Comédie en vers et en prose· Ou Valcour et Zéila
La Belle Esclave
à Paris, sur le Théâtre des petits-comédiens de Monseigneur le Comte de Beaujolais, le 18 septembre 1787.
Personnages
- SÉLIM, marchand d'esclaves
- ALI, esclave et factotum de Sélim
- VALCOUR, amant de Zéila
- ZÉILA, jeune indienne, esclave de Sélim
- FATMÉ, esclave de Sélim
- ZISINE, esclave de Sélim
- QUATRE MAROQUINS, personnages muets
Citation
Chassez le naturel, il revient au galop. Boileau, Satires.
AVERTISSEMENT
Le fond de cette pièce est tiré de trois héroïdes de Dorat. Il eût été facile d'en faire un Drame très touchant : comme chacun à sa manière d'envisager les objets, j'ai préféré de traiter la chose gaîment. Ce petit Opéra a fait fortune au Théâtre des petits comédiens de Monseigneur le comte de Beaujolais ; mais j'aime à convenir que ce succès est entièrement dû à la délicieuse musique dont Monsieur Philidor, en se jouant, a si fort embelli cette bagatelle.
LA BELLE ESCLAVE
SCÈNE PREMIÈRE. Valcour, Ali.
DUO.
VALCOUR, en esclave
Quoi ! Dans ces lieux !VALCOUR
Quoi ! Dans ces lieux ?ALI
De par Mahomet, Monsieur le Français, modérer ces transports, ou je romps le marché que nous avons fait ensemble. Quoique vos mille sequins me tentent, je vous avouerai, cependant, que je tiens encore plus à la vie qu'à l'argent que vous me promettez ; et sachez que le patron du logis, le seigneur Sélim, le plus riche marchand d'esclaves de Maroc n'entend pas raison, et qu'il pourrait bien, par manière de conversation, nous faire empaler l'un et l'autre, cérémonie qui, à tout prendre, ne m'amuserait pas autrement.
VALCOUR
Mais êtes vous bien certain que celle que j'aime est au pouvoir de ce cruel et avare Sélim ?
ALI
Oui. Une jeune personne ?
VALCOUR
La beauté même.
ALI
C'est à quoi je prends peu garde.
VALCOUR
Son nom est Zéila ?
ALI
Eh ! Oui, oui. Trouvée dans une île déserte, par un corsaire.
VALCOUR
Oui ; dans une île déserte, où je l'abandonnai, après m'y avoir sauvé des horreurs du naufrage.
ALI
Oh ! C'était mal à vous.
VALCOUR
Mon crime fut involontaire. Un vaisseau monté par un capitaine de ma nation, vient y mouiller...
ALI
Vous allez à bord, et pendant que vous faîtes une reconnaissance avec les gens de l'équipage le vent fraîchit, on lève l'ancre, et le navire s'éloigne.
VALCOUR
Oui ; voilà ce qui m'arriva. J'eus beau crier, me plaindre...
ALI
Le capitaine insensible à vos larmes, fumant tranquillement sa pipe, n'en poursuivit pas moins sa route.
VALCOUR
Hélas ! Oui, le cruel !
ALI
Zéila sur le rivage, vous tendait ses beaux bras ; mais bientôt elle et l'île disparurent à vos regards.
VALCOUR
Qui vous aurait instruit ?
ALI
Parbleu ! Vous-même. Vous ne prenez pas garde que depuis vingt-quatre heures que j'ai l'honneur de vous connaître, vous m'avez au moins fait trente à quarante fois le récit de votre roman.
VALCOUR
C'est la vérité. Mais mes remords ont bien vengé Zéila.
ALI
C'est dans l'ordre, il faut que justice soit faite.
VALCOUR
Je viens mourir à ses pieds, ou en obtenir ma grâce.
ALI
Elle vous pardonnera, car elle pleure.
VALCOUR
ARIETTE.
De l'amante la plus chérie De celle qui n'aimait la vie Qu'afin de faire mon bonheur, C'est moi qui cause la douleur ! Zéila me croit infidèle, Quand je l'idolâtre toujours. Grands Dieux ! Si je suis haï d'elle, Terminez à l'instant mes jours. Ah ! Si ma faute involontaire, Chère amante, a pu t'outrager, Le tourment gui me désespère, Hélas ! A trop su te venger.ALI
À cet égard, soyez sans inquiétude ; elle est femme, et ce sexe trouve son compte et du plaisir à pardonner.
VALCOUR
Je venais pour l'arracher à cet infâme séjour. J'ai fait offrir deux mille sequins pour sa rançon, c'est tout ce que je possède en ce moment, et le barbare me la refuse.
ALI
Le barbare n'a pas tant de tort ; il en est amoureux : mais vos mille sequins mont touché l'âme ; ce soir à dix heures, Zéila, vous et moi, serons dans une barque, à dix milles d'ici, ou nous ferons empalés, ou dans un sac au fond de l'eau.
VALCOUR
Cruelle alternative !
ALI
Elle n'est pas consolante, à la vérité.
VALCOUR
Celle que j'aime périrait par un affreux supplice !
ALI
Ce n'est point elle qui m'inquiète.
VALCOUR
Qui donc ?
ALI
C'est de moi dont je suis inquiet. Que vous périssiez tous deux dans l'entreprise, à la bonne heure ! Il n'y a rien à dite, vous êtes amoureux, et j'y donne les mains ; mais que moi, qui n'ai presque jamais eu rien à démêler avec l'amour, j'aille vous tenir compagnie en l'autre monde ; cela n'est pas mon avis. N'importe, mille sequins font une fortune pour va pauvre hère qui ne possède rien, et je me hasarde à tout.
VALCOUR
Ma reconnaissance...
ALI
Je m'en passerai, votre argent me suffit. Sachez seulement vous contenir aujourd'hui. Songez que je vous introduis chez le patron en qualité d'eunuque, et que pour peu que vous vous échappiez, le moins qui peut vous arriver, est de le devenir tout de bon.
VALCOUR
Ne craignez rien.
ALI
De ce côté-là, ce sont vos affaires. Paix ! Quelqu'un vient. Ce font deux esclaves de Sélim, contentez-vous devant elles. Mais non, retirez-vous ; elles sont clairvoyantes, femmes, et par conséquent indiscrète. Allez m'attendre dans la pièce voisine.
VALCOUR
Hâtez, je vous prie, l'instant où je vais revoir tout ce que j'aime au monde ; songez que le bonheur de ma vie en dépend.
ALI, le poussant
Eh ! Oui, oui.
SCÈNE II.
Fatmé et Zisine entrent et suivent Valcour.
ALI
Le bonheur de ma vie ! Voilà quelque chose de bien intéressant pour moi ! Qu'il me parle de ses mille sequins, à la bonne-heure ; voilà ce qui touche, voilà ce qui attache, voilà ce qui séduit mon coeur comme le mien.
SCÈNE III. Ali, Fatmé, Zisine.
ZISINE
Ali, quel est cet homme que je viens de voir ? Est-il de la maison ?
ALI
C'est un nouvel esclave dont le patron du logis vient de faire l'emplette. Est-il de votre goût ? A-t-il le bonheur de vous plaire ?
FATMÉ
On ne peut davantage. On va donc moins s'ennuyer ici.
ZISINE
On n'y voyait auparavant que Sélim et toi, et vous n'êtes pas fort aimables l'un et l'autre.
ALI
Il est vrai que nous ne nous en piquons pas.
FATMÉ
Tu continueras de cultiver les fleurs du jardin de Zisine, et le nouvel esclave...
ZISINE
Aura soin du vôtre, n'est-il pas vrai ?
ALI
Vous en disposez toutes deux comme si vous en étiez les maîtresses. Sélim le destine à veiller sur son épouse. C'est un de ces gardiens de sérail : il n'entend rien au jardinage ; mais il chante à ravir.
FATMÉ
J'aime peu la musique ; mais il amusera Zisine.
ZISINE
Oh ! Non ; je vous le cède.
FATMÉ
C'est dommage pourtant. Comme la mine trompe !
ZISINE
Mais, dis-tu, Sélim se marie ? Qu'elle est la femme qu'il épouse ?
ALI
Peu vous importe ; il est si laid, si désagréable !...
FATMÉ
Mais... Non, pas tant pour un mari.
ZISINE
Il est vrai qu'il vaut mieux l'avoir comme cela, que de n'en pas avoir du tout ; et puis il est riche et fort vieux.
ALI
Il est vrai ; c'est quelque chose que cela. Si bien donc que si Sélim laissait tomber son choix sur l'une de vous deux ; il ne courrait pas le risque de vous chagriner.
TRIO.
FATMÉ, à part, à Ali
Cher Ali, je t'ouvre mon âme, L'esclavage est un affront pour moi ; Que ton secours que je réclame, De Sélim m'assure la foi.ALI, à part, à Fatmé
Ah ! Madame, comptez sur moi.ZISINE, tirant Ali à part
Si j'obtiens une préférence Que Sélim doit à mes attraits, Sois sûr que ma reconnaissance, Cher Ali, ne mourra jamais.ALI, à part, à Zisine
Ah ! Je suis à vous pour jamais.ZISINE
Moi ?FATMÉ
Vous.FATMÉ
Moi !ZISINE
Vous.FATMÉ
Sans jalousie.ZISINE
Sans jalousie.FATMÉ
Vous êtes si jolie !ZISINE
Vous avez tant d'appas !FATMÉ, à part
Elle le croie.ZISINE, à part
Elle s'y fie.FATMÉ, à part
Que je la hais !ZISINE, à part
Que je l'abhorre.FATMÉ
Comment ?ZISINE
Comment ?ALI
Quelle humeur est la vôtre ; Soyez d'accord toutes les deux : Cet époux, l'objet de vos voeux, N'est ni pour l'une, ni pour l'autre.FATMÉ
Comment ?ZISINE
Comment ?FATMÉ, ZISINE
C'est Zéila qu'il aime ?SCÈNE IV.
ALI
Bon ! M'en voilà débarrassé. Leur haine contre Zéila leurs petites tracasseries ne sauraient nuire à mes projets ; je les mettrai sous la clef à l'heure du départ. Je suis fâché de ne pouvoir emmener cette petite Zisine avec moi ; elle me revient assez. Je n'ose cependant lui rien confier : elle babillerait, tout serait perdu, et adieu les mille sequins ; et si je suis assez heureux pour les gagner, quelle joie ! Quelle satisfaction ! Je ferai comme tant d'autres.
COUPLETS.
SCÈNE V. Sélim, Ali.
SÉLIM
Bien, bien, Ali ; tu me parais joyeux, cela me fait plaisir. Écoute, tu auras soin de me préparer un festin pour vingt convives : puisque je me marie, je veux faire les choses dans les règles.
ALI
Pour vingt convives ! Songez-vous à la dépense !
SÉLIM
Je te répète, Ali, que je renonce à l'avarice. Ô béni soit l'instant où j'appris à lire ! Sans ce savant philosophe arabe, j'allais quitter la vie sans goûter ses plaisirs ; j'aurais vécu comme un sot, et je serais mort de même. Voilà quarante ans que j'accumule sequins sur sequins ; le beau plaisir que celui là ! Autant vaudrait-il avoir des pierres dans mon coffre, que de l'or qui ne m'y sert à rien.
ALI
C'est ce que j'ai toujours dit.
SÉLIM
C'est ce que dit aussi mon arabe.
ALI
Et l'arabe a raison.
SÉLIM
Cet or amassé va enfin me procurer le bonheur. Avoue-le toi-même, n'étais-je pas bien dupe d'acheter de belles femmes pour les autres ? Je serais mort auprès, sans oser y toucher du bout du doigt. Aussi vais-je bien m'en dédommager !
ALI
Vous vous ravisez un peu tard. Est-il temps de penser à se chausser lorsque le feu va s'éteindre ?
SÉLIM
Tais-toi, ta morale me déplaît ; ne songe qu'à exécuter mes ordres ; surtout procure moi vingt flacons de ce bon vin de Chypre.
ALI
Du vin ?
SÉLIM
Oui, du vin. Si je m'en suis privé jusqu'à présent ; ce n'était que par lésinerie, et je veux devenir prodigue.
ARIETTE.
Avant de sortir de la vie. Je veux en goûter les plaisirs. Que j'aime la philosophie Qui s'accorde avec nos désirs ! Malgré mon âge, Je veux me divertir ; C'est être sage Que de jouir. Que tout ici se réjouisse ; Soir et matin Je veux qu'on chante ce refrain : Nargue ! Nargue de l'avarice, Vive l'amour et le bon vin !Hem ! Qu'en dis-tu ?
ALI
Moi ? Je dis comme vous.
Suite en duo.
ALI
Oui, je serai votre complice ; Soir et matin Je répéterai ce refrain : Nargue ! Nargue de l'avarice, Vive l'amour et le bon vin !SÉLIM
Que tout ici se réjouisse ; Soir et matin Je veux qu'on chante ce terrain : Nargue ! Nargue de l'avarice, Vive l'amour et le bon vin !ALI
Je vous aime de cette humeur, pourvu que cela dure, et que l'avarice ne revienne pas encore s'emparer de vous.
SÉLIM
Non, tout est dit ; j'en connais l'abus. Je veux briller, faire figure, monter ma maison comme celle d'un cadi, faire bonne chère comme nos dervis. M'as-tu acheté un eunuque pour veiller sur ma femme ?
ALI
Oui, Seigneur ; j'attendais vos ordres pour vous le présenter. Esclave, paraissez.
SCÈNE VI. Valcour, Ali, Sélim.
ALI
Le voilà : qu'en dites-vous ?
SÉLIM
Il a l'air triste.
ALI, à part
On le serait à moins.
SÉLIM
Combien l'as-tu payé ?
ALI
Cinquante sequins.
SÉLIM
Mais c'est un marché donné, il en vaut cent comme un... Je songe... Ce gros négociant, mon voisin, m'a prié de lui en procurer un ; conduis-le tout de suite chez lui. Je vais gagner cent sequins de la main à la main.
ALI
Ah ! Ah ! Si, Seigneur, ce serait un trait d'avare !
SÉLIM
Tu as raison. Je ne suis pas maître de cela. Allons, je le garderai... Cependant, cent sequins ?
ALI
Vous retombez toujours ; je doute que vous vous corrigiez.
SÉLIM
Cela ne peut pas venir dans un moment : quarante ans d'habitude...
ALI
Enracinent furieusement un vice dans le coeur d'un homme.
SÉLIM
Cela part sans que j'y songe. Avertis moi chaque fois que je retomberai.
ALI
J'y aurai attention ; et pour commencer à agir d'après votre nouveau caractère, envoyez galamment par votre eunuque, un présent à votre prétendue.
SÉLIM
Je vais suivre ton conseil. Approchez discret gardien de la vertu de ma future ; allez dans le jardin cueillir un bouquet que vous irez lui offrir de ma part.
VALCOUR
Seigneur, je vole exécuter vos ordres : heureux si la belle Zéila daigne agréer mon zèle, et voir en moi le plus fidèle et le plus fournis de tous les esclaves.
SCÈNE VII. Ali, Sélim.
SÉLIM
Cette commission paraît lui faire plaisir. Ce drôle-là prend feu comme si... Écoute, Ali, es-tu bien sûr de cet esclave ?
ALI
Je me rends sa caution.
SÉLIM
Je le laisse sur ta conscience ; en tout cas tu paierais pour lui. Je me sens en belle humeur, vas vite me chercher un cadi, tout ce qu'il me faut, et que tout soit terminé avant midi ; j'en dînerai de meilleur appétit.
ALI, à part
Ah ! Diable ; allons tout préparer pour le départ.
SÉLIM
Vas exécuter mes ordres. Zéila vient.
ALI, a part
Je ne puis la prévenir.
SÉLIM
Je ne sais que lui dire ; je n'ai jamais parlé amour. Je vais chercher mon esclave ; le drôle a l'air spirituel, je le chargerai du premier compliment.
ALI
Bien imaginé.
SCÈNE VIII. Sélim, Zéila, Ali.
SÉLIM
Attendez-moi là, Madame ; je suis à vous dans la minute, et je vous dirai quelque chose... par quelqu'un... Oh ! Vous serez contente.
ALI
Me pleurez plus, vous allez être libre ; attendez-vous au plus grand bonheur qui puisse jamais vous arriver, et quoique vous voyez, gardez-vous de céder à vos premiers mouvements.
SÉLIM
Allons, pars donc, maudit bavard ; tu n'entends rien à cela. Je vais chercher l'autre, Quoi qu'il en soit, séchez vos larmes ; c'est l'instant de rire où jamais. Restez-là, restez-là, je fuis à vous dans le minute.
SCÈNE IX.
ZÉILA, seule
RÉCITATIF.
Ô ciel ! Se pourrait-il ? Quoi ! Ces mortels farouches Compatiraient à mes douleurs ? Les discours consolants, hélas ! Sont dans leurs bouches Quand la pitié, peut-être, est bien loin de leurs coeurs... Si de mes pleurs pourtant la source était tarie... Si le ciel finissait mes tourments inouïs ?... Je ne sais... mais je sens que mon âme est remplie D'un doux pressentiment qui calme mes ennui.ARIETTE.
Quel espoir ! C'est pour moi l'aurore Qui vient m'annoncer un beau jour. Vers l'objet que j'adore, Ne puis-je pas encor Être conduite par l'Amour, Hélas ! Une cruelle absence Tient mon pauvre coeur en souffrance ! Valcour ! Que fais-tu loin de moi ? Ah ! Cher amant, rapproche-toi. Quel espoir, etc.Mais qui peut les intéresser à mon sort ? Puis-je croire que la pitié puisse entrer dans des coeurs qui par état, semblent avoir fait voeu de n'en point avoir ?
SCÈNE X. Zéila, Valcour, Sélim.
SÉLIM, à Valcour
Tiens, la voilà ; tourne-lui cela le plus joliment qu'il te sera possible.
TRIO.
SÉLIM
Oh ! Très fidèle.SÉLIM
Jamais que vous.VALCOUR
Rassurez-vous.SÉLIM
Rassurez-vous.VALCOUR
De la part d'un amant fidèle, Qui n'a jamais aimé que vous, Recevez cette fleur nouvelle. Sans art comme elle Vous êtes belle, Et votre amant, En vous aimant, Dans son ardeur est aussi impie qu'elle.ZÉILA
Est-ce une erreur ?VALCOUR
Ne craignez rien.SÉLIM
Il dit fort bien.VALCOUR
Le printemps de retour De ses dons vient embellir Flore ; Et de même l'Amour, Offre à vos yeux en ce séjour, L'amant qui vous adore.SÉLIM
Cet esclave m'enchante, Et parle bien amour. Eh bien ! Soyez contente, Au gré de votre attente Tout ira dans ce jour.VALCOUR, SÉLIM
Oui, tous les deux.VALCOUR
On respire, on vous aime.VALCOUR
On tombe à vos genoux.SÉLIM
Paix ! Notre ami, modérez vous.
Tudieu ! Comme il s'enflamme ! Respectez mieux la femme Dont je serai l'époux.VALCOUR
Je me trahis moi-même.SÉLIM
Eh bien ?ZÉILA
Je vois l'objet que j'aime Mon coeur est rassuré, J'ignore Encore Par quel moyen mon coeur Retrouve le bonheur.SCÈNE XI. Sélim, Valcour, Zéila, Ali.
ALI
Seigneur, Zadig vient pour vous payer la demi-douzaine de femmes que vous lui avez vendues la semaine dernière.
SÉLIM
Je vais recevoir l'argent de Zadig.
ALI
Les gens du Cadi viennent aussi pour traiter avec vous, pour Fatmé votre circassienne.
SÉLIM
Tu me conseilles donc de m'en défaire !
ALI
Si je vous le conseille ? Vous allez avoir deux cents pour cent de bénéfice, pour la facture et le droit de courtage.
SÉLIM
Je voulais la garder pour moi ; mais à mon âge on en a déjà trop d'une, et puis, l'argent que j'en retirerai va me payer tous les frais de mon mariage. Je vais à eux, je reviens et j'épouse tout de suite. Esclave ? Pendant que je n'y ferai pas, chante lui quelque chose pour la désennuyer.
Il fait en sortant un geste d'intelligence à Ali, comme pour lui dire de veiller sur eux.
SCÈNE XII. Valcour, Zéila, Ali.
ZÉILA
N'est-ce point un songe qui m'abuse ! Est-ce toi, cher Valcour, que j'ai le bonheur de revoir en ces lieux ?
ALI
C'est lui-même en personne, amoureux et fidèle ; il vient vous délivrer.
ZÉILA
Par quel miracle ?
ALI, vite
En deux mots voici l'histoire. On le sépara de vous malgré lui. De retour en France, il s'est rembarqué pour l'île, où il ne vous a pas trouvée parce que vous n'y étiez plus, un vaisseau qui faisait la même route que celui qui vous emmenait, l'a conduit ici quinze jours après vous. Il voulait vous racheter, le patron n'a pas voulu, il m'a propose de vous enlever, j'y ai consenti : nous devions partir cette nuit, nous partirons dans une demi-heure. Le vent est favorable, il pourrait changer d'ici au soir ; les brigantins qui pourraient nous donner la chasse sont tous dehors ; les gens que j'ai conduis ici vont occuper Sélim : nous n'avons qu'un instant, sachons en profiter. Restez ici ; l'on m'attend au port, je vole avertir le patron de la barque, et je viens vous chercher. Tout est prêt pour le départ ; la mer est grosse, le vent est bon, l'occasion est belle : nous avons du courage, de l'amour, de la résolution, de l'argent ; et vogue la galère, nous ne saurions manquer de réussir.
SCÈNE XIII. Valcour, Zéila, ensuite Fatmé, Zisine dans le fond.
ARIETTE.
ZÉILA
Mon coeur, par ta présence, Doucement agite, Goûte la récompense De sa fidélité. Ce moment plein de charmes, Où tu reviens pour moi, Me console des larmes Que je versai pour toi.VALCOUR
Si ton amant coupable Avait pu te trahir, Le remord implacable Aurait su l'en punir, Loin de toi dans les larmes, Il fut mort sans l'espoir. Pour bannir ses alarmes, C'est assez de te voir.Fatmé et Zisine paraissent.
DUO.
SCÈNE XIV. Les précédents, Sélim, et quatre personnages muets.
FATMÉ, à Sélim qui entre
Seigneur, vengez-vous d'une infidèle qui vous trahit.
ZISINE
Ce beau chanteur supposé, c'est son amant.
SÉLIM
Est-il possible ?
VALCOUR
Nous sommes perdus !
ZÉILA
Malheureuse ! J'ai causé ta mort.
SÉLIM
Ah ! Traître ! Ah ! Scélérat ! Me faire cet affront ! Vouloir me fouiller la première femme que je m'avise d'aimer ! Et vous, la belle pleureuse, vous preniez donc plaisir à la chose ?
FATMÉ
Je vous en réponds.
Montrant Ali qui entre.
Voilà le traître qui a tout conduit.
SCÈNE XV ET DERNIÈRE. Les précédents, Ali.
ALI, entrant
La barque est prête. Ah ! Que vois-je ? Décampons !
SÉLIM, l'arrêtant
Halte-là. C'est toi, perfide esclave, qui tramais tout cela. Tu vas être puni de ta déloyauté.
Finale Dialoguée.
SÉLIM
Tremblez de ma juste colère.À Ali.
Pour toi, maudit faussaire. Ton dos payera Les frais de cette affaire.VALCOUR et ZÉILA
Que votre âme attendrie, Soit sensible à ses pleurs, Et que ma mort expie Mon crime et mes malheur.VALCOUR, ZÉILA, ALI
Grâce, hélas ! Seigneur, grâce !ZÉILA
Qui ? Moi ! Cruel !VALCOUR, offrant une bourse
Prends, délivre Zéila.VALCOUR
Eh quoi ! Monstre.SÉLIM
Tempête, jure ; Vains propos, discours superflus ! Parle ; veux-tu, ne veux-tu plus ? Le temps me presse, il faut conclure.ZÉILA
Âme farouche ! Puisqu'aucune pitié ne touche Ton lâche coeur, fait pour haïr.Elle se saisit du poignard de Sélim qui se recule, croyant qu'elle veut le tuer.
Le trépas, malgré toi, saura nous réunir.SÉLIM
Donne la bourse.VALCOUR, ZÉILA
Nous sommes unis, plus d'alarmes,SÉLIM
Qui ? Toi !ALI
Pour que chacun à sa chacune, Soit réuni dans ce beau jour, Ma Zisine, il faut à ton tour, À mon sort unir ta fortune.ZISINE
Qui ! Moi !320 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica