Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers
Le Modéré
Représentée, pour la première fois, le 17 Brumaire de l'an second, sur le Théâtre de la République.
Personnages
- MODERANTIN, financier : habit de drap noisette, veste de satin, culotte noire, bas gris, perruque à bourse, chapeau à trois cornes, une canne. Caractère : Brusque, colère, et d'un comique très-bouffon dans tout ce qui est modérantisme Dugazon
- DUVAL père, raisonneur : fraque bleu, gilet rouge, chapeau uniforme. Caract. chaud Patriote Desrozières
- DUFOUR, vieux domestique : habit de drap gris, veste et culotte noires, bas roulés Michaud
- LESTANVILLE, fils de Modérantin : capote carrée, boutonnée par en bas, trois ou quatre gilets, cravates de dentelle, fichu de soie, la queue au milieu de la taille, chapeau rond, et coiffure en muscadin, petites bottines, une badine. Caract. fatuité ridicule. Raimond
- DUVAL fils, en uniforme national, coiffure en jacobin. Caract. ayant toute la fierté d'un franc Républicain Devigny
- FABLENVILLE, même mise que le muscadin, mais plus raisonnable Desprez
- MANETTE, vieille servante : comme Cateau du Tambour Nocturne. Caract. acariâtre et bavarde la citoyenne Giverne
- JULIE, fourreau gris, mise décente. Caract. amoureuse la citoyenne Desprez
- LES DEUX COMMISSAIRES, proprement en bons Sans-Culottes
- LE JUGE DE PAIX, idem, avec le chaperon
- GARCON PAPETIER
Errata
Page 4, huitième vers, supprimez, Eh !
Page 6, troisième vers, lisez, il m'est très-nécessaire.
Page 11. Ajoutez après le vers qui commence cette page, celui-ci :
Mais ce ton de mépris me choque toujours.
Page 12. Ajoutez après le septième vers de cette page, celui-ci : Car voilà le décor d'un parfait Démocrate.
Page 21, douzième vers : Qu'on verroit, lisez, Qu'on voyoit.
Oui, de mes moeurs bientôt j'instruirai tout Paris.
Et comment, s'il vous plaît ? Comment ! par mes Ecrits.
PIRON, l'Empirée, Métromanie.
SCÈNE PREMIÈRE. Dufout, Manette.
DUFOUR, se disputant
Oui, je vous le soutiens, et je vous le répète : Si Monsieur faisait bien, il ferait maison nette.DUFOUR
C'est que je sais servir sans faire le flatteur ; Vous ne rentrez jamais sans prédire un malheur. Que l'on tremble à Paris, ou que l'on assassine, L'Etat est, selon vous, tout prêt de sa ruine ; Et si l'on vous croyait, Monsieur Modérantin Serait déjà parti.MANETTE
Mais il part dès demain. N'est-il pas plus heureux de rester en campagne, Où de ses bons amis la foule l'accompagne, Gens suspects comme lui, ne se mêlant de rien ?DUFOUR
Qu'à flatter ses travers, pour attraper son bien. Vous approuvez cela, car vous êtes docile. Approuvez-vous aussi l'amour de Lestanville ? Sa cousine à Duval devait s'unir un jour ; Son père, avant sa mort, appuyait son amour, Et mon maître devait au trépas de son frère D'exécuter du moins sa volonté dernière.MANETTE
Le fils de la maison doit être préféré : Pour terminer bientôt, l'on a tout préparé, Il ne partira pas, si Monsieur le marie.DUFOUR
On l'estimerait plus, s'il les avait suivis ; D'un bon Républicain prenant le caractère, Il pourrait éviter quelque fâcheuse affaire.MANETTE
Comme vieux serviteur, c'est d'après vos sermons Qu'il faudrait se conduire, et suivre vos leçons ?DUFOUR
Vous ne feriez pas mal.MANETTE
Je ne suis pas si sotte, J'ai mon opinion ; vous êtes Patriote, Et vous avez raison, si c'est votre plaisir. On est libre, à présent, de penser ou d'agir ; Monsieur Modérantin vit à sa fantaisie, De le contrarier vous avez la manie : Mais quand on a besoin de rester en maison, On doit toujours trouver que son maître a raison. Vous avez de l'humeur d'entendre ce langage ?MANETTE
J'ai le goût de rester oú je me trouve bien.Ironiquement.
Je vais à mon devoir. Adieu, bon Citoyen.SCÈNE II.
DUFOUR, seul
Je veux me retirer. Ma foi, la servitude, En quelqu'état qu'on soit, paroît toujours trop rude. Monsieur Modérantin ne sera pas content ; Mais je dois prévenir un triste événement. On vient de m'avertir que son patriotisme, Aux yeux des gens sensés, n'est que charlatanisme ; Il est très-suspecté, ceci finira mal. Je l'ai bien averti ; c'est un original Qui se fera coffrer, et de qui les sornettes Le conduiront un jour droit aux Madelonnettes.SCÈNE III. Duval fils, Dufour.
DUFOUR
Eh ! vous n'êtes pas si sot De saisir le moment où son oncle est en ville ; Il est allé chercher Monsieur de Fablenville ; Il reviendra bientôt, car il donne à souper A de vrais intrigans que je n'ose nommer.DUVAL FILS
Tu connois mon amour pour l'aimable Julie ; Il égale en mon coeur celui de la Patrie : C'est t'en dire l'excès ; mais j'ai fait mon devoir. A Grandpré, l'an dernier, cette belle a pu voir Que pour la Liberté j'ai su courir aux armes ; Mais mon coeur gémissoit d'abandonner ses charmes.SCÈNE IV. Manette, Duval fils, Dufour.
DUFOUR
Encore ici, Manette !MANETTE
Puisque vous aimez tant qu'on fasse maison nette, Il faut venir m'aider à ranger le salon, Où l'on soupe aujourd'hui : de toute la maison J'ai seule le tracas.DUFOUR
Ma soi, j'en ai ma dose.MANETTE
Qui ? Lui ? De tout le jour il ne fait autre chose Que de censurer tout, sans rime ni raison. Il ne rangeroit rien dans toute la maison.MANETTE
Et moi, suis-je frotteuse ?DUVAL FILS
Allons, mes bons amis, ne vous disputez plus, Et supprimons ici des discours superflus. Je desire savoir quel est le caractère De l'oncle de Julie ; il m'est nécessaire De le connoître bien, pour pouvoir en ce jour Lui déclarer enfin mes voeux et mon amour.DUFOUR
Voyons : de celui-ci connoissez-vous les traits ? Mon maître est de ces gens dont tout Paris fourmille, Et qui, sous le manteau de père de famille, Ne se mêlent de rien pour n'avoir aucun tort, Et se rangent toujours du côté du plus fort ; Qui, pour se dispenser de servir leur Patrie, Abandonnent leur ame à la vile inertie De se neutraliser dans un gouvernement, Pour n'avoir jamais part au moindre événement ; Blâmant tout ce qu'on fait, suivant la circonstance, Et sont des étrangers dans le sein de la France.DUVAL FILS
Cet homme est fort utile à la société.MANETTE
Si chacun comme lui, restoit de son côté, On verroit moins de gens prêcher la République, Et qui n'entendent rien à la chose publique.DUFOUR
Il ne l'est pas à table ; il est sort altéré, Sable le meilleur vin dont sa cave est remplie, Possède tous les goûts de bonne compagnie. Le spectacle, le jeu, les fêtes, les repas : On ne le voit jamais où le plaisir n'est pas. Au moindre petit bruit, il court à sa campagne, Où de nos malveillans la foule l'accompagne ; Faisant monter sa garde, et payant ses impôts, Il dit que tout Paris n'est peuplé que de sots ; Que notre Liberté n'est rien qu'une chimère, Et que l'Égalité ne fut jamais sur terre ; Qu'il ne s'oppose point à tout ce qu'on fera, Mais que dans aucun tems il ne s'en mêlera. De ce plan bien suivi, jamais il ne s'écarte, Et n'a du Citoyen, en un mot, que la carte.SCÈNE V. Duval fils, Dufour.
DUFOUR
ELLE en dit beaucoup plus par cette répartie ; La vérité l'emporte, enfin elle est partie ; Nous pouvons tous les deux parler en liberté : A voir des gens suspects mon maître est entêté,DUFOUR
Il en voit très-souvent par pure politique ; Il prétend, si jamais ils avoient le dessus, Qu'ils diroient que céans ils étoient bien reçus ; Il croit, par ce moyen, conserver l'avantage De préserver ainsi sa maison du pillage.DUVAL FILS
Morbleu ! voilà l'erreur qui corrompt tout Paris. Le vrai Républicain n'est point de cet avis, Le Peuple est plus puissant que ces froids égoïstes ; De tous les malveillans on connoît les gagistes, Et quant aux modérés.....DUFOUR
Ils ne changeront pas.DUFOUR
Jamais. Point de nouvelles. Il dit que ces papiers font naître des querelles, Qu'on peut aller ailleurs, si l'on en veut avoir : Mais nous nous cotisons pour le journal du soir.DUFOUR
Depuis votreretour, je la trouve embellie ; Son caractère heureux chérit la Liberté ; Près d'elle on sent le prix de cette Egalité Qui nous fait supporter le dégoût du service ; Aussi dans la maison chacun brigue l'office De prévenir toujours son goût et son desir, Et pour nous le devoir est près d'elle un plaisir.DUFOUR
Il vous choisit pour fils, partant pour la frontière. On ne prévoyait pas que son fat de neveu, D'un amour indiscret serait un jour l'aveu, Et briguerait la main qui vous fut destinée ; Il croyait esquiver la première levée.DUVAL FILS
Son père l'avait fait inspecteur des charrois.Charroi : transport par chariot ou par charrette. Terme de guerre. Corps de troupes chargé du transport des bagages ou de l'artillerie d'une armée. [L]
DUFOUR
Mais on l'a mis dehors. Pour la première fois Il saura ce que c'est de monter une garde, Car il n'a jamais mis les pieds au corps-de-garde.DUVAL FILS
À quoi s'occupe-t-il ?DUFOUR
À dissiper son bien, Faisant comme son père, et ne songeant à rien, De ces sots ci-devant voulant singer l'espèce, Et ne ressemble en rien à la brave jeunesse Que l'on vit de tout temps préférer à Paris L'honneur de se montrer en face aux ennemis.DUVAL FILS
La réquisition changera sa cervelle.DUFOUR
Il ne pourra jamais manger à la gamelle. Mais on entre au logis, c'est un cabriolet ; Voici votre rival, écoutez son caquet.Cabriolet : Voiture légère à deux roues. [L]
SCÈNE VI. Les précédents, Lestanville.
LESTANVILLE
Ma parole d'honneur, la chose est effroyable ! Moi, m'aller caserner ! Mais je me donne au diable, Si l'on me voit servir avec tous ces gens-là, Ma parole d'honneur.À Duval.
Ah ! Bonjour : vous voila ?DUVAL FILS
De quels gens parlez-vous ?LESTANVILLE
Mais de la populace ; Avec mon perruquier que veut-on que je fasse ? Mon porteur d'eau, mon nègre, et puis le ramoneur : Vraiment je suis outré, ma parole d'honneur !LESTANVILLE
De l'honneur !DUFOUR
Sur mon âme, Je ne puis retenir le courroux qui m'enflamme, Je devrais être fait à tous ces sots discours. ............................. Respectez dans le peuple une importante masse, Que vous qualifiez du nom de populace ; C'est votre souverain ; et votre ramoneur Vaut cent fois mieux que vous, ma parole d'honneur !DUVAL FILS
Ne vous fâchez donc pas.LESTANVILLE
Dans cette classe immense, Mon père me l'a dit, tu reçus la naissance : Tu défends ton parti ; mais voici mon refrain : Mon cocher ne sera jamais mon souverain.DUFOUR
Il ne l'est pas non plus, mais il en fait partie. Mais j'ai tort contre vous de faire une sortie ; Et si l'on m'en croyait, les gens de votre ton Seraient tous casernés demain à Charenton.Charenton : Commune proche et au sud-est de Paris, sur la Marne, où se trouvait une célèbre maison de santé pour les aliénés, fondée en 1741 par Sébastien Leblanc.
SCÈNE VII. Les précédents, Modérantin.
On apporte un drapeau tricolore et des rouleaux de papiers républicains représentant des bonnets, des piques, des cocardes, faisceaux ou table des droits de l'homme, etc.
MODÉRANTIN, sans voir Duval
Accrochez tout cela, Dufour, dans le salon. Quand l'écriteau civique est devant la maison, Il faut bien que chez moi tout le reste réponde.MODÉRANTIN
Bonnet de Liberté, les piques, le drapeau, Ma foi, l'intérieur répond à l'écriteau. Je ne passerai plus pour un aristocrate ; ........................ Qu'en dites-vous, mon fils ? Car vous avez du goût.MODÉRANTIN, à Dufour
Et toi, qu'en pense-tu ?MODÉRANTIN
Ma foi, c'est bien assez : allons, retire-toi.Apercevant Duval. Dufour sort.
Ah ! Ah ! C'est vous, Monsieur, que faites-vous chez moi ?DUVAL fils
Voilà le vrai motif qui conduisait mes pas ; Devant son oncle ici je ne m'en défends pas ; Mais j'espérais de plus dans cette circonstance, Vous faire, Citoyen, mon humble révérence.MODÉRANTIN
Je vous sais gré, Monsieur, de parler franchement, Et répondrai de même à votre compliment. Vous eûtes, je le sais, l'aveu de feu mon frère Pour épouser Julie ; et moi, tout au contraire, Je vis de mauvais oeil cet établissement, Et j'ai pris pour ma nièce un autre arrangement.DUVAL fils
Je respectai toujours vos droits sur votre nièce, Mais la Loi les rend nuls ; et si j'ai sa tendresse, Elle peut à son gré se choisir un époux ; Mais je mets mon bonheur à l'obtenir de vous.MODÉRANTIN
Vous ne l'obtiendrai point. La Loi, ce mot me pique ; Ils narguent les parents avec leur République. Mais moi, qui n'entends rien à ce nouveau jargon, Je serai maître ici, si vous le trouvez bon.DUVAL fils
Je vous entends fort bien, ce mot doit me suffire.Il fait une fausse sortie ; Modérantin s'en réjouit, et change de visage en le voyant revenir.
En bon Républicain, pourtant je dois vous dire De ne plus vous piquer pour ce mot de la Loi. Soyez plus circonspect ; car tout autre que moi Vous serait repentir du peu de politique Qui règne en vos discours sur notre République. Nous sommes dans un temps où le Peuple irrité, Punit les détracteurs de notre Liberté.Il sort.
SCÈNE VIII. Modérantin, Lestanville.
MODÉRANTIN, après s'être bien regardé et stupéfait
Conçois-tu ce ton là ?LESTANVILLE
C'est d'une impertinence !...MODÉRANTIN
J'aime la Liberté.LESTANVILLE
Mais non pas la licence.LESTANVILLE
Il faut se prosterner au seul nom de la Loi.LESTANVILLE
Ou qu'à sa Section le soir il vous dénonce.MODÉRANTIN
Tu sais bien que ce fat en veut à ta cousine, Et tu vois ton rival de sang-froid au logis, Et causes avec lui comme avec tes amis : Tu vois pourtant, tu vois à quoi ceci m'expose : Mais son père paraît, va-t-en vite, et pour cause.Lestanville sort ; Modérantin pose son chapeau et sa canne sur la table.
SCÈNE IX. Duval père, Modérantin.
MODÉRANTIN, en embrassant Duval
Eh ! Bonjour, mon ami : mais on ne vous voit plus ?DUVAL PÈRE
Au comité civil nous sommes assidus.MODÉRANTIN
Tout comme un autre aussi je sers bien ma Patrie, Mais sans fuir cependant la bonne compagnie.DUVAL PÈRE
Mais je ne la fuis point, car j'y passe mes jours : Vous entendez le Peuple en tenant ce discours.MODÉRANTIN, en riant
Le Peuple ! Non, ma foi, j'admire ta folie.DUVAL PÈRE
C'est qu'il est maintenant la bonne compagnie ; C'est lui seul qui défend et qui soutient nos droits, Combat nos ennemis, fait respecter nos lois ; S'éloigne des plaisirs pour voler aux frontières, Et ne s'enrichit point aux dépens de ses frères : Il se prive de tout, et ne se plaint jamais ; C'est pour la Liberté, l'Egalité, la Paix, Que le Peuple aujourd'hui donne jusqu'à sa vie ; Et votre frère est mort en bonne compagnie.MODÉRANTIN
Vous jouez sur le mot : ne se mêlant de rien, Nous le verrions encor vivre en bon citoyen.DUVAL PÈRE
Comme on n'en voit que trop dans une République : Chacun doit son tribut à la chose publique, Et voilà le sujet qui m'amène en ces lieux. Vous recevez chez vous des gens très dangereux, Qui seront arrêtés ; et vous pourriez bien l'être Puisqu'avec eux toujours chacun vous voit paraître.MODÉRANTIN
Votre fils à l'instant m'a tenu ces propos ; On ne pourra donc plus fréquenter ses égaux ?DUVAL PÈRE, ironiquement
Si ce sont vos égaux que ces gens mercenaires, Qui par de vils calculs augmentent nos misères ; Si ce sont vos égaux que ces perturbateurs, De notre République infâmes détracteurs, Qui savent à nos lois apporter des entraves, Et qui seraient ravis de nous revoir esclaves ; Ne soyez plus surpris qu'il est très avéré Que vous êtes suspect, étant très modéré.MODÉRANTIN
Voilà vos sots propos, et ceux de vos semblables : Vous me feriez, Monsieur, donner à tous les diables. Depuis quatre-vingt-neuf sédentaire à Paris, N'ai-je pas soutenu les droits de mon pays ? Jamais à mon district on ne me voit paraître, Mais pour bon citoyen je me suis fait connaître. Est-ce de pérorer ou de crier bien fort ? L'honnête homme, Monsieur, pour n'avoir aucun tort, En révolution, en trouble populaire, S'il ne fait pas le bien, du moins le laisse faire ; Et c'est ce que j'ai fait. Qu'on me cite à présent, Si l'on m'a jamais vu dans un rassemblement. Et lorsque du tocsin et de la générale On entendait partout la rumeur infernale, Je rentrais au logis : la nuit comme le jour, J'avais soin de fermer ma porte à double tour.Tocsin : Son de cloche qu'on tinte et qu'on sonne à coups pressés, pour appeler le peuple en cas d'incendie, ou d'une subite alarme. [F]
DUVAL PÈRE
Ai-je fait comme vous quand on prit la Bastille ? M'a-t-on vu renfermer et mon fils et ma fille, J'étais à l'Arsenal, mon fils dessus le pont, Et ma fille au logis faisait fondre du plomb.MODÉRANTIN
Entend-on le canon quand on est dans la cave ? J'ai fait tout ce qu'il faut pour n'être point esclave ; J'ai donné pistolets, espingoles, fusils, Deux uniformes neufs, n'ayant jamais servis ; J'ai prêté mon serment pour l'État monarchique, Et je m'enroue en criant vive la République ; Je fais monter ma garde, et paie mes impôts, Le quart patriotique ; et l'on tient des propos ! Enfin, à ma façon je sers bien ma Patrie ; Je ne suis point l'ami de ceux qui l'ont trahie ; D'après tous ces faits-là, peut-il être avéré Que l'on dise partout que je suis modéré ?Espingole : Espèce de fusil court, à canon évasé en trompe, qu'on charge de plusieurs balles ; quelquefois le canon est en cuivre. Elle se chage plus facilement que les autres armes à feu, à cause de la forme du canon, mais elle repousse beaucoup, ce qu'on attribue à l'évasement de la bouche. [L]
DUVAL PÈRE
On ne le dirait pas, vous le dites vous-même. Si chacun, comme vous, eût suivi ce système, Et de se renfermer eût suivi le parti...DUVAL PÈRE
Que tout serait fini ! Vous êtes en démence ; Mais nous aurions encor le despotisme en France.DUVAL PÈRE
En raisonnant ainsi, parlez-vous tout de bon ? Vous n'avez point connu le pouvoir arbitraire, Ni les atrocités d'un affreux ministère ?DUVAL PÈRE
Servir votre pays.MODÉRANTIN
J'ai quitté mon commerce.DUVAL PÈRE
Vingt mille écus de rente.MODÉRANTIN
Mais en quatre-vingt-huit j'en possédais quarante : Pour trouver cela beau, vous avez vos raisons : On a coupé mes bois, on mange mes pigeons,Pleurant.
Et pour me consoler de mon fils qu'on emmène, Je n'ai pas un lapin dans toute ma garenne.DUVAL PÈRE
Sont-ce donc des lapins qui consolent d'un fils ! N'est-il pas plus heureux de servir son pays ? Vous n'êtes pas charmé que votre fils répare Le tort qu'il se faisait, la conduite bizarre Qu'il avait à Paris ?MODÉRANTIN
Il était aux charrois.MODÉRANTIN, vivement
On les défendra bien avec cette jeunesse ; C'est un très beau décret, ma foi ! Belle prouesse.DUVAL PÈRE, avec enthousiasme
Vous serez étonné d'entendre ses succès : J'augure mieux que vous de nos jeunes Français ; Dans Paris corrompu, quelques modes nouvelles, De tout temps, je le sais, occupent leurs cervelles ; Mais pour servir l'État, sitôt qu'ils sont requis, Voyez-les pleins d'ardeur pour venger leur pays, Les yeux étincelants, pleins de vertus guerrières, Se disputer l'honneur de voler aux frontières, Jemappes a confirmé qu'il n'est point de remparts Qui ne soient emportés par ces jeunes Césars : Ils ne consultent pas la force ni l'adresse, L'honneur est l'aiguillon qui les pousse sans cesse ; Ils savent tout braver, et le froid et la faim ; Chacun marche au combat entonnant ce refrain, Cher à tous les Français, cet hymne à la Patrie, Et lui donne en chantant et son sang et sa vie. Sentez donc tout le prix des droits du citoyen : Pour être libre, moi, je donnerais mon bien.Jemmapes : village de Belgique à 5 Km de Mons. Les Français, commandés par Dumouriez, y remportèrent le 6 nov. 1792, sur les Autrichiens, une victoire qui amena la conquête de la Belgique. [B]
MODÉRANTIN
Et si l'on me prend tout, n'est-ce pas même chose ? Mon ami, savez-vous à combien l'on m'impose ?DUVAL PÈRE
À quatre mille francs ?DUVAL PÈRE, avec ironie
Mais en déduction il faudrait vous inscrire.MODÉRANTIN
Est-ce au département ? Il n'en fera que rire. Quatre mille avant moi n'en ont rien obtenu ; L'on connaît de chacun, mon cher, le revenu ;Changeant sa voix.
On dira : « Citoyen, votre plainte importune, Et l'on vous a taxé selon votre fortune. Vous avez en bien-fonds, six maisons à Paris, Cent arpents cultivés auprès de Montargis Marais dans les faubourgs, une terre superbe, Et vous ne mangez pas tout votre blé en herbe. On sait que vous avez des billets au porteur », Et c'est la vérité, ma parole d'honneur.DUVAL PÈRE
Ne vous plaignez donc pas, afin qu'on vous estime, Et ne décriez plus notre nouveau régime. Pour la dernière fois je viens vous avertir ; Et même, si chez vous l'on me voit revenir, C'est que je veux unir mon fils avec Julie : Car un Républicain doit fuir la compagnie De ces êtres glacés, égoïstes rampants, Qu'on voyait s'enrichir sous le joug des tyrans ; On devrait éviter les gens de cette espèce, Les vouer au mépris ainsi que leur richesse, Et n'admettre jamais dans la société Que les amis du Peuple et de la Liberté.MODÉRANTIN
Vous parlez maintenant une langue étrangère, On fréquente toujours ceux qui font bonne chère ; Sur ce chapitre-là vos cris sont superflus, Nous sommes trop gourmands pour avoir ces vertus.DUVAL PÈRE
Vous devriez rougir de tenir ce langage. Je me rendrais coupable en restant davantage Mais prenez garde à vous.Il veut sortir.
MODÉRANTIN, l'arrêtant
Vous me faites frémir. Ah ! Si pour m'arrêter quelqu'un allait venir, Vous parleriez pour moi, je suis bon patriote ; Mais de vos enragés je n'ai pas la marotte. Allons, mon cher Duval, prête-moi ton appui ; Je ferai le bonheur de ton fils aujourd'hui, Ma nièce lui plaît fort, je lui donne Julie ; Mais à la Section il faudra qu'il m'appuie, Et je consentirai...SCÈNE X. Les précédents, Julie.
JULIE, qui a entendu les quatre derniers vers
Non, ne l'espérez pas : Il ne peut à ce prix vous tirer d'embarras. J'aime trop votre fils, et c'est le compromettre, De vous justifier il ne peut se permettre ; Il aime son pays, chérit l'Égalité, Il a versé son sang pour notre Liberté : Vous vous vantez toujours d'avoir fait le contraire : Vous insultez aux pleurs que je donne à mon père, Et Duval ne saurait, sans mentir à son coeoeur, Du faux patriotisme être le protecteur.MODÉRANTIN, furieux
Vas donc me dénoncer avec de tels reproches ; On n'est jamais trahi, dit-on, que par ses proches ; Et l'on a bien raison.MODÉRANTIN
Parlez à votre fils, je l'ai mis en colère ; Il est nouveau soldat révolutionnaire ; Ces Messieurs font la chasse à tous les modérés ; Je ne le serai plus désormais, vous verrez. Je veux dès aujourd'hui réformer ma conduite.DUVAL PÈRE, en sortant
Je vais trouver mon fils.MODÉRANTIN
Mais revenez bien vite.SCÈNE XI. Modérantin, Julie.
MODÉRANTIN
Et vous, loin d'adoucir ma peine et mon chagrin, Qui venez me narguer avec un air hautain, Apprenez que de moi dépend votre fortune, Et que depuis longtemps vous m'êtes importune, Et que votre civisme et vos beaux sentiments, Ne m'en imposent pas ; que vos engagements Qui jadis avaient eu l'aveu de votre père, Ne pourront s'accomplir qu'en cherchant à me plaire.MODÉRANTIN
En ce cas, vous l'aurez.SCÈNE XII.
MODÉRANTIN, seul
Elle a du caractère, et j'en suis peu surpris ; Mais je me garderai de suivre ses avis : Je veux pour la punir, qu'elle ait son Patriote, Elle aura des enfants qui seront Sans-culottes, Et nous verrons comment, dans sa belle union,Faisant la voix de femme.
Elle dira sans bien, vive la Nation !SCÈNE XIII. Dufour, Modérantin, Manette.
DUFOUR
Vous sentez du bonnet, Monsieur, l'effet magique, Et vous crierez bientôt vive la République !DUFOUR, à Modérantin
Vos ordres pour souper.À part.
Qu'elle est officieuse ! Elle ne changera pas, elle est toujours flatteuse.MANETTE
On mettra le couvert, Monsieur, dans le salon, Du linge damassé, tous les vins en flacon ; Vous indiquerez ceux qu'il faut mettre à la glace.MODÉRANTIN
Avez-vous le menu ?DUFOUR
Vous l'avez oublié.MODÉRANTIN
Nous serons six, ce soir, et chacun est prié. Vous direz au portier que pour aucune affaire, On ne laisse monter de la soirée entière.MANETTE
Je m'en vais donner l'ordre, et vienne qui voudra ; Hors ceux qui sont priés, personne n'entrera.MODÉRANTIN, à Manette
Mettez votre couvert, ce soir, en porcelaine.SCÈNE XIV. Dufour, Modérantin.
MODÉRANTIN
Cette carpe du Rhin, un buisson d'écrevisses, Mon pâté, mon turbot ; j'oubliais mes délices ; Quatre entremets choisis : prenez-les chez Meau ; La truite saumonnée, une longe de veau.DUFOUR
Vos perdreaux ?SCÈNE XV. Les précédents, Deux Commissaires de section.
MODÉRANTIN
Que veulent ces Messieurs ?MODÉRANTIN, à Dufour, bas et effrayé
Allez à mes affaires.Bas.
Allez dire à Duval qu'il vienne dans l'instant, Que j'ai besoin de lui : courez-y promptement.Aux Commissaires.
Puis-je savoir, Messieurs, pourquoi votre présence ?LE PREMIER COMMISSAIRE
Le Comité, Monsieur...MODÉRANTIN, troublé
Lequel ?MODÉRANTIN, se remettant
Moi, je n'ai plus de bien, Ce qui m'en reste, hélas ! n'est plus qu'une vétille, Et je n'ai pas de quoi soutenir ma famille ; Je me prive de tout, j'ai mis carrosse à bas. Demandez au portier, je ne fais qu'un repas ; J'ai donné, tant donné, que je suis à la gêne, Et je suis bien fâché, Messieurs, de votre peine.LE PREMIER COMMISSAIRE
Nous avons, Citoyen, rempli notre devoir.LE SECOND COMMISSAIRE
Dans un autre moment nous reviendrons vous voir.MODÉRANTIN
Non ! Ne revenez pas, ce soin serait frivole. Je ne puis de longtemps vous donner une obole.Obole : Monnaie de cuivre valant une maille, ou deux pites ; la moitié d'un denier. Quelques-uns veulent que ce soit seulement la quart d'un denier, la moitié d'une maille. [F]
LE PREMIER COMMISSAIRE, piqué
On nous avait trompé, Monsieur ; et je vois bien Que vous serez toujours un pauvre citoyen.MODÉRANTIN, tirant son porte-feuille
Je puis faire un effort pour sauver la Patrie, Prenez ces deux corsets, c'est mon économie, Le bon temps reviendra...LE SECOND COMMISSAIRE
De quel temps parlez-vous ?...SCÈNE XVI. Les précédents, Fablenville.
FABLENVILLE
J'Arrive le premier, mon cher, au rendez-vous. Chez toi, l'on fait toujours chère très délicate ; Tu le nourris toujours comme un aristocrate.MODÉRANTIN, bas
Que le diable l'emporte !MODÉRANTIN, à Fablenville
Tu me perds, mon ami ; je suis désespéré.FABLENVILLE
Toi, tu trembles toujours, tu n'es qu'un modéré, Et dans un tour de main, c'est une chose unique, On lui ferait crier vive la République.Aux Commissaires.
Soupez-vous avec nous ?LE PREMIER COMMISSAIRE, ironiquement
Pour vous faire plaisir, Nous pourrons augmenter la bonne compagnie Que l'on trouve chez vous.MODÉRANTIN
C'est par plaisanterie...FABLENVILLE
Je ne plaisante pas. C'est chez toi, mon enfant, Où l'on peut, tu le sais, parler ouvertement ; Tout changera bientôt, et nos gens en campagne Mettront à la raison messieurs de la Montagne.Ici Modérantin montre le plus grand trouble, et se dépite.
Demain nous partirons pour aller à Passy.LE PREMIER COMMISSAIRE, au SECOND Commissaire
Allez vite avertir : pour moi je reste ici.Le premier Commissaire sort.
SCÉNE XVII. Manette accourant, Modérantin, Fablenville, Le Premier Commissaire.
MANETTE
Dufour vient au portier de donner un contre-ordre ; Il laisse entrer, sortir, il n'en veut point démordre ; Duval fils est resté, Monsieur, dans la maison, Chez votre nièce enfin : trouvez-vous cela bon ?FABLENVILLE
Tu reçois un Soldat révolutionnaire ?MODÉRANTIN, avec fermeté
C'est mon neveu futur, je n'en fais pas mystère.LE PREMIER COMMISSAIRE
Le Citoyen Duval ?MODÉRANTIN, se pavanant
Je l'avais invité.LE PREMIER COMMISSAIRE
Serait de vos amis ?...MODÉRANTIN, avec chaleur
Et j'en fais vanité !À Fablenville.
Vous tairez-vous enfin ? Sentez-vous l'importance...FABLENVILLE
Vas-tu me dénoncer ?MANETTE
Ayez de la prudence.FABLENVILLE
Oh ! Devant les Duval je ne dirai plus mot ; Sois tranquille à présent ; je ne suis pas si sot.Aux Commissaires.
Ce Duval n'est pas sûr, usons de politique, Et devant lui surtout, vantons la République.MODÉRANTIN, à Fablenville, sévèrement
Monsieur, je suis surpris que vous osiez chez moi Tenir de tels discours.MANETTE
Paix donc.SCÉNE XVIII. Les précédents, Le Second Commissaire, Le Juge de Pais, Duval père, Duval fils, Julie, Dufour, Gardes nationales.
LE JUGE
De par la Loi.FABLENVILLE à Modérantin, qui tout troublé ne l'écoute plus
Quoi ! Vous m'avez trahi.MODÉRANTIN
Ah ! La cruelle affaire !À Duval.
Cher Duval, vous savez... Citoyen Commissaire.Lui prenant la main.
Citoyen Commissaire, Vous connaissez Duval, Patriote excellent...LE PREMIER COMMISSAIRE
Je doute que de vous il puisse en dire autant.DUVAL PÈRE
Vous m'aviez bien promis de changer de conduite, Eh bien, de vos travers voyez quelle est la suite ; Fablenville chez vous, c'est vous rendre suspect.MANETTE
Il est fou, je parie.FABLENVILLE
Y pensez-vous, Dufour ?DUFOUR
Je dis la vérité.LE JUGE DE PAIX
Conduisez ces Messieurs à notre Comité.Ici on emmène Fablenville.
À Modérantin.
Pour le salut public, il faut qu'on vous arrête.À Duval père.
Quelques jours de prison, lui remettront la tête.Pendant ce temps l'on pose les scellés.
MODÉRANTIN, d'un ton pleureur
Oui, j'ai tort, j'en conviens ; j'étais trop modéré.DUVAL FILS, au Juge de Paix
Lui-même en fait l'aveu : son repentir sincère...JULIE, à Duval fils
Ah ! N'oubliez jamais qu'il m'a servi de père.MODÉRANTIN, revenant à lui
J'en serai digne un jour : venez, Républicain, Mon frère, avant sa mort, vous a promis sa main, Et je confirme ici sa volonté dernière. Si je n'étais goutteux, j'irais à la frontière ; Je veux me corriger, je suis de bonne-foi.À Manette.
Sortez de ma maison...À Dufour.
Dufour, reste avec moi.MODÉRANTIN
Je veux par mon civisme, Quand je serai sorti, faire tout oublier. Et servir de modèle à tout notre quartier.LE JUGE DE PAIX à Modérantin
Les scellés sont posés.MODÉRANTIN, au Juge de Paix
Allons, je me résigne.592 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica