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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Ou l'Abus de l'Esprit

Monsieur de Bievre

Pierre Corneille· imprimée en 1798· 365 vers· 6 personnages

Personnages

  • DE CHAMBRE, amant de Julie, Citoyen FRÉDÉRIC
  • DE BIEVRE, Citoyen BELFORD
  • JULIE DE LATOUR, Citoyenne AUGER
  • LAROCHE, femme de chambre de Julie. Citoyenne DELISLE
  • DUBOIS, valet de M. de Bievre, Citoyen LÉGER
  • UN VALET
AVIS DE L'ÉDITEUR

C'est en dînant ensemble, que les Auteurs de cette pièce eu conçurent le plan et l'exécutèrent. Les saillies et les calembours que faisait naître le vin de Champagne, rappelèrent M. de Bièvre, l'auteur de "Vercingentorix, de la lettre de l'abbé-vue à la Contesse-tation", de "l'Histoire du bacha Bilboquet", et de tant d'autres folies si bien effacées par le Séducteur. On cita ses bons mots, ses pointes, on en rima quelques-unes, on les mit en situation ; les scènes se formèrent, et bientôt la pièce se trouva faite, sans que personne eût la prétention de s'en dire auteur. On l'annonça au public par ce couplet :

De Bievre en se moquant de tout, Du calembour fit trop usage ; Nos auteurs ont pris son langage Pour fronder un aussi mauvais goût. Ce soir de leurs muses badines, Les pointes sont les seuls tributs : Que pourraient-ils offrir de plus ? Ils sont encor sur les épines.

Le public indulgent reçut l'ouvrage en riant, et voulut en connaître les auteurs ; on lui répondit par cet autre couplet.

Air : En quatre mots...

L'ouvrage que vous avez applaudi, Citoyens, est de Dupaty Aidé par ses amis ; En voici la liste ou verte, D'abord Luce avec Salverte, Et Coriolis ; De plus Creuzé, Gassicourt, Légouvé, Monvel et Longperier.... Je crois en oublier : Ah ! vraiment oui, citoyens, c'est Alexandre et Chazet.

SCÈNE PREMIÈRE. Julie, Laroche.

LAROCHE

Mademoiselle, voici l'instant décisif ; deux rivaux se disputent votre main, et c'est aujourd'hui qu'il faut choisir.

JULIE

Je voudrais connaître les intentions de mon oncle.

LAROCHE

Et moi, je voudrais bien connaître les vôtres.

JULIE

Monsieur de Chambre me paraît avoir d'excellentes qualités.

JULIE

Tu as, je le vois, une grande idée de nos forces... Mais, dis-moi, as-tu découvert quelque chose sur l'inconnu qui prétend à ma main ?

LAROCHE

Monsieur votre oncle ne dit que ce qu'il veut ; je sais seulement qu'on attend un homme célèbre dans l'art des calembours, et qu'on m'a donné l'ordre de préparer son appartement.

JULIE

Je suis bien impatiente de savoir qui c'est.

JULIE

Trève de leçons, je n'aime point ta morale.

LAROCHE

Je vous annonce Monsieur de Chambre ; la sienne vous plaira peut-être davantage.

SCÈNE II. Chambre, Julie, Mademoiselle Laroche.

CHAMBRE

Enfin, je puis vous trouver seule un instant.

JULIE

Quel intérêt si puissant pouvait vous le faire désirer ?

CHAMBRE

L'impatience de voir décider mon sort. Vous savez, belle Julie, que de vous dépend tout mon bonheur. J'aurais déjà sollicité le consentement de votre oncle, si je pouvais me flatter d'obtenir le vôtre.

CHAMBRE

Ah ! Combien je me croirais heureux, si cette promesse était partie de votre coeur !

JULIE, avec sentiment

Je pouvais la démentir.

CHAMBRE

Julie !... Je vous connais trop généreuse pour me laisser un espoir que vous n'auriez pas dessein de couronner.

JULIE

Suis-je maîtresse de mon sort ? Vous savez qu'un oncle a sur moi toute la puissance d'un père, et vous n'ignorez pas qu'il a déjà reçu les propositions d'un de vos rivaux.

JULIE

J'en accepte l'augure. Mais j'oublie que la santé de mon oncle réclame ma présence. Je vous quitte.

CHAMBRE

Souffrez que je vous accompagne auprès de lui, et qu'en partageant vos soins, je m'efforce à le disposer en ma faveur.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Mademoiselle Laroche, Dubois.

LAROCHE

Quelqu'un vient de ce côté... Un valet en livrée... Je ne reconnais point cet habit-là... Eh ! C'est monsieur Dubois.

DUBOIS

Quelle est la jolie bouche qui décline aussi bien mon nom ? Oh ! La charmante rencontre ! Quoi ! C'est toi, mon adorable ?

LAROCHE

Dubois est un peu familier. Il me parlait plus poliment avant de porter cet habit.

DUBOIS

Tu as raison, ma chère ; mais alors je n'étais pas homme... de condition.

LAROCHE

Monsieur veut dire en condition. Sais-tu qu'il y a cinq ans que nous ne nous sommes rencontrés, Dubois ?

DUBOIS

Oui, vraiment. Depuis notre dernière entrevue, il nous est tombé à chacun un lustre sur la tête : cela ne m'a pas empêché de faire bien des métiers.

LAROCHE

Voyons : lesquels ?

DUBOIS

Air du petit Matelot.

D'abord, commis à la barrière.

DUBOIS

À Pézenas, je fus dentiste.

Pezenas : vile de l'Hérault entre Béziers et Montpellier. Molière y a séjourné longuement.

LAROCHE

Aussi, dis-tu la vérité.

Est-ce tout ?

DUBOIS

Oh ! Que non...

Des courtiers, je grossis la liste.

DUBOIS

Et toi, ma belle, as-tu changé de condition ?

LAROCHE

Moi ! J'ai fait aussi quatre maisons... D'abord.

MÊME AIR.

Chez une dévote discrète ;

DUBOIS

Chacun te paya son écot.

Et tu fus en dernier ?

DUBOIS

M'as-tu gardé quelque bon lot ?

À propos, qu'est devenu Frontin, mon ci-devant rival ?

LAROCHE

Ah ! Celui qui voulait emporter aux îles une cargaison de vin de Champagne ?

DUBOIS

Sans doute pour que son vaisseau ne manquât pas de mousse.

LAROCHE

Il ne m'a pas écrit.

DUBOIS

Il n'a pas écrit ! C'est qu'en arrivant au port, il aura jeté l'ancre.

LAROCHE

Je vois que tu es aussi mauvais sujet qu'autrefois.

DUBOIS

Je pouvais jadis avoir des défauts ; mais maintenant je suis... Je suis un homme de qualité.

LAROCHE

Tu le suis... Et tu le nommes ?

DUBOIS

Monsieur de Bièvre, aimable courtisan, professeur de calembours, homme de lettres à la mode ; c'est pour le devenir que je suis entré chez lui.

LAROCHE

Devenir homme de lettres ! Toi, Dubois....

LAROCHE

Est-il connu dans cette maison ?

DUBOIS

Depuis un siècle ! Sans un maudit voyage que nous obligea de faire une vieille Comtesse...

LAROCHE

Une ?...

DUBOIS

Une vieille contestation sur des biens de famille, mon maître aurait tenu fidèle compagnie au cher oncle, qui, dit-on, se porte assez mal. Comment va-t-il ?

LAROCHE

Le pauvre homme, perclus de la goutte, ne peut sortir de sa chambre.

Goutte : Maladie causée par la fluxion d'une humeur acre sur des articles et jointures du corps ; et qui est fort douloureuse. [F]

LAROCHE

Et quelle est sa future ?

DUBOIS

Ta maîtresse. Son oncle y consent, c'est un mariage arrangé.

LAROCHE

Mais qui n'est pas fait.

DUBOIS

Aurions-nous un rival ?

LAROCHE

Cela se pourrait.

DUBOIS

Il n'est pas à craindre.

LAROCHE

Peut-être.

DUBOIS

Air : La comédie est un miroir.

Ah ! Si ta maîtresse a du goût, Elle doit préférer mon maître : Grâce, esprit, talents, il a tout, Et plaît dès qu'on le voit paraître. Dans l'art de vaincre un jeune coeur, Ne crois pas qu'il faille l'instruire : Celui qui fit le Séducteur, A tout ce qu'il faut pour séduire.

Le Séducteur est une comédie en cinq acte du Marquis de Bièvre jouée pour la première fois le 4 novembre 1783 au Château de Fontainebleau.

LAROCHE

Entre nous, mon cher Dubois, ton maître fera bien de renoncer à ses prétentions ; son rival est aimé.

DUBOIS

Tu le protèges, je gage ?

LAROCHE

Un peu.

DUBOIS

C'est trop. Son nom ?

LAROCHE

Monsieur de Chambre.

DUBOIS

Monsieur de Chambre, dis-tu ? Mais tu n'y penses pas. Nous devons tous deux être contre lui.

LAROCHE

Pourquoi cela ?

DUBOIS

Ne sommes-nous point par état voués à l'antichambre ?

LAROCHE

Je vois bien que toutes les bêtes ne sont pas à Montmartre.

DUBOIS

Très heureusement, car cela ferait un sot mont.

LAROCHE

Mon pauvre Dubois, qui te montre ce jargon ?

DUBOIS

Voici mon maître.

SCÈNE V. Monsieur de Bièvre, Dubois, Mademoiselle Laroche.

BIÈVRE

Mademoiselle de Latour n'est point ici ?

LAROCHE

Pardonnez-moi, monsieur.

DUBOIS

Oui, et bien suspendue encore ; la voiture allait si vite, que les cailloux battaient la caisse. Aussi avons-nous failli verser.

BIÈVRE

Eh bien, le grand malheur ! On nous aurait relevés avec un cric. Mais... Ne perdons point de temps, va vite, mon enfant, avertis ta maîtresse que je demande la permission de la voir, et dis-lui que si elle veut bien se rendre ici de bonne heure...

DUBOIS

Elle sera le nôtre.

BIÈVRE

Le coquin me l'a volé !

LAROCHE

J'obéis.

SCÈNE VI. Monsieur de Bièvre, Dubois.

BIÈVRE

À présent, Monsieur Dubois, il faut faire marcher de front l'Amour et Thémis, et cela doit être, parce qu'ils n'y voient pas mieux l'un que l'autre. Il faut aujourd'hui gagner ma maîtresse et mon procès. Pour cela, tandis que je vais intéresser en ma faveur l'oncle et la nièce, tu iras faire ma cour à certain homme de loi dont les bonnes grâces me sont aussi très chères.

Thémis : déesse de la justice chez les grecs, fille d'Uranus ou de Titan, et nourrice d'Apollon.

BIÈVRE

Prends mon cheval... Le coureur, celui auquel on a mis hier les fers aux pieds, et qui n'en va que plus vite.

DUBOIS, à part

Il est bon celui-là.

Haut.

Mais, monsieur, j'aime mieux prendre le mien ; le vôtre est si rétif, il fait des pointes.

BIÈVRE

Mon cheval fait des pointes ? Le charmant animal ! Eh bien ! Prends mon petit cheval de selle.

DUBOIS

Un cheval de sel, vous n'y pensez pas, monsieur ; s'il venait à pleuvoir, je jouerais au cheval fondu.

BIÈVRE

Comment ! Point d'éperons, toujours étourdi, toujours négligent !

DUBOIS

Et vous, toujours grondeur.

BIÈVRE

Cette fois-ci, je conviens que c'est à propos de bottes...

Gravement.

Mais laissons cela ; prends cette lettre, et qu'elle soit remise avant deux heures.

DUBOIS, réfléchissant

Avant deux heures ? Remise !.... Que cette lettre soit remise !

BIÈVRE

Eh bien ! Qu'attends-tu ?

DUBOIS

Un petit moment, monsieur ; une lettre.... Remise.... Ma foi, monsieur, je n'entends pas celui-là. Je me rends. Cependant je devine assez facilement comme monsieur peut voir.

BIÈVRE

L'imbécile ! Il lui faut toujours de l'esprit. Tiens-t-en à la lettre, maraud !

Il lui donne la lettre.

Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]

DUBOIS

Ah ! Pour le coup j'y suis, je vais la porter.

BIÈVRE

Et moi, je vais chez Monsieur de Latour.

DUBOIS

Monsieur n'a pas d'autres commissions à me donner ?

BIÈVRE

Non... Ah ! Tu passeras chez mon banquier pour toucher cette lettre de change, et tu iras aux Français pour savoir si l'on donnera demain ma pièce.

Français : Théâtre français ou encore Comédie Française.

DUBOIS

Je serai ici dans une heure.

SCÈNE VII. Dubois, Mademoiselle Laroche.

LAROCHE

Tu sors, Dubois ; où vas-tu donc ?

LAROCHE

Je ne t'entends pas.

DUBOIS

Je te plains.

LAROCHE

Mais, monsieur Dubois, je vous trouve bien merveilleux. Savez-vous que vous visez à l'impertinence ?

DUBOIS

J'espère bien l'avoir attrapée.

LAROCHE

Croyez-vous qu'elle vous réussisse ?

DUBOIS

Diable, Mademoiselle Laroche !

Je croyais ton coeur, ma belle, Un peu moins dur que ton nom.

LAROCHE

Encore une équivoque.

DUBOIS

Pour te l'expliquer,

Air : Réveillez-vous, belle endormie.

Ma chère, il faut que je t'embrasse.

DUBOIS

Inhumaine ! Barbare !

LAROCHE

Laisse-moi, ma maîtresse vient.

DUBOIS

Et moi, je me sauve.

SCÈNE VIII. Julie, Mademoiselle Laroche.

JULIE

Quel est ce valet ?

LAROCHE

C'est celui de Monsieur de Bièvre, que vous connaissez sans doute à présent pour le rival de Monsieur de Chambre.

JULIE

Oui, mon oncle vient de m'ordonner de lui accorder un moment d'entretien. Tu connais donc ce valet ?

LAROCHE

Oui, mademoiselle.

JULIE

Tu semblais lui parler familièrement.

LAROCHE

Je l'ai vu autrefois à Paris ; mais il est devenu si fou, que je ne le reconnais plus : son maître et lui ne parlent qu'en pointes ou en calembours.

JULIE

Quelle manie !

JULIE

Que ce travers me déplaît !

LAROCHE

Y pensez-vous, mademoiselle ? Il doit vous servir.

JULIE

À quoi ?

LAROCHE

À éconduire Monsieur de Bièvre.

JULIE

Explique-toi.

LAROCHE

C'est tout simple. Vous exigez de lui le sacrifice de son goût dominant, il vous le doit, il vous le promettra ; mais l'habitude sera plus forte, et manquant à sa parole, il vous laissera maîtresse de la vôtre.

JULIE

L'idée est heureuse et j'en profiterai.

LAROCHE

Vous n'attendrez pas longtemps pour le mettre à l'épreuve : le voici lui-même.

SCÈNE IX. Bièvre, Julie.

BIÈVRE

Mademoiselle, je sors de chez monsieur votre oncle ; je dois à son amitié la permission de vous présenter mon hommage.

JULIE

Je suis flattée, monsieur....

JULIE

Votre nom, monsieur, votre réputation préviennent en votre faveur ; mais avant de répondre à des intentions qui ne peuvent que m'honorer, vous conviendrez que la connaissance du caractère...

BIÈVRE

Vous avez raison, mademoiselle, sans caractère on ne peut faire impression. Mais il suffit de vous voir, pour vous rendre le tribut qui vous est dû.

Air nouveau.

L'amour qui rit de mes tourments, Redoublant les maux que j'endure, Pour rendre ses traits plus piquants, A pris ceux de votre figure. J'admire tant d'appas divers, Qui du printemps m'offrent l'image : Ces pieds où je vois l'univers, Ces beaux yeux, ce joli corsage.

Julie a des souliers verts. [NdA]

JULIE, à part

Changeons de conversation.

Haut.

L'attachement que vous avez pour mon oncle, Monsieur, vous retiendra sans doute quelques jours ici.

BIÈVRE

Monsieur de Latour m'a permis d'y attendre le résultat de vos réflexions.

JULIE

Mon oncle, Monsieur, doit en être le premier instruit.

JULIE

Monsieur !...

JULIE

On ne m'a point trompée, Monsieur, en me parlant de votre esprit ; mais permettez à ma franchise un aveu que le vôtre rend nécessaire. Je déteste les calembour, c'est un tort sans doute à vos yeux ; mais si vous mettez quelque prix à mon opinion, vous me ferez le sacrifice d'un goût trop frivole pour que vous y attachiez de l'importance.

BIÈVRE

Mademoiselle.

BIÈVRE, après un peu de réflexion

Vous êtes bien sévère, mademoiselle ; mais s'il faut, pour vous plaire, renoncer à un genre d'amusement que je croyais innocent, je prends ici l'engagement solennel de ne jamais faire de calembours.

JULIE, à part

Ô ciel !

Haut.

Vous me le promettez !

JULIE

À part.

Je respire.

Haut.

Un dés faux !

BIÈVRE

Ah ! Dieu ! Je suis perdu... L'habitude m'a emporté : mais croyez, belle Julie.

JULIE, d'un air piqué

L'habitude, Monsieur, est une seconde nature ; je sens que j'avais trop exigé : ne soyez pas étonné que je ne joigne point mon consentement au choix de mon oncle.

Air : Vaudeville de Racan.

J'applaudirais de bien bon coeur Aux traits dont votre esprit nous frappe ; Mais, je vous l'ai dit, par malheur, Des énigmes le mot m'échappe : Je ne comprends pas vos discours. À ma main cessez de prétendre : Pour s'épouser, il faut toujours Commencer par s'entendre.

SCÈNE X.

BIÈVRE

Je ne pourrai jamais la faire revenir sur mon compte. Je ne puis pourtant pas l'abandonner à mon rival ; je ne dois pas souffrir qu'elle devienne femme de Chambre.... Au reste, que sais-je ? Peut-être m'en trouverai-je mieux. Vraiment, je ne suis pas assez raisonnable pour me marier.

RONDEAU du Prisonnier.

Oui, dès l'instant qu'on se marie, Il faut vivre comme un Caton, Et l'heureux temps de la folie Fait place au temps de la raison. Oui, le mariage Veut un esprit sage ; Le soin du ménage S'oppose au bonheur ; Et puis votre belle Devient infidèle : Vous brûlez pour elle, Un autre a son coeur. De l'hymen la chaîne Après elle entraîne Les tourments, la gêne, Trop souvent l'ennui. Hélas ! tout l'atteste, Par un sort funeste, Le dégoût nous reste Quand l'amour a fui. Oui, dès, etc.

Ah ! J'aperçois Monsieur de Chambre.

SCÈNE XI. Chambre, Bièvre.

CHAMBRE

On vient de me prévenir, Monsieur, que vous étiez dans cet appartement, et j'ai pensé que vous voudriez bien y recevoir ma visite sans cérémonie.

BIÈVRE

Je suis flatté que Monsieur de Chambre ne me fasse pas une visite de cour.

CHAMBRE

Je prie Monsieur de Bièvre de me prêter l'oreille.

BIÈVRE

Monsieur, je ne me la fais jamais tirer.

CHAMBRE

Trêve de plaisanterie, s'il vous plaît ; les pointes, à la longue...

BIÈVRE

Je vois que Monsieur préfère les courtes pointes.

CHAMBRE

Votre intention, sans doute, est de m'aigrir ?

BIÈVRE

Point du tout, Monsieur, je ne me trouve pas trop gras comme cela.

CHAMBRE

Je croyais mériter plus d'égards.

BIÈVRE

Monsieur, en doutez-vous ?

CHAMBRE

Vous êtes homme d'honneur, je compte sur votre franchise ; quelles sont ici vos vues ?

BIÈVRE

Les plus élevées. Je n'aime pas les vues basses.

CHAMBRE

De grâce, parlons sérieusement, ou je croirai que vous m'insultez. Voulez-vous vous asseoir ?... Mademoiselle Latour ?...

BIÈVRE, s'asseyant

Au nom de Latour, je sens que c'est le cas d'un siège...

BIÈVRE, feignant de se mettre en garde, et prenant sa tabatière

Acceptez, monsieur, puisqu'enfin Nous en sommes aux prises.

CHAMBRE

Il me semble, Monsieur, que vous ne savez faire que du bruit.

BIÈVRE

Vous me dites cela, parce que je viens de tirer une boîte.

BIÈVRE

Vous le prenez au sérieux. Eh bien ! Malgré cela, nous allons faire des parades : mais, je vous en préviens :

Air : Des fraises.

Au poing ferme, au coup-d'oeil sûr, Chez moi l'adresse est jointe :

Il le fait reculer.

Je vous mets au pied du mur ; Car je suis vraiment fort sur La pointe.

ter.

SCÈNE XII. Les Précédents, Julie les séparant.

BIÈVRE

Nous séparer !

Mais, vous nous croyez donc unis ?

JULIE

À Monsieur de Bièvre.

Ah ! Monsieur, chez mon oncle !

À Monsieur de Chambre.

Venez, monsieur, suivez-moi, je l'exige.

CHAMBRE, à l'oreille de Bièvre

Au revoir, monsieur.

BIÈVRE

Je vous entends, Monsieur.

SCÈNE XIII.

BIÈVRE, seul

Je ne puis m'empêcher de rire quand je songe à la fureur de Monsieur de Chambre ; il n'aime pas les pointes ; je ne conçois pas cela.

Air : Sur l'échantillon je comprends.

À ce langage ingénieux Les hommes devraient rendre hommage, En songeant qu'autrefois les dieux Des doubles sens faisaient usage. À Delphes, Apollon consulté En calembours faisait miracle ; Peut-on mieux faire, en vérité, Que de parler comme un oracle ?

SCÈNE XIV. Monsieur de Bièvre, Dubois.

Dubois se frotte les yeux.

BIÈVRE

Te voilà, Dubois ? Eh bien ! Qu'as-tu donc qui te chagrine ?

DUBOIS

Hélas ! Monsieur, en traversant Paris, une paille m'est entrée dans l'oeil : j'ai répandu la larme dans tout le quartier.

BIÈVRE

Ce ne sera rien. As-tu reçu ma lettre de change ?

DUBOIS

Non, monsieur, la voilà. Elle est impayable.

BIÈVRE

Pourquoi donc ?

BIÈVRE

Oh ! Je lui ferai bien voir qu'il me faut de l'argent.

DUBOIS

Certainement, quand ce ne serait que pour prêter à Monsieur de Saint-Far, qui est venu vous demander cent louis.

BIÈVRE

Non, en vérité, je ne veux plus être utile qu'au Mont-de-Piété : au moins celui-là est-il rempli de reconnaissances.

DUBOIS

Votre pièce, Monsieur, ne sera pas jouée : Molé est si enrhumé qu'on ne l'entend pas.

Molé, François René (1734-1802) : Comédien de la comédie française, débuta 1754 et fut reçu en 1761. Auteur une comédie en prose et en un acte "Le Quiproquo" (1781).

BIÈVRE

Tant mieux, il faut jouer le Séducteur en roué... Au moins, mon procès est-il jugé ?

DUBOIS

Oui, Monsieur ; il est même gagné.

BIÈVRE

J'ai gagné mon procès !

DUBOIS

Non, Monsieur, il est gagné par votre partie adverse ; mais ce qui doit vous consoler, c'est que vous l'avez perdu par votre faute.

BIÈVRE

Comment ?

DUBOIS

Votre avocat ne vous a point défendu ; il m'a rendu la lettre que vous lui aviez envoyée, à laquelle il n'a rien compris.

BIÈVRE

Elle est pourtant bien claire ; il s'agit d'un pré, il fait partie d'un héritage qui m'est échu ; mes titres sont en règle, il ne faut que les présenter : voici ce que dit ma lettre, écoute.

Il lit.

« MONSIEUR, Je vous envoie les pièces ; tenez-vous-en au texte, et nous aurons le pré ; car mon procès n'est qu'un pré-texte. Quoique l'objet en litige ne soit pas éloigné, je le crois précaire. »

DUBOIS à part

C'est en Égypte.

BIÈVRE

« Cependant, si vous le voulez, vous emporterez le pré par votre talent pré-dominant, et je suis caution de votre succès, si vous prenez toutes vos pré-cautions. » Je suis, etc. D. B. Dans le fait, ce n'est pas là précisément le style du Palais. Mais quoi ! La sottise est faite, et l'on ne peut pas revenir sur le pré-jugé.

DUBOIS

Il est incurable !

BIÈVRE

Comment ! Incurable ?

DUBOIS

Certainement, Monsieur. Vous avez fait aujourd'hui cinquante calembours, au moins, il n'y en a pas trente neufs.

BIÈVRE

Qu'y a-t-il de nouveau à Paris ?

DUBOIS

Il y a bien des choses, Monsieur. D'abord, j'ai traversé les Tuileries, et j'ai trouvé tous les arbres en allées.

BIÈVRE

Après ?

DUBOIS

J'ai passé chez votre libraire. Oh ! Monsieur, c'est un bien brave homme que votre libraire.

BIÈVRE

Je te l'ai toujours dit.

DUBOIS

Il m'a donné trois livres pour quarante-cinq sols.

BIÈVRE

Peste !

DUBOIS, saluant avec mignardise

Enfin, Monsieur, ce qui sans doute vous sera fort agréable... Ma femme est sur le point d'accoucher.

BIÈVRE

Tu as raison, cela me fait grand plaisir, et je t'en félicite. Tu vas avoir un nouveau-né.

BIÈVRE

Je réfléchissais. J'admire ma journée ! De pointes en pointes : j'ai perdu ma maîtresse, mon procès, et j'ai manqué de gagner un coup d'épée.

DUBOIS

Voilà de l'esprit bien employé !... Comment ! Monsieur de Chambre...

BIÈVRE

Il faut que je te conte cela. Tu étais à peine parti...

SCÈNE XV. Monsieur de Bièvre, Dubois, Un Valet.

BIÈVRE

Qui vient nous interrompre ? Oh ! Je te vois venir, messager de malheurs ; c'est un congé que tu m'apportes.

LE VALET

Monsieur, c'est de la part...

BIÈVRE

Oh ! C'est de la part de l'oncle, de la nièce... Ce poulet-là contient des politesses, et les adieux de toute la famille.

Poulet : signifie aussi un petit billet amoureux qu'on envoie aux Dames galantes, ainsi nommé, parce qu'en le pliant on y faisait deux pointes qui representaient les ailes d'un poulet. [F]

LE VALET

Monsieur...

BIÈVRE

On s'imagine que je vais me désespérer : mais si j'ai perdu d'un côté, j'ai gagné de l'autre.

Air.

J'ai perdu ce procès, l'objet de tant de soins ; Mon rival épouse Julie. Quelques dettes de plus, une femme de moins, Tout est balancé dans la vie.

DUBOIS

Belle consolation !

BIÈVRE

Enfin, lisons... « Monsieur de Latour vient de m'accorder son aimable nièce : soyons donc amis, puisque nous ne sommes plus rivaux. J'espère que vous voudrez bien m'en donner une preuve, en accédant à la première demande que je prends la liberté de vous faire au nom de mon oncle et de mon épouse. »

À part.

Monsieur de Chambre est très honnête.

Air : Des fraises.

Je veux vous voir au plus tôt ; À demain, deux novembre, Venez dîner, sans écot, À la fortune du pot...

Suit la signature.

DUBOIS, riant aux éclats

Quelle fortune !

BIÈVRE

Qu'as-tu à rire ?

DUBOIS

Comment, Monsieur, vous n'appréciez pas tout votre bonheur !

BIÈVRE, relit

Ah ! Battu ! Morbleu ! Battu avec mes propres armes ! Un mal-adroit !

DUBOIS

Pas si bête, pourtant.

BIÈVRE

Qui n'a jamais fait un calembour.

DUBOIS

C'est bien commencer.

BIÈVRE

Il me passe au travers du corps la première pointe, peut-être, qu'il ait faite de sa vie : après un coup comme celui-là, il ne m'est plus permis de dire rien de plaisant.

Air : Vaudeville de la Revue.

Si le mauvais ton du faubourg Égale celui de la ville, Et si dans l'art du calembour Un ignorant se montre habile ; Je vois que pour être en crédit, Pour être toujours sûr de plaire, Il faut avoir beaucoup d'esprit, Mais qu'il faut se garder d'en faire.

DUBOIS

C'est ce que beaucoup de gens disent : mais, croyez-moi, Monsieur, c'est par jalousie. Avec un jeu comme le vôtre, et un valet de coeur comme moi, vous gagnerez toujours la partie.

BIÈVRE

Que vois-je ! Julie avec Monsieur de Chambre ?

SCÈNE XVI. Les Précédents, Monsieur de Chambre, Julie, Mademoiselle Laroche.

BIÈVRE

Ah ! Monsieur, ce n'est point assez pour vous de l'emporter sur moi : voulez-vous encore ajouter à mes regrets, en m'offrant le spectacle de votre bonheur ?

JULIE

J'aime à croire, Monsieur, qu'un amour aussi subit n'a pas fait encore de grands progrès : les sujets de consolation dont vous êtes environné, vos talents, une fortune considérable...

BIÈVRE

Ah ! Madame, ma fortune d'aujourd'hui ne sera certainement pas une bonne fortune.

LAROCHE

Je crois que vous pouvez vous rassurer sur les jours de Monsieur de Bièvre, il fait de l'esprit, il n'en mourra pas.

BIÈVRE

Voilà ce qui vous trompe, Mademoiselle Laroche, j'en mourrai, mais il me faudra du temps.

Après avoir salué.

Air : D'un bouquet de romarin.

Puis-je vous offrir Dubois, Pour servir Madame ?

CHAMBRE

Nous nous flattons que vous resterez, Monsieur ; vous êtes attendu chez Monsieur de Latour.

Air : Fidèle époux, franc militaire.

Oui, prolongez votre voyage, Ici de vous on a besoin ; Aujourd'hui, pour mon mariage, Veuillez me servir de témoin.

BIÈVRE

À part.

Pas mauvais ! Si je pouvais riposter.

Haut.

Je suis désolé de vous refuser ; mais....

CHAMBRE

Je le demande comme un ami, et Madame comme une Grèce.

BIÈVRE

À part.

Encore ! Et rien ne me vient....

Haut.

À ce titre, je dois céder.

JULIE, à Bièvre

Nous ne vous retiendrons que le temps nécessaire pour signer le contrat.

BIÈVRE

Je suis donc à vos ordres.

JULIE

Cela ne sera pas long. Vous savez que les notaires font beaucoup de choses.... dans une minute.

Minute : 60ème unité de l'heure. Mais aussi document original d'acte notarié ou de jugements.

BIÈVRE, à part

Julie aussi !

Haut.

Ah ! Je vois que vous voulez me combattre avec mes propres armes.

DUBOIS

Une minute.... Je n'aurais pas deviné celui-là.

LAROCHE

C'est que tu n'as pas l'esprit devin.

BIÈVRE

Nous sommes perdus, tout le monde s'en mêle.

CHAMBRE

À Bièvre.

À votre école on profite.

À Julie.

Allons, ma chère Julie, retournons près de votre oncle, et méritons, par nos soins, les bontés dont il nous comble aujourd'hui.

VAUDEVILLE.

Air : De la Monaco.

365 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0