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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en un Acte, en vers

Molière et Montespan

François Fabié· créée en 1879, imprimée en 1882· 559 vers· 5 personnages

Personnages

  • MOLIÈRE, âge alors de quarante-six ans (1668). MM. PAUL RAMEAU
  • LE MARQUIS DE MONTESPAN, même âge à peu près. LELOIR
  • CHAPELLE, joyeux viveur, poète à ses heures, (quarante-deux ans environ) BARRAL
  • DE BRIE, actrice jouant les ingénues.... Mlle MARY GILLET
  • LAFORÊT, gouvernante chez Molière....... Mlle MARIE BLANC

SCÈNE I. Laforêt, Molière.

Le théâtre représente une salle à manger chez Molière. Une porte dans le fond ; une à droite et une à gauche.

LAFORÈT, en train de mettre la table, à Molière qui entre par la gauche

Ah ! vous voilà, Monsieur ?

MOLIÈRE, très fatigué

Me voilà !

LAFORÊT, regardant son maître en face

Du souci ?...

MOLIÈRE

Toujours.

LAFORÊT, embarrassée

Je ne sais.

Laforêt sort par le fond.

LAFORÊT, qui est rentrée depuis un moment

Eh bien ! Et moi, Monsieur ?

MOLIÈRE, à Laforêt

Pardon !

SCÈNE II. Les Précédents, Mademoiselle de Brie.

DE BRIE, entrant vivement par le fond

Autre blasphème !

MOLIÈRE, ébahi

De Brie ?...

MOLIÈRE, ému

Ah ! Merci, chère enfant !

Aux deux femmes.

C'était donc un complot ? Soupons alors !

Il s'assied à table. Laforêt et de Brie vont et viennent par la porte du fond, et apportent une collation.

Six mois je n'ai bu que de l'eau Et du lait ; c'est malsain : au diable les tisanes Et les docteurs !

LAFORÊT

Des ânes !

MOLIÈRE, à Laforêt

Tu vas loin !

MOLIÈRE, à Laforêt

Ma foi, Celles-ci sont un peu tes parentes à toi.

Regardant en souriant de Brie.

Les autres...

DE BRIE, lui fermant la bouche

Taisez-vous !

MOLIÈRE, reprenant son ton amer

Et quant à Célimène, Son véritable nom...

LAFORÊT, à de Brie

Hélas ! tout l'y ramène.

MOLIÈRE, tristement et comme s'il était seul

L'ingrate !... et pour des sots !... Un Guérin d'Estriché, Un Baron, de succès galants tout entiché, Un Lauzun, courtisan bouffi d'effronterie...

Guérin d'Estriché, Isaac-François [1636-1728] : Comédien du théâtre du Marais, puis de l'Hôtel Guénégaud. Il épouse Armande Béjart en 1677.

LAFORÊT, haussant les épaules

À quoi bon parcourir toute la galerie ?

DE BRIE, faisant la moue

Orgon ?... pouah !

LAFORÊT, à part

Ô grand naïf !

Elle sort à gauche.

DE BRIE, montrant la table

Monsieur, pour répéter Orgon, Si vous vous cachiez là ?...

On entend une grosse voix dans l'escalier.

Orgon dans Le Tartuffe se cache sous une table pour écouter Tartuffe parler à sa femme.

MOLIÈRE, écoutant

C'est un accent gascon !

À de Brie, montrant la porte de droite.

Sauvons-nous... Je serai derrière cette porte, Et pourrais au besoin...

Il sort par la droite.

SCÈNE III. MONTESPAN, LAFORÊT, DE BRIE.

MONTESPAN, à deux hommes armés d'un bâton et que l'on entrevoit par la porte ouverte

Placez-vous là tous deux.

Il place les deux hommes dans l'escalier.

À Laforêt avec violence.

Quels motifs ? Je t'ai dit que c'est à ses épaules Que ces gens les diront avec leurs grandes gaules ! Fais-moi venir ici ce bouffon éhonté !

DE BRIE, effarée

Mon_Dieu !

LAFORÊT, voulant courir vers le fond

Je vais crier !

MONTESPAN, ironique

Les hommes sont cachés ?

Allant à la porte du fond et frappant du poing.

Appelant.

Hé ! Molière !

Molière entre par la droite et s'avance gravement et avec beaucoup de dignité vers Montespan qui recule un peu surpris.

SCÈNE IV. Les précédents, Molière.

MOLIÈRE, à Montespan, froidement et poliment

Monsieur, c'est moi que vous cherchez ?

MOLIÈRE, tranquillement

Je suis Molière.

MONTESPAN, surpris

Vous ?

MOLIÈRE

Moi... Mais quant au bâton, Je le subis en scène, et point dans ma maison.

Allant à la porte de gauche et s'adressant aux deux hommes.

Sortez, drôles !

Il ferme la porte au verrou.

MOLIÈRE, vivement

Monsieur ?...

À Laforêt et de Brie.

Sortez.

Les deux femmes sortent par le fond.

SCÈNE V. Molière et Montespan.

MOLIÈRE, vivement

Marquis, vous vous perdrez.

MOLIÈRE, à part

Peste soit du bourru !

MONTESPAN

J'ai passé quatre années Dans un isolement complet, et, chaque jour, J'envoyais à ma femme un message d'amour, Suppliant, attendant le retour de l'ingrate... Sandis ! Ma patience est à bout, et j'éclate ! Et j'irai, dès demain, j'en fais ici serment, Reprendre Athénaïs à son royal amant...

Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart, puis Marquise Athénaïs de Montespan (1640-1707), fut la maîtresse de Louis XIV entre 1670 et 1678 et quitta le Cour de Versailles pour Paris en 1691.

MOLIÈRE

Ce soir.

MONTESPAN

Où donc ?

MOLIÈRE, étonné

Quel équipage ?

MONTESPAN, hautain

Pourquoi, Monsieur ?

MONTESPAN, dépité et faisant mine de s'en aller

Je suis fou de souffrir que ce comédien...

On frappe du dehors.

MOLIÈRE, arrêtant Montespan qui veut sortir

Ne bougez pas, Marquis.

SCÈNE VI. Les Précédents, Laforêt par moments, puis Chapelle et De Brie.

LAFORÊT, traversant la scène de droite à gauche

On frappe encor.

Elle sort à gauche et on l'entend crier.

Qui vive ?

VOIX DE CHAPELLE dans l'escalier

As-tu peur, Laforêt ?

MOLIÈRE, montrant la table encore servie

Alors, daignez vous mettre À cette table, et boire en galant compagnon.

Montespan s'assied. - Appelant.

De Brie !

DE BRIE, accourant par la droite

Qu'est-ce ?

DE BRIE, s'asseyant à table, à part, voyant entrer Chapelle

Ah ! Nous sommes sauvés !

CHAPELLE, courant à Molière

Chapelle est un peu pris de vin pendant la première moitié de la scène.

Viens çà que je t'embrasse Pour le chef-d'oeuvre exquis que tu nous as donné !

Il embrasse Molière, Laforêt, et veut embrasser de Brie qui le

CHAPELLE, allant à Montespan et saluant

Monsieur ?...

Montespan s'incline à peine et ne dit mot.

MONTESPAN, se cabrant, à part

Mordieu ! L'impertinent !

CHAPELLE, à Montespan

Marquis, je bois à vous ! À la vôtre, de Brie, adorable ingénue !

À Laforêt qui sert à table.

Tu ne bois pas un coup pour fêter ma venue ? Grand critique en jupons, dont le simple bon sens Vaut mieux que le savoir de quarante pédants !

Buvant, à Molière.

Ho ! Ton vin est meilleur qu'à la Croix-de-Lorraine. C'est donc là, vieux sournois, ta source d'Hippocrène ? Comme je comprends bien les petits vers exquis De ton Amphitryon ! - À la vôtre, marquis !

Il boit.

Chantons-nous pas un peu, comme autrefois ? J'enrage De voir qu'autour de moi le monde devient sage !

Il chante :

« Ô mes bons compagnons, jadis Buveurs sans honte et sans reproche, Quel hiver vous a refroidis ? Vous ne buvez que l'eau de roche ! Las ! Et vous oubliez les nuits Où les muids succédaient aux muids, Où les verres pleins de cervoise ! Se vidaient si dévotement, Où le vin, nectar écumant, S'épandait en verve grivoise ! »

REFRAIN.

« De notre bande au cabaret Ô l'éternelle beuverie ! Quels pots de vin, brun ou clairet 1 Blanc ou bleu notre confrérie Vidait jadis au cabaret ! Dans mon vin qui rit, ô regret ! Je bois une larme attendrie ! »

2ème COUPLET.

« Racine est mort, mort est Boileau, Puisque leurs pâlissantes trognes Ne se mirent plus que dans l'eau, Dans l'eau, ce poison des ivrognes, Toi, Saint-Amand, ô buveur-roi, Tu cuves dans un tombeau froid Ton dernier vin. Rigide et calme, Tu te rappelles maintenant Ces tournois où pas un tenant N'osait te disputer la palme ! De notre bande au cabaret... » etc.

DE BRIE, émue

S'il m'en souvient !

Moment de silence parmi les convives.

MONTESPAN, renfrogné, montrant Molière

J'en ai dit tantôt mon sentiment.

MONTESPAN, irrité

Hum !

MOLIÈRE, bas à Montespan

Vous vous trahirez !

MONTESPAN, se contenant à peine, à part

J'enrage !

MOLIÈRE, bas à Montespan

Calmez-vous.

DE BRIE, bas à Chapelle

Mais ce n'est point son nom.

CHAPELLE, de même

Comment ?

De Brie qui parle bas.

En vérité ?

Se levant, à Montespan, montrant Molière.

Marquis, excusez-moi. J'ignorais par sa faute Que mon ami chez soi possédât un tel hôte...

CHAPELLE, à part

Au diable le butor !

MOLIÈRE, amer

Je suis comédien, tout cela n'est que jeu !

Il sort en toussant suivi par de Brie.

SCÈNE VII. Montespan, Chapelle, Laforêt.

MONTESPAN, furieux

Un partage ! Jamais !

CHAPELLE, lui montrant Molière, rentrant à droite, la main sur l'épaule de de Brie

Toutes ? non. Regardez : il en est de fidèles.

SCÈNE VIII. Les Précédents, Molière, De Brie.

DE BRIE, à Molière, avec intérêt

Vous ne souffrez plus ?

DE BRIE, souriante

Alceste !

CHAPELLE, à Laforêt, montrant Molière et de Brie

Hé ! Ce sont des amoureux !

LAFORÊT

Plût à Dieu que mon maître oubliât son Armande, Et qu'il aimât ailleurs !

À la vue de Molière souffrant, il se produit chez Montespan, bon coeur au fond, un apaisement subit.

UNE VOIX, du dehors

Ouvrez ! au nom du roi !

CHAPELLE, sursautant

Au diable ! je suis pris !

Stupéfaction générale.

MOLIÈRE

Comment ?

DE BRIE, à Laforêt

J'ai peur !

MOLIÈRE, à Chapelle

Explique Ce qui peut te causer...

VOIX DU DEHORS, Bruit d'armes sur le seuil

Ouvrez !

MOLIÈRE

Attendez là, je vais parlementer.

Il sort à gauche.

SCÈNE IX. Les Précédents, moins Molière.

MONTESPAN,à part

Poltrons !

CHAPELLE, à Laforêt et de Brie, buvant

Encore un coup. - Adieu, Mesdemoiselles.

LAFORÊT, émue

Pauvre ami !

MONTESPAN, à Chapelle, avec componction

J'ai regret...

Molière rentre.

SCÈNE X. Les Précédents, Molière.

MOLIÈRE, interrompant Montespan

On vient vous arrêter, Marquis.

MONTESPAN

Moi ?

MOLIÈRE

Vous.

MONTESPAN

Merci, Monsieur Molière.

Saluant.

Mesdames !

Il va pour sortir et se livrer.

CHAPELLE, à Montespan (contre-partie du jeu de scène précédent)

J'ai regret...

MOLIÈRE, vivement, à Montespan et à Chapelle

Entre vous hâtez-vous de changer De pourpoint.

CHAPELLE, stupéfait

Hé ! Comment ?

MONTESPAN, fièrement

Monsieur !

MOLIÈRE, à Montespan

Hâtez-vous donc.

CHAPELLE, à Molière

Es-tu fou ?

MOLIÈRE, impatienté

Hé ! l'on ne juge point ceux qu'on arrête ainsi ! On vous enterrera dans un fort, loin d'ici, À Pignerol, ou bien au Château d'If, n'importe...

Le Château de Pignerol est la prison où est enfermé le surintendant des Finances Nicolas Fouquet depuis 1667 à 1680.

Le Château d'if est une prison sur une île au large de Marseille.

CHAPELLE, généreusement, et d'un ton moitié plaisant

Je me dévoue, allons, cette raison l'emporte ! Et puis, c'est un bon tour, digne de Rabelais.

Montespan et Chapelle échangent leurs pourpoints et leurs chapeaux.

MONTESPAN, se contemplant dans son nouvel accoutrement, à Molière

Corbleu ! L'on me prendrait pour un de mes valets !

CHAPELLE, à Molière, se carrant dans son nouvel habit

Aurai-je d'un marquis la démarche empesée ?

MOLIÈRE, à Chapelle, le poussant vers la porte

La nuit est noire, va, cher ami, dors en paix !

MONTESPAN, s'examinant toujours, à part

Que je me semble gueux !

CHAPELLE, même jeu, à part

Que je me trouve épais !

MOLIÈRE, intervenant

Vous êtes bien tous deux.

CHAPELLE, à Montespan

Rendez donc le flacon.

Il reprend le flacon dans la poche de Montespan.

Et le pâté !

Il reprend le pâté. - À de Brie et Laforêt.

C'est dur pourtant pour un garçon De remplacer un vieux jaloux.

DE BRIE, avec une gravité comique

C'est héroïque !

CHAPELLE, à Molière

Tu viendras me chercher ?

MOLIÈRE, poussant Chapelle vers la gauche et le saluant gravement

Finissons ces discours, Marquis ; on vous attend.

CHAPELLE, se décidant, à part

Pour faire un peu de bien, qu'il en coûte pourtant !

Ouvrant la porte de gauche et s'adressant à l'exempt avec solennité.

Est-ce à moi qu'on en veut ?

VOIX DE L'EXEMPT, sur le palier

Est-ce vous qu'on appelle Marquis de Montespan ?

CHAPELLE, se livrant

C'est moi.

LAFORÊT, attendrie

Pauvre Chapelle !

SCÈNE XI. Les Précédents, moins Chapelle.

MOLIÈRE, à part

Hélas !

Haut.

Oubliez-la !

MONTESPAN, de même

Je ne peux !

559 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica