Comédie en vers
Le Chapeau Bleu
Personnages
- HENRI, 26 ans
- LUCIE, 24 ans
LE CHAPEAU BLEU
À Paris. Intérieur d'artiste : chambre simplement meublée ; au fond, une porte donnant sur un couloir ; des livres épars sur des rayons ; quelques gravures et dessins encadres ; à gauche, une fenêtre d'où l'on aperçoit la cime des arbres d'un jardin public ; près de cette fenêtre, une table ; premier plan, à droite, une cheminée avec glace, pendule, et vases garnis de giroflées et de violettes.
SCÈNE I.
LUCIE, assise à gauche devant la table, est occupée à garnir de rubans bleus, un chapeau qu'elle tient à la main de temps en temps elle s'interrompt pour regarder son ouvrage
Encor deux points araire et voilà le chapeau Terminé. Du printemps j'arbore le drapeau ! Le travail fait les frais de ma coquetterie ! Hier, après avoir rendu ma lingerie, Ma bourse résonnant d'un doux bruit argentin, J'ai fait de la dépense. Et puis de grand matin, À cinq heures, avant l'aube, vite à l'ouvrage Je me suis mise, active et pleine de courage. Et tout cela pour lui ! - Vraiment, c'est un plaisir De vouloir me parer au gré de son désir ! Les riches, à coup sûr, ignorent les délices Qu'on goûte à contenter soi-même ses caprices. Chapeau couleur du ciel, chef-d'oeuvre de mes doigts, Dis-lui bien la beauté, l'attrait que tu me dois... Cet hiver, subissant les longues quarantaines, Nous projetions déjà mille courses lointaines ; Aussi, quand la première hirondelle à nos yeux Apparut sur le toit, il s'écria, joyeux : « Les lilas vont fleurir ! - Voici la messagère D'avril ! Vive l'amour ! Fais-toi belle, ma chère. »Elle va essayer le chapeau devant la glace ; puis revient vers la table.
Mais enfin, quel projet avait-il pour partir Quand mon amour osait à peine y consentir ? Quelque bonnes raisons que je me sois données, Je fus triste, en effet, durant ces deux journées. Si j'étais soupçonneuse... Oh ! Je ne le suis pas !... - Son ami Paul, c'est un marquis de Carabas : L'heureux musicien ! Il est propriétaire D'une villa, d'un parc, du côté de Nanterre... Henri pouvait fort bien, cependant, décliner L'honneur de prendre part à ce fameux dîner De Bougival... Mais non, je suis une égoïste : Je dois songer d'abord à ses travaux d'artiste ; Il fallait qu'il revît son collaborateur Un livret d'opéra veut un compositeur.Elle prend, dans le tiroir de la table, une lettre sur laquelle elle jette les yeux et qu'elle remet, pensive, à coté d'elle, parmi ses chiffons.
Et dire que l'on veut pourtant que je le quitte ! Moi, quitter mon poète ! Oh ! Je ne suis pas quitte : Je lui dois mon bonheur. Ai-je le coeur si bas Pour craindre... Pauvre mère ! Elle ne comprend pas.Elle se lève, et parcourt la chambre de long en large.
Non, non, je resterai, car je m'y suis contrainte ; Dût l'avenir, rêvé plein de volupté sainte, D'un sort immérité m'accabler à jamais, Moi qui me suis donnée à l'homme que j'aimais... Mais veut-il aujourd'hui me laisser prisonnière ? Et ferait-il sans moi l'école buissonnière ?Allant vers la pendule.
Neuf heures !Bruit au dehors.
Le voici. Son pas est plus léger, Ce n'est pas lui.On frappe.
Qui donc ? Sans doute un étranger Qui se trompe.Elle va vers ta porte, l'ouvre entre Henri.
SCÈNE II. Henri, Lucie.
LUCIE, enjouée
Henri passe devant elle sans dire un mot, comme préoccupé, se dirigeant vers la gauche.
C'est toi ! - L'idée originale De t'annoncer !... Crois-tu l'heure si matinale ? D'habitude, chez nous vous entrez sans frapper, Monsieur... Probablement c'était pour m'attraper.HENRI
Justement.Il va poser sur la table des rouleaux de papier. - Elle, le devinant, court jeter dans le tiroir, avec des débris de rubans, la lettre qu'elle avait laissée en vue.
LUCIE, surprise
Ah !HENRI
Quoi donc ?À part, pendant ce mouvement.
Tiens ! Un billet. Je flaire Là-dessous quelque sotte intrigue épistotaire ; Paul a raison, peut-être, et nous verrons...LUCIE, indifférence stimulée
Oh ! Rien !...HENRI, à part
Quel air embarrassé, quel singulier maintien !LUCIE
Alors, tu ne dis pas bonjour. - Et l'embrassade ?... Vous l'oubliez ?...Il va froidement la baiser sur le front.
Ami, ton baiser est maussade. Qu'as-tu donc ce matin ?HENRI
Moi ? Rien. Que puis-je avoir, A ton avis ? - Je suis heureux de te revoir, Fraîche comme une rose, après deux jours d'absence.HENRI
Oui, j'ai dû rester plus longtemps Que je ne supposais. Des motifs importants...À part.
Ah ! Si je peux saisir sans qu'elle le soupçonne Ce billet qui m'intrigue...Haut.
Il n'est venu personne Me demander, hier ?LUCIE
Pas même le portier. En montant me conter tes cancans du quartier Il m'aurait divertie. À propos, cher poète, Songe qu'il est fort tard, et qu'aujourd'hui c'est fête ; Ouvre tes yeux bien grands et fais provision De style noble et de points d'exclamationElle se coiffe.
Admire mon chef-d'oeuvre inédit, et devine Tout ce que m'a coûté cette chose divine. - Que tu vas être fier de m'avoir au côté !Elle se tourne vers lui, de face.
Rendez-moi les honneurs qu'on doit à la beauté.Voyant qu'il reste indifférent.
Quoi ! Tu n'es pas séduit, inondé de lyrisme. C'est l'éblouissement qui cause ton mutisme Tu songes, je parie, à m'écrire un sonnet !LUCIE
On ne peut décemment sortir un jour de Pâques En pauvresse, chantant « Fanchon » ou « Pauvre Jacques » ; Aussi fait-on des frais pour plaire.LUCIE
Vraiment ! Cependant ta coutume Étant de t'occuper un peu de mon costume, De me donner ton goût.HENRI
Oui, j'aime assez te voir Ce tout petit chapeau garni d'un voile noir, Qui te donne un peu l'air espagnol...LUCIE
Toi, tu ne ris de rien. Enfin, c'est entendu, mon chapeau n'est pas bien. Du moins, il te dép)ait il manque son entrée Et ne recueille pas la gloire désirée. Je ne le garde pas.LUCIE
Je ne dis pas cela. Mais à quoi bon encor ces counchets-Là. Maintenant c'est chez toi comme une frénésie De vouloir contenter, sans but, ta fantaisie, Ton caprice bizarre et frivole à l'excès On dirait...LUCIE, l'interrompant
Que tu vas me faire mon procès. Quel ton de loup-garou ! - N'est-ce qu'un badinage, Ou mon chapeau va-t-il brouiller notre ménage ? Maudit soit-il ! - Tu sais, j'avais cru seulement, Je m'imaginais... Mais un brusque changement S'est fait dans ton esprit ; - j'en ignore la cause. J'étais folle ! - Peut-être aimes-tu mieux le rose, Mais le bleu te plaisait beaucoup le mois dernier.HENRI
Ta jupe, ton corsage, Certes, sont ravissants ; ton cher petit visage Est divin, encadré d'azur ! - Un fait acquis C'est que tu sais te mettre avec un goût exquis. Quel est ton conseiller ?HENRI, ironie froide
Prodigieux, ma foi !LUCIE
Cesse de raisonner Sur ce ton ; car vraiment j'ai lieu de m'étonner. Tu n'es pas très galant pour moi. Dois-je en conclure Qu'un événement triste a changé ton allure ? Parti tout glorieux, tu reviens sans ardeur... Que s'est-il donc passé ? Qui t'a rendu boudeur ?HENRI
Une scène imprévue, étrange, épouvantable : J'arrive à Bougival à l'heure où l'on s'attable ; Au lieu de joie, un deuil. Paul était tout en pleurs. Il se jette à mon cou, me conte ses malheurs Sa maitresse, tu sais, la célèbre chanteuse De talent très réel, mais de beauté douteuse, De laquelle il est fou, qui, dans notre opéra, Devait tenir le grand rôle de Foedora, Eh bien, elle le trompe, et partout le diffame Auprès de ses amis...LUCIE
Oh ! La méchante femme ! - Car lui, l'excellent coeur, jamais ne l'affligea. - Mais quel est son rival ?... Le connaît-il déjà ?HENRI, la regardant fixement
Parbleu ! C'est un banquier très laid, qu'en son absence La dame recevait en vieille connaissance.À part.
J'avais cru la surprendre. Elle ne tremble point, Cependant. Peut-elle être effrontée à ce point ?Haut.
Et croirais-tu qu'il veut se battre avec cet-homme ?LUCIE
Il a raison.HENRI
Vraiment ? - Belle raison, en somme. En sera-t-il après moins malheureux qu'avant ? Puis, va-t-on disputer la femme qui se vend À celui qui l'achète ?HENRI
Paul faillit, dans sa rage, Jeter au feu, - j'en ai rêvé toute la nuit ! - Partition, livret, et tout ce qui s'ensuit. Nous sommes restés seuls et j'ai dû tout entendre. Ce n'est pas gai. - Pourtant il aurait dû s'attendre À cela. N'est-ce pas pour la femme un bonheur Que de s'abandonner au démon suborneur ; Ce qui brille le plus nous ravit sa tendresse Et son amour fait fi de notre humble détresse.LUCIE
Quoi ! Tu peuples le monde, ingrat malencontreux, De maîtresses sans coeur et d'amants malheureux ! Et, pour justifier ta vaine théorie, Tu nous ranges tous deux dans la catégorie. Selon les lieux communs sur l'amour débités Toujours l'homme subit nos infidélités. Mais c'est tuer l'amour... mais c'est se montrer lâche, Malgré tout votre orgueil...HENRI, ironiquement
Tiens ! Voilà qu'on se fâche.LUCIE
Je ne me fâche pas ; je m'exalte à bon droit. Comment aurais-je pu t'entendre de sang-froid Émettre un doute, alors qu'une affection douce Dans la simplicité nous berce sans secousse... Pour te tromper, Henri, quel talent il faudrait ! Si j'essayais un jour...HENRI, brusquement
Qui t'en empêcherait ? Nul serment ne te tient ; Quand on est libre et belle, Les hasards non cherchés viennent en ribambelle. Sais-je ce que tu fais après que j'ai quitté La maison ? Je n'ai pas le don d'ubiquité. Je ne suis pas non plus un amant magnifique Possédant du sorcier la baguette magique ; Et dans le tourbillon des plaisirs dévorants Je fais triste figure...LUCIE, l'interrompant vivement
Arrête, je comprends ! À la bonne heure, au moins, tu n'épargnes personne. Je te laissais parler... Mais puisqu'on me soupçonne, Je m'indigne, à la fin. Je veux savoir pourquoi Tu me traites ainsi. Dis vite, réponds-moi. Mais non. J'ai deviné jusqu'au bout ta pensée, Je sais ce que cachait ta phrase commencée. A la foi du serment n'osant pas le fier, Pourquoi ne pas descendre à me faire épier ? Tu le pouvais, c'était ton droit. N'es-tu pas maître De me chasser d'ici, de ne me plus connaître, Et d'aller proclamer demain dans tout Paris Qu'en un piège odieux, imprévu, je t'ai pris ? Pour t'épargner l'ennui de me jeter l'injure, Je ne la sens pas moins cruelle, je te jure ! Fallait-il ces détours pour me porter ce coup ?Sur un geste que fait Henri pour parler. Il est assis, elle, debout, devant lui.
Non, tais-toi, mon ami, tu m'en as dit beaucoup. Pour la première fois, par toi-même choquée, Je vois la jalousie infamante évoquée Sur ce vague motif d'un lambeau de velours. Pourtant tu sais qu'il faut que nous plaisions toujours ! Quoi ! Me comparer presque à la femme galante Dont chacun peut payer la faveur insolente !... Dis, n'est-ce pas horrible ? - Ah ! oui, malheur à nous Qui faisons pour l'aimé nos rêves les plus doux... Par quel nouvel objet est-elle accaparée Cette part de ton coeur que tu m'as retirée ?HENRI, il se lève
Tu prends mal à propos de grands airs triomphant. Est-ce un jeu de ta part ?. ou si tu te défends ? Certes, c'est bien ainsi qu'une femme s'arrange, Accusant à son tour pour nous donner le change, Et ne laissant jamais un affront à moitié.LUCIE, indignation croissante
Ah ! c'en est trop, Henri ; vrai ! Tu me fais pitié. J'oubliai tout pour toi : position, famille ; Je fus la soeur coupable et la mauvaise fille ! Je n'ai rien écouté. Du jour où je te vis, La route que tes voeux prenaient, je la suivis. Que m'importait qu'après un monde à la voix haute À ma félicité donnât le nom de faute J'en avais estimé la morale à son prix, J'avais des souvenirs pour braver son mépris. - Aussi je n'ai pas cru que je lui dusse compte De rien qui regardât mon honneur ou ma honte. Quand nous avons senti le cruel dénuement Sur nos bras enlacés s'appuyer lourdement, J'ai travaillé. - Tu sais quelle ardeur inquiète Me faisait épargner jusqu'à la moindre miette Du pain quotidien, non sans peine gagné ; J'ai souri, j'ai chanté quand il nous fut donné. - Je peux bien me vanter enfin à ma manière. - Quand je pus être un peu coquette j'étais fière, Car, avant de songer à ces colifichets, À ces frivolités, souvent je te trichais ; Dérobant au repos les heures méritées, J'ai veillé plus de nuits que tu n'en as comptées. Pour toi j'ai froidement appris à calculer ! Mes doigts, grâce au prestige habile à consoler, Faisant double travail touchaient double salaire. Alors à mes souhaits un ange tutélaire Répondait... Je n'ai plus cette abnégation, Cette force... Aujourd'hui s'en va l'illusion... Je reprendrai ma place au rang des étrangères, Dans le monde inconnu pour toi.Elle va vers le fond.
HENRI
Tu t'exagères Mes discours ; je n'ai dû pourtant rien avancer Qui, si j'ai jugé mal, ait lieu de te froisser.LUCIE
Non, certes, j'aurais tort de trouver singulières Tes déclamations, tes façons cavalières. Tu veux rompre... Au surplus, après ton jugement, À quoi bon irais-tu t'exprimer plus crûment ?HENRI
Avoue enfin qu'au train dont partout vont les choses, On peut avoir raison en de semblables causes ; Les exemples nombreux...LUCIE
Oui, Henri, la raison Nous dit de couper court à notre liaison. Ce lien-là n'est pas, du reste, indissoluble ; D'aucun titre fâcheux la loi ne nous affuble. Puisque tu n'as pas craint de prendre les devants, Mieux vaut se séparer que rester survivants, Pour le tourment commun, au sentiment qui cesse. Nous avons trop longtemps écoute la jeunesse ; Nous nous sommes trompés tous les deux, voilà tout ! Adieu, Henri !Elle s'éloigne vivement vers la porte ; lui, fait quelques pas pour la retenir.
LUCIE
N'importe où !Elle ouvre la porte ; sur le seuil :
Pour tout l'amour passé mon coeur te remercie.HENRI, il veut la retenir elle se dégage
Viens !HENRI, la voyant fuir
Lucie ! ! !SCÈNE III.
HENRI, seul
Il se promène, agité, puis va regarder à la fenêtre.
Je ne prévoyais pas ce dénouement nouveau. Le projet mûrit vite en son jeune cerveau. Bah ! Sans doute elle avait sa décision prise, Ayant, de longue main, préparé l'entreprise. Du reste, ce départ n'a pas dû lui coûter : Elle n'a pas daigné seulement m'écouter. Mieux vaut rompre, en effet. - Pourvu qu'elle s'en mêle, Quelle femme ne sait s'en tirer tout comme elle. J'en ai connu plus d'une aux sourires moqueurs, Aux mensonges fardés, fruits gâtés jusqu'aux coeurs, Qu'un génie infernal, insultant notre envie, Fait croître chaque jour à l'arbre de la vie Sur la branche où nos mains, sans crainte, vont glaner. Leur rôle sur la terre est de tout profaner, D'opposer leurs dégoûts, leurs profondes sciences, À la naïveté de nos chères croyances... Il lui sied bien, vraiment, de sembler s'indigner Et de fuir ! - Ce moyen lui sert à s'épargner Une explication timide, une querelle Inévitable, avec la honte encor pour elle. Elle avait rendez-vous chez un nouvel amant, Et l'heure la pressait... Celui, probablement, Que Paul a rencontré, demandant au concierge S'il me savait absent.Il semble chercher dans ses souvenirs
Eh mon ami Thiberge, Ne serait-ce pas vous, par hasard ? - Paul prétend Que l'homme en question, qui se dépêchait tant De grimper l'escalier, avait la barbe blonde, Comme vous, avec l'air le plus vainqueur du monde.Il va vers la table.
Du reste, le billet va me mettre au courant.Il trouve le chapeau sur la table et le jette sur une chaise.
Tiens ! Voilà le sujet de notre différend. Quel mauvais goût ! Quel luxe ! À propos, c'est un gage ; Elle le viendra prendre avec tout son bagage Quand cela lui plaira, c'est mon moindre souci.Il cherche la lettre.
Elle l'a mis dans le tiroir... Ah ! M'y voici.Il la prend, la retourne en tous sens, et se dispose à la lire.
Diable ! Il aime un peu trop les parfums, ce jeune homme. Mais, du moins, il est bref. Voyons donc s'il se nomme.Après avoir vu la signature.
Comment ? - Oui, j'ai bien lu « Ta mère, Anna Bertin. » Mais... je suis un grand sot... Et j'y perds mon latin.« Ma chère enfant,
La lettre que j'ai reçue de toi, après la visite que t'a faite ton frère, m'annonce que tu persistes dans tes erreurs. C'est ton coeur qui te perd, Lucie.
Charles te l'a dit : un honnête homme de nos amis t'offre son nom et sa petite fortune. Il t'a toujours aimée comme sa propre fille et veut oublier tes torts si tu manifestes un repentir sincère.
Demain, jour de Pâques, viens à la maison, dans la matinée, tu l'y trouveras, et nous pourrons causer. Tu me sais aussi toute prête à pardonner. »
C'était son frère ! Ainsi la lettre est de sa mère)1 Son infidélité n'était qu'une chimère. Où donc Paul avait-il la tête, l'autre jour, Pour me faire ce conte absurde ? Était-ce un tour De sa façon ? J'arrive, et je lui tends un piège, Pour la prendre en défaut !... Sa bonté l'en protège !II replace la lettre dans le tiroir.
Remettons tout ici. Qu'elle ignore ùn moment Que je sais le secret de son beau dévouement.Il va pour s'asseoir sur la chaise où il a jeté le chapeau il saisit et le rame sur la table.
Ah ! Le mignon chapeau... qu'elle eût été jolie !... Mais maintenant tout est perdu par ma folie.Il s'assied.
Pourtant je n'ai jamais été jaloux... Jamais ! Pour combattre un fantôme, insensé, je m'armais. Quel talisman vainqueur du mal, quelle voix brève A commandé de fuir au spectre affreux du rêve ? Je m'interroge en vain. Jamais je n'ai senti Les symptômes du mal ; j'ai menti ! J'ai menti ! Oui, mon coeur est brûlant, mais non pas de ces fièvres Qui font briller les yeux, se contracter les lèvres C'est d'une émotion toute jeune, en sa fleur. L'écho d'une douleur parlait dans ma douleur. Si les femmes m'ont fait douter de l'amour même, À ma foi de croyant arrachant un blasphème, Elle avait rappelé sous ses yeux réjouis L'essaim nombreux de mes plaisirs évanouis. - Si d'autres ont déçu ma confiance douce Dans l'intrigue vulgaire ou le hasard nous pousse, La joie était venue, avec mon idéal, M'exiler pour toujours de ce monde banal.Il se lève.
L'hallucination a cessé tout s'explique. Oui, je veux croire au bien ; je ne suis pas sceptique. Mais comment lui prouver, et lui dire assez haut ?... - Il faut que je la trouve à tout prix. Il le faut ! ! !Il va prendre son chapeau, dans le fond, et se dirige vers la porte.
SCÈNE IV. Henri, Lucie.
En ouvrant la porte, il aperçoit sa maîtresse appuyée au mur de la petite pièce d'entrée. lui dit quelques mots précipitamment,puis l'amène sur le devant de la scène.
HENRI
Quoi ! Te voilà... Comment ? Tu n'étais pas sortie ? Que faisais-tu ? Bien loin je te croyais partie... Je voulais te trouver, te parler à l'instant, Et je courais... Tu vas savoir tout, j'en ai tant ! Ces perles de douleur que tes yeux ont versées, Je les rachèterai par de bonnes pensées. Vois-tu, je n'étais pas maître de moi, c'était Un autre qui parlait quand ma voix t'insultait ! Tu lui pardonneras, - par tout ce qu'il endure Pour sa punition. - C'est moi qui t'en conjure, Moi, pour qui ton amour est le suprême bien, Cher ange de bonté !LUCIE
Va, je m'en doutais bien ! Cependant, à mon sort forcément résignée, Quand précipitamment je me fus éloignée, C'est vrai, j'ai bien pleuré : cela me soulageait ; Avoue au moins, méchant, que j'en avais sujet Et que j'aurais dû mieux me tenir ma promesse... Les gens endimanchés qui sortaient de la messe Me faisaient peur, avec leurs regards curieux, Car tout me trahissait, ma démarche et mes yeux. N'ayant pas essayé d'apaiser cet orage, Je voulus le tenter j'eus assez de courage, Assez d'amour, pour croire au prochain repentir.LUCIE
Puis, que fût devenu, sous ta main courroucée, Mon joli chapeau neuf ? - J'ai suivi ma pensée ; Je ne me trompais pas je t'attendais, tu vois !HENRI, montrant la chapeau
Ce témoin convaincant vient d'élever la voix : Oui, tu me fus toujours trop bonne, trop fidèle.LUCIE
C'est se plaindre que la mariée est trop belle. M'aimeras-tu toujours ? Tu sais, c'est très longtemps. Toujours !HENRI
Et toi ?LUCIE
Toujours !HENRI
Ô cieux bleus éclatants ! Vous recevrez nos voeux.Il va vers la fenêtre, l'ouvre et montre de la main les arbres.
Vois-tu les belles choses Dans le jardin, là-bas, et les apothéoses Qu'on prépare au doux mai ? Dans les grands marronniers Entends-tu la chanson joyeuse des ramiers ? Les vieux murs sont parés de guimpes de verdure ; Tout est splendeurs, parfums tièdes ; le ciel s'azure. Les oiseaux, les amants s'en vont à travers bois. Partons.HENRI
Où tu voudras.LUCIE
Elle va pour se coiffer, et montre son chapeau à Henri, qui le lui met sur la tête.
Eh bien ! Qu'en dis-tu, tout de même ? N'ai-je pas du talent ?LUCIE
J'y suis. Ah ! Ma voilette !Elle va vers la table, ayant cherché ce prétexte, tandis que lui, au fond, s'impatiente. - Elle prend, dans le tiroir, la lettre qu'elle met, froissée, dans sa poche. - Elle est vue seulement du public. - Puis, revenant auprès de la cheminée.
Tiens ! voilà ton dernier bouquet de violette ; Il sent très bon encore...Elle le met à son corsage.
En route pour Meudon ! Nous prendrons le bateau ?HENRI, frappant légèrement du pied et lui saisissant ta taille
Mais dépêche-toi donc !371 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica