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Comédie en vers et en prose· Comédie en Deux Actes

Les Mal-Assortis

Charles Rivière Dufresny· créée en 1693· 2 actes· 359 vers· 18 personnages

Représentée pour la première fois par les comédiens Italiens du Roi, dans leur hôtel de Bourgogne, le trentième de Mai 1693.

Personnages

  • ARLEQUIN, gouverneur d'une île en Espagne
  • COLOMBINE, Duègne, gouvernante de plusieurs filles
  • ISABELLE, Fille sous le gouvernement de Colombine
  • MARINETTE, Fille sous le gouvernement de Colombine
  • PASQUARIEL, Fille sous le gouvernement de Colombine
  • MEZZETIN, Fille sous le gouvernement de Colombine
  • PIERROT, Pierrot eunuque, gardien des filles
  • OCTAVE, amant d'Isabelle
  • LE DIEU HYMEN,  : Un chanteur
  • UN CABARETIER
  • FEMME DU CABARETIER
  • UN PROCUREUR
  • FEMME DU PROCUREUR
  • UN JARDINIER
  • FEMME DU JARDINIER
  • UN JEUNE HOMME
  • FEMME DU JEUNE HOMME, fort vieille
  • Plusieurs autres acteurs

ACTE I.

SCÈNE I. Arlequin gouverneur de l'île, Colombine.

Le théâtre représente une île en Espagne.

ARLEQUIN

La sotte coutume, madame, la sotte coutume ! Quoi ! Quand un gouverneur prend possession de cette île ; il est obligé de se marier ? Ma foi, c'est acheter trop cher un gouvernement.

COLOMBINE

Je vous dis que vous ne serez point reçu, que vous n'ayez choisi une femme.

ARLEQUIN

Mais, comment voulez-vous que je choisisse ? Je n'en connais encore aucune. Est-ce que vous avez ici, comme à Paris, de ces rues marchandes, où l'on trouve des filles en magasin ?

COLOMBINE

Non, mais la loi ordonne que vous choisissiez entre les filles du dernier gouverneur, quand il y en a. Par bonheur, le gouverneur défunt en a laissé douze, dont je suis l'aînée et la gouvernante. Enfin ma maison est une pépinière, où vous en trouverez de toutes les espèces.

ARLEQUIN

Et dans votre pépinière, les filles sont-elles toutes greffées ?

COLOMBINE

J'ai, entre autre, une jeune plante nommée Isabelle, où j'ai pris soin de greffer la sagesse la plus à l'épreuve.

ARLEQUIN

Hon, tous les arbres qu'on greffe ne reprennent pas, et la sagesse d'une fille est semblable à ces petites branches mal nourries qu'on veut enter sur un arbre trop fort, le plus souvent la sève les étouffe. Mais, dites-moi un peu ce qui a donné lieu à la coutume dont il s'agit, et quel intérêt vous avez que les gouverneurs se marient ?

Enter : greffer, faire des entes. [F]

Hon : Cri de mécontentement. Quelquefois il se répète et s'emploie pour marquer la surprise, l'irrésolution. [L]

COLOMBINE

En voici la raison. C'est que le plus beau des privilèges de nos habitants est fondé sur ce mariage ; c'est en sa faveur qu'ils jouissent des mal-assortis.

ARLEQUIN

Qu'est-ce que ce droit des mal-assortis ?

COLOMBINE

C'est que tous les époux mal-assortis, c'est-à-dire, qui ne sont pas contents l'un de l'autre, auront permission aujourd'hui de se plaindre à vous, et vous aurez le pouvoir de les faire troquer de femmes et de maris, si vous le jugez à propos.

ARLEQUIN

Oh, je jugerai toujours à propos de démarier les mal-assortis ; car j'en sais les conséquences. Mais deux choses m'embarrassent en ceci. La première, pourquoi en faveur d'un si beau droit votre île n'est pas plus peuplée ?

COLOMBINE

C'est qu'on n'y reçoit point de Français, et surtout de Parisiens, qui déserteraient leur ville pour venir jouir d'un nouveau privilège.

ARLEQUIN

La seconde difficulté que je trouve, c'est que tout le temps de mon gouvernement ne suffira pas, si je suis obligé d'écouter ceux qui sont mal mariés.

COLOMBINE

Oh, c'est ce qui vous trompe, car nos peuples sont de si bons sens, que tel qui a une femme jalouse, laide, capricieuse et coquette, ne veut point changer, de peur de trouver pis, et vous n'aurez peut-être aujourd'hui que cinq ou six mal-assortis à juger.

ARLEQUIN

Mais à propos ; je viens de m'aviser, que sans aller choisir dans votre pépinière, je me contenterais...

COLOMBINE

Oh, j'ai fait voeu de ne me point marier.

ARLEQUIN

La témérité de ce voeu-là est écrite dans vos yeux.

COLOMBINE

Je serais bien folle de me marier, puisque j'ai déjà par devers moi le plus grand avantage qu'attire après lui le mariage le plus heureux.

ARLEQUIN

Que voulez-vous dire par là ? Avez-vous de beaux enfants, bien conditionnés ? C'est un grand avantage.

COLOMBINE

Vous n'y êtes pas.

ARLEQUIN

Est-ce un gros douaire ?

Douaire : Portion de biens qui est donnée à une femme par son mari à l'occasion du mariage, dont elle jouit pour son entretien après la mort de son mari, et qui descend après elle à ses enfants. [L]

COLOMBINE

Non.

ARLEQUIN

Ouais ! Quel est donc ce grand avantage que le mariage le plus heureux attire après lui ?

COLOMBINE

C'est le veuvage.

ARLEQUIN

Ma foi, vous avez raison. Comment est-ce que je ne l'ai pas deviné !

SCÈNE II. Arlequin, Colombine, Pierrot Eunuque.

ARLEQUIN

Qui est cet homme-là ?

COLOMBINE

C'est le sous-gouverneur de mes soeurs ?

ARLEQUIN

Comment donc ? Un homme pour sous-gouverneur de vos soeurs ?

COLOMBINE

Oh, monsieur, ne vous scandalisez point, il a toutes les qualités requises pour...

ARLEQUIN

Oh, je vois bien à sa physionomie, que s'il est capable de gouverner des filles, ce n'est pas tant par les bonnes qualités qu'il a, que pour celles qui lui manquent.

PIERROT

Madame... Monsieur, dis-je... non, non. Madame : ô, monsieur... Ô madame ! À qui est-ce de vous deux que j'ai quelque chose à dire ?

ARLEQUIN

Ma foi, je n'en sais rien.

PIERROT

N'importe, c'est pour un secret que mesdemoiselles vos soeurs m'envoient vous dire tout bas à l'oreille à quelqu'un de vous deux. C'est que monsieur le gouverneur n'aille pas les voir que dans une petite demi-heure, parce qu'elles ne sont pas encore prêtes. L'une attend ses cheveux qui sont chez la coiffeuse, l'autre, deux ou trois dents qu'on achève de limer ; celle-ci, sa couturière, qui lui fait une gorge de satin ; l'autre répète sa leçon devant un miroir. Tant y a qu'il leur faut encore quelque temps pour achever tous leurs exercices.

COLOMBINE, à Arlequin

Monsieur, il faut donner le temps aux filles de s'ajuster.

ARLEQUIN

Je ne trouve pas cela étrange. Il n'est pas encore tout à fait nuit : et cinq heures du soir, c'est la plus belle heure de la toilette.

COLOMBINE

Monsieur, allons dans mon appartement, je vais achever de vous instruire des cérémonies des mal-assortis.

PIERROT

Et moi je vais aider à ces pauvres filles à s'attifer ; car elles n'ont point d'autre femme de chambre que moi.

SCÈNE III. Pierrot, Isabelle.

PIERROT

Ah, je suis bien aise que vous soyez plus diligente que vos sours ! On ne saurait les tirer de leur toilette, et je crois que dans deux heures d'ici elles ne seront caparaçonnées.

Caparaçonner : Couvrir d'un caparaçon. Familièrement, c'est-à-dire, s'attifer, se charger d'ornements ridicules. [L]

ISABELLE

Hélas, mon soin est bien différent de celui de mes sours ! Elles ont passé toute la nuit à s'ajuster, et moi à pleurer. Elles cherchent dans leur toilette des charmes qu'elles n'ont point, et je voudrais pouvoir cacher ceux que le ciel m'a donnés.

PIERROT

Oh, les filles n'aiment guère à se cacher : et si elles étaient toutes faites comme vous, elles amèneraient bientôt la mode de s'habiller l'été avec du réseau.

Réseau : Petit rets. Il se prend plus ordinairement pour Un ouvrage de fil, de soie, de fil d'or ou d'argent, fait par petites mailles en forme de rets. [Acad 1762]

ISABELLE

Mon pauvre eunuque, je tremble de peur que le gouverneur ne me trouve aimable. Tu sais ma passion pour Léandre, et que la princesse a rompu notre mariage, dans l'espérance que le gouverneur me choisisse. Que je suis malheureuse, d'être plus jolie que mes sours ! Ne sais-tu point quelque secret pour me faire paraître laide ?

PIERROT

Je n'en ai point encore vu dans les affiches : mais je m'imagine, que si on pouvait composer quelque pommade douce avec de la poudre à canon, s'en couvrir le visage, et y mettre le feu... mais je ne l'ai pas encore éprouvé.

ISABELLE

Oh, je voudrais bien être laide pour déplaire au gouverneur : mais je serais bien aise de redevenir belle, pour plaire à Léandre.

PIERROT

Oh, cela ne se peut pas. La fleur de la beauté, c'est comme la fleur de la sagesse. Quand elle est une fois fanée, il n'y a plus rien à refaire.

ISABELLE

Je n'ai donc plus qu'une ressource, et j'espère que ma vertu me guérira de l'amour que j'ai pour Léandre.

PIERROT

Bon, bon, la vertu ! La vertu est justement tout comme les médecins, qui ne guérissent que des maladies qu'on n'a point.

ISABELLE

Oh, mon pauvre ami, s'il faut absolument que j'épouse le gouverneur, je ne verrai plus Léandre.

PIERROT

Quoi, ce Léandre, si beau, si bien fait, qui se démène comme un coq, et se campe comme un cheval de manège, vous ne le verrez jamais ? À d'autres.

ISABELLE

Non, mais je m'enfermerai quelquefois dans ma chambre, et je l'aimerai toute seule sans qu'il y soit.

PIERROT

Et cette vertu, morbleu, cette vertu ?

Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]

ISABELLE

Est-ce qu'il ne me sera pas permis de prendre plaisir à penser à lui, malgré moi ?

PIERROT

Prendre plaisir malgré vous ! Oh, il n'y a point de concordance à cette phrase-là : prendre plaisir malgré vous ! Cicéron appelle cela ? La chèvre et les choux.

ISABELLE

Je ferai donc tous mes efforts pour oublier Léandre. Quand il me viendra dans l'esprit, je secouerai la tête, je me rongerai les ongles, je fermerai les yeux et les oreilles.

PIERROT

Oh, l'Amour est un voleur de nuit, qui trouve toujours quelque porte ouverte.

ISABELLE

Hé bien, quand je serai lasse de combattre, je m'endormirai, afin de l'oublier tout à fait.

PIERROT

C'est là où l'Amour vous guette. Il vous fera voir Léandre plus beau qu'il n'est, vous oublierez que vous dormez, et puis après, que sais-je moi ? Les songes sont bien malins.

ISABELLE

Mais je ne serai pas coupable, car ce n'est qu'un songe.

On entend plusieurs voix de filles qui appellent Pierrot.

PIERROT

Voilà vos soeurs qui m'appellent, je m'en vais vitement plier leur toilette, afin que le gouverneur qui va venir, ne voie pas tout cet attelage-là.

ISABELLE, seule

Ciel ! Fais que le gouverneur me haïsse, autant que Léandre m'aime.

SCÈNE IV.

Toutes les filles de la duègne, qui se disposent à recevoir le gouverneur. L'une est à sa toilette, l'autre se fait lacer un corps ; celle-ci fait des révérences devant un miroir, cette autre répète une danse, etc.

Lacer : Serrer avec un lacet. Lacer un corset, un bas de peau. Lacer une femme. [L]

UNE DES FILLES, pendant qu'on la lace

Ah ! Ah ! Je n'en puis plus.

PIERROT

Voulez-vous que je la délace ?

LA FILLE

Non, non, serrez tant que vous pourrez... Hai ! Je crève... Ma taille m'est plus chère que ma santé... Serrez fort... Je crève.

Hai : Exclamation, la même que Hé. [L]

PIERROT

Est-ce assez ?

LA FILLE

Non, serrez. Ah, ah !

AUTRE FILLE

Pierrot, Pierrot. Ma couturière n'a-t-elle point apporté ma gorge ?

PIERROT

Votre gorge ? Est-ce qu'elle n'est pas sous votre peignoir ?

LA FILLE

C'est cette gorge à ressort que je lui ai donnée, pour couvrir de satin.

PIERROT

Je ne connais point tous ces brimborions des filles, mais j'ai vu ici deux vessies de cochon : est-ce cela ?

Brimborion : Colifichet, babiole, chose de peu de valeur. [FC]

LA FILLE

Voilà ce que c'est : aide-moi à les mettre. Cache-moi donc. Si mes soeurs me voyaient : elles en voudraient avoir de même.

Toutes les filles appellent Pierrot. L'une lui demandent une aiguière, l'autre le pot à la pommade : une autre sa robe de chambre, une autre le miroir, une autre du rouge. Pierrot qui veut les servir toutes, s'embarrasse, tombe en courant d'un côté et d'un autre, et s'en va tout en colère.

SCÈNE V. Arlequin, Les Filles.

ARLEQUIN, à part

Je suis venu par l'escalier dérobé, afin de surprendre ces filles dans leur naturel, avant qu'elles aient le temps de se falsifier : car sitôt qu'une femme a le loisir de se préparer à recevoir visite, ma foi, les plus connaisseurs ne sauraient juger ni de son sein, ni de sa taille. J'ai toujours ouï dire, que pour bien juger d'un tableau, il faut le voir sans bordure, et un cheval tout nu par le licol.

UNE DES FILLES, à Mezzetin

Ah, quelle trahison, monsieur le gouverneur, quelle trahison !

ARLEQUIN

Pardonnez ma curiosité.

LA FILLE

Est-ce qu'on surprend ainsi une fille, avant qu'elle ait le temps de...

Elle fait voir son sein.

ARLEQUIN

Quelles mamelles ! Où sont donc les petits marcassins ?

À part.

Ma foi, je ne suis plus curieux.

LA FILLE

Cela est bien aisé à dire, quand on a vu mille choses. En vérité, monsieur, c'est un crime contre la bienséance.

ARLEQUIN

Ce crime-là porte sa pénitence.

LA FILLE

Ce n'est pas par ces badineries-là qu'on prétend plaire ; on a mille autres qualités.

ARLEQUIN

On peut juger des autres par celles-là. Je vous laisse en liberté.

LA FILLE

Vraiment, il est bien temps quand on a fait la faute.

ARLEQUIN

Si j'ai fait la faute, je ne la boirai pas.

Qui fait la faute la boit, celui qui a fait une faute en doit porter la peine.

LA FILLE

Il y a mille femmes scrupuleuses, qui prendraient mal les choses : mais pour moi qui ai l'intention bonne...

ARLEQUIN

Allez, allez achever de vous habiller.

LA FILLE

Puisque vous me l'ordonnez, je serai à vous dans un moment.

ARLEQUIN

Si toute la famille lui ressemble, le choix m'embarrassera.

UNE AUTRE FILLE tenant un tambour de basque, Marinette

De la joie, de la joie, monsieur le gouverneur.

Elle chante cet air italien.

Nò, nò, non, che non prendo marito Amo troppo la mia libertà. Del disciolto e allegro mio core Mai signor nissum non sarà ; Voglio rider, cantar, e ballare, Nò, nò, nò, non mi vo maritare.

ARLEQUIN

L'humeur de celle-ci me plairait assez : mais il y a quelque chose à refaire à cette taille-là.

LA FILLE

C'est que vous ne vous connaissez pas en tailles fines. Une fille sans embonpoint c'est une chambre sans meubles.

ARLEQUIN

Oh, vive les tailles fines ! Je me défie de ces filles qui se piquent d'embonpoint, et qui sont toujours en déshabillé.

LA FILLE

Croyez-moi, monsieur le gouverneur, vous seriez heureux avec une femme comme moi, qui ne sait ce que c'est que d'engendrer de la mélancolie.

ARLEQUIN

Non, mais vous savez ce que c'est que d'engendrer de la joie. Franchement, je n'ai point envie de vous prendre.

LA FILLE

Ma foi, vous faites bien ; car quand vous le voudriez, je ne le voudrais pas.

Nò, nò, non, etc.

Elle répète l'air italien et s'en va.

UNE AUTRE FILLE avec une cornette qui lui cache le visage. Pasquariel

Il aime les tailles fines, il me va choisir.

Elle se promène devant le gouverneur.

ARLEQUIN, à part

Cette taille-là me plaît assez, elle n'est point raboteuse.

Haut.

Madame, pourrait-on vous voir au visage ?

Raboteux : Qui présente des noeuds, des inégalités, en parlant du bois. Une planche raboteuse. [L]

LA FILLE

Ah ! Je suis horrible aujourd'hui, je n'ai point dormi de la nuit.

ARLEQUIN, à part

Apparemment qu'elle est jolie, car elle minaude.

Haut.

Hé je vous prie, Madame...

LA FILLE

Le soleil fait ici mille fausses lueurs.

ARLEQUIN

Une beauté est à l'épreuve du soleil.

LA FILLE

Je vous dis que je ne suis pas en jour.

ARLEQUIN

Hé bien, mettez-moi dans le point de vue.

LA FILLE

Fermez donc les rideaux.

Elle se découvre et fait une grimace qui épouvante Arlequin, et le fait tomber sur un siège comme évanoui.

LA FILLE

Ma beauté l'a surpris, il faut lui donner le temps de se reconnaître.

Elle s'en va.

SCÈNE VI. Colombine, Arlequin, Isabelle qui survient.

COLOMBINE

Hé bien, monsieur, parmi ces charmantes soeurs, en avez-vous trouvé quelqu'une qui vous convienne ? Votre cour s'est-il déterminé ?

ARLEQUIN

Non, mais il s'est soulevé. Ah !

Il se laisse aller sur son siège.

COLOMBINE

Vous trouvez-vous mal ?

ARLEQUIN

Franchement, madame, j'aime mieux renoncer au gouvernement, que de me marier ; votre famille est trop laide.

COLOMBINE, à part

Où est donc Isabelle ? Apparemment qu'il ne l'a pas encore vue.

Apercevant Isabelle.

Pourquoi donc vous cachez-vous ainsi ?

ISABELLE

Ah, ciel !

COLOMBINE, à part

Celle-ci lui fera revenir le coeur.

À Arlequin.

Monsieur le gouverneur, tournez-vous ; en voici une qui vous plaira sans doute.

ARLEQUIN se retournant ; et voyant Isabelle

Ah ! Voici de l'eau de la reine de Hongrie.

À Colombine.

Madame, je l'épouse, et me tiens trop heureux de l'avoir.

Eau de la reine de Hongrie : est une distillation qui se fait au bain de sable des fleurs de romarin mondées de leurs calices sans aucune partie de l'herbe, dans de l'esprit de vin bien rectifié. [F] [ce parfum renferme : romarin, lavande, berga, jasmin, cirse, ambre.]

ISABELLE, à Colombine

Mais, ma soeur, pourquoi contraindre monsieur à me choisir entre des soeurs qui sont plus aimables que moi ?

COLOMBINE

Je lui ai donné le temps d'examiner leur mérite.

ARLEQUIN

Leur mérite, ma foi, n'a pas besoin d'examen, il saute aux yeux d'abord. Madame, je m'en tiens à celle-ci, et je la choisis pour ma femme.

ISABELLE

Ah, grands dieux, quel malheur !

COLOMBINE, à Isabelle

Allons, il faut obéir à la loi.

ISABELLE

Ah, ma sour ! Faites-le changer de sentiment.

ARLEQUIN

Oh, ne craignez rien, je ne suis pas changeant.

ISABELLE

Que je suis malheureuse !

ARLEQUIN

Que dit-elle ?

COLOMBINE

Qu'elle est heureuse...

ISABELLE

Oui, j'en mourrai.

ARLEQUIN

Comment ? Elle en mourra ?

COLOMBINE

Oui, monsieur, de joie.

ARLEQUIN

Oh, il faut que les femmes modèrent leur joie. Hippocrate dit que « summum gaudium mulieres dilatando occidit ».

Phrase latine signifiant : Une très grande joie tue les femmes en les dilatant.

COLOMBINE

Je la laisse avec vous, et je vais donner mes ordres pour la cérémonie des mal-assortis.

ISABELLE, à part

Il me vient une pensée pour le dégoûter de moi ; je vais lui faire accroire...

ARLEQUIN

Hé bien, charmante pouponne, je vais vous rendre heureuse.

ISABELLE

Monsieur, puisque vous voulez me rendre heureuse, je ne puis sans ingratitude vous rendre malheureux, et je me crois obligée de vous avertir que j'ai mille défauts, que vous ne pourrez jamais supporter.

ARLEQUIN

Oh, je me suis déjà aperçu de ces défauts-là. Vos yeux sont un peu trop vifs, votre bouche trop vermeille, votre taille trop fine. Mais quand on aime, on passe par-dessus ces petits défauts-là.

ISABELLE

Si vous connaissiez mon humeur ! Je suis bizarre, capricieuse...

ARLEQUIN

Cela me vient le mieux du monde ; car mon médecin m'a ordonné, à cause de ma bile, de donner tous les matins à jeun trois ou quatre soufflets à quelqu'un ; et cette recette nous guérira tous deux, moi de ma bile, et vous de vos caprices.

ISABELLE, à part

Quel brutal ! Ô ciel !

Haut.

Monsieur, j'ai une autre maladie bien plus dangereuse. Toutes les nuits je suis sujette à des rêves furieux, qui allument la rage dans mon âme ; j'égratigne, je mords, j'assassine, et j'étouffai l'autre jour dans mes bras...

ARLEQUIN

Un amant ?

ISABELLE

Un petit bichon que ma soeur m'avait donné.

ARLEQUIN

Il faudra se précautionner, et je coucherai avec une armure à toute épreuve.

ISABELLE

Il n'y a point d'armure à toute épreuve de la rage d'une femme.

Bas.

Qui hait son mari.

Haut.

À propos, monsieur, j'oubliais à vous dire... mais je n'ose.

ARLEQUIN

Dites, dites, je suis tout disposé à vous entendre.

ISABELLE

C'est que j'ai eu déjà deux accès de folie.

ARLEQUIN

Quoi ! Vous n'avez eu que deux accès de folie à votre âge ? Hé, vous êtes la perle des filles.

ISABELLE

Mais, monsieur, pourquoi vous obstiner à prendre une malheureuse ? Si vous connaissiez le mérite d'une soeur que j'ai. Il faut que je vous la fasse voir. Ma soeur Toinon...

Ici plusieurs filles accourent, chacune d'elles disant :

C'est moi, c'est moi que monsieur le gouverneur a choisi.

Elles les prennent par les bras, et le tirent chacune de son côté, de telle sorte qu'il tombe, et elles aussi : ce qui finit le premier acte.

ACTE II

SCÈNE I. Arlequin, l'Hymen.

Le théâtre représente la salle des Mal-Assortis.

On voit l'Hymen au milieu de quantité de maris et de femmes qui se tournent le dos, et qui rechignent l'une contre l'autre. L'Hymen est assis sous un arbre sec, tout plein d'oiseaux de mauvaise augure, comme coucous, hiboux, chauves-souris, etc. La symphonie joue un air fort triste.

SCÈNE I.. Un Cabaretier, une Cabaretière fort laide, Arlequin.

Les Mal-Assortis s'avancent, et se rangent en haie autour d'Arlequin.

ARLEQUIN

Oh, ce n'est plus la mode, et de ces libertés Les femmes du bel air ont retranché l'usage.

Bel air : Le bel air, les manières élégantes. [L]

ARLEQUIN

Il a grand tort, et je vois clairement Que vous vivez tous deux célibatiquement : ........................................... Et vous nommer sa femme est une calomnie.

Célébatiquement : Mot inventé signifiant : à la manière des célibataires.

Il semble manquer une rime pour aller avec calomnie.

LA COQUETTE

Hier au soir je voulais en toute liberté, Régaler mes amis. Le souper apprêté, Toute la troupe en joie, on voit pour mon malheur Arriver ce benêt, comme un écornifleur, Un chercheur de franche lippée : Et sans être connu d'aucun de l'assemblée, Se plante effrontément à table avecque nous.

Benêt : Sot, niais.

Ecornifleur : Celui, celle qui écornifle, parasite. [Acad. 1762]

Lipée : Ce qu'on peut prendre avec la lippe, bouchée. Repas, bons morceaux. Franche lippée, bon repas qui ne coûte rien. [L]

ARLEQUIN

Cette impudence est sans seconde : Et ces bourgeois époux Ne savent point leur monde. Un mari de qualité N'aurait jamais connu cette incivilité.

Seconde : On dit en poésie, Merveille sans seconde, beauté sans seconde, pour dire, unique, excellente, qui n'a point de pareille. [F]

LE PROCUREUR

Si vous saviez...

ARLEQUIN

À vos mordants discours mettez un caveçon. Quoique son vin soit plein de colle de poisson, Il est moins frelaté qu'une franche coquette : Car sans parler de sa toilette, Tous ses regards confits au vinaigre et au miel Le désordre artificiel Des mouvements de son visage, Et ce tendre patelinage Qui remplit son discours d'une fade douceur : Tout cela franchement, fait plus de mal au cour Que le vin qu'il apprête Ne fait mal à la tête.

Caveçon : Demi-cercle de fer, qu'on met au nez des chevaux, pour les dompter par la contrainte qu'il leur cause en leur serrant les narines. Fig. Donner un coup de caveçon à quelqu'un, lui faire éprouver une mortification, rabattre ses prétentions. [L]

Patelinage : Artifice, tromperie d'un patelin qui flatte quelqu'un, et qui le tourne en tant de manières, qu'il vient à bout d'en tirer quelque profit. [F]

LE CABARETIER

Je crois que vous prenez vos roses et vos lys Chez le même épicier où je prends mes rubis. Ce teint n'est point clair net.

Rubis : Rubis, se dit de la couleur vermeille du vin. Les poètes appellent aussi les raisins, les grains de raisin, des rubis de Bacchus. [T]

LE PROCUREUR

Monsieur...

LE CABARETIER, chante

Si l'on troquait de femme et de mari Chez Dautel, et chez Fagnany, Je leur conseillerais de fermer leurs boutiques, Et de louer, pour loger leurs pratiques, Toute la plaine Saint-Denis.

Fagnany : brocanteur installé Quai de l'Ecole est fabricant de tabatières à scandales. Il fut l'instigateur d'une loterie qui fit scandale. Voir La Loterie de Dancourt.

Dautel : ou d'Hôtel commerçant de bijouterie et de curiosités installé Quai de la Megisserie. Cité dans Turcaret de Lesage et dans Arelquin, Homme de bonnes fortunes de Regnard.

Plaine Saint-Denis : zone au nord de Paris comprise entre Abervilliers et Saint-Ouen et au sud de Saint-Denis. S'y tenit depuis le Moeyn-age le Foire du Lendit.

SCÈNE III. Arlequin, un Jeune Homme qui se cure les dents, une Vieille qui tient une bourse vide, un Jardinier, et une Jardinière qui est grosse.

ARLEQUIN

Une vieille, dont la bourse est vide, et un jeune homme qui se cure les dents ! Cette scène muette parle toute seule.

Au Jeune Homme.

Vous voulez vous démarier, parce que vous voyez le fond de sa bourse ? Vous avez raison.

À la Vieille.

Vous, vous vous plaignez apparemment qu'il ne vous a pas donné l'emploi de vos deniers ? Vous avez tort. Une vieille qui achète la tendresse d'un jeune homme, doit s'attendre, que dès le lendemain du marché, il portera chez sa voisine l'argent et la marchandise. Voyons, si nous trouverons ici de quoi vous assortir.

LE JARDINIER, à sa femme

Ah ! Il y a longtemps que j'attends ce jour bienheureux.

ARLEQUIN

De quelle vacation êtes-vous ?

Vacation : Profession d'un certain métier auquel on vaque, on s'exerce. On appelle un artisan, un homme de vacation. [F]

LE JARDINIER

Jardinier, pour vous servir.

ARLEQUIN

Je m'en suis douté, en voyant la rondeur de la jardinière : car la terre d'un jardinier est toujours plus fertile qu'une autre.

LE JARDINIER

Vous me faites plus d'honneur qu'il ne m'en est dû. Mais vous voyez ce jeune homme.

Il montre le mari de la Vieille.

ARLEQUIN

En est-ce à lui l'honneur ?

LE JARDINIER

Je ne dis pas cela ; mais je suis son jardinier, et il y a quelque temps qu'il vint me trouver, et qu'il me dit : maître Ambroise, en récompense de tes services, je te veux faire un présent... Ah, monsieur... Oui, maître Ambroise, je te donne en mariage la fille de mon concierge... Oh ! Comme il n'avait pas accoutumé de me faire de si grands présents, je me doutai de sa ruse, et je dis en moi-même : je l'attraperai.

ARLEQUIN

C'est-à-dire que vous ne voulûtes pas l'épouser.

LE JARDINIER

Oh que si ! Je l'épousai, pour mieux découvrir la vérité, mais sitôt que nous fûmes mariés, je pris la poste, et je fis un voyage de six mois.

ARLEQUIN

Je vous entends. C'est-à-dire que vous voulûtes voir, si malgré votre absence...

LE JARDINIER

Vous l'avez dit.

LA JARDINIÈRE

Oh, l'absence ou la présence ne fait rien à la chose, et le mariage va toujours son train.

LE JARDINIER

Il n'y a que quinze jours que je suis de retour, et vous voyez.

LA JARDINIÈRE

Cela ne vous doit pas surprendre. Vous qui êtes jardinier, vous devez savoir que les fruits semés sur couche, viennent souvent avant la saison.

LE JARDINIER

Oh, cela n'est pas naturel.

ARLEQUIN

Oh, que si ! Votre femme est peut-être une femme précoce.

LA JARDINIÈRE

Monsieur, il dit qu'il n'y a que quinze jours qu'il est de retour, mais il faut qu'il y ait davantage, car le temps m'a bien duré.

LE JARDINIER

Oh, tu as beau dire, le juge sera de mon côté, car il est homme comme moi.

LA JARDINIÈRE

Il a intérêt de me justifier, car il a peut-être une femme comme moi.

ARLEQUIN

Écoutez, la faute de votre femme est une faute d'ignorance, car si elle avait su calculer, comme vous, les jours et les mois, elle aurait si bien pris ses mesures, que vous ne vouS seriez aperçu de rien, et il ne faut pas déshonorer une femme, parce qu'elle ne sait pas l'arithmétique.

LE JARDINIER

Si vous voulez que je garde ma femme, défendez donc à monsieur de venir chez moi.

LA JARDINIÈRE

Gardez-vous-en bien, c'est un homme de qualité qui trouverait fort mauvais qu'on lui fît ce compliment-là.

ARLEQUIN

Ce serait manquer de politesse que de vous opposer à l'honneur que monsieur veut bien vous faire.

LE JARDINIER

Oh, qu'il me laisse l'honneur que j'ai, et je le quitte de celui qu'il me veut faire.

ARLEQUIN

Ce troc-ci est bien aisé à faire.

Au Jeune Homme.

Monsieur, vous savez mieux que moi l'hypothèque que vous avez sur cette jeune femme. Je vous l'adjuge, tâchez de regagner avec elle, ce que vous avez dépensé à la vieille.

Au Jardinier.

Et vous, mon ami, pour vous punir de la folie que vous avez faite, je vous ordonne d'épouser la bonne femme. C'est aux jardiniers qu'il faut donner les terres en friche, et une vieille ne doit point vous embarrasser. Vous trouverez le secret de la rajeunir, comme un vieux poirier, en lui coupant la tête : aussi bien une vieille sans argent, n'a plus que faire au monde.

SCÈNE IV. Isabelle, voilée, Arlequin.

SCÈNE V. Léandre, avec un manteau sur le nez, Arlequin.

LÉANDRE

Monsieur.

ARLEQUIN à l'homme

Comment vous nomme-t-on ?

LÉANDRE

Léandre.

ARLEQUIN

Épouser au hasard, c'est la bonne méthode, Rien n'est plus à la mode, Et tous les jours on unit mille époux, Qui se connaissent moins que vous.

Allons, allons, de peur que ce mari, dont vous êtes lasse, et que cette femme qui vous aime si tendrement, ne viennent s'opposer au troc, il faut vous marier promptement. Allons, donnez-vous la main, je vous marie dès à présent.

Léandre et Isabelle s'épousent, puis se découvrent. Le gouverneur qui reconnaît qu'il a été trompé, et que c'est sa femme qu'il vient de marier à Léandre, après les premiers emportements, consent d'en épouser une autre, ratifie leur mariage, et ordonne la fête qui suit.

ARLEQUIN, reprend

Le pain bis pour le ménage, Vaut bien mieux que le pain mollet,

On continue à danser.

359 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0