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Comédie en prose· Comédie en Cinq Actes

Le Jaloux Honteux

Charles Rivière Dufresny· créée en 1708· 5 actes· 9 personnages

Représentée pour la première fois, le 06 Mars 1708 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • LE PRÉSIDENT
  • LA PRÉSIDENTE
  • LUCIE, nièce et pupille du Président
  • DAMIS, amant de Lucie
  • MONSIEUR ARGAN, autre amant de Lucie
  • LISETTE, suivante de Lucie
  • THIBAUT, domestique du Président
  • HORTENCE, jardinière
  • FRONTIN, valet de Monsieur Argan, et amant d'Hortense

ACTE I

SCÈNE I. Monsieur Argan, Frontin.

MONSIEUR ARGAN

Ce Château-ci me paraît assez beau ; je ne m'étonne pas si Monsieur le Président aime mieux y loger qu'à la Ville.

FRONTIN

C'est comme s'il logeait à la Ville ; il n'y a qu'un quart de lieue de la Ville de Rennes, à ce Château-ci.

MONSIEUR ARGAN

Monsieur le Président me dit hier de me rendre ici de grand matin, il croyait y coucher apparemment ; mais cette grande affaire où nous travaillâmes ensemble, l'aura obligé de coucher à Rennes.

FRONTIN

Il faut que l'affaire soit importante, car un jaloux ne découche guères. Celui-ci ne quitte sa femme, que pour aller juger ; on dit même qu'il est inquiet en jugeant ; et des connaisseurs ont deviné qu'il est jaloux, parce qu'il ne dort jamais à l'Audience.

MONSIEUR ARGAN

Tu m'as surpris, en m'apprenant qu'il est jaloux ; car il n'en a pas la réputation.

FRONTIN

Je le crois bien, Monsieur ; ce n'est pas un jaloux déclaré, c'est un jaloux honteux de l'être : ce n'est pas un jaloux à l'Italienne, c'est un jaloux à la Française.

MONSIEUR ARGAN

Mais, Frontin, comment as-tu pu connaître son faible, en deux ou trois fois que je t'ai envoyé ici ?

FRONTIN

Bon ! Comment ai-je connu le vôtre, dans le moment que vous m'avez parlé de Lucie ? Je suis pénétrant. À peine avez-vous ouvert la bouche pour me parler de la charmante Lucie, que j'ai connu l'amour prudent dont vous brûlez pour les grosses héritières, et l'ardeur sensée que vous avez pour les successions.

MONSIEUR ARGAN

Je t'avouerai que j'ai plus de passion pour la succession, que pour l'héritière. Mais dis-moi, Frontin, as-tu mis la confidente dans nos intérêts ?

FRONTIN

Pas encore ; c'est une Lisette inaccessible ; une Lisette surnaturelle ; car elle n'aime point les Frontins. Je n'ai pu encore séduire que le coeur d'une jeune petite Jardinière nommée Hortence, qui est simple, innocente ; et son innocence est devenue amoureuse de moi.

MONSIEUR ARGAN

À quoi t'es-tu amusé là ? Une jeune innocente ne nous sera bonne à rien.

FRONTIN

Je vous demande excuse, elle sera bonne à quelque chose. Il est question ici d'augmenter la jalousie que le Président a déjà conçue contre votre jeune rival ; et Hortence sera toute propre à cet usage.

MONSIEUR ARGAN

Ce jeune Damis m'inquiète fort. Tu n'as donc pu savoir s'il aime Lucie, et s'il en est aimé ?

FRONTIN

Je ne sais ni l'un ni l'autre ; mais je ne doute point qu'il ne feigne au moins d'être amoureux d'une pupille, qui lui ferait sa fortune.

MONSIEUR ARGAN

C'est ici un coup de partie, Frontin ; car les prétentions de Damis, jointes aux droits de la Pupille, et au crédit de Monsieur son tuteur, absorberaient la succession de la défunte ; en un mot, ma fortune dépend de cette affaire-ci.

FRONTIN

Et ma fortune dépend de la vôtre, Monsieur.

MONSIEUR ARGAN

Ce qui est dit, est dit.

FRONTIN

Nos conventions sont faites.

MONSIEUR ARGAN

Ce mariage-ci me mettrait à mon aise.

FRONTIN

Je vous mettrai à votre aise avec Lucie, et vous me mettrez à mon aise avec Hortence.

MONSIEUR ARGAN

Tâche donc de voir cette Lisette.

FRONTIN

Je l'ai demandée en entrant : mais il est si matin que ni la Présidente, ni Lucie, ni Lisette n'ont point encore paru ; elles dorment toutes, apparemment ; mais non, Lisette ne dort pas ; je la vois venir, bien éveillée.

SCÈNE II. Monsieur Argan, Frontin, Lisette.

MONSIEUR ARGAN

Où court l'aimable Lisette ?

LISETTE

Qui appelle là l'aimable Lisette ? Ah ! C'est un homme qui n'est pas trop aimable, lui.

MONSIEUR ARGAN

Regardez-nous donc, Mademoiselle Lisette.

LISETTE

J'ai encore les yeux si endormis... qu'à peine pourrais-je regarder un jeune homme.

MONSIEUR ARGAN

Peut-on avoir un moment d'entretien avec vous ?

LISETTE

Il est trop matin ; mon appétit de parler n'est pas encore ouvert.

MONSIEUR ARGAN

Peut-être parleriez-vous plus volontiers à mon rival.

LISETTE

Ah ! Ah ! N'est-ce pas vous qui vous nommez Monsieur Argan. ?

MONSIEUR ARGAN

Oui, la belle.

LISETTE

Et qui êtes en négociation avec Monsieur le Président ?

MONSIEUR ARGAN

Justement.

LISETTE

Pour obtenir ma Maîtresse en mariage ?

MONSIEUR ARGAN

Tu l'es dit.

LISETTE

J'ai une affaire pressée, Monsieur : je suis votre très humble servante.

MONSIEUR ARGAN

Encore un mot. Vous êtes bien vive, bien inquiète ?

LISETTE

Au contraire, Monsieur ; je suis si tranquille, si paresseuse, que je n'ai pas le courage de me mêler de vos affaires.

FRONTIN

Mais encore, Mademoiselle la paresseuse, ne pourrait-on pas aiguillonner votre paresse.

LISETTE

Je vais vous dire quatre mots, pour vous épargner la peine d'en dire mille. Il n'y a que l'autorité de Monsieur le Président, qui puisse obliger ma Maîtresse à vous épouser. Or, pour l'épouser par force, vous n'avez que faire ni de son consentement, ni du mien.

MONSIEUR ARGAN

Je sais que ta Maîtresse a toujours envisagé le mariage comme l'écueil de la liberté ; mais je suis d'un caractère si aisé à vivre, si doux, si facile, qu'elle ne trouvera avec moi ni gêne, ni contrainte.

LISETTE

Oh ! Je me doute bien qu'elle serait moins liée, moins engagée, et pour ainsi dire, moins mariée avec vous qu'avec un jeune homme ; mais c'est toujours être mariée

MONSIEUR ARGAN

Écoute-moi, je te prie.

LISETTE

Il y a longtemps que j'écoute, et je vous aurais déjà quitté : mais c'est que je voudrais bien que ce fut vous qui me quittassiez, parce que voilà l'appartement de Madame la Présidente : elle ne veut voir personne ici en l'absence de Monsieur le Président ; et comme c'est lui seul qui peut vous servir auprès de sa nièce, je vous prie d'aller l'attendre dans son appartement, qui est de l'autre côté du Château.

MONSIEUR ARGAN

Nous ne voulons point incommoder Madame la Présidente.

FRONTIN

Si vous recevez ainsi tous les Amants, vous n'aurez pas beaucoup de pratiques.

Pratiques : se dit odieusement des cabales et menées secrettes qu'on fait pour nuire au public, ou au particulier. [F]

SCÈNE III.

LISETTE

Voilà déjà un Monsieur Argan qui me déplaît beaucoup ; et si c'est une nécessité que ma Maîtresse se marie, j'aimerais encore mieux....Mais je ne sais ce que j'aimerais mieux ; car ce jeune Damis que j'ai vu à Rennes, est trop joli homme pour n'être pas scélérat. Je crains pourtant que ma Maîtresse n'ait du goût pour lui, avant d'être sûre qu'il en ait pour elle. Elle n'ose m'avouer son amour, après m'avoir paru si prévenue, contre tous ces petits traîtres-là : elle est honteuse de se retrouver femme, après avoir été si raisonnable. Entrons dans sa chambre : elle m'a pourtant dit de ne l'éveiller qu'à neuf heures... Il n'importe, je lui dirai que sa montre retarde ; je ferai sonner sa pendule à réveil : mais je crains bien que l'idée de Damis n'ait prévenu le réveille-matin... Ne l'ai-je pas deviné ?

SCÈNE IV. Lucie, Lisette.

LISETTE

Quelle diligence, Mademoiselle ! Vous lever et vous habiller toute seule ! Quelle diligence !

LUCIE

Dis-moi, Lisette, crois-tu que la Présidente soit éveillée ? Son appartement est-il ouvert ?

LISETTE

Oh que non. On n'y entrera pas si tôt : nous avons tout le temps de faire des réflexions, sur le mariage dont vous êtes menacée.

LUCIE

Nous attendons, ce matin, des nouvelles de Monsieur le Président.

LISETTE

Quand on attend des nouvelles de mariage, on ne dort point ; ou si on dort, on fait des songes fiévreux, qui vous réveillent en sursaut : on voit des fantômes. Ne dites-vous point hier, en vous couchant, certaines paroles magiques, qui font voir en rêve, celui qu'on doit épouser ?

LUCIE

Je conviens que j'ai été toute la nuit inquiète : mais si ce mariage-ci- me donne de l'inquiétude, c'est qu'il m'obligera peut-être à quitter la Présidente.

LISETTE

Je ne m'étonne pas que vous aimiez si tendrement Madame la Présidente. Quand on a renoncé à l'amour, on est bien plus sensible à l'amitié.

LUCIE, soupirant

Aie ! Cela est vrai.

LISETTE, soupirant aussi

Aie ! Oui. Et comme il faut absolument qu'une fille soupire ; l'amitié la fait soupirer, au défaut de l'amour.

LUCIE

Je te vois venir, Lisette.

LISETTE

Oh ! C'est moi qui veux vous voir venir ; et je ne vous parlerai pas la première se quelqu'un.

LUCIE

De qui me veux-tu parler, Lisette ?

LISETTE

Oh : de personne. Parlons d'autre chose.

LUCIE

Mais encore ?

LISETTE

Parlons de votre tendre amitié, pour Madame la Présidente...

LUCIE

Que tu es badine ! Est-ce que tu croirais que Damis ?...

LISETTE

Ha ha ! Vous vous déclarez bien vite !

LUCIE

Tu connais ma franchise.

LISETTE

M'allez-vous avouer que vous l'aimez ?

LUCIE

Je n'en suis pas encore tout à fait sûre ; mais je m'en doutai dès l'autre jour.

LISETTE

Je m'en doutai moi aussi, en voyant Damis si aimable.

LUCIE

Voici ce qui m'a fait remarquer que je l'aimais. Tu sais que je prends ordinairement plaisir à me déchaîner contre le mariage : tu sais que sans donner dans le ridicule de celles qui jurent de ne se marier jamais, je ne laissais pas de plaisanter celles qui se mariaient : mais, l'autre jour j'en voulus plaisanter une ; et mes plaisanteries me parurent à moi-même si insipides, si fades...

LISETTE

Comme les plaisanteries que notre jaloux fait contre la jalousie.

LUCIE

Autre soupçon que j'ai de mon changement. Tu nous reproches quelquefois à la Présidente et à moi, que notre amitié est outrée en beaux sentiments : en effet, avant que d'avoir vu Damis, je faisais à le Présidente des sacrifices ; je renonçais pour elle au mariage cent fois par jour ; mille amants d'un côté, et mon amie de l'autre, elle l'emportait sans balancer.

LISETTE

Et à présent, l'amour l'emporterait-il sur l'amitié ?

LUCIE

Je suis sincère, je crois que la réflexion serait pour l'amitié ; mais le premier mouvement serait pour l'amour.

LISETTE

Et le second aussi, sur ma parole. Mais à présent, que vous voilà quasi persuadée de votre tendresse pour Damis, dites-moi la vérité. Croyez-vous en être aimée ?

LUCIE

Oui, Lisette, je crois qu'il m'aime.

LISETTE

Vous croyez qu'il vous aime ? Hé ! Quelles preuves en avez-vous ?

LUCIE

Il m'aime, te dis-je ; car la première fois qu'il me vit chez cette tante entre deux âges, qui s'est accoutumée de jeunesse à plaire, et qui ne saurait s'accoutumer à croire qu'elle ne plaît plus.

LISETTE

Hé bien, Mademoiselle, chez cette tante ?

LUCIE

Je remarquai que pendant toute la soirée, Damis affecta de vouloir plaire à ma tante plutôt qu'à moi ; il ne parla quasi qu'à elle ; à peine me regarda-t-il.

LISETTE

Cette preuve d'amour est incontestable. Mais Madame la Présidente m'a parlé d'une certaine déclaration d'amour, que Damis lui fit le même soir au bal.

LUCIE

Ah Lisette ! Quand j'y fais réflexion, je tremble de peur, que ce ne soit la Présidente qu'il aime. Si tu en savais les circonstances ! Non, Lisette, non ; ce n'est point moi que Damis aime.

LISETTE

Passer en un moment d'un excès de confiance, à un excès de crainte ; croire sur un rien être aimée, et sur un autre rien, croire ne l'être pas ; voilà la femme, et la femme qui aime.

LISETTE

Dans cette incertitude, la crainte domine, ma chère Lisette ; et je crains avec raison. Je n'ai vu Damis que deux fois ; il ne m'a jamais parlé : il est vrai que ses regards m'ont dit... Mais je m'y suis trompée sans doute ; car je n'ai pas osé les soutenir assez longtemps, pour en tirer des conséquences bien sûres.

SCÈNE V. Lucie, Lisette, La Présidente avec un habit tout semblable à Lucie.

LISETTE

J'entends ouvrir chez Madame ; son inquiétude la rend aussi diligente que vous.

LA PRÉSIDENTE

J'allais à votre appartement, ma chère amie.

LUCIE

J'avais envie de vous prévenir, Madame.

LA PRÉSIDENTE

Ah ! Ah ! Vous avez encore mis aujourd'hui l'habit fatal ?

LISETTE

Mais contez-moi donc l'aventure de ces deux habits semblables. Pourquoi pestâtes-vous tant contre moi toutes deux, en revenant du Bal ? Vous me querellâtes de vous avoir fait prendre cette pièce d'étoffe ; je n'y avais point entendu finesse : vous craigniez d'être reconnue au Bal par vos habits ordinaires ; vous ne vouliez point de mascarade : deux habits neufs et un masque sur le nez, vous faisaient un déguisement.

LUCIE

Contons-lui l'aventure de la déclaration équivoque ; elle en jugera.

LA PRÉSIDENTE

Voici le fâcheux de l'aventure. Damis cherchait au Bal, à parler à une de vous deux ; savoir laquelle, c'est la question : soit que la ressemblance de nos habits l'ait trompé, ou qu'elle lui ait servi de prétexte pour me parler : le fait est qu'étant masquée, j'entendis à mes oreilles le déclaration d'amour la plus passionnée. Mon mari était derrière ; je m'étais démasquée brusquement ; mon mari se démasquant aussi, Damis fut fort surpris, et nous demeurâmes tous trois immobiles. Damis voulut parler, mais mon mari tourna la chose en plaisanterie ; et galamment à son ordinaire, refusa d'entrer en explication.

LISETTE

Sur ce récit je juge d'abord que la surprise de Damis est fort équivoque. Il pouvait être surpris de vous voir, où il avait cru voir Lucie ; il pouvait être surpris aussi de trouver votre mari si proche de vous.

LA PRÉSIDENTE

Nous ne savons encore qu'en croire ; et cette incertitude, nous désole toutes deux également : car je crains autant d'être aimée, qu'elle craint de ne l'être pas.

LISETTE

Vous en serez quittes pour le faire expliquer.

LUCIE

Il n'est plus temps, Lisette ; car la nouvelle d'hier fait que Damis aurait aujourd'hui intérêt de m'épouser pour sa fortune. Cela rend suspecte la déclaration qu'il faisait en ma faveur.

LISETTE

J'entends bien. Quand il ne vous aimerait pas, il feindrait à présent de vous aimer, pour les cent mille écus dont vous héritâtes hier, par cette mort qui m'a tant réjouie ; car il est permis de se réjouir de la mort de cette vieille Plaideuse, qui, à quatre-vingt-dix ans, menaçait d'en plaider encore trente, pour ruiner deux familles. Mais à propos de défunte, il y a là un autre héritier de cette Plaideuse, et qui prétend aussi vous épouser par accommodement.

LUCIE

Ah ! Tu me fais trembler, si c'était celui-ci dont mon Oncle parle dans sa lettre ; il n'en propose qu'un pour ce mariage.

LISETTE

Oh ! S'il ne vous promet qu'un mari dans sa lettre, c'est sans doute ce Monsieur Argan ; car il est d'une figure à plaire beaucoup à un Jaloux.

LA PRÉSIDENTE, d'un ton sévère

Lisette, je vous ai défendu...

LISETTE

Pardon, Madame, je ne prononcerai plus ce mot de Jaloux.

LA PRÉSIDENTE

Suspendons nos jugements ; mon mari nous expliquera sa lettre. Il m'écrit qu'il ne reviendra que ce soir.

LISETTE

Il reviendra donc ce matin ; car il vous mande toujours une heure avant son retour, qu'il ne reviendra de longtemps.

LA PRÉSIDENTE

Encore ?

LISETTE

Mais, Madame, pourquoi voulez-vous que je sois la seule de la maison, qui ne parle point de la jalousie de Monsieur ?

LA PRÉSIDENTE

Qu'est-ce à dire ?

LISETTE

Oui, Madame ; de tous les Domestiques, il n'y a que notre concierge Thibaut, qui occupé de sa jalousie grossière, ne s'aperçoit point de la jalousie fine et délicate de son Maître.

LA PRÉSIDENTE

Quoi, Lisette, les Valets parlent de sa jalousie ?

LISETTE

Ils en parlent encore tout bas ; mais quand les valets parlent d'une chose tout bas, toute la Ville en parle bientôt tout haut.

LA PRÉSIDENTE

Ah, ma chère Lisette ! C'est ce que je crains tant : car enfin, la jalousie d'un mari fait toujours tort à la réputation d'une femme. Il y a peu de gens assez équitables, pour croire un homme jaloux, sans s'imaginer qu'il a sujet de l'être.

LISETTE

En effet, rien n'est plus rare qu'un Jaloux qui a tort ; les femmes prennent tant de soin de fonder la jalousie de leurs maris !

SCÈNE VI. La Présidente, Lucie, Lisette, Hortence, qui vient écouter la Présidente.

LUCIE

Voilà votre petite Hortence qui vous écoute.

LISETTE

Comment souffrez-vous que Monsieur mette auprès de vous une petite espionne, qui lui rapporte mot pour mot tout ce que vous dites.

LA PRÉSIDENTE

Cela ne me fait point de chagrin ; et cela fait plaisir à mon mari.

LISETTE

Que de complaisance ! Que de vertu ! Une femme si vertueuse à un Jaloux, quel dommage !

LUCIE

Allez là-dedans, Hortence ; allez donc. Faut-il être ainsi importune ?

HORTENCE

Je ne suis pas une importune ; c'est que je vous viens dire qu'il y a là-bas un Monsieur, qui dit qu'il s'appelle Monsieur Damis.

LA PRÉSIDENTE

Ah Ciel ! Damis vient ici ?

HORTENCE, faisant la révérence à la Présidente

Oui, Madame.

LUCIE

Damis est ici ?

HORTENCE

Une révérence.

Oui, Madame.

LISETTE

Damis est ici ?

HORTENCE

Une révérence.

Oui, Mademoiselle Lisette.

LUCIE

Le verrons-nous, Madame ?

LA PRÉSIDENTE

Êtes-vous folle ? Moi, le voir ?

LISETTE

Vous n'y pensez pas ! En l'absence de Monsieur ! À huit heures du matin.

LUCIE

Rentrons donc. Viens Lisette ; que je te dise de quelle manière il faut lui parler, pour découvrir ses sentiments.

SCÈNE VII.

HORTENCE

Ouais ! Je suis toute fâchée qu'on me marie à Thibaut : et pourquoi, puisque Monsieur Frontin ne m'a dit mot aujourd'hui. Thibaut me dit qu'il y a des hommes, c'est comme des sorciers, qui ont de la maladie dans leurs paroles : faut que ça soit, car quand Frontin me parlait hier, j'étais tout je ne sais comment.

SCÈNE VIII. Hortence, Damis.

DAMIS

Dites-moi, je vous prie, la belle enfant, ne pourrais-je point parler à Lisette ? Je viens de l'appartement de Monsieur le Président, on m'a renvoyé à celui-ci.

HORTENCE

Je m'en vais vous dire tout, tout de suite. C'est que comme j'étais dans la cour, j'ai vu le Carrosse ; vous avez ouvert la fenêtre du Carrosse, j'ai entendu, c'est Monsieur Damis ; je l'ai venu dire à tout le monde ; Elles se sont enfuies, et puis...

DAMIS

Et puis ?

HORTENCE

Et puis voilà Thibaut, qui me guette, et qui m'a défendu de parler à des hommes.

DAMIS

Je vous prie de dire à Lisette que je l'attends.

HORTENCE

Je m'en vas lui dire.

SCÈNE IX. Thibaut, Damis.

DAMIS

Dites-moi, je vous prie, Monsieur Thibaut ?...

THIBAUT, affligé

Monsieur !

DAMIS

Croyez-vous que Monsieur le président ?...

THIBAUT

Monsieur !

DAMIS

Revienne bientôt de Rennes ?

Rennes : principale ville de Bretagne avec Nantes et Brest.

THIBAUT

Monsieur, j'ai une grâce à vous demander.

DAMIS

Qu'y a-t-il pour votre service ? Vous me paraissez affligé ?

THIBAUT

Ce n'est pas de l'affliction qui m'afflige, mais c'est que...

DAMIS

C'est que ?

THIBAUT

C'est que je suis...

DAMIS

Vous êtes ?

THIBAUT

Je suis jaloux, Monsieur.

DAMIS

Je vous en félicite.

THIBAUT

Oh ! Je ne suis point honteux d'être jaloux, moi, je le dis à tout le monde, afin qu'on ne touche point à mon Hortence. Pourquoi cacher la jalousie ? C'est une vertu naturelle, comme de boire et de manger.

DAMIS

Mais mon enfant, je m'étonne que Monsieur le Président souffre un Jaloux chez lui ; étant d'une humeur si opposée à la jalousie.

THIBAUT

C'est par bonté qu'il me souffre, cela est vrai, et il se moque toujours de ma jalousie. Mais il ne laisse pas de me consoler de mes tristesses ; et par compassion, il veut absolument que je lui aille conter tout ce qui m'a donné de la jalousie ; et que je lui dise tous ceux qui vont et viennent ici dedans pour me faire du chagrin, quand il n'y est pas.

DAMIS, à part

Mes soupçons seraient-ils véritables ! Le Président serait-il jaloux ?

Haut.

Hé dites-moi, Monsieur Thibaut, votre Maître est donc un bon Maître ? Quoi ? Par affection pour vous, il est fâché qu'en son absence, il vienne ici compagnie ? Il sera donc fâché que je sois venu ?

THIBAUT

C'est moi qui en suis fâché ; car pour Monsieur, il vous recevrait à bras ouverts. Il est civil, honnête ; il ira au-devant d'un honnête homme ; il sera toujours avec lui, à lui faire voir sa femme, lui-même ; et il le reconduit tout le plus loin qu'il peut.

DAMIS

Tout le plus loin qu'il peut ! Çà Monsieur Thibaut, j'étais venu ici pour lui parler d'une affaire de conséquence, vous lui direz au moins que je suis ressorti dans le moment.

THIBAUT

Oh ! Il ne se met pas en peine de cela : car quelquefois, quand ma petite Hortence, que j'ai dressée à rapporter à Monsieur et à moi, tout ce qui se dit céans... Oh je dis donc, que quand Hortence dit à Monsieur ceux qui sont venus, il ne l'écoute pas le plus souvent ; il n'y a que la naïveté d'Hortence, qui le réjouit là-dedans.

DAMIS

J'en suis persuadé.

THIBAUT

Oh, Monsieur je vous disais donc, moi, que je vous demande en grâce.

DAMIS

Tu me demandes ?...

THIBAUT

Je vous prie de ne plus parler à mon Hortence, et de me la laisser tout comme elle est.

DAMIS

Je te le promets.

THIBAUT

C'est que quand je vous ai vu lui parler, il m'a pris un... car ma jalousie à moi, c'est comme une migraine... Cela me prend d'abord-là, entre les deux yeux, comme un coup de marteau ; et cela me fait après un battement de coeur... et après, cela me monte comme un feu, qui me brûle le visage en dedans... et après, cela me redescend comme un glaçon, qui me donne la colique...

DAMIS

Lisette tarde bien à venir. L'aura-t-on avertie ? Ah ! Je l'aperçois.

THIBAUT

Comme il est troublé ! Vous verrez qu'il va négocier avec Lisette, pour mon Hortence. Tâchons de voir et d'entendre toute leur manigance, pour m'en plaindre à Monsieur.

ACTE II

SCÈNE I. Damis, Lisette.

LISETTE

Je ne vous conseille point de rester ici pendant l'absence du Président. S'il vous trouvait à son arrivée, cela augmenterait les soupçons qu'il a déjà conçus contre vous.

DAMIS

Mais il sait bien que j'ai affaire à lui.

LISETTE

Vous reviendrez quand il sera de retour. Sortez, croyez-moi.

DAMIS

Je ne comprends pas, qu'il pût me faire mauvais accueil.

LISETTE

Vraiment, je sais qu'il vous fera bon accueil ; c'est sa femme seule qui vous fera mauvaise mine : car elle aime le Président, quoiqu'il soit son mari ; et cet amour lui fait haïr tous ceux, qui peuvent lui donner de l'ombrage. On voit chez nous, tout le contraire de ce qu'on voit ailleurs. S'il entre ici quelques jolis hommes, c'est la femme seule qui fonce le sourcil ; et pendant que le mari s'efforce de les gracieuser en enrageant, la femme leur fait la moue de bon coeur. Elle leur tourne le dos, quand il leur tend le bras, parce qu'elle voit qu'il ride le front en leur souriant, et qu'il ne caresse que ceux dont il craint que sa femme ne soit caressées.

Gracieuser : Faire de grandes démonstrations de bienveillance à quelqu'un. [L]

DAMIS

Au portrait que tu m'en fais, je comprends qu'il est prudent de ne le pas attendre ici ; je vais à l'hôtellerie, jusqu'à ce qu'il soit arrivé : mais puisqu'il est trop matin pour voir Lucie, donne-lui au moins ce billet.

LISETTE

Très volontiers.

DAMIS

Et dis-lui bien, que je la convaincrai de la sincérité de mon amour.

LISETTE

Je vous le répète encore ; c'est la difficulté : car comment voulez-vous prouver que c'est Lucie que vous aimez ?

DAMIS

Je le prouverai, en la demandant en mariage.

LISETTE

Vouloir épouser, ne prouve point qu'on aime ; et surtout en cette occasion. Vous fîtes l'autre jour au Bal une déclaration à la Présidente ; le lendemain Lucie devient une grosse héritière ; cela rend votre explication équivoque entre l'amour et l'intérêt.

DAMIS

Il est aisé de prouver que je suis l'homme du monde le moins intéressé.

LISETTE

Vous ne l'avez point encore prouvé, à moi.

DAMIS

Tu as raison... J'oubliais... Tiens, prend cela, en attendant mieux.

LISETTE

Je le prends ; mais cela ne me persuade point. On peut être libéral par intérêt.

DAMIS

Hé, laissons la plaisanterie : rien n'est plus facile, te dis-je, que de prouver ma tendresse à Lucie. Mes regards, mes soupirs...

LISETTE

Cela prouvera, que vous savez regarder, et soupirer.

DAMIS

Ah ! L'on voit bien quand le coeur...

LISETTE

Hé non, l'on ne voit point quand le coeur...

DAMIS

D'accord, mais enfin, l'amour se prouve...

LISETTE

Se prouve ? Comment ?

DAMIS

L'amour se prouve par l'amour.

LISETTE

Prouvez au moins votre prudence, en sortant au plus vite.

DAMIS

Tu me feras avertir quand le Président sera de retour.

SCÈNE II. Lisette, Frontin.

LISETTE, à part

Ces petits Messieurs-là parlent tous aussi tendrement les uns que les autres. Ce qui les rend plus_ou_moins croyables, c'est le plus_ou_moins de faiblesse de la femme qui les écoute.

FRONTIN

Il m'a paru que vous avez rebuté le Concurrent de mon Maître : par cette raison, vous devriez nous favoriser.

LISETTE

Je rebute Damis, parce que je crains qu'il ne plaise trop à Lucie ; et je rebute votre Maître, parce que je crains qu'il ne lui déplaise beaucoup. À votre égard, vous êtes intrigant, et je hais l'intrigue. Point de commerce. Adieu.

SCÈNE III. Lisette, Frontin, Hortence.

HORTENCE

Mademoiselle Lisette, voilà Monsieur venu.

LISETTE

Hé, vite, que j'aille savoir les nouvelles qu'il nous apporte.

SCÈNE IV. Hortence, Frontin.

FRONTIN

Hé bien, charmante Hortence, voilà donc Monsieur le Président arrivé ?

HORTENCE

Je l'ai vu qui venait sans qu'on le voie, par les fossés, dans le Château ; et puis par toutes les petites portes, avec ses petites clefs il est monté tout doucement : car comme il est matin, il dit qu'il a peur d'éveiller Madame, parce qu'il l'aime bien.

FRONTIN

Hé, où est-il à présent ?

HORTENCE

Il a été tout d'un coup voir au lit de Madame ; et il a été fâché qu'a n'était pas déjà pu dedans.

FRONTIN

Il est donc chez Madame ?

HORTENCE

Oui ; et Madame a couru le voir, et ils sont tous seuls l'un avec l'autre ; et je m'en suis venu être aussi toute seule avec vous.

FRONTIN

Hé, je voudrais bien que ce fût comme Monsieur et Madame ; car je vous aime tendrement.

HORTENCE

Je m'en suis doutée drès hier : car vous me parliez, et vous mêliez, avec vos paroles, des yeux, du soupir, et de petits tremblements ; ça était si joli.

FRONTIN

Cela sera bien plus joli, quand j'aurai le loisir ; mais à présent il faut que vous fassiez, ce que je vous prierai de faire pour mon Maître.

HORTENCE

Je ne fais toujours que ce que Thibaut me dit de faire.

FRONTIN

Vous me parlez pourtant ; et Thibaut ne vous a point dit de me parler.

HORTENCE

Oh dame ! N'y a que ça aussi que je ferai sans qu'il le dise.

FRONTIN

Il faut pourtant que vous me rendiez service ; car jusqu'à présent vous ne m'aimez pas mieux que Thibaut.

HORTENCE

Hé mais, mieux... Je ne peux pas bien vous dire ; car je l'aime d'une façon, et je vous aime, d'une autre : ce n'est pas de même enfin.

FRONTIN

Expliquez-moi cette différence ?

HORTENCE

La différence ?

FRONTIN

Oui.

HORTENCE

Li a déjà, que je l'aime d'accoutumance, petit à petit, depuis que j'étais petite ; et vous, ça est venu pu vite, ça est encore pu fort.

FRONTIN

Expliquez-moi cela encore un peu plus clairement ?

HORTENCE

Hé bien, la différence ! Tenez, imaginez-vous, quand il est avec moi, et qu'il me prend la main, je n'y prends pas garde seulement : mais quand vous me l'avez prise hier, je l'ai retirée au plus vite ; car j'étais si troublée, que je ne savais pourquoi.

FRONTIN

Expliquez-moi cela encore un peu plus clairement.

HORTENCE

Mais faut-il tant dire ? Je ne l'aime pus du tout pour être mariée avec lui ; et que je vous aimerais cent fois mieux pour ça que lui.

FRONTIN

Oh ! Que si j'avais le temps, vous m'expliqueriez cela encore un peu plus clairement ; mais répondez-moi, charmante Hortence, c'est vous qui reportez tout à Monsieur le Président ?

HORTENCE

Oui, Monsieur Frontin.

FRONTIN

Si vous m'aimez mieux que Thibaut, vous m'aimez mieux aussi que Monsieur le Président ?

HORTENCE

Oh oui, je vous aime mieux que de l'argent qu'il me donne.

FRONTIN

Promettez-moi deux choses ; premièrement, de ne dire à personne que vous m'aimez ; ensuite de rapporter à Monsieur le Président, tout ce que je vous dirai de lui dire.

HORTENCE

Eh ben ! Je vous promets tout ça : mais comme Monsieur le Président n'a pas été ici pendant hier, drès qui sera tout seul, je m'en vas ly dire tou ce que Madame a fait : le voulez-vous bien ?

FRONTIN

Je vous le permets, ç condition que vous lui direz ensuite ce que je viens de voir ; c'est que ce Monsieur Damis, qui vous a parlé, vient de donner un papier à Lisette.

HORTENCE

Bon !

FRONTIN

Et quand vous direz cela à Monsieur, il faut qu'il soit tout seul.

HORTENCE

Bon !

FRONTIN

Et sans faire semblant de rien, vous quitterez Lisette, pour voir ce qu'elle fera de ce papier.

HORTENCE

Je verrai ben ça, car je me fourre partout.

FRONTIN

Vous viendrez me rendre réponse, et je vous dirai ce qu'il faudra faire. Mais Monsieur vient à son appartement ; je vais avertir Monsieur Argan mon Maître.

SCÈNE V. Le Président, La Présidente, Hortence.

LE PRÉSIDENT, riant

Ha, ha, ha ! Je vous demande pardon, Madame, laissez-moi rire de vos questions, avant que d'y répondre sérieusement. Ha, ha, ha !

LA PRÉSIDENTE

Allez dedans, petite fille. Mais Monsieur, qu'avez-vous donc tant à rire ?

SCÈNE VI. Le Président, La Présidente.

LE PRÉSIDENT

Oh ! Permettez-moi de rire, Madame, je vous prie, je suis en humeur aujourd'hui de me réjouir ; et l'heureux accommodement que je viens de terminer, nous doit inspirer à tous de la gaîté. Permettez-moi donc de rire un peu, de la conversation que nous venons d'avoir ensemble.

LA PRÉSIDENTE

Je ne trouve rien de risible dans notre conversation. Depuis le moment de votre arrivée, vous m'avez fait un détail de la mort subite d'une vieille plaideuse, et de la manière dont les Juges veulent accommoder deux familles par un mariage : que trouvez-vous de plaisant à tout cela ?

LE PRÉSIDENT

Le plaisant que j'y trouve, Madame, c'est que pendant tout ce long détail, vous ne m'avez questionné que sur un seul article. J'ai pris plaisir à vous voir, sur cet article seul, une curiosité excessive, retenue par la crainte de paraître trop curieuse. Chaque fois que j'ai parlé d'un héritier que nos arbitres veulent marier à Lucie, vous m'avez demandé d'un ton curieux et retenu : cet héritier, Monsieur, quel homme est-ce ? Puis un moment après : Monsieur, cet héritier a-t-il du mérite ? Moi, prenant plaisir à continuer d'autres détails, sans répondre à vos questions sur l'héritier, et vous, les y faisant retomber à tout propos : l'héritier est-il jeune ou vieux ? L'héritier est-il bien fait ? L'héritier est-il aimable ? Et toujours tremblante de peur que votre curiosité ne me donnât de l'ombrage : j'avoue que cette curiosité vive et timide, m'a paru très plaisante.

LA PRÉSIDENTE

Oh ! Permettez que je rie un peu à mon tour, de vous voir rire avec tant d'affectation de ma curiosité, pour me cacher l'inquiétude qu'elle vous donne.

LE PRÉSIDENT

Vous voilà dans vos plaisanteries ordinaires.

LA PRÉSIDENTE

Si je plaisante quelquefois avec vous des petites inquiétudes que je vous vois, ce n'est qu'entre nous autres, au moins. Je craindrais hors votre nièce et moi quelqu'un s'en aperçût.

LE PRÉSIDENT

Oh ! Ne craignez point qu'il vienne jamais dans l'idée de personne, que je sois un mari inquiet : il n'y a que vous et ma nièce qui vous mettiez ces visions en tête ; et je blâme fort les précautions que vous prenez là-dessus. Pourquoi, par exemple, vouloir vous renfermer dans un Château ? Encore, si vous y receviez des compagnies de plaisir, si vous attiriez ici les jeunes gens de la Ville de Rennes...

LA PRÉSIDENTE

C'est à vous à les y amener, si cela vous fait plaisir.

LE PRÉSIDENT

Bon ! J'irai vous amener des gens qui ne vous conviendront point ! J'aime mieux vous en laisser le choix.

LA PRÉSIDENTE

Parce que vous savez que nous ne choisirons personne.

LE PRÉSIDENT

Quoi ! Toujours des soupçons ! Toujours des injustices ! Me soupçonner d'un vice que je déteste, que j'ai en horreur ! Je vous le dis sans cesse, oui, de toutes les passions, la jalousie est celle qui me paraît la plus honteuse, et la plus déshonorante.

LA PRÉSIDENTE

Quoi qu'il en soit, vous ne sauriez blâmer mon goût pour la solitude ; et pour mettre en repos l'esprit d'un mari, qu'on aime, on ne saurait prendre trop de précautions.

LE PRÉSIDENT, riant

Bon ! Des précautions, si j'étais d'humeur à soupçonner...

LA PRÉSIDENTE

Oh ! Je vous défierais d'avoir des soupçons fondés. Je me suis ôté jusqu'à la possibilité de vous tromper.

LE PRÉSIDENT, riant

La possibilité y est toujours.

LA PRÉSIDENTE

Oh ! Par plaisir, imaginez-vous un peu par quel moyen.

LE PRÉSIDENT, riant

Pour imaginer des moyens de tromper, il faut être femme : pour moi, je n'imagine rien.

LA PRÉSIDENTE

Faites un effort d'esprit.

LE PRÉSIDENT

J'ai l'esprit bouché sur le manège des femmes.

LA PRÉSIDENTE

Mais encore !

LE PRÉSIDENT

Je suis un enfant là-dessus.

LA PRÉSIDENTE

Vous savez qu'aucun autre domestique ne m'approche, qu'une simple petite Jardinière.

LE PRÉSIDENT, riant

La fille la plus simple a de l'esprit de reste, pour conduire une intrigue.

LA PRÉSIDENTE

Il faut passer par votre chambre, pour entrer dans la mienne ; car j'ai fait condamner toutes les portes de dégagement.

LE PRÉSIDENT, riant

N'y a –t-il pas de fenêtres ?

LA PRÉSIDENTE

Pour recevoir une visite par les fenêtres, il faudrait que je fusse un moment sans vous.

LE PRÉSIDENT

Mais je dors quelquefois.

LA PRÉSIDENTE

Rarement : mais en cas de surprise, où cacher un galant ? Tout est ouvert pour vous, cabinets, armoires, coffres.

LE PRÉSIDENT, riant

J'ai connu un petit homme qui se cacha un jour dans un étui de des grosses basses de violon : pour moi, je ne m'aviserais jamais d'aller chercher là.

LA PRÉSIDENTE

Vous vous avisez d'y penser pourtant. Vous me dérangez mes tiroirs, mes boites ; vos mains sont plus souvent dans mes poches, que dans les vôtres ; où pourrais-je seulement cacher un billet ?

LE PRÉSIDENT

Un billet ? On l'avale.

LA PRÉSIDENTE

Vous n'imaginez rien, vous avez l'esprit bouché, vous n'êtes qu'un enfant !

LE PRÉSIDENT

Ce sont des plaisanteries que je vous dis ; ne voyez-vous pas que je suis en humeur de plaisanter sur tout ? Mais parlons sérieusement, je vais satisfaire votre curiosité. Ma nièce, ma nièce.

SCÈNE VII. Le Président, La Présidente, Lucie.

Le jeu de cette scène est que Lucie est impatiente, et que le Président attribue son impatience à la Présidente, qui l'écoute tranquillement.

LE PRÉSIDENT

Madame dit que vous êtes impatiente de savoir le choix qu'on a fait pour vous ?

LUCIE

Cela est vrai, je vous l'avoue.

LE PRÉSIDENT

Quelle complaisance pour votre amie, d'avouer que vous avez impatience d'être mariée, vous qui êtes si prévenue contre le mariage !

LUCIE

Mon impatience n'est point d'être mariée ; c'est seulement de savoir à qui vous voulez me marier.

LE PRÉSIDENT

Je ne veux plus vous tenir en suspens, Madame, il y a deux héritiers...

LUCIE

Hé, lequel des deux, Monsieur ?

LE PRÉSIDENT

Patience, ma nièce. Pour satisfaire votre curiosité, Madame, je vous dirai que nos arbitres qui n'envisagent dans ce mariage que la solidité d'un accommodement, pour pacifier deux familles, penchent beaucoup pour le plus âgé des deux, qui est Monsieur Argan.

LUCIE

Monsieur Argan ? Mais, Monsieur...

LE PRÉSIDENT, parlant toujours à le Présidente en la regardant

Doucement, ma nièce. Ne vous alarmez point, Madame, car je suis, moi, pour l'autre héritier, qui est Damis ; parce qu'il me paraît que la convenance des âges, doit être de quelque considération dans un mariage.

LUCIE

Sans doute, Monsieur ; et je serais très fâchée, si on...

LE PRÉSIDENT

Ne vous fâchez point, Madame, je vois bien ce qui convient à Lucie. Damis est fait à peindre, Damis a de l'esprit, de l'enjouement ; enfin Madame, Damis...

LA PRÉSIDENTE

Mais, Monsieur, comme c'est à Lucie que vous donnez un époux, c'est à elle à qui vous devez en faire le portrait.

LE PRÉSIDENT

C'est à elle aussi, Madame, que je le fais. Je vous dirai donc, ma nièce, que j'ai eu une forte dispute contre nos arbitres ; et je leur ai opposé mille raisons pour Damis, et je leur en opposerai encore : car enfin, Madame, à toute rigueur, j'aimerais encore mieux sacrifier un peu de nos intérêts, au plaisir d'avoir dans ma famille un mérite brillant, comme celui de Damis ; et d'ailleurs, un jeune homme dans notre société, égayerait un peu cette vie triste, que vous avez résolu de mener, Madame ; cela vous obligerait à voir du monde.

LA PRÉSIDENTE

Non, Monsieur, rien ne peut plus m'obliger à voir du monde.

LE PRÉSIDENT

Il faudrait bien par complaisance pour de jeunes mariés...

LA PRÉSIDENTE

Je n'en aurai pas même pour vous là-dessus ; et de plus Lucie se séparera de nous, dès qu'elle aura un mari.

LE PRÉSIDENT

On a toujours de la liaison, avec une nièce ou un neveu.

LA PRÉSIDENTE

En un mot, monsieur, je vous prie de n'avoir nul égard à moi dans le choix que vous ferez.

LUCIE

Madame a raison, vous avez des vues trop étendues.

LE PRÉSIDENT

C'est vous qui les étendez, ma nièce. Mais plaisanterie à part, je prendrai fortement le parti de Damis : il faut cependant ménager Monsieur Argan pour nos intérêts ; disposez-vous je vous prie, à le bien recevoir ; nous devons au moins payer de politesse, l'empressement qu'il a de rechercher notre alliance.

LA PRÉSIDENTE

Nous allons l'attendre dans mon appartement.

LE PRÉSIDENT

Je vais vous le mener à l'instant, j'ai quelques ordres à donner à Thibaut.

SCÈNE VIII.

LE PRÉSIDENT

Oui sans doute, ma femme s'intéresse pour Damis. J'ai bien remarqué que Lucie était tranquille, indifférente ; et que ma femme seule était, dans l'impatience de savoir, si Damis entrera dans ma famille. Après cela n'ai-je pas raison de croire, que mes soupçons du bal étaient bien fondés ? Mais Thibaut va peut-être encore me donner quelques lumières.

SCÈNE IX. Le Président, Thibaut.

THIBAUT

Je viens à vous, monsieur, je viens à vous, vous êtes toute ma consolation.

LE PRÉSIDENT

Tu me parais inquiet, agité ; tu sais la part que je prends à tes chagrins, qu'as-tu donc ? Ne serait-il point venu en mon absence, quelqu'un pour traverser ton mariage ? Ne me cache rien, tu as eu sans doute quelque sujet de jalousie ? Parle donc, comme te voilà troublé !

THIBAUT

On le serait à moins, Monsieur. Il est venu ici un homme... Ouf.

LE PRÉSIDENT

Hé bien, un homme te fait-il peur ?

THIBAUT

Ah, Monsieur ! On dit que cet homme-là s'appelle Damis.

LE PRÉSIDENT

Le nom ne fait rien à la chose.

THIBAUT

Oui, Monsieur ; mais c'est que si vous aviez vu comme il est bien fait, c'est un grand homme qui a une mine...

LE PRÉSIDENT

Ton récit m'ennuie... Hé bien ?

THIBAUT

Ah, Monsieur ! Vous allez voir la suite.

LE PRÉSIDENT

Je n'ai que faire de ta suite... Après ?

THIBAUT

C'est quez comme je rodais ici autour, pour voir si... parce que... quelquefois...

LE PRÉSIDENT

Pour voir quoi ?

THIBAUT

Pour voir comment, et par où... car...

LE PRÉSIDENT

Par où, comment, car ; que voulais-tu voir ?

THIBAUT

Je voulais voir, je n'en sais rien ; mais comme je suis jaloux, je veux toujours tout voir, pour voir si je ne verrai point... Je veux tout voir enfin.

LE PRÉSIDENT

Et tu as vu ?

THIBAUT

J'ai vu premièrement qu'Hortence allait et venait, et tournait et retournait ; et c'est qu'elle cherchait ce jeune homme qui l'attendait ici. Aussitôt pour empêcher ça, je lui ai dit que j'étais jaloux ; n'ai-je pas bien fait, Monsieur ?

LE PRÉSIDENT

Fort bien.

THIBAUT

Après cela, comme il me tournait de fil en aiguille, comme pour savoir si vous étiez jaloux aussi...

L'original porte éguille, au lieu de aiguille.

LE PRÉSIDENT

C'est qu'il a intérêt que tu ne sois point jaloux.

THIBAUT

C'est vous qu'il voulait savoir ; mais je lui ai dit que non.

LE PRÉSIDENT

Je vois bien que ta jalousie nuit aux desseins qu'il a sur Hortence.

THIBAUT

Oui, car j'ai entendu après, qu'il disait à Lisette des mots tout bas, et des mots tout haut ; il faisait des hélas par secousses : ses soupçons me désolent, disaient-il ; hé je t'en conjure, favorise mon amour. Et après, Lisette lui a dit, allez-vous-en, car il ne faut pas que Monsieur le Président vous trouve ici.

LE PRÉSIDENT

Cela est clair.

THIBAUT

Oui, Monsieur cela est clair ; car c'est qu'il sait que par bonté, vous vous fâchez de ce qui me fâche.

LE PRÉSIDENT

Je n'en puis douter, il vient pour voir ma femme, c'est elle qu'il aime.

THIBAUT

C'est mon Hortence qu'il aime.

LE PRÉSIDENT

C'est elle sans doute.

THIBAUT

Elle-même, c'est ce que je vous dis ; mettez-vous à ma place. Mais, Monsieur, j'oubliais, que tout d'un coup après, comme je ne l'ai plus vu, je me suis douté qu'il s'était caché ici.

LE PRÉSIDENT

Tu ne l'as donc pas vu sortir ?

THIBAUT

Je m'en vais vous dire. C'est que pour voir où il était, je me suis souvenu d'une invention que vous me donnâtes un jour, quand vous me dîtes qu'il y avait un homme caché ici.

LE PRÉSIDENT

Mais abrégeons. As-tu vu sortir Damis ?

THIBAUT

Patience, Monsieur. J'ai donc pris, comme vous me dîtes l'autre fois, la petite chienne de Madame, qui est accoutumée à aboyer ; quand elle sens quelqu'un de dehors, dans le Château ; et avec la petite chienne sous mon bras, j'ai fait la chasse partout, pour trouver le gîte, comme vous m'avez appris.

LE PRÉSIDENT

Finis donc.

THIBAUT

Et quand j'ai été à un petit coin où on ne voit goutte, la chienne a aboyé, Monsieur.

LE PRÉSIDENT

Damis y était donc caché ?

THIBAUT

Il faut bien dire ; car il s'en est allé bien vite, et il est sorti du Château.

LE PRÉSIDENT

Il faut suivre cela. Mais on m'a dit que monsieur Argan est là-dedans.

THIBAUT

Ha, oui, Monsieur c'est un homme petit, laid. Voilà comme il le faut pour épouser chez nous.

LE PRÉSIDENT

Tâchons de faire affaire avec lui, et promptement, afin que Damis n'ait plus de prétexte pour venir ici.

THIBAUT

Oui, c'est cet Argan-là qu'il nous faut. S'il n'en vient que comme lui au Château, mon Hortence sera pour moi tout seul.

ACTE III

SCÈNE I. Le Président, Monsieur Argan, La Présidente, Lucie, Lisette, Frontin.

MONSIEUR ARGAN

En un mot, Mademoiselle comprend bien, par la situation des affaires, que c'est son avantage de m'épouser ?

LUCIE

Excusez-moi, Monsieur, je n'entends point les affaires.

LE PRÉSIDENT

Nous déciderons la chose, dans l'Assemblée qu'on tiendra demain.

MONSIEUR ARGAN

Je vais toujours disposer mes amis à soutenir mes droits ; je laisse ici Frontin, afin que vous m'écriviez ce soir, la résolution de Mademoiselle.

LE PRÉSIDENT

Je reviens vous parler, dès que j'aurai reconduit Monsieur.

MONSIEUR ARGAN, bas à Frontin

Je te laisse ici à dessein, pour achever d'irriter la jalousie du Président contre Damis.

FRONTIN

Je vous en rendrai bien compte.

SCÈNE II. La Présidente, Lucie, Lisette.

LUCIE

Quel homme, ma chère amie ! Quel caractère d'homme ! Qu'il est haïssable !

LA PRÉSIDENTE

Cet homme si haïssable, sera choisi tout d'une voix par les Arbitres. Mon mari tourne leurs esprits comme il veut.

LUCIE

Je ne le sais que trop.

LISETTE

Et vous vous laisserez ainsi sacrifier à sa jalousie ?

LA PRÉSIDENTE

Si l'on lui pouvait persuader que Damis vous aime ?

LISETTE

Hé, Madame ! Quand vous lui prouveriez que Damis aimerait douze Lucies, il craindrait encore que vous ne fussiez la treizième.

LUCIE

Donne-nous donc quelque expédient, pour lui ôter ses soupçons.

LISETTE

Bon ! Ôtez-lui un soupçon, il lui en viendra vingt autres ; car la source en est dans sa tête. En un mot ; s'il n'était que jaloux, nous serions perdus ; mais heureusement, il est honteux d'être jaloux. Faites-lui sentir qu'on devine ses vues, il n'osera peut-être les suivre plus loin. Son faible principal, c'est la honte. Oui, Madame, la jalousie est le noeud de la difficulté, il faut que la honte en fasse le dénouement. La honte a autant de pouvoir sur les hommes que sur nous : si la honte rend quelques femmes modestes, ne rend-elle pas quelques guerriers hardis ? Oui, oui, souvent la honte fait avancer les poltrons, comme elle fait reculer les femmes.

LA PRÉSIDENTE

Lisette a raison. Mais qui de nous deux lui donnera les premières attaques ? Ce ne sera pas moi ; je crains trop d'augmenter ses soupçons, en affectant de les lui reprocher.

LUCIE

Ce sera moi qui parlerai. Je lui ferai voir que je démêle ses motifs et ses craintes : je lui dirai franchement, que je ne veux point de Monsieur Argan, que j'aime Damis... Et quoique je n'en sois pas sûre, je lui dirai que Damis m'aime aussi.

LA PRÉSIDENTE

À propos, son billet est-il tendre ?

LUCIE

Je vais vous le montrer.

LISETTE

Je l'ai lu ; mais la tendresse sur le papier ne prouve rien. J'ai lu des Romans si tendres !

LUCIE, cherchant le billet dans sa poche

Ouais !

LA PRÉSIDENTE

L'auriez-vous perdu ?

LUCIE

Non, non, je m'en souviens, je l'ai mis dans mon tiroir.

LA PRÉSIDENTE

Mon mari revient, je vous laisse avec lui.

LUCIE, seule

Je vais lui parler d'une manière... Il n'aura point de réplique, je veux le rendre muet.

SCÈNE III. Lucie, Le Président.

LE PRÉSIDENT

Je viens de reconduire notre homme : je n'ai pas voulu lui ôter toute espérance parce que nous avons besoin de lui ; mais je vous promets...

LUCIE

Vous me promettez ce que vous ne me tiendrez pas.

LE PRÉSIDENT

Que veut dire cette méfiance ?

LUCIE

Voulez-vous que je vous parle franchement et librement, à mon ordinaire ? Je suis vive, comme vous savez ; et toute l'autorité que vous avez sur moi, ne m'empêche pas de vous donner quelquefois de petites attaques sur votre naturel soupçonneux. Je crois avoir démêlé vos motifs, pour choisir un homme tel que Monsieur Argan : Je vais vous dire là-dessus tout ce que je pense.

LE PRÉSIDENT

Tout ce que vous pensez, et tout ce que vous ne pensez pas même ; car par complaisance pour ma femme, vous m'allez redire tout ce qu'elle vient de vous dicter.

LUCIE

Il faut convenir que vous avez d'étranges préventions.

LE PRÉSIDENT

C'est vous qui êtes prévenue pour elle ; vous prenez son parti avec une vivacité... Ses intérêts sont les vôtres ; vous ne voyez que par ses yeux, et elle parle souvent par votre bouche ; vous êtes son écho.

LUCIE

Non, Monsieur, je ne suis point son écho, et je vais vous parler avec une liberté qu'elle n'aurait pas prise assurément. Permettez-moi de m'explique sur ce mariage-ci.

LE PRÉSIDENT

Volontiers. Mais je pourrais vous épargner la peine d'une explication ; car je devine tout ce que vous m'allez dire, ma chère nièce, avant que vous ayez ouvert la bouche. Je sais mot pour mot tout ce que la Présidente vient de vous inspirer : j'ai tant étudié ma femme ! Je la sais par coeur. Par exemple, sur l'aventure du Bal, je devinai qu'elle vous prierait, de me venir répéter syllabe pour syllabe, la même justification qu'elle m'avait faite ; et cela ne manqua pas.

LUCIE

Je ne réponds point à cela, de peur de m'impatienter ; car si nous vous eussions conté l'aventure différemment : elles se sont coupées, eussiez-vous dit : nos relations sont conformes : elle m'a dicté la mienne, dites-vous. Que faut-il donc faire pour dissiper vos ombrages ?

LE PRÉSIDENT

Rien ; car je n'en eus jamais. Vous vous imaginez que je suis soupçonneux, parce que je suis pénétrant : vous ne faites point de différence entre soupçonner, et avoir de la pénétration d'esprit. C'est pénétration seule, par exemple, qui me fait deviner ce que vous m'allez dire, pour ne point épouser Monsieur Argan.

LUCIE

Oh devinez donc, puisque vous ne voulez pas me laisser parler.

LE PRÉSIDENT

Vous m'allez dire, par exemple, que je suis le maître de choisir, entre les deux héritiers.

LUCIE

Je le crois ainsi.

LE PRÉSIDENT

Je vous devine, comme vous voyez ; et vous m'allez dire encore, que Monsieur Argan ne vous convient point.

LUCIE

C'est ce que j'allais vous représenter.

LE PRÉSIDENT

Ne vous dis-je pas ? Et vous me représenterez encore, que Damis vous convient mieux, qu'il vous estime, qu'il vous aime, qu'il n'adore que vous.

LUCIE

D'accord ; c'est ce que je voulais vous apprendre.

LE PRÉSIDENT

Ne vous dis-je pas ? Vous m'apprendrez aussi, qu'étant persuadée, convaincue de la sincérité de son amour, votre coeur n'a pu se défendre...

LUCIE, impatiemment

Il faut bien vous l'avouer, puisque cela est vrai.

LE PRÉSIDENT

Ne vous dis-je pas ? Et ensuite vous m'avouerez confidemment, que vous avez pour l'autre une antipathie, une aversion, une haine...

LUCIE, en colère

Hé bien, oui, oui, oui, oui ; j'aime l'un, et je hais l'autre.

LE PRÉSIDENT

C'est ce que je vous dis. Vous voyez que je suis au fait, comme si j'avais été derrière la Présidente, quand elle vous a fait votre leçon.

LUCIE

Vous me mettez dans une impatience... Quoi ? Parce que vous devinez que je vais vous dire des vérités, cela vous persuade qu'elles ne sont pas vraies

LE PRÉSIDENT

J'ai malheureusement l'art de pénétrer les vérités qui ne sont pas vraies.

LUCIE

Oh ! La patience m'échappera. Écoutez, Monsieur, il faut que je vous respecte beaucoup, pour surmonter la colère où me met... Votre... Votre... pénétration, Monsieur, votre pénétration.

LE PRÉSIDENT

J'admire l'ardeur de votre zèle pour une amie. Vous avez oublié, pour me persuader, de me dire que Damis est venu ici en mon absence vous faire une déclaration d'amour.

LUCIE

Si je savais qu'il y fût venu, je vous le dirais aussi. Mais j'aurais beau vous dire qu'il serait venu ici pour moi, vous croiriez qu'il y serait venu pour votre femme.

LE PRÉSIDENT

Ha, ha, ha ! Votre dépit me réjouit ; il vous fait dire des extravagances. Sérieusement, ma nièce, votre zèle pour ma femme vous fera devenir folle.

LUCIE

Oh ! C'est vous qui me la feriez devenir : je n'y puis plus tenir, et je vous déclare en un mot, que s'il le faut absolument, Monsieur, je me sacrifierai à ma nécessité de ce mariage : mais vous me permettrez de m'en éclaircir moi-même.

SCÈNE IV.

LE PRÉSIDENT

Ne balançons plus : allons à Rennes prévenir les mesures que Lucie pourrait prendre. Mais Damis est venu ici en mon absence, et Lucie n'en sait rien ! C'est donc pour ma femme seule qu'il y est venu.

SCÈNE V. Le Président, Thibaut, Hortence.

LE PRÉSIDENT

Qui est-ce là qui m'écoute ? Ah !

HORTENCE

C'est moi, Monsieur, qui ai vu qu'ous étiais tout seul avec personne ; et comme je ne vous ai pas encore dit cette fois-ci, ce que Madame a fait tandis qu'ous n'y étiais pas, je vians vous le dire, comme à l'accoutumée.

LE PRÉSIDENT, à Thibaut

C'est toi qui lui ordonnes de me venir toujours rompre la tête des choses dont je n'ai que faire.

THIBAUT

C'est que ces petits dialogues vous amusent, et j'en fais mon profit.

LE PRÉSIDENT

J'ai bien de la complaisance !

HORTENCE

Il se trouve donc que drès avant-hier au soir, Madame se coucha tourte seule, parce qu'ou n'y étiais pas. Hier au matin, drès que Madame a été du haut en bas du lit, elle a pris ses pantoufles, et pis al a commencé par aller vouar à son miroir, comment a se portait ; après elle s'est mise à tourné, viré, ouvrir tous ses tiroirs, et pis les reframer, ravoindre trois fois la même chose, et pis la resserrer ; Hortence, me faut-ci ; Hortence me faut ça, va-t-en me quérir ci, et pis ne bouge : donne-moi ça ; et pi, je n'en veux pu : tantia que n'y a rien à vous dire là-dessus ; car c'est comme si al n'avait rien fait pendant tras heures.

LE PRÉSIDENT

J'avoue que sa naïveté me divertit.

THIBAUT

N'est-il pas vrai ? Elle a un mémoire...

HORTENCE

Après, al a été bientôt coiffée ; car ce n'est pu comme quand al avait des cheveux, qui tenaient à sa tête ; à steure a n'a qu'à prendre sa perruque à dentelle ; a met ça comme un étui, coque ; et pi vla qu'est fait.

THIBAUT

Cela est admirable ! Après, après ?

HORTENCE

Après, al a couru bien vite à la ruelle du lit, al a tiré le rideau su elle, et pi al s'est baissée...

LE PRÉSIDENT

Hé fi, petite Fille, faut-il ainsi examiner ? Je ne veux plus rien savoir.

HORTENCE

Je ne vous dirai donc pas queque chose.

LE PRÉSIDENT

Thibaut a bien envie de le savoir.

THIBAUT

Oui.

HORTENCE

C'est que ce matin, comme Madame s'habillait, j'ai vu...

THIBAUT

Vous avez vu ?

HORTENCE

J'ai vu que j'entendais cogner à la fenêtre par en dehors.

THIBAUT

Hé bien ?

HORTENCE

Et Madame a été ouvrir elle-même.

THIBAUT

Elle-même ?

HORTENCE

Et vla tout d'un coup que c'était la petite guenon du Fermier, qui s'est jetée sur Madame pour la caresser.

LE PRÉSIDENT, reprenant haleine

Ouf !

THIBAUT

Hé bien, n'y a-t-il plus rien ?

HORTENCE

Oh ! L'y a encore, que tout à l'heure tantôt, j'ai vu Monsieur Damis qui donnait un papier à Lisette.

LE PRÉSIDENT

Ah ciel ! Ce sera peut-être une déclaration d'amour...

THIBAUT

Pour Hortence, Monsieur : il aura deviné que cette petite coquine-là sait lire. Voilà ce que c'est d'apprendre à lire aux filles.

LE PRÉSIDENT

Il faut suivre cela de près ; viens avec moi Thibaut.

SCÈNE VI.

HORTENCE

Queux vilain maussade ! Me vla déjà fiancée à ly, pourtant. Mais je dirai à Monsieur le Président tantôt queuque chose, pour que Thibaut n'achève pas d'être marié avec moi.

SCÈNE VII. Hortence, Frontin.

FRONTIN

Hé bien, charmante personne, avez-vous dit à Monsieur le Billet ?...

HORTENCE

Je lui ai dit, et il a fait une mine tout comme Thibaut.

FRONTIN

Vous n'aurez jamais pu attraper, comme je vous ai dit, le papier de Mademoiselle Lucie.

HORTENCE

Je m'en vas vous dire. C'est que comme j'ai entré dans la chambre de Lucie, al avait le visage su sa main, et son bra sur sa table, et pui le papier qual tenait, et pui a lisait, lisait ; et pui al soupirait, soupirait ; et pui a parlait à elle toute seule ; et pui a regardait en bas sans branlé ; et pui a disait des mots bien fort en haut. Dame ! À la fin al a mis le papier dans son petit tiroir, et pui a s'en est allée comme une effarée, qu'a n'a pas vu que j'étais derrière, et moi qui fouille partout, j'ai fouillé le papier du tiroir, et tenez le voilà.

FRONTIN

Donnez vite, que je voie si... Hon, hon, hon... Mes soupirs... Hon, hon, hon... Je ne vois rien là qui ne soit équivoque... Hon, hon. Au contraire, voici quelques mots qu'un homme qui voit tout à fait à travers les brouillards de sa jalousie, pourra expliquer contre sa femme. Tenez, Hortence, allez sans faire semblant de rien, porter ce Billet à Monsieur le Président, et dites que vous l'avez trouvé à terre ; car Mademoiselle Lucie vous gronderait, si elle savait que vous l'avez pris dans son tiroir. Allez vite, et je vous promets que je serai votre mari à la place de Thibaut.

HORTENCE

Oh ! Cela me va faire courir bien vite.

Elle sort.

FRONTIN

Il ne faut rien négliger de ce qui peut irriter le jaloux, contre le rival de mon maître.

ACTE IV

SCÈNE I.

HORTENCE

Je ne trouve point Monsieur tout seul ; et Frontin m'a dit qu'il faut que Monsieur soit tout seul, pour que je lui donne le papier. En attendant, je m'en vas voir si je lirai bien dedans.

Elle lit syllabe à syllabe.

Ne... vous... verrai-je jamais seule... Ô Dieux ! Quelle contrainte... Mon amour. Faut-il que ce soit de l'amour que tout ça veut dire. Mais en vla trop dans ce grand papier. Je n'aurai pas l'esprit d'entendre ça tout à la fois. Faut recommencer petit à petit. Ne... vous... verrai-je... jamais... seule... Ô Dieux !... Ô Dieux !... C'est un homme qui jure, et qui est fâché... Seule... seule... Ah ! C'est comme quand Frontin m'a dit qu'il voulait me voir toute seule, sans que Thibaut y soit. Après. Mon... amour... aura-t-il pu... se faire entendre... Mes regards échappés... mes soupirs étouffés... N'y a là que soupirs que j'entends... soupirs étouffés... Étouffés ! Oui, c'est que quand on aime très bien, ça étouffe. Non... Car... la présence d'un jaloux... jaloux... C'est Monsieur, déjà... Est un obsta... cl'in... vin... cible... Obsta qu'in... vin... cible ! Queux mot c'est ça !...

Elle rêve à ces mots, et regardant en l'air, elle tient le papier négligemment.

SCÈNE II. Hortence, Le Président, Thibaut, Lisette.

LE PRÉSIDENT

Vois-tu ton Hortence, qui lit un papier ?

THIBAUT

La petite traîtresse !

LE PRÉSIDENT

Ne t'avise pas de lui arracher ce papier au moins ?

THIBAUT, approche pas à pas

Le Président reste derrière.

Chut.

LISETTE, suivant Thibaut

Ha ! Voilà le Billet que Lucie a perdu : il y a dedans des mots équivoques ; si Monsieur le voit, il croira qu'il est pour Madame.

THIBAUT, arrachant le papier

Ha, ha, coquine.

LISETTE, l'arrachant aussi à Thibaut, et regardant malicieusement le Président

Ha, ha, jaloux !

Le déchirant.

Voilà comme on punit la curiosité des jaloux, des esprits travers comme toi, des ridicules, des extravagants, qui s'imaginent que tout ce qui se dit, tout ce qui s'écrit, tout ce qui se fait, est écrit, et dit, et fait pour leur femme. Tu n'as que faire de me regarder noir. Tu enrages, et j'en suis ravie ; car mon plus grand plaisir est de faire enrager les jaloux.

Au Président.

Ah ! Je ne vous voyais pas là, Monsieur.

LE PRÉSIDENT, se contraignant

Tu as fait à merveilles, Lisette, de jouer ce tour-là à Thibaut.

THIBAUT

Vous en parlez bien à votre aise, Monsieur.

LE PRÉSIDENT

J'aime à le voir un peu mortifié. Mais, Lisette, n'est-ce pas toi qui avais perdu ce papier ?

LISETTE

Oui, Monsieur, et c'est un Billet que Damis m'a donné pour Lucie.

LE PRÉSIDENT

Pour Lucie ? Mais Lucie sera fâchée que vous l'ayez déchiré.

LISETTE

Bon ! Ne lui dirai-je pas bien ce qu'il contenait ? Qui a vu une déclaration d'amour, en a vu mille.

LE PRÉSIDENT

Tu as raison. Çà, Lisette, va un peu dire à Madame, qu'elle ne viendra qu'après midi me trouver à Rennes ; je lui laisse le carrosse, et je vais monter à cheval. Je sui bien aise de tirer quelque coup de fusil dans mon Parc, en allant à Rennes.

SCÈNE III. Le Président, Hortence, Thibaut.

LE PRÉSIDENT

Hortence ?

HORTENCE

Plaît-il, Monsieur ?

LE PRÉSIDENT

Tu lisais ce papier ; mais je parie que tu n'as rien compris à ce que tu as lu.

HORTENCE

Si fait, Monsieur ; car l'y a des mots que j'entends bien, et pis d'autres où je n'entends goutte.

LE PRÉSIDENT

Quels mots as-tu compris, par exemple ?

HORTENCE

Quels mots ?

LE PRÉSIDENT

Oui : nous verrons bien si tu as de l'esprit.

HORTENCE

L'y a déjà de l'amour.

LE PRÉSIDENT

Quoi ! Tu entends ce mot-là ? Hé, il a encore...

HORTENCE

L'y a dans le papier encore du soupir, l'y a du regard, l'y a qu'il veut la voir toute seule, et pis du jaloux.

LE PRÉSIDENT, à part

Qu'entends-je ? C'est sans doute un Rendez-vous qu'il donne à ma Femme, pour Rennes.

Haut.

Hortence, allez vite auprès de ma femme, de peur qu'elle n'ait besoin de vous.

SCÈNE IV. Le Président, Thibaut.

LE PRÉSIDENT

En réunissant les morceaux, je verrai...

Il voit Thibaut en se retournant.

Ha, ha ! Tu es encore là, Thibaut ?

THIBAUT

Oui, Monsieur, je ramasse les soupirs et les regards.

LE PRÉSIDENT le regardant ramasser, et le laissant faire exprès

Tu veux être sûr qu'Hortence te trahit. Que tu es insensé ! De chercher avec tant d'empressement ce qui va te désespérer.

THIBAUT

Cela me fera enrager, mais cela me contente.

LE PRÉSIDENT

Je t'admire ! Prends bien garde d'en oublier au moins. Tiens, en voilà encore quelque morceau là-bas.

THIBAUT

Ne pensez pas vous moquer, je n'en veux pas perdre une syllabe.

LE PRÉSIDENT, va lui prendre les morceaux qu'il a ramassés

Oh ! C'en est trop aussi, tu vas te creuser la cervelle, à recoller des morceaux de papier ; tu vas les arranger de travers : je veux t'ôter cette occasion de chagrin ; donne-moi cela.

THIBAUT

Ha, non, je vous prie.

LE PRÉSIDENT

Donne donc.

À part.

Allons dans mon cabinet... Mais voilà ma Femme au passage...

Haut.

Va dire à ma Femme que tu vois, qu'elle aille m'attendre dans sa chambre.

SCÈNE V.

LE PRÉSIDENT, seul

Je ne veux pas la voir en la situation où je me sens ; je ne me posséderais pas, et il faut dissimuler, pour pouvoir ensuite la convaincre... et quand je l'aurai convaincue... Mais quoi... Oserai-je éclater ? Si j'éclate que dira toute la Province attentive sur un homme comme moi, dans les premières places d'un Parlement ? Je perdrai l'estime et la confiance ; car enfin ; usage, injuste usage, tu attaches à l'idée de jaloux celle de bizarre, de capricieux, d'extravagant. Quelles idées, d'un homme qui juge les autres ! Mais je crains pis encore ; c'est le ridicule, ce ridicule qui fait mépriser jusqu'aux vertueux, ce ridicule qui avilit plus un homme, que tous les vices. Je serai donc l'objet du mépris et de la risée ? Non, j'aimerais encore mieux être trahi en secret par une femme, que convaincu publiquement d'être jaloux. Mais pour éviter ces deux malheurs, oui, je puis facilement... Voyons si ma Femme... Elle vient à moi. Mon trouble... Calmons-nous ?... Aurai-je bien la force... Je vois qu'elle veut partir. Sans doute le rendez-vous est pris pour Rennes...

SCÈNE VI. Le Président, La Présidente en écharpe.

LE PRÉSIDENT, se contraignant excessivement

Hé bien, Madame, vous voulez donc partir ? Car je vous vois disposée...

LA PRÉSIDENTE

Mais, Monsieur, ne m'avez-vous pas dit ?...

LE PRÉSIDENT, troublé

Oui.

LA PRÉSIDENTE

Avez-vous changé de dessein ?

LE PRÉSIDENT, troublé

Non, mais...

LA PRÉSIDENTE

Est-ce que vous ne voulez pas ?...

LE PRÉSIDENT, troublé

Je ne sais... Car...

LA PRÉSIDENTE

Comme vous voilà troublé !

LE PRÉSIDENT

Moi, Madame ! Moi troublé ! Et de quoi donc troublé ?

LA PRÉSIDENTE

Lisette vient de me dire qu'un billet déchiré...

LE PRÉSIDENT, avec des mouvements de rage, qui lui échappent malgré lui

Lisette est folle ; et vous êtes la plus étrange personne du monde... Franchement, Madame, je commence à me lasser de vous voir toujours agitée, toujours inquiète ; vouloir sans cesse prévenir ou détruire des soupçons que je n'ai point. Je vous vois toujours attentive à justifier vos démarches innocentes : croyez-vous que cela ne me fatigue pas, Madame ?... Cela me fatigue.

LA PRÉSIDENTE

Si vous étiez moins soupçonneux, nous serions tranquilles l'un et l'autre ; mais comme je vous vois souffrir...

LE PRÉSIDENT

Ce qui me fait souffrir, c'est l'injustice de vos craintes.

LA PRÉSIDENTE

Quoi qu'il en soit ? Il est bon d'éclaircir...

LE PRÉSIDENT

Éclaircir à moi ? Suis-je un homme à éclaircissement ?

LA PRÉSIDENTE

Non, car vos préventions les rendent inutiles : mais je veux que vous approfondissiez...

LE PRÉSIDENT

Je n'approfondis jamais.

LA PRÉSIDENTE

Vous craindriez, en approfondissant, de guérir le tourment dans lequel vous vous plaisez.

LE PRÉSIDENT

Je vais me disposer à partir pour Rennes.

LA PRÉSIDENTE

Vous ne partirez point, que je n'aie le coeur net sur ce Billet.

LE PRÉSIDENT

Laissons cela : peut-on entrer dans des minuties ?...

LA PRÉSIDENTE

Je veux vous prouver moi, que ce Billet était pour Lucie. Lisette m'a dit qu'elle l'a déchiré en cet endroit. Voyons si on pourrait, en ramassant ?...

LE PRÉSIDENT

Hé fi, Madame ! Fi ! Est-il possible qu'une pareille imagination...

LA PRÉSIDENTE

Ha ha !... Je n'y vois plus les morceaux...

La Présidente le regarde : le Président est confus.

J'en suis ravie, Monsieur, vous vous convaincrez en particulier, de ce que vous auriez honte d'examiner avec moi. Mais j'aperçois Damis.

LE PRÉSIDENT

Je le voyais aussi. Mais pourquoi n'a-il osé avancer quand il vous a vue ?...

SCÈNE VII. Le Président, La Présidente, Damis de loin.

LA PRÉSIDENTE

Je vais vous laisser...

LE PRÉSIDENT

Il vous a vue, demeurez, il me soupçonnerait...

À Damis.

Monsieur ? Monsieur Damis ?

LA PRÉSIDENTE

Je vais...

LE PRÉSIDENT

À la Présidente.

Demeurez donc, il croira...

À Damis.

Approchez donc, Monsieur.

À la Présidente.

Restez, vous dis-je.

LA PRÉSIDENTE

Non, Monsieur.

LE PRÉSIDENT

Il croira que c'est moi qui...

LA PRÉSIDENTE

Il croira tout ce qu'il voudra.

Elle sort.

SCÈNE VIII. Le Président, Damis.

LE PRÉSIDENT, prenant un air galant, de peur que Damis ne le soupçonne

À part.

Il me soupçonnera.

Haut.

Vous nous trouvez Madame et moi dans la plus plaisante dispute ! Elle veut vous fuir, je voulais la retenir, comme vous avez vu.

DAMIS

Je n'ai fait nulle attention. L'affaire importante qui m'amène m'occupe si fort...

LE PRÉSIDENT

Je veux vous conter notre dispute, elle est réjouissante. C'était sur l'aventure du Bal, dont nous plaisantâmes tant vous et moi. Elle s'avisa d'en être sérieusement blessée.

DAMIS

Vous me permettez de vous dire qu'elle a tort.

LE PRÉSIDENT

C'est notre dispute. Je lui ai dit qu'elle avait pris là-dessus, un travers ridicule.

DAMIS

Elle n'a pas pu prendre mal une méprise si visible.

LE PRÉSIDENT

Si visible ; c'est justement sur quoi je la raillais. Mais je ne puis lui faire comprendre, que c'est Lucie à qui vous pensiez parler d'amour.

DAMIS

Elle n'a seulement qu'à vouloir s'éclaircir.

LE PRÉSIDENT

Elle n'a qu'à m'écouter là-dessus. J'ai vu, j'ai compris, je sais que vous aimez Lucie, vous me l'avez dit ; mais elle n'écoute rien. Est-il rien de plus plaisant ? Peut-on avoir une vision plus risible ? Mais le ridicule de cela, c'est qu'elle croirait faire un crime de vous voir ; et sa vertu alarmée en vous voyant, m'a pensé faire mourir de rire. Car enfin, il est bon qu'une femme ait de la vertu ; mais trop, est trop aussi.

DAMIS

Cet excès n'est jamais blâmé pour un mari. Mais ce qui me fait plaisir, c'est de vous voir si bien persuadé de mon amour pour Lucie : cela doit vous déterminer à me préférer à Monsieur Argan.

LE PRÉSIDENT

C'est ce que nous déciderons demain, à l'Assemblée de nos Arbitres.

DAMIS

La grâce que je vous demande, Monsieur, c'est de vous déclarer dès aujourd'hui ou pour ou contre moi ; car on m'a dit que vous vous déclarâtes pour moi il y a quelques mois, avant qu'il fût question encore de mariage.

LE PRÉSIDENT

Cela est vrai, mais l'affaire a changé de face.

DAMIS

Mon conseil m'a fait voir clairement, qu'il ne pouvait y avoir du changement que de votre part ; et que si vous ne vous déclarez pas aujourd'hui pour moi, c'est une preuve que vous êtes contre.

LE PRÉSIDENT

Il prend mal la chose ; car examinons, s'il vous plaît...

DAMIS

Permettez-moi de n'entrer dans aucun détail ; vous savez que je suis instruit à fond de l'affaire.

LE PRÉSIDENT

Je le sais.

DAMIS

Il ne serait plus temps demain, que je prisse des mesures. Ainsi, Monsieur, je vous prie de me donner aujourd'hui votre parole.

LE PRÉSIDENT

Mais vous êtes trop pressant, et...

DAMIS

Vous savez que je le dois être. Voulez-vous que nous allions ensemble à Rennes ?

LE PRÉSIDENT

Volontiers ; mais non pas aujourd'hui ; car...

DAMIS

On m'a bien dit que si vous aviez changé de sentiment, vous hésiteriez...

LE PRÉSIDENT

Je n'hésite point ; mais demain n'est pas si éloigné.

DAMIS

Vous me feriez soupçonner, que par complaisance pour Madame votre épouse, vous entreriez dans les raisons qu'elle croit avoir de m'éloigner d'elle.

LE PRÉSIDENT

Au contraire, vous dis-je.

DAMIS

Déclarez-vous donc aujourd'hui. Voulez-vous venir à Rennes ?

LE PRÉSIDENT

Je ne puis aller aujourd'hui à Rennes ; j'ai des raisons particulières...

DAMIS

Ce sont apparemment les raisons de Madame la Présidente ; et vous entrez dans ses soupçons injustes.

LE PRÉSIDENT

Je vous dis que non. Mais...

DAMIS

Si vous étiez persuadé que j'aime Lucie...

LE PRÉSIDENT

J'en suis persuadé.

DAMIS

Consentez donc aujourd'hui ?...

LE PRÉSIDENT

Mais, Monsieur...

DAMIS

Je ne le vois que trop : Madame la Présidente est prévenue contre moi ; et les préventions seules vous déterminent.

LE PRÉSIDENT

Permettez-moi de vous dire, que vous vous mettez en tête des visions...

DAMIS

Elles sont fondées, ces visions ; et celles de Madame la Présidente ne le sont pas, juste ciel ! Dans le moment que je sens pour Lucie, l'amour le plus tendre, l'ardeur la plus vive, me soupçonner !... Ah ! Faites paraître seulement Lucie : en lui disant que le l'adore, ma passion, mon respect, mes paroles, mon silence, mes transports, tout prouvera également la sincérité de mon amour. Non, la prévention la plus aveugle sera contrainte d'ouvrir les yeux.

LE PRÉSIDENT

Vous déployez inutilement votre éloquence, pour prouver un amour dont je n'ai pas le moindre doute.

DAMIS

Faites-la-moi donc venir, cette charmante nièce, et je croirai...

LE PRÉSIDENT

Oh pour cela, non : plus je suis persuadé de la violence de votre passion, et moins je dois l'exposer à vous voir, avant que d'être sûr de votre mariage.

DAMIS

Ah ! Ce refus me prouve encore que vous êtes sûr du contraire. Je vois que vous ne reviendrez jamais de vos préventions. Je n'ai plus rien à ménager ; je vais de ce pas à Rennes tenter toutes les voies..., je suis au désespoir.

SCÈNE IX.

LE PRÉSIDENT

Le petit fourbe ! Il faut convenir qu'il a bien joué cela. Quelle déclamation ! Sa voix, ses yeux animés... Il avait son objet, qui lui échauffait l'imagination. Ses tons passionnés... Oui, voilà le scélérat le plus pathétique, le plus séduisant... Ah ! Je ne m'étonne pas si ma femme...

SCÈNE X. Le Président, Thibaut.

THIBAUT

Monsieur, j'ai fait tout comme vous m'avez dit. J'ai rompu quelque chose au carrosse ; et il ne pourra être raccommodé qu'après-midi. Vos autres carrosses sont à Rennes, et j'ai fait seller votre Anglais. Voilà votre manteau, et votre chapeau de cheval.

LE PRÉSIDENT, mettant son manteau et son chapeau

Donne... Mais vois si ce Damis est parti ?

THIBAUT

Je verrai bien ; car son carrosse était tout à l'heure dans la cour.

LE PRÉSIDENT

Il faut partir sans ma femme ; car elle pourrait traverser mes desseins.

Traverser : Fig. Susciter des obstacles, des embarras. [L]

SCÈNE XI. Le Président, Lisette.

LISETTE

Qu'est-ce donc, Monsieur ? Est-ce que vous avez déjà congédié un de nos prétendants ?

LE PRÉSIDENT

Damis est-il parti ?

LISETTE

Oui vraiment, je ne sais pas ce que vous lui avez dit ; mais il vient de passer brusquement près de moi. Où allez-vous donc, Monsieur Damis ? Pour toute réponse, il enfonce son chapeau, ne fait qu'un saut de notre perron, ouvre lui-même la portière du carrosse, et s'élance dans le fond avec une rage muette... Et, touche cocher.

LE PRÉSIDENT

Il est donc parti ?

LISETTE

Vous n'avez qu'à regarder du côté de l'avenue, vous verrez encore son carrosse, il va à bon train. Mais vous voilà en équipage de cheval, est-ce que vous allez à Rennes ?

LE PRÉSIDENT

Oui, Lisette.

LISETTE

Mais, Monsieur, Madame veut partir avec vous.

LE PRÉSIDENT

Dès que le carrosse sera raccommodé, elle viendra.

LISETTE

Madame ne se paye pas de ces raisons-là ; elle veut à toute force aller avec vous.

LE PRÉSIDENT

Quelle fantaisie !

LISETTE

Fantaisie de femme, elle s'exécutera. Tenez, la voilà qui vous attend au passage.

LE PRÉSIDENT, à part

Quel contretemps ! Parlons-lui.

Il sort.

SCÈNE XII.

LISETTE

Je m'admire. J'ai quelquefois des vivacités d'imagination, pour faire des portraits d'après rien, qui ne laissent pas de ressembler. Oui, je suis sûre, que de la manière dont j'ai dépeint Damis montant en carrosse, le Président ne devinera pas que le carrosse est parti à vide. Çà, prenons nos mesures. Voilà notre Amant caché ici, il faut que je lui ménage un éclaircissement avec Lucie ; elle a raison de vouloir éprouver, si Damis l'aime sincèrement.

ACTE V

SCÈNE I. Le Président, Thibaut.

LE PRÉSIDENT, à part

Comment faire, pour m'échapper d'elles ? Si elles me suivent à Rennes, elles rompront les mesures que j'y veux prendre contre Damis. Écoute, Thibaut, j'ai une affaire importante à Rennes ; je veux partir, sans que ma femme ni Lucie s'en aperçoivent.

THIBAUT

Hé bien, Monsieur, j'ai fait tenir un cheval à la petite porte du jardin.

LE PRÉSIDENT

Fort bien. Mais je viens de leur dire que nous partirions tous ensemble, dans deux heures, et que j'allais m'enfermer dans mon cabinet, pour examiner un procès. Oh ! Ce qui m'embarrasse, c'est qu'on m'observe pour voir de loin si j'entrerai, comme j'ai dit, dans mon cabinet.

THIBAUT

Cela est fâcheux.

LE PRÉSIDENT

Attends... Pour tromper Lisette et nos Dames, avançons-nous ici.

THIBAUT

Où ?

LE PRÉSIDENT

De ce côté-ci, on ne peut pas nous voir. Prends vite ce manteau, mets ce chapeau, cache-toi le visage, tiens : voilà la clef de mon cabinet, entre dedans comme si c'était moi, elles y seront trompées.

Thibaut accommodant son manteau.

Cachons-nous bien le nez...

SCÈNE II. Thibaut, Hortence.

HORTENCE

Monsieur le Président, ne vous en allez pas encore ; car il faut que je vous dise queuque chose avant qu'ou ni soyais pu.

THIBAUT, en fausset

Dites donc vite.

HORTENCE

C'est que Frontin m'a dit comme ça, qu'il a vu ce Monsieur Damis dans le petit cabinet, qui s'est caché tout en cachette.

THIBAUT, en fausset

Fort bien, fort bien.

HORTENCE

Attendez que je vous dise à st'heure queuque chose pour moi et Thibaut ?

THIBAUT, à part

Ceci me regarde.

En fausset.

Hé bien.

HORTENCE

C'est que comme je n'oserais dire à Thibaut que je ne l'aime pu, je vous le dis à vous, Monsieur le Président, sans qu'il le sache ; afin qu'ou ly disiais de n'être pu du tout mon mari.

THIBAUT, en fausset

Hé pourquoi n'aimez-vous pas Thibaut ? Il est si aimable, si aimable !

HORTENCE

Ça n'est pas vrai, Monsieur, car j'aime mieux Frontin que lui, si vous plaît.

THIBAUT, en fausset

Fi ! Tous ces hommes-là sont des traîtres.

HORTENCE

Vous dites ça, parce qu'ou soutenez Thibaut ; mais c'est Thibaut qui est un maussade, un bourru, un jaloux.

THIBAUT, en fausset

Hé bien, je lui commanderai de n'être plus jaloux.

HORTENCE

Oui, mais vous ne li commanderais pas de n'être pu si vieux, ni si laid ; et j'aime bien mieux Frontin, qui est tout comme il me plaît, sans qu'ou li commandiais.

THIBAUT, à part

J'enrage... Mais il faut entrer dans le cabinet.

HORTENCE

Comme Monsieur le président parle creux ! Il est enrhumé d'être jaloux.

SCÈNE III. Hortence, Frontin, Thibaut de loin qui les examine.

FRONTIN

Hé bien, ma chère petite femme, avez-vous dit à Monsieur le Président que Damis est caché ?

HORTENCE

Oui.

FRONTIN

Fort bien ; il va être enragé contre Damis ; cela fera la fortune de mon Maître, il fera la mienne, et je ferai la vôtre.

HORTENCE

Tenez, tenez, vla Monsieur le Président qui nous guette.

FRONTIN

Tant mieux, c'est ce que je demande. Mais il me semble qu'il n'a point l'air du Président.

HORTENCE

Dame ! Il avait une certaine voix, comme s'il avait le cauchemar.

Cochemar : (cauchemar) C'est un étoufement qui prend de nuit, lequel est l'effet d'une vapeur grossière et terrestre qui emplit les ventricules du cerveau et empêche le commerce et la circulation des esprits animaux. [R]

FRONTIN

Hé, l'avez-vous vu au visage ?

HORTENCE

Non, car il le cachait.

FRONTIN

C'est peut-être là Thibaut. Le Président serait-il parti ? Toutes mes mesures seraient rompues ; il faut éclaircir la chose.

HORTENCE

Tenez, tenez, il n'avance ni ne recule.

FRONTIN

Pour le faire avancer, en cas que ce soit Thibaut, je vais faire semblant de vous baiser la main.

HORTENCE

Ha oui, ça sera drôle.

FRONTIN

Thibaut avance-t-il ?

HORTENCE

Oh non.

FRONTIN

Il faut donc la baiser tout de bon, pour voir.

HORTENCE

Ce n'est que pour voir, au moins.

FRONTIN

Avance-t-il, ma chère Hortence ?

HORTENCE

Non pas encore.

FRONTIN

Il est rétif, il faut un coup d'éperon plus fort ; baisons la joue.

HORTENCE

Arrêtez à st'heure, car le voilà qui vient.

THIBAUT, laissant aller son manteau de colère

Coquine ! Friponne !

HORTENCE, s'en allant

Ah ! Le méchant.

SCÈNE IV. Thibaut, Frontin, Lisette.

THIBAUT

Vous êtes bien insolent, vous !

LISETTE

Ha ha ! Vous êtes donc Monsieur le Président, qui allez examiner un Procès dans le cabinet ? Et il est parti sans nous le dire ?

THIBAUT

C'est ste coquine-là qui est cause que je serai querellé ; j'entage.

FRONTIN

J'enrage aussi qu'il soit parti, voilà mon coup manqué.

LISETTE

Allons avertir Madame.

SCÈNE V. La Présidente, Lucie, Lisette.

LA PRÉSIDENTE

C'est donc ainsi que mon mari me trompe ?

LUCIE

Je viens de le voir passer, et on m'a dit qu'un cheval l'attendait là-bas.

LISETTE

Thibaut sous le manteau de son Maître, m'avoir donné le change.

LUCIE

Le voilà parti enfin ; que ferons-nous donc ?

LA PRÉSIDENTE

Partons en diligence ; allons à Rennes nous informer, examiner, parler aux Juges.

LUCIE

Nos démarches seront inutiles ; il tourne comme il veut leur esprit.

LA PRÉSIDENTE

J'en conviens ; mais que pouvons-nous faire ?

LUCIE

Il faut avoir un éclaircissement avec Damis ; et quand je serai sûre qu'il m'aime, je joindrai mes amis aux siens, et je lèverai le masque contre mon oncle.

LA PRÉSIDENTE

Vous pourrez vous éclaircir avec Damis, mais je ne le verrai point.

LISETTE

Hé je vous en conjure, que je voie seulement l'effet que votre présence et la mienne feront sur lui. J'examinerai son abord, ses discours, ses manières, sa contenance, ses yeux, tout enfin ; et s'il fait tant que de me dire qu'il m'aime, je l'aime trop pour ne pas démêler s'il parlera contre son coeur.

LA PRÉSIDENTE

Vous l'aimez trop aussi, pour ne vous y pas tromper. Mais quoi qu'il en soit, je ne veux point absolument me trouver où sera Damis.

LISETTE

Oh ! Vous vous y trouverez malgré vous, Madame, car il est ici.

LA PRÉSIDENTE

Damis est ici ! Ah ciel ! Partons vite.

LUCIE

Hé, je vous en prie, restons.

LA PRÉSIDENTE

J'ai déjà trop resté.

LUCIE

Ma chère amie, si vous m'aimez, aidez-moi à éprouver Damis.

LA PRÉSIDENTE

Non, vous dis-je.

LISETTE

Il me vient une idée ; que Lucie le voie seule.

LUCIE

Moi le voir seule ! Non.

LISETTE

Écoutez-moi, j'imagine un moyen d'éprouver Damis bien plus sûrement.

LUCIE

Quel moyen, Lisette ?

LISETTE

Vos deux habits sont semblables.

LA PRÉSIDENTE

Hé bien ?

LISETTE

Que Mademoiselle prenne votre écharpe et votre coiffe.

LUCIE

Je t'entends, Lisette.

LISETTE

S'il vous voyait comme Lucie, il jouerait peut-être si bien le passionné, qu'il vous rendrait crédule.

LUCIE

J'entends ; mais il faudra me cacher le visage, en baissant mes coiffes.

LISETTE

Sans doute, et cela représentera naïvement une Présidente vertueuse, que la pudeur accompagnerait encore, quoique la vertu fût déjà bien loin.

LA PRÉSIDENTE

Il reconnaîtra le son de la voix.

LISETTE

Elle parlera bas : en parlant bas, et en glapissant, toutes les voix de femmes se ressemblent.

LUCIE

Ne perdons point de temps. Donnez-moi votre écharpe et votre coiffe.

LISETTE

Je vais tirer Damis du cabinet où je l'ai caché, et vous l'amènerai à l'instant.

SCÈNE VI.

LUCIE

Voici le moment qui va m'assurer peut-être de mon malheur. J'avais tantôt quelque confiance ; je trouvais des raisons pour me flatter d'être aimée : mais plus l'éclaircissement approche, plus je crains. Cependant Damis tarde beaucoup. S'il aimait la Présidente, il serait déjà ici. Ah ! Que s'il pouvait m'aborder avec indifférence, froidement, que cette froideur me plairait ! Mais si je trouve dans son abord de la tendresse, que je serai malheureuse !

SCÈNE VII. Lucie, Lisette, Damis.

DAMIS, à Lisette

Mais pourquoi la Présidente veut-elle me parler plutôt que Lucie ?

LISETTE, se tenant à l'écart

Lucie a, pour ne vous point voir, des raisons que la Présidente vous va dire.

DAMIS

Cette entrevue m'embarrasse.

LUCIE à part, se cachant le visage

Il hésite à m'approcher. Il sent peut-être pour la Présidente le même trouble qui m'empêche d'aller à lui. Ah ! C'est la Présidente qu'il aime.

DAMIS

Madame, après le malheur que j'ai eu de vous faire une affaire au bal, en vous prenant pour Lucie, vous avez raison de ne me voir qu'avec peine, et de ne vous pas laisser voir : mais ce qui m'étonne, c'est que malgré cette juste répugnance, vous vous exposiez à me parler. Il faut que vous ayez à me dire des choses que Lucie n'ose me dire elle-même. Serait-ce qu'elle me défend de penser à elle ?

LUCIE, n'osant parler

Monsieur...

DAMIS

Vous n'osez peut-être vous-même m'annoncer une nouvelle qui me mettrait au désespoir.

LUCIE, n'osant parler

Monsieur...

DAMIS

Vous hésitez à me le dire. Ah ! Votre silence m'annonce mon malheur. Suis-je haï ? Parlez ?

LUCIE, n'osant parler

Monsieur...

DAMIS

Vous me désespérez. Par quel endroit ai-je pu lui déplaire ? A-t-elle eu du dépit de l'aventure qui m'attira votre colère.

LUCIE, à demi-bas

Non, Monsieur, non ; mais vous seriez bien étonné, si je avouais que votre déclaration du bal ne m'a point irritée contre vous.

DAMIS

Que dites-vous, Madame ? Je n'ai pas bien entendu. Vous parlez si bas...

LUCIE

Il est certains aveux qu'on ne saurait faire si haut.

DAMIS, à part

Ô Ciel ! Me suis-je mépris ?

LUCIE

Je vous le répète encore ; une femme n'est point fâchée de plaire.

DAMIS

C'est apparemment pour m'éprouver, que...

LUCIE

Je m'aperçois du chagrin que vous fait cet aveu ; mais j'espère que votre chagrin ne durera guères.

DAMIS

Du moins, vous n'en serez pas témoin longtemps ; je vous laisse, Madame.

LUCIE

Encore un mot.

DAMIS

Madame...

LUCIE

Au bal vous fûtes fâché de me voir, après avoir cru parler à Lucie ; seriez-vous dédommagé de ce chagrin, si croyant à présent parler à la Présidente, je vous faisais voir Lucie ?

Lucie lève sa coiffe, et se fait voir.

DAMIS

Que vois-je ?

SCÈNE VIII. Lucie, Damis, Le Président, Frontin.

FRONTIN

Tenez, Monsieur, voyez si l'avis que je vous ai donné est faux.

LE PRÉSIDENT

Damis avec ma femme !

FRONTIN, à part

Quel bonheur pour Monsieur Argan ?

DAMIS

Cette surprise charmante a si fort saisi mon âme, que je ne puis exprimer...

LUCIE

Ah, Damis ! C'est donc moi que vous aimez ?

DAMIS

Oui, je vous aime, je vous adore, et mon bonheur est parfait. Rien ne peut plus troubler ce bonheur, que la jalousie cruelle de Monsieur le Président... Ses soupçons me désespèrent ; mais êtes-vous résolue d'avoir pour lui des égards ? Je vous déclare moi, que je n'en aurai plus. Non, je ne le ménagerai plus ; et pourvu que vous me permettiez...

LUCIE

Hélas ! Dans l'extrémité où ses soupçons me jettent, je vous permets...

DAMIS

Ah ! Quel est mon bonheur ! Permettez-moi donc...

Damis lui baise la main.

SCÈNE IX. Lisette, Lucie, Damis, Le Président, Frontin, Hortence, La Présidente.

LE PRÉSIDENT

Ah ! C'en est trop.

LUCIE

Ah, Ciel !

DAMIS

Qu'est-ce donc ?

LE PRÉSIDENT, outré de rage

Je vois mon déshonneur ; Perfide, Suborneur infâme, il faut s'égorger ; et ma fureur...

Ils se jettent tous sur le Président.

LA PRÉSIDENTE

Hé, Monsieur !

LE PRÉSIDENT

On me retient, on me trahit...

LUCIE

Quoi ! Vous ne voyez pas que je suis Lucie ?

LE PRÉSIDENT

Ma femme ?

DAMIS

Vos yeux sont-ils troublés, au point de ne pas voir...

LA PRÉSIDENTE

Monsieur le Président, reconnaissez-moi.

LE PRÉSIDENT

Encore, ma femme !

LISETTE

Il voit deux femmes pour une.

LUCIE

J'ai pris l'écharpe de Madame, pour éprouver Damis ; c'est moi qu'il aime, vous n'en pouvez douter.

LE PRÉSIDENT

C'est donc vous ma nièce ?...

LA PRÉSIDENTE

Hé, remettez-vous un peu.

DAMIS

Pardonnez à l'amour qui m'a fait revenir, pour m'assurer le coeur de Lucie.

LA PRÉSIDENTE

Hé bien êtes-vous désabusé ?

LISETTE

La bizarrerie des événements, prouve bien qu'il ne faut rien croire sur les apparences.

LE PRÉSIDENT

Aïe ! Laissez-moi revenir à moi, et reprendre ma raison.

FRONTIN, à part

Je vois bien que Lucie sera pour Damis. Tâchons de nous assurer Hortence...

Au Président.

Monsieur, comme je vous vois touché, cela me touche aussi de repentir. Vous aimez Madame, Monsieur aime Lucie, et moi j'aime Hortence. Il faut vous avouer ma fourberie : fourberie vertueuse pourtant ; car je servais mon Maître, en faisant agir les ressorts qui ont rendu Monsieur jaloux. Je vais justifier...

LE PRÉSIDENT

Tout est justifié ; et j'ai obligation à Frontin ; car ceci me corrigera d'un défaut que je n'ai jamais avoué.

LUCIE

Nous sommes tous disposés à le cacher.

LE PRÉSIDENT

Damis aurait raison de publier ma jalousie, si je le rendais malheureux.

DAMIS

Mon désespoir l'aurait peut-être emporté, sur la considération que j'ai pour vous.

LE PRÉSIDENT

Gardez-moi tous le secret, je vous en conjure ; j'avoue mon faible, je me croirais déshonoré, si on savait ce qui fait ma honte. Madame, promettez-moi d'oublier tout, et je donne Lucie à Damis.

LUCIE

Vos bontés...

DAMIS

Ma reconnaissance...

FRONTIN

Pour m'obliger aussi au secret, il faut me fermer la bouche avec Hortence.

LE PRÉSIDENT

Oui, je veux l'ôter à Thibaut, afin qu'il n'y ait plus chez moi de mari jaloux.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0