à ce prix-là ; que les femmes seraient riches !
LE CAPITAINE
Puisqu'il faut te faire la confidence entière, je n'ai nulle envie d'épouser la veuve ; mais je ne laisse pas de lui vouloir du bien : ce n'est pas sa faute si elle me hait, je ne suis pas fait pour donner de l'amour. J'ai donc voulu la détromper de son homme d'honneur, avant que de lui rendre son bien ; qu'elle lui aurait donné d'abord au préjudice de sa nièce.
FROSINE
Hélas, si elle le tenait encore à présent, elle le lui donnerait tout, et nous n'aurions rien : que vous avez-vous agi prudemment ! Mais pourquoi n'avez-vous pas montré le testament que vous avez ?
LE CAPITAINE
C'est pour mieux faire donner notre homme, dans le piège que je lui tends.
FROSINE
Ah ! Je comprends à présent toute votre conduite, qu'elle est censée ! Et que vous avez bien raison de vouloir qu'Ariste vous croie aussi fourbe que lui !
LE CAPITAINE
Je tremble de peur qu'il ne me soupçonne d'être assez bon homme, pour vouloir rendre le bien à la Veuve ; car enfin s'il osait risquer de l'épouser à présent, que pourrais-je faire ? Il faudrait bien rendre ce que j'ai.
FROSINE
Nous serions perdus : je tremble du péril que nous courons, s'il allait deviner que vous êtes ...
Tout bas.
(Je ne le dirai plus que cette fois-là) le plus honnête homme... Mais voici Valère, nous avons besoin de lui pour notre dessein.
LE CAPITAINE
Je vais dire un mot en passant à notre homme, pour commencer à engager l'affaire.
SCÈNE II. Valère, Frosine.
VALÈRE
Frosine, j'ai intérêt de ne point paraître ici ; mais sur ce qu'on m'a dit de ta part, je hasarde tout.
FROSINE
Il y a une heure que je vous fais chercher partout, j'ai mille choses à vous dire. La première, c'est que votre mère depuis un moment a fait une sortie sur moi, comme si j'étais coupable : comme si les suivantes étaient complices de l'amour, qu'on a pour leurs Maîtresses.
VALÈRE
Quoi ! Ma mère sait mon amour.
FROSINE
Il ne s'agit plus de le cacher, il s'agit de le rendre légitime.
VALÈRE
Ma mère va me déshériter, je suis perdu.
FROSINE
Il s'agit à présent de... votre mère vient fondre sur vous, l'orage va tomber.
À part.
Mettons-nous à l'abri.
SCÈNE III. Valère, La Marquise.
LA MARQUISE
Je viens d'apprendre une nouvelle agréable, on dit que tu épouses Angélique.
VALÈRE
Ah ! Ma mère, vous allez éclater contre elle.
LA MARQUISE
Me vois-tu fulminer, tempêter, menacer ?
VALÈRE
Elle va être exposée à votre colère.
LA MARQUISE
Je suis assez tranquille, ce me semble.
VALÈRE
Si vous aviez la bonté d'entendre mes raisons...
LA MARQUISE
Tu vois que je t'écoute agréablement.
VALÈRE
Serait-il possible que vous approuvassiez ?...
LA MARQUISE
Pour approuver, non, mais je ne me fâche point.
VALÈRE
Ah ! Le ton dont vous me parlez, me fait connaître...
LA MARQUISE
Je ne me chagrine point, te dis-je, au contraire : tu refuses un riche parti, cette Angélique n'a rien, je te laisserai peu, et peu de chose avec rien, cela fera un établissement ridicule qui me réjouira.
VALÈRE
Je vous entends.
LA MARQUISE
Ce qui me réjouit le plus, c'est que tu crois me fâcher, quand tu me fais plaisir ; mais ce qui s'appelle plaisir à la lettre ; plaisir : car en me désobéissant tu m'autorises à faire une certaine démarche ; je n'attendais qu'un prétexte, tu me le fournis, cela est heureux.
VALÈRE
Vous m'allez déshériter ?
LA MARQUISE
Non, mon Fils, non, mon coeur, ce n'est point là mon intention. Déshériter un fils unique ! Il faudrait être bien dénaturée, bien inhumaine : je prends un parti plus humain, je me remarie.
VALÈRE
Vous, ma mère ?
LA MARQUISE
Oui, mon enfant, je me remarie, et je me remarierai tant, tant, que je te donnerai une douzaine de frères, et de soeurs ; cette manière de déshériter, est bien plus réjouissante que l'autre.
VALÈRE
Vous plaisantez, ma mère, je suis persuadé que vous n'avez nulle inclination...
LA MARQUISE
Je suis persuadée que j'en ai, mais je fais mes affaires plus secrètement que toi : je lèverai pourtant bientôt le masque ; tu suis ton petit penchant sans crainte de me déplaire ; je suivrai le mien, sans me soucier de te faire tort.
VALÈRE
Je ne vois pas sur qui vous pourriez avoir jeté les yeux.
LA MARQUISE
Tu as jeté les yeux sur une personne aimable, je t'en offre autant.
VALÈRE
Plus j'y pense, et moins je devine.
LA MARQUISE
Ton Angélique est charmante, mais tu verras celui que j'aurai épousé ; c'est un grand garçon bien bâti.
VALÈRE
Je m'y perds.
LA MARQUISE
Au moins, mon fils, je te promets de regarder ma bru de bon oeil ; mais ne t'avise pas de faire la grimace à ton beau-père.
SCÈNE IV. La Marquise, Valère, Angélique, Frosine.
LA MARQUISE
Elle vient à moi, tu vas voir le bon accueil que je lui ferai.
VALÈRE
Que veut Angélique à ma mère ?
LA MARQUISE, embrassant Angélique
Que je vous embrasse, vous êtes charmante : qu'y a-t-il pour votre service ? Venez-vous me demander mon consentement ?
ANGÉLIQUE
Non Madame, je viens vous donner un avis qui vous regarde.
LA MARQUISE
De quoi s'agit-il ? Parlez.
ANGÉLIQUE
Madame, sans trop pénétrer les vues que Monsieur Ariste peut avoir sur vous, j'ai cru qu'il vous était important de connaître à fond son caractère.
LA MARQUISE
Je le crois très honnête homme.
ANGÉLIQUE
Cet homme-là, Madame, après une longue conversation, où j'ai cru démêler qu'il avait grand intérêt de vous brouiller avec Monsieur votre fils, m'a enfin proposé de l'épouser sans votre consentement.
LA MARQUISE
Que me dites-vous là, Mademoiselle ?
VALÈRE
Ce que j'entends me fait soupçonner...
LA MARQUISE
Il me revient aussi quelque léger soupçon...
VALÈRE
Pardonnez ma curiosité, ma mère : qui vous a instruite de mon amour ?
LA MARQUISE
Ta curiosité excite la mienne : Monsieur Ariste t'a-t-il conseillé tantôt de m'obéir ?
VALÈRE
De grâce, ma mère, monsieur Ariste sait-il le dessein que vous avez de vous remarier ?
LA MARQUISE
Je comprends qu'il est bon d'éclaircir la chose : ne nous dissimulons rien, mon fils, et pour l'intérêt commun raccommodons-nous ensemble ; nous nous rebrouillerons toujours bien après.
ANGÉLIQUE
Sans vous exposer à un éclaircissement désagréable, vous pouvez conter qu'Ariste vous trahissait tous deux.
VALÈRE
Je commence à voir que c'est le plus grand fourbe...
ANGÉLIQUE
En vous détrompant d'un homme que vous estimez, Madame, je vous fais peut-être quelque chagrin ?
LA MARQUISE
Non, Mademoiselle, non, j'ai beaucoup de force d'esprit, nulle faiblesse de coeur ; je voulais un mari honnête homme, celui-là ne l'est pas, que m'importe ? Je trouverai un autre beau-père à mon fils, pour le punir, s'il me désobéit : j'ai plus d'une punition en tête.
VALÈRE
Plus je pense à la trahison d'Ariste, et plus je suis saisi d'indignation.
LA MARQUISE
Quand je pense qu'il ne s'en est fallu de rien que je n'aie été la femme d'un scélérat, je trouve cela plaisant.
VALÈRE
Un homme peut-il imaginer une telle perfidie ?
LA MARQUISE
Cet homme-là imagine plus agréablement qu'un autre.
VALÈRE
Il y a là une noirceur.
LA MARQUISE
Une noirceur à mourir de rire.
VALÈRE
Mais, ma mère, vous ne faites pas assez d'attention au malheur qui vous menaçait ; c'est Angélique qui vous en garantit : quelles obligations ne lui avez-vous point ?
LA MARQUISE
Tu me fais souvenir que j'en ai toute la reconnaissance possible.
ANGÉLIQUE
L'obligation que vous m'avez, c'est d'avoir pu me contraindre assez, pour écouter tranquillement les propositions indignes qu'il m'a faites ; j'ai voulu feindre de les accepter, afin que vous pussiez vous convaincre par vous-même, en suivant cela, si vous ne m'en croyez pas sur ma parole.
LA MARQUISE
J'admire sa prudence et sa sagesse : sais-tu bien, mon fils, que je commence à trouver, qu'elle mérite assez l'estime que tu as pour elle ?
VALÈRE
C'est dommage, qu'un si grand mérite soit si mal doté.
ANGÉLIQUE
Ce que j'ai, suffit pour entrer dans une retraite.
LA MARQUISE
Sa fierté même est aimable.
ANGÉLIQUE
C'est le parti que je vais prendre, Monsieur, ne vous flattez plus d'aucune espérance : dans la disposition, où je vois ma tante, je n'ai plus nulle ressource ; comptez là-dessus, et prenez le parti d'obéir à Madame ; je vous en conjure par toute la tendresse que vous avez pour moi.
LA MARQUISE
Cela me touche, et cela me pénètre, et peu s'en faut que je ne consente.
ANGÉLIQUE
Non, Madame, votre consentement serait inutile, je ne veux point devoir ma fortune à un époux.
VALÈRE
Quoi, vous craindriez...
ANGÉLIQUE
Je ne crains point qu'un galant homme comme vous en vînt aux reproches ; mais vous pourriez aller jusqu'aux réflexions.
LA MARQUISE
Plus elle parle, plus elle me gagne le coeur. Quoi si je consentais en ce moment !
ANGÉLIQUE
Non, Madame.
LA MARQUISE
Si je souhaitais que vous fussiez ma fille !
ANGÉLIQUE
Non, vous dis-je.
LA MARQUISE
Si je vous en priais, si je vous en conjurais !
ANGÉLIQUE
Adieu Madame.
VALÈRE, courant après
Ah ! Que vous êtes cruelle ! Pourquoi ces délicatesses outrées, puisque ma mère le souhaite ? Elle vous en prie, elle vous en conjure.
SCÈNE V. La Marquise, Valère, Frosine.
VALÈRE
Ah ! Ma mère, conservez pour elle cette bonne volonté.
LA MARQUISE
Elle prend la chose à merveille ; car dans le fond, ce qui me charme en elle, c'est la générosité ; si elle acceptait, elle cesserait d'être généreuse, et je cesserais peut-être d'être charmée.
VALÈRE
Quoi ! Vous changez déjà ?
LA MARQUISE
Point du tout : je sens réellement que je la souhaite ; mais si elle commençait à vouloir, je ne voudrais peut-être plus : car il faudrait que je fusse folle, vous aimant tous deux, de vous marier, n'ayant pour tout bien que l'espérance d'hériter de moi : vous seriez morts de faim avant que je mourusse de vieillesse.
FROSINE
Madame a raison, il faut que vous épousiez une fille opulente : mais Madame si par hasard Angélique devenait riche.
LA MARQUISE
Je préférerais en elle, une richesse médiocre, à l'opulence d'un autre.
FROSINE
Rendez-lui donc service en cette occasion ; vous, Monsieur commencez par entrer chez la veuve, car les moments sont chers, exagérez-lui bien la trahison...
LA MARQUISE
J'entends ; je lui dépeindrai la trahison d'Ariste, avec des couleurs si vives...
FROSINE
Entrez promptement.
SCÈNE VI. La Marquise, Frosine.
LA MARQUISE
Çà, en deux mots, que faut-il que je fasse moi ?
FROSINE
Comme vous auriez fait, si vous vouliez encore l'épouser ; amusez-le toujours, et pour cause, je viens de lui dire rage du Capitaine : il est entré chez vous apparemment pour presser vos noces.
LA MARQUISE
Non, je le vois encore dans la galerie, je vais lui dire de m'aller attendre chez moi pour terminer ; moi j'entrerai chez la Veuve, sans qu'il le voie.
FROSINE
Fort bien ; nous parlerons tous de concert à la Veuve, sans qu'il y soit.
LA MARQUISE
Je cours le fixer, compte sur moi.
SCÈNE VII.
FROSINE
Ah ! Respirons un moment ; après avoir pris des mesures si justes, nous serions bien malheureux, s'il allait deviner qu'il pourrait épouser à présent la Veuve sans rien risquer : mais l'espérance de la Marquise l'amusera, pendant que...
SCÈNE VIII. Frosine, Flamand.
FLAMAND
Oui, tout ce qu'on dit de mon Maître est faux ; tous ceux qui disent du mal de sa probité sont des ignorants. Ah ! Frosine, tu me vois dans une colère.
FROSINE
Hé de quoi ?
FLAMAND
Où est mon maître, que j'aille le mettre en colère aussi.
FROSINE
Patience : conte-moi.
FLAMAND
Comme j'entrais là-dedans pour le chercher, j'ai entendu ce Valère qui dit des faussetés de mon maître : par la morbleu !
FROSINE
Doucement.
FLAMAND
Non, l'affection me monte à la tête, dire que mon maître fait des friponneries...
FROSINE
Parle donc bas.
FLAMAND
Je veux me fâcher tout haut moi.
FROSINE
Veux-tu te taire ?
FLAMAND
Non, Frosine, car l'affection...
FROSINE
Tais-toi donc.
FLAMAND
Oui, mon affection va dire à mon Maître...
FROSINE
Garde-t'en bien
FLAMAND
Je veux lui dire qu'il est honnête homme, et que...
FROSINE
Veux-tu m'écouter ? Tu vas perdre ta fortune, si tu ne veux parler bas.
FLAMAND
Ma fortune, dis-tu ?
FROSINE
Oui, vraiment, car tout ce qu'on dit là-dedans à la Veuve, c'est parce que la Veuve veut épouser ton Maître.
FLAMAND
L'épouser ! Et elle en dit la rage.
FROSINE
Hé ! Le gros animal ! N'est-ce pas à la Veuve qu'ils disent tout ce mal-là de ton maître ?
FLAMAND
Hé bien, oui.
FROSINE
Hé bien oui, pour dégoûter la veuve de ton maître, afin qu'elle le cède à la Marquise ; ne sommes-nous pas convenus toi et moi tantôt ?...
FLAMAND
Ha ! Je m'en souviens, c'est la finesse que tu as trouvée tantôt.
FROSINE
La finesse, oui.
FLAMAND
Oh ! Si c'est pour épouser la Marquise, je donne mon consentement.
FROSINE
Ton maître vient, retire-toi, que je lui parle seule.
FLAMAND
Je m'en vais encore écouter là-dedans : je rirai bien à cette heure, que je sais la finesse.
SCÈNE IX. Frosine, Ariste.
FROSINE
Ah ! Monsieur, nous n'avons plus d'espérance qu'en vous, qu'en votre bon coeur, qu'en votre probité ; car enfin nous voyons bien que le Capitaine nous trompe, je vous l'ai déjà dit, il n'a point de Testament : il voulait nous faire peur pour attraper la Veuve, le scélérat qu'il est ; mais la veuve est enragée contre lui, pour les calomnies qu'il a faites contre vous.
ARISTE
Hon, je hais les fourbes.
FROSINE
C'est le plus grand fourbe, que ce Capitaine...
ARISTE
Ces gens-là n'ont point de principes.
FROSINE
C'est un homme sans foi, sans honneur que ce Capitaine...
ARISTE
Taisez-vous, je n'aime point à entendre parler mal de personne.
FROSINE
Je sais de lui les actions les plus noires, les plus abominables : il médite quelque trahison pour nous ruiner.
ARISTE
Il m'en a touché quelque chose.
FROSINE
Ah ! Monsieur, s'il vous propose quelque friponnerie contre nous, empêchez-la, je vous prie. Si nous faisions semblant de nous défier de lui, il nous abîmerait tous ; hé Monsieur, prenez bien contre lui nos intérêts, c'est de vous seul que nous attendons notre bonheur, protégez-nous, servez-nous de père.
ARISTE
Vous serez tout content de moi.
Seul.
Tout ceci commence à bien aller, ce Capitaine veut s'accommoder de bonne foi, et c'est son intérêt.
SCÈNE X. Ariste, Flamand.
FLAMAND
Réjouissez-vous, Monsieur, réjouissez-vous.
ARISTE
Hé de quoi, Flamand ?
FLAMAND
La joie fait que je ne saurais me taire, car tout le monde travaille là-dedans pour votre fortune.
ARISTE
Que veux-tu dire ?
FLAMAND
Je veux dire votre profit et votre bien, car on travaille à dégoûter la Veuve de vous, et elle croit déjà quasi que vous n'êtes pas honnête homme ; la manigance va bien enfin.
ARISTE
Explique-toi.
FLAMAND
J'ai entendu...
ARISTE
Tu as entendu ?
FLAMAND
Ah ! Ils sont tous les plus drôles de personnages, cela m'a bien réjoui.
ARISTE
Quels personnages ? Parle.
FLAMAND
Le Capitaine dit que c'est vous, qui avez filouté tout le Testament de la succession, et qu'il n'a rien lui.
Ariste à part.
Il me tient parole, cela va bien.
FLAMAND
Ne vous dis-je pas que cela va bien : car ils disent tous que vous en avez bien volé d'autres : et moi finement qui faisais semblant de faire comme si tout cela était vrai. Vous m'avez bien de l'obligation au moins ; car c'est moi qui ai inventé la finesse de dire du mal de vous à la Veuve, et je viens de voir que cela fait rire la Marquise.
ARISTE
Quoi ! La Marquise est là-dedans ?
FLAMAND
Vraiment, c'est elle, qui fait le mieux pour vous ; elle dit que vous êtes un fourbe, un malheureux.
ARISTE
Elle dit ?
FLAMAND
Que vous avez eu des trahisons avec elle ?
ARISTE
Ah ! Ciel !
FLAMAND
Que vous êtes un homme sans honneur, un maraud ; moi, qui savais la finesse, je riais.
ARISTE
Je suis perdu.
FLAMAND
Celui qui a le mieux fait, c'est Valère ; car il fait semblant d'être enragé contre vous, avec des noms de traître, de coquin ; et plus il disait rage de vous, et plus je riais.
ARISTE
Hon...
FLAMAND
Oui, disait-il à la Veuve, Ariste est le plus infâme scélérat ; il mériterait cent coups de bâtons : et moi de rire.
ARISTE
Hon.
FLAMAND
Je m'en retourne vite écouter à quoi ils en sont, et si la Veuve est bientôt dégoûtée de vous, afin qu'elle vous laisse épouser la Marquise : ha, ha, ha, je vais bien rire.
ARISTE, seul
Me voilà perdu de réputation, ruiné, abîmé : sortons d'ici... mais voyons l'accommodement que ce Capitaine veut faire.
SCÈNE XI. Ariste, Le Capitaine.
LE CAPITAINE, à la cantonade
Non morbleu, Madame, non ventrebleu, je ne vous ménagerai plus.
À Ariste.
Je ne puis plus tenir contre ses mépris, je suis outré de colère contre elle, aidez-moi à me venger.
ARISTE
Ce n'est pas ma faute, Monsieur, si elle manque de vénération pour vous.
LE CAPITAINE
Par la morbleu !
ARISTE
Il n'y a rien que je ne sacrifie.
LE CAPITAINE
Je suis content de vous, touchez là.
ARISTE
Si j'osais prétendre à l'honneur de votre amitié...
LE CAPITAINE
Touchez-là, vous dis-je.
ARISTE
J'ai toujours souhaité de...
LE CAPITAINE
Touchez-là : vous êtes un fripon.
ARISTE
Monsieur.
LE CAPITAINE
Vous êtes un homme sans foi, et c'est ce qui vous attire ma confiance.
ARISTE
Monsieur.
LE CAPITAINE
Je vais vous ouvrir mon coeur, parce que je sais vous êtes un traître.
ARISTE
Je me justifierai.
LE CAPITAINE
Gardez-vous en bien, je suis ravi que vous ne valiez rien, car je ne vaux pas grand-chose, et nous nous en accommoderons mieux tous deux ensemble. L'accommodement dont il s'agit, c'est qu'ayant renoncé à la Veuve, je ne veux pas pour cela renoncé au bien dont je suis nanti ; mais j'ai une réputation à garder, je suis homme de guerre : si vous me contraignez de montrer le Testament que j'ai, on verra qu'un ami me laisse tout son bien, le monde s'imaginera qu'il a eu intention que je les donne à sa Veuve ; j'aurai beau dire qu'on n'est pas obligé à deviner les intentions, on me chasserait du service sans m'écouter ; cela m'a fait résoudre à partager avec vous le profit, sans partager l'avanie ; pour cela je jette tout le soupçon sur vous, et j'ai publié que je n'avais rien pour vous charger du paquet ; vous comprenez bien ?
ARISTE
Oui, monsieur, votre idée est bonne, et vous y gagnerez encore en partageant ; car je sais le secret de cette affaire-ci.
LE CAPITAINE
Hé oui, je profiterai de votre savoir faire, et vous donnerez à cela un tour...
ARISTE
Le tour est naturel, car dans le fond c'est une justice.
LE CAPITAINE
Justice, injustice, laissons-là le jeu de mots : je vous disais donc que tout le monde connaissant vos trahisons...
ARISTE
Monsieur de grâce...
LE CAPITAINE
Ne m'interrompez pas ; je vous dis qu'il vous siéra mieux qu'à moi, à vous qui avez déjà sur le corps d'autres friponneries.
ARISTE
Servez-vous d'autres termes.
LE CAPITAINE
Ne perdons point de temps à choisir des termes ; je ne suis pas poli, je suis homme de mer : vous donc, qui n'avez plus de réputation à ménager, vous pourrez effrontément...
ARISTE
Monsieur !
LE CAPITAINE
Encore ! Hé morbleu ! Il s'agit bien de cela entre nous ; passez-moi, que vous êtes un maraud, et ne m'interrompez plus.
ARISTE
Je vous admire ! Il y a dans vos brusqueries un fonds de franchise aimable, j'aime la sincérité jusques dans les calomnies.
LE CAPITAINE
Voici le fait : nous partagerons la succession à l'abri du Testament que vous avez ; et du mien j'en bourrerai mon fusil : je n'entends pas les affaires, mais cela est net.
ARISTE
J'y consens volontiers ; je vous assurerai secrètement votre part, sans qu'on puisse vous soupçonner.
LE CAPITAINE
Voilà un brave homme !
ARISTE
J'imaginerai des raisons vraisemblables que vous appuierez.
LE CAPITAINE
Volontiers, car vous me paraissez bonne personne à présent.
ARISTE
Ne perdons point de temps, allons écrire.
LE CAPITAINE
Voilà ce qui s'appelle parler franchement ; vous valez cent fois mieux comme cela dans votre naturel, que quand vous étiez hérissé de grandes maximes.
ARISTE
Aidez-moi à sortir d'ici avec honneur.
LE CAPITAINE
Imaginez ; j'appuierai.
SCÈNE XII. Ariste, Le Capitaine, La Veuve, Frosine, Angélique, Valère.
LA VEUVE
Monsieur, je ne viens plus vous proposer le mariage, vous êtes engagé de coeur, avec Madame la Marquise, je ne veux point vous contraindre ; comme elle est riche, et que je ne le suis pas, elle consent que vous me rendiez mon bien ; il y un Notaire là-dedans, cédez-moi toutes les prétentions que vous avez ; il n'y a rien à dire là-dessus, que oui ou non.
LA MARQUISE
Gardez-moi votre coeur, et donnez-lui le bien ; voilà le devoir, et l'amour contents.
ARISTE
Les choses ont changé, Madame, je ne suis plus dépositaire du bien ; et Monsieur qui est vraiment homme d'honneur, vient de me déclarer que le défunt m'engage à certaines restitutions secrètes...
LE CAPITAINE
Secrètes, oui.
ARISTE
Il faut être équitable, avant que d'être libéral.
LE CAPITAINE
Cela est vrai.
ARISTE
La volonté des mourants, est une loi inviolable.
ANGÉLIQUE
Hé bien, ma tante, êtes-vous convaincue ?
FROSINE
Vous en faut-il davantage ?
LA VEUVE
Non, mais j'avoue qu'il ne m'en fallait pas moins, pour me faire croire toutes les indignités que vous m'avez dites de lui : vous êtes le plus détestable homme...
ARISTE
Me voilà justifié : sortons d'ici.
LE CAPITAINE
Tout à l'heure.
ARISTE
Qu'attendez-vous ? Allons.
LE CAPITAINE
Un peu de patience.
ARISTE
Allons, Monsieur, allons donc.
LE CAPITAINE
Il me prend un remords de conscience, mon cher ami, il me prend un remords d'avoir fait si longtemps le fripon pour gagner votre amitié.
Ariste voulant fuir.
Je suis trahi !
Le Capitaine l'arrête par le bras.
Ne m'abandonnez pas dans mon repentir.
LA VEUVE
Que je vous ai d'obligation, Monsieur, de m'avoir délivrée d'un tel scélérat.
VALÈRE
N'insultez pas mon vrai ami.
ANGÉLIQUE
Délivrez-nous d'un objet odieux, laissez-le aller.
SCÈNE XIII. Flamand, Veuve, Frosine, Angélique, Valère, La Marquise.
FLAMAND
C'est donc tout de bon, que mon Maître n'est pas honnête homme ?
FROSINE
Puisque mon bon ami Flamand nous a servi à démasquer notre fourbe, il faut le récompenser en me donnant tout à lui.
LE CAPITAINE
Oui : il est juste que ce mariage se fasse aux dépens de la succession.
LA VEUVE
Oh ! Il est tout content, grâces à Monsieur.
LE CAPITAINE
Je vous ai promis, Madame, de vous rendre tout ; mais ce sera pour marier Angélique à Monsieur, qui est galant homme.
LA VEUVE
Très volontiers.
LA MARQUISE
Embrassez-moi, ma bru.
LA VEUVE
Voilà ce qui s'appelle un vrai homme d'honneur.
LA MARQUISE
Et le contraire d'un faux homme d'honneur.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0