Comédie en prose· Comédie en Trois Actes, avec un Prologue
Le Négligent
Représentée pour la première fois le 27 Février 1692 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- MONSIEUR ORONTE
- FANCHON
- MONSIEUR LICANDRE, poète
AVERTISSEMENT
Cette pièce, qui fut imprimée à la Haye en 1697, c'est-à-dire cinq ans après la première représentation, a souffert depuis des changements que l'auteur a vraisemblablement été obligé de faire pour la perfection de son Ouvrage : on a cru devoir mettre au bas des pages ces changements, afin de donner de suite l'édition de Paris en 1727, et qui est conforme aux dernières représentations qu'on en a données.
PROLOGUE.
SCÈNE I. Oronte, Fanchon.
FANCHON, riant
Ha, ah, ah.
ORONTE
À qui en as-tu ?
FANCHON, riant
Ha, ah, ah.
ORONTE
Te moques-tu de moi ?
FANCHON
Monsieur, c'est un bel esprit qui demande à vous parler.
Riant.
Ha, ah, ah.
Bel esprit : celui qui se distingue par l'élégance et la délicatesse, parfois affectées. [L]
ORONTE
Et quelle sorte de bel esprit ?
FANCHON
Il dit qu'il est l'auteur d'une comédie qu'on vous a donnée à lire.
Riant.
Ha, ah, ah.
ORONTE
Eh, qu'y a-t-il donc de si plaisant ?
FANCHON
Monsieur, il parle en chantant ; il a d'abord commencé par me dire :
Elle chante.
Monsieur Oronte est-il céans ?
ORONTE
On me l'avait bien dit, que c'était un homme extraordinaire ; et que je ne serais pas fâché de l'entretenir.
Entretenir : parler à quelqu'un. [L]
FANCHON
Vraiment il vous faut des gens extraordinaires. Oh, si vous lui répondez sur le même ton, vous ferez un concert admirable.
ORONTE
À cela près qu'il vienne. Je le prierai de retrancher la musique de ses conversations ; mais pour la Poésie, il faudra la lui passer ; car les vers lui sont si naturels, (à ce qu'on dit) qu'ils lui échappent malgré qu'il en ait.
FANCHON
Elle chante.
Monsieur Oronte est-il céans ?
Riant.
Ha, ha, ha. Il faut qu'il ait gagné cette maladie-là à l'Opéra, et il n'est pas le seul. Si l'Opéra se soutient encore dix ans, la contagion de la musique gagnera la masse du sang des Français : on ne parlera plus qu'en chantant, et l'on ne marchera dans les rues que par pirouettes, et par caprioles. Je voudrais bien voir cela avant que de mourir.
Capriole : Forme ancienne de cabriole. Terme de danse. Nom générique de tous les sauts, et surtout de ceux où les jambes battent l'une contre l'autre. Les entrechats sont des cabrioles. [L]
ORONTE
Pourquoi non ? On s'y accoutumerait, comme à voir toutes les têtes avec des cheveux d'emprunt.
FANCHON
Si le chant devenait si commun, l'Opéra ne serait plus recherché.
ORONTE
Au contraire, si tout le monde parlait en chantant, l'Opéra deviendrait une chose naturelle ; et cela n'en serait pas plus mal.
FANCHON
Fi, Monsieur, ce ne serait plus qu'une comédie.
ORONTE
Tais-toi, folle, et fais entrer ce bel esprit ?
FANCHON
Le voici.
SCÈNE II. Le Poète, Fanchon, Oronte.
LE POÈTE chante
Monsieur si j'ai l'honneur de votre connaissance, J'en aurai l'obligation : À la recommandation De Monsieur votre ami le Trésorier de France.FANCHON, riant
Ha, ah, ah.
ORONTE
Veux-tu te taire, folle ? Vous n'aviez besoin que de votre mérite, Monsieur, et vous pouviez...
LE POÈTE. Il chante
Ah, Monsieur !FANCHON riant
Ha, ah.
ORONTE
Monsieur, trêve de compliments ; ils réussissent mal en musique, et vous me ferez plaisir de laisser là votre récitatif.
LE POÈTE chante
C'est un meurtre, Monsieur, de supprimer ainsi Des chants dictés par la nature Ils sont si rares en ce temps-ci.ORONTE
Il est vrai, c'est dommage. Mais si vous voulez que je vous écoute, il faut que vous me promettiez de ne point chanter.
LE POÈTE
Il chante ces deux vers.
Je jure, je promets, De ne chanter jamais.Monsieur, je vous demande pardon.
ORONTE
Parlons de la Comédie que vous avez faite.
FANCHON se retenant de rire
Ha, ah, ah.
ORONTE
Mademoiselle Fanchon, allez voir là-dedans si ma soeur est en compagnie.
FANCHON ? à part
Autre original dont il va se coiffer, comme il a fait de vingt autres : heureusement c'est un poète malaisé ; pour de l'argent il nous rendra service.
SCÈNE III. Oronte, Le Poète.
ORONTE
Monsieur, je suis surpris que vous ayez fait une comédie en prose, puisque vous avez tant de facilité à faire des vers.
LE POÈTE
Cette facilité ne fait rien à la chose, Je ne plains ni peine ni temps Pour réussir quand je compose ; Et voici comme je m'y prends.D'abord pour ne me point gêner l'esprit, j'ébauche grossièrement mon sujet en vers alexandrins, et petit à petit en léchant mon ouvrage je corromps avec soin la cadence des Vers, et je par... viens enfin à réduire le tout en prose natu... relle.
ORONTE
Vous croyez donc qu'une comédie est plus parfaite en prose qu'en vers ?
LE POÈTE
Oui sans doute ; et il n'est point naturel qu'on parle en vers dans une Comédie ; à moins que la Scène ne fût au Parnasse, qu'on y fit parler Clio, ou l'amoureuse Erato, avec Virgile, le Tasse, ou moi.
ORONTE
J'entre dans vos raisons ; mais revenons à votre comédie : voulez-vous que je vous dise sincèrement ce que j'en pense ?
LE POÈTE
Oui, Monsieur, et sans me flatter.
ORONTE
Elle n'est point de mon goût.
LE POÈTE
Tant pis pour vous : qu'y trouvez-vous donc de si mauvais, Monsieur ? La diction n'est-elle pas pure, et concise ?
ORONTE
Oui.
LE POÈTE
Le dialogue naturel ?
ORONTE
D'accord.
LE POÈTE
Et l'intrigue ?
ORONTE
J'avoue qu'elle est singulière et assez bien conduite.
LE POÈTE
Qu'y manque-t-il donc ?
ORONTE
Des caractères, Monsieur, des caractères nouveaux, et des portraits. 6
LE POÈTE
Ah ! Ah ! Nous y voilà ! Des caractères, des portraits ; votre discours me fait soupçonner...
ORONTE
Quoi ?
LE POÈTE
Que vous êtes un peu moliériste.
Moliériste : Critique qui s'occupe de Molière et de ses oeuvres. [L] ici, qui apprécie et qui suit le modèle de Molière.
ORONTE
Je ne m'en défends point ; et je tiens qu'on ne peut réussir sur le Théâtre, qu'en suivant Molière pas à pas.
LE POÈTE
Cependant, Monsieur, quand j'ai commencé à exceller, je n'avais jamais lu Molière.
ORONTE
Tant pis pour vous.
LE POÈTE
Oh ! Tant pis pour moi de ce qu'il y a eu un Molière ; et plût au ciel qu'il ne fût venu qu'après moi.
ORONTE
Vous avez tort de n'être pas venu le premier.
LE POÈTE
Assurément, je me serais emparé aussi bien que lui, et que ceux qui l'ont précédé...
De ces Originaux fameux pour le comique, Dont les gros traits marqués des plus vives couleurs, Font grand plaisir, sans doute, aux Spectateurs, Et peu de peine à l'Auteur satirique.Au lieu qu'il faut fixer à présent sur les diminutifs de caractères, dont le comique est imperceptible au goût d'à présent, surtout au goût usé, qui n'est plus piqué que par des plaisanteries au gros sel, au poivre et au vinaigre.
ORONTE
Je conviens que les caractères et les plaisanteries sont aussi usés que le goût.
LE POÈTE
Molière a bien gâté le théâtre. Si l'on donne dans son goût, bon, dit aussitôt le critique, cela est pillé, c'est Molière tout pur : s'en écarte-t-on un peu, oh ! Ce n'est pas là Molière.
ORONTE
Il est vrai que le siècle est extrêmement prévenu pour lui.
LE POÈTE
Oh ! J'attraperai bien le siècle : je vais me jeter dans les pièces allégoriques, dans les moeurs étrangères et barbares. On doit être las de voir sur le théâtre des peuples de l'Europe ; leurs moeurs sont trop connues.
Une intrigue sauvage Surprendra davantage. Qu'en dites-vous, Monsieur ? Cela réussira ; Les Précieuses de Goa, Ni la Coquette japonaise, N'ont point encore paru sur la scène française.ORONTE
Cela serait nouveau : mais vous ne feriez pas la fortune des Comédiens.
LE POÈTE
Trouvez-moi donc à la Cour, ou à la Ville, des ridicules à copier.
ORONTE
Les ridicules ne s'y renouvellent que trop, la mode en change en France, comme d'habits. Encore un coup, Monsieur, il y a plus de fous que jamais.
LE POÈTE
D'accord ; mais tout le monde est fou sur le même ton. On ne voit plus de ces extravagances brillantes, dignes d'être copiées sur le Théâtre ; il faut quelque mérite au moins pour exceller en extravagances. Les Marquis de Molière, par exemple, ne réjouissaient-ils pas par leurs turlupinades spirituelles, leurs contorsions, et leurs habits ridicules ; mais pour nos Marquis modernes, ils sont sérieusement impertinents.
L'un à qui l'effronterie, Tient toujours lieu d'habileté, Débite une rêverie D'un ton plein de gravité.L'autre avec un visage morne et un air décontenancé, affecte une nonchalance d'esprit fort ;
Il blâme tout et ne sait rien, À tout il a réponse prête ; Car sans dire un seul mot, en secouant la tête D'un air Pyrrhonien, Il prétend réfuter le Théologien, Le Philosophe, et le Physicien.En vérité, mettre des ridicules de cette espèce sur le Théâtre, ne serait-ce pas un guet-apens contre le plaisir du Public ?
Pyrrhonien : Qui doute, ou qui affecte de douter de tout. Affectation de ne rien croire et de douter de tout. [FC]
ORONTE
Un habile Auteur tirerait encore du sel de ces caractères, tout insipides qu'ils vous paraissent.
LE POÈTE
Du temps de Molière une précieuse était divertissante ; elle avait de la mémoire pour retenir de grands mots, quelque feu d'imagination pour les arranger plaisamment ; mais à présent, une précieuse est une maîtresse passée...
Lorsqu'elle sait artistement Pencher le corps et tortiller la tête, Ou de son Éventail ouvert nonchalamment Ranger sa favorite, et redresser sa crête, Faire le manège des yeux, Rougir sa lèvre pâle à force de la mordre, Ricaner par mesure et grimacer par ordre.Avec cela et cinq ou six mots en vogue, elle soutient la conversation tout un jour.
Favorite : nom, au XVIIe siècle, d'un ajustement de femme. [L]
ORONTE
Hé ! Que faut-il davantage pour entretenir, des cavaliers qui pour la plupart ne savent parler d'autre chose que de la sève d'un vin de champagne, des trois dés ou du lansquenet, ou tout au plus du détail de leur Régiment.
Sève de vin : se dit aussi d'une qualité du vin qui le rend agréable. C'est une petite verdeur qui se tourne en force, quand il est en sa boîte. Les gourmets font grand état du vin qui a de la sève. [F]
Lansquenet : Sorte de jeu de hasard qu'on joue avec des cartes. Nom, dans le XVe siècle et le XVIe, des fantassins allemands. [L]
LE POÈTE
C'est ce que je vous dis. Tous les Originaux d'aujourd'hui sont fades ; mais si ma comédie ne vous plaît pas, j'en ai une autre toute pleine de Scènes de tendresse, qui trouvent passage jusqu'au fond du coeur, et qui...
ORONTE
Une Comédie de tendresse ! Oh ! Depuis que la débauche a fait un calus sur le coeur des jeunes gens, la tendresse les fait bailler ; ils écoutent les équivoques grossières, et ne rient que des mots significatifs. Pour les remuer il faudrait traiter l'amour sur le théâtre, comme ils le traitent dans le monde ; leur imagination va d'abord au dénouement.
Calus : Fig. Endurcissement de coeur. Le méchant se fait un calus contre le remords. [L]
LE POÈTE
Mais, Monsieur, il se trouve encore des Cavaliers, qui ont conservé la politesse, et la galanterie de Voiture.
ORONTE
Ils sont donc aussi vieux que lui ; l'on ne voit point aujourd'hui de jeunes gens galants ; pour des femmes galantes, Paris en fournit assez.
LE POÈTE
D'accord : mais on ne voit plus dans leurs intrigues, cette diversité qui fournissait des idées aux auteurs comiques ; autrefois, chaque belle avait son faible particulier.
Pour plaire il fallait une Étude, Le mystère et le secret, Domptaient la Prude. La Coquette cédait au fracas indiscret ; La vieille aimait par jalousie, La jeune aimait par curiosité ; Celle-ci par fantaisie, Et celle-là par vanité.Mais à présent, toutes les intrigues se ressemblent.
Un seul chemin conduit au coeur d'une beauté ; L'amour n'a plus qu'une flèche, Qui fasse brèche, À la cruauté.C'est l'argent qui fait le noeud de l'intrigue, et le plus ou le moins, fait le dénouement.
SCÈNE IV. Oronte, Le Poète, Fanchon.
FANCHON
Monsieur, vous m'avez commandé de vous faire souvenir de sortir pour vos affaires.
ORONTE
Oh ! Que tu es importune ; laisse-moi en repos.
FANCHON
Il est plus de deux heures.
LE POÈTE
Si vous avez des affaires, Monsieur...
ORONTE
Ce sont des affaires de rien.
FANCHON
Oui : un petit procès où il ne s'agit que de deux cent mille livres ; si Monsieur le perd il est ruiné, ce n'est qu'une bagatelle comme vous voyez. Il y a plus d'un an que ce procès-là dure, il n'a pas encore vu son Procureur.
ORONTE
On ne connaît que trop tôt ces gens-là.
FANCHON
Hé, Monsieur.
ORONTE
Veux-tu que je quitte la conversation d'un homme d'esprit, pour celle d'un procureur.
FANCHON
Un homme de bon sens peut-il raisonner ainsi ! Hé, partez, mort de ma vie.
Mort de ma vie : autre serment qui sert à affirmer avec une sorte d'impatience. [L]
ORONTE
Encore un petit mot.
FANCHON
Quelle négligence !
ORONTE
Monsieur pendant que j'irai... où cette Coquine-là veut que j'aille... Rêvez un peu si vous ne pourriez pas accommoder au théâtre une idée qui me vient dans l'esprit.
LE POÈTE
Voyons ce que c'est.
FANCHON
Ne nous voilà pas mal !
ORONTE
Imaginez-vous un homme comme moi, qui a besoin d'une Comédie ; un Auteur comme vous vient lui en proposer une.
LE POÈTE
Je vous entends.
FANCHON
J'enrage !
ORONTE
Je ne trouve point votre Comédie à mon goût ; vous soutenez qu'elle est bonne, cela fait naître une contestation ; si vous voulez c'est celle que nous venons d'avoir ensemble, vous n'avez qu'à la mettre sur le papier, voilà déjà un prologue tout fait.
FANCHON
La belle avance !
ORONTE
Supposé donc que moi, Oronte, entêté des Comédies où les portraits dominent, je vous en demande une toute de Portraits. Pour cet effet, je vous prie de passer une après-dînée chez moi ; il y vient toutes sortes de personnes. J'ai une soeur qui donne à jouer, plusieurs personnes me rendent visite. Tout cela ne pourrait-il pas former le modèle d'une Comédie toute de portraits (comme je vous ai dit) dont la scène serait dans mon antichambre.
Après-dînée : Temps depuis le dîner jusqu'au soir. [L]
FANCHON, à part
Il ne finira point.
LE POÈTE
Si tous ces caractères étaient plaisants, on en pourrait faire quelque chose ; mais il n'y aurait dans cette Comédie ni union ni action.
FANCHON
Eh laissez-là l'union et l'action, de par tous les diables, songez...
ORONTE
Pour l'intrigue, il faudrait...
FANCHON
Pour l'intrigue, c'est une vraie affaire de femme, je la fournirai moi, ne vous en mettez pas en peine.
ORONTE
Oui-da, si Fanchon voulait, elle est assez habile en fait d'intrigue, pour donner de bons mémoires.
FANCHON
Je m'en charge, vous dis-je, et d'entretenir Monsieur pendant votre absence ; il ne s'ennuiera pas sur ma parole.
Sur la parole : sur l'affirmation de. [L]
ORONTE
Laissez-moi la consulter un peu ; ses avis ne seront peut-être pas inutiles à notre comédie.
FANCHON
Je reviendrai le plutôt qu'il me sera possible.
SCÈNE V. Fanchon, Le Poète.
FANCHON
Ho çà, puisqu'il s'agit de travailler ensemble, quoique je ne me sois chargé que de l'intrigue, voulez-vous que je vous donne deux bons caractères ? C'est ce Monsieur Oronte-là et Bélise sa soeur.
LE POÈTE
Mais, Monsieur Oronte n'a point de ridicule... un caractère assez marqué. Qu'est-ce que c'est qu'un négligent ? La négligence n'est point un ridicule qui convienne au Théâtre.
FANCHON
Le vôtre, par exemple, est plus Théâtral ; si vous vouliez accepter trente pistoles pour feindre d'être amoureux de Bélise, afin de s'emparer de son esprit, et de ménager son consentement en faveur d'un jeune homme que j'ai pris en ma protection ; vous joueriez ainsi un des premiers personnages de votre comédie.
LE POÈTE
Cela ne se peut, car je fais un rôle dans le prologue, et suivant nos règles...
FANCHON
Bon vos règles ! Est-ce que trente pistoles ne suffisent pas pour dérégler un poète ?
LE POÈTE
Mais il faudrait savoir quel est le jeune homme en question ?
FANCHON
On le nomme Dorante.
LE POÈTE
Dorante, dites-vous ?
FANCHON
Le connaissez-vous ?
LE POÈTE
Tu me réponds de trente pistoles pour le servir ?
FANCHON
Oui, je vous en réponds.
LE POÈTE
Il m'en viendra donc soixante de cette affaire.
FANCHON
Comment ?
LE POÈTE
Il m'en a déjà donné trente pour la même chose.
FANCHON
Quoi c'est lui ?
LE POÈTE
Oui c'est lui qui par le moyen d'un de ses Intimes, m'a produit à Monsieur Oronte.
FANCHON
Quoi ce n'était donc que pour rire que vous étiez si drôle ? Je vous félicite de n'être pas fou.
LE POÈTE
Je suis un poète né, mon enfant ; mais je n'ai fait le musicien que pour paraître plus extraordinaire, et m'insinuer par là plus aisément dans l'esprit de Monsieur Oronte.
FANCHON
C'est celui de Bélise qu'il importe le plus de ménager. Allons venez lui faire la révérence, je me charge de vous présenter ; et je m'assure qu'elle sera folle de vous, quand elle vous aura ouï chanter une conversation ou deux.
ACTE I
SCÈNE I.
ORONTE, seul
Ça songeons à nous bien réjouir aujourd'hui, et surtout plus d'affaires, la vie est trop courte pour perdre du temps.
SCÈNE II. Oronte, Fanchon.
FANCHON
Monsieur, je vous demande pardon ; mais comptez que je ne vous donnerai pas un moment de repos, votre procès est prêt d'être jugé, et je ne veux pas vous voir ruiné par votre négligence.
ORONTE
Oh ! L'on ne me reprochera pas que je néglige mon procès. Premièrement je ne saurais le perdre ; le Marquis le sollicite, j'ai la justice pour moi, ma partie est un misérable qui n'a pas de quoi poursuivre, et puis, je viens de chez mon procureur.
FANCHON
Le ciel en soit loué.
ORONTE
Quelle corvée !... Oh bien, m'en voilà quitte.
FANCHON
Ne me savez-vous pas bon gré de vous avoir fait faire cette démarche ?
ORONTE
C'était une chose qu'il fallait faire.
FANCHON
Assurément : que vous a-t-il dit ?
ORONTE
Il venait de sortir.
FANCHON
Quoi vous ne l'avez point vu ?
ORONTE
Non, dont je suis bien aise ; car je n'aime point à parler d'affaires.
FANCHON
Quel homme ! Quel homme !
ORONTE
Oh ! J'y retournerai au premier jour, je n'ai garde d'y manquer, cette affaire-là me tient trop à coeur.
FANCHON
Je vous en ferai bien souvenir.
ORONTE
Qu'as-tu fait de notre poète ?
FANCHON
Je l'ai présenté à Madame votre soeur ; il est avec elle dans la salle, où il examine parmi un assez bon nombre d'originaux qui composent la compagnie, ceux qu'il croit les plus propres pour votre comédie.
ORONTE
Bon, bon, je vais demander à ma soeur comment elle le trouve, et si elle est contente de sa conversation.
SCÈNE III. Oronte, Fanchon.
LE CLERC, apportant un billet
Monsieur, voilà un billet de la part de Monsieur Serrefort votre Procureur, il vient de rentrer chez lui comme vous en sortiez.
ORONTE
Quoi toujours des affaires ! Que peut-il donc y avoir de nouveau ? Je viens de passer chez lui.
Il lit.
Il faut absolument que je vous parle aujourd'hui ; il se machine quelque chose contre vos intérêts ; votre rapporteur presse de produire, et le vent du bureau n'est pas bon pour vous.
Ah, Monsieur Serrefort, que vous êtes un importun personnage avec vos billets !
FANCHON
Vous vous laisserez surprendre.
ORONTE
Quoi, je n'aurai pas un moment de repos ! Je n'entendrai parler que procès, que procureur ! Ah ! L'incommode chose que des gens d'affaires ! Allons il en faut sortir de manière ou d'autre : Fanchon pour ce coup je m'en vais chez lui.
FANCHON
Allez, Monsieur !
À part.
Il me fait bien plaisir de me laisser seule, car Dorante m'a fait signe de venir ici.
SCÈNE IV. Le Poète, Fanchon.
FANCHON
À quoi Dorante s'amuse-t-il donc ? Je croyais qu'il allait me suivre.
LE POÈTE
Il achève de faire des mines à la tante et à la nièce d'un bout de la salle à l'autre : depuis que tu es sortie, ils me donnent tous trois la Comédie. Dorante fait une mine à la nièce : la tante se l'approprie et riposte aussitôt : Dorante reprend son sérieux : la nièce prend ce sérieux pour elle, et le lui reproche par ses minauderies enfantines : la tante s'en aperçoit : la nièce rougit de pudeur : Dorante pour la consoler lui décoche à la dérobée des oeillades louches, que la tante guette au passage. Enfin tout ce petit manège m'a paru fort divertissant ; mais Dorante est trop amoureux pour se contenter de cela.
Minauderie : Mines et manières de galanterie par lesquelles on cherche à plaire. [L]
SCÈNE V. Dorante, Fanchon, Le Poète.
DORANTE
Ma chère Fanchon, je suis le plus amoureux de tous les hommes. Quand pourrai-je savoir certainement, ce que les regards d'Angélique ne me font entendre qu'à demi ?
FANCHON
Je vous découvrirais bien ses petits sentiments ; mais vous m'avez la mine d'être de nos beaux à la mode, qui sont insupportables dès qu'on leur a fait entrevoir le moindre penchant pour eux.
DORANTE
Non, Fanchon, les bontés des Dames augmentent ma tendresse, et ne flattent point ma vanité.
LE POÈTE
Voilà le Phénix des Amants.
FANCHON
Oh, Phénix tant qu'il vous plaira : je connais les allures des jeunes gens. Si une fille se déclare d'abord, fi c'est une coquette ; les fait-elle un peu languir, ils la plantent là.
LE POÈTE
Il est vrai que la galanterie est devenue un mauvais métier pour les honnêtes filles.
DORANTE
Ne jugez pas de mes manières par celles des autres, et ne crains point de m'apprendre... Non, ma chère Fanchon, j'ai pour ta charmante Maîtresse, la passion la plus tendre, la plus pure, la plus violente...
FANCHON
Il faut qu'il dise vrai, car il me persuade.
DORANTE
Que tardes-tu donc à me dire ?...
FANCHON
Vous êtes bienheureux que nous n'ayons pas de temps à perdre. Je ne vous dirai pourtant pas qu'on vous aime ; mais faisons comme si on vous aimait.
DORANTE
Ma chère Fanchon, quand pourras-tu me ménager un moment d'entretien ?
FANCHON
C'est à quoi je vais songer. Cachez-vous un moment dans ce cabinet ;
Au Poète.
Et vous, passez dans cette chambre, où j'aurai soin de vous mener Bélise : disposez-vous à faire chacun une belle déclaration d'amour,
Au Poète.
Vous en vers,
À Dorante.
Et vous en prose. Pour vous, quand vous verrez Angélique seule, vous n'aurez qu'à l'aborder, au moins elle n'est pas avertie de tout ceci, prenez vos mesures là-dessus... Mais j'entends la voix de Bélise, entrons.
SCÈNE VI. Angélique, Bélise.
ANGÉLIQUE
Pourquoi donc me faire venir ici, ma tante ? Et qu'avez-vous à me dire, que vous ne vouliez pas que mon oncle entende ?
BÉLISE
J'ai à vous dire que vous êtes une petite sotte, une petite ridicule, pleine d'une vanité insupportable.
ANGÉLIQUE
Hé bon dieu ? Ma tante, qu'ai-je fait, vous voilà furieusement en colère.
BÉLISE
Moi en colère ! En colère moi ! C'est une passion brutale que la colère, qui n'a jamais déplacé mon âme de son assiette, et vous expliquez mal un simple mouvement de zèle.
Assiette : Fig. État, disposition de l'esprit. Garder son assiette. Quand l'esprit est dans son assiette. Faire sortir l'âme de son assiette. [L]
ANGÉLIQUE
Je vous demande pardon ; mais je ne suis pas assez savante pour distinguer d'avec la colère, un zèle qui fait dire des injures.
BÉLISE
Je vous dis des injures, moi ! Mais vraiment je vous trouve bien impertinente de me dire à mon nez ces sottises-là ; suis-je capable de dire des injures ? Vous êtes une extravagante à qui je dis poliment ses vérités.
ANGÉLIQUE
Quoique vous vous piquiez de politesse, vous ne les dites pas civilement.
BÉLISE
Elle n'a pas le sens commun. Écoutez ma petite nièce, je veux bien vous en avertir, quand Dorante vient ici, il n'est pas difficile de juger qu'il n'y vient que pour moi, et je viens pourtant de m'apercevoir que vous vous attribuez ses regards et ses visites... Cela est si sot à vous, ma nièce ?
ANGÉLIQUE
Et pourquoi, ma tante, ne voulez-vous pas que je les prenne pour moi ? Croyez-vous avoir droit de l'emporter, parce que votre visage a été fait avant le mien ?
BÉLISE
Hé bien, ne voilà-t-il pas ma petite ridicule avec sa jeunesse ; apprenez sotte que vous êtes, qu'il n'y a point d'homme raisonnable qui puisse s'attacher à une petite créature comme vous, dont le coeur et l'esprit ne sont pas encore au monde.
ANGÉLIQUE
Oui, ma tante ! Oh, je vous assure que je sais bien qu'il faut être jeune pour plaire aux hommes.
BÉLISE
Oui, à mille étourdis qui ne s'attachent qu'à l'apparence, eau dehors, à la superficie d'une femme ; mais appelez-vous cela des hommes ?
ANGÉLIQUE
Hé bien. Dorante est peut-être de ces étourdis-là.
BÉLISE
Lui, vous ne savez ce que vous dites ; je suis persuadée moi, qu'il n'a point des yeux pour la jeunesse, et s'il vous arrive jamais d'attirer ses regards, je vous déshériterai.
ANGÉLIQUE
Vous avez beau me défendre de lui plaire, cela ne dépend pas de moi.
BÉLISE
Mais vraiment vous ne lui plaisez point ; et sans aigreur, je veux bien vous désabuser ; il faut vous apprendre à vous connaître en vraie passion. Ne remarquez-vous pas que quand les regards de Dorante rencontre les miens, il baisse aussitôt la vue, et prend un sérieux qui marque la naissance d'une passion violente, mais respectueuse ; au contraire s'il lui arrive de jeter les yeux sur vous par hasard, ou par politesse, il reprend dans le moment même cet air enjoué et badin : marque infaillible de la tranquillité du coeur.
ANGÉLIQUE
Hé bien ma tante, vous avez beau dire, j'explique cela tout autrement
BÉLISE
C'est que vous n'avez pas d'esprit, ma pauvre enfant, et voilà justement ce qui fait que Dorante ne vous aime point ; car enfin c'est l'esprit qui attache un homme ; c'est de mon esprit qu'il est amoureux.
ANGÉLIQUE
Et moi, ma tante, je ne comprends pas qu'un homme puisse aimer une femme, rien que pour son esprit.
BÉLISE
Et pourquoi donc ? Pour sa jeunesse, pour sa beauté ? Et fi, fi, fi ; la plaisante chose qu'une passion qui dépend de l'arrangement d'un visage et du quantième de l'âge ! La jeunesse, la beauté ! Fi, vous dis-je.
ANGÉLIQUE
Oui, vous dites que vous méprisez la beauté ; mais cependant ?...
BÉLISE
Hé bien cependant ?
ANGÉLIQUE
Vous mettez du rouge et des mouches.
BÉLISE
Oui, par propreté, par bienséance ; mais mes agréments tirent peu de secours de ces bagatelles.
ANGÉLIQUE
Je le vois bien : mais moi je suis bien aise d'être jeune et jolie, d'avoir de beaux yeux, une belle bouche, un teint vermeil.
BÉLISE
Hé fi, fi, fi, si Dorante était capable d'aimer ces sottises-là, je le haïrais à la mort.
ANGÉLIQUE
Et moi je vous le céderais de bon coeur, s'il était comme vous le dites ; car l'amour...
BÉLISE
L'amour ! Vous, parler d'amour ? Vous voulez vous mêler de raisonner ! À l'école, à l'école, petite sotte, à l'école, à l'école.
ANGÉLIQUE
Mais, ma tante...
BÉLISE
À l'école, à l'école, vous dis-je, il faut étudier trente ans l'amour avant que d'en parler.
ANGÉLIQUE
Mais...
BÉLISE
À l'école, à l'école, à l'école...
SCÈNE VII. Fanchon, Bélise, Angélique.
FANCHON
Madame...
BÉLISE
Qu'est-ce qu'il y a ?
FANCHON
Ce bel esprit qui vient de vous faire la révérence...
BÉLISE
Hé bien.
FANCHON
Il extravague, Madame, il est tout feu dans cette chambre où il se tourmente comme un possédé ; il se promène à grands pas, il se mord les doigts, fronce le sourcil, se donne de grands coups sur le front, parle tout seul, et de temps en temps il reprend un air gai, fait trois ou quatre cabrioles, et puis il griffonne je ne sais pas quoi sur ses tablettes. Enfin s'il n'est pas tout à fait fou, je crois qu'il ne s'en faut guères du moins, et je n'oserais dire ce que je soupçonne.
Extravaguer : Dire ou faire quelque chose mal à propos, indiscretement et contre le bon sens, ou la suite du discours, ou la bienseance. [F]
BÉLISE
Hé, que soupçonnes-tu ?
FANCHON
Cela vous fâchera, peut-être.
BÉLISE
Non, non, parle ?
FANCHON
Vous êtes fière et si difficile.
BÉLISE
Explique-toi, te dis-je ?
FANCHON
Hé bien, Madame, je crois qu'il est amoureux de vous.
BÉLISE
Amoureux de moi ! Cela se pourrait-il bien ?
ANGÉLIQUE
Fanchon a donc raison, il faut qu'il soit fou.
FANCHON
Il vous nomme quelquefois.
BÉLISE
Il me nomme !
FANCHON
Oui, Madame, et j'ai entendu même certains mots d'amour, d'adorable, de mourir !
BÉLISE
De mourir.
FANCHON
Oui vraiment, il y a du mourir dans son affaire ; il en était là quand je suis venue. Il me semble qu'il disait qu'il voulait mourir.
BÉLISE
Il faut empêcher cela, Fanchon ; je veux bien qu'on m'aime, mais mourir chez moi, cela ne me plairait pas.
ANGÉLIQUE
Vraiment oui, je crois qu'il en a bien envie.
BÉLISE
Voyez, petite sotte, ce que fait mon esprit, mon vrai mérite. Vos beaux yeux, votre belle bouche, et votre teint vermeil ne produiront jamais de ces effets surnaturels.
ANGÉLIQUE
Hé bien ma tante, vous aimez tant le surnaturel, prenez ce bel esprit, et me laissez Dorante.
BÉLISE
Taisez-vous, taisez-vous petite ridicule, personne ne veut de vous.
ANGÉLIQUE
Oh, je gagerais bien que si, moi.
BÉLISE
Taisez-vous, vous dis-je, encore une fois, et m'attendez-là ; je vais revenir : au moins, ne vous avisez pas d'entrer là-dedans sans moi...
À Fanchon.
Et vous suivez-moi.
SCÈNE VIII.
ANGÉLIQUE, seule
Fanchon me fait signe, je ne comprends rien à tout ceci ; mais il faut qu'elle ait ses raisons... Ah ciel ! Quel esprit quel esprit, que celui de ma tante ! Je vieillirai comme elle, mais je voudrais bien savoir si je deviendrai ridicule comme elle. Je ne puis plus souffrir son humeur, j'aime mieux aller dans un Couvent ; mais dans ce Couvent je ne verrai plus Dorante. Hélas ! Si Dorante m'aimait autant que je l'aime, et que mon oncle voulût...
SCÈNE IX. Dorante, Angélique.
DORANTE
Pardonnez charmante Angélique...
ANGÉLIQUE
Ah ciel !
DORANTE
Qu'avez-vous ? Êtes-vous fâchée de vous trouver seule avec moi ?
ANGÉLIQUE
Ma tante est là au moins... mais quand elle n'y serait pas, je n'aime pas qu'on me vienne ainsi surprendre.
DORANTE
Hé pourriez-vous me pardonner, si je négligeais un moment si difficile à ménager ? Peut-être n'aurai-je de ma vie une occasion si favorable pour vous apprendre...
ANGÉLIQUE
Ne m'apprenez rien, je ne veux rien apprendre de vous.
DORANTE
Ah que je serais heureux si vous deviniez tout ce que j'ai à vous dire !
ANGÉLIQUE
Que devinerais-je ?
DORANTE
Que je vous adore.
ANGÉLIQUE
Paix.
DORANTE
Belle Angélique.
ANGÉLIQUE
Ma tante est là vous dis-je.
DORANTE
Pouvez-vous me refuser votre main, après m'avoir donné votre coeur ?
ANGÉLIQUE
Moi, je vous ai donné mon coeur.
DORANTE
Je ne puis dissimuler davantage, j'ai entendu...
ANGÉLIQUE
Ah ce n'était pas cela que je disais : mais vous vous repentirez de votre curiosité, et cela sera cause que je ne vous regarderai de ma vie.
DORANTE
Quoi vous pourriez ?...
ANGÉLIQUE
Je vous défends de me voir.
DORANTE
En vérité, je ne vous comprends point.
ANGÉLIQUE
Je suis contre vous dans une colère épouvantable.
SCÈNE X. Dorante, Angélique, Fanchon.
FANCHON
Quoi, vous vous quereller déjà mes enfants ? On voit bien que vous êtes destinés pour être mari et femme.
DORANTE
Je suis au désespoir, Fanchon.
FANCHON
Allez vous désespérer là-dedans, la tante va revenir.
DORANTE
Elle me défend...
FANCHON
Et moi je vous permets tout, ne vous mettez pas en peine, allez-vous-en seulement qu'on ne vous voie pas ensemble.
DORANTE
Quelle violence !
FANCHON
Hé mort de ma vie, sauvez-vous vite, voici Bélise.
SCÈNE XI. Bélise, Fanchon, Le Poète, Angélique.
BÉLISE
Laissez-moi vous fuir, Monsieur, vous commencez à m'embarrasser. Où suis-je ? Je ne sais ce que je dis ; je ne sais ce que je fais ; je ne comprends plus rien à tout ce que vous me dites.
LE POÈTE
Je n'en suis pas surpris, Madame.
Il chante.
Un coeur qui n'aima jamais rien ; Sait peu comme l'amour s'exprime.BÉLISE
Qu'il a d'esprit ! Qu'il a d'esprit ! Il n'y a pas moyen de tenir là contre, il faut abandonner la place.
LE POÈTE, chante
Armide vous m'allez quitter.BÉLISE
Oui, je vous quitte, et je vous défends de me suivre ; ou tout au moins, je vous commande de me donner le temps de me remettre.
À Angélique.
Allons, suivez-moi, vous.
Au Poète.
Vous, ne me suivez pas.
À Angélique.
Suivez-moi donc.
Au Poète.
Ne me suivez pas, ne me suivez pas, ne me suivez pas.
FANCHON
La belle folle !
SCÈNE XII. Le Poète, Fanchon.
LE POÈTE
Dorante a-t-il eu le temps d'entretenir Angélique ? Je n'ai pu lui en ménager davantage, et la bonne tante est trop vive pour une longue conversation.
FANCHON
Vous avez fait de grands progrès sur son esprit : songez à continuer de manière que vous en puissiez disposer absolument ; c'est tout le service que nous voulons de vous. Mais voici je crois le rival de Dorante.
LE POÈTE
Est-ce là le Marquis en question ? Il est de ma connaissance ? Oh, diable, c'est un véritable homme de Cour.
FANCHON
Lui homme de Cour ? Il n'a que le mauvais de ce pays-là, les faux airs, le patelinage, et la gueuserie : allez-vous en rejoindre la tante, et moi je vais sonder un peu...
Patelinage : Artifice, tromperie d'un patelin qui flatte quelqu'un, et qui le tourne en tant de manieres, qu'il vient à bout d'en tirer quelque profit. [F]
Gueuserie : Condition de gueux, de personne sans bien, sans avoir. [L]
SCÈNE XIII. Fanchon, Le Marquis.
LE MARQUIS
Hé bonjour la petite personne, bonjour la petite personne.
FANCHON
Monsieur, je suis votre très humble servante.
LE MARQUIS
Mon Intendant n'est-il pas venu me chercher ici ?
FANCHON
Je ne l'ai pas vu, Monsieur.
LE MARQUIS
Tu le connais ?
FANCHON
Oh vraiment oui, Monsieur, nous avons servi en même maison ; je l'ai vu laquais chez un homme qui l'avait été.
LE MARQUIS
Ce gueux-là est à présent plus riche que moi. Le coquin a fait ses affaires aux dépens des miennes ; mais je suis né pour cela, moi ; je fais la fortune de tout le monde.
FANCHON
Vous avez l'âme belle, Monsieur.
LE MARQUIS
Oh palsambleu, Fanchon, je veux faire la tienne, et je te marierai à Florentin, l'élite de mes valets de chambre.
Palsambleu : Jurement de l'ancienne comédie. [L]
FANCHON
Je ne mériterai jamais, Monsieur, que vous preniez le soin de me marier.
LE MARQUIS
Ce fera quelque jour un bon parti que ce Florentin. Je lui dois déjà vingt années de ses gages.
FANCHON
C'est de l'argent comptant. Vous êtes un bon maître de lui amasser ainsi de quoi l'établir. Quelle charge lui achèterez-vous de cet argent ?
LE MARQUIS
Je le ferai mon Concierge.
FANCHON
La belle fortune d'homme !
LE MARQUIS
Et ma protection, ma protection ; ce n'est pas peu de chose, Fanchon, que ma protection.
FANCHON
J'en suis persuadée ; mais voici votre Intendant apparemment, il a quelque réponse à vous rendre ; je vous laisse.
SCÈNE XIV. Le Marquis, L'Intendant.
LE MARQUIS
Hé bien, Monsieur, je suis fait pour vous attendre comme vous voyez ; m'apportez-vous de l'argent encore ?
L'INTENDANT
Je n'ai pu trouver que cent pistoles, et pour les avoir il a fallu faire mon billet de deux mille livres.
Voici la correspondance entre les monnaies : 1 écu = 3 francs. 1 écu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol (sou)= 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois. 1 blanc = 5 deniers. 1 petit sesterce romain = 18 deniers tournois. 1 grand sesterce romain = 1.000 petits sesterces, (25 écus environ). 1 louis d'or = 11 livres.
LE MARQUIS
Fort bien, Monsieur, fort bien ! Vous m'accommodez bien vraiment, vous me ruinez, vous m'obérez, vous êtes un joli jeune homme !
Obérer : S'endetter, engager son bien. [F]
L'INTENDANT
Si vous trouvez que l'intérêt soit trop fort, je vais reporter les cents pistoles.
LE MARQUIS
Je ne vous dis pas cela, Monsieur, je ne vous dis pas cela, j'ai besoin d'argent ; cependant vous m'assassinez, vous me coupez la gorge.
L'INTENDANT
Mais, Monsieur...
LE MARQUIS
Je ne vous en dis rien, Monsieur, voilà qui est fini, je le veux bien comme cela : je me ruine pour vous faire plaisir, ne suis-je pas le maître ?
L'INTENDANT
En vérité, Monsieur, si vos affaires sont dans un si grand désordre, vous n'en devez accuser que vous-même.
LE MARQUIS
Oui, je suis un chien, un bourreau, vous avez raison ; mais si vous vouliez cependant...
L'INTENDANT
Il n'y a point de moyens dont vous ne vous avisiez pour vous endetter.
LE MARQUIS
Cela est vrai, cela est vrai, Monsieur, il me faut de l'argent, je vous avoue mon faible.
L'INTENDANT
Vous avez pris depuis huit jours chez quatre marchands différents, vingt pièces de velours pour un carrosse que vous avez fait doubler de maroquin.
LE MARQUIS
Oh ! Pour cela je n'ai pas le moindre tort ; je prends des étoffes pour me doubler un Carrosse, je change de dessein, les étoffes me restent, je les joue, je le troque, je les donne. Que diable vouliez-vous que j'en fisse ?
L'INTENDANT
Mais il faut payer ces étoffes, Monsieur.
LE MARQUIS
Oui, il faut les payer, à loisir.
L'INTENDANT
Je suis accablé de mille créanciers, qui jettent feu et flamme contre vous ; qui disent que vous leur ferez faire banqueroute.
LE MARQUIS
Hé bien, qu'ils fassent, qu'ils fassent. Mais voilà des marauds bien insolents ; de quoi ces gueux-là s'avisent-ils, de négocier avec des gens de qualité, quand ils n'ont pas de fonds pour faire des avances ?
L'INTENDANT
Votre Tailleur m'a pensé désespérer ce matin. C'est une persécution qui n'a point d'exemple.
LE MARQUIS
Hé bien, Monsieur, ne payez point ; il ne faut pas payer, ne payez point.
L'INTENDANT
Mais il faudra payer quelque jour ?
LE MARQUIS
Mon mariage avec la petite nièce de ce logis, me va mettre en argent comptant.
L'INTENDANT
Votre mariage, Monsieur ? Vous ne m'avez point encore parlé de ce dessein.
LE MARQUIS
C'est une affaire faite, mon cher.
L'INTENDANT
Elle vous aime ?
LE MARQUIS
Point du tout. Mais ce n'est point l'amour qui fait les mariages des gens de qualité.
L'INTENDANT
C'est-à-dire, que la tante vous ménage la chose ?
LE MARQUIS
On ne lui a point encore parlé.
L'INTENDANT
C'est donc l'oncle qui ?...
LE MARQUIS
Le bonhomme Oronte ? Il n'en sait rien.
L'INTENDANT
Voilà des noces bien avancées !
LE MARQUIS
Mais j'ai un secret infaillible pour le faire consentir ; il se repose sur mes soins de la conduite de son procès, je gouverne son Rapporteur, tous les Juges sont mes Intimes, j'achète les droits de sa Partie, et je fais juger l'affaire à mon avantage : jugez si la nièce me peut manquer ?
Gouverner : Familièrement. Vivre en certains termes avec quelqu'un. [L]On dit à peu près dans le même sens : Comment gouvernez-vous les plaisirs, le jeu, la fortune ?
L'INTENDANT
Mais, Monsieur...
LE MARQUIS
Fortune, fortune, il y a longtemps que tu te moques de moi. Tu fais la rétive, fortune, mais parbleu je te briderai, petite sotte ma mie, et cette aubaine-ci ne m'échappera pas.
Parbleu : Sorte de jurement. [L]
L'INTENDANT
Mais Monsieur Oronte n'est pas en état de donner ces deux cent mille livres à sa nièce ; il ne lui resterait plus de quoi vivre, et il faut considérer...
LE MARQUIS
Ah palsambleu, je vous trouve admirable ! Vous avez de la conscience, Monsieur l'Intendant. Eh morbleu ! Un petit faquin de Bourgeois n'est-il pas trop heureux d'avoir la vie et le vêtement ? Faut-il que la canaille fasse figure, pendant qu'un homme comme moi a ses morceaux taillés ?
Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. Morbleu, morbieu, euphémisme de prononciation pour mort Dieu, la mort de Dieu. [L]
Morceau : On dit aussi figurément qu'un homme a ses morceaux taillés, pour dire, qu'on lui a prescrit précisément ce qu'il avait à faire, et qu'il ne peut rien faire de plus. [T]
L'INTENDANT
Mais enfin...
LE MARQUIS
Mais enfin, il me semble que je fais bien les choses, et en homme d'honneur j'épouserai la nièce.
L'INTENDANT
Cela est fort honnête.
LE MARQUIS
Entre nous je m'accommoderais bien de l'argent, sans me charger de la fille ; mais il y aurait quelque petite chose à dire à cela, et il faut empêcher de parler le petit monde, et puis, je crois que je suis amoureux.
L'INTENDANT
Ce sont vos affaires ; mais si Monsieur Oronte a quelque vue...
LE MARQUIS
J'y ai pourvu, je connais son faible ; un rien suffit pour le détourner des affaires les plus sérieuses, et je lui détache des curieux de plusieurs espèces, qui jusqu'à la fin du procès (quelque avis qu'on lui donne) l'empêcheront d'y faire attention.
L'INTENDANT
Ah ! Monsieur ?
LE MARQUIS
Qu'est-ce ?
L'INTENDANT
Ce maudit Tailleur, il faut qu'il m'ait vu entrer ici, ou qu'il ait reconnu là-bas votre Carrosse.
LE MARQUIS
Comment morbleu, on n'est pas en sûreté chez ses amis ? Oh ! Palsambleu je le vais traiter d'un air...
SCÈNE XV. Le Marquis, L'Intendant, Le Tailleur.
LE TAILLEUR
Monsieur, comme votre Intendant me renvoie toujours à vous, et que vous me renvoyez toujours à lui, pardonnez si vous sachant ensemble, je viens vous importuner jusques dans cette maison.
LE MARQUIS
Il n'y a pas de mal à cela, mon homme, j'écoute tout le monde en quelque lieu que ce soit ; qe quoi s'agit-il ? C'est de l'argent que vous demandez apparemment ?
LE TAILLEUR
Monsieur...
LE MARQUIS, à l'Intendant
Hé ventrebleu, Monsieur, que ne contentez-vous cet homme-là ? Faut-il que j'aie la tête rompue d'une bagatelle ?
Ventebleu : Espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]
LE TAILLEUR
C'est une peine d'avoir affaire à des Intendants, il n'est rien tel que de s'adresser aux Maîtres.
LE MARQUIS
Je ne vous recommande autre chose tous les jours, Monsieur, que de contenter les petits ouvriers.
LE TAILLEUR, à l'Intendant
Je le savais bien, moi, que c'était votre faute.
LE MARQUIS
Cela est épouvantable que vous fassiez ainsi crier tout le monde.
L'INTENDANT
Vous savez bien, Monsieur...
LE MARQUIS
Palsambleu, je sais, je sais, qu'il faut contenter ce pauvre diable.
LE TAILLEUR
Voilà un honnête Gentilhomme !
L'INTENDANT
Eh ! Comment voulez-vous que je fasse ? Je n'ai pas d'argent.
LE MARQUIS
Mais je ne vous dis pas de payer, je vous dis de contenter ; contentez, vous dis-je, est-ce que je ne me fais pas comprendre ?
LE TAILLEUR
Me contenter sans me payer ? Ma foi, Monsieur, je l'en défie.
Foi : Foi de, sur ma foi, par ma foi, ma foi, locutions affirmatives de ce qu'on dit ou de ce qu'on avance. [L]
LE MARQUIS
Oui ! Parbleu, tant pis pour vous d'être si difficile, mon bon homme.
LE TAILLEUR
Mais, Monsieur, qu'on me paye du moins ce que je vous ai fourni depuis la dernière campagne, car les parties n'en sont point arrêtées.
LE MARQUIS
Oh ! Il faut de la raison partout. Un mémoire de huit années n'est pas encore mûr. Il faut commencer par payer le vieux.
L'INTENDANT
Des créanciers, Monsieur ! Avec ces animaux-là, il faudrait toujours avoir l'argent à la main.
LE TAILLEUR
N'appelez-vous pas le vieux, un mémoire de huit années ?
LE MARQUIS
Non vraiment, cela est du plus moderne. Écoutez, bon homme, il faut s'accommoder au temps, les dépenses sont grandes.
LE TAILLEUR
Vous passez pourtant tous les Étés à Paris ; mais tout au moins qu'on me donne quelque chose, je prendrai tout ce qu'on voudra.
LE MARQUIS
Ah ! Voilà parler cela. Vous devenez raisonnable. Hé bien, puisque vous prenez les choses du bon côté ; d'honneur vous aurez de l'argent, quand je devrais vous payer moi-même sur mes menus plaisirs.
LE TAILLEUR
Mais quand sera-ce, Monsieur ? Que je sache le temps s'il vous plaît ?
LE MARQUIS
Ce sera, ce sera... Oh ! Palsambleu, vous êtes un maraud bien curieux.
L'INTENDANT
La race des créanciers ne finira-t-elle jamais ?
LE MARQUIS
Ce sera... Ce sera en me livrant mon habit brodé, et mon surtout de chasse.
LE TAILLEUR
Fort bien. Il faudra que j'avance encore cela. Quelle misère !
L'INTENDANT
Voilà Monsieur Oronte.
LE MARQUIS
Adieu mon ami, cela est fini, je ferai votre affaire, adieu.
SCÈNE XVI. Le Marquis, Oronte, L'intendant.
ORONTE
Que je ne vous détourne point, Monsieur, vous êtes ici comme chez vous, et vous pouvez...
LE MARQUIS
C'est un pauvre diable de tailleur que les crédits ont ruiné. Il me demande de l'emploi, je lui en ferai donner par un partisan de mes intimes, qui est le filleul de ma nourrice.
ORONTE
Vous avez l'âme bienfaisante.
LE MARQUIS
Je suis l'appui des opprimés, et la ressource des misérables. Hé à propos, cela me fait souvenir d'une chose, Monsieur l'Intendant ; montez dans mon Carrosse, et allez chez la grosse Comtesse, savoir des nouvelles de l'affaire que je lui ai recommandée.
L'INTENDANT
N'y a-t-il rien de particulier à lui dire ?
LE MARQUIS
Il ne faut que retenir ce qu'elle vous dira, et venir me rendre réponse.
SCÈNE XVII. Le Marquis, Oronte.
LE MARQUIS
Hé bien, mon cher, avez-vous fait affaire avec ces Troqueurs que je vous ai envoyés ?
ORONTE
Ils m'ont amusé jusqu'à présent ; et ils m'avaient fait oublier d'aller chez mon Procureur ; mais je m'y en vais de ce pas.
LE MARQUIS
Allez, allez, mon cher, c'est fort bien fait de songer à ses affaires.
ORONTE
Je veux une fois dans ma vie vaincre ma négligence.
LE MARQUIS, à part
Je t'empêcherai bien de la vaincre.
Haut.
Hé, Monsieur Oronte, je songe que mon Intendant pourrait prendre ce soin. Je vais lui ordonner d'y aller.
ORONTE
Non, non, Monsieur, puisque me voilà en humeur, j'irai bien moi-même.
LE MARQUIS
Ah ! Je vous loue de vous évertuer.
ORONTE
Un peu d'exactitude ne nuit pas dans la vie.
LE MARQUIS
Il rappelle Monsieur Oronte.
Monsieur, Monsieur Oronte ; au moins je fais solliciter votre procès par des femmes de conséquence : les premiers mobiles de la robe s'en mêlent, mon cher, et...
À l'oreille.
Est-ce là servir ses amis ?
Mobile : On appelle en ce sens figurément, Le premier mobile d'une affaire, celui qui lui donne le branle et le mouvement. [T]
Robe : Sorte de vêtement long, diférent, suivant les persones qui le portent. Robe se prend pour la profession des gens de Judicature. [FC]
ORONTE
Que je vous ai d'obligation de m'épargner toutes ces peines-là.
LE MARQUIS
S'il arrivait par hasard...
À l'oreille.
Êtes-vous content de moi ? Ho ! On peut dormir en repos sur ma parole ?
ORONTE
Je me confie entièrement à vous.
LE MARQUIS
Oh, Palsambleu vous risquez beaucoup, n'est-il pas vrai ? Ne vous y fiez pas trop, je suis un peu faux... Je suis courtisan au moins, et nous ne valons pas grand chose nous autres. Hai, hai !
ORONTE
Oh ! Monsieur.
LE MARQUIS
Hé ! À propos, je ne songeais pas que Dhotel est là-dedans qui apporte cette urne de porcelaine pour troquer.
ORONTE
Ne saurait-il attendre un moment ?
LE MARQUIS
Non vraiment, gardez-vous bien de laisser échapper ce hasard.
ORONTE
Mais mon affaire...
LE MARQUIS
Je vais y envoyer de ce pas. Laissez-moi faire, laissez-moi faire.
ACTE II
SCÈNE I. Lolive, Fanchon.
LOLIVE
Où est donc Monsieur Oronte ?
FANCHON
On lui a écrit un billet pour son Procès, il allait sortir pour y donner ordre, un maudit curieux de porcelaine l'a entraîné dans son cabinet, et il n'y a pas moyen d'avoir raison de lui... Mais où avez-vous laissé Dorante ?
LOLIVE
Il est chez le Secrétaire d'un vieux Conseiller, qui est son oncle.
FANCHON
Ne sais-tu point si ce Conseiller est de nos Juges ?
LOLIVE
C'est le Rapporteur du Procès de Monsieur Oronte.
FANCHON
Dorante a-t-il été chez le Procureur ?
LOLIVE
Il a été partout. Il faut qu'il soit diablement amoureux de la petite fille, puisqu'il se donne tant de mouvements pour les intérêts du bon homme.
FANCHON
Mais tout de bon, toi qui le connais, le crois-tu passionné de bonne foi ?
LOLIVE
Oui, la peste m'étouffe. Je ne lui jamais vu le coeur touché que cette fois-ci ; et pourtant ce n'est pas faute qu'il ne soit aimé.
FANCHON
Oh ! Pour cela je n'en doute point ; un joli homme comme lui ne saurait manquer de pratique ; le temps est bon.
LOLIVE
Adieu. Songe à ce qu'il te recommande : pour moi je vais le retrouver en enrageant ; car je doute qu'il a encore quelque autre commission à me donner.
SCÈNE II. Le Marquis, Fanchon, Le Poète.
LE MARQUIS
Oh ! Palsambleu je ne puis pas grimeliner davantage. Je perds là sottement mon argent, sans avoir le moindre plaisir. Ah ! Te voilà, Fanchon, est-ce que nous n'aurons pas bientôt ici nos gros joueurs, le Comte, le Chevalier, le Baron et notre Sénéchal ?... Mais je trouble un tête à tête ; je pense, eh ! Morbleu c'est Monsieur Licandre, Monsieur Licandre !
Grimeliner : Jouer petit jeu, faire un petit trafic, de petits gains. [F]
LE POÈTE
Ah ! Monsieur.
LE MARQUIS
Fauchon tu es trop égrillarde, tu n'auras pas mon Florentin.
FANCHON
Hé, allez, allez, Monsieur, je suis comme il faut être pour la femme d'un valet de chambre.
Elle s'en va.
SCÈNE III. Le Marquis, Le Poète.
LE POÈTE
Que je ne sois pas cause...
LE MARQUIS
Vous en voulez furieusement à cette Fanchon-là, Monsieur Licandre ?
LE POÈTE
Monsieur.
LE MARQUIS
Les beaux esprits courent après les corps quelquefois.
LE POÈTE
Je vous assure, Monsieur...
LE MARQUIS
Hé, allons, allons ne vous en défendez point. La substance qui pense, n'ôte rien à la substance étendue. Ha, Ha...
LE POÈTE
On voit bien, Monsieur, que...
LE MARQUIS
Je parle sublime, oui, quand je veux. Hé, à propos de sublime, Monsieur Licandre, quand verrons-nous quelque chose de votre façon ?
LE POÈTE
Ma foi, Monsieur, je n'ai plus guères le coeur au métier ; depuis que tout le monde se mêle de juger des ouvrages d'esprits, il y a trop à risquer.
L'un bouffi de son rang, Sans goût et sans délicatesse, Croit, qu'ainsi que la noblesse, La science est dans le sang. Il croit qu'il fut savant même avant que de naître, Décide par autorité.Et décide en maître, du sort et de la réputation d'un pauvre Auteur qui aura travaillé toute sa vie à franchir les épines et les ronces dont le Parnasse est environné.
LE MARQUIS
Mais parbleu, le petit Apollon devrait bien faire défricher les avenues de ce Parnasse ; car avant qu'un Poète ait traversé toutes ses ronces et ses épines, son manteau doit être bien déchiré, hé, hé.
LE POÈTE
Monsieur_le_Marquis...
LE MARQUIS
Sans rancune, Monsieur Licandre ; car enfin je révère les doctes, et ma folie est les belles lettres ; je dévore les conversations savantes.
LE POÈTE
Puisque que cela est ainsi, je vais vous réciter un petit chef-d'oeuvre de poésie que je mettrai dans peu sous la presse.
LE MARQUIS
Je me donne au diable, vous me ferez bien plaisir.
LE MARQUIS
Monsieur Licandre, vous autres... entre vous autres, lequel estimez-vous le plus de Virgile ou d'Homère ?
Il chante.
Terou lerou.LE POÈTE
Ce Parallèle est délicat, et pour vous dire mon sentiment, Homère...
LE MARQUIS
Homère : oui, le bon Homère Aliquando bonus dormitas Homerus.Il sourit et chante.
Hom, hom tout tou toute.LE POÈTE
Dormitas, il est vrai ; mais il a pourtant sur Virgile ses avantages d'un autre côté.
LE MARQUIS
Ah Virgile ! Vous parlez de Virgile ? C'est ma folie à moi, que Virgile. Arma virumque cane. Hé, hé, nous savons les Poètes Monsieur Licandre. Hom, hom.
Il chante.
Vous partez Renaud, vous partez.Voir "Armide" de Philippe Quinault, acte V, scène 4, Armide, vers 753.
LE POÈTE
Que voulez-vous que nous examinions le premier, Homère ?
LE MARQUIS
Hom tara la.LE POÈTE
Ou si vous aimez mieux que nous envisagions ces deux grands hommes, trait pour trait ?
LE POÈTE
Je commence par ordre...
LE MARQUIS
Adieu, Monsieur Licandre, vous pouvez courir la Fanchon, on vous l'abandonne. Nous en dirons une autre fois davantage.
LE POÈTE, à part
La bonne cervelle ! Ce n'est pas là le moins ridicule personnage de la maison.
Il s'en va.
SCÈNE IV. Le Marquis, Le Sénéchal.
LE MARQUIS
Hé, que vois-je ! Monsieur le Sénéchal. En vérité Monsieur, je suis vivement pénétré de votre douleur.
LE SÉNÉCHAL
Depuis la perte que j'ai faite...
LE MARQUIS
Monsieur votre père était le meilleur ami que j'eusse au monde.
LE SÉNÉCHAL
Quoi qu'il fût toujours en Province, il avait l'honneur d'être connu de la Cour.
LE MARQUIS
Perdre un Père connu de la Cour ! Cela est assommant ! Quel âge avait-il le bon homme ?
LE SÉNÉCHAL
Quatre-vingt treize ans ou environ.
LE MARQUIS
Quelle perte, Monsieur le Sénéchal ! Si cet homme eut vécu, il serait parvenu aux grandes charges.
LE SÉNÉCHAL
Une mort imprévue comme la sienne recule terriblement sa famille.
Reculer : écarter, éloigner. [L]
LE MARQUIS
J'en suis inconsolable, je vous assure.
LE SÉNÉCHAL
Il m'aimait tendrement, Monsieur.
LE MARQUIS, s'en allant
Mais j'entends la voix de la Comtesse.
LE SÉNÉCHAL
Je me souviendrai toute ma vie de ses dernières paroles : mon fils, me dit-il, en me serrant la main, ayez toujours... Où est-il donc ? Cet homme-là est bien touché de la mort de mon père !
SCÈNE V. Le Marquis, La Comtesse, Le Sénéchal.
LE MARQUIS
Madame, voilà un pauvre orphelin que je vous présente, qui n'a que vingt-cinq mille écus de revenu.
LA COMTESSE
Ah ! Monsieur le Sénéchal, vous avez perdu votre père ?
LE SÉNÉCHAL
Madame, dans l'affliction horrible...
LA COMTESSE
Mon pauvre Marquis, je suis ruinée, je perdis hier tout ce que j'ai joué.
LE MARQUIS
Cela est triste, ma bonne Comtesse.
LA COMTESSE
Je prends part à votre affliction, Monsieur le Sénéchal.
LE SÉNÉCHAL
Ce m'est une consolation bien grande, Madame, qu'une personne...
LA COMTESSE, au Marquis
Il est gros joueur, n'est-ce pas ?
LE SÉNÉCHAL
Madame...
LE MARQUIS
Monsieur le Sénéchal, je veux entamer la succession.
LE SÉNÉCHAL
Nous commencerons quand il vous plaira, j'ai sur moi la valeur de douze cent pistoles.
LA COMTESSE
Vieilles nippes du défunt apparemment ?
LE SÉNÉCHAL, riant
Ha, ha, j'en ai trouvé d'assez bonnes, Madame.
LA COMTESSE
En vérité je suis tout à fait sensible à la douleur qu'il a de la mort de son père.
LE SÉNÉCHAL
Madame...
LA COMTESSE
Entrez là-dedans, Monsieur le Sénéchal, nous allons vous suivre.
SCÈNE VI. Le Marquis, La Comtesse.
LE MARQUIS
Hé bien, la bonne Comtesse, en quel état sont nos affaires ?
LA COMTESSE
Voici huit cent louis d'or que je t'apporte, il en faut encore deux cents pour faire la somme nécessaire pour acheter les droits du procès.
LE MARQUIS
Il faut les gagner au Sénéchal.
LA COMTESSE
C'est de l'argent comptant, pourvu que je tienne la carte, car j'ai de l'ascendant sur lui.
LE MARQUIS
Oh, joue donc pour moi, car je suis le plus malheureux coquin...
LA COMTESSE
Quand nous aurons fait notre somme, nous irons ensemble chez le Notaire, où nous trouverons la partie du bon homme Oronte, qui nous y attend. J'ai tout disposé...
LE MARQUIS
Elle est toute adorable, cette Comtesse !
LA COMTESSE
Quand une fois cette affaire sera terminée, nous gagnerons le Procès en vingt quatre heures.
LE MARQUIS
Qu'elle prend de soins, cette grosse personne !
LA COMTESSE
Le Rapporteur a dit à une de mes femmes de chambre, que pourvu que... Tu peux compter là-dessus.
LE MARQUIS
Dieu me damne, Comtesse, je t'adore, et je t'épouserais, si je t'aimais moins.
LA COMTESSE
Épouse la petite nièce, mon pauvre Marquis, épouse la petite nièce ; si elle ne t'accommode pas dans la suite nous la mettrons dans un couvent.
LE MARQUIS
Quelle vivacité d'esprit ! Quel feu d'imagination !
SCÈNE VII. Le Marquis, La Comtesse, Fanchon.
FANCHON
On a dit à Madame que vous étiez ici, elle va quitter le jeu pour vous venir recevoir.
LA COMTESSE
C'est trop de politesse, il faut la prévenir.
SCÈNE VIII. Le Marquis, Fanchon.
FANCHON
Vous ne la suivez pas, Monsieur ?
LE MARQUIS
Demeure, coquine, demeure, j'ai une confidence à te faire.
FANCHON
Me voilà prête à vous écouter.
LE MARQUIS
Je suis dans le goût de te faire un petit présent, ma chère bonne, en seras-tu fâchée ?
FANCHON
Pourvu que vous n'exigiez de moi, rien autre chose que de recevoir, je suis toute à votre service.
LE MARQUIS
La sotte ! Elle a l'esprit tourné, tourné comme une coquette de Cour. Ça je suis amoureux de la petite nièce, il faut que tu m'en fasses aimer.
FANCHON
Moi, Monsieur ?
LE MARQUIS, il fouille dans sa poche
Je ne serai pas ingrat d'un si bon office.
FANCHON
Monsieur...
LE MARQUIS
J'en mourrai quitte sur ma parole.
FANCHON
On meurt subitement quelquefois.
LE MARQUIS
De peur d'accident, voilà dix pistoles que je te prie de dépenser en bagatelles.
FANCHON
Vous êtes fort aimable, mais je ne répons pas que vous soyez aimé.
LE MARQUIS
Il faut bien que tu m'en répondes, c'est ton affaire. Je vais voir le jeu de la Comtesse, si nous ruinons le Sénéchal, ta fortune est faite.
SCÈNE IX.
FANCHON, seule
Le scélérat ! Il faut que j'aime bien l'argent pour en recevoir de la main de cet homme-là.
SCÈNE X. Dorante, Fanchon.
DORANTE
Ah, ma chère Fanchon, j'ai bien des nouvelles à t'apprendre !
FANCHON
Qu'y a-t-il ?
DORANTE
Et qui te surprendront.
FANCHON
Hé bien ?
DORANTE
Aurais-tu pu t'imaginer que votre Marquis est le plus grand fourbe du monde ?
FANCHON
Un Marquis fourbe ! C'est une chose bien difficile à imaginer.
DORANTE
C'est sur lui que Monsieur Oronte se repose du soin de son procès. Il le trahit et il est d'intelligence avec sa partie.
FANCHON
Je m'en suis toujours bien doutée.
DORANTE
Plus par hasard que par mes soins, j'ai découvert quelques-unes de ses menées, et j'ai mis Lolive aux trousses de son Intendant, qui apparemment est en mouvement dans cette affaire, afin de tâcher à m'éclaircir mieux de certaines choses que ne fais que soupçonner.
FANCHON
L'affaire est en bonnes mains, et votre Lolive n'est pas un sot.
DORANTE
Où est Monsieur Oronte ?
FANCHON
Il est près d'ici dans le cabinet d'un curieux, où il est allé se tranquilliser.
DORANTE
Je vais le chercher, il faut absolument qu'il vienne avec moi chez mon oncle.
SCÈNE XI. Oronte, Dorante, Fanchon.
ORONTE
Ah le beau vase ! La belle Urne !
FANCHON
Le voici le plus à propos du monde.
ORONTE
La fine pâte de porcelaine !
DORANTE
Monsieur je vous cherche avec empressement pour vous dire...
ORONTE
Ah ! Monsieur, je viens de voir la plus belle porcelaine ! Le bel émail !
DORANTE
Il s'agit de bien autre chose.
ORONTE
Le plus beau bleu !
DORANTE
Monsieur.
ORONTE
Une broderie !
DORANTE
C'est une belle chose que de la broderie, mais...
ORONTE
Il faut se mettre à genoux devant cette urne-là.
FANCHON
Monsieur, n'avez-vous rien appris de votre procès ?
ORONTE
Rien du tout : je vais chercher dans mon cabinet quelque chose digne d'être troqué contre cette Urne.
FANCHON
Il faudrait bien mieux que vous allassiez...
ORONTE
Non : je n'irai nulle_part que je n'aie fait ce troc assurément.
Il rêve.
N'ai-je rien...
DORANTE
Vous avez pourtant des affaires bien plus pressantes. Je viens d'apprendre qu'un de mes oncles est votre Rapporteur ; et selon ce que j'ai ouï dire, assurément le Marquis vous fourbe.
ORONTE
Oui, je fais réflexion...
DORANTE
Je vous en avais averti.
ORONTE
J'entrevois justement...
DORANTE
Pénétrez-vous...
ORONTE
Oui, oui, oui, je me souviens...
DORANTE
Hé Monsieur...
ORONTE
Que j'ai quelque part un fort beau buste antique dépareillé, qui fera bien mon affaire.
FANCHON
Hé, Monsieur...
DORANTE
Quel entêtement !
À part.
Quelle négligence ! Il faut en avertir Bélise si je n'y puis pas mettre ordre moi-même.
Il s'en va.
SCÈNE XII. Oronte, Fanchon.
ORONTE
Je vais chercher ce buste. Je vous mènerai si vous voulez... Où va-t-il donc, Fanchon ?
FANCHON
Il va dire là-dedans à tout le monde que vous avez perdu l'esprit.
ORONTE
Insolente !
FANCHON
Oui, Monsieur, quand vous devriez me tuer, je ne puis m'empêcher de vous le dire, il faut être absolument fou, pour abandonner comme vous faites, le soin des affaires les plus importantes.
ORONTE
Fanchon !
FANCHON
Vous n'avez l'esprit rempli que de colifichets, de bagatelles, et vous vous laissez mener par le nez par le Marquis qui vous fourbe.
ORONTE
Comment diantre ?
FANCHON
Ah le beau vase ! La belle urne !
ORONTE
Explique-moi donc ?...
FANCHON
La belle pâte de porcelaine !
ORONTE
Fanchon ?
FANCHON
Un bleu !
ORONTE
Si tu ne parles...
FANCHON
Hé mort de ma vie, vous ne voulez écouter personne ? Dorante veut vous instruire...
ORONTE
Il faut qu'il m'éclaircisse un peu cette affaire.
ACTE III
SCÈNE I. Bélise, Le Poète, Fanchon.
BÉLISE
Pendant que le gros jeu qui se joue occupe l'attention de tout le monde, dérobons-nous à la cohue, et profitons mutuellement des charmes de notre esprit. Je vous prie à quoi rêvez-vous ?
LE POÈTE
Madame, j'achève un impromptu de Musique qui sera de votre goût, je m'assure.
BÉLISE
Oui, oui, c'est mon charme que les impromptus. Fanchon, Fanchon, ma chère Fanchon, viens écouter ce petit impromptu, je te prie.
LE POÈTE
La, la, la.
Chanson.
Ah quelle trahison ! Quelle trahison ! L'amour a caché son tison, Dans le fond de vos yeux, comme dans un nuage, Sagesse, prudence, raison.BÉLISE
Sagesse ! Prudence ! Raison ! On ne trouve rien de tout cela dans la jeunesse. C'est un abus épouvantable d'aimer de jeunes enfants de vingt ou vingt-cinq ans.
FANCHON
Fi à cet âge là, une fille ne sait pas encore ce qu'on lui demande.
LE POÈTE
La, la, la.
La jeunesse et le printemps N'ont que des fleurs passagères ; Laissons aux coeurs inconstants Des douceurs si légères : Mais pour goûter à loisir Le plus solide plaisir Des fruits que l'amour nous donne, Ce n'est qu'en Automne, Qu'il les faut cueillir.BÉLISE
On n'y peut pas tenir. La charmante maxime, la charmante maxime ! Hé bien, Fanchon, après cela peut-on se soucier d'être jeune ?
FANCHON
Ma foi, Madame, ce n'est pas d'aujourd'hui que j'en suis dégoûtée, fi : la jeunesse c'est une infidèle qui nous abandonne, mais la vieillesse c'est une amie constante qui ne nous quitte qu'avec la vie.
Bélise chante.
Ce n'est qu'en Automne, Qu'il les faut cueillir.Comment entendez-vous cet automne-là, Monsieur Licandre ?
LE POÈTE
C'est l'automne de l'amour, Madame.
BÉLISE
Oh ! Bon cela ; car pour l'âge je ne suis encore qu'au commencement de mon été.
FANCHON, à part
C'est un été bien sec, que cet été-là.
LE POÈTE
Dites au Printemps, Madame, dites au Printemps ; je soutiendrai toujours malgré le sot usage.
Que pour les Amants Que l'esprit engage Le Printemps de l'âge Est à cinquante ans.FANCHON
Les roses de ce printemps-là ne sont pas mal fanées !
BÉLISE
Le Printemps de l'âge Est à cinquante ans.Il n'y a rien de plus vrai dans le fond, et personne n'en veut convenir. Il faut avouer qu'en France on a le goût bien dépravé.
FANCHON
Oui : on aime les perdreaux au mois d'août, et les filles avant cinquante ans.
BÉLISE
C'est l'impatience naturelle des Français, il n'y a que les fruits précoces qui leur font plaisir.
LE POÈTE
Pour moi, Madame, je ne suis point précoce.
BÉLISE
Vous, vous êtes le premier français en qui j'ai trouvé du bon goût, de la délicatesse, et je vous assure que vous êtes aussi le seul... Ah !
BÉLISE
Ah ! Licandre, je ne sais que vous répondre.
FANCHON, à part
La vieille folle !
LE POÈTE
Madame ?
BÉLISE
Je ne puis vous exprimer ce que je sens, aide-moi, Fanchon, je te prie.
FANCHON
Vous êtes assez grande pour le dire toute seule.
BÉLISE
Ah ! Petit ingrat, que vous m'avez peu ménagée ; pourquoi me montrer à la fois tant d'esprit et tant de tendresse ?
FANCHON
Fort bien.
LE POÈTE
Hé ! Pourquoi me laisser voir tout votre mérite, Madame.
BÉLISE
Voilà qui est fini.
FANCHON, à part
La belle conquête !
BÉLISE
Depuis que je vous ai vu, tout le reste du monde m'est insupportable.
LE POÈTE
Je le crois bien, Madame.
BÉLISE
Je vous en assure.
LE POÈTE
Cependant tant que Dorante sera libre, je ne serai point sans inquiétude.
FANCHON
Dorante, dites-vous ? Dorante, que Dorante ne vous fasse point d'ombrage je vous le sacrifie.
LE POÈTE
Je suis là-dessus d'un e délicatesse qui passe l'imagination.
FANCHON
Pour mieux le rassurer, marions Dorante avec votre petite nièce.
LE POÈTE
Je n'exige point des choses...
BÉLISE
Vous n'exigez point cela, mais je vous l'accorde ; qu'on y fasse consentir mon frère, je ferai là-dessus ce qu'il faudra.
LE POÈTE
Ah ! Madame...
BÉLISE
Tenez-vous donc, quelqu'un vient : vous me faites rougir, petit badin.
LE POÈTE
Je suis le plus heureux mortel...
BÉLISE
Rentrons dans la salle, Monsieur Licandre, rentrons dans la salle ; ma raison a besoin d'une grosse compagnie pour ne pas se fourvoyer davantage.
LE POÈTE, seul
On a bien de la peine à gagner soixante pistoles.
SCÈNE II.
FANCHON, seule
Hé, plût au ciel, qu'elles fussent déjà gagnées, et qu'il ne fût plus question que de les payer ! Mais suis inquiète, Dorante devrait être ici.
SCÈNE III. Dorante, Fanchon.
DORANTE
N'as-tu point vu Lolive ?
FANCHON
Non.
DORANTE
Le maraud ! Où se sera-t-il amusé ? Il devrait être ici il y a une heure, je l'ai mis sur les voies de l'Intendant du Marquis, pour tâcher de découvrir quelque chose.
FANCHON
Puisque Lolive doit venir, nous n'avons qu'à l'attendre. Mais savez-vous qu'Oronte est sorti avec un Italien, et qu'on ne sait où il est ?
DORANTE
Ah ciel ! Si nous avons besoin de lui, comment faire ?
FANCHON
Voilà Lolive.
SCÈNE IV. Dorante, Fanchon, Lolive.
DORANTE
Hé bien, Lolive, as-tu quelques nouvelles à m'apprendre ?
LOLIVE, ivre
J'ai fait fort exactement... enfin vous voyez comme je me suis sacrifié pour votre service.
DORANTE
Je pense qu'il est ivre, Fanchon ?
LOLIVE
Vous pensez fort juste.
DORANTE
Comment coquin ?
LOLIVE
Doucement, s'il vous plaît, vous serez content, ne faites point de bruit.
DORANTE
Où s'est-il accommodé de la sorte ?
LOLIVE
Je m'en vais vous le dire.
DORANTE
Ôte-toi de mes yeux, maraud.
FANCHON
Hé, Monsieur, écoutons s'il a la force de parler.
LOLIVE
En vous quittant j'ai rencontré Monsieur de la Flèche, un de mes intimes amis, Gentilhomme suivant du Marquis, qui lui portait une lettre de la part de l'Intendant.
DORANTE
Hé bien ?
LOLIVE
Patience.
FANCHON
Tout à l'heure.
LOLIVE
Il m'a d'abord mené chez Madame la Flèche.
DORANTE
Hé qu'ai-je affaire, morbleu ?...
LOLIVE
Ne me brouillez pas : J'ai tout cela par ordre dans ma tête, nous voilà déjà chez Madame la Flèche.
FANCHON
Hé, sors-en bourreau, sors-en.
LOLIVE
C'est une fort honnête et fort vertueuse personne que Madame la Flèche.
DORANTE
Écoute...
LOLIVE
Mais, Monsieur de la Flèche est un petit brutal qui n'en use pas bien avec elle.
DORANTE
Si la patience m'échappe une fois...
LOLIVE
Il lui a donné vingt coups de pieds dans le ventre à ma barbe ; et tout cela, Monsieur, pour une bagatelle, une petite erreur de calcul.
Barbe : Barbe, se dit proverbialement en ces phrases. Barbe bien étuvée est à demi rasée. On dit aussi, Faire une chose à la barbe de quelqu'un ; pour dire, la faire hardiment, malgré lui, et en sa présence. [T]
DORANTE
Voilà un coquin qui se moque de moi.
LOLIVE
Madame la Flèche dit qu'elle est grosse de quatre mois ; il n'y en a que trois que Monsieur de la Flèche est marié, il y a de l'erreur de calcul, comme vous voyez ; mais pour cela, faut-il battre une femme ! Quand on est marié une fois, on est marié.
DORANTE
Ah ! Je te casserai la tête assurément, si tu ne...
FANCHON
Hé, Monsieur ! Ne vous emportez pas, il faut en tirer ce qu'on pourra. Regarde-moi entre deux yeux, et écoute-moi bien. Qu'as-tu fait de Monsieur de la Flèche ?
LOLIVE
Je l'ai laissé sous la table, il n'avait plus aucun signe de vie.
DORANTE
Hé, ne t'avais-je pas donné ordre...
LOLIVE
Il a une apoplexie qui lui durera plus de vingt-quatre heures, et j'en suis un peu menacé, moi.
FANCHON
Mais enfin, ne t'a-t-il rien appris ?
LOLIVE
Je lui ai donné la question ordinaire et extraordinaire ; il a tout avoué.
Question : La torture infligée aux accusés et aux condamnés pour leur arracher des aveux. Question préparatoire, question ordonnée sur de simples indices. Question définitive, question ordonnée pour découvrir les complices, lorsque le criminel est condamné à mort. La question définitive est ou ordinaire ou extraordinaire, c'est-à-dire plus_ou_moins violente.
DORANTE
Mais encore.
LOLIVE
Ne me brouillez pas, Monsieur, si vous me brouillez, je vous planterai là.
DORANTE
Il faut que j'aie une bonté à l'épreuve !
LOLIVE
Ne me brouillez pas, laissez-moi me mettre à table, et je vous conterai tout par l'ordre des bouteilles.
FANCHON
Dépêche-toi donc.
LOLIVE
À la première bouteille,... il n'a rien dit.
DORANTE
Fort bien.
LOLIVE
À la seconde bouteille... elle était de jauge celle-là. À la troisième... ne me brouillez pas.
Jauge : est encore la mesure commune et connue qu'un vaisseau doit contenir, selon le different usage des lieux. [F] ici senn métonymique.
DORANTE
Hé finis, traître, finis.
LOLIVE
Vous verrez que vous me brouillez, car je ne possède pas trop bien l'histoire, mais tant va qu'enfin je lui ai attrapé une lettre que Monsieur l'Intendant écrivait à Monsieur_le_Marquis. Êtes-vous content ?
DORANTE
Tu as une lettre ?
LOLIVE
Oui parbleu j'en ai une : voyez ce qu'elle chante.
À Fanchon.
Hé bien, que dis-tu de moi, mon adorable.
Dorante lit la lettre.
FANCHON
Qu'en faveur de la lettre, je te pardonne de t'être enivré.
LOLIVE
Ça, je m'en vais me coucher, quand j'aurai bu un coup, s'entend.
FANCHON
Fusses-tu bien endormi.
LOLIVE
Adieu, mon adorable.
FANCHON
Adieu ivrogne.
LOLIVE
À propos, si nous devenons jamais mari et femme, point d'erreur de calcul, je te prie.
SCÈNE V. Dorante, Fanchon.
DORANTE
Fanchon, tout va le mieux du monde.
FANCHON
Trouvez-vous dans cette lettre ?...
DORANTE
Cette lettre m'apprend les projets du Marquis, et m'instruit de se qu'il faut faire pour les rendre inutiles. Adieu, Compte que dans peu de moments nous serons au-dessus de nos affaires.
FANCHON
Voilà le Marquis, cachez cette lettre.
SCÈNE VI. Dorante, Le Marquis, Fanchon.
LE MARQUIS
Je suis discret : achevez, achevez votre petite négociation.
DORANTE
Si j'avais quelque chose à lui dire, Monsieur, je ne craindrais pas que vous en fussiez le témoin, mais je n'ai rien à négocier.
LE MARQUIS
Ah je le crois, jeune et bien fait comme vous êtes, on va droit au coeur de la belle, et l'on ne prend point les chemins détournés de la négociation.
DORANTE
Qu'entendez-vous par là, Monsieur ?
LE MARQUIS
Ce que j'entends ? Ha, ha.
FANCHON, à part
Où ceci nous mènera-t-il ?
LE MARQUIS
Mais j'entends que vous avez un de ces gros mérites qui emportent tout de haute lutte.
DORANTE
Mon mérite est médiocre, Monsieur ; croyez-moi, je sais me connaître.
LE MARQUIS
Vous devriez donc songer, mon cher, que quand on trouve en son chemin un homme de ma qualité...
DORANTE
Monsieur...
LE MARQUIS
Il faut se détourner un peu, et qu'il y a de certaines personnes dans le monde qu'il est important de ménager.
DORANTE
Je sais tout ce qu'on peut savoir là-dessus.
LE MARQUIS
Il est dangereux de me disputer le terrain, je vous en avertis.
DORANTE
Je le veux croire.
FANCHON, à part
Ouais, Dorante est bien pacifique.
LE MARQUIS
Vous ne mordez point, Monsieur, vous ne mordez point ? Vous ne m'entendez pas peut-être ?
DORANTE
Il n'y a rien de plus clair que ce que vous dites.
LE MARQUIS
Je suis pourtant bien aise de vous l'expliquer mieux, et de vous dire net, que si je vous vois davantage mettre le pied dans ce logis...
DORANTE
Monsieur.
FANCHON, à part
Quelle poule mouillée !
LE MARQUIS
Si jamais il vous arrive de regarder seulement la porte...
FANCHON
Hé, Monsieur_le_Marquis, point de bruit.
LE MARQUIS
Par la morbleu !
FANCHON
Hé, Monsieur...
LE MARQUIS
Je vous apprendrai, mon petit Monsieur, de quel bois je me chauffe.
DORANTE
Je vous promets, Monsieur que vous n'aurez pas lieu de vous plaindre de moi.
LE MARQUIS, à part
Prenez-y garde, et soyez sage.
FANCHON, à part
Ah l'indigne petit homme que Dorante !
DORANTE
Vous serez content je vous en assure ; mais je vous prie que j'aie l'honneur de vous dire un mot en particulier.
LE MARQUIS
En particulier ? Volontiers. Retire-toi, Fanchon ? Eh bien, quel est ce beau secret ? Voyons ?
Au lieu de sortir, elle se cache.
DORANTE
Il faut cacher à cette fille, ces sortes de petits démêlés, elle s'effrayerait, ferait du bruit, et l'on divulguerait cette aventure.
LE MARQUIS
Ah ! Fort bien, fort bien. Vous êtes prudent, mon petit Monsieur, j'en suis ravi, le diable m'emporte...
DORANTE
Il y a des temps et des lieux pour tout, et j'aurai l'occasion de vous faire voir peut-être que l'épée d'un simple Gentilhomme comme moi, vaut quelquefois bien celle d'un Marquis comme vous.
LE MARQUIS
Oh ! Parbleu ce compliment me donne un extrême plaisir ; cela me faisait peine de vous voir mollir, et je suis ravi de vous trouver un brave homme ! Car enfin vous avez du mérite d'ailleurs.
DORANTE
Vous êtes ravi de me trouver brave ?
LE MARQUIS
Oui, la peste m'étouffe.
DORANTE
Et moi je serais bien fâché que vous ne le fussiez pas.
LE MARQUIS
Écoutez : je me connais un peu en vraie valeur, et pour peu que je tâte un homme, et que je lui serre le bouton, je vois bientôt ce qu'il a dans le ventre. Allez, Monsieur, je suis content de vous.
DORANTE
Et je ne le suis pas, moi.
LE MARQUIS
Croyez-moi, je suis votre serviteur, et si jamais j'ai quelque affaire, je ne veux point d'autre second.
DORANTE
Si...
LE MARQUIS
Quand deux braves hommes sont sûrs l'un de l'autre, ils en battraient bien quatre, ha, ha.
DORANTE
En vérité vous êtes trop fanfaron pour un homme de qualité.
LE MARQUIS
Vous prenez mal les choses. Je suis votre ami.
FANCHON, toujours cachée
Ho, ho.
DORANTE
Monsieur_le_Marquis, vous tomberez sous ma coupe.
LE MARQUIS
Monsieur, Monsieur Dorante.
FANCHON, toujours cachée
Chacun à son tour...
DORANTE
Avant qu'il soit peu, vous saurez que je vous connais à fond.
Il s'en va.
LE MARQUIS
Serviteur, Monsieur, serviteur, ha, ha, ha ; voilà comme il faut traiter ces petits Messieurs-là.
FANCHON, le raillant
Oui, serviteur, Monsieur, serviteur.
LE MARQUIS
Avec deux mots on rabat leur caquet.
SCÈNE VII. Angélique, Le Marquis, Fanchon.
ANGÉLIQUE
Fanchon, je prends ce moment-ci, pour m'entretenir avec toi. Ma tante est avec le Poète. Ah ! Monsieur_le_Marquis !
LE MARQUIS
Approchez, approchez, la charmante, la toute aimable Fanchon... les grands airs l'éblouissent. La la, remettez-vous, on s'humanisera. L'amour prend quelquefois plaisir à mettre de plein pied, le héros et la houlette.
De plein pied : au même étage : il a trois chambres de plein pied. [FC]
Houlette : Fig. Poétiquement, l'état, la condition de berger. [L]
FANCHON
Si Monsieur_le_Marquis est aussi redoutable aux dames qu'aux cavaliers, on peut dire que c'est un héros à deux mains bien dangereuses ; tenez-vous bien en garde au moins.
ANGÉLIQUE
Va, va, Fanchon, je suis en sûreté ; Monsieur_le_Marquis m'épargnera. Je ne suis pas une conquête digne de lui.
LE MARQUIS
Je veux être déshonoré si je ne m'applaudis davantage de l'avoir emporté d'assaut ce petit coeur mutin, que d'avoir enfoncé seul quatre escadrons de cavalerie.
ANGÉLIQUE
Ho, l'un vous sera aussi facile que l'autre.
LE MARQUIS
Sais-tu bien Fanchon, que cet enfant-là avec sa simplicité pastorale et bourgeoise va traîner après son char vingt Marquises et autant de Duchesses que je lui sacrifie.
FANCHON
Ces sacrifices-là ne vous coûtent rien. Un Marquis ne fait-il pas litière de bonnes fortunes ?
Litière : se dit figurément en choses morales : et en parlant des hommes, on dit qu'ils sont sur la litiere, quand ils sont alités. On dit aussi, qu'ils font litière de quelque chose, quand ils en font dégât et profusion, quand ils l'estiment aussi peu que de la litière. [F]
Fortune : Bonne fortune, faveurs d'une femme. [L]
LE MARQUIS
Oui, Princesse, vous voyez à vos pieds le Gentilhomme de France le plus tendre, le plus brûlant, le plus chaud, le plus... Quand irons-nous dans mon équipage faire un tour des Champs-Élysées ? J'ai des chevaux, morbleu, qui éclaboussent le fantassin de cent pas.
FANCHON
Combien les louez-vous par jour ?
LE MARQUIS
Écoutez la belle, pendant que je suis en humeur de faire une folie avec vous, hâtons la noce : je suis sujet aux réflexions et...
FANCHON
Oh ! Diantre l'affaire presse, il ne faut pas laisser morfondre l'amour d'un homme de votre qualité.
LE MARQUIS
Fanchon a raison, il me faut prendre au pied levé en cas de mariage.
ANGÉLIQUE
Je pense que vous parlez de mariage ? Ce mot dans votre bouche me fait frémir, Fanchon, je crois que je vais me trouver mal.
FANCHON
La pauvre enfant ! Je croyais que ce mot-là la ferait revenir de l'agonie.
LE MARQUIS
Elle se trouve mal ! Du tabac, courage, courage la belle ; une fille revient de bien loin avec un homme comme moi.
ANGÉLIQUE
Vous parlez d'une manière qui me fait peine à entendre.
LE MARQUIS
Nous autres gens de qualité, nous avons pourtant le talent de parler aux Dames bon Français.
FANCHON
Ho, ce français-là est bien corrompu.
LE MARQUIS
Je vois bien qu'il faut que je me fasse entendre à elle à force de magnificence. J'ai déjà fait votre maison ; J'ai arrêté un grand Maure, deux Coureurs, un petit Nain, trois brodeuses et quatre Valets de chambre ; je supprime les Damoiselles, fi cela est bourgeois en diable, hé bien bichonne, me suis-je rendu intelligible ?
Bichon : Familièrement. Terme d'amitié qui se dit à un enfant ou d'un enfant. [L]
ANGÉLIQUE
Ce n'est point tout cela qui fait venir l'amour.
LE MARQUIS
Elle a ma foi le goût bon ! Elle s'attache à la personne, la rusée va droit au solide, morbleu, au solide.
FANCHON
Oh oui, il y a terriblement de solide dans cet homme-là !
LE MARQUIS
Allons, fanfan, commencez à entrer en possession ; donnez-moi votre main, donnez, vous dis-je.
Fanfan : Terme populaire dont les pères et les maris se servent pour carresser leurs femmes et leurs enfants. [F] ici, diminutif de Fanchon.
ANGÉLIQUE, se reculant
Hé...
LE MARQUIS
La pudeur, la pudeur, vous voulez donc que je la prenne moi-même ?
ANGÉLIQUE
Laissez-moi.
LE MARQUIS
Ouais ! Elle donne dans le farouche, parbleu elle donne dans le farouche, Fanchon.
FANCHON
Allons, allons, laissez-vous faire, ne résistez pas à Monsieur_le_Marquis. Diantre il est dangereux de lui disputer le terrain je vous en avertis.
ANGÉLIQUE
Je serais bien fâchée d'avoir quelque chose à démêler avec lui.
LE MARQUIS
Je suis un dangereux compère, oui. Hé.
FANCHON
Quand Monsieur tâte quelqu'un, et qu'il lui serre le bouton, il voit bientôt ce qu'il a dans le ventre.
LE MARQUIS
J'aime à trouver auprès des Dames un peu de résistance, c'est fruit nouveau pour moi.
ANGÉLIQUE
Et moi je n'aime pas à trouver tant de familiarité dans les hommes, cela ne m'est pas ordinaire.
FANCHON
Vous ne mordez pas, Mademoiselle, vous ne mordez pas. Hom, si vous saviez de quel bois il se chauffe.
SCÈNE VIII. Angélique, Fanchon, Le Marquis, La Comtesse.
LA COMTESSE
Ah ! Ah ! Ah ! Fanchon... Mon pauvre Monsieur_le_Marquis.
LE MARQUIS
Qu'avez-vous donc ?
FANCHON
Ce sont des vapeurs.
LA COMTESSE
Je suis ruinée ! Je suis morte ! J'ai tout perdu mon argent.
LE MARQUIS
Juste ciel !
FANCHON
Oh ce n'est que cela ? Allons-nous-en.
SCÈNE IX. Le Marquis, La Comtesse.
LA COMTESSE
Mon cher Marquis.
LE MARQUIS
Ma chère Comtesse.
LA COMTESSE
Ce Sénéchal, ce maudit héritier que nous devions déshériter, il m'a gagné jusqu'au dernier sol... Il faut qu'il m'ait filouté ; je m'en vais l'attendre au bout de la rue, je m'en vais l'étrangler, je m'en vais me jeter dans la rivière.
LE MARQUIS
Ouf... Allez, je m'en vais vous suivre, ouf.
SCÈNE X. Le Marquis, Le Sénéchal.
LE SÉNÉCHAL, riant
Victoire, victoire, Monsieur_le_Marquis, prenez part à ma joie, je viens de ruiner la Comtesse : il faut avouer que j'ai joué d'un grand bonheur.
LE MARQUIS
Et moi d'un grand malheur.
LE SÉNÉCHAL, riant
Comment donc ?
LE MARQUIS
Monsieur le Sénéchal, j'étais de moitié avec la Comtesse.
LE SÉNÉCHAL
Vous de moitié !
Dansant.
En vérité je suis vivement pénétré de votre douleur.
LE MARQUIS
Je suis ruiné, je suis perdu, je suis abîmé.
LE SÉNÉCHAL
J'en suis inconsolable.
LE MARQUIS
Et si vous ne me prêtez présentement mille pistoles, il faut que je m'aille pendre.
LE SÉNÉCHAL
Je vous jure que j'en serais au désespoir.
LE MARQUIS
Hé mon pauvre Monsieur le Sénéchal, ne m'abandonnez pas.
Le Sénéchal s'en va cabriolant.
SCÈNE XI. Oronte, Le Marquis.
ORONTE
C'est une science admirable que la chimie ! Encore un petit degré de feu, le grand oeuvre était accompli.
LE MARQUIS
Encore une réjouissance gagnée, nos mille pistoles étaient complètes.
ORONTE
Mais tout cela s'en est allé en fumée.
LE MARQUIS
Mais tout cela s'en est allé au diable ; fortune, fortune !
ORONTE
Mercure, Mercure !
LE MARQUIS
Ho ! Je te briderai pourtant.
ORONTE
Hé je te fixerai assurément.
LE MARQUIS
Il ne faut que de l'argent, c'est de la besogne taillée pour mon Intendant.
À Oronte.
Ah ! Que vous venez à propos. Je viens de perdre mille pistoles ; je perds deux cent mille livres si vous ne me prêtez tout à l'heure mille pistoles.
SCÈNE XII. Dorante, Oronte, Le Marquis, Le Poète.
LE MARQUIS
Mille pistoles, je ne vous en demande pas davantage, mon cher, mon tout adorable Monsieur Oronte, mille pistoles me rachèteront la vie. Le meilleur ami que j'ai au monde, me laissera-t-il mourir pour mille pistoles.
DORANTE
Cessez, Monsieur_le_Marquis, de vous embarrasser pour trouver cet argent. Je sais pourquoi vous en avez besoin et je viens vous dire que l'affaire est faite.
LE MARQUIS
Comment, Monsieur ? Que voulez-vous dire ?
DORANTE
Vous aviez commencé un marché, votre Intendant vient de le conclure, et moi j'ai compté l'argent chez le Notaire.
ORONTE
Qu'est ceci ?
LE POÈTE
J'écoute, et je n'y comprends rien.
LE MARQUIS
Vous êtes bien informé de mes affaires, Monsieur Dorante ; mais enfin vous êtes galant homme.
DORANTE
Je me pique de l'être sur tout, et c'est par cette raison-là que j'ai fait faire la transaction au nom de Monsieur Oronte.
ORONTE
Je suis aussi mêlé là-dedans.
LE MARQUIS
Oh ! Parbleu mon cher, vous m'avez prévenu, je vous l'avoue.
ORONTE
Messieurs.
LE MARQUIS
Pour terminer votre procès, j'achetais les droits de votre partie.
DORANTE
Voyez par ce billet de son Intendant, l'usage qu'il en voulait faire.
LE MARQUIS
Comment donc, un billet de mon Intendant ! Ah ! Palsambleu cela est fort plaisant, on me joue donc, je pense ?
ORONTE
Quoi, Monsieur ?
LE MARQUIS
On me fourbe, Monsieur Oronte.
ORONTE
Vouloir m'emprunter de l'argent pour vous approprier mon bien.
LE MARQUIS
Vous avez l'esprit mal tourné, Monsieur Oronte.
ORONTE
Allez, Monsieur, cela est indigne d'un homme de votre qualité.
LE MARQUIS
Oh pour le coup vous avez raison, cela est indigne, et des gens comme moi n'ont jamais d'honneur à se mêler des affaires bourgeoises ; serviteur, Messieurs, serviteur.
Il s'en va.
LE POÈTE
Quand vous voudrez, Monsieur_le_Marquis, nous achèverons notre dissertation sur Homère et Virgile.
SCÈNE DERNIÈRE. Oronte, Dorante, Le Poète.
ORONTE
Sans vous, Dorante...
DORANTE
Ne parlons point de cela, Monsieur, vos affaires sont finies, donnez-vous tout entier aux occupations qui vous font plaisir.
ORONTE
Quels remerciements ? Quelle reconnaissance ?
DORANTE
Monsieur, sans déguisement vous pouvez faire tout mon bonheur, je suis amoureux de votre nièce, elle m'aime.
ORONTE
Je vous la donne, et vous assure le bien que vous m'avez conservé.
DORANTE
Il embrasse Oronte.
Ah ! Monsieur.
LE POÈTE
Notre Comédie ne sera pas mauvaise, nous avons eu assez de matière, et vous fournissez un dénouement comme je l'aurais souhaité.
ORONTE
Vous m'avez bien de l'obligation, car un mariage c'est encore des affaires. Au moins c'est à condition que je n'entendrai parler ni de Notaire, ni d'Articles, ni de Contrat ; je ne veux plus avoir la tête rompue de toutes ces bagatelles, je ne me mêlerai que du ballet et des divertissements de la noce.
DORANTE
Vous n'aurez que la peine de signer.
ORONTE
Voilà-t-il pas encore signer, signer, signer.
LE POÈTE
Vous pouvez vous en dispenser : on mettra dans le contrat, et ledit sieur Oronte attendu sa qualité de troqueur et de négligent, a déclaré ne savoir écrire ni signer.
ORONTE
Allons là-dedans faire part de cette aventure à ma soeur.
LE POÈTE
Je vous livre son consentement.
97 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0