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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Le Chapeau Bleu

Pirouette· imprimée en 1881· 371 vers· 2 personnages

Personnages

  • HENRI, 26 ans
  • LUCIE, 24 ans

LE CHAPEAU BLEU

À Paris. Intérieur d'artiste : chambre simplement meublée ; au fond, une porte donnant sur un couloir ; des livres épars sur des rayons ; quelques gravures et dessins encadres ; à gauche, une fenêtre d'où l'on aperçoit la cime des arbres d'un jardin public ; près de cette fenêtre, une table ; premier plan, à droite, une cheminée avec glace, pendule, et vases garnis de giroflées et de violettes.

SCÈNE I.

LUCIE, assise à gauche devant la table, est occupée à garnir de rubans bleus, un chapeau qu'elle tient à la main de temps en temps elle s'interrompt pour regarder son ouvrage

Encor deux points araire et voilà le chapeau Terminé. Du printemps j'arbore le drapeau ! Le travail fait les frais de ma coquetterie ! Hier, après avoir rendu ma lingerie, Ma bourse résonnant d'un doux bruit argentin, J'ai fait de la dépense. Et puis de grand matin, À cinq heures, avant l'aube, vite à l'ouvrage Je me suis mise, active et pleine de courage. Et tout cela pour lui ! - Vraiment, c'est un plaisir De vouloir me parer au gré de son désir ! Les riches, à coup sûr, ignorent les délices Qu'on goûte à contenter soi-même ses caprices. Chapeau couleur du ciel, chef-d'oeuvre de mes doigts, Dis-lui bien la beauté, l'attrait que tu me dois... Cet hiver, subissant les longues quarantaines, Nous projetions déjà mille courses lointaines ; Aussi, quand la première hirondelle à nos yeux Apparut sur le toit, il s'écria, joyeux : « Les lilas vont fleurir ! - Voici la messagère D'avril ! Vive l'amour ! Fais-toi belle, ma chère. »

Elle va essayer le chapeau devant la glace ; puis revient vers la table.

Mais enfin, quel projet avait-il pour partir Quand mon amour osait à peine y consentir ? Quelque bonnes raisons que je me sois données, Je fus triste, en effet, durant ces deux journées. Si j'étais soupçonneuse... Oh ! Je ne le suis pas !... - Son ami Paul, c'est un marquis de Carabas : L'heureux musicien ! Il est propriétaire D'une villa, d'un parc, du côté de Nanterre... Henri pouvait fort bien, cependant, décliner L'honneur de prendre part à ce fameux dîner De Bougival... Mais non, je suis une égoïste : Je dois songer d'abord à ses travaux d'artiste ; Il fallait qu'il revît son collaborateur Un livret d'opéra veut un compositeur.

Elle prend, dans le tiroir de la table, une lettre sur laquelle elle jette les yeux et qu'elle remet, pensive, à coté d'elle, parmi ses chiffons.

Et dire que l'on veut pourtant que je le quitte ! Moi, quitter mon poète ! Oh ! Je ne suis pas quitte : Je lui dois mon bonheur. Ai-je le coeur si bas Pour craindre... Pauvre mère ! Elle ne comprend pas.

Elle se lève, et parcourt la chambre de long en large.

Non, non, je resterai, car je m'y suis contrainte ; Dût l'avenir, rêvé plein de volupté sainte, D'un sort immérité m'accabler à jamais, Moi qui me suis donnée à l'homme que j'aimais... Mais veut-il aujourd'hui me laisser prisonnière ? Et ferait-il sans moi l'école buissonnière ?

Allant vers la pendule.

Neuf heures !

Bruit au dehors.

Le voici. Son pas est plus léger, Ce n'est pas lui.

On frappe.

Qui donc ? Sans doute un étranger Qui se trompe.

Elle va vers ta porte, l'ouvre entre Henri.

SCÈNE II. Henri, Lucie.

HENRI

Justement.

Il va poser sur la table des rouleaux de papier. - Elle, le devinant, court jeter dans le tiroir, avec des débris de rubans, la lettre qu'elle avait laissée en vue.

LUCIE, surprise

Ah !

LUCIE, indifférence stimulée

Oh ! Rien !...

HENRI, ironie froide

Prodigieux, ma foi !

LUCIE, indignation croissante

Ah ! c'en est trop, Henri ; vrai ! Tu me fais pitié. J'oubliai tout pour toi : position, famille ; Je fus la soeur coupable et la mauvaise fille ! Je n'ai rien écouté. Du jour où je te vis, La route que tes voeux prenaient, je la suivis. Que m'importait qu'après un monde à la voix haute À ma félicité donnât le nom de faute J'en avais estimé la morale à son prix, J'avais des souvenirs pour braver son mépris. - Aussi je n'ai pas cru que je lui dusse compte De rien qui regardât mon honneur ou ma honte. Quand nous avons senti le cruel dénuement Sur nos bras enlacés s'appuyer lourdement, J'ai travaillé. - Tu sais quelle ardeur inquiète Me faisait épargner jusqu'à la moindre miette Du pain quotidien, non sans peine gagné ; J'ai souri, j'ai chanté quand il nous fut donné. - Je peux bien me vanter enfin à ma manière. - Quand je pus être un peu coquette j'étais fière, Car, avant de songer à ces colifichets, À ces frivolités, souvent je te trichais ; Dérobant au repos les heures méritées, J'ai veillé plus de nuits que tu n'en as comptées. Pour toi j'ai froidement appris à calculer ! Mes doigts, grâce au prestige habile à consoler, Faisant double travail touchaient double salaire. Alors à mes souhaits un ange tutélaire Répondait... Je n'ai plus cette abnégation, Cette force... Aujourd'hui s'en va l'illusion... Je reprendrai ma place au rang des étrangères, Dans le monde inconnu pour toi.

Elle va vers le fond.

LUCIE

N'importe où !

Elle ouvre la porte ; sur le seuil :

Pour tout l'amour passé mon coeur te remercie.

HENRI, il veut la retenir elle se dégage

Viens !

HENRI, la voyant fuir

Lucie ! ! !

SCÈNE III.

HENRI, seul

Il se promène, agité, puis va regarder à la fenêtre.

Je ne prévoyais pas ce dénouement nouveau. Le projet mûrit vite en son jeune cerveau. Bah ! Sans doute elle avait sa décision prise, Ayant, de longue main, préparé l'entreprise. Du reste, ce départ n'a pas dû lui coûter : Elle n'a pas daigné seulement m'écouter. Mieux vaut rompre, en effet. - Pourvu qu'elle s'en mêle, Quelle femme ne sait s'en tirer tout comme elle. J'en ai connu plus d'une aux sourires moqueurs, Aux mensonges fardés, fruits gâtés jusqu'aux coeurs, Qu'un génie infernal, insultant notre envie, Fait croître chaque jour à l'arbre de la vie Sur la branche où nos mains, sans crainte, vont glaner. Leur rôle sur la terre est de tout profaner, D'opposer leurs dégoûts, leurs profondes sciences, À la naïveté de nos chères croyances... Il lui sied bien, vraiment, de sembler s'indigner Et de fuir ! - Ce moyen lui sert à s'épargner Une explication timide, une querelle Inévitable, avec la honte encor pour elle. Elle avait rendez-vous chez un nouvel amant, Et l'heure la pressait... Celui, probablement, Que Paul a rencontré, demandant au concierge S'il me savait absent.

Il semble chercher dans ses souvenirs

Eh mon ami Thiberge, Ne serait-ce pas vous, par hasard ? - Paul prétend Que l'homme en question, qui se dépêchait tant De grimper l'escalier, avait la barbe blonde, Comme vous, avec l'air le plus vainqueur du monde.

Il va vers la table.

Du reste, le billet va me mettre au courant.

Il trouve le chapeau sur la table et le jette sur une chaise.

Tiens ! Voilà le sujet de notre différend. Quel mauvais goût ! Quel luxe ! À propos, c'est un gage ; Elle le viendra prendre avec tout son bagage Quand cela lui plaira, c'est mon moindre souci.

Il cherche la lettre.

Elle l'a mis dans le tiroir... Ah ! M'y voici.

Il la prend, la retourne en tous sens, et se dispose à la lire.

Diable ! Il aime un peu trop les parfums, ce jeune homme. Mais, du moins, il est bref. Voyons donc s'il se nomme.

Après avoir vu la signature.

Comment ? - Oui, j'ai bien lu « Ta mère, Anna Bertin. » Mais... je suis un grand sot... Et j'y perds mon latin.

« Ma chère enfant,

La lettre que j'ai reçue de toi, après la visite que t'a faite ton frère, m'annonce que tu persistes dans tes erreurs. C'est ton coeur qui te perd, Lucie.

Charles te l'a dit : un honnête homme de nos amis t'offre son nom et sa petite fortune. Il t'a toujours aimée comme sa propre fille et veut oublier tes torts si tu manifestes un repentir sincère.

Demain, jour de Pâques, viens à la maison, dans la matinée, tu l'y trouveras, et nous pourrons causer. Tu me sais aussi toute prête à pardonner. »

C'était son frère ! Ainsi la lettre est de sa mère)1 Son infidélité n'était qu'une chimère. Où donc Paul avait-il la tête, l'autre jour, Pour me faire ce conte absurde ? Était-ce un tour De sa façon ? J'arrive, et je lui tends un piège, Pour la prendre en défaut !... Sa bonté l'en protège !

II replace la lettre dans le tiroir.

Remettons tout ici. Qu'elle ignore ùn moment Que je sais le secret de son beau dévouement.

Il va pour s'asseoir sur la chaise où il a jeté le chapeau il saisit et le rame sur la table.

Ah ! Le mignon chapeau... qu'elle eût été jolie !... Mais maintenant tout est perdu par ma folie.

Il s'assied.

Pourtant je n'ai jamais été jaloux... Jamais ! Pour combattre un fantôme, insensé, je m'armais. Quel talisman vainqueur du mal, quelle voix brève A commandé de fuir au spectre affreux du rêve ? Je m'interroge en vain. Jamais je n'ai senti Les symptômes du mal ; j'ai menti ! J'ai menti ! Oui, mon coeur est brûlant, mais non pas de ces fièvres Qui font briller les yeux, se contracter les lèvres C'est d'une émotion toute jeune, en sa fleur. L'écho d'une douleur parlait dans ma douleur. Si les femmes m'ont fait douter de l'amour même, À ma foi de croyant arrachant un blasphème, Elle avait rappelé sous ses yeux réjouis L'essaim nombreux de mes plaisirs évanouis. - Si d'autres ont déçu ma confiance douce Dans l'intrigue vulgaire ou le hasard nous pousse, La joie était venue, avec mon idéal, M'exiler pour toujours de ce monde banal.

Il se lève.

L'hallucination a cessé tout s'explique. Oui, je veux croire au bien ; je ne suis pas sceptique. Mais comment lui prouver, et lui dire assez haut ?... - Il faut que je la trouve à tout prix. Il le faut ! ! !

Il va prendre son chapeau, dans le fond, et se dirige vers la porte.

SCÈNE IV. Henri, Lucie.

En ouvrant la porte, il aperçoit sa maîtresse appuyée au mur de la petite pièce d'entrée. lui dit quelques mots précipitamment,puis l'amène sur le devant de la scène.

LUCIE

Elle va pour se coiffer, et montre son chapeau à Henri, qui le lui met sur la tête.

Eh bien ! Qu'en dis-tu, tout de même ? N'ai-je pas du talent ?

LUCIE

J'y suis. Ah ! Ma voilette !

Elle va vers la table, ayant cherché ce prétexte, tandis que lui, au fond, s'impatiente. - Elle prend, dans le tiroir, la lettre qu'elle met, froissée, dans sa poche. - Elle est vue seulement du public. - Puis, revenant auprès de la cheminée.

Tiens ! voilà ton dernier bouquet de violette ; Il sent très bon encore...

Elle le met à son corsage.

En route pour Meudon ! Nous prendrons le bateau ?

HENRI, frappant légèrement du pied et lui saisissant ta taille

Mais dépêche-toi donc !

371 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica