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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose

Jodelet

Dumaniant· créée en 1798· 7 personnages

Représentée, pour la première fois, sur le théâtre des VARIÉTÉS, jardin Egalité, le 6 Brumaire an 7.

Personnages

  • D'HERBIN, Cit. PERLET
  • FLORVAL, son neveu, VALLIENNES
  • VALCOUR, amant de Clémence, CRÉTU
  • CLÉMENCE, fille de d'Herbin, HUBERT
  • JUSTINE, suivante de Clémence, DUMAS
  • JODELET, BRUNET
  • UN DOMESTIQUE, BISSON
AVANT-PROPOS

J'ai imité cette petite pièce d'une comédie espagnole de Francisco de Roxas, dont Scarron a déjà tiré son Jodelet, maître et valet. Si l'ouvrage de Scarron se jouait encore, je n'aurais pas fait celui-ci. Mon intention a été de rendre, à ceux qui jouent l'emploi des comiques, un rôle plaisant et agréable. Je me suis amusé en écrivant cette bagatelle ; le public rit chaque fois qu'on la représente, et mon but est rempli.

Avertissement pour les Acteurs. Les Acteurs sont placés au théâtre, comme ils le sont en titre de chaque scène ; le premier, dont le nom est écrit, a son interlocuteur à sa gauche, ainsi des autres.

LE THÉATRE REPRÉSENTE UN SALON AVEC DEUX CABINETS.

SCÈNE PREMIÈRE.

JUSTINE, un flambeau à la main qu'elle pose sur une table

Il faut mettre en liberté mon pauvre prisonnier.

Elle va au cabinet à sa droite.

Sortez, citoyen Florval, sortez.

SCÈNE II. Florval, Justine.

FLORVAL

Sais-tu que je m'ennuie mortellement ici ?

JUSTINE

Je viens vous donner la clé-des-champs.

FLORVAL

Tu n'as donc point parlé à ma cousine ?

JUSTINE

Je ne lui parlerai certainement pas de vous.

FLORVAL

Eh bien, je lui parlerai moi-même.

JUSTINE

Quelle fantaisie vous passes par la tête ?

FLORVAL

Je l'aime éperdument.

JUSTINE

Non, vous ne l'aimez pas.

FLORVAL

Tu veux savoir mieux que moi, peut-être, ce qui se passe dans mon coeur.

JUSTINE

Vous m'avez conté votre aventure : vous cherchez à oublier Sophie.

FLORVAL

Sophie est une infidèle ; je veux la bannir de ma mémoire.

JUSTINE

Ses torts ne sont peut-être pas aussi réels que vous l'imaginez.

FLORVAL

Prétendrais-tu la justifier ?

JUSTINE

Je ne la connais point ; je ne la connaîtrai peut-être jamais, et, cependant, elle m'intéresse ; car, enfin, une femme qui est sur le point d'en épouser un autre, qui vous le sacrifie...

FLORVAL

Beau sacrifice ! Un homme de cinquante ans !

JUSTINE

Qui abandonne père et mère, toute sa famille, toutes ses espérances, pour s'attacher à votre sort...

FLORVAL

Mais sa conduite après cet évènement ?

JUSTINE

Je sais tout ce que vous pouvez me dire. Depuis deux jours que vous êtes ici, vous m'avez si souvent raconté cette malheureuse partie de votre histoire... Vous trouvez un homme auprès d'elle...

FLORVAL

Un amant.

JUSTINE

Sans vous en assurer, vous lui ôtez la vie ; vous fuyez sans entendre aucune explication : craignant les suites de cette affaire, après avoir erré longtemps, vous me priez de vous donner un asile dans la maison de votre oncle ; j'y consens, et vous voilà épris de votre cousine.

FLORVAL

Elle seule peut remplir le vide d'une âme désolée.

JUSTINE

Non, Florval, non ; je ne me prêterai point à vos folies ; celles que vous avez faites, sont assez grandes, sans vous exposer à en commettre de nouvelles. Votre cousine va se marier ; son prétendu arrive incessamment.

FLORVAL

Peut-elle l'aimer ? Elle ne le connaît point, m'as-tu dit hier.

JUSTINE

Cela est vrai ; mais ils s'écrivent ; et ils en ont conçu, l'un pour l'autre, l'estime la plus haute.

FLORVAL

D'après le portrait que tu m'as montré, l'original n'est pas fort beau.

JUSTINE

Le peintre peut bien ne l'avoir pas flatté.

FLORVAL

Tous les peintres flattent. Nommes-le-moi du moins ; je puis le connaître de réputation, et prononcer s'il est digne de son bonheur.

JUSTINE

Son nom est un mystère.

FLORVAL

Oh ! Je le saurai.

JUSTINE

Certainement, mais après la noce. On lui destine l'appartement où vous vous êtes réfugié ; vous êtes trop galant homme pour me rendre victime de ma complaisance pour vous, et vous voudrez bien chercher un autre asile.

FLORVAL

J'ai pris mon parti.

JUSTINE

Quel est-il ?

FLORVAL

Je vais me présenter à mon oncle.

JUSTINE

Il vous croit à votre régiment.

FLORVAL

Le congé que j'avais obtenu n'est pas encore expiré.

JUSTINE

Suivez mon conseil ; rejoignez votre corps.

FLORVAL

Pourquoi ? On ne sait rien ici de mon aventure.

JUSTINE

Elle y est, grâce au ciel, encore inconnue.

FLORVAL

En ce cas, je puis me montrer. Dispose mon oncle à me recevoir.

JUSTINE

Pour éloigner les soupçons sur la cause de votre retour ; pour éviter tout ce qui aurait l'air du mystère, sortez par le petit escalier dérobé, vous ferez le tour, et vous vous présenterez à la grande porte. On vient ; partez, partez.

FLORVAL

Cependant...

JUSTINE

C'est votre oncle. Nous converserons une autre fois.

SCÈNE III.

JUSTINE, seule

Qu'il est arrivé mal-à-propos ! Par quelle fatalité faut-il que le frère de Sophie soit précisément l'époux que l'on donne à Clémence ?

SCÈNE IV. Justine, D'Herbin.

D'HERBIN

Mon gendre devrait être ici depuis deux jours. Son père m'écrit qu'il sera ici le dix, et, si je sais compter, nous sommes aujourd'hui au douze.

JUSTINE

Quelque évènement inattendu aura retardé son départ ; mais je vous annonce l'arrivée d'une personne que vous n'attendiez guère.

D'HERBIN

Qui donc ?

JUSTINE

Votre neveu.

D'HERBIN

Pourquoi a-t-il quitté son corps ?

JUSTINE

Il a obtenu un congé de quelques jours, qu'il vient passer auprès de vous.

D'HERBIN

Je l'avais informé du mariage de sa cousine, il aura voulu assister à la noce. À mon tour, je t'annonce une visite sur laquelle je ne comptais guère.

JUSTINE

Et de qui ?

D'HERBIN

De Sophie.

JUSTINE

La soeur de Valcour.

D'HERBIN

Elle-même. La pauvre enfant ! Je suis encore tout ému du récit de son aventure.

JUSTINE

Contez-moi...

D'HERBIN

Son père avait voulu la contraindre à épouser un homme qu'elle n'aimait pas...

JUSTINE

Elle part avec un autre qui lui plaisait...

D'HERBIN

Son jeune frère la rencontre dans une auberge...

JUSTINE

Son frère ?

D'HERBIN

Oui, son frère. L'amant, un moment absent, se montre. Il croit voir un rival...

JUSTINE

Ils se battent.

D'HERBIN

Le frère succombe.

JUSTINE

L'amant, sans être éclairci de la vérité, disparaît.

D'HERBIN

Eh ! Qui t'a raconté l'aventure ?

JUSTINE

Quand on a lu des romans et vu des comédies, on prévoit les catastrophes.

D'HERBIN

Ce n'est point un roman.

JUSTINE

J'en suis bien-aise.

D'HERBIN

Devines la suite ?

JUSTINE

Remettez-moi sur la voie.

D'HERBIN

La pauvre infortunée s'évanouit.

JUSTINE

C'est la règle.

D'HERBIN

On la transporte dans une maison étrangère : elle croit son frère mort.

JUSTINE

Il ne l'est point ?

D'HERBIN

Non, Dieu merci ! Je viens de le lui apprendre. Elle sait que je suis lié avec son père ; elle se présente à moi pour que je les réconcilie.

JUSTINE

Vous a-t-elle nommé le ravisseur ?

D'HERBIN

Elle a voulu m'en taire le nom.

JUSTINE

Cette retenue prouve sa délicatesse.

SCÈNE V. Justine, D'Herbin, Un Valet.

LE VALET

Je vous annonce votre gendre futur.

D'HERBIN

Ah ! Diable ! Justine, va trouver Sophie qui est chez ma fille.

JUSTINE

Je vous entends : il ne faut pas qu'ils se rencontrent brusquement ; il faut filer la reconnaissance. 00

SCÈNE VI.

D'HERBIN

Cette aventure exige de la prudence, et je ne dois point exposer la soeur aux regards du frère, avant de l'avoir fait revenir des préventions qu'il peut avoir contre elle.

SCÈNE VII. D'Herbin, Jodelet, Valcour.

JODELET

Où est-il donc ce cher beau-père ? Le voici, je le gage, en propre original. Vous êtes le brave d'Herbin, n'est-ce pas ?

D'HERBIN

Moi-même.

JODELET

Que je vous embrasse derechef, papa.

D'HERBIN

Avec plaisir.

JODELET

Je me sens porté d'inclination pour vous. Vous avez l'air d'un bon vivant.

D'HERBIN

Vraiment, autrefois...

JODELET

Je ne vous ai jamais vu ; mais, quelque part que je vous eusse rencontré, je vous eusse reconnu à cet air de bonne amitié, qui paraît sur votre visage.

D'HERBIN

Je n'ai pas le malheur d'être méchant.

JODELET

C'est que j'ai le plus joli caractère du monde. Une querelle me ferait fuir à cent lieues. Je n'aime qu'a rire, chanter, danser, folâtrer et boire. Partout où je suis, je cherche à égayer mes concitoyens ; il n'y a pas de mal à cela : ce rôle est préférable à beaucoup d'autres. On prétend que je vaux mieux qu'un médecin pour les mélancoliques.

D'HERBIN

Cette humeur facétieuse ne vous sera pas inutile auprès de ma fille, qui est naturellement grave et sérieuse.

JODELET

C'est qu'elle ne m'a pas vu. Je me flatte qu'elle se décidera à mon aspect. Elle a reçu mon portrait : comment me trouve-t-elle ?

D'HERBIN

Vos lettres lui ont donné une haute idée de votre esprit, de votre façon de penser.

JODELET

Le portrait est fort ressemblant. Qu'a-t-elle dit ma figure ?

D'HERBIN

Qu'un homme, qui écrit avec autant de sentiment et de délicatesse, n'a pas besoin de beauté.

JODELET

Il est vrai que, la plume à la main, je suis un petit Cicéron.

À part.

Cicéron ? N'ai-je pas dit là quelque sottise ?

D'HERBIN

Parlez-moi de votre père : sa douleur commence-t-elle à calmer ? A-t-il des nouvelles de Sophie ?

JODELET

Laissons Sophie. Ce n'est pas pour m'entretenir de cette petite mijaurée que je suis venu chez vous.

D'HERBIN

Elle n'est, peut-être, pas aussi coupable que vous le présumez.

JODELET

Comment ? Ventrebleu ! Pas aussi coupable que je le présume. Que diriez-vous, papa, si votre fille avait fait une pareille escapade avec un je ne sais qui, lequel, par-dessus le marché, aurait voulu vous priver d'un fils ? Le drôle ! S'il n'a pas tué mon jeune frère, ce n'est pas sa faute. Il n'y allait pas de main-morte. Le pauvre garçon ! Si vous l'aviez vu, comme moi, dans l'état où on l'avait mis... Le coeur m'en saigne, quand j'y pense. Ah ! Si je tenais le garnement qui l'avait ainsi accommodé, il passerait, avec moi, un méchant quart-d'heure. Malgré mon caractère jovial et pacifique, il est des cas où je me fâche. C'est que je suis un diable, quand une sois j'ai la tête montée : par bonheur, cela m'arrive rarement. Je sais me modérer.

D'HERBIN

Je partage votre ressentiment contre l'inconnu. Dans une aventure pareille, c'est toujours, à mon avis, le séducteur qui a tort ; mais votre soeur mérite qu'on ait, pour elle, de l'indulgence.

VALCOUR

Le citoyen d'Herbin a raison ; votre père pense comme lui son coeur est loin d'être fermé pour sa fille, et tout ce qui est arrivé lui a causé plus de douleur que de colère.

D'HERBIN

Qui est ce jeune homme ?

JODELET

Autrefois j'aurais dit : c'est mon valet ; aujourd'hui je dis : c'est mon ami, mon confident, mon conseiller intime. Le gaillard a pris un ascendant singulier sur moi, et, depuis que nous sommes ensemble, c'est, en vérité, lui qui commande, qui m'habille, me nourrit, comme il lui plaît, et me fait faire tout ce qui lui passe par la tête.

D'HERBIN

Il paraît sage, et vous êtes heureux d'avoir un semblable mentor.

JODELET

Mentor ! Mentor ! Qu'est-ce que c'est que cela, mentor ?

D'HERBIN

Je n'ai pas prétendu vous offenser. Je ne doute pas que vous ne sachiez vous conduire.

JODELET

Et, sans vanité, je conduis fort bien les autres aussi.

VALCOUR

Vous n'avez pas oublié que vous mourez d'impatience de voir votre prétendue ?

JODELET

Comment l'oublierais-je, puisque je ne suis venu que pour elle ? Allons, papa, conduisez-moi auprès de cette chère enfant.

D'HERBIN

Je vais vous la présenter.

JODELET

Ne prenez pas cette peine ; dites-moi où est sa chambre, j'irai l'avertir que je suis venu.

D'HERBIN

Elle n'est peut-être pas encore en état de vous recevoir.

JODELET

Qu'elle ne se gêne pas pour moi. En caraco, en robe_de_chambre, en bonnet de nuit, en perruque blonde ou brune ; telle qu'elle soit, elle sera toujours assez parée pour moi.

D'HERBIN

Attendez-moi quelques instants ; je vais passer chez elle, nous revenons ensemble.

JODELET

En ce cas, sans adieu.

SCÈNE VIII. Jodelet, Valcour.

JODELET

Ne m'en suis-je pas bien tirée ? N'ai-je pas parlé au beau-père comme à un ami, comme si nous nous connaissions depuis cent ans ?

VALCOUR

Tu ne lui auras pas donné une haute idée de mon esprit.

JODELET

Cependant, j'y ai mis toute ma science. Ne me faites pas longtemps passer pour vous ; ça me gêne ; il faut que je m'étudie, et, malgré cela, j'ai peur de lâcher quelque paquet qui me trahisse.

VALCOUR

Cette épreuve ne durera pas longtemps.

JODELET

Si vous craignez, d'après ce godelureau que nous avons vu, le soir de notre arrivée, s'introduire dans cette maison par la porte de derrière, que votre prétendue n'ait un amoureux en cachette, comme ça en a tout l'air ; je la planterais-là avant le mariage. Des soupçons pareils pèsent toujours sur le coeur d'un mari.

VALCOUR

Je ne dois point la condamner sur de simples présomptions. Cet homme a été introduit par la suivante, c'est pour elle qu'il peut venir.

JODELET

Pour la suivante ? Diable ! Cela deviendrait sérieux. J'ai des vues sur cette suivante, et mon honneur est intéressé à connaître le mystère de cette aventure.

VALCOUR

J'aurai bientôt découvert la vérité.

JODELET

Avertissez-moi, je vous en prie. Je me sens disposé à aimer la suivante ; je veux faire une fin, mais je ne veux pas acheter chat en poche.

VALCOUR

J'irai aux enquêtes pou mon compte et pour le tien.

JODELET

Convenez que cette aventure s'est drôlement engencée. Un peintre fait votre portrait ; je lui avais procuré votre pratique, il me peint par-dessus le marché. Vous voulez envoyer copie de votre figure ; par un diable de quiproquo, je fais partir mon portrait au lieu du vôtre : quand je ne puis plus vous cacher la chose, je vous la découvre : je m'attends à être querellé ; vous me sautez au cou ; vous prenez mon habit ; j'endosse un des vôtres, et me voilà dans les grandes aventures. Pourvu qu'il n'y ait pas de reconnaissance désagréable pour moi, tout ira le mieux du monde.

VALCOUR

Je prends tout sur mon compte.

JODELET

Je vous représenterai à merveille, à table surtout ; et, pour ne pas me rafler tous les bénéfices de mon rôle, si vous allez aux informations, et qu'elles vous soient favorables, je vous prie de ne vous découvrir qu'après souper. Là, mangeant beaucoup, ne disant rien, je n'aurai pas peur de me trahir par quelques mots bâtards, de ma façon. Je ne suis pas un docteur ; je n'ai pas la parole en main, comme vous.

VALCOUR

Ne te contrains point. Je te donne carte blanche.

JODELET

Tout de bon ?

VALCOUR

C'est par égard pour mon père que j'ai songé à ce mariage. Je n'aime point Clémence ; d'après ce que j'ai vu, je ne suis pas disposé à l'aimer. Je ne serais pas fâché que tu déplusses, en passant pour moi, et que la rupture vînt de son côté ; ce qui m'épargnerait les reproches de mon père.

JODELET

Vous vous flattez que je déplairai à la fille ? Vous pourriez bien vous tromper dans vos calculs : j'ai une tête à faire des caprices. Vous avez donc oublié la petite Fanchon, qui courait partout après moi ; et Margot la cuisinière, et Jeannette la blanchisseuse ? Tenez, j'ai écrit sur un papier la liste de mes maîtresses : je vais vous lire çà. À Paris, au quartier du Palais Égalité...

Il déploie un grand rouleau de papier.

VALCOUR

Laisse-là le récit de tes bonnes fortunes.

JODELET

C'est que vous croyez que je ne suis pas aimable. Si vous étiez femme, vous ne me parleriez pas comme cela.

VALCOUR

Paix ! Voilà le père, et sa fille avec lui.

JODELET

Tant mieux ! Vous allez avoir votre béjaune tout de suite.

SCENE IX. Justine, D'Herbin, Clémence, Jodelet, Valcour.

D'HERBIN

Voici ma fille que je vous présente.

JODELET, allant à Justine, qui est entrée après Clémence

Permettez, charmante personne, que j'aie l'honneur de vous saluer.

Justine se défend.

Allons donc, allons donc, ne faites pas l'enfant.

Il l'embrasse.

JUSTINE, s'échappant

Vous vous trompez ; je suis Justine, et voici Clémence.

JODELET

Cette autre ? Pourquoi vous avisez-vous d'être gentille comme çà.

JUSTINE

Ce n'est pas une raison pour en agir d'une manière aussi leste.

JODELET

Si vous êtes fâchée du baiser que je vous ai pris, vous n'avez qu'à me le rendre ; ne vous gênez pas, si le coeur vous en dit ; je ne suis pas fier du tout.

D'HERBIN, à Clémence

Mon gendre a l'air un peu original.

JODELET, ôtant d'Herbin du côté de Clémence

Allons, rangez-vous, papa, que je considère un peu ma prétendue... La peste ! Elle est sort bien aussi. Quels yeux ! Quelle taille ! Les jolis petits bras ! Et c'est vraiment votre fille ?

D'HERBIN

Certainement.

JODELET

On ne le dirait pas.

D'HERBIN

Pourquoi ?

JODELET

C'est qu'elle ne vous ressemble guère.

JUSTINE

Le joli compliment !

JODELET

Je n'ai pas prétendu offenser le papa. Chacun a ses perfections dans le monde. Le papa est très bien dans son genre. Il a un excellent visage de beau-père. Ce qui me plaît en lui, c'est cet air de bonhomie, cet air patient et pacifique qui m'enchante.

D'HERBIN

Que voulez-vous dire, avec votre air pacifique ?

JODELET

N'allez-vous pas vous fâcher ? Je ne suis pas venu ici pour quereller ; j'y suis venu pour épouser votre fille.

D'HERBIN

À condition que vous lui plairiez.

JODELET

Elle serait bien difficile, si je ne lui convenais pas.

D'HERBIN

Vous vous amusez un peu à nos dépens, en vous montrant tout autre que vous n'êtes.

JODELET

Oui, je suis quelquefois plaisant comme cela. Voulez-vous savoir pourquoi je ne vous parais pas dans mon assiette ordinaire ? C'est que j'ai beaucoup couru pour arriver. La poussière, le vent, ça dérange le fil des idées.

D'HERBIN

Auriez-vous besoin de vous rafraîchir ?

JODELET

Oh ! La belle parole que vous venez de lâcher ! Je m'étonnais qu'un homme qui sait vivre, ne l'eût pas dite plutôt.

D'HERBIN

Je vais donner des ordres.

JODELET

Pas de cérémonie ; un morceau sur le pouce, en attendant le souper.

À part.

Ce sera toujours autant de pris : on ne sait pas ce qui peut arriver.

SCÈNE X. Justine, Jodelet, Valcour.

JODELET

Le voilà parti, j'en suis bien-aise : il me gênait, il vous gênait aussi, la belle, n'est-ce pas ? Allons, mettez-vous à votre aise. Dites-moi quelque chose de joli. Je suis assez content de votre figure ; mais de votre esprit - pour que j'en juge, il faut que vous parliez, et vous n'avez pas encore ouvert la bouche. Je vous dis ma façon de penser, dites-moi la vôtre : comment me trouvez-vous ?

CLÉMENCE

Fort singulier !

JODELET

Singulier ? Est-ce un compliment que vous me faites ?

CLÉMENCE

Vous êtes libre de l'entendre ainsi.

JODELET

J'ai l'esprit bien sait ; je prends tout du bon côté : vous me trouvez singulier, c'est-à-dire, aimable ?

CLÉMENCE

S'il vous plaît d'interpréter ainsi mes expressions, je ne puis vous en empêcher. Je vous avouerai que votre langage ne s'accorde pas avec vos lettres. Je vous reconnais bien d'après votre portrait ; je ne vous reconnais plus d'après votre style.

JODELET

Parbleu ! Je le crois bien. Ce n'est pas moi qui écris mes lettres ; je ne suis pas assez sot pour perdre mon temps à ces niaiseries, c'est mon secrétaire, je le paye pour ça.

CLÉMENCE

Vous ne perdriez pas au change, en parlant comme écrit votre secrétaire.

JODELET

Que ne vous expliquiez-vous. Il est facile de vous contenter. Mon secrétaire, approchez ; dites à Mademoiselle tout ce que vous lui diriez, si vous parliez pour votre compte.

VALCOUR

Je vous demande pardon pour Valcour, s'il ne se montre pas, en cet instant, sous l'aspect qui peut lui être le plus favorable.

JODELET, allant à la droite de Justine

Comme il va dire du bien de moi ; il n'est pas décent que je l'entende ; retirons-nous un peu. Asseyons-nous là, nous jaserons ensemble : je me sens plus à mon aise avec vous qu'avec elle.

JUSTINE

Cela est très flatteur pour moi.

CLÉMENCE

Je vous pardonnerai difficilement l'erreur où vous m'avez mise sur le compte de Valcour.

VALCOUR

Valcour était disposé à vous aimer avant de vous connaître, il vous a vue, et je sens bien qu'il lui sera impossible de vous oublier jamais.

CLÉMENCE

Valcour, en s'exprimant par votre bouche, ne perd rien de l'opinion que j'avais conçue de lui.

VALCOUR

Il a bien faiblement encore exprimé ce qu'il éprouve.

JODELET, voulant embrasser Justine, qui lui donne un soufflet

C'est comme cela ? Je retourne à l'autre.

Il s'avance doucement.

CLÉMENCE

C'est donc un caprice de sa part, s'il se montre différent de ce qu'il est ?

VALCOUR

Vous l'excuseriez, peut-être, si vous connaissiez les motifs qui le sont agir ; ils partent d'une âme délicate et sensible.

JODELET, se mettant au milieu

Il dit la vérité : Valcour ne paraît pas, à vos yeux, ce qu'il est toujours. Si je pouvais vous expliquer la chose, je vous tirerais de peine ; en conscience, si je vous intrigue ce n'est pas ma faute.

CLÉMENCE

Serait-ce la mienne ?

JODELET

Ça se pourrait bien.

CLÉMENCE

Je ne vous comprends point.

JODELET

Il ne faut pas non plus que vous me compreniez. Somme totale, comment sommes-nous ensemble ?

CLÉMENCE

Bien et mal.

JODELET

C'est-à-dire que vous m'aimez d'une certaine façon, et que vous ne m'aimez pas de l'autre.

CLÉMENCE

Soyez, s'il est possible, cet homme qui écrit avec tant de délicatesse, qui s'exprime si bien par la bouche d'un autre, et j'obéirai, sans peine, aux volontés de mon père.

JODELET

Touchez-là, vous aurez l'époux qui vous convient, et j'aurai, peut-être, la femme qui me plaît. Oui, mon secrétaire, je suis pris ; et, puisque je réussis, grâce à votre style, il faudra que vous me tourniez encore une lettre bien tendre, pour l'objet qui m'enflamme.

CLÉMENCE

Voulez-vous toujours devoir à l'esprit d'un autre, ce que vous pourriez ne devoir qu'à vous ?

JODELET

Votre conseil n'est pas d'une bête. Il faut faire, soi-même, ses affaires. Je sens que l'amour m'ouvre l'imagination : il me vient des pensées superbes, et, si je ne les mets pas au jour, c'est, que le moment de m'expliquer à coeur ouvert n'est pas encore venu.

SCÈNE XI. Justine, D'Herbin, Clémence, Jodelet, Valcour.

D'HERBIN

Voulez-vous, mon gendre, passer dans la salle à manger ?

JODELET

Avec plaisir : de tous les appartements d'une maison, c'est [tou]jours celui qui me plaît davantage. - Venez, gentille personne ; nous trinquerons ensemble, et vous verrez que, le verre à la main, je suis un cadet fort aimable.

SCÈNE XII.

VALCOUR, seul

Plus j'examine ce qui se passe dans mon coeur, plus je le trouve rempli des charmes de Clémence et du désir de la voir digne de mon amour Comment éclaircir les soupçons qui m'oppressent et me tourmentent malgré moi ?

SCÈNE XIII. Florval, Valcour.

FLORVAL, à part

Je n'ai pu voir mon oncle. Il est sans cesse avec le prétendu de ma cousine, que je hais sans le connaître.

VALCOUR, à part

Profitons de mon déguisement pour prendre des informations.

FLORVAL, à part

Quel est cet inconnu ?

VALCOUR, à part

Le hasard m'amènerait-il ce que je cherche ? Je crains bien d'être curieux indiscret.

FLORVAL

Demandez-vous quelqu'un ici ?

VALCOUR

Vous êtes de la maison ?

FLORVAL

À la question que je vous ai faite, vous pouvez le présumer.

VALCOUR

Tant mieux.

FLORVAL

Qui êtes-vous ?

VALCOUR

J'appartiens au gendre future du citoyen d'Herbin.

FLORVAL

Moi, j'appartiens au beau-père.

VALCOUR

Puisque cela est ainsi, il faut que nous fassions connaissance ensemble.

FLORVAL

Entre gens comme nous, la connaissance sera bientôt faite.

VALCOUR

La conversation ne tarira pas. Nous commencerons par nous mettre sur le chapitre de nos patrons.

FLORVAL

Nous traiterons de leurs défauts.

VALCOUR

Comme de leurs bonnes qualités.

FLORVAL

Vous n'avez donc pas l'esprit de votre état ?

VALCOUR

J'aime à rendre justice à qui elle appartient.

FLORVAL

J'imiterai, en tout, votre sincérité.

VALCOUR

Pour me donner un échantillon de la vôtre, que pensez-vous de Clémence ?

FLORVAL

C'est donc à moi à répondre à vos questions ?

VALCOUR

Je répondrai ensuite aux vôtres.

FLORVAL

À la bonne heure. - Vous me demandiez mon avis sur Clémence ?

VALCOUR

Je l'ai vue. Elle est charmante.

FLORVAL

Que voulez-vous savoir de plus ?

VALCOUR

L'homme à qui je suis est extrêmement susceptible.

FLORVAL

Il craint d'avoir un rival ?

VALCOUR

Vous avez deviné.

FLORVAL

Eh bien ! Je vous dis, en confidence, qu'il n'a pas tort de le craindre.

VALCOUR

Et, connaissez-vous ce rival ?

FLORVAL

Beaucoup.

VALCOUR

A-t-il accès dans cette maison ?

FLORVAL

Il y est maintenant.

VALCOUR

Incognito ?

FLORVAL

Il ne tient qu'à lui de se montrer ?

VALCOUR

Ah ! Ah ! Est-il bien dans l'esprit de Clémence ?

FLORVAL

Ils se connaissent depuis longtemps.

VALCOUR

Mais pourquoi, offre-t-on Clémence à Valcour.

FLORVAL

Valcour ! Est-ce que ce serait le prétendu ?

VALCOUR

Lui-même.

FLORVAL

Le frère de Sophie ?

VALCOUR

Qu'un indigne ravisseur a lâchement enlevée à sa famille.

FLORVAL

Parlez avec plus de ménagement d'un homme que vos discours outragent.

VALCOUR

Si Valcour le rencontre, il tirera de lui une vengeance éclatante.

FLORVAL

Vous pouvez dire à Valcour que ce prétendu ravisseur ne le fuira point.

VALCOUR

Le connaîtriez-vous ?

FLORVAL

Vous paraissez fort attaché à Valcour ; on peut se fier à vous ?

VALCOUR

Vous ne courez aucun risque. Je sais ce qu'il faut dire, et ce que la prudence ordonne de taire.

FLORVAL

Eh bien, dites, à Valcour que ce ravisseur est le neveu du citoyen d'Herbin.

VALCOUR

J'en suis fâché ; mais cela ne changera rien à la manière de voir de Valcour.

FLORVAL

Ce neveu se nomme Florval. Il sait quel genre de réparation Valcour peut exiger. Vous pouvez même ajouter, pour ôter toute voie de conciliation entre eux, que Florval est ce rival qui lui cause de l'inquiétude, et qu'il n'est nullement disposé à renoncer à ses prétentions sur sa cousine.

SCÈNE XIV. Florval, D'Herbin, Jodelet, Valcour.

JODELET

Papa, votre fille prend la mouche comme un enfant ; elle boude et me plante-là, parce que je dis quelques drôleries. Tout cela n'est que pour voir si elle a le caractère bien-fait.

D'HERBIN

Cette plaisanterie dure trop longtemps. Si vous voulez lui plaire ; si vous voulez que je vous l'accorde, il faut prendre une autre route.

JODELET

Il faudrait pousser de grands hélas ? Ce n'est pas là mon genre.

D'HERBIN

Quel original ! Ah ! Te voilà, mon neveu ?

VALCOUR, à part

Son neveu !

D'HERBIN

Justine m'avait prévenu de ton arrivée. Il est étonnant que tu l'en aie in[s]truite plutôt que moi.

FLORVAL

Mon oncle, pardonnez ; quand vous saurez les motifs de ma conduite...

D'HERBIN

Tu me les conteras une autre fois. Valcour, je vous présente ce jeune homme : c'est un brave militaire, qui s'est toujours montré avec courage dans toutes les occasions.

JODELET

Tant mieux pour lui. Je vous salue. Permettez.

Il va pour embrasser Florval qui le repousse.

Tiens ! Comme il fais le fier ! Si vous ne vous souciez pas de m'embrasser, je ne m'en soucie pas davantage. Restons chacun de notre côté, et mettons qu'il n'y a rien de fait.

VALCOUR

Ne vous étonnez point de l'accueil que vous recevez du citoyen ; il se nomme Florval ; il est cet inconnu qui vous a enlevé Sophie.

D'HERBIN

Mon neveu ?

JODELET

Lui ? Comment diable !

À Valcour, à part.

Faut-il être en colère ?

VALCOUR

Sans doute.

JODELET

Ah ! Ventrebleu ! Tête-bleue ! C'est que je suis d'une colère ! Papa, ne me retenez point.

FLORVAL

Modérez-vous.

JODELET

Je ne veux pas me modérer.

À d'Herbin.

Mais retenez-moi donc ; ne voyez-vous pas que la fureur m'emporte, et que je ferai quelque coup de ma tête ?

D'HERBIN

Cet éclat est inutile ; mon neveu vous rendra raison.

JODELET

Je n'entends pas raison. Il a enlevé ma soeur ; il faut qu'il me la rende, morte ou vive, et qu'il l'épouse telle qu'elle est.

VALCOUR

Votre soeur n'y consentirait pas ; il l'a trop indignement abandonnée : il ose aspirer à la main d'une autre.

D'HERBIN

Serait-il vrai, mon neveu ?

FLORVAL

Je ne m'en défends point. Valcour voit en moi l'homme à qui il doit le plus en vouloir.

VALCOUR

Toute conciliation entre eux devient impossible.

JODELET

Sans doute ; il faut que la gueule du juge en pète. Je veux lui faire un bon procès du diable ; je veux lui manger jusqu'à sa dernière chemise.

D'HERBIN

Quel langage ! Entre militaires, c'est l'épée à la main que se terminent de pareils débats.

JODELET

Vous êtes un vieux fou.

D'HERBIN

Apprenez que je ne suis pas homme à souffrir vos insolences.

JODELET

De quoi diable vous avisez-vous de donner des conseils qui n'ont pas le sens commun ?

D'HERBIN

Comment, pas le sens commun !

JODELET

La loi défend les duels.

D'HERBIN

L'excuse n'est pas d'un homme de courage.

JODELET

Je ne me bats que contre les ennemis de la république : au pas de charge, baïonnette en avant. Pif ! Paf ! Pouf !

Il les pousse tous les trois.

D'HERBIN, à part

Cet homme extravague.

D'HERBIN, à Jodelet

Brave Valcour, il est temps de vous montrer tel que vous êtes ; prenez jour avec votre ennemi.

JODELET, en colère

Vous êtes tous, ici, enragés contre moi pour me faire faire une sottise. Supposons que nous nous battions ensemble, et qu'il me tue, ne sera-ce pas une justice bien injuste ? Il faut que celui qui a tort soit puni. Cela regarde les juges : je vais porter ma plainte.

VALCOUR

Vous déshonorez le nom de Valcour.

JODELET

J'aime mieux le quitter.

VALCOUR

Vous n'en ferez rien.

JODELET

Tirez-moi donc de là.

FLORVAL

Vous êtes un lâche, Valcour.

JODELET

Valcour n'est point un lâche.

D'HERBIN

Prouvez-le donc.

JODELET

Ah ! Ça, c'est dit ; je ne me battrai pas pour les autres. Peste ! C'est que ce gaillard-là en détache. Je me souviens encore de notre jeune frère ; comme il l'avait accommodé !

FLORVAL

Votre frère ?

D'HERBIN

Qui courait après sa soeur ; que vous crûtes votre rival, et qui fut victime de votre erreur. Que d'injures Valcour n'a-t-il pas à venger !

VALCOUR

Il les vengera toutes.

JODELET

Tout ce mic-mac m'ennuie. Arrangez-vous ensemble. Je cours à l'écurie, j'attelle les chevaux à notre voiture, et fouette postillon. Bonsoir.

VALCOUR

Arrêtez !

JODELET

Vous viendrez, si vous voulez.

D'HERBIN

Vous ne partirez pas ainsi.

VALCOUR

Je ne vous quitte pas.

JODELET

Allez au diable, tous tant que vous êtes. Je ne me ferai pas tuer pour vos menus-plaisirs.

SCÈNE XV. Justine, Florval.

JUSTINE

Quel bruit faites-vous donc ici ? Auriez-vous eu querelle avec votre oncle ?

FLORVAL

Ah ! Justine, qu'ai-je appris ? Cet homme que je trouvai aux genoux de Sophie, était son frère.

JUSTINE, à part

Bon ! Les choses tournent comme je le desirais.

FLORVAL

Que dis-tu ?

JUSTINE

Sophie est perdue pour vous ; il faut l'oublier.

FLORVAL

Jamais.

JUSTINE

Quel changement ! Et votre cousine ? Vous ne l'aimez donc plus ? Je viens cependant de lui faire part de vos sentiments pour elle : je vous dirai plus ; elle les approuve.

FLORVAL

Clémence répond à mon amour ? Ah ! Sophie.

JUSTINE

Si elle existait encore ? Si elle se montrait à vos regards ?...

FLORVAL

J'en mourrais de joie.

JUSTINE

Je ne veux point exposer vos jours ; je ne vous dirai rien.

FLORVAL

Par grâce.

JUSTINE

Et bien, Sophie est ici. Sophie, trop généreuse, trop bonne, vous excuse et vous aime encore.

FLORVAL

Ah ! Que je vole à ses pieds !

JUSTINE

Pas possible pour le moment. Je dois ménager sa sensibilité. Il faut, d'abord, prévenir le frère qui, par parenthèse, ne fait pas fortune auprès de votre cousine.

FLORVAL

Il ne le mérite guère. Je l'ai traité lestement.

JUSTINE

Il n'est pas homme à s'en fâcher.

FLORVAL

Tant mieux !

JUSTINE

Il est frère de Sophie ; vous lui devez des égards.

FLORVAL

J'en aurai.

JUSTINE

Son valet vient ; tâchez de le gagner. Je cours vers Sophie, la préparer doucement à recevoir votre visite.

SCÈNE XVI. Florval, Valcour.

VALCOUR

C'est vous que je cherche.

FLORVAL

Que me voulez-vous ?

VALCOUR

Ce qui s'est passé devant votre oncle, a pu vous donner une singulière idée de Valcour ; il avait alors ses raisons pour en agir ainsi.

FLORVAL

Il peut, il doit m'en vouloir à cause de Sophie. Je suis prêt à réparer le tort que j'ai pu faire à son honneur, en lui donnant la main.

VALCOUR

Il ne s'agit pas de cela. Vous avez traité Valcour de lâche.

FLORVAL

Si ce mot m'est échappé, je le désavoue.

VALCOUR

L'offense a été publique, ce ne sont point des excuses qu'il attend ; vous vous abaisseriez vainement à lui en faire.

FLORVAL

Je ne puis donc rien attendre de son indulgence ?

VALCOUR

N'auriez-vous du courage que pour insulter ?

FLORVAL

Vous me jugez mal.

VALCOUR

Tous ces discours sont inutiles. Valcour va se rendre dans cet appartement, il vous prie de vous munir de vos armes.

FLORVAL

Puisqu'il l'exige absolument, je vais chercher mon épée, nous sortirons ensemble.

VALCOUR

Ici ou ailleurs, peu lui importe, pourvu qu'il se venge.

VALCOUR

C'est son dernier mot ?

VALCOUR

Faut-il vous le répéter ?

FLORVAL

Cela est inutile. Dites-lui que je ne le serai pas attendre.

SCÈNE XVII. Jodelet, Valcour.

JODELET

C'est lui qui sort ?

VALCOUR

Oui ; mais il va revenir avec son épée.

JODELET

Avec son épée ? Miséricorde ! Lui avez-vous dit qui vous êtes ?

VALCOUR

Non. Après ce que j'ai découvert, je ne puis être l'époux de Clémence. Par égard pour son père, je garderai le silence sur ce que j'ai appris. Ce n'est pas de mon côté que vient la rupture, grâces à mon déguisement.

JODELET

Il est vrai que mon mérite a échoué tout net auprès de la fille. Il n'en serait pas de même, si l'on vous connaissait.

VALCOUR

Je me découvrirai, quand nous serons partis.

JODELET

Oui, quand il m'aura tué.

VALCOUR

Poltron !

JODELET

On ne meurt qu'une fois. Je ne suis pas pressé : je suis si content d'être au monde !

VALCOUR

Crois-tu que je veuille te confier ma vengeance ?

JODELET

Vous avez bien raison ; elle serait en mauvaises mains. Comment arrangerez-vous tout cela ? Je ne veux point vous représenter dans la bataille.

VALCOUR

Pour que le combat se passe ici, en le voyant, tu mettras l'épée à la main ; tu trouveras un prétexte pour éteindre les bougies, ou tu les éteindras comme par hasard ; je serai caché dans le cabinet ; tu feindras de reculer.

JODELET

Oui, je reculerai.

VALCOUR

Tu me remettras ton épée.

JODELET

Et vous ferez le reste ? Vivat ! Il peut venir à présent ; je réponds du poste. Je l'entends, cachez-vous.

SCÈNE XVIII. Florval, Jodelet ; Valcour, dans le cabinet à gauche.

JODELET, l'épée à la main

Peste ! Vous vous faites bien attendre.

FLORVAL

Je vous demande pardon.

JODELET

Il n'y a pas de pardon qui tienne.- Où allez-vous ?

À part.

Je crois qu'il a peur.

FLORVAL

Puisque vous voulez que cela se passe ici, je vais fermer la porte.

JODELET, soufflant les bougies

Ne perdons pas la tête.

FLORVAL

Que faites-vous donc ?

JODELET

J'éteins les lumières ; je ne veux pas qu'on nous voie.

FLORVAL

Il serait pourtant nécessaire que nous nous vissions.

JODELET

Je veux que tout soit égal entre nous. N'était-ce pas dans une chambre, sur sa brune, que vous avez failli tuer mon frère ?

Brune : À la brune, sur la brune, loc. adverb. Au déclin du jour. [L]

FLORVAL

Hélas ! Il est trop vrai.

JODELET

Eh bien, c'est dans un appartement, sans lumière, que je prétends vous tuer.

FLORVAL

Tout comme il vous plaira.

Son épée touche celle de Jodelet.

JODELET

Reculez-vous. Ne voyez-vous pas que je suis gêné ?

Il se retire derrière la table, qu'il met entre lui et Florval.

FLORVAL, à part

Il n'a point envie à se battre ; tant mieux !

JODELET, toussant

Hem ! Hem !

FLORVAL, à part

Il cherche à sauver son honneur ; laissons-lui ce petit plaisir.

Haut.

Allons donc.

JODELET

Un moment : c'est ma coqueluche qui me prend ; elle ne m'a jamais quitté depuis que j'étais petit.

SCÈNE XIX. Florval, Jodelet, Valcour.

JODELET, bas à Valcour, qu'il a entendu sortir du cabinet

Où êtes-vous donc ?

FLORVAL

Ici.

JODELET

Je cherche...

FLORVAL

Me voilà.

JODELET

Je cherche ma valeur.

FLORVAL, à part

Il n'a rien à craindre de moi : je ne lui ferai certainement pas de mal.

JODELET, trouvant Valcour

Je la tiens, ma valeur : nous allons voir beau jeu. Tenez-vous bien, mon drôle.

Valcour pousse vivement Florval.

Point de quartier ! Tue ! Tue !

Jodelet monte sur la table ; on frappe à la porte ; Florval va ouvrir. Valcour jette l'épée et rentre dans le cabinet. Jodelet ramasse l'épée quand d'Herbin entre.

FLORVAL

Il ne plaisante plus ; songeons à nous défendre. - On vient ; tant mieux !

SCÈNE XX. Florval ; D'Herbin, un flambeau à la main ; Jodelet.

D'HERBIN

Ouvrez, ouvrez.

JODELET, à part

Je suis bien aise que cela se passe comme cela. Où diable est donc l'épée ? Bon !

D'HERBIN

Que faites-vous donc ici ?

JODELET

Vous arrivez toujours mal-à-propos. J'allais corriger votre neveu, et vous êtes cause qu'il faudra que je diffère ma vengeance.

D'HERBIN

Je suis charmé que vous vous soyez montré en homme de coeur, et que vous détruisiez l'impression défavorable que vos procédés m'avaient fait prendre de vous.

JODELET

C'était pour cacher mon jeu, ce que j'en faisais ; je ne voulais pas que vous faussiez instruit de notre combat, et que vous vinssiez sottement nous séparer, lorsque je serais en train.

D'HERBIN

Moi, vous séparer ? Bien loin de là ; et, pour vous prouver que telle n'est pas mon intention, je vous invite à recommencer.

JODELET, à part

Je ne m'attendais pas à celui-là.

D'HERBIN

Allons, allons, mes amis, poussez ferme ; je vous servirai de témoin.

JODELET

Oh ! Le vilain caractère ! Est-ce-là le langage d'un beau-père et d'un oncle ?

D'HERBIN

C'est celui d'un homme de coeur.

JODELET

D'un enragé, qu'il faut enfermer entre quatre murailles.

D'HERBIN

Vous me manquez, et c'est à moi que vous aurez affaire.

JODELET

Deux contre un ? C'est infâme ! Je vais crier : au secours ! Au secours !

SCÈNE XXI ET DERNIÈRE. Les Précédents ; Valcour, Clémence, Justine.

VALCOUR

Poltron ! Ne cesseras-tu de me déshonorer ?

JODELET

Il n'y a pas d'honneur qui tienne. Je veux vivre, moi. Faites-vous tuer, vous, si cela vous amuse.

D'HERBIN

Que veut dire cela ?

JODELET

Qu'il y a eu un quiproquo de portraits, qui a amené le quiproquo des personnes.

VALCOUR

Malheureux ! Tu me perds.

JODELET

Vous me perdez bien mieux. Je veux dire tout : nous avions vu entrer un homme dans la maison, la nuit.

FLORVAL

C'était moi, à l'insu de Clémence.

JODELET

Ce mot suffit. Je prends, pour mon compte les injures qui ne s'adressaient qu'au faux Valcour ; et, comme je n'ai point de rancune, il ne faut point, par rapport à moi, rompre deux mariages.

D'HERBIN

Ma fille, tu refusais le faux Valcour, je ne te blâmais point de ton refus.

JODELET

Peste ! Vous êtes bien difficiles dans votre famille !

VALCOUR

Belle Clémence, Valcour peut-il espérer le pardon de sa faute ?

JODELET

On est d'accord. Ce qu'on dirait, serait de trop. Allez vous mettre à table ;

Tout le monde sort, excepte Jodelet et Justine.

Je ne tiendrai pas ma place au banquet ; mais je m'en console ; si la charmante Justine veut bien me permettre de souper tête-à-tête avec elle.

JUSTINE

C'est une faveur, que je ne dois accorder qu'à mon époux.

JODELET

Eh bien, tope ; je vous épouse : mais voilà qui est fini ; je ne fais plus le rôle de personne ; bien entendu que personne ne s'avisera de faire le mien auprès de vous, quand vous serez ma femme.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0