Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose, Imitée du Danois
Henri et Perrine
Représentée à Paris, pour la première fois, le 16 pluviôse an IX, sur le Théâtre de l'Ambigu-Comique
Personnages
- DERCOUR, amant d'Éléonore, JOLIVET
- HENRI, bourgeois. CORSE
- MASCARILLE, bourgeois. DURANCY
- ÉLÉONORE, Melle L'ÉVÊQUE
- PERRINE, suivante d'Éléonore. Melle BOURGEOIS
- JEANNETTE, suivante d'Éléonore
HENRI ET PERRINE
SCÈNE PREMIÈRE.
Les acteurs sont placés au théâtre comme ils le sont en titre de chaque scène. Le premier, dont le nom est écrit, a son interlocuteur à sa gauche, ainsi des autres.
HENRI, seul, sort de chez Dercour
Il est en habit brodé, l'épée au côté.
La jolie chose que d'être riche ! C'est le seul métier que l'on fasse vite, bien et sans apprentissage. Ah ! Que je sens bien la vérité de cette maxime, que j'ai entendu dire je ne sais où et je ne sais par qui : la plupart des hommes ne valent que par leur entourage. N'étais-je pas ce que je suis il y a huit jours ? Ai-je embelli depuis ce temps-là ? Ai-je plus d'esprit que je n'en avais ? Non : je suis toujours le même ; je le sens à merveille. Il me prend la fantaisie d'endosser un bel habit, qui ne m'appartient pas ; je m'étale dans un bon carrosse, quand ma place est marquée derrière : eh bien ! Personne, que je sache, ne lit sur mon visage que je ne suis qu'un faquin de laquais. Il est vrai que j'ai une certaine tournure, une certaine aisance... Ah ! Mon pauvre, Henri, si les autres te méconnaissent, ne te méconnais pas toi-même. Attends, pour laisser les fumées de l'orgueil te monter au cerveau, que ta fortune soit assurée ; alors tu pourras faire l'insolent ; alors tu oublieras ce que tu fus : mais jusques là, prépare-toi doucement à redescendre à ta place, et comme un bon acteur, en déposant ton costume en finissant ton rôle, rentre avec prudence dans la classe des gens de ton état. - Qu'aperçois-je ? N'est-ce pas Mascarille, mon camarade ? Donnons-nous des airs : voyons s'il sera la dupe de ma métamorphose.
SCÈNE II. Henri, Mascarille.
MASCARILLE
Ah ! Que ce chien de Paris est grand ! La maison que j'ai achetée est sur le boulevard Neuf, me dit mon maître. Je m'imagine, en arrivant à la barrière, qu'il est indifférent de prendre à droite ou à gauche, que je trouverai ce boulevard tout de suite, et je marche depuis deux grandes heures. Si ceux que j'ai interrogés ne se sont point moqués de moi, m'y voilà, grâces au ciel. Où sera la maison ? C'est le cas de m'en informer. Demandons au premier venu.
HENRI, à part
Il vient à moi, pavanons-nous.
Il chante.
Oui, c'en est fait, je me marie.
MASCARILLE
Oserais-je ?
HENRI, continue, de chanter
Je vais vivre comme un Caton.
MASCARILLE
Puis-je vous demander.
HENRI
Est-ce à moi que vous en voulez, mon ami ?
MASCARILLE, le reconnaissant
Ah ! Mon_Dieu !
HENRI
Qu'avez-vous donc ?
MASCARILLE
Aurais-je la berlue ?
HENRI
Cet homme extravague, ou il est ivre. Que signifie cet air effaré en me regardant ?
MASCARILLE
On serait étonné à moins.
HENRI
iL arrive dans ce pays-ci des choses incroyables.
MASCARILLE
Oh ! C'est lui !
HENRI
Comment, c'est lui ! Est-ce de moi que vous parlez ? Cette façon de s'exprimer est familière. Est-ce que je suis un lui ?
MASCARILLE
Pardon ! C'est que vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à un maraud de mes amis.
HENRI
Je ressemble à un maraud !
MASCARILLE
Bon garçon, d'ailleurs.
HENRI
Ceci nous raccommode. Ce maraud se nomme ?
MASCARILLE
Henri, au service du capitaine Dercour.
HENRI
Au service du capitaine Dercour ? Apprenez, faquin, que c'est moi qui suis ce Dercour.
MASCARILLE
Ceci est trop fort.
HENRI
Il faut bien que vous le veuilliez, puisque tout le monde le veut.
MASCARILLE
Oh ! Parbleu ! Je ne souffrirai pas qu'avec les habits de mon maître, tu lui voles son nom. Je renonce à notre ancienne amitié : je ne suis plus l'ami d'un fripon. Je cours aux magistrats.
HENRI
Doucement, Mascarille, doucement. Comme ta probité s'effarouche ! Avant de faire une esclandre, écoute-moi.
MASCARILLE
Ta conduite est indigne d'un serviteur honnête.
HENRI
On ne condamne point les gens sans les entendre.
MASCARILLE
Que diras-tu pour ta justification ?
HENRI
Mon maître doit venir à Paris pour se marier à une jeune personne.
MASCARILLE
Tu prétends l'épouser à sa place ?
HENRI
Parce que tu as vu, dans une comédie, un valet intrigant tenter une entreprise pareille, tu m'en soupçonnes capable ?
MASCARILLE
Les apparences.
HENRI
Voilà comme le monde juge, et les trois quarts du temps le monde n'a pas le sens commun.
MASCARILLE
Justifie-toi donc.
HENRI
D'abord, je ne connais pas la personne que mon maître doit épouser, son nom, son état, sa condition, sa fortune ; tout cela est un mystère dont il n'a pas jugé à propos de me faire part. C'est, dit-il, une jeune demoiselle fort bien élevée, modeste, spirituelle et sage. Celle que j'épouse, qui m'enrichit, est tout l'opposé de ce caractère. Je la soupçonne un peu étourdie et coquette. Ce n'est pas à moi à faire le difficile sur les qualités ; elle me veut, je la prends, et tout finit par-là.
MASCARILLE
Elle te veut ? C'est que tu la trompes.
HENRI
C'est elle seule qui s'amuse, mais je la laisse aller : j'aurais mauvaise grâce à faire le cruel.
MASCARILLE
Cette femme s'est jetée à ta tête ?
HENRI
Écoute mon aventure. Mon maître, comme tu le sais, m'a envoyé ici pour meubler sa maison, arrêter un nouveau valet, un cocher, acheter des habits, un carrosse : je m'entends à tous ces détails, et je puis dire que j'ai agi en galant homme : j'ai ménagé sa bourse. Je fais les emplettes en son nom, c'est moi qui paie : on me prend pour lui. Comme cela ne tire point à conséquence, je laisse à chacun croire ce qu'il veut. Pour essayer la voiture, je me mets dedans. Aurais-je pu lui dire que les ressorts de son carrosse étaient bons, si je n'en eusse pas fait l'épreuve ? Saurais-je si les chevaux vont bien, si je les eusse laissés à l'écurie ? Ma conduite n'a rien de répréhensible, et je ne crains pas du tout que mon maître m'en fasse de reproches.
MASCARILLE
Jusques là ; mais la suite ?
HENRI
La suite est toute aussi innocente que le commencement. Une dame qui reste là vis-à-vis, maîtresse de sa personne, de sa fortune, de ses actions, me trouve à son goût, me fait des mines : j'y réponds. Elle m'agace, je suis poli ; elle me rencontre ; j'y la salue ; elle s'approche, je ne la fuis pas, pouvais-je en conscience lui faire un crime des sentiments qu'elle a pour moi ? Sans hasarder la moindre question sur mes biens, sur mon état elle m'offre sa main : je la prends au mot. Il est vrai qu'elle croit que je me nomme Dercour ; mais ce n'est pas moi qui le lui ai dit. Comme elle n'en veut qu'à ma personne, elle l'aura. Le nom ne fait rien à l'affaire, et je crois sans l'offenser qu'elle ne fait pas sa une méchante emplette.
MASCARILLE
Si tu n'es pas bien coupable, tu n'es pas non plus tout-à-fait pur.
HENRI
J'en conviens. Si l'on était si vétilleux dans le monde, on ne verrait pas une seule fortune se faire. J'avoue que j'ai eu l'étrenne de la nouvelle garde-robe de mon maître : il y est fait ; il sait bien que je n'eus jamais d'autre linge que le sien. Dercour m'aime : il est bon , je lui avouerai ma faute : il n'en fera que rire.
MASCARILLE
Coquin ! Tu abuses de ses bontés.
HENRI
Non, mais j'en use.
MASCARILLE
Un peu largement.
HENRI
Que t'importe ? Pour faire taire tes scrupules, je te promets quinze cents francs le jour de mon mariage.
MASCARILLE
Tu exiges que je te serve dans tes fourberies ?
HENRI
Quel diable d'homme es-tu avec tes fourberies ? Je ne veux pas que tu dises un seul mensonge. Si l'on t'interroge sur Dercour, dis-en tout le bien que tu en sais.
MASCARILLE
Si l'on me parle de Henri ?
HENRI
Dis-en tout le mal que tu eu penses.
MASCARILLE
À ce prix, je suis à toi. Je veux bien en faveur des quinze cents francs laisser durer le quiproquo.
HENRI
Entendons-nous, cependant. Tu m'obéiras, tu porteras mes lettres, tu auras un air respectueux avec moi.
MASCARILLE
Respectueux ?
HENRI
Sans doute ; je paie assez bien ton respect. Songe aux quinze cents francs !
MASCARILLE
Si tu pouvais me les avancer ?
HENRI
C'est comme si tu les tenais. C'est de l'or en barre : à moins que pa rindiscrétion , tu me fasses échouer mon mariage.
MASCARILLE
Allons, je te promets un effort. Je ferai semblant de la respecter. Cependant, hâte-toi de conclure : mon maître arrive aujourd'hui : cela pourrait déranger tes projets.
HENRI
Diable ! Il n'y a pas un moment à perdre : je vois sortir la suivante de mon adorable Éléonore, remets lui ce billet amoureux pour ma dulcinée ; je me montrerai en cuisine. Ce billet doit produire une effet magnifique ; je l'ai composé moi-même, et j'y ai mis tout mon talent.
SCÈNE III. Jeanette, Mascarille.
MASCARILLE examinent Jeannette qui marche en rêvant
Cette suivante me revient assez. Profitons de la circonstance. Un mot, ma belle enfance.
JEANNETTE
Je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
MASCARILLE
On fait connaissance.
JEANNETTE
Il faut un motif.
MASCARILLE
II est tout trouvé. Voyez-vous ce poulet ? Il s'adresse à mademoiselle Éléonore, qui doit être une fort aimable personne, si je juge d'elle par sa suivante.
JEANNETTE, à part
Il est galant.
Haut.
Pour vous rendre le réciproque, je vous dirai, sans compliment, qu'il suffit de vous voir pour prendre la meilleure opinion de votre maître.
JEANNETTE, à part
Cette fille est connaisseuse.
Haut.
Mon maître se nomme Dercour.
JEANNETTE
Alors on fait sans verbiage : qu'est-ce que c'est que ce Dercour ?
MASCARILLE
Un cavalier très généreux, très libéral.
JEANNETTE
Je ne m'en suis pas aperçue jusqu'à présent.
MASCARILLE
C'est que vous ne le connaissez pas encore.
JEANNETTE
Est-il opulent ?
MASCARILLE
Si Dercour est opulent ! Ah ! Je vous en réponds. Des terres en campagne, des maisons en ville, et un porte-feuille qui ne renferme pas un seul effet véreux.
JEANNETTE, à part
Bon ! J'aurai les cent pistoles que Perrine m'a promises.
MASCARILLE
Que dites-vous ?
JEANNETTE
Je me réjouis des détails que vous venez de me donner.
MASCARILLE
À mon tour, permettez que je vous interroge.
JEANNETTE
Sur la fortune d'Éléonore ?
MASCARILLE
C'est cela.
JEANNETTE
Éléonore n'a qu'un père.
MASCARILLE
Combien lui en voudriez-vous donc ?
JEANNETTE
Si c'était l'usage d'en posséder plusieurs, et qu'elle en eût seulement deux comme celui que je lui connais, elle aurait alors quatre-vingt mille francs de rente.
MASCARILLE
C'est-à-dire qu'elle en a quarante mille ?
JEANNETTE
Vous savez calculer.
MASCARILLE
C'est mon fort que le calcul.
À part.
Mes quinze cents francs sont sûrs.
JEANNETTE
Ce que je viens de vous apprendre paraît ne pas vous affliger.
MASCARILLE
D'après l'éclaircissement, il faut brusquer l'affaire.
JEANNETTE
C'est mon avis.
MASCARILLE
Si vous suiviez le mien, on verrait deux noces se faire le même jour.
JEANNETTE
Quelle serait la seconde ?
MASCARILLE
Ne me devinez-vous pas ?
JEANNETTE
À-peu-près ; mais vous plaisantez.
MASCARILLE
Sur une affaire aussi importante que celle-là !
JEANNETTE
Qu'on fait le plus souvent sans réflexion.
MASCARILLE
On a tort ; mais je raisonne, moi : vous êtes jolie.
JEANNETTE
Je vous parais telle.
MASCARILLE
L'un vaut l'antre. Bref, je vous aime ; il vous faut un mari, je sois votre fait.
JEANNETTE
Vous le croyez ?
MASCARILLE
Sans doute. J'ai une bonne place et quinze cents francs.
JEANNETTE
J'ai une excellente maîtresse et une somme équivalente.
MASCARILLE
Je suis gai.
JEANNETTE
J'aime à rire.
MASCARILLE
Point jaloux.
JEANNETTE
Jamais querelleuse.
MASCARILLE
Rapport unique !
JEANNETTE
Parfait !
MASCARILLE
Oh ! Le joli petit ménage !
JEANNETTE
Comme il arrange cela !
MASCARILLE
Il me semble que j'y suis ! Que je t'embrasse, mon enfant.
JEANNETTE
Doucement ! Doucement !
MASCARILLE
Dans tout marché, il faut des arrhes : j'ai donné les miennes.
JEANNETTE
Tu m'as forcée de les prendre.
MASCARILLE
Rends-les moi, tu n'auras rien à débourser, et le traité sera toujours le même.
JEANNETTE
Après le contrat.
MASCARILLE
Passons-le donc bien vite.
JEANNETTE
Pour avoir ma somme, il faut que je la gagne.
MASCARILLE
Je t'en offre autant.
JEANNETTE
Courons à la fortune.
MASCARILLE
Courons où l'amour nous appelle. Sans adieu, mon bijou.
Mascarille voit venir Perrine : il baise la main de Jeannette, et sort en saluant.
SCÈNE IV. Jeannette, Perrine.
PERRINE
Quel est cet homme qui s'en va ?
JEANNETTE
Ah ! Ma chère Perrine ! Vive Paris pour les femmes ! Quand elles sont gentilles, elles n'ont qu'à se montrer pour trouver un mari.
PERRINE
Aussi brûlais-je d'y venir. Il me semblait que je pressentais la fortune qui m'y était destinée. Tu as donc fait aussi une conquête ?
JEANNETTE
Elle n'est pas aussi brillante que la tienne, mais je suis contente. Je n'aurai point de traverses à craindre, et j'aurai un mari de mon goût.
PERRINE
Quel est-il, enfin ?
JEANNETTE
Mon ambition est-bornée : c'est tout uniment le valet de ton prétendu.
PERRINE
Cela me fâche, nous ne pourrons plus frayer ensemble.
JEANNETTE
Je tâcherai de m'en consoler.
PERRINE
Tu es une bonne fille : je te veux du bien. Allons, je te choisirai pour ma dame de compagnie, et je ferai de ton époux un homme d'affaires. À propos, as-tu interrogé ce garçon sur l'état, la qualité et la fortune de son maître ?
JEANNETTE
Ah ! Perrine, que tues heureuse d'avoir rencontré ce fou-là qui te prend, sans examen ! Son valet m'a fait le plus bel étalage de sa fortune ; et moi, pour gagner ce que tu m'as promis, je t'ai fait passer pour une riche héritière, et cela sans charger ma conscience. J'ai vanté les grands biens d'Éléonore : il a pris le change. Je t'aurais gratifiée de toutes les qualités de notre maîtresse qu'il aurait été également la dupe.
PERRINE
Je crois, à cet égard, que je n'ai rien à craindre de ta critique.
JEANNETTE
Tu as droit à mes louanges : tu me paies. Eh ! Mon_Dieu, j'oubliais qu'il m'a remis pour toi un billet de la part de son maître. Comment, tu serres ce billet sans le lire ?
PERRINE
Je sais bien à-peu-près ce qu'il m'écrit. Toutes les lettres d'amour se ressemblent, ce sont des transports, des flammes. On est rebattu de cela et puis, s'il faut en convenir, je ne lis pas très bien l'écriture.
JEANNETTE
On a un peu négligé ton éducation.
PERRINE
Je n'en ai que plus de mérite d'être ce que je suis. Remarque-t-on en moi quelque chose qui sente la soubrette ? Vois ce port, cette taille, cette démarche élégante ; de ce coté-là, nous l'emportons sur les hommes. Un malotru a beau se vêtir magnifiquement, il y a toujours un je ne sais quoi qui le trahit. Il n'y a que nous autres femmes pour savoir changer de maintien et d'habitudes, ainsi que de costume.
JEANNETTE
C'est inné chez nous. Qu'on me pare, qu'on m'ajuste, et je saurai me donner des airs tout comme une autre.
PERRINE
Le croirais-tu, je ne trouve pas à Dercour cette gentillesse, cette aisance que j'admire dans les jeunes gens de Paris.
JEANNETTE
Il est ce qu'on appelait autrefois un provincial : il sent le terroir.
PERRINE
Je le formerai.
JEANNETTE
Je te conseille de commencer par l'épouser. L'arrivée imprévue d'Éléonore pourrait t'ôter l'espoir d'en faire un cavalier parfait.
PERRINE
Ne connais-tu pas la gaieté d'Éléonore, sa vivacité, son enjouement ? Ne sais-tu pas qu'elle aime à rire aux dépens de tous les sots ? Elle sera enchantée de ma fortune ; elle est même d'humeur à m'aider à la faire. Cependant, j'espère être Madame Dercour avant qu'elle vienne à Paris : ce n'est point elle qui fera manquer mon mariage. Quant à mon prétendu ? Je le crois trop désintéressé pour me faire un crime de n'avoir pas de bien. S'il en eût voulu, il eût fait des informations. Il se tait sur cet article, c'est une preuve de sa générosité : je lui en tiendrai compte. J'aurai des bontés pour lui, peut-être un jour finirai-je par m'attacher sincèrement à sa personne.
JEANNETTE
Comment ? Tu feras cet effort !
PERRINE
Eh ! N'en est-ce pas un que de promettre d'aimer son mari et de tenir parole ? Ah ! Voici Dercour.
JEANNETTE
Je vous laisse. En amour, un tiers est importun.
SCÈNE V. Perrine, Henri.
HENRI
Ah ! Je vous vois donc, mon bel ange ! Savez-vous que vous me tournez la tête ? En vérité, depuis que je vous aime, que vous m'aimez, que nous nous aimons, je ne sais plus où j'en suis. L'inquiétude me tourmente : je sèche, je meurs, et j'aurais déjà cessé de vivre, si je n'avais pas une si robuste constitution.
PERRINE
Le compliment est joli.
HENRI
Je suis fort pour les compliments. Cela ne doit pas vous étonner, j'ai été singulièrement bien élevé. J'étAis un petit prodige d'esprit dans mon enfance : on citait mes bons mots une lieue à la ronde. Je crois, si j'eusse voulu m'en donner la peine, que je serais devenu un homme d'esprit. Je me serais fait un nom dans la littérature ; mais j'aime mieux faire l'amour que des livres. L'un est plus amusant que l'autre. Cependant, dites-moi, sans me flatter, comment avez-vous trouvé mon petit billet du matin ?
PERRINE
Charmant.
HENRI
J'en étais sûr. La phrase de la fin surtout...
PERRINE
Répétez-la moi, cette phrase.
HENRI
L'auriez-vous oubliée ?
PERRINE
J'aimerais à vous l'entendre dire.
HENRI
Volontiers. - Adieu, mon tendron.
PERRINE
Le mot est bien choisi.
HENRI
« Votre amant depuis huit jours, et votre époux dès ce soir même si le coeur vous en dit. »
PERRINE
Cela est expressif.
HENRI
Je n'aime pas ces styles entortillés où l'on a besoin d'un commentaire pour expliquer la pensée de l'auteur. Sans s'alambiquer l'esprit, on voit tout de suite où j'en veux venir. Que répondez-vous à l'épître ?
PERRINE
Si je n'avais pas été certaine de la pureté de vos intentions, je ne vous aurais pas mis dans le cas de m'écrire de la sorte.
HENRI
Il est vrai que vous m'avez fait beau jeu.
PERRINE
Il est des coups du sort...
HENRI
Il est des sympathies, dont la force, la singularité font que...
PERRINE
Comme vous dites fort bien.
HENRI
Ainsi, ce que nous avons de mieux à faire est de terminer à l'amiable.
PERRINE
Sans éclat.
HENRI
Je le hais. Comme nous nous épousons pour nous, nous n'inviterons personne. Nous ne ferons part de notre mariage à qui que ce soit.
PERRINE
Excepté au notaire.
HENRI
Son ministère est un peu indispensable. Pour éviter les longueurs de son griffonnage, je lui signifierai que je me donne à vous corps et biens, sans restriction. Cette formule remplit tout.
PERRINE
Cette formule me plaît. J'en agirai de même.
HENRI
Le survivant aura tout.
PERRINE
Ah ! De quoi m'allez-vous parler ?
HENRI
C'est style d'usage. Il faut bien en passer par-là.
PERRINE
Tout peut être terminé aujourd'hui.
HENRI
Sans contredit. Nous sacrifions la matinée au notaire, ce soir on soupe tête à tête, et puis...
PERRINE
Il est encore d'autres cérémonies.
HENRI
On les ajourne. Le contrat est l'essentiel... Voyez-vous, les gens de loi n'en finissent plus ; je suis pressé en diable. Enfin, comme dit le proverbe, ce qui est fait, n'est plus à faire.
PERRINE
Aimable empressement !
HENRI
Je vous désarme.
PERRINE
Que vous êtes dangereux !
HENRI
C'est que ma flamme est d'une vivacité...
PERRINE
Et la mienne, Dercour ! Et la mienne !
HENRI
Ces paroles me manquent pour exprimer ce que j'éprouve.
PERRINE
Pourquoi tous les biens de la terre ne peuvent-ils suivre le don de ma main !
HENRI, à part
Si je lui faisais un petit cadeau pour provoquer sa générosité ?
PERRINE
Que dites-vous ?
HENRI
Je songe à vous offrir un gage de ma flamme.
PERRINE, à part
Bon ! Il est généreux.
Haut.
Oh ! Cela n'est pas nécessaire.
HENRI
Pardonnez-moi. Les dons de l'amour flattent, et ne se refusent pas.
PERRINE
Sans doute.
HENRI, à part
Cette bague est à mou maître, je dirai que je l'ai perdue.
[Haut.]
Acceptez, mon bel ange, que je la place moi-même.
PERRINE
Ce brillant est joli...
HENRI
Bagatelle !
PERRINE, à part
Il faut que je lui donne quelque chose.
HENRI, à part
Elle va payer la bague.
PERRINE, à part
Ce portrait ? Mais c'est celui d'Éléonore : qu'importe ?
HENRI, à part
Elle rêve à ce qu'elle va me donner.
PERRINE, lui offrant le portrait
Permettez que je vous présente cette marque de ma tendresse.
HENRI
S'il a des diamants autour, je n'en veux point.
À part.
Comme c'est mentir !
PERRINE
Rassurez-vous : c'est un portrait simplement encadré.
HENRI, à part
Tant pis.
Haut.
C'est comme je les aime.
À part.
Je ne gagne pas au troc.
PERRINE, à part
Je ne perds pas au change.
Haut.
Que dites-vous de la peinture ?
HENRI
Superbe !
PERRINE
Me trouvez-vous ressemblante ?
HENRI
Frappante, Madame !
PERRINE, à part
Ce que c'est que l'imagination !
HENRI, à part
Diable emporte si je reconnais un trait !
Haut.
Ce portrait est bien, mais je préfère l'original.
PERRINE
Vous me trouvez mieux ?
HENRI
Mille fois.
PERRINE
C'est ce que j'ai toujours dit.
HENRI
Ne perdons pas le temps en discours : je vole chez mon notaire.
PERRINE
Arrangez tout cela comme vous le voudrez, je m'en rapporte à vous : que je n'aie que ma signature à mettre.
HENRI
Ah ! Mon bel ange ! Vous me transportez, vous me ravissez, vous m'enthousiasmez !
PERRINE
Conservez cette belle chaleur.
HENRI
Jusqu'à la mort.
PERRINE
Adieu, aimable vainqueur.
HENRI
Adieu, séduisante enchanteresse.
PERRINE
Adieu, le plus aimable des aimables.
HENRI
Adieu, le prototype de toute les beautés.
PERRINE
Adieu, bel objet de ma flamme. Adieu, adieu, adieu.
Elle rentre chez Éléonore.
SCÈNE VI.
HENRI, seul
Avant que Henri parle, Dercour traverse le théâtre ; il vient par la gauche et entre chez lui.
Que c'est beau ! Que c'est tendre ! Pour celle-ci, on peut dire qu'elle en tient. Il faut vraiment que je sois aimable ; elle m'aime pour moi seul ; elle ne m'a pas dit un mot qui annonce une âme intéressée. Ne lui laissons pas néanmoins le temps de la réflexion : dénichons quelque notaire expéditif. N'oublions pas de lui faire tout englober en peu de paroles, et, sans détails, tel que je l'ai dit à ma prétendue, le survivant aura tout. La belle idée que j'ai eue là !... C'est que, si ma belle s'avise de mourir, j'hérite, et cela vous consolé. Quarante mille francs de rente sont un lénitif à la douleur ; cependant, elle est bonne personne, je ne lui souhaite pas de mal. Quant à moi, je puis déloger quand bon me semblera. Elle n'aura pas lieu de se réjouir : je ne lui laisserai pas seulement de quoi porter mon deuil.
SCÈNE VII. Henri, Dercour.
DERCOUR, sortant de chez lui
Que signifie cela ? Est-ce que je joue ici le personnage d'Amphytrion ?
La première scène de l'Amphytrion de Molière commence par un long discours de Sosie seul dans le noir avec une lampe. Le personnage d'Amphytrion est celui du mari trompé.
HENRI
Que vois-je ?
DERCOUR
Je trouve chez moi des domestiques qui prétendent effrontément que je n'aie pas le droit de leur commander.
HENRI
C'est mon maître. Qu'il arrive mal à propos !
DERCOUR
Je me fâche ; on me montre la porte, en me menaçant de la colère du maître du logis.
HENRI, à part
Si je pouvais l'engager à ne pas me nuire.
Il s'approche de Dercour et le salue humblement.
DERCOUR
Qu'y-a-t-il pour votre service ?
HENRI
Est-ce que vous ne reconnaissez pas votre fidèle Henri ?
DERCOUR
Je devine à présent. Ah ! C'est donc toi, maraud, qui me vaux l'accueil que je viens de recevoir dans ma propre maison ?
HENRI
Pardonnez à un malheureux serviteur, qui n'a pu résister à la tentation de trancher une fois en sa vie de l'homme d'importance.
DERCOUR
Ce faquin mésuse sans cesse de mes bontés.
Mésuser : Mal user. [L]
HENRI
Il est vrai que je vous connais pour le plus indulgent des hommes.
DERCOUR
À présent que j'y suis, tu permettras, je l'espère, que je sois le maître. Allons ! Allons ! Que l'on aille à l'instant déposer ce costume.
HENRI
Je suis ruiné, si je vous obéis.
DERCOUR
Que veut dire cela ?
HENRI
Je suis entrain de faire ma fortune, permettez-moi de l'achever. Vous êtes trop galant homme pour me faire manquer un établissement superbe.
DERCOUR
Est-ce que tu perds la tête ?
HENRI
Jamais je ne l'eus plus saine. Écoutez le récit succinct de mon aventure. Séduite par mes appas que rehaussait votre garde-robe et surtout votre voiture dans laquelle je m'étalais sans façon, une jeune dame est tombée amoureuse de moi. Sa passion est telle, qu'il n'y a que le mariage qui puisse l'éteindre. Pouvais-je laisser mourir d'amour la beauté qui m'adore ? Je tiens de vous, mon cher maître, j'ai du penchant pour le beau sexe ; et je suis toujours prêt à me sacrifier pour lui prouver mon dévouement.
DERCOUR
Ah ! Mon pauvre garçon ! Tu es la dupe de quelque aventurière.
HENRI
Oh ! Je m'y connais ; ce n'est pas moi que l'on attrape. Une aventurière ? Une fille qui n'a qu'un père, qui a quarante mille francs de rente, qui me les jette à la tête, qui ne veut pas souffrir le moindre délai, que j'épouse aujourd'hui, si vous n'y mêliez point d'obstacle. Ah ! Mon cher maître, au nom de tous mes bons services, de ma fidélité, à mon escapade près, ayez pitié du pauvre Henri, laissez-le s'enrichir par un moyen si facile. Je vous jure que je ne deviendrai point insolent dans la prospérité, que je vous reconnaîtrai toujours pour mon maître et mon bienfaiteur ; qu'enfin, ma bourse sera sans cesse à votre service, et que je vous prêterai de l'argent sans intérêt, quand vous en aurez besoin, comme cela vous arrive souvent.
DERCOUR
D'honneur ! Ton pathétique me réjouit.
HENRI
Vous avez ri : je suis pardonné.
DERCOUR
L'aventure est trop bouffonne. Tu me feras connaître ta prétendue.
HENRI
Rien n'est plus facile. Je l'ai dans ma poche.
DERCOUR
Il perd la raison.
HENRI
Non pas elle, mais son portrait : regardez.
DERCOUR
Que vois-je ?
HENRI
Elle n'est pas mal, au moins, cette fille-là. Je crois pourtant que le peintre l'a un peu flattée.
DERCOUR
C'est Éléonore !
HENRI
Vous la connaissez. Eh bien ! N'est-ce pas un bon parti ?
DERCOUR
Malheureux ! Tu mourras de ma main.
HENRI
Mourir, pour être aimé d'une jolie femme !
DERCOUR
Tu n'es qu'un vil imposteur : tu lui as volé ce portrait.
HENRI
Volé ! Elle vient de me le donner à l'instant, pour gage de sa tendresse.
DERCOUR
Cela est impossible. Elle ne se fût point oubliée au point d'écouter un maraud tel que toi.
HENRI
On ne peut pas disputer des goûts : est-ce ma faute à moi si je lui plais ?
DERCOUR, le saisissant au collet
Oh ! C'en est trop : je vais châtier ton insolence.
HENRI, tombe à genoux
Je suis mort.
SCÈNE VIII. Henri, Dercour, Mascarille.
HENRI
Mascarille, mon cher Mascarille ! Viens protéger mon innocence.
MASCARILLE
Ne le tuez pas, de grâce, avant qu'il m'ait payé les quinze cents francs qu'il me doit.
HENRI
Mascarille, confesse la vérité. N'est-il pas vrai que j'ai le malheur d'être aimé d'une jeune personne qui demeure là, vis-à-vis, qui se nomme Éléonore, et qui prétend m'épouser en dépit que j'en aie ?
MASCARILLE
Je n'en voulais rien croire, mais rien n'est plus véritable. J'ai porté ce matin, pour elle, un message d'amour de la part de Henri. J'ai eu un entretien avec Jeannette, une de ses femmes : la demoiselle a quarante mille livres de rente ; mais il faut qu'elle soit quarante fois folle pour épouser, sans examen, un faquin revêtu, qui n'a d'autre mérite qu'un peu d'impertinence.
HENRI
Je te remercie, Mascarille, Éléonore est folle, soit ; mais j'en profite, moi, et cela n'est pas fou.
DERCOUR
Perfide Éléonore ! Je me vengerai de cette infâme trahison !
HENRI
Quoi ! Cette Éléonore...
DERCOUR
Est celle que j'adorais, avec quije venais me lier d'une chaîne éternelle.
HENRI
Puisque cela est ainsi, je retire mon enjeu. Je cours la désabuser sur mon compte : je lui dirai qui je suis. Elle renoncera à moi : elle vous raimera sans doute ; car, enfin, vous valez mieux que moi.
Raimer : Aimer de nouveau. [L]
DERCOUR
Non, non : elle est digne de toi.
HENRI
Je suis incapable de vous jouer un aussi vilain tour. J'ai des principes, de l'honneur : je ne veux pas d'une femme dont la perte vous est si sensible.
DERCOUR
Moi ! La regretter après cette bassesse !
HENRI
Vous pouvez la reprendre sans scrupule : un pauvre petit baiser est tout ce que j'ai obtenu d'elle.
DERCOUR
Oh ! Je conçois un projet différent. C'est toi que je charge du soin de ma vengeance.
HENRI
Ordonnez.
DERCOUR
Continue ta poursuite.
MASCARILLE
Je continuerai donc aussi de mentir pour le servir dans ses amours ?
DERCOUR
Je l'exige.
MASCARILLE
Et vous me garantissez les quinze cents francs que m'a promis Henri.
DERCOUR
Sois tranquille.
MASCARILLE
C'est que j'aime mieux votre parole que la sienne.
DERCOUR
Que j'aurai de plaisir, quand elle sera l'épouse de ce maraud, de la désabuser sur son compte !
HENRI
Soit, après la noce.
DERCOUR
De lui dire : ce rival que vous m'avez préféré est mon valet, un malheureux sans éducation, sans esprit.
MASCARILLE
Un ivrogne, un libertin, qui court après toutes les femmes.
HENRI
Je le passe à mon maître ; mais à toi !
DERCOUR
Elle en mourra de dépit et de rage.
HENRI
Et moi j'hériterai. Vous me permettez donc d'aller chez le notaire ?
DERCOUR
Hâte un moment si désiré par l'infidèle. Viens m'avertir quand tout sera fini. - Rentrons, ma tête n'est pas à moi, mon agitation est extrême. Ah ! Les femmes !... Je suis au désespoir !
SCÈNE II. Henri, Mascarille.
HENRI
Je vous ordonne à vous, faquin, impertinent drôle, d'aller dire à mon infante que je me rendrai dans un quart-d'heure chez elle, parla petite porte, avec mon notaire, et qu'elle se dispose à signer son bonheur.
MASCARILLE
Puisque je suis paye pour cela, je remplirai le message ; mais tu peux te mettre dans la tête que ce n'est pas pour toi que j'en agis ainsi.
HENRI
Nous verrons si tu conserveras ce petit ton de familiarité quand j'aurai mes quarante mille francs de rente ; mais je perds mon temps avec un malheureux valet. Allons, Henri, mon ami, vole où t'appellent tes hautes destinées.
SCÈNE X.
MASCARILLE
Le bonheur de ce coquin de Henri m'indigne. Une effronterie, qui devait lui valoir cent coups de bâton, va l'enrichir à jamais. Pourquoi cela ne m'est-il pas arrivé plutôt qu'à lui ? Il me prend des démangeaisons de faire éventer la mine. Ah ! Sans les ordres de mon maître, et les quinze cents francs surtout, je ne lui laisserais pas l'avantage de pouvoir me narguer avec tant d'insolence.
SCÈNE XI. Éléonore, en robe de voyage ; Perrine, Jeannette, Mascarille.
ÉLÉONORE, à Perrine, en entrant en scène
Ce que tu me dis là est incroyable.
JEANNETTE
Eh ! Tenez voici son valet.
MASCARILLE, à part
La plus parée est sans doute Éléonore.
À Perrine.
Je viens, charmante personne , vous dire de la part de mon maître qu'il va à l'instant, par la petite porte, se rendre chez vous avec son notaire.
ÉLÉONORE, à Perrine qui est embarrassé
Réponds.
PERRINE
Dites-lui qu'on ne le fera pas attendre.
Bas à Éléonore.
Puisque vous le voulez, j'y consens.
MASCARILLE, à Jeannette
Notre marché tient-il toujours ?
JEANNETTE
Plus que jamais.
MASCARILLE, à Perrine
Je vais dire à Dercour que j'ai rempli son message.
À part, en s'en allant.
En dépit que j'en aie, ce maraud-là fera fortune.
SCÈNE XII. Éléonore, Perrine, Jeannette.
ÉLÉONORE
Cette dernière preuve de sa perfidie triomphe de mon incrédulité.
PERRINE
Si j'avais su le nom de votre prétendu, je me serais bien gardée d'accepter ce cadeau et d'écouter ses galanteries.
ÉLÉONORE
Je suis ravie de cette aventure : elle m'apprend à le connaître. Quel sort je me préparais en devenant sa femme ! Heureusement que je suis libre encore.
PERRINE
Vous prenez votre parti gaiement.
ÉLÉONORE
Si une rivale artificieuse, une de ces femmes que l'on craint m'eût enlevé son coeur, je pourrais éprouver du dépit ; mais il me sacrifie à qui ?
PERRINE
Vous mortifiez singulièrement mon amour-propre.
ÉLÉONORE
Je ne te vois point avec les yeux de la jalousie : tu es une excellente fille, bien étourdie, bien folle ; mais, sans l'offenser, je crois te valoir.
PERRINE
J'ai mon petit mérite.
ÉLÉONORE
En voilà la preuve.
PERRINE
Enfin, vous me l'abandonnez.
ÉLÉONORE
Un homme tel que, lui n'est pas à regretter. Je rougis de m'être méprise sur ses sentiments. Je suis au désespoir de n'avoir pas prévenu son inconstance ; je veux du moins qu'il se l'imagine, et je ferai tout pour l'en persuader.
PERRINE
Et vous ne m'en voulez pas de mon bonheur ?
ÉLÉONORE
Je voudrais le hâter. Il ne faut pas le faire attendre ; va ma chère Perrine, va m'aider à tirer de lui la vengeance la plus complète que je puisse jamais désirer.
PERRINE
Mon intérêt et mon inclination tout m'y porte, et je cours vous servir.
À Jeannette, en s'en allant avec elle.
J'espère quand Dercour, sera mon époux, qu'elle aura pour moi ces égards que l'on accorde à la fortune.
SCÈNE XIII.
ÉLÉONORE
Ah ! Dercour ! Ingrat amant ! Voilà donc cet amour qui devait durer autant que votre vie ! Et ces hommes ! Ils osent nous accuser d'inconstance et de légèreté ! À les en croire, ils n'ont que des vertus, et nous que des défauts ; il faut supporter leurs outrages avec tranquillité : ils jouissent de nos larmes. Non, je ne laisserai point à mon parjure la gloire de penser que sa perte ait pu me coûter le plus léger regret.
SCÈNE XIV. Éléonore, Dercour.
DERCOUR
Je ne saurais tenir en place ; je doute encore de l'infidélité d'Éléonore ! Que vois-je ? C'est elle !
ÉLÉONORE, à part
Voilà le perfide !
DERCOUR, à part
Si elle est coupable, elle n'osera pas soutenir ma présence.
ÉLÉONORE, à part
Je suis outrée, mais dissimulons.
DERCOUR, fait quelques pas et s'arrête
À part.
Je tremble de l'aborder.
ÉLÉONORE
Avancez sans crainte ; ne pensez pas que votre vue me cause la moindre émotion.
DERCOUR
Je n'en doute pas. Ne croyez point à votre tour que je vienne pour essayer de regagner votre coeur.
ÉLÉONORE
Ce serait bien inutilement, je vous le juré.
DERCOUR, à part
Quelle audace !
Haut.
Le ciel me préserve d'avoir une pensée aussi lâche !
ÉLÉONORE
Il y a longtemps que je vous vois tel que vous êtes.
DERCOUR
Ce qui me ravit dans cette aventure, c'est que je n'éprouve pas le moindre mouvement de dépit ou de colère.
ÉLÉONORE
Jamais je ne jouis d'un calme plus parfait.
DERCOUR, à part
Ah ! La perfide !
ÉLÉONORE,à part
Oh ! Le traître !
DERCOUR, avec feu
Sexe volage...
ÉLÉONORE, avec feu
Hommes trompeurs....
DERCOUR, de même
Qui croit à vos discours...
ÉLÉONORE, de même
Qui se fie à vos serments...
DERCOUR, de même
Connaît bientôt son erreur.
ÉLÉONORE, de même
Ne tarde pas à se repentir de sa crédulité.
DERCOUR, à part
Insensé ! Je m'emporte.
ÉLÉONORE, à part
Malgré moi, mon courroux éclate.
DERCOUR
Éléonore, vous tenez mal votre promesse : cette agitation...
ÉLÉONORE
C'est vous qui tenez mal la vôtre... Vos yeux sont enflammés.
DERCOUR
Je ne m'en défends pas ; je suis agité...
ÉLÉONORE
Si je le suis à mon tour...
DERCOUR
Moi, c'est par un sentiment que j'éprouve avec violence ; mais les expressions me manquent pour le définir.
ÉLÉONORE
Je suis plus heureuse que vous. - Ce que j'éprouve à présent, c'est de la haine.
DERCOUR
Je suis charmé que ce mot vous soit échappé ; j'étais trop honnête pour le dire.
ÉLÉONORE
Je n'ai jamais su cacher ce que je pense.
DERCOUR
Je vous sais gré de votre franchise.
ÉLÉONORE
Oh ! Elle durera, cette haine !
DERCOUR
Je me ferai un plaisir de l'exciter encore, pour accroître la mienne.
ÉLÉONORE
Tant mieux !
DERCOUR
Eh bien ! Si jadis nous jurâmes de nous aimer...
ÉLÉONORE
Jurons à présent de nous haïr.
DERCOUR
J'en fais le serment.
ÉLÉONORE
Et moi, je le répète.
DERCOUR
Je me sens soulagé.
ÉLÉONORE
Cela vaut mieux que de l'indifférence.
DERCOUR
Qui ne convient qu'aux coeurs froids.
ÉLÉONORE
Le mien ne le fut jamais.
DERCOUR
Et le mien, Éléonore ? Le mien... Ah ! Cruelle !
ÉLÉONORE
Ah ! Perfide !
DERCOUR, à part
Jamais je ne la vis plus belle.
ÉLÉONORE, à part
Mes larmes sont prêtes à couler.
DERCOUR, à part
Si je reste un moment de plus.
ÉLÉONORE, à part
Si je l'écoute encore.
DERCOUR, à part
Je tombe à ses pieds.
ÉLÉONORE, à part
Je lui pardonne.
DERCOUR, à part
Ce serait une honte.
ÉLÉONORE, à part
Ce serait une faiblesse.
DERCOUR, à part
Dont j'aurais trop à rougir.
ÉLÉONORE
Que je ne me pardonnerais jamais.
DERCOUR
Éléonore !
ÉLÉONORE
Dercour !
DERCOUR
Eh bien !
ÉLÉONORE
Plaît-il ?
DERCOUR
Il faut nous dire un éternel adieu.
ÉLÉONORE
Eh bien ! Adieu.
DERCOUR
Adieu pour toujours...
ÉLÉONORE
Pour toujours.
Ils se sont éloignés et se tournent le dos.
SCÈNE XV. Jeannette, Éléonore, Dercour, Mascarille.
JEANNETTE, bas à Éléonore
Le contrat est passé.
ÉLÉONORE, à part
J'avais besoin de cette nouvelle.
MASCARILLE, bas à Dercour
Demain ils se marient.
DERCOUR, à part
C'est à présent que je la hais.
JEANNETTE, à Éléonore
La voyez-vous comme elle est fière ?
MASCARILLE, à Dercour
Regardez comme il est content.
SCÈNE XVI ET DERNIÈRE. Jeannette, Éléonore, Perrine, Henri, Dercour, Mascarille.
HENRI, qui baise la main de Perrine
Ma belle Éléonore !
ÉLÉONORE, à part
Que dit-il ?
PERRINE
Mon cher Dercour !
DERCOUR
Qu'entends-je ?
HENRI
Voici donc le moment de mon bonheur !
Il baise la main de Perrine.
DERCOUR
Impertinent valet ! Tu as eu l'audace de prendre aussi mon nom !
HENRI
On me l'a donné.
PERRINE
Un valet ! Qu'est-ce à dire ? Mais voyez ce maraud !
ÉLÉONORE
Et vous, Mademoiselle Perrine vous n'êtes pas moins coupable.
PERRINE
C'est sans malice, en vérité.
HENRI
Perrine ! Oh ! Quelle découverte ! Mais voyez cette péronnelle !
MASCARILLE
Henri, je te fais compliment sur ta conquête !
JEANNETTE
Ma chère camarade veut-elle aussi recevoir le mien ?
HENRI
J'épouserais cette friponne !
PERRINE
J'aurais pour mari un tel faquin !
HENRI
Une trompeuse !
PERRINE
Un menteur effronté !
HENRI
Je suis dans un étonnement !
PERRINE
Je suis dans une colère ! Je ne sais qui me tient que je ne le dévisage.
HENRI
Modérez-vous, doux objet de mes voeux ; je ne suis pas plus patient que vous, et vous trouveriez à qui parler.
MASCARILLE
Allez, allez, vous n'avez point de reproche à vous faire.
JEANNETTE
Vous êtes dignes l'un de l'autre.
DERCOUR
Et nous, Éléonore, que dirons-nous ?
ÉLÉONORE
Vous m'avez soupçonnée, Dercour.
DERCOUR
Nos torts sont réciproques.
ÉLÉONORE
Nos serments de haine éternelle.
DERCOUR
La jalousie les arrache.
DERCOUR
Et l'amour ne doit tenir...
ÉLÉONORE
Que ceux qu'il a fait faire.
Pendant le dialogue de Dercour et d'Éléonore, Henri et Perrine se sont ôtés du milieu, et vont à la droite ; Jeannette et Mascarille sont à la gauche.
HENRI
Et nous, Perrine, resterons-nous brouillés ?
PERRINE
Après nous être dit de si jolies choses.
MASCARILLE
Ce serait dommage.
DERCOUR
Ils nous ont fait bien du mal.
HENRI
Mais fort innocemment.
ÉLÉONORE
Nous allions leur devoir notre rupture...
PERRINE
Vous nous devez le plaisir d'un raccommodement.
DERCOUR
Allons, on vous pardonne.
ÉLÉONORE
On se charge de vous.
HENRI, à Perrine
Tu me pardonnes aussi ?
PERRINE
Hélas ! Il le faut bien.
MASCARILLE
Et mes quinze cents francs ?
DERCOUR
Je te les garantis.
MASCARILLE, à Jeannette
Je les mets à tes pieds.
JEANNETTE
Et moi, je les ramasse.
HENRI
Vive la joie ! Nous sommes tous contents !
Au public.
Et rien ne manque à notre bonheur s'il obtient votre approbation.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica