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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Anecdote en vers· Ou le Précheur Converti

Chapelle et Boileau

Frédéric Duhomme· imprimée en 1846· 361 vers· 3 personnages

Reçue au Théâtre de la Porte-Saint-Martin

Personnages

  • BOILEAU, M. Raucourt
  • CHAPELLE, Un élève
  • UNE SERVANTE, une élève

CHAPELLE ET BOILEAU

Le théâtre représente à gauche un cabaret avec des tables à la porte ; à droite, des arbres ; au fond, une rue.

Chapelle sort du cabaret un peu échauffé par les fumées du vin qui devront se dissiper par degrés ; il s'avance sur le bord du théâtre et met ses doigt unis sur sa bouche.

CHAPELLE, montrant le cabaret

Il faut rendre justice au maître de céans : Sa cave est honorable et ses vins excellents ! Aussi, las ! Ce que c'est que la faiblesse humaine ! Toutes les fois qu'ici le hasard me ramène, Il faut à toute force, il n'est pas de milieu. Que j'entre dire un mot aux habitants du lieu. Je trouve des amis, c'est le bon de l'histoire, Car l'homme qui boit seul n'est pas digne de boire. Ce pauvre cabaret, je le porte en mon coeur : Son petit vin d'Arbois surtout fait mon bonheur ! Ce n'est pas que j'en aie abusé. Je suis calme.

Il marche de travers.

De la sobriété je mérite la palme ; Et je tombe vraiment dans l'admiration D'avoir poussé si loin la modération. Mais je sens une soif. Ah ! Rabelais,mon maître ! En matière devin tu devais te connaître, Et tu dis que la soif en buvant bien s'en va : Quant à moi, le contraire en tout temps m'arriva. Plus je bois, plus j'ai soif ; et je trouve fort bête Qu'à boire son content on se tourne la tête... Mais non, au fait, c'est mieux ; l'homme est si plein d'ennui, Tant de maux à la fois s'acharnent après lui, Que sur son triste sort il faut qu'il s'étourdisse. Otez le vin, la vie est un affreux supplice. Mais le bon Dieu n'a pas oublié le bon vin ! Ô Bacchus ou Noé, qui que tu sois enfin ! Toi qui nous enseignas à cultiver la vigne, Je te bénis, mon vieux, pour ce bienfait insigne !... Dire qu'il est des gens qui se sentent le coeur De me blâmer bien fort de fêter ta liqueur ! Que je suis tous les jours, touchant cette matière, Impitoyablement chapitré par Molière ; Et que parfois Boileau, ce bon monsieur Boileau, Lequel malgré son nom n'aime pas beaucoup l'eau, Mais qui par décorum craint de se compromettre, De me chanter ma gamme ose aussi se permettre. Le diable les emporte !... Ah ! Le vin, c'est si bon ! Vive le vin et le vin c'est mon seul Apollon !

Il chante.

Messieurs, qu'il ne vous en déplaise. Tant que le vin coulant sera, Mais, qu'est-ce que je vois ? Je ne me trompe pas. C'est bien monsieur Boileau que j'aperçois là-bas. Quand on parle du loup. Ah ! Dieu, gare la grêle ! Esquivons-nous sans bruit.

Il cherche à se cacher ; Boileau paraît.

CHAPELLE

En effet.

CHAPELLE

Soyez tranquille.

Il va à la porte du cabaret. Une Servante paraît ; il lui parle bas.

Ainsi, tu m'as bien su comprendre ?

LA SERVANTE

Vous verrez.

CHAPELLE

C'est fort juste.

La Servante place sur la table une toute petite bouteille de vin et une immense carafe d'eau. Elle met par terre, auprès de Chapelle, sans être vue de Boileau, cinq à six autres bouteilles. Chapelle verse à boire, trinque et porte le verre à ses lèvres.

À la vôtre !... Ah ! Dieu, que c'est mauvais ! Mon gosier à ceci ne se fera jamais. Aux estomacs bien nés le vin dut toujours plaire.

CHAPELLE, à part

Parbleu, nous allons voir.

Il verse à boire et jette son eau, manège qu'il continue pendant presque toute la pièce. Haut.

Cela peut être vrai, Mais aucun de nous deux n'en veut faire l'essai : Nous aimons mieux laisser la question douteuse.

Il prend une autre bouteille sous la table et met celle qui est vide à la place, sans que Boileau s'en aperçoive.

CHAPELLE

Mais depuis.

CHAPELLE, montrant sa carafe à moitié vide

Et moi donc ! Regardez !

CHAPELLE, prenant une bouteille. À part

Et de quatre.

CHAPELLE, à part

Nous verrons qui des deux s'en va convertir l'autre.

Il verse à boire à Boileau.

CHAPELLE

La chaleur.

BOILEAU, très aviné

Il est assez coulant.

CHAPELLE, à part

Mais je m'en aperçois.

CHAPELLE, trinquant

À la tienne !... Cela te portera bonheur.

Frappant sur la table.

Du vin !

La Servante parait.

BOILEAU

Écoute ici.

LA SERVANTE, minaudant

Je n'en crois pas un mot.

LA SERVANTE

Ah ! mon_Dieu ! Sur quelle herbe avez-vous donc marché ? N'est-ce pas vous, monsieur, qui, sur les pauvres femmes, Avez, à ce qu'on dit, lancé tant d'épigrammes ?

Épigrammes : Courte pièce de vers qui se termine par un mot ou par un trait piquant. La pointe d'une épigramme. [L]

LA SERVANTE

Oui, comptez là-dessus.

Elle le fait retomber sur sa chaise.

LA SERVANTE

Peut-être.

BOILEAU

Mais c'est un vrai démon.

En poursuivant la Servante qui lui échappe, il se jette dans les bouteilles qui sont auprès de Chapelle, et qui se brisent, aux éclats de rire de la Servante.

CHAPELLE, faisant mine de se réveiller en sursaut

Quel est donc ce fracas ?

BOILEAU, reprenant sa place au plus vite

Ce n'est rien.

Il verse à boire à Chapelle, et boit pour se donner une contenance.

La chaleur est vraiment étouffante. Buvons.

CHAPELLE

Tu m'as si bien prêché d'exemple, mon amour, Que je veux dans mes bras te presser à mon tour.

Ils s'embrassent en laissant la table entre eux, et retombent sur leurs sièges.

CHAPELLE

Moi, je l'ai bien roulé !

Ils s'embrassent de nouveau, à moitié endormis ; puis ils retombent sur leurs sièges en ronflant. Le toile tombe.

361 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0