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Comédie en vers et en prose· Comédie-Vaudeville en un Acte

Odéina ou La Canadienne

Félix-Auguste Duvert, Xavier-Boniface Saintine· imprimée en 1827· 243 vers· 8 personnages

Personnages

  • GUILLAUME JARWIS, riche quaker, M. Guillemin
  • D'HARVILLIERS, négociant français, M. Isambert
  • EUGÈNE, son fils, M. Bercour
  • CAROLINE, sa nièce et sa pupille, Mme Dussert
  • ALBERT DE CHAMP-ROSÉ, élégant français de quarante ans, M. LEPEINTRE aîné
  • ODÉINA, jeune canadienne, Melle Clara
  • MEDWIN, capitaine de vaisseau marchand, M. Victor
  • MATELOTS

ODÉINA.

Le théâtre représente un site pittoresque ; une habitation est à la droite du spectateur ; parmi les arbres qui décorent la scène, on remarque un sumac du Canada, qui doit être plus apparent que les autres.

SCÈNE PREMIÈRE. Medwin, D'Harvilliers, Jarwis.

Au lever du rideau, Jarwis est assis sous le berceau à droite, un livre à la main. D'Harvilliers et Medwin entrent du côte opposé.

MEDWIN

Il va venir, vous dis-je ; monsieur de Champ-Rosé est allé parcourir toute la ville pour le ramener dans vos bras.

D'HARVILLIERS

Je ne me sens pas d'impatience. Quoi ! Mon fils est de retour ? Et tandis que mes affaires m'éloignaient de Boston, mon Eugène m'y attendait ?

MEDWIN

Oui, monsieur d'Harvilliers ; depuis trois jours il est ici.

D'HARVILLIERS

Cher Eugène ! Depuis plus de six mois qu'il a du quitter les côtes de France pour venir me rejoindre ici, je le croyais perdu à jamais. Mais n'est-ce pas à vous, Capitaine Medwin, que je dois son retour en ces lieux ?

MEDWIN

Oui, Monsieur.

MEDWIN, à part

Au diable soit la bienséance ! Pourquoi craint-il de me faire un affront ? L'argent et la reconnaissance Devraient toujours marcher de front.

Avant de toucher à Boston, en côtoyant l'Atlantique, je dus jeter l'ancre dans une baie de l'Acadie, pour y faire de l'eau. C'est là que j'appris que, trois mois auparavant, un vaisseau, en destination pour Boston, avait été jeté dans ces parages par la tempête. Une partie de l'équipage et des passagers n'avait dû son salut qu'à une tribu sauvage de Canadiens qui habite le long des côtes. Je pris à bord les naufragés, parmi lesquels était votre fils, persuadé que mon patron, Guillaume Jarwis, ne m'en voudrait pas d'avoir chargé son bâtiment d'une pareille cargaison, et qu'il m'en tiendrait compte.

JARWIS, sans quitter sa place

Et tu ne t'es point trompé. Ami Medwin ! Ne crains jamais de nuire à mes intérêts en consultant ton coeur.

MEDWIN, à d'Horvilliers, à demi-voix

Il est bien de la secte des quakers ; et dût-il, pour doubler encore sa prodigieuse fortune, n'avoir que la peine de vous ôter son chapeau et de vous dire vous au lieu de toi, il ne le ferait pas.

D'HARVILLIERS

Depuis que j'habite les États-Unis, j'ai eu le temps de m'accoutumer aux singulières manies des gens de cette secte... Mais le bon Jarwis a tant de vertus !...

JARWIS, se levant et s'adressant à d'Harvilliers

Tu dois être bien heureux !

D'HARVILLIERS

Jugez de mon bonheur : non seulement j'ai retrouvé mon fils, mais je vais voir se réaliser tous mes projets pour son avenir ; car ma nièce, cette jeune Caroline, que, dans votre sagesse impassible, vous jugez si légère, si coquette..., c'est Eugène que je lui réserve pour mentor, pour époux... ; et ce mariage comble tous mes voeux. Caroline, veuve à vingt-deux ans d'un négociant fort riche, possède des biens considérables...

JARWIS

Pourquoi mêler l'or avec le plomb ? De nobles sentiments avec des idées d'intérêt ?

MEDWIN, à part

Ah ! S'il s'achetait... J'en vendrais...

D'HARVILLIERS

Ne dois-je point songer à assurer le sort futur de mon fils et de ma nièce ?

JARWIS

Et les jeunes gens se conviennent ?

D'HARVILLIERS

Sous tous les rapporte... Ma fortune est maintenant assez honnête, et je n'oublie point à qui j'en dois une grande partie. Sans me connaître à peine, vous avez daigné m'associer dans quelques-unes de vos plus importantes entreprises... ; aussi ma reconnaissance...

JARWIS

Ami, je n'en exige point de toi... Il y a tant de plaisir à servir ses semblables, que c'est moi qui suis ton obligé...

MEDWIN, à part

C'est le moyen d'esquiver l'ingratitude.

JARWIS

Mais encore une fois, tu confonds les objets... Je te demande si ces jeunes gens s'aiment ; car il m'avait semblé que ce Champ-Rosé, malgré son âge, aspirait à la main de ta jeune Caroline.

D'HARVILLIERS

Non pas ; pure galanterie ! Champ-Rosé a quarante ans ; il est sans fortune : Caroline a pu sembler accueillir ses hommages, mais elle n'aime que son cousin.

MEDWIN

Il paraît alors, Monsieur, que votre fils est adoré de toutes les belles, car lorsqu'il s'embarqua à bord de mon bâtiment, une jeune Canadienne voulut le suivre à toute force, et quitta pour lui son pays et les siens.

D'HARVILLIERS

Cela est-il vrai ? Et qu'est-elle devenue ?

JARWIS, indiquant sa maison

Elle est ici... Ce fut cette jeune personne qui lui sauva la vie en se jetant à la nage lorsqu'il luttait contre la tempête.

D'HARVILLIERS

Elle a sauvé les jours de mon fils ! Elle ne s'en retournera parmi les siens que bien récompensée de son dévouement.

JARWIS

Que lui donneras-tu donc qui vaille ce qu'elle t'a conservé ? Mais, je ne me trompe point ; voici ton fils lui-même : il est avec cet Albert de Champ-Rosé, ce Français, dont la raison semble être restée en France.

SCÈNE II. D'Harvilliers, Eugène, Albert, Medwin, Jarwis.

Pendant la scène suivante et celle-ci, Jarwis s'occupe à préparer des papiers sur une petite table ; il cause avec Medwin et observe les autres personnages avec des sentiments différents.

D'HARVILLIERS, se jetant dans les bras d'Eugène

Mon fils !... Mon Eugène !...

EUGÈNE

Mon père ! Combien je désirais cet instant...

D'HARVILLIERS

Tu as bien dû souffrir ?

ALBERT

Bah ! Pour une tempête !... Je ne connais rien de plus flatteur, pour un homme bien élevé surtout, parce qu'il en sait broder la narration ; il en peut tirer tout le parti convenable... Pour moi, j'espère bien, lorsque je serai de retour en France, imiter l'illustre Bougainville, et faire imprimer la relation de mes voyages, avec atlas et vignettes, et je me flatte que les naufrages y figureront d'une manière excessivement agréable.

D'HARVILLIERS, à Eugène

Mais ces trois mois passés au milieu de ces peuplades barbares ont dû te sembler trois siècles ?...

EUGÈNE

Loin de vous, de ma cousine et de mes amis, mon coeur n'était point satisfait, sans doute ; mais la horde qui nous accueillit était de moeurs si douces et si hospitalières !

D'HARVILLIERS

Mais... Que de privations !...

ALBERT

Mais non. Il n'y a pas au Canada de restaurants en vogue... ; mais l'ours et le castor y ont la chair très délicate... N'est-il pas vrai, Eugène ?

EUGÈNE

J'y ai vécu parmi des gens qui, certes, ne connaissent ni le luxe, ni l'élégance de Londres et de Paris ; mais ils se sont trouvés assez riches pour partager encore avec nous.

ALBERT

Je le crois bien ; j'ai toujours remarqué que les gens qui n'ont rien sont ceux qui partagent le plus volontiers.

EUGÈNE

Les jeunes gens n'y possèdent point vos belles manières, votre aisance et votre grâce, Monsieur de Champ-Rosé... mais ils font trente lieues à la course, dans un jour ; peuvent lutter corps à corps avec l'ours le plus terrible, et, seulement armés de l'arc et de la flèche, ils parieraient, à trois cents pas de distance, vous percer l'oeil droit ou l'oeil gauche, à votre choix.

MEDWIN

C'est bien quelque chose.

ALBERT

Ce sont de jolis talents, je n'en disconviens pas ; mais, pour mon usage particulier, je n'en saurais que faire... Mais, mon cher Eugène, ne voyez-vous pas que monsieur votre père grille déjà du désir de vous entendre raconter votre naufrage ?

D'HARVILLIERS

Pour le coup, Monsieur Albert a raison... ; on aime à revenir sur les dangers que l'on a courus.

ALBERT

Allons, illustre voyageur !... Savez-vous qu'il a rapporté avec lui, non des plantes ou des coquillages, comme les voyageurs vulgaires ; non la dépouille des ours et des castors, mais une des curiosités les plus rares du pays : une jolie femme ! C'est ce qui s'appelle voyager avec fruit...

D'HARVILLIERS

C'est ce que notre hôte m'a appris. Comment se fait-il qu'elle t'ait suivi jusqu'en ces lieux ?

EUGÈNE

Odéina était la fille d'un ancien chef du pays... Elle seule avait été ma libératrice... Je passai trois mois au milieu de ses compatriotes ; l'habitude, la reconnaissance, m'inspirèrent pour elle la plus sincère amitié ; et lorsqu'instruit de notre désastre, le capitaine Medwin nous offrit ses bons services, le coeur déchiré du regret de la quitter, j'annonçai mon départ à ma bienfaitrice. Je craignais de l'affliger par cette nouvelle ; il n'en fut rien... Sans me répondre, elle prit son arc et son carquois, et me suivit... Je montai sur le bâtiment, elle m'y accompagna... J'essayai de lui faire mes adieux ; elle les prévint en me disant : Mon ami, si une nouvelle tourmente vient encore t'assaillir, ne crains rien, je serai là. Alors le coeur ému, je restai muet ; je serrai ses mains dans les miennes, et le navire mit à la voile...

ALBERT

Je ne vois là dedans aucun des caractères de l'enlèvement illégal... Ni violences, ni chaise de poste... C'est en tout bien, tout honneur...

D'HARVILLIERS

Mais où donc est-elle ? Que je la remercie du bonheur que je lui dois...

EUGÈNE

Ma cousine, dans ce moment, cherche à l'instruire dans la science du decorum, et veut en vain, je crois, l'initier dans les secrets de la toilette.

JARWIS, à Medwin

Maintenant, ami Medwin, quand dois-tu repartir... ?

MEDWIN

Aujourd'hui même, si le vent est favorable.

JARWIS

En tous cas, tu viendras ici prendre mes ordres avant ton départ...

MEDWIN

Il suffit.

Il sort.

SCÈNE III. D'Harvilliers, Eugène, Albert, Caroline, mise avec recherche, Jarwis.

CAROLINE

Bonjour, mon oncle... Je vous annonce à tous mon elève.

Air d'Aristippe.

Contre l'amour j'aime son ignorance De sa vertu je serai le soutien ; Je lui démontre l'innocence, L'art, croyez-moi, ne gâte jamais rien ; Et l'innocence est un grand bien. Oui, moins sauvage, elle sera plus fière ; Et, grâce à mes soins généreux, Elle saura bientôt, j'espère, Et rougir, et baisser les yeux.

Oh ! Vous verrez si je suis bonne institutrice ;... Nous en ferons quelque chose... Comment donc, mais elle porte déjà des diamants ?

ALBERT

Une Canadienne qui porte des diamants !... C'est sans doute pour faire fuir les bêtes féroces, qui ont peur du feu... Vous comprenez !...

CAROLINE

Un superbe solitaire, qu'elle tient de vous, je crois, mon cousin... ; et même, lorsque je voulus la débarrasser de tous ces ornements bizarres qui lui entouraient le col et les bras : je ne veux point quitter celui-là, me dit-elle ; je ne le quitterai jamais.

EUGÈNE, souriant

A-t-elle dit cela ?... C'est possible... ; mais...

ALBERT, à Caroline, à demi-voix

Seriez-vous jalouse, Caroline ?... Ouf !

À part.

Voilà un soupir que je crois assez bien placé.

CAROLINE, à d'Harvilliers

Mais je vais moi-même vous chercher mon élève pour vous la présenter.

ALBERT

Je suis parbleu curieux de la voir... Est-ce une Illinoise... une Iroquoise... une Huronne ?... Est-ce blanc ? Est-ce noir ?

CAROLINE, allant seulement jusqu'à la porte, et ramenant Odeïna

Je n'irai pas loin.

SCÈNE IV. D'Harvilliers, Eugène, Odéina, Caroline, Albert, Jarwis.

Odeïna porte pour tout vêtement un pagne qui la couvre de la ceinture aux genoux ; elle est parée de colliers et de bracelet en graines rouges ; la tête nue.

Air de la valse de Robin des Bois.

Ensemble.

EUGÈNE

Odéina, voici mon père.

ODÉINA

Ah ! je sens là Que je l'aime déjà.

Reprise de l'ensemble.

ALBERT, lorgnant Odeina

Diable !... Diable !... Comment, on est si bien que çà maintenant au Canada ?... La nature se perfectionne singulièrement ! Cette diablesse de nature fait des progrès...

ODÉINA, à Eugène

Eugène, je suivrai tous tes conseils... Pour te plaire encore plus... J'imiterai les femmes de France... On aime ce qui rappelle son pays.

CAROLINE

Mais, Mademoiselle, on ne parle pas comme cela à un jeune homme, à un étranger ; c'est inconvenant...

ODÉINA, à Eugène

Un étranger !... Il ne l'est pas pour moi, et je veux qu'il m'aime ; il le doit ;... ce qui serait mal, c'est s'il ne m'aimait pas...

EUGÈNE

Aussi je t'aime, Odéina ; mais ma cousine te parle des usages de notre pays... En Erance on s'aime ; mais plus...

ALBERT

Plus décemment enfin ;... avec les égards, les convenances, le respect qu'on se doit entre gens qui savent vivre.

ODÉINA

Je ne comprends pas....

JARWIS

Bien, ma fille,... bien ;... conserve ta candeur,... ton ingénuité.

ODÉINA, passant rapidement vers Jarwis

Ma fille !... Ah ! Tu dois être bon, toi. Le nom que tu me donnes me rappelle mon père.... Ce n'est point un mal de vouloir être aimée, n'est-ce pas ?

JARWIS

C'en est souvent un parmi nous. Sois coquette, sois trompeuse, joue-toi des sentiments que tu inspires, trafique de ton coeur : partout tu seras accueillie ; mais cela même n'est pas en ton pouvoir ; tu resteras simple, franche ; tu ne rougiras pas de tes affections les plus pures.

À part.

Je te plains !

D'HARVILLIERS

Mon ami, vous ne voulez pas voir comme les autres hommes. Odéina, nous vous aimons tous ; mais...

ODÉINA

Moi aussi, je vous aime !

Montrant Eugène.

Mais lui surtout.

Elle retourne près d'Eugène.

D'HARVILLIERS

L'arrivée de cette jeune fille nous prépare bien des contrariétés.

Haut.

L'heure s'avance, Eugène ;... et depuis ton arrivée, tu n'as sans doute point vu le consul de France. C'est son jour d'audience, nous irons ensemble... Il est nécessaire que je te présente à lui... C'est de rigueur...

ODÉINA

Tu as donc à lui parler ?...

EUGÈNE

Non, pas positivement ; ... mais c'est un usage...

ALBERT

Pourquoi n'envoyez-vous pas votre carte ? Je n'en fais jamais d'autres.

ODÉINA

Comment ?...

ALBERT

Oui, une carte ;... une carte de visite. Ah ! C'est que vous ne savez pas... Au fait..., au Canada !

D'HARVILLIERS

Vous pouvez rester, Odéina ; mais mon fils m'accompagnera...

ODÉINA

J'irai...

D'HARVILLIERS, bas à Eugène

Elle fera quelque gaucherie, et nous compromettra.

EUGÈNE

Mon père, ne la contrariez point pour si peu ;... le nom de son pays expliquera cette inexpérience.. .

D'HARVILLIERS

Eh bien ! Partons.

EUGÈNE, à Odéina

Viens.

Elle donne le bras en sautant de joie.

Adieu, petite cousine ;... au revoir, Monsieur Jarwis !...

ODÉINA

Adieu, adieu !...

Elle aperçoit le sumac du Canada.

Arrête... Un arbre de mon pays...

Elle quitte le bras d'Eugène, et regarde le sumac avec émotion.

Sumac vinaigrier : Rhus typhina, arbre de l'Amérique de l'est de la Georgie au Canada y compris toute le région des grands lacs. Introduit en Europe en 1624.

SCÈNE IV.

JARWIS

Effectivement, c'est le sumac de l'Acadie...

ODÉINA

Il est de mon pays !... Ils étaient semblables à celui-là ceux qui entouraient la cabane élevée par mon père.

AIR de valse de la Demoiselle à marier.

D'HARVILLIERS

Ensemble.

Partons tous deux, etc.

CAROLINE

Mais entr'eux deux Ce langage Ici me porte ombrage. Bientôt je veux Voir Eugène obéir à mes voeux.

Elle sort avec d'Harvilliers et Eugène, Jarwis la suit quelque temps de l'oeil et rentre chez lui sans saluer personne.

SCÈNE V. Caroline, Albert.

ALBERT, regardant partir Jarwis

Il est poli !...

CAROLINE

Je ne m'étonne plus de l'intérêt qu'il semble prendre à Odéina ; un quaker et une sauvage, cela doit s'entendre.

ALBERT

La réflexion est prodigieuse de justesse ; mais, adorable Caroline,... Parlons d'autre chose, je vous en prie... Voilà donc votre grand cousin arrivé, et qui se jette comme un ouragan au milieu de tous mes projets de félicité !... Il fait sombrer mon espérance, et submerge ma tendresse pour vous.

ALBERT

Il est vrai que... votre cousin est riche,... et que moi... je l'étais.

CAROLINE

C'est ce que l'on m'a dit : vous avez dissipé une fortune assez brillante.

ALBERT

Dissipée ? Non !... Je l'ai employée à mon instruction et à me préparer un avenir solide... J'ai parcouru le monde comme ce fameux Joconde. Vous savez...

Il chante.

J'ai longtemps parcouru le monde. Cela m'a coûté cher ; mais j'ai recueilli des trésors, ceux de l'intelligence ; mon moral s'est enrichi des pertes de mon matériel : je ne suis plus capitaliste, mais je suis philosophe,... et je dédaigne la fortune, qui, du reste, me le rend bien.

Joconde est un air connu, très utilisée dans les opéra-comique et vaudeville. Il existe une comédie en deux actes et en vaudeville de

CAROLINE, en souriant

Puissiez-vous, monsieur Albert, trouver quelqu'un qui sache apprécier de si brillants avantages !

ALBERT

Je l'avais trouvé... Ah ! Caroline !... Mais je ne vais plus songer qu'à me distraire : pour vous un second mariage vous distraira naturellement ; c'est un moyen violent, mais presque sûr... Aussi, et puisque maintenant il me faut renoncer à vous, j'épouserais,... je ne sais pas qui... je n'épouserais pas... Ce n'est pas l'intérêt, le vil intérêt !...

CAROLINE

Je le crois !...

ALBERT

Mais c'est le désespoir de vous perdre... Ah ! Caroline !... Nous nous regretterons... Nous nous regretterons, Caroline.

CAROLINE, avec ironie

Mais en silence !...

ALBERT

Oui, j'étoufferai ma douleur de mon côté et vous du vôtre ; ... C'est chose convenue...

CAROLINE

On se soumet à la nécessité...

ALBERT, d'un ton attendri

On cache ses larmes...

CAROLINE

Ah ! Monsieur de Champ-Rosé, ne prenez point ce ton en me parlant, ... Je vous en supplie !...

ALBERT, toujours en l'attendrissant de plus en plus

Cela est facile à dire.

Il tire son mouchoir comme pour s'essuyer les yeux, et tout_à_coup en changeant de ton.

Dites-moi, charmante ; êtes-vous bien sûre que votre grand cousin vous aime ?...

CAROLINE

Mais... cette question,... et le ton dont vous me la faites... On s'approche ;... c'est mon oncle.

AIR : Je reconnais ce militaire.

Éloignez-vous,... car je redoute Que mon oncle !...

SCÈNE VI. D'Harvilliers, Eugène, Caroline.

D'HARVILLIERS

J'étais bien aise de l'éloigner un moment pour te parler avec franchise : elle t'aime, te dis-je !...

EUGÈNE

C'est une amitié bien tendre, sans doute ; mais ce n'est point de l'amour !...

D'HARVILLIERS

Et toi,... Es-tu bien sur de ton coeur ? Es-tu certain de ne point sentir pour elle ... ?

EUGÈNE

Je ne croîs pas, mon père !...

CAROLINE, à part

Parlent-ils de moi ou d'Odéina ?

D'HARVILLIERS

Elle a tout ce qu'il faut pour plaire...

CAROLINE, à part

C'est de moi...

D'HARVILLIERS

Mais pour plaire à un homme de sa sorte ; ... sans maintien, sans usage, sans retenue...

CAROLINE, à part

Cela ne peut plus me regarder. La conversation devient intéressante.

D'HARVILLIERS

Que ferais-tu d'une pareille femme ?... Où serais-tu reçu avec elle ? Tu renoncerais donc au monde ?

EUGÈNE

Mon père, je sens vos raisons...

D'HARVILLIERS

Et puis, tu aimes ta cousine...

EUGÈNE

Sans doute,... mon père, sans doute...

CAROLINE, à part

Voilà un sans doute bien peu rassurant...

D'HARVILLIERS

Ce mariage est sortable, et me comblera de joie... Je souhaite, Eugène, qu'il soit conclu au plus vite.

EUGÈNE

Comme vous voudrez, mon père ; mais je n'abandonnerai jamais Odéina.

D'HARVILLIERS

Ni moi... le ciel me préserve d'une pareille pensée !... Nous songerons à l'établir aussi honorablement que possible ;... j'y ai même déjà songé.

EUGÈNE, vivement

Déjà ?

CAROLINE, à part

Mon oncle est expéditif.

D'HARVILLIERS

Tout ira bien, sois tranquille ; ... et je vais de ce pas donner des ordres pour hâter ton bonheur et le mien ; car te voir heureux c'est l'être moi-même...

EUGÈNE, avec trouble

Mon père,... Cependant, je voudrais...

D'HARVILLIERS

Je conçois ton impatience,.. et demain tu seras l'époux de Caroline...

Il sort.

SCÈNE VII. Eugène, Caroline.

CAROLINE, se montrant tout_à_coup

Eh ! Bien, mon cousin, si vous avez un secret qui vous pèse, au lieu de le confier à mon oncle, confiez-le-moi.

EUGÈNE

C'est vous, Caroline !... Vous étiez là ?.. .

CAROLINE

Oui, lorsque vous êtes venus... J'étais là, par hasard... J'y suis restée sans intention... J'ai tout entendu, sans rien écouter... et je suis contente, sans savoir pourquoi...

EUGÈNE

Vous êtes contente, Caroline ?... Et vous avez entendu...

CAROLINE

Oui, j'ai entendu mon oncle fixer à demain le jour de notre mariage ; c'est peut-être pour cela que je suis contente. Cependant, mon cousin,... je ne sais... mais un mot que j'ai mal interprété, peut-être... votre embarras, même dans ce moment, et puis un certain pressentiment... Nos parents nous destinent l'un à l'autre, il est vrai ; mais rien n'est fait encore... et si cette union vous coûtait le moindre sacrifice... J'ai une trop haute opinion de mon mérite pour former un lien que votre coeur désavouerait ; et s'il devait s'élever entre nous un combat de générosité, je tiendrais à honneur d'en mériter le prix.

EUGÈNE, affectant de la gaieté

Allons, ma cousine... Vous savez que je vous aime et depuis longtemps ; qui pourrait m'avoir fait changer de sentiments ?

EUGÈNE

Que voulez-vous dire ?

CAROLINE, avec une affectation de gravité

Écoutez !... Dans un sujet aussi sérieux, je ne veux point plaisanter plus longtemps...

EUGÈNE, en riant

Voyons donc... Je suis tout attention...

CAROLINE

Je suis jalouse de mes droits ;... et si réellement notre union doit se conclure demain, Eugène,... j'exige qu'aujourd'hui même vous mettiez fin à vos familiarités inconvenantes avec Odéina, que vous cessiez delà tutoyer... de vous laisser tutoyer par elle...

EUGÈNE

Mais, chère cousine,... c'est lui faire un chagrin...

CAROLINE

Vous vous y déciderez pour l'amour de moi... Je l'exige...

EUGÈNE

Allons, je n'ai rien à refuser à ma femme !...

Il lui baise la main.

CAROLINE

Bien ! La voici... Je vous laisse... c'est de la confiance, j'espère... Eugène... Adieu !

Elle sort.

SCÈNE VIII. Eugène, Odéina.

ODÉINA

Je te cherchais !... Je te cherche toujours !

EUGÈNE

Que me veux-tu ?

ODÉINA

Ce que je te veux ?... Rien... Être avec toi ;... c'est tout...

EUGÈNE

Ma chère Odéina !... J'ai une grande prière à te faire...

ODÉINA

Une prière !... À moi ?... Oh ! Tu vas donc me demander quelque chose d'impossible ;. .. car, sans cela, aurais-tu besoin de me prier ?... Voyons ; parle... Je t'accorde tout d'avance.

EUGÈNE, à part

Oh ! Dieu... si elle savait...

ODÉINA

Cependant ne me redemande point cet anneau ;... Je te refuserais... Tu l'as porté avant moi...

EUGÈNE, en hésitant

Il s'agit d'une chose fort simple, qu'exigent mon père et ma cousine...

ODÉINA

Et... ta cousine... Parle donc ?...

EUGÈNE

Il faut cesser...

ODÉIRA, effrayée

De nous voir...

EUGÈNE, vivement

Oh ! Jamais...

ODÉINA, se remettant de son émotion

Eh ! Bien ; parle donc ?...

EUGÈNE

On veut que tu n'aies plus avec moi cet abandon... Cette familiarité... Que tout le monde désapprouve.

ODÉINA

Mais, toi... Tu ne le veux pas ?...

EUGÈNE

La raison me force à le désirer aussi... On veut encore... que nous cessions de nous tutoyer...

ODÉINA

Quoi !... Que je te parle comme si tu étais plusieurs ;... Mais, dans ton pays, toi n'est-il pas le langage de l'amitié... de l'affection ?... Que leur ai-je donc fait... pour me tourmenter ainsi ?...

EUGÈNE

Va, mon amie !... Ma véritable amie !... La privation sera bien grande aussi pour moi... Ta candeur, ton amitié confiante... m'offraient tant de charmes...

ODÉINA

Et tu n'en veux plus... Voilà donc ce monde que tu me vantais !... Il semble que vous n'avez d'autre occupation que de vous faire tous pleurer les uns les autres.

EUGÈNE, cherchant à s'armer de fermeté

Ainsi, nous ne nous tutoierons plus.

ODÉINA

Tu l'exiges ; j'essaierai de te dire vous.

EUGÈNE

Tu me le promets ?...

ODÉINA

Je te le promets.

EUGÈNE

Mais tu me tutoies encore.

ODÉINA

Et toi aussi.

EUGÈNE

C'est vrai... Ah ! Ma chère Odéina, si tu connaissais tous mes chagrins, la position fausse et cruelle dans laquelle je me trouve !

ODÉINA, vivement

Tu as des chagrins ?

EUGÈNE, à part

Mais il le faut ; la société... ma famille... mon père... tout l'exige...

ODÉINA

Tu as des chagrins, et je n'en suis point instruite ! Je ne suis donc plus ton amie, ta soeur, ton Odéina ?

EUGÈNE

Eh bien !...

ODÉINA

Parle, je t'en conjure.

EUGÈNE

Odéina, tu sauras tout demain.

Bis.

Odéina le regarde partir sans trouver la force de faire un pas ou de dire un mot.

SCÈNE IX. Odéina, D'Harvilliers, Albert.

D'HARVILLIERS, au fond à Albert

Elle est seule, le moment est favorable pour vous déclarer

ODÉINA, sans les voir

Il s'en va...

ALBERT, à d'Harvilliers

D'honneur ! Elle est charmante ; elle m'a convenu du premier coup d'oeil : d'abord, une femme sauvage, c'est original. On donnerait de l'argent rien que pour la voir, et vous, au contraire, vous m'en offrez pour que je l'épouse ; vous m'en offrez, c'est-à-dire vous lui en donnez.

D'HARVILLIERS

Traitez-la avec les ménagements qu'elle mérite, et tâchez de réussir auprès d'elle.

SCÈNE X. Odéina, Albert.

ALBERT

Il serait plaisant qu'elle me résistât. Heureusement je viens de lui tourner, impromptu, le plus joli madrigal !...

ODÉINA, l'apercevant

Qui vient ?

ALBERT, lui faisant un salut

C'est moi, charmante ! C'est l'homme le plus épris de vos attraits !

À part.

Elle ne paraît pas bien me comprendre.

ODÉINA, rêveuse

Allons le rejoindre.

Elle fait un mouvement pour sortir, Albert la retient.

ALBERT

Comment ! Vous voulez me fuir, beauté farouche ? Restez ici, je vous en conjure !

ODÉINA

Pourquoi ?

ALBERT

Pour entendre ce qui me reste à vous dire, belle Odéina.

À part.

Je vois qu'il faut brusquer l'affaire.

Haut.

Je viens auprès de vous ;... je vous aime !... C'est de la part de Monsieur d'Harvilliers... que je viens... ne confondons pas.

ODÉINA, à part

De Monsieur d'Harvilliers ! De son père !

ALBERT

Et si vous partagez les sentiments que vous m'inspirez, femme idolâtrée !... Vous voyez à vos pieds le plus fortuné des hommes !

Il se jette à ses genoux.

ODÉINA, toujours rêveuse, et ne faisant point attention aux démonstrations d'Albert

AIR : Je t'aimerai.

Il est parti, ma voix en vain l'implore.

ODÉINA, sans l'écouter

Il est parti !...

Bis.

ALBERT, se relevant

Plaît-il ?

À part.

Elle ne me dirait même pas de me relever.

Haut.

Je vois que mes paroles sont insuffisantes pour vous exprimer mes sentiments, mais il est des moyens plus sûrs. Verba volant, scripta manent. Pardon, si je vous dis du latin ; vous ne le comprenez peut-être pas ?

ODÉINA

Je ne comprends pas.

ALBERT, lui présentant son madrigal

Mais, de grâce !... lisez.

ODÉINA

Moi ! Je ne sais pas lire...

ALBERT

Vous ne savez pas lire ? Ah ça, l'éducation est donc bien négligée au Canada ?

À part.

Cependant il est temps que je songe aux informations ; il faut encore savoir qui l'on épouse.

Haut.

Permettez ; ce n'est pas d'hier au soir que le Canada est découvert. Vous êtes donc née dans une classe obscure ? Hein ?... Monsieur votre père...

ODÉINA

Mon père était roi !

ALBERT, surpris

Roi ! Roi ! Son père était roi !

À part.

Ce n'est pas l'embarras ; des rois sauvages ! c'est un grade qui répond à celui de caporal ici.

Haut.

N'importe, belle princesse ! Vous entendrez mon madrigal, si vous ne le lisez pas.

AIR : Restez, restez, troupe jolie.

En France nous irons, j'espère ; En vous voyant chacun dira : Quelle est cette noble étrangère ? Une infante du Canada.

Oui, messieurs,

Une infante du Canada ! Double merveille sans seconde, Nous offrirons comme en tableau Moi, l'urbanité du vieux monde, Et vous, la candeur du nouveau.

Ce qui veut dire que je vous aime... que je vous adore... et que, si vous le voulez, demain je suis votre époux.

ODÉINA

Moi, que je vous épouse !...

ALBERT

Pourquoi pas ?...

ODÉINA

Que je sois votre femme !... Votre compagne !... Et Eugène ?...

ALBERT

Y consent... Son père vous assure une dot ; et comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'est de sa part que je suis venu.

ODÉINA, avec force

Vous me trompez !

AIR nouveau de Monsieur Poisson.

Quel trouble dans mon âme ! Moi, je serais sa femme ! Non, non, non, jamais.

SCÈNE XI. Odéina, D'Harvilliers, Albert.

ALBERT

J'y ai cependant mis le plus de ménagement possible. Je ne sais pas comment on fait une déclaration d'amour au Canada ; mais il est impossible d'y mettre plus de délicatesse et de courtoisie.

D'HARVILLIERS

Odéina,... Écoutez-moi ;... Remettez-vous,... Je vous en prie. ..

ODÉINA

Je vous écoute.

D'HARVILLIERS

Je n'oublierai jamais que mon fils vous doit la vie. J'ai voulu vous en marquer ma reconnaissance en vous traitant pour ainsi dire comme ma fille. Votre sort est assuré : vingt mille écus demain seront déposés cbez un notaire. Ils sont à vous. Bien plus, pour vous soutenir dans ce monde où vous allez paraître, pour vous y donner un rang, un nom, j'ai cru devoir vous présenter un époux de mon choix. Pourquoi ces pleurs ?

ODÉINA, s'essuyant les yeux

Est-ce que je pleure ? Je ne voudrais point pleurer cependant.

D'HARVILLIERS

Monsieur de Champ-Rosé se présente, et, vous offre sa main.

ALBERT

Il me semble que l'offre est honnête ;

D'HARVILLIERS

Réfléchissez encore : il me serait si doux de voir dans le même jour le mariage de mon fils et celui de ma fille adoptive ; car vous l'êtes Odéina !

ODÉINA, agitée, et regardant d'Harvilliers fixement

Le mariage de votre fils ?...

D'HARVILLIERS

Ignorez-vous donc que c'est demain qu'Eugène épouse sa cousine ?

ODÉINA

Demain !... Il épouse !... Je comprends tout...

D'HARVILLIERS

Ils s'aiment depuis longtemps, et c'est pour conclure cet hymen qu'il a quitté la France.

ODÉINA

C'était là ce secret !

ALBERT, à part

Pauvre petite ! Je ne me suis jamais senti si bouleversé.

ODÉINA, à d'Harvilliers

Maintenant, je n'implore plus de vous qu'une grâce. Laissez-moi seule, toute seule !

D'HARVILLIERS

Je me retire...

À Albert à demi-voix.

Sa douleur se cal mera ; elle a de la raison, et bientôt, j'en ai l'espérance, elle profitera du bien qu'on veut lui faire.

ALBERT

Parole d'honneur ! C'est la première fois que pareille chose m'arrive.

Ils sortent.

SCÈNE XIÏ.

ODÉINA, seule

Me voilà seule ; désormais toujours seule ! Et je ne le verrai plus !

Allant vers le sumac du Canada et s'agenouillant devant lui.

Arbre sacré, tu me rappelles mon beau pays, ma famille... Mon père, pardonne-moi de m'être fiée à l'amour d'un Européen ? On aime longtemps, on aime toujours sur les bords de l'Ontario, et c'est pour cela qu'ils nous appellent barbares.

AIR nouveau d'Hus-Desforges.

Tu me rappelles ma patrie, Arbre de mon pays !... Ah ! soutiens ma vertu ! Loin de notre terre chérie Exilé comme moi, comme moi souffres-tu ? À ses regards je paraissais plus belle Alors que de tes fleurs mon front se couronnait. Fleuris encor pour lui... que ta fleur lui rappelle Qu'Odéina l'aimait.

SCÈNE XIII. Odéina, Medwin.

MEDWIN

Allons voir si les instructions de Guillaume Jarwis sont prêtes.

ODÉINA, l'apercevant

Arrête ! Ce vaisseau que j'ai vu dans le port, et qui va mettre à la voile ?...

MEDWIN

C'est le mien.

ODÉINA

Je suis venue ici avec toi, je veux partir avec toi.

MEDWIN

La chose est possible.

À part.

Qui peut l'obliger à partir ?

Haut.

Mais vous êtes bien décidée ?

ODÉINA

Oui.

MEDWIN

Alors il ne s'agit plus que de faire votre paquet, et de payer le passage.

SCÈNE XIV.

ODÉINA

Payer ? mais je ne possède rien ?

MEDWIN

Écoutez, je suis père de famille, et je ne puis pas faire la guerre à mes dépens. Trouvez quelqu'un qui réponde pour vous : Monsieur d'Harvilliers, un autre ; ou attendez jusqu'à mon prochain voyage.

Il remonte la scène ; Odéina le retient.

ODÉINA

Oh ! Non : je veux partir à l'instant ; mais je n'ai per sonne ici... plus d'ami.

Elle porte la main à ses colliers, comme cherchant quelque chose de prix, et aperçoit à sa main le diamant qui lui fut donne par Eugène. Elle hésite quelque temps, et l'ôte enfin de son doigt.

Il faut que je parte.

À Medwin.

Air : Je sais attacher des rubans.

C'est tout mon bien, prends cet anneau :

À part.

De son amour, hélas ! C'était le gage.

À Medwin.

Et que dès ce soir ton vaisseau M'emporte loin de ce rivage. Toi, que j'aime encor malgré moi,... Jusqu'à tes dons tout m'abandonne ; Et le seul bien que je tienne de toi, C'est pour te fuir que je le donne.

SCÈNE XIV. Jarwis, Odéina, Medwin.

JARWIS, qui a entendu les derniers mots d'Odéina

Odéina !... Pauvre Odéina !... Du moins il te reste un ami...

ODÉINA

Un ami ! Toi ?... Mais ce n'est pas toi que j'aime !...

Elle rentre.

SCÈNE XV. Jarwis, Medwin.

MEDWIN, regardant la bague

Ça ne vaut pas tout-à-fait les cinquante guinées qui devaient me revenir ; mais il faut bien faire quelque chose pour les jeunes filles. Vous l'avez entendue, elle part avec moi.

JARWIS

Malheureuse victime de nos fausses idées !... Puisse-t-elle retrouver dans son pays le repos et le bonheur ! Tiens, Medw n, le spectacle le plus difficile à supporter, c'est la douleur de l'innocence ;... C'est de voir la candeur, la vertu humiliées par le vice... Nos honnêtes gens savent résister aux pleurs des malheureux, jamais à l'appât du gain... Nous n'avons de force que pour le mal.

MEDWIN

Que voulez-vous ?... Le monde est ainsi fait... Mais je vais tout faire préparer... Adieu !...

JARWIS

N'oublie point ce que je t'ai dit.

MEDWIN

Soyez tranquille...

SCÈNE XVI.

JARWIS, seul

Pauvre enfant !... Tu as habité sous mon toit ;.... Je te dois protection. Mais tu ne seras jamais heureuse qu'au milieu des tiens... Nous ne sommes pas dignes de te comprendre ;... et celui qui veut ton bonheur doit tout faire pour assurer ton départ.

SCÈNE XVII. D'Harvilliers, Eugène, Caroline, Albert, Jarwis.

EUGÈNE

Ainsi mon père,... Elle sait tout.

D'HARVILLIERS

Elle est instruite que ton mariage se conclut demain... Elle a reçu cette nouvelle avec... surprise,... mais sans laisser percer un autre sentiment.

EUGÈNE

Mais, où donc est-elle ?

JARWIS, montrant l'habitation

Là !...

EUGÈNE

Ah ! C'est vous, Monsieur Jarwis... Pardon...

CAROLINE

Mais qu'avez-vous donc, Eugène ? Vous semblez ne pas avoir l'esprit à vous...

ALBERT

On n'est point tous les jours à la veille de son mariage...

Poussant un gros soupir.

Ouf !...

SCÈNE XVIII. D'Harvilliers, Medwin, suivi de matelot, qui se rangent dans le fond du théâtre, Eugène, Caroline, Albert, Jarwis.

EUGÈNE, apercevant la bague que porte Medwin

Cette bague ?... Affreux présage ! D'où tenez-vous cet anneau ?

MEDWIN, froidement

Il est le prix du passage.

EUGÈNE

Grand Dieu !...

Mouvement général.

SCÈNE XIX. Les mêmes, Odéina.

Elle porte une coiffure de plumes ; elle est a d'un arc et d'un carquois.

TOUS, excepté Medwin et Jarais

Odéina !...

ODÉINA

Reprenez vos dons !... Dans ces lieux je n'ai connu que la douleur... Je ne veux ni de l'époux de votre choix, ni de l'or que vous m'avez offert ;... Cependant soyez heureux... Adieu !...

EUGÈNE, la saisissant par le bras

On s'est joué de moi à ce point !... Tu pars, Odéina !... Tu pars ! Eh bien !.. Je te suis... Ne m'as-tu pas suivi toi-même ?... Ne te dois-je pas la vie ?... Moi aussi... Je renoncerai à tout pour t'accompagner...

D'HARVILLIERS, d'un ton sévère

Eugène ! Veux-tu déshonorer ton père ?...

EUGÈNE

Le déshonneur est dans le parjure et l'ingratitude ; si vous avez eu à rougir de votre fils, c'est lorsqu'il sacrifiait son amie !.. Sa bienfaitrice... à des préjugés barbares... Viens, Odéina !... Non...

EUGÈNE, l'entraînant

Non, viens, te dis-je !

JARWIS, se plaçant devant eux

Vous ne partirez pas...

EUGÈNE

Et qui s'y opposerait ?

JARWIS

Moi...

EUGÈNE

Qui êtes-vous pour vous opposer à ma volonté ?...

JARWIS

Ton ami... Oui, ton ami maintenant ;... car mon coeur vient de se réconcilier avec toi... Si tu avais laissé partir Odéina, tu n'étais point digne d'elle... Tu l'es devenu ;... Tu seras son époux...

D'HARVILLIERS

Son époux !... Je ne donnerai point mon consentement à un pareil hymen ;... J'en jure...

JARWIS

Ne profère point de serments !... Le ciel les réprouve,... à plus forte raison quand c'est un père qui jure le malheur de son fils...

D'HARVILLIERS

Mais ce mariage est impossible.

JARWIS

Qui l'empêche ?...

D'HARVILLIERS

Ma parole est engagée...

CAROLINE

Je vous la rends. Je sens maintenant qu'elle est plus digne que moi de l'amour d'Eugène.

D'HARVILLIERS

Mais les convenances ?...

JARWIS

Ne s'aiment-ils pas ?

D'HARVILLIERS

Qui peut me forcer, enfin, à donner à mon fils une femme... sans fortune.

JARWIS

Sans fortune !... Elle est plus riche que toi ;... car je la fais mon héritière.

ALBERT

Son héritière !...

EUGÈNE

Ah ! Monsieur Jarvis !...

ALBERT, à part

Je regretterai cette petite femme-là toute ma vie.

CAROLINE, en riant

Mon oncle, rendez-vous ;... Vous savez bien qu'on n'a jamais le dernier avec ce vilain homme-là.

D'HARVILLIERS

Gardez vos bienfaits, Jarwis ; votre vertu surpasse encore vos richesses, et c'est de ce côté que désormais je veux vous imiter...

CAROLINE, prenant la main d'Eugène et d'Odéina

Tenez, mon oncle, voici vos enfants !...

D'HARVILLIERS, leur ouvrant les bras

Odéina !... Ma fille !... Qu'il consacre à ton bonheur les jours qu'il te doit...

ALBERT

C'est charmant !... Il dispose comme cela de ce qu'il m'a donné, sans me consulter... Il est d'un laissé-aller...

ODÉINA

Eugène !... Je serai ton épouse ;... Nous pourrons nous tutoyer, n'est-ce pas ?...

MEDWIN, lui remettant l'anneau

Vous ne partez pas, décidément ?

ODÉINA

Oh ! Non !...

MEDWIN

Le vent est cependant bien bon.

JARWIS

Allons, et l'on fera la noce...

ALBERT

Au Canada peut-être...

JARWIS

Non ; mais à la face du soleil, dans mon parc, où se confondent ensemble les arbres du Canada et ceux de la France.

JARWIS

Air de la Pie voleuse, arrangé par Monsieur Hus-Desforges.

Ah ! Conservez toujours Ce gage des amours.

243 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0