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Monologue en vers

Un Samedi Soir

Charles Cros, Léon Duvauchel· imprimée en 1881· 88 vers· 1 personnages

Personnages

  • UN HOMME

UN SAMEDI SOIR

UN HOMME

Loquet : Sorte de fermeture très simple que l'on met aux portes qui n'ont point de serrure, et à celles dont le pêne est dormant. [L]

Une invisible main a tiré le loquet ; La porte s'ouvre. Il entre, et, sur le seuil, regarde

Mansarde : Chambre pratiquée sous un comble brisé. [L]

D'un air d'amant vainqueur la riante mansarde - Un de ces coins touchés du doigt d'un enchanteur, Où l'on voit du soleil et des pois de senteur, Où l'on respire auprès des plus modestes choses Des parfums de baisers, de muguets et de roses ; Paradis sous les toits où l'amour nous conduit. Un désordre parfait règne dans ce réduit : Des chiffons sont épars à terre et sur tes chaises ; Des bobines de fil, des aiguilles anglaises Et des rubans froissés traînent un peu partout Parmi cet attirail d'une femme qui coud. Le vent, par la fenêtre ouverte sur la rue,

Écru : Qui n'a point été soumis à l'eau. Soie écrue. Des brodequins de cuir écru. Fil écru, fil qui n'a point été lavé. Toile écrue, toile qui n'a point été blanchie. [L]

Soulève le fouillis de fine toile écrue Étendu sur la table, et le chat familier Se cache, turbulent, dans des flots de papier, Dans le premier-Paris d'un journal politique Qui servit de patron pour tailler la tunique. Sur l'étroit lit de fer, complice des ébats,

Coutil : Toile serrée et lissée, propre à envelopper des matelas, des oreillers, à faire des tentes, des habits d'été, des robes. [L]

De très mignons souliers de coutil et des bas Sont jetés pêle-mêle auprès de la muraille,

Corset : Espèce de corsage baleiné lacé derrière, que les femmes portent en dessous de leurs robes, et qui enveloppe et suit exactement les formes du buste depuis la poitrine jusqu'au dessous des hanches. [L]

À côté d'un corset et d'un chapeau de paille Orné, suivant un goût qui sied aux jeunes fronts, Des fleurettes des champs, bleuets et liserons,

Églogue : Ouvrage de poésie pastorale, où l'on introduit des bergers qui conversent ensemble. [L]

Et léger comme un souffle ; et frais comme une églogue.
Si l'amour aujourd'hui perd ses droits de seigneur Pour ces préparatifs qu'on fait en son honneur, Si l'éloquence émue et qu'un geste complète Doit céder au lyrisme exquis de la toilette, Ne t'en afflige pas, ô jeune homme amoureux, Toi qu'elle daigna mettre au nombre des heureux ! Égoïste jaloux, garde intacte l'ivresse Que réserve à toi seul ta divine maîtresse... Demain, quand vous irez, pour la première fois, Sourire au beau soleil et chanter dans les bois ; Quand, prenant la volée, après une semaine D'une captivité désolante, inhumaine, Tu voudras l'entraîner loin, bien loin de Paris, De ce beau dévouement tu recevras le prix En la voyant courir, par chacun admirée, Cette chère et cruelle enfant, cette adorée. Dans les sentiers perdus où tu la conduiras, Sur les berges du fleuve où, pendue à ton bras, Dans le gazon couvert de perles argentines Elle appréhendera de mouiller ses bottines, Les arbres salueront ta conquête et diront : « Voyez donc cette taille ! Et voyez quel bras rond Se montre sous ces plis d'étoffe transparente ! - Cette fille, bien sûr, doit être ma parente, » Pensera la fauvette en l'entendant chanter. Et les reines-des-prés se feront présenter Par les papillons bleus et les bergeronnettes À ta reine égrenant au vent ses chansonnettes Tandis que des roseaux, les demoiselles d'or Au svelte corselet, bourdonneront encor Devant ce ravissant, ce merveilleux poème : « Voilà celle qui fait ses robes elle-même ! »

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0