Comédie en vers· Comédie en Cinq Actes
La Réconciliation Normande
Représentée pour la première fois, le 7 Mars 1719 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- LE COMTE
- LA MARQUISE
- ANGÉLIQUE
- DORANTE
- LE CHEVALIER
- PYRANTE
- NÉRINE
- FALAISE
- DEUX LAQUAIS
ACTE I
SCÈNE I.
NÉRINE
Pendant que je marchais rêvant profondément, Angélique est entrée en quelque appartement ; Elle s'égarera la petite étourdie. Attendons. Voici donc l'hôtel de Normandie ! À Paris rendez-vous, des illustres Normands ! Des nôtres aujourd'hui les intérêts sont grands. Haine, amour ! Nous verrons la très haineuse tante, L'oncle très rancunier, puis l'amoureux Dorante, Le galant Chevalier, le grave arbitre et moi. À force de rêver, je m'oubliais, je crois. Ah ! Je vois accourir mon aimable orpheline.SCÈNE II. Angélique, Nérine.
NÉRINE
Attendez.NÉRINE
Paix.NÉRINE
Arrêtez.ANGÉLIQUE
Il faut que je la voie.ANGÉLIQUE
D'accord.NÉRINE
Bon ! Vous voilà fixée : Par la crainte d'abord votre ardeur s'est glacée. J'admire la jeunesse, et sa vivacité ! Passant toujours de l'une à l'autre extrémité, De l'excessive crainte à l'espérance folle ; Parlant, parlant, parlant, puis perdant la parole ; Courant, courant, courant, puis s'arrêtant tout court ; En un seul jour aimant, et perdant son amour, Pour un amour nouveau le retrouvant ensuite ; Voulant, ne voulant plus, sans règle, sans conduite, Sans arrêt, sans raison, que de défauts elle a Cette jeunesse ! On l'aime avec ces défauts-là.ANGÉLIQUE
Tout à craindre, dis-tu ? Je rêve, j'examine. Sur ce que nous voyons, que crains-tu donc, Nérine ? Tout me réussit mieux qu'on eût pu désirer, Du couvent tout exprès on vient de me tirer, À m'établir mon oncle écrit qu'il se dispose, Et ma tante, dit-on, a promis même chose. Elle vient de Rouen, mon oncle de Lyon, C'est pour se réunir, et leur désunion À mon bonheur, Nérine, était le seul obstacle, Tu me l'as dit toi-même.ANGÉLIQUE
Nous verrons ; mais enfin pour ma dot ils me cèdent Leur terre près du Mans pour laquelle ils se plaident, Qui fit naître leur haine.NÉRINE
Oh ! C'est la question. Si le procès causa leur vieille aversion, Les frères sans plaider quelquefois se haïssent ; Par les procès aussi quelques frères s'aigrissent. Procès engendre haine, il est vrai ; cependant Nul Généalogiste encor jusqu'à présent N'a pu nous bien prouver, si là-bas vers le Maine Autrefois le procès fut père de la haine, Ou si la haine y fut la mère du procès.ANGÉLIQUE
Tout cela va finir, j'attends un bon succès, Pyrante est leur arbitre, il les réconcilie. Comment peut-on haïr ? Hélas ! Quelle folie De se remplir le coeur de fiel et de venin ! Il n'est pas naturel de haïr. Car enfin, On se fait plus de mal que l'on en fait aux autres. Des parents se haïr ! Pour revenir aux nôtres, Ils ne se sont point vus depuis quatre ou cinq ans, Leur haine est éteinte.NÉRINE
Oh ! Je croirais bien, qu'absents Ils ne se sont haïs que par réminiscence ; Mais leur fiel s'aigrira bientôt par la présence : Outre qu'ils sont tous deux péris de pur levain, Qu'ils ont l'art de donner à tout un tour malin. Esprits très discordants, humeurs mal assorties Nature a mis en eux de ces antipathies Qu'on voit en quelques-uns pour les chats, les souris, Et que les femmes ont souvent pour leurs maris.NÉRINE
Qui voyez-vous ? Ha, ha, c'est votre amant, je gage ; Oui, sans le regarder, ma foi je crois le voir ; Je le vois dans vos yeux, comme dans un miroir.ANGÉLIQUE
Avant qu'il m'ait parlé, conseille-moi, Nérine ; Comme il n'est pas bien sûr que l'on me le destine, Je devrais lui cacher encor mes sentiments !NÉRINE
Il est bien temps d'avoir de tels ménagements ! Croyez-vous qu'il ignore encor votre tendresse ?ANGÉLIQUE
Qui l'en aurait instruit ?SCÈNE III. Angélique, Dorante, Nérine.
DORANTE
Que vois-je ! Quel bonheur ! L'agréable surprise ! Belle Angélique, quoi, vous voir chez la Marquise ! Vous voir hors du Couvent, malgré sa dureté, Le jour du rendez-vous pour l'accord arrêté ! Votre oncle et votre tante apparemment conviennent De vous rendre aujourd'hui tous vos biens qu'ils retiennent ? Depuis quatre jours, moi, m'étant ici logé, J'ai si bien, sans m'ouvrir, prévenu, ménagé L'esprit e votre tante, en faisant connaissance, Qu'elle doit aujourd'hui me faire confidence D'un grand secret ; dit-elle, et je me suis flatté, Que ce que je désire, elle l'a projeté. Elle me fit hier cent offres gracieuses Qui, par rapport à vous, me furent précieuses. Je ne lui parlai point de mon amour, hélas ! Peut-être votre coeur n'y répondra-t-il pas ; Puis-je enfin obtenir un aveu de tendresse ?DORANTE
Ah ! L'essentiel, c'est le coeur, les sentiments ; Il est temps de répondre à mes empressements.ANGÉLIQUE
Mais Dorante...DORANTE
Pourquoi dans ces moments, où j'ose me flatter, Vous plaisez-vous encore à me laisser douter ? Car je n'ose expliquer pour moi votre silence.NÉRINE
Si le frère et la soeur sont pour vous, patience ; Si non vous vous trompez, nous n'aimons point.ANGÉLIQUE
Mais non... Elle plaisante... mais au fond elle a raison. Car comment voulez-vous qu'on dise qu'on vous aime, Pendant que rien n'est sûr ?DORANTE
Vous m'enchantez.NÉRINE
Aveu simple, naïf, et pur. Point de ces sentiments renflés par des paroles, Elle n'a point appris au couvent les grands rôles.DORANTE
Trop heureux !NÉRINE
Nous verrons ; mais ils sont l'un et l'autre quinteux.Quinteux : Fantasque, sujet à des quintes, à des caprices. [FC]
NÉRINE
Oui. Mais il est brutal, son sang brûlant pétille. À l'égard de la soeur, cent fois je vous l'ai dit, L'esprit de la marquise est un terrible esprit ; Tantôt fausse bonté, tantôt malice pure, Pour son frère surtout, c'est une énigme obscure : De son coeur on ne peut au plus que se douter. Je l'interroge peu, je ne fais qu'écouter : Je la vois tantôt gaie, et tantôt furieuse. On ne peut définir cette capricieuse ; Elle laisse échapper à moitié ses secrets, Ensuite les retient, puis les déguise après ; Elle est en même temps indiscrète et prudente, Franche, dissimulée, et fière et caressante ; En riant elle pousse une vengeance à bout, Et dans ses passions met le tout pour le tout.ANGÉLIQUE
Je crois la voir là-bas dans cette galerie... C'est elle-même. Elle est dans une rêverie... Çà, Dorante, il faut donc, pour agir prudemment, Ne point paraître encor de concert.DORANTE
Non vraiment. Le chevalier arrive, il fera la demande : Pour ne rien hasarder, il faut que je l'attende.ANGÉLIQUE
Éloignez-vous, Dorante, elle vient.SCÈNE IV. Angélique, La Marquise, Nérine.
ANGÉLIQUE
Tu vois bien Que tu dois sans raison que je ne pense à rien ? J'ai pensé la première à faire fuir Dorante.ANGÉLIQUE
Par prudence il faudra louer ce Chevalier, À qui ma tante est prête à se remarier, Paraître bien contente.ANGÉLIQUE
Attendons.LA MARQUISE, à part
Malgré ma haine, enfin il faut que je le voie. Ce frère, il arrive. Hon !Hon : Cri de mécontentement. [L]
LA MARQUISE, à part
Mais tâchons d'effacer cet objet Par un autre. Aujourd'hui je reverrai Dorante. Que Dorante est charmant !LA MARQUISE, à part
Mais un obstacle affreux...LA MARQUISE, à part
Obstacle triste ! On va dire que je suis folle. Au chevalier enfin j'ai donné ma parole ; On le croit mon mari. Pourrai-je ?... Oui, je romprai, J'ai deux cent mille écus, je me contenterai, J'épouserai Dorante.Apercevant Nérine.
Ah ! Te voilà, Nérine ?NÉRINE
Eh calmez vos agitations ; Ce jour pour vous doit être un jour doux, pacifique, Où toute haine cesse, au moins par politique. Pour l'autre passion, sans doute, c'est l'amour ?LA MARQUISE
Quoi ! Tu devines.NÉRINE
Bon ! L'on m'a dit l'autre jour Qu'un jeune chevalier, gai, vif, et pourtant sage, À Rouen avec vous contractait mariage.LA MARQUISE, à part
Nérine en le nommant redouble mes remords.LA MARQUISE
Songeons à voir mon frère ; Ensuite je prendrai tes conseils, et j'espère Que tu me serviras dans une occasion Où la crainte, la honte, et la conclusion...LA MARQUISE
Sur tes conseils je compte.LA MARQUISE
Ma nièce approuve donc que je me remarie ?NÉRINE, lui montrant Angélique
Daignez la regardez de bon oeil, je vous prie.ANGÉLIQUE
Ma tante...ANGÉLIQUE
C'est le respect.LA MARQUISE
Pas trop, pas trop, ma nièce, au moins pour l'ordinaire ; Je te vois rarement, je ne te donne guère.LA MARQUISE
Sûrement ; Mais de mon frère il faut l'aveu premièrement : Convenir de nos faits, c'est la première chose. Je garde le secret, de peur qu'il ne s'oppose, Car j'ai fait seule un choix qui te plaira, je crois, Suffit... Oui... Tu seras très contente de moi. Je veux faire cesser le blâme qu'on me donne ; Je te hais sans sujet, dit-on, non je suis bonne, Je ne te haïssais que par prévention : Ressemblance de traits fit cette aversion. En te voyant j'ai cru toujours voir feu ton père ; Nous étions faits, dit-on, moi, ma soeur et mon frère, Pour nous entre-haïr.SCÈNE V. La Marquise, Pyrante.
LA MARQUISE, à part
Mon amour veut du secret aussi ; J'ai peur. Le chevalier vient m'épouser ici ; J'apprendrai trop tôt que j'adore Dorante.PYRANTE
Je reviens vous parler.LA MARQUISE
Eh bien, Monsieur Pyrante ?PYRANTE
Votre frère, Madame, arrive et vient exprès, De Lyon, pour vous voir, et finir le procès : Il vient de me marquer la même impatience Que vous me témoignez sincèrement, je pense, De vous bien embrasser d'abord ; et dès ce soir, Quand vous vous serez vus, de me faire savoir Quel époux vous voulez choisir pour Angélique.LA MARQUISE
Il est temps qu'avec vous là-dessus je m'explique : Mais, Pyrante, à vous seul, sous le sceau du secret.PYRANTE
Comme médiateur, je dois être discret, Et ne rien témoigner, pas même à votre frère, De ce dessein caché dont vous faites mystère. Si votre frère aussi me confie un secret, Je vous le cacherai, je dois être muet ; Je dois être aussi neutre, en qualité d'arbitre, Votre famille et vous, m'avez donné ce titre : Et pour vous réunir, presque juge entre vous, Je perds le droit d'ami.LA MARQUISE
L'on exige de nous Qu'à ma nièce pour dot nous cédions cette terre, Pour laquelle on plaidait ; j'y consens, plus de guerre. Cette terre pourtant vaut deux cent mille francs.PYRANTE
Vous remplissez par là des devoirs très pressants. Votre haine du moins cesse d'être publique, Vous ne plaiderez plus, et la nièce Angélique Aura ses biens, je dis ses biens, car franchement Vous ne les auriez pu garder qu'injustement. De nos plaideurs manceaux les maximes m'étonnent ! Ce qu'ils n'usurpent pas, ils disent qu'ils le donnent !LA MARQUISE
Nous convenons des faits, laissons à part les mots. Je donne, mais d'un frère éludons les complots ; Vous saurez qu'il hait fort un certain Procinville, Homme très renommé, marquis, plaideur habile : Le connaissez-vous ?PYRANTE
Non.PYRANTE
Suffit.LA MARQUISE
Sur ce que je vous dis, Silence. Mais j'entends quereller, c'est mon frère. Je prendrais mal mon temps, j'essuierais sa colère. Et moi, de mon côté je sens un mouvement... J'entre chez moi, Monsieur, amusez-le un moment : Pour le bien embrasser, je me sens trop émue.PYRANTE, seul
Ceci ne promet pas une tendre entrevue.SCÈNE VI. Pyrante, Le Comte, Deux Laquais, l'un portant une valise.
LE COMTE
Je joindrais ma soeur, mais je sens dans le moment Un fiel qui fait en moi certain soulèvement... Pour me tranquilliser, il me faut bien une heure. Laquais, j'aurais voulu faire ici ma demeure ; Mais pour cause cherchons un autre hôtel garni.LE COMTE
Pour cela seul, maraud, je logerai dans l'autre.À Pyrante.
Çà, Monsieur, tout est dit, mon avis est le vôtre. Avant tout je verrai ma soeur, mais du secret. Qu'elle ne sache point que mon unique objet, C'est de donner ma nièce au sieur de Procinville ; Je vous l'ai déjà dit, c'est un Marquis habile, Mais comme il fut toujours ennemi de ma soeur, Le choix que j'en ai fait la mettrait en fureur. Soyez discret, silence enfin sur Procinville ; En cherchant un logis je vais calmer ma bile ; Je reviens dans une heure.SCÈNE VII.
PYRANTE
Un même choix tous deux ? Ainsi, sans le savoir, ils sont d'accord entre eux. Sans le savoir ! Rêvons à cette circonstance. Cette affaire demande et secret, et prudence ! Mais l'énigme pour moi, c'est le tour qu'ils ont pris, Car d'un côté la soeur me dit que ce marquis, Est ennemi du frère, et le frère au contraire Dit qu'il est ennemi de sa soeur. Quel mystère ! Je ne le comprends pas.SCÈNE VIII. Pyrante, Falaise, botté.
FALAISE
Monsieur.PYRANTE
Ah !FALAISE
Pardonnez Si ma figure impose à vos yeux étonnés ; Un postillon en noir surprend Monsieur Pyrante. Falaise, c'est mon nom ; si ma langue éloquente, Si les tours les plus fins du langage normand Réussissaient autant dans un éloge en grand, Qu'en petits plaidoyers, brillants de médisance, Je haranguerais mieux que harangueur de France, Ce Pyrante fameux, ce grand médiateur, Réconciliateur, et pacificateur, Phénix dans le pays des noises, des castilles, Où l'on vous constitue arbitre des familles.Phénix : Oiseau fabuleux, qu'on croyait unique en son espèce, et renaître de ses cendres. Figurément, qui est supérieur à tous ceux de son genre. [FC]
Noise : Querelle qui s'émeut entre gens du peuple, ou dans les familles. Elle n'aboutit d'ordinaire qu'à des crieries, et il n'y a point d'effusion de sang. [F]
Castille : Terme populaire, qui signifie, petite querelle, ou différent entre gens qui vivent ensemble, ou qui se rencontrent souvent. [F]
FALAISE
J'en ai l'air, je le suis, et j'avouerai de plus Qu'étant nourri, stylé dans la basse chicane, Dans les discours fleuris je perds la tramontane.Tramontane : Vent du nord, ou du septentrion. C'est ainsi qu'on le nomme sur la mer Méditerranée et en Italie : et ce mot vient de ce qu'il souffle du côté qui est au-delà des monts à l'égard de Rome et de Florence. Tramontane, signifie aussi l'étoile du nord qui sert à conduire les vaisseaux sur la mer. Ce qui fait qu'on dit figurément, qu'un homme a perdu la tramontane, pour dire, qu'il est déconcerté, qu'il ne sait où il en est, ni ce qu'il fait ; qu'il a perdu le jugemens et la raison. [T]
PYRANTE
Abrégez-les donc.FALAISE
Oui, je les abrégerai.PYRANTE
Que voulez-vous de moi ?FALAISE
Je vous l'expliquerai. Mais il faut que Falaise à vous se définisse, Afin d'avoir de vous audience propice. Au Mans, je fus jadis substitut d'un sergent ; Du sieur de Procinville ici je suis agent.FALAISE
Patience. Il viendra demain ; mais je l'égale en science ; Nous avons de jeunesse ensemble plaidaillé, Bataillé, chicané, brétaillé, ferraillé ; Pour cette double guerre il fallait un prélude, Nous nous fîmes tous deux cadets dans une étude : Dans la guerre du sac chacun n'est pas heureux ; Il a gagné cent prix dans des combats douteux. Des scrupules outrés franchissant la barrière, Il me laissa bien loin dans la même carrière ; Et je ne suis enfin, avec tout mon acquis, Au Mans que maître clerc de monsieur le marquis.Plaidailler : plaider souvent et pour de chétives querelles. [L]
Brétailler : Tirer l'épée à tout propos ; hanter les salles d'armes et s'y escrimer sans cesse. [L]
Férailler : S'exercer continuellement à l'escrime. Il se dit quelquefois des querelleurs, et qui ont souvent l'occasion de se battre. [F]
FALAISE
J'abrège. Mais de mon maître, il faut vous dire le manège. Du couple fraternel il a gagné le coeur, Au frère il écrivait qu'il haïssait la soeur, À la soeur il disait qu'il haïssait le frère.FALAISE
Aussi suis-je chargé de vous bien mettre au fait. Pour les rapatrier, ce manège secret, Comme vous l'allez voir, était très nécessaire, Car, pour vexer la soeur, le très rancunier frère, À mon maître a promis la nièce, et le procès : La soeur, pour chagriner le frère, donne exprès À mon maître sous main le procès et la nièce ; C'est ainsi que tous deux croyant se faire pièce, Seront d'accord.PYRANTE
J'entends. Tous deux séparément Me donnant par écrit un bon consentement, Pouvoir de marier la nièce à votre maître, Cette réunion, qui manquerait peut être, Se fera sûrement ; c'est mon unique objet, Votre maître arrivant, son mariage est fait.FALAISE
Il venait aujourd'hui, sa chaise s'est brisée, J'ai pris du postillon la haridelle usée, J'arrive à toute jambe ici pour prévenir Monsieur Pyrante.Haridelle : méchant cheval, soit qu'il ait le défaut de la taille, ou qu'il manque de graisse, de vigueur ou de jeunesse. [F]
Normalement l'expression est au pluriel, "à toutes jambes", conservé pour la métrique du vers.
PYRANTE
Enfin, je puis les réunir.FALAISE
Du secret.SCÈNE IX.
FALAISE
Du frère, moi, je vais à la soeur dire rage, Je dirai pis que pendre au frère de la soeur ; Et disant mal des deux je ne suis point menteur, Quoique je sois natif de Falaise. Allons boire, Et me bien rafraîchir, en buvant, la mémoire Des manceaux documents d'un maître très sensé. Pateliner l'arbitre ; eh j'ai bien commencé, Trigauder frère et soeur, épier l'orpheline ; Prendre les souterrains, tournevirer Nérine ; Défiance surtout, ne disant oui, ni non, Manoeuvre plus obscure encore que le jargon. Je viens exprès du Mans enfin pour être traître, Je vais tenir ici la place de mon maître. Le grand homme en intrigue ! On peut dire pourtant Qu'il n'est pas un parfait fripon, mais cependant Il croit en probité les excès ridicules : Les sots veulent, dit-il, mettre un tas de scrupules Entre la probité solide, et l'intérêt ; C'est pour l'homme d'esprit un incommode apprêt ; La probité, d'accord, doit marcher la première, Notre intérêt après, les scrupules derrière.Pateliner : Gagner une personne par adresse et par flatteries, la persuader qu'elle gagne, lors qu'on la trompe... [F]
Trigauder : Brouiller une affaire, estre ennemi de la conclusion. [F]
Tournevier : Faire mouvoir à sa fantaisie. [L]
ACTE II
SCÈNE I. Dorante, Angélique.
SCÈNE II. Dorante, Angélique, Le Chevalier.
LE CHEVALIER, donnant son manteau à un laquais comme arrivant
Je veux l'appartement que j'eus l'autre voyage. Préparez-le-moi vite, il me convient. Eh bien ! Tristes déjà tous deux pour un mot, sur un rien, Sur ce que je vous dis qu'un certain Procinville Veut tout brouiller ? Non, non, sa brigue est inutile : Dans cette affaire-ci j'agirai puissamment ; Mais faites comme moi, traitons ceci gaiement. J'ai toujours l'âme en joie, heureux don de nature ! J'y joins même quelque art, car dans une aventure Je n'observe jamais que le côté plaisant, J'élude l'ennuyeux, je saisis l'amusant, Et cela par raison, étant né sans fortune. Sans bien, pour secouer cette idée importune, Je trouve un patrimoine, au moins dans ma gaîté.DORANTE
Tout en riant, mon cher, tu m'avais attristé ; Tu nous dis qu'un Falaise arrive exprès du Maine Pour rompre cette paix que nous croyons certaine ?ANGÉLIQUE
De cette paix, Monsieur, tout mon bonheur dépend ; Ils me rendent mes biens en se réunissant.DORANTE
Mon ami prend sur lui tout ce qui nous regarde, Je devais leur parler, il veut que je retarde, Et que d'abord on songe à les bien réunir.ANGÉLIQUE
J'adoucirai mon oncle.LE CHEVALIER
Exhortez-le à finir. En attendant, sachez que voulant qu'on finisse, Je contrains la Marquise à vous rendre justice.LE CHEVALIER
Mon procédé du moins est assez singulier ! Car je n'épouse point en fraude votre tante, La famille sous main en est très consentante : La Marquise aurait pris quelque dissipateur ; Ils me regardent, moi, comme un mari tuteur. Ils savent l'ascendant que j'ai sur la Marquise, Sa passion pour moi la rend bonne et soumise, Sensée, indifférente. Amitié de sang-froid Domine sur l'amour, sur elle j'ai ce droit, Et je m'en servirai, car épousant la tante. Oncle par conséquent de la nièce charmante, Je te fais mon neveu, respecte un oncle en moi ; Pour ma nièce je sais tout ce que je lui dois ; Épouser une tante est une hardiesse, Qu'on ne peut expier qu'en mariant la nièce.DORANTE
Et qui ne sert jamais ses amis à demi : Comme de la Marquise il n'est rien qu'il n'obtienne, Il parlera pour nous.LE CHEVALIER
Oh ! Qu'à cela ne tienne. À la nièce d'abord je fais rendre les biens, Et la tante par moi conservera les siens. À se remarier elle était résolue, À d'autres elle offrait la main que j'ai reçue ; Elle veut un mari jeune, qui n'ayant rien, Frustre ses héritiers en mangeant tout son bien ; Je ferai son affaire, et si je puis, la vôtre, En vous déshéritant plus sobrement qu'un autre : Économe des biens, dont pourtant je vivrai, Pour vos enfants, à vous je les conserverai.SCÈNE III. Dorante, Angélique, Le Chevalier, Nérine.
LE CHEVALIER
Il est avec cet homme, et je veux l'observer. À ton amour, mon cher, chez moi va t'en rêver, Et Nérine, et ma nièce adouciront le Comte ; Je ferai la demande après.DORANTE
Sur toi je compte.SCÈNE IV. Angélique, Le Chevalier, Nérine, Le Comte, Falaise.
ANGÉLIQUE
Serait-ce ce Normand ?LE CHEVALIER
L'apparence en est grande.NÉRINE
Du Falaise, il a l'air ; sa parure est Normande, Parure à double entente, on ne sait ce qu'il est.FALAISE, au Comte
Vous faites pour la nièce un excellent acquêt ; Mon maître est à bon droit Marquis de Procinville, Il est brave guerrier, et plaideur très habile ; Tels étaient ses aïeux, la terreur des humains, À la plume, à l'épée, exploiteurs à deux mains. La noblesse normande ainsi court à la gloire : Exploits guerriers gravés au temple de mémoire ; Exploits enregistrés dans les greffes du Mans. Certain Robert le Roux, général des Normands, Conquérant renommé surtout en procédures, Au sortir des combats faisait ses écritures Lui-même.FALAISE
Allons donc tromper la soeur pour nous, Et pour nous de la nièce enfin rendez-vous maître ; Moi, j'observerai tout sans rien faire connaître ; Pour les espionner je jouerai bien mon jeu.LE COMTE
Avant que de la voir, j'y vais rêver un peu.Ici une Scène muette de Falaise qui voit le Chevalier avec Angélique, et le soupçonne. Il regarde ensuite Nérine, et feint d'en être charmé ; après quoi il se retire d'un côté et le Chevalier d'un autre.
SCÈNE V. Le Comte, Angélique, Nérine.
NÉRINE
Pardon si d'en sortir elle a la hardiesse ; Mais le désir d'hymen, subtil comme le vent, S'est par malheur glissé jusques dans son couvent, Je l'ai laissé souffler.LE COMTE
À mes ordres rebelle, Vous voyez votre tante, et vous voilà chez elle ; Avec elle sans doute vous complotez, Quand elle est à Paris, enfin vous la hantez ?LE COMTE, en colère
Taisez-vous.ANGÉLIQUE
Pardon.NÉRINE
Mais...LE COMTE
Taisez-vous, insolente.NÉRINE
Nous sommes avec elle assez mal, Dieu merci, Quel esprit ! Quelle humeur ! Et le coeur endurci.LE COMTE, s'adoucissant par degrés
Tu dis que...LE COMTE
Oui par pure vengeance.LE COMTE
Va, je t'en aime mieux.NÉRINE
Nous n'avons presque osé nous montrer à ses yeux ; Eh ! Monsieur, aujourd'hui protégez-nous contre elle, On lui voit pour sa nièce une haine mortelle, Parce qu'elle est la vôtre, ainsi qu'on voit souvent Une femme de bien haïr son propre enfant, Parce que son mari peut-être en est le père.LE COMTE
Ma nièce, embrassez-moi : voyons ce qu'on peut faire ? Au fond j'aime Angélique, elle me fait pitié.NÉRINE
Amitié qui marie.SCÈNE VI. Le Comte, Angélique, La Marquise.
ANGÉLIQUE
Ah ! Quel bonheur pour nous ! Cette entrevue aura parfaite réussite. Ah ! Ma tante, à la paix mon oncle vous invite.ANGÉLIQUE, courant vers l'oncle
Ma tante vient à vous.ANGÉLIQUE, à part
Bon. Ils vont s'aimer, je pense.LA MARQUISE, à part
Quel effort je me fais !LE COMTE, à part
Ah ! Quelle violence !LA MARQUISE
Eh ! Bonjour, mon cher frère.LE COMTE
Embrassez-moi, ma soeur.LA MARQUISE
C'est avec grand plaisir.LE COMTE
Ah ! C'est de tout mon coeur.LA MARQUISE
Qu'entre mon frère et moi, ce jour-ci renouvelle Pour soixante ans au moins, l'amitié fraternelle.LE COMTE
Que plus longtemps, encor secondant mes désirs Le Ciel comble ma soeur de biens et de plaisirs.LA MARQUISE
Nous voilà réunis.ANGÉLIQUE
Réunion charmante !LA MARQUISE
Oui. Quand vous promettez, on peut compter sur vous, Et quelques démêlés qu'on ait vus entre nous, À votre probité je rends toujours justice.LE COMTE
Il faut me pardonner quelque petit caprice, Et vous avez aussi quelque petite humeur, Mais toujours je l'ai dit, vous avez un bon coeur.ANGÉLIQUE
Ah ! Vous êtes si bons tous deux !LA MARQUISE
Surtout mon frère.LE COMTE
Obligeante sur tout, c'est là son caractère. Çà, ma soeur, aujourd'hui j'ose vous demander Une grâce.LE COMTE
Tant mieux. C'est pour tous deux une égale fortune, De pouvoir sur le champ contentant son désir, Rendre grâce pour grâce, et plaisir pour plaisir.LA MARQUISE
Vous êtes effectif.Effectif : en parlant des persones : qui fait ce qu'il dit, qui ne promet rien qu'il ne fasse. [FC]
LA MARQUISE
C'est au sujet d'Angélique.LA MARQUISE
Vous devez l'avouer, et moi j'en conviendrai, Nous avons eu tous deux pour elle un peu de haine.LE COMTE
Vous m'aimez dans le fonds ?LA MARQUISE
Oui ; car je suis humaine.LE COMTE
La même humanité, les mêmes sentiments Nous viennent d'émouvoir tous deux en même temps, De la fraternité, c'est l'effet sympathique.LA MARQUISE
Attendrissons nos coeurs en faveur d'Angélique ; Ne la contraignons point de rester au couvent.LA MARQUISE
Du bien, c'est ma pensée.LE COMTE
J'ai fait réflexion...LA MARQUISE
Réflexion sensée !LA MARQUISE
Même réflexion.LA MARQUISE
De nos prétentions...LE COMTE
Faire un don.LA MARQUISE
Justement.LA MARQUISE
De tous nos sentiments voyez la convenance ! J'admire que de coeur... là... nous nous prévenions !LE COMTE
Sans nous être parlé que nous nous devinions ! Car vous voulez sans doute aussi qu'on la marie ?LA MARQUISE
Oui, sans retardement.LA MARQUISE
C'est cela, qu'il convienne.LE COMTE
La chose étant ainsi, Je vous épargnerai l'embarras, le souci, De chercher un mari pour elle.LA MARQUISE
Donnez-moi seulement par écrit un pouvoir.LE COMTE
Oh ! Je veux m'en charger.LA MARQUISE
Monsieur, ce sera moi.LE COMTE
Je m'en charge, vous dis-je, et de plus je le dois. Je me suis fait nommer son tuteur par justice.LA MARQUISE
Moi, pour la marier, je me nomme tutrice.ANGÉLIQUE
Eh ! Ne vous brouillez pas.ANGÉLIQUE
Eh ! Ma tante !LE COMTE
Ma soeur sera toujours maligne.ANGÉLIQUE
Eh ! Mon oncle !LA MARQUISE
Ce trait de mon frère est bien digne.LA MARQUISE
Et pour venir la rompre après cinq ans d'absence, De Lyon vous prenez exprès la diligence.LE COMTE
Quelle femme !LA MARQUISE
Quel homme !LE COMTE
Ah ! J'ai bien vu d'abord, Tantôt en arrivant, que nièce et gouvernante Avaient fait contre moi leur brigue avec la tante.ANGÉLIQUE
Non, mon oncle, non.LE COMTE
Oh ! Je saurai vous punir.LA MARQUISE
Ah ! C'est une rupture à n'y plus revenir.ANGÉLIQUE
Mais faut-il sur un rien...LE COMTE
Oui, ventrebleu, j'en jure...Ventrebleu : Espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]
LA MARQUISE
Oui, j'en fais serment...ANGÉLIQUE
Mais pourquoi cette rupture ?LA MARQUISE
Ma nièce aura celui qui plus vous déplaira.ANGÉLIQUE, à part
À les raccommoder j'ai bien pris de la peine.SCÈNE VII. La Marquise, Nérine.
NÉRINE, à Angélique qui s'en va
Laissez-moi profiter de son accès de haine.NÉRINE
Mon_Dieu, modérez-vous.LA MARQUISE
La modération me donne la migraine.NÉRINE
Fort bien. Ne pas goûter une passion pleine, Vous aimeriez autant presque n'en point avoir. Haïssez, j'y consens. Car j'ai bien su prévoir Que vous ne mariez la nièce que par pique : J'imagine un moyen pour pourvoir Angélique Qui pourra nous venger d'un frère...NÉRINE
Quoi !LA MARQUISE
Cent choses.NÉRINE
Calmez-vous.LA MARQUISE
J'aimais le Chevalier.LA MARQUISE
Je ne l'aime plus.NÉRINE
Bon, tant mieux.NÉRINE
Oui, la haine seule est digne d'un grand coeur. Aussi bien que l'amour, la haine a sa douceur : Un fiel bien ménagé coule de veine en veine, Part du coeur, y retourne : on fait filer la haine À longs traits, avec art, comme l'amour enfin, Chez les femmes surtout, où le plaisir malin Prend racine, s'étend (la terre en est si bonne !) Cette maligne haine, outre qu'elle y foisonne, Y dure beaucoup plus que le goût d'un amant. C'est en passant qu'on aime, on hait plus constamment. Le plaisir d'aimer fuit, passe avec la jeunesse, Et celui de haïr croit avec la vieillesse. D'ailleurs d'avoir aimé, femme sage a regret, Mais sans aucun remords la vertueuse hait. Que de gêne en amour ! Précaution, mystère... Il est souvent trompeur ; la haine est plus sincère. Tel vous aime, dit-il ; n'en croyez rien, il ment, Vous dit-on qu'on vous hait ? Croyez-le aveuglément. En aimant, le plaisir c'est d'être aimé de même, Eh ! Qui peut s'assurer d'être aimé quand il aime ? Peu d'amours mutuels, encore moins de constants, Mais qui hait, est plus sûr d'être haï longtemps.NÉRINE
Comment ?LA MARQUISE
Devine ? Mais je songe à mon frère encor. Quelle fureur ! Ah ! Ma fureur s'apaise, et se change en douceur.Voyant venir Dorante.
C'est lui.NÉRINE
Qui lui ?SCÈNE VIII. La Marquise, Dorante, Nérine.
LA MARQUISE
Celui qui calme, qui tempère... Mes sens étaient troublés... troublés par la colère. Et cet objet après avoir calmé les sens, Les retrouble... mais c'est d'autre façon.NÉRINE
J'entends.LA MARQUISE
Il est charmant. Tiens, vois, Nérine... je l'adore. Tu ne le connais pas. Son nom, c'est...DORANTE
Oui, Madame. Je vois votre frère en fureur ; Plus de réunion, a-t-il dit à Pyrante. Cette rupture à tous va paraître étonnante, C'est à quoi je rêvais ; car j'y prends part pour vous. Vous voulûtes hier, Madame, qu'entre nous Commençât l'union d'une amitié sincère, Ce sont vos propres mots. Un conseil salutaire Que je vous donne, c'est...LA MARQUISE
Nérine, un trouble...NÉRINE
Entrons.LA MARQUISE
Monsieur... ma honte...LA MARQUISE
Monsieur...NÉRINE
C'est qu'à Madame un mal de gorge a pris. La luette, la langue, elle a tout entrepris :À la Marquise.
Venez boire.LA MARQUISE, en sortant
Il est vrai... je n'ose pas moi-même... Rougis pour moi, Nérine, et dis-lui que je l'aime.SCÈNE IX. Dorante, Nérine.
DORANTE
Qu'entends-je ?NÉRINE
Elle vous aime.DORANTE
Où suis-je ?DORANTE
Que devient Angélique ?DORANTE
Je perds l'espérance.DORANTE
Le coup est bien cruel !NÉRINE
Ce coup m'abasourdit.DORANTE
Ce mortel contretemps...DORANTE
Juste ciel !NÉRINE
La force...DORANTE
Elle ! Elle m'aime ?NÉRINE
D'agir.DORANTE
Quoi !NÉRINE
De penser.DORANTE
Moi !NÉRINE
Vous.DORANTE
Moi, moi !NÉRINE
Vous-même.DORANTE
Il faut...NÉRINE
Quoi ?DORANTE
Voyons...NÉRINE
Qui ?DORANTE
Mais sachons...NÉRINE
Que savoir ?DORANTE
Allons...NÉRINE
Où, vous noyer.DORANTE
Je suis au désespoir.SCÈNE X. Dorante, Le Chevalier, Nérine.
LE CHEVALIER
Le bel accord, mon cher, que l'entrevue opère ! Ils ne se verront plus, l'arbitre en désespère ; Il faudra les gagner chacun séparément, Vous autres gagnerez l'oncle facilement. Pour moi morbleu, pour moi, je n'épouse la tante Qu'en exigeant...NÉRINE
Tout beau, la puissance exigeante Vous manque ici tout net ; vous n'êtes plus mari ; Pour un autre que vous, son coeur s'est attendri.LE CHEVALIER
Quoi ! Plaisantes-tu ?LE CHEVALIER
Parbleu ! La nouvelle m'étonne, Mais ne m'afflige point ; c'est-à-dire pour moi, Car je me repentais d'avoir donné ma foi Presque publiquement à la folle Marquise ; Ainsi son changement à changer m'autorise. Trop constant par honneur, je n'eusse pas osé Accepter un parti que l'on m'a proposé, Femme moitié moins riche, aussi moitié plus sage, Amour moins pétulant, mais aussi moins volage. J'attends de la Marquise un refus éclatant, Qui me donne aujourd'hui le droit d'être inconstant. Mais savez-vous quel est ce rival redoutable ? Tel qu'il soit la Marquise y perd.Parbleu : Sorte de jurement. [L]
NÉRINE
Il est aimable.LE CHEVALIER
J'observe exactement un traité conjugal.LE CHEVALIER
Dorante ?NÉRINE
Oui.LE CHEVALIER
Palsambleu l'incident me fait rire ! J'en suis fâché pour toi. Ha, ha ! Tu vas me dire Qu'il n'est pas trop sensé de rire en pareil cas ; Mais si je m'affligeais, je ne trouverais pas De prompts expédients que ma gaieté m'inspire : Elle m'ouvre l'esprit. Par exemple... qu'on tire De la tante les biens de la nièce... on le peut, L'arbitre le prétend, la famille le veut ; Alors en gagnant l'oncle, on mariera la nièce Malgré la tante.Palsambleu : Jurement de l'ancienne comédie. [L]
ACTE III
SCÈNE I. Le Chevalier, Nérine, Un Laquais.
UN LAQUAIS en donnant une lettre à Nérine
C'est pour monsieur le Comte.SCÈNE II. Le Chevalier, Nérine.
LE CHEVALIER
J'y rêve. Mais il faut que Dorante paraisse Vouloir bien épouser la Marquise. Oui, ce tour Serait assez plaisant ! Se servir de l'amour, Qu'elle a pour lui, qui fait obstacle, qui désole ; Se servir de l'amour qua pour lui cette folle, Pour lui faire livrer les biens qu'elle retient : Du Comte on tirera parti.LE CHEVALIER
Elle l'aura surpris.NÉRINE
Peste de la surprise ! Morbleu, sur notre idée il n'est point prévenu, N'étant instruit de rien, qu'aura-t-il répondu ? Il aura tout gâté. Restez dans ce passage, Du contretemps tâchons de tirer avantage, Quand il sera pressé, je tousserai.LE CHEVALIER
J'entends.SCÈNE III. Dorante, Nérine.
NÉRINE
Il faut...NÉRINE
Vous perdez tout.SCÈNE IV. La Marquise, Dorante, Nérine.
LA MARQUISE
Quoi ! Monsieur, vous parliez de moi ?NÉRINE
C'est grand dommage Que ce qu'il m'en disait soit éloge perdu, Je voudrais que de loin vous l'eussiez entendu.LA MARQUISE
Que disiez-vous, monsieur ?NÉRINE
Il n'ose le redire.À part.
La riche veuve croit que l'intérêt inspire Au jeune cavalier tout ce qu'il ne sent pas, Et qu'il lui dit... Je ris de ce double embarras.Haut.
Je vous vois à tous deux une espèce de honte ; Vous restez-là muets ; la rougeur vous surmonte. Monsieur me disait donc qu'il était tout honteux De vos immenses biens ; car il est généreux. Monsieur rougit voyant votre grande richesse, Et vous, vous rougissez de sa grande jeunesse. Vous rougissez tous deux ; car ainsi que l'honneur, La générosité, madame, a sa pudeur.DORANTE
Je vous l'ai dit, madame, je proteste, Je jure que les biens qu'aujourd'hui vous m'offrez Je les méprise au point...NÉRINE
Il faut bien, puisqu'en vous il voit de la beauté, De l'esprit ; votre humeur, surtout, votre gaieté, Votre enjouement d'hier le charma.LA MARQUISE
J'y pris garde. Reprenons la gaieté d'hier, car on hasarde ; On dit tout en riant, on s'explique bien mieux, La honte paraît trop sur un front sérieux. Disons donc que rien n'est d'un plus heureux présage Que lorsqu'en quatre jours on fait un mariage ; Cela prouve un rapport, que je vois entre nous, Et qu'on voit rarement, monsieur, dans deux époux. Bon esprit, belle humeur, douceur et complaisance ! Pour l'âge, nous n'avons pas tant de convenance, Mais je ne vieillis point, et vous deviendrez vieux, Et pour épouse alors je vous conviendrai mieux.DORANTE
Oui, scrupules, j'en ai.NÉRINE
Même de ridicules : Dans un siècle, où chacun ne se fait une loi D'honneur, de probité, que par rapport à soi, Il craint de supplanter le Chevalier.LA MARQUISE
Il me faut quelque temps ; mais j'ai déjà conçu Un prétexte pour rompre à peu près vraisemblable,NÉRINE
Pour son autre scrupule, il est très raisonnable, Même le Chevalier comme lui l'avait eu ; Avant que de signer, Madame, il a voulu Voir la famille en paix.LA MARQUISE
Expliquez-vous Dorante ?NÉRINE
Comme en vous épousant il frustre de vos biens Une nièce, il veut voir qu'on lui rende les siens ; Je l'ai dit à Madame, et pour vous satisfaire Elle a fait un bon acte et par-devant notaire.LA MARQUISE
Ah ! Le coeur a parlé.NÉRINE
Que vous voilà ravie ?LA MARQUISE
Ravie... oui... transportée...NÉRINE, appelant le Chevalier
Hem.LA MARQUISE
J'ai vu dans vos yeux, Votre bouche va donc s'exprimer mieux ; Vous n'êtes plus suspect d'intérêt, cher Dorante, J'ai vu votre embarras, votre pudeur charmante, La mienne enfin vaincue...NÉRINE
Ah ! Fuyez promptement.LA MARQUISE
Qu'est-ce ?SCÈNE V. La Marquise, Le Chevalier, Nérine.
LA MARQUISE
Qui donc ? Que veux-tu dire ?NÉRINE
Le Chevalier.LA MARQUISE
Ô Dieux ! Qu'il vient à contretemps ! Lui, sitôt de retour ! Nérine tous mes sens Se glacent.SCÈNE VI. La Marquise, Le Chevalier.
LE CHEVALIER
J'arrive dans l'instant, Madame. L'autre jour je vous dis en partant Que je ne reviendrais pas sitôt ; mais je pense Que vous me saurez gré de mon impatience. Mais... Je vois dans votre air un certain embarras, Même un trouble... aujourd'hui je ne vous trouve pas La gaieté que toujours mon abord vous inspire ; Je ne vous prierai point cependant de me dire Ce qui se passe en vous. Nous nous sommes promis D'être en nous mariant moins mariés, qu'amis. J'aime ma liberté, vous, vous aimez la vôtre, Ainsi ne nous rendons nul compte l'un à l'autre Ni de nos sentiments, ni de nos actions. Mais je vois le sujet de vos distractions, Vous savez que je suis haï de votre frère, Ma présence pourrait ranimer sa colère, Vous voulez l'adoucir ; je ne me trompe pas, Sans doute cela seul fait tout votre embarras ?LA MARQUISE
Justement !LE CHEVALIER
Vous craignez qu'il ne nous voie ensemble.LE CHEVALIER
Oh ! Rassurez-vous donc, ailleurs je logerai.LA MARQUISE
La prudence le veut.LA MARQUISE
Oui, l'accommodement.LE CHEVALIER
Quand j'en aurai nouvelle, Je viendrai. Nous n'avons rien qui presse entre nous ; Pour signer ce contrat nous avions rendez-vous, À notre aise. Ce point ne se peut trop rabattre, Nous devons dans deux jours signer, prenons en quatre.LA MARQUISE
Sept ou huit.LE CHEVALIER
Huit ou dix.LA MARQUISE
Il faut bien quinze jours.LA MARQUISE
Oh !LE CHEVALIER
N'ont ni tant d'ardeur, ni tant de violence, Qu'un mois même nous fit maigrir d'impatience.LA MARQUISE
Vous plaisantez toujours, mais sérieusement : Vous m'avez souvent dit, et très sincèrement Que vous ne promettiez à ma vive tendresse Qu'une bonne amitié, tout le reste est faiblesse.LA MARQUISE
Mais cela serait juste.LE CHEVALIER
Oh ! Je suis équitable.LA MARQUISE
Moins d'amour de ma part.LA MARQUISE
L'amitié. Et j'ai gagné cela sur moi plus d'à moitié, Pour rendre plus aisé le noeud qui nous engage. En sorte, Chevalier, que notre mariage N'est quasi qu'un prétexte à se voir librement.LE CHEVALIER
Et qui ne nous oblige à rien précisément.LE CHEVALIER
Promesse non signée, et même d'une espèce...LA MARQUISE
Promesse libre.LE CHEVALIER
Libre, espèce de projet.LA MARQUISE
Projet simple.LA MARQUISE
En l'air, car supposé que l'un change...LA MARQUISE
Ainsi soit vous, soit moi...LA MARQUISE
Allez embrassez-moi.SCÈNE VII. La Marquise.
SCÈNE VIII. La Marquise, Falaise.
FALAISE
Ah ! Je viens de haïr...LA MARQUISE
Eh bien, mon cher !FALAISE
Je viens de haïr votre frère, Madame, presque autant que mon maître peut faire ; Je l'ai vu là passer, il m'a regarder noir. Çà, madame, allez-vous délivrer ce pouvoir, Et donner en secret votre nièce à mon maître ? Cette donation est faite ?LA MARQUISE
Elle va l'être. Je contente par là ma haine et mon amour ; Ma haine, en la masquant, en prenant le grand tour ; Car j'oblige ton maître à bien plaider mon frère : Je lui cède un procès, mais un homme d'affaire M'a dit qu'il ne peut pas durer plus de dix ans Ce procès que je cède, et c'est bien peu de temps, Pourra-t-il en former quelque autre.FALAISE
Qui ? Mon maître ! Le père des procès n'en pourrait faire naître ? Quand j'ai, car moi c'est lui, le moindre échantillon Tenant le bout du fil du moindre procillon, Un quartier de terrain dans toute une province, Je m'accrois, je m'étends, j'anticipe, j'évince, J'envahis, et le tout avec formalité Procédure est chez nous la règle d'équité ; Sur le terrain des sots j'arrondis l'héritage Par droit de bienséance, et droit de voisinage. En gagnant par justice, on, a rarement tort ; Mais supposé qu'on l'eût, tout est sujet au sort, Il est juste qu'on gagne une mauvaise cause, Puisqu'à perdre la bonne en plaidant on s'expose. Car enfin après tout, qui sait en certain cas Si la terre d'autrui ne m'appartiendra pas, Par quelque nullité, vice de procédure ? Pour être à mon profit dans une affaire obscure, Un juge bien payé verra plus clair que moi.Procillon : Terme familier. Petit procès. [L]
LA MARQUISE
Ces maximes me font aimer ton maître et toi : Vous poursuivrez mon frère, et j'en rirai dans l'âme, J'en aurai le plaisir sans en avoir le blâme. En faisant cette paix, que je me vengerai ! Ce que l'on exigeait, je l'exécuterai. M'en voilà quitte, enfin je me réconcilie.LA MARQUISE
L'arbitre avec mon frère au reste aura fini, Il s'est fait fort d'avoir en blanc sa signature.LA MARQUISE
Je vais conclure. Avec un frère au fond il faut bien vivre en paix.En apercevant le Comte.
Mais à condition de ne le voir jamais.SCÈNE IX. Le Comte, Falaise.
LE COMTE
De ce qu'elle me fuit, je n'ai point de colère, Parce qu'elle ne fait que ce que j'allais faire.FALAISE
Vous ne la fuyez, vous, que par bonté de coeur, Parce que vous verriez sa haine avec douleur. Mais elle ! Oh ! Elle hait votre propre personne.FALAISE
Bon.LE COMTE
Pour son bien, pour la mettre un jour à la raison. Car d'ailleurs de bon coeur je me réconcilie, Pourvu qu'on la mate, et l'arbitre la lie, Car il tirera d'elle un blanc signé, je crois ; Enfin je fais la paix autant qu'il est en moi.Blanc signé : (les Provinciaux disent Blanc seing) est un papier que l'on donne à des amis, ou à des arbitres en qui l'on se confie, pour le remplir de ce qu'ils jugeront raisonnable pour terminer un procès. On le dit aussi de tout acte où on laisse quelques lignes en blanc, que l'on confie à la discrétion de quelqu'un pour le remplir, soit d'une quittance, soit d'une rescription, soit de quelque autre. [T]
FALAISE
Paix pour le décorum, car lorsque vous la faites, Retentons souterrains, et chicanes secrètes... Il le faut pour son bien, dites-vous.Décorum : Mot latin, qui ne s'emploie que dans cette phrase du style fam. Garder le decorum ; la bienséance, les aparences. [FC]
LE COMTE
Oui, sans fiel.FALAISE
Tant de plaideurs dévots disent : Fasse le ciel Qu'un arrêt foudroyant rende un tel raisonnable. En conscience on peut plaider à l'amiable.LE COMTE
Avant tout je voudrais voir la lettre pourtant ; Depuis huit jours ici cette lettre m'attend, Je ne la trouve point.FALAISE
Je crains quelque surprise.SCÈNE X. Le Comte, Falaise, Nérine.
NÉRINE, à part
Dans quel étonnement me jette la Marquise ! Quez me dit-elle là de sa donation ? Épouser Procinville est la condition. Ah ! J'enrage : éclatons, plaignons-nous à son frère.LE COMTE
Non, non, console-toi. Je cède tous les biens ; et pour ma nièce, moi, J'ai choisi pour époux en secret Procinville : N'en dit mot à ma soeur. Chut !NÉRINE
J'en reste immobile !SCÈNE XI. Falaise, Nérine.
FALAISE, à part
Au seul nom de mon maître un noir chagrin lui prend. Tantôt avec la nièce un jeune homme galant... Pour tirer ce secret j'ai feint d'aimer Nérine, Feignons encor.NÉRINE, à part
Ceci m'étonne... j'examine... Ils veulent Procinville en secret tous les deux. Sans doute ce Falaise ici s'est joué d'eux, Il m'observe. Tâchons d'éclaircir ce mystère. Mais à propos la lettre, il se pourrait bien faire Qu'elle fût du marquis. Pour tirer son secret, Feignons qu'il m'a charmé tantôt.Haut.
Qu'il est bien faitÀ part.
Le Falaise !FALAISE, haut à part
Mon amour...NÉRINE, haut à part
Ma vertu...FALAISE, haut à part
Mon ardeur...FALAISE, haut à part
Ouf.FALAISE et NÉRINE ensemble en s'approchant
Ouf !FALAISE
Oh ! De ces tours jamais mon maître ne m'instruit ; Tous ses projets pour moi sont une obscure nuit ; Car j'y marche à tâtons, je sers à l'aveuglette.FALAISE
Elle te dit donc tout ?NÉRINE
Elle m'ouvre son coeur.FALAISE
Qu'y vois-tu ? Parle net. Je te jure d'honneur Que de l'épouser, moi, j'empêcherais mon maître, Supposé qu'elle aimât quelqu'un. Cela peut être.NÉRINE
Cela ne se peut, non. Impossibilité. Elle emploie à haïr sa sensibilité. Elle tient de la tante à moitié, tout du frère, Et d'un grand haïsseur qui fut défunt son père. De leur famille on voit peu d'amants, point d'amis : On voit passer la haine au Mans de père en fils, Comme à Paris l'amour passe de mère en fille.NÉRINE, tenant le lettre nonchalamment
Lettre de Normandie.FALAISE, à part
Ah ciel ! Entre ses mains La lettre de mon maître au comte. Ah ! Que je crains ! Saurait-elle qu'elle est de lui ?NÉRINE
Par aventure...FALAISE
Eh bien ?NÉRINE
Connaîtrais-tu ?FALAISE
Voyons.NÉRINE
Cette écriture ?FALAISE
Je ne la connais point.NÉRINE
Suffit. Parlons d'amour.FALAISE, voulant ravoir la lettre
Lettre de Normandie, as-tu dit ?NÉRINE
Quand le coeur...FALAISE
Des plaideurs me diront...NÉRINE
L'amour...FALAISE, à part
Hon ! J'ai bien peur.NÉRINE
.......................................... Je vais la rendre au Comte. À tantôt la tendresse.Il semble manquer une rime pour aller avec tendresse.
FALAISE, à part
À tantôt.NÉRINE, à part
Il voudrait l'avoir, je suis au fait.NÉRINE, lui montrant la lettre
Que sur cette écriture un mot simple s'explique ? T'est-elle inconnue ? Eh ?NÉRINE
Non, tout court.FALAISE, à part
Ah ! J'enrage.ACTE IV
SCÈNE I. Dorante, Le Chevalier, Nérine.
DORANTE
La Marquise sait tout.SCÈNE II. Dorante, Le Chevalier, Angélique, Nérine.
ANGÉLIQUE
Pour la dernière fois, hélas, je viens vous voir ; Nérine, elle sait tout, je suis au désespoir. Elle était bien tranquille, et j'étais avec elle, On lui parle tout bas, d'abord elle t'appelle, Et te rechasse après, et me prends par le bras, Et voit en moi la peur, le trouble et l'embarras. Vous aimez, je le sais, et vous êtes aimée, Me dit-elle d'abord de fureur animée ; Elle l'a soutenu, moi le niant toujours, Mais elle vous voyait, dans mon air, mes discours, Peut-être dans mes yeux, car nous sortions d'ensemble : N'y pouvant plus tenir, car encore j'en tremble, Je me suis dérobée à ses emportements, En fuyant à travers de ces appartements. Je mourrai de douleur.ANGÉLIQUE
Eh ! Que pourrait-on faire ?NÉRINE
Je le crois ; son amour est un amour tenace. Quand l'amour une fois dans un vieux coeur se place, Comme on l'y laisse en paix, il y reste longtemps.ANGÉLIQUE
Quoi nul expédient ?LE CHEVALIER
J'y rêve, j'en attends. Soyez d'abord par moi tant soit peu querellée Quoi ! N'avoir pas l'esprit d'être dissimulée ! Devant la tante avoir tremblé, pâli, rougi ; Crainte, sincérité, pudeur à quinze ans ! Fi. De ces vices je crois que le remords vous ronge ? Auriez-vous la vertu de bien faire un mensonge.Fi : Particule qui sert à faire une exclamation, pour témoigner le mépris, la répugnance, l'aversion, l'horreur qu'on a pour quelque personne, ou quelque chose. [T]
NÉRINE
Oh ! Qu'oui.ANGÉLIQUE
Je fuis.LE CHEVALIER arrêtant Angélique
Restez.SCÈNE III. Angélique, Le Chevalier, Nérine, La Marquise.
LE CHEVALIER
Il faut ruser. Elle sait votre amour, elle est bien pénétrante. Mais a-t-elle fixé ses soupçons sur Dorante ? L'avez-vous nommé ?ANGÉLIQUE
Non.LA MARQUISE a vue au fond du théâtre
Quel est donc son amant ?LA MARQUISE
Je veux approfondir cet amour de ma nièce, À quinze ans amoureuse ! Ah ! Quelle hardiesse !LE CHEVALIER, bas
Il faut tout hasarder, profitons des instants, Feignons de ne point voir qu'elle nous voit.ANGÉLIQUE
J'entends.LA MARQUISE
Ah ! C'est le chevalier. Écoutons.LE CHEVALIER, bas
Pour mieux feindre Essayez de m'aimer presque réellement ; Prenez-moi pour Dorante, il faut du sentiment.Haut.
De pouvoir être à vous je n'ai plus d'espérance, J'épousais votre tante, et je crains sa vengeance. Vous savez que votre oncle est mon grand ennemi, Cet odieux mortel ne hait point à demi. Ainsi vous comprenez qu'à la soeur comme au frère De votre amour il faut encor faire mystère.Bas.
Cachez-le bien au moins. Tout haut répondez-moi Qu'on vous a soupçonnée.ANGÉLIQUE, haut
Hélas ! Monsieur, je crois Avoir imprudemment laissé voir ma tendresse ; Je l'ai presque avouée.LE CHEVALIER, haut
Ah ! Tant pis.LE CHEVALIER, bas
Fort bien. Mais il faut dire mieux.Haut.
Ah ! Charmante Angélique.Bas.
Attendrissez ces yeux.Haut.
Votre tendre douleur augmente encor vos charmes.Bas.
On va nous séparer. Il faut ici des larmes. Feignez de pleurer.ANGÉLIQUE, haut
Ah ! Je suis au désespoir.LE CHEVALIER, haut
Je vois couler vos pleurs.Bas.
Tirez donc le mouchoir, Faudra-t-il tout vous dire.Haut.
Ah ! Je perds Angélique, Il lui prend la main pour la baiser. Du moins...Bas.
La main en est, il faut du pathétique.LA MARQUISE
Je m'en étais doutée.NÉRINE
Ah ! Qu'elle est imprudente ! Tous deux également vous êtes indiscrets, Dès tantôt vos regards ont trahis vos secrets. Ah ! Rien n'échappe aux yeux des mères et des tantes ; L'expérience, hélas, les rend trop pénétrantes.À la Marquise.
Vous m'allez quereller en mon particulier.LA MARQUISE
Falaise l'avait vue avec le Chevalier.LE CHEVALIER
Il faut bien l'avouer ; je soupirais pour elle, Pris en flagrant délit, m'avouant infidèle, Me voilà bien honteux. Que vous me haïrez ! Mais, ma foi, quand la honte et le vin sont tirés, Il faut les boire.NÉRINE
Allons, buvez d'intelligence. Honte bue à présent, ma foi, sur l'inconstance. Vous êtes inconstant, madame l'est aussi.LA MARQUISE
Il faut vous l'avouer, j'en aime un autre : ainsi Vous ne me voyez point jalouse, furieuse. Votre infidélité, d'ailleurs injurieuse, Paraît dans un moment favorable pour vous : Je suis bonne indulgente, et je dois filer doux, J'adore votre ami.LE CHEVALIER
J'avouerai ma surprise, Elle est très grande, mais ainsi que vous, Marquise, Je ne suis que surpris, et non pas furieux, Car je vois que l'amour a tout fait pour le mieux.LE CHEVALIER
Nous nous gênions tantôt ; je ne m'étonne pas Si voulant du contrat différer l'embarras Vous disiez dans trois jours, dans quatre, dans huitaine, Renchérissant sur vous je voulais la quinzaine ; Nous nous donnions beau jeu pour notre changement.LA MARQUISE
J'ai senti des remords jusques à ce moment.LE CHEVALIER
J'avais quelque scrupule.LA MARQUISE
Oh ! L'heureuse rupture !LE CHEVALIER
Je respire à présent.LA MARQUISE
L'agréable aventure !NÉRINE
Voilà le bon esprit. Ne se rien reprocher ; Se bien rendre le change au lieu de se fâcher ; Faiblesse pour faiblesse, ayons chacun la nôtre : Passe-moi celle-ci, je te passerai l'autre. Que d'honnêtes maris, que de femmes d'honneur, Sur ces facilités ont fondé leur bonheur.LA MARQUISE
Non, ma vivacité m'aveugle dans l'instant, Et me fait oublier le point fixe, important, À servir ma haine : oui, ma nièce est destinée, À Procinville enfin, elle est presque donnée.LE CHEVALIER
Quoi ! Madame, un tel homme...NÉRINE
Oui, doit vous supplanter. Sur sa fidélité, madame peut compter ; Monsieur qui le connaît, m'en a fait la peinture : Ce monstre moitié guerre, et moitié procédure, Soi-disant noble, fut maître clerc et bretteur ; À Falaise on l'a vu, marquis et procureur ; Dans la ville du Mans il s'établit ensuite, Là les plus fins Manceaux admiraient sa conduite ; Ce fut là qu'on en vit quelques échantillons : Il achetait sous mains de petits procillons, Qu'il savait élever, nourrir de procédures, Il les empâtait bien, et de ces nourritures Il en tirait de bons et gros procès du Mans.Bretteur : Qui aime à se battre, à ferrâiller, et qui porte ordinairement une longue brette. [FC]
LE CHEVALIER
Et c'est cet ennemi des accommodements, Qui vous jurant, madame, une amitié sincère, Vous trahissait sous main en servant votre frère.NÉRINE
Pour et contre agissant, plaideur à deux envers, En face il vous caresse, et vous bat à revers : Tenez, reconnaissez ici son écriture.Nérine donne la lettre à la Marquise.
Envers : Gens à deux envers, gens doubles et trompeurs. [L]
LA MARQUISE
Il écrit à mon frère !LA MARQUISE décachetant la lettre
Ah ! Lisons.LA MARQUISE
Que vois-je, Chevalier ?LE CHEVALIER, lisant avec la Marquise
À médire de vous sa plume est éloquente !NÉRINE
En vieux titres aussi sa plume est élégante ; Pour la beauté du style il change un mot, un nom : Signature qui soit tout à fait fausse, non ; Non pas tout à fait vraie aussi, mais signature Vraisemblable...LE CHEVALIER
On veut bien lui passer sa roture ; Mais chacun sait que c'est un homme sans honneur, Tourmentant ses voisins, injuste, usurpateur...LA MARQUISE
C'est l'homme qu'en secret avait choisi mon frère ! Il est usurpateur, roturier et faussaire. Par bonheur je n'ai pas délivré le papier. Oui, ma nièce sera pour vous ; mais, Chevalier, Comment tromper mon frère ? Il sera difficile De le désentêter du traître Procinville.LE CHEVALIER
C'est à quoi nous allons rêver. Faisons si bien Que de notre complot il ne soupçonne rien.SCÈNE IV.
SCÈNE V. Le Chevalier, Falaise.
FALAISE, à part
Voilà donc ce rival maudit ? Et par malheur Il me paraît qu'il a pour lui gagné la soeur.LE CHEVALIER, à part
Je crains que ce coquin ici ne nous dérange. Voyons si tout à l'heure il a bien pris le change, S'il me croit bien l'amant d'Angélique.À Falaise.
Viens çà.FALAISE, en le fuyant
Je vais à vous, monsieur.FALAISE
J'ai peur, Tremblez aussi ; mon maître a pour lui le tuteur ; La soeur n'est pas battante à livrer Angélique ? C'est acquisition fausse, et non juridique. Une nièce, monsieur, ne peut s'aliéner ; C'est comme un propre. Enfin on va vous chicaner. Mon maître sait ravoir son bien en bonne guerre, Il sait bien par retrait rentrer dans une terre ; Oui, vous l'épousez mal, mon maître y rentrera.SCÈNE VI.
FALAISE
Pour l'oncle ils ne pourront morbleu pas le gagner ; Quand il saura l'amour, il les va tous confondre. Il faut l'attendre ici. De moi je puis répondre. Je gagne trop d'argent à servir un fripon, Pour n'être pas fidèle, et ne pas tenir bon. Pour mon maître je vais jouer à quitte ou double ; Pour ce maudit rival, la Nérine nous trouble : Je croyais la charmer, cet homme apparemment Plus libéral encor que je ne suis charmant, La paye bien, le reste est pure bagatelle ; Moi, lui faisant l'amour, qu'aurais-je tiré d'elle ? La faveur d'un coup d'oeil, ou d'un air minaudier ? Bon ! J'aime mieux avoir la faveur d'un greffier. Mais le Comte paraît. Laissons-là la morale, Et tâchons d'animer sa vengeance brutale.SCÈNE VII. Le Comte, Falaise, Un Laquais tenant une lettre.
LE COMTE
Quoi, morbleu l'on apporte une Lettre pour moi, Ici je la demande à tous ceux que je vois...LE LAQUAIS
D'une lettre, monsieur, vous êtes fort en peine, Je courais la chercher, j'étais tout hors d'haleine, Lorsqu'un homme inconnu...LE COMTE
Que tiens-tu ?LE LAQUAIS
La voilà.LE COMTE
Et donne-la, maraud, sans dire tout cela.Le Comte lit.
« De Procinville. » Hon, hon, hon... quel verbiage ! « Votre soeur est bizarre, et maligne, et volage. » Bon cela. « Hon, hon, hon... l'esprit très dangereux. » Fort bien. « Sur le complot que nous faisons tous deux... » « Hon, hon... Soyez discret, prudent. » Mot inutile. Et morbleu croyez-vous, monsieur, de Procinville, Que je ne sais pas être aussi prudent que vous ? « Il faut... hon, hon... il faut faire un acte entre nous. Il faut... hon, hon... il faut s'assurer d'Angélique, Il faut... » Toujours il faut ? Votre ton despotique Impose trop. « Hon, hon... mais je crains votre soeur, D'ailleurs, on me menace. Hon, hon, hon... J'ai bien peur... » Vous êtes un poltron. « L'on m'écrit que la nièce... » On ment. « On dit... hon, hon... » C'est pour vous faire pièce. Monsieur de Procinville, et vous êtes un sot D'ajouter foi... « hon, hon... c'est sans doute un complot... » Soupçons normands. « Je crois... je n'en crois rien, vous dis-je. Informez-vous... hon, hon... je prétends et j'exige... » Vous êtes obstiné. « Je soutiens qu'on a vu... » Oh ! Je vous soutiens, moi... « J'en suis bien convaincu... » Morbleu, cet homme-là m'échauffe les oreilles ! Car a-t-on jamais vu de disputes pareilles.À Falaise.
Je me fâchais un peu, ton maître a du soupçon.LE COMTE
Comment ?LE COMTE
Ah ! Quelle hardiesse.FALAISE
Tout de son mieux. De ce complot secret j'ai fait la découverte ; Sonnons la charge, allons, procédons, guerre ouverte.FALAISE
De sa conquête enfin l'amant sera sevré ; Nous allons replaider et de tierce et de quarte. En procès, comme au jeu, plus on mêle la carte, Et plus le gain devient légitime, loyal. Accorder un procès, est-il un plus grand mal ? C'est proprement frauder les droits de la justice, La voler.Tierce : Tierce, est aussi un terme d'Escrime, où l'on dit, Porter une botte en tierce, ou en quarte, qui est la troisième sorte de garde. [T]
ACTE V
SCÈNE I. Angélique, Dorante, Nérine.
DORANTE
Le Chevalier se moque, il nous fait trop attendre ; Il nous quitte incertain du parti qu'il doit prendre, Il court chercher le Comte, il nous dit que chez lui, Il fulmine, et ne veut rien finir aujourd'hui. Mais s'il ne peut calmer la colère du Comte ?NÉRINE
Tant pis.NÉRINE
D'accord.NÉRINE
J'en tremble.ANGÉLIQUE
Ah ! C'est ce qui me trouble.DORANTE
Vous comprenez bien ?ANGÉLIQUE
Oui. Tout se découvrirait.NÉRINE
J'attends le Chevalier.NÉRINE
Voyons.NÉRINE
Prenons-en volontiers ; imaginez-les nous, Réformez nos desseins. Quelle idée avez-vous ? Quel autre expédient ?...ANGÉLIQUE
Je suis bien malheureuse ?NÉRINE
Et votre idée à vous ?DORANTE
La Marquise amoureuse !NÉRINE
Et vous ?ANGÉLIQUE
Hélas !NÉRINE
Et vous ?DORANTE
Ah ! Ciel ! J'y périrai.NÉRINE
Voilà de bons avis, et je m'en servirai. Peste soit des amants, et de leurs faibles têtes ! Ils ne savent qu'aimer, l'amour les rend si bêtes ! De leurs tendres soupirs, et de leurs chagrins noirs, De leur joie excessive, et de leurs désespoirs, On ne tirerait pas une once de prudence, De bon conseil.SCÈNE II. Le Comte, Angélique, Dorante, Nérine.
LE COMTE
Oui, plus j'y pense, et plus ma colère s'augmente. Têtebleu ; ventrebleu, de l'amour pour Dorante !Têtebleu : Espèce de jurement de l'ancienne comédie. [L]
ANGÉLIQUE
Il sait donc notre amour ?LE COMTE
Oh ! Vous ne l'aurez pas.DORANTE
Ah ! Nous voilà perdus.DORANTE
Tâchons de l'apaiser.LE COMTE
Hon... têtebleu !ANGÉLIQUE
Je tremble.LE COMTE
Vous aimez donc Dorante ?ANGÉLIQUE
Ah ! Mon oncle pardon.DORANTE
Où veut-il en venir ?NÉRINE
Voyons fondre l'orage.LE COMTE, à Angélique
Songeons à la punir. Donnez-moi votre main.DORANTE
Voyons jusqu'à la fin.LE COMTE
Monsieur Dorante.DORANTE
Et bien, monsieur.LE COMTE
Traverser son amour, ah ! Quel plaisir pour moi ! Ma soeur à cinquante ans devenir amoureuse ! Oh ! Je m'en vengerai.LE COMTE, prenant leurs mains
Je vous... marie... exprès... exprès... Pour ... la... punir...NÉRINE, prenant leurs mains
Punissez, punissez.LE COMTE
Quel plaisir j'ai d'unir Deux coeurs, dont l'union va faire à la Marquise Un chagrin éternel.DORANTE
Que d'obligation !ANGÉLIQUE
Que de bonté !SCÈNE III. Le Comte, Nérine.
LE COMTE
Le Chevalier m'apprend cet amour de ma soeur. Le Chevalier et moi nous étions en froideur ; En public je m'étais même mis en colère, De ce qu'il devenait malgré moi mon beau-frère ; À présent je le vais aimer de tout mon coeur ; Car tout ceci le fait renoncer à ma soeur, Il m'a donné parole, elle est sûre, et j'y compte.NÉRINE
Quel coup pour votre soeur ! Elle mourra de honte. Car elle va rester veuve entre deux amours, Sur le Chevalier même elle aura des retours. On a quelque regret de perdre, quoiqu'on change ; Mais surtout son amour pour Dorante vous venge : Elle croit le tenir, l'amour, qui porte à faux, Est bien piquant.SCÈNE IV. Le Comte, Nérine, Falaise.
NÉRINE, bas au Comte
Lui redonner le change, est tout ce qu'on peut faire. Oui ; sur le Chevalier confirmons son erreur.Haut.
Pourquoi vous irriter ? Parce que votre soeur Au Chevalier veut bien accorder Angélique, Vous criez, en faisant un serment authentique. Qu'en vain nous espérons de vous ce tendre amant, Que nous ne l'aurons pas.LE COMTE
Oui, je fais un serment... À ton maître je fais un serment authentique. Qu'au Chevalier jamais je ne donne Angélique.NÉRINE
Et moi, je fais serment, oui, j'en jure ma foi, Nous mourrons au Couvent, et votre nièce et moi, Plutôt que d'épouser le sieur de Procinville ; Nous ne quitterons point Paris la bonne ville, Pour épouser au Mans un Marquis à dindons, Et nous ne savons pas engraissez des chapons.NÉRINE, bas au Comte
Ah ! Que c'est bien l'entendre.FALAISE
Ha, ha, ha, je triomphe.SCÈNE V. Nérine, Falaise.
FALAISE
Ta colère me fait respirer plus à l'aise, Nous avons l'esprit fort nous autres à Falaise ; Invectives, gros mots, injures, maudissons, Ce n'est que menu grain, nous nous en engraissons.NÉRINE
Me trahir en affaire ! En intrigue, encore passe, Mais en amour ? Hélas ! Je t'ai cru dans la nasse.FALAISE
Je t'aimais tantôt, mais tout change avec le temps ; Amants Falaisiens ne sont pas si constants. Mon amour reviendra peut-être, mon coeur vole, Va, vient, reva, revient, tout comme ma parole. Car d'objet en objet, souvent du blanc au noir Je me promène moi du matin jusqu'au soir. Du non au oui, oui, non, ce sont mes galeries.SCÈNE VI.
SCÈNE VII. La Marquise, Le Chevalier, Nérine.
LA MARQUISE
Ha, ha, ha, ha, fort bien, ha, ha, qu'elle est plaisante La pièce que l'on joue à mon frère.LE CHEVALIER
Charmante. Car vous croyant toujours pour moi le même amour, Il croit, m'ôtant à vous, vous jouer un bon tour. Pour vous désespérer il me donne Angélique, À l'arbitre en secret là-dessus il s'explique. Je vous ai dit le reste, et vous verrez son jeu. J'avouerai que tromper quelqu'un me blesse un peu ; Mais si la tromperie en quelque cas s'excuse, C'est quand on fait donner un ennemi qui ruse Dans le piège malin, que lui-même nous tend : D'ailleurs pour détourner un malheur très pressant La feinte est quelquefois un vice nécessaire. Les hommes sont si faux, qu'un seul toujours sincère Entre eux tous paraîtrait comme un niais étrange, Dans un pays, où tous biaisent pour s'arranger : En affaire, en amour, en guerre, en marchandise, Même en morale on farde à présent la franchise. Chacun de son manège étant tout occupé Qui ne trompe jamais, sera souvent trompé. Çà, dans son piège il faut que votre frère donne ; Mais finissez sans moi de peur qu'il ne soupçonne Qu'en croyant vous punir, il va combler nos voeux.SCÈNE VIII. La Marquise, Angélique, Pyrante, Nérine.
ANGÉLIQUE, à part à Pyrante en entrant
Je ne vois plus d'obstacle à cet accord heureux.PYRANTE, à la Marquise
Vous avez pris enfin l'expédient unique, Et votre frère et vous, pour pourvoir Angélique, C'est d'ignorer tous deux qui sera son époux. Eût-il été choisi par lui, comme par vous, Fût-il ami du Comte en secret et le vôtre. Sitôt que l'un saurait qu'il est choisi par l'autre, Vous cesseriez tous deux encor de le vouloir. Sur ce Marquis Manceau vous l'avez bien fait voir, Vous le vouliez tous deux, j'ai cru l'accord facile, Tous deux vous excluez à présent Procinville ; Le ciel en soit loué, car c'est un malheureux ; Mais le plus honnête homme eût été par vous deux Exclu et détesté par le même caprice.PYRANTE
Nous allons terminer.SCÈNE IX. Le Comte, La Marquise, Angélique, Pyrante, Nérine.
LE COMTE
Je viens à vous, ma soeur, Avec sincérité vous découvrir mon coeur, Non point comme tantôt par politique feindre, Dire que je vous aime, en un mot, me contraindre ; Si je vous le disais, vous ne le croiriez pas.LA MARQUISE
Votre sincérité m'épargne un embarras. Car je ne sais pas bien au fond comment m'y prendre Pour vous persuader une amitié bien tendre.LA MARQUISE
Oui, cet expédient ne nous réussit pas.LA MARQUISE
Afin qu'on puisse dire, en parlant bien de vous, Ce que l'on dit de mieux pour louer deux époux, Ils se haïssent mais ils vivent bien ensemble.LE COMTE
Notre premier motif, celui qui nous rassemble, Celui qui de si loin nous fait venir tous deux, C'est la famille. Enfin nous secondons ses voeux, Plus de procès. Il reste à pouvoir Angélique, Vous vouliez lui donner tantôt par politique Ce fourbe de Marquis, c'était là votre choix...LA MARQUISE
À ce scélérat, oui, vous donniez votre voix.LA MARQUISE
Il est mon horreur et la vôtre.LE COMTE
Le dernier sera donc celui-ci.LA MARQUISE
Notre haine sera secrète, Dieu merci.PYRANTE
Votre donation.LA MARQUISE
La voici.ANGÉLIQUE
Ah ! Quel bonheur pour moi !LA MARQUISE
Ma nièce peut choisir.PYRANTE
Vous me dispenserez d'être le spectateur De cette politesse et de cette douceur, J'ai fait mon ministère, et la nièce est pourvue.LE COMTE, retenant Angélique
Il viendra, ma soeur, trop tôt pour vous. Il est bien fait, charmant, son amant ; il enchante.NÉRINE
Je vous quitte aussi.LA MARQUISE
Non, Nérine, sois présente, Je veux te faire voir ma modération ; Car c'est mon fort, quand j'ai ma satisfaction.LE COMTE
Pour moi, je suis tranquille, et pourvu que je voie Mes desseins réussir, j'ai même de la joie.LA MARQUISE, apercevant le Chevalier qui vient
D'autres même en riront.SCÈNE X. La Marquise, Le Comte, Angélique, Le Chevalier, Nérine.
LE CHEVALIER
Je vous vois tous contents : à monsieur il faut dire Pour augmenter sa joie encore d'un degré, Que nous avons rompu.SCÈNE XI. La Marquise, Le Comte, Angélique, Le Chevalier, Dorante, Nérine, Falaise.
DORANTE
Arrête.FALAISE
Non morbleu.DORANTE
Tais-toi.DORANTE
Je voulais différer d'un moment vos chagrins, Madame, et vous marquez au moins que je vous plains, J'eusse voulu pouvoir être un peu plus sincère : Pardonnez à l'amour...LA MARQUISE
Ah ! J'entends. C'est mon frère, Que vous avez fâché d'avoir trompé, je crois. Il pardonne à l'amour que vous avez pour moi.FALAISE
Eh non, madame, non, ce n'est pas vous qu'il aime, Car je viens en guettant être témoin moi-même ! De l'amour pour la nièce, il lui disait des mots... Enfin heureusement je viens tout à propos, Ne leur délivrez rien, vous êtes bien nantie.LE COMTE
Ma nièce, choisissez.ANGÉLIQUE, voulant sortir
Je n'ose.LE COMTE, la retenant
Restez-là.ANGÉLIQUE, prenant Dorante
Je choisis donc.LA MARQUISE
Comment ! Je n'entends pas cela.LA MARQUISE
Quoi ! Tous ! Le Chevalier...LE CHEVALIER, d'un ton poli
Je ne vous réponds rien. Moi, j'ai pris mon parti, Dorante a pris le sien. Je vous plaindrais beaucoup, si vous étiez souffrante.Il s'en va.
LA MARQUISE
Ma nièce !LA MARQUISE
Dorante.SCÈNE XII. La Marquise, Falaise.
FALAISE
Ah ! Mon maître pour vous va mettre tout en feu, Mettre en combustion leurs biens de Normandie ; Mon maître à ses voisins pire qu'un incendie ; Va venger en plaidant votre amour méprisé. Brûlez d'un plus beau feu ; que ce coeur embrasé D'amour, soit possédé d'un amour de chicane ; Il faut pour triompher d'eux tous notre organe.Bas.
Épouser le Marquis de Procinville... ou moi.1 504 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0