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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose

La Pupille

Barthélemy-Christophe Fagan· créée en 1734· 48 vers· 5 personnages

Représentée pour la première fois, par les Comédiens Français, le 5 du mois de Juin 1734.

Personnages

  • ARISTE
  • JULIE
  • ORGON, ami d'Ariste
  • LE MARQUIS, neveu d'Orgon
  • LISETTE

LA PUPILLE

SCÈNE PREMIERE. Orgon, Le Marquis, Valère.

ORGON

Valère, encore un coup, songez à ce que vous me faites faire.

LE MARQUIS

Que je sois anéanti, mon Oncle, si je voulais pour toute chose au monde, vous engager dans une fausse démarche. Faut-il vous le répéter cent fois ? Je vous dis que je suis avec elle sur un pied à ne pouvoir pas reculer.

ORGON

Mais ne vous flattez-vous pas ? Êtes-vous bien sûr d'être aimé ?

LE MARQUIS

Si j'en suis sûr ? Premièrement quand je viens ici, à peine ose-t-elle me regarder ; preuve d'amour : quand je lui parle, elle ne me répond pas le mot ; preuve d'amour ; et quand je parois vouloir mie retirer, elle affecte un air plus gai, comme pour me dire : pourquoi me fuyez-vous, Marquis ? Craignez-vous de me sacrifier quelques moments ? Restez, petit volage, restez : je vais vaincre le trouble où me jette votre présence, et vous fixer par mon enjouement. Mon esprit va briller aux dépens de mon coeur. J'aime mieux que vous me croyiez moins tendre, et vous paraître plus aimable. Demeurez, mon cher Marquis, demeurez... Je pourrais vous en dire davantage ; mais vous me permettrez de me taire là-dessus.

ORGON

Ces preuves-là me paraissent assez équivoques. Au surplus Ariste est trop judicieux et trop mon ami pour s'opposer à ce mariage, si sa pupille y consent. Je le vois sortir de son appartement. Retirez-vous.

LE MARQUIS

Y a-t-il quelque inconvénient que je reste ? Vous porterez la parole, il donnera son consentement ; je donnerai le mien : on fera venir Julie ; ce sera une chose faite.

ORGON

Les affaires ne se mènent pas si vite. Retirez-vous, vous dis-je.

LE MARQUIS

Cependant...

ORGON

Retirez-vous.

LE MARQUIS

Allons donc. Je reviendrai quand il sera question d'épouser.

SCÈNE II. Ariste, Orgon.

ORGON

Bonjour au Seigneur Ariste.

ARISTE

On vient de me dire que vous étiez ici, Orgon. Je suis charmé de vous voir.

ORGON

Je suis charmé moi de voir la santé dont vous jouissez. Sans flatterie, vous ne paraissez pas trente-cinq ans ; et... vous en avez bien dix par delà.

ARISTE

La vie tranquille et réglée que je mens depuis quelque temps, me vaut ce peu de santé dont je jouis.

ORGON

Ma foi : une femme vous siérait fort bien.

ARISTE

À moi ? Vous plaisantez, Orgon.

ORGON

Ah ! Il est vrai que vous avez toujours été un peu Philosophe, et par conséquent peu curieux d'engagement.

ARISTE

Il y a eu dans ce qu'on appelle Philosophe des gens qui ne sont point mariés, et peut-être ont-ils bien fait. Mais selon moi le célibat n'est point essentiel à la Philosophie, et je pense qu'un sage est un homme qui se résout à vivre comme les autres, avec cette seule différence qu'il n'est esclave ni des événements, ni des passions. Ce n'est donc point par Philosophie, mais parce que j'ai passé l'âge de plaire, que je vous demande grâce sur cet article-là.

ORGON

Ce que je vous en dis est par forme de conversation. Parlons-en donc pour un autre. Votre dessein n'est-il pas de pourvoir Julie ?

ARISTE

Oui. c'est dans cette vue que je l'ai retirée du couvent.

ORGON

Je crois même vous avoir entendu dire que son père en vous la confiant, vous avait recommandé de lui faire prendre un parti dès qu'elle serait en âge.

ARISTE

Cela est encore vrai, et je m'y détermine d'autant mieux, que je compte faire un bon présent à quiconque l'épousera, car elle a des sentiments dignes de sa naissance ; elle est douce, modeste, attentive, en un mot, je ne vois rien de plus aimable ni de plus sage. Il y a peut-être un peu de prévention de ma part.

ORGON

Non. Elle est parfaite assurément ; mais il se passe quelque chose dont vous n'êtes peut-être pas instruit.

ARISTE

Comment ! Que se passe-t-il donc ?

ORGON

J'ai un neveu de par le monde.

ARISTE

Je le sais. Ne se nomme-t-il pas Valère ?

ORGON

Tout juste.

ARISTE

Je l'ai quelquefois vu au logis.

SCÈNE III. Le Marquis, qui s'était caché ; Ariste, Orgon.

LE MARQUIS, se jetant entre Orgon et Ariste

Oui, Monsieur, je viens vous avouer, et vous expliquer ce que mon Oncle ne vous dit que confusément. Il est vrai que Julie...

ORGON, au Marquis

Eh ! Que diable, laissez-nous.

LE MARQUIS, à Ariste

Monsieur, excusez. Mon Oncle ne s'est jamais piqué d'être Orateur, et... Vous me voyez. Je vous demande grâce pour Julie ; je vous la demande pour moi-même. Nous sommes coupables de vous avoir caché.... Mais je vois que le feu s'allume dans les yeux de mon oncle, je ne veux point l'irriter.

ORGON, au Marquis

Je vous promets que si vous paraissez avant que je vous le dise, je....

LE MARQUIS

Je ne crois pas que ce que je fais soit hors de sa place. N'importe, il faut céder, je me retire.

SCÈNE IV. Ariste, Orgon.

ORGON

Il est tant soit peu étourdi, comme vous voyez ; aussi me suis-je longtemps tenu en garde contre ses discours ; mais enfin, il m'a parlé d'une façon à me persuader que la pupille et lui ne sont point mal ensemble.

ARISTE

J'en reçois la première nouvelle. Si cela est, je ne conçois pas pourquoi Julie m'en a fait un mystère ; car je l'ai vingt fois assurée que je ne gênerais jamais son inclination ; et je m'opposerais encore moins à celle qu'elle pourrait avoir pour une personne qui vous appartient. Une si grande réserve de sa part me pique, je vous l'avoue, et me surprend en même temps.

ORGON

Une première passion est un mal que l'on voudrait volontiers se cacher à soi-même. La voilà, je crois, qui paraît. Elle est, ma foi, aimable !

SCÈNE V. Julie, Lisette, Ariste, Orgon.

JULIE, à Lisette

Ariste parle à quelqu'un. N'avançons pas, Lisette.

LISETTE

Vous êtes la première personne jeune et jolie qui craignez de vous montrer.

ARISTE

Approchez, Julie. Vous êtes, sans doutes, instruite du sujet qui amène Monsieur ici. Il me fait une proposition à laquelle je souscris volontiers, si elle vous touche autant que l'on me le fait entendre.

JULIE, troublée

J'ignore, Monsieur, de quoi il est question.

ARISTE

Ne dissimulez pas davantage. J'aurais lieu de m'offenser du peu de confiance que vous auriez en moi. Rassurez-vous, Julie, votre penchant n'est point un crime, et je ne vous reproche rien que le secret que vous m'en avez fait.

JULIE

En vérité, Monsieur... Lisette !

LISETTE

Eh bien, Lisette ! Je gage qu'on veut vous parler de mariage. Cela est- il si effrayant ? Il y a cent filles qui, qui en pareil cas, seraient intrépides.

ARISTE, à Orgon à part

Elle s'obstine à se taire. Il faut lui pardonner cette timidité. Je fais réflexion que je lui parlerai mieux en particulier. Laissons-la revenir de l'embarras que tout ceci lui cause ; et soyez persuadé que je m'emploierai tout entier pour que la chose aille selon vos désirs.

ORGON

Je vous en suis obligé.

Regardant Julie.

Elle a une certaine grâce, une certaine modestie qui me feraient souhaiter d'être mon neveu.

SCÈNE VI. Julie, Lisette.

LISETTE

Vous vous êtes ennuyée au couvent. Vous êtes sourde aux propositions de mariage. Oserais-je vous demander, Mademoiselle, ce que vous comptez devenir ? Orgon que vous venez de voir, est oncle du Marquis, qui, selon les apparences, a fait faire des démarches auprès d'Ariste.

JULIE

Ah ! Ne me parle point du Marquis.

LISETTE

Pourquoi donc ? Parce qu'il a la tête un peu folle, qu'il est grand parleur, prévenu de son mérite, et même un peu menteur ? Bon ! Bon ! Il est jeune et vous aime. Cela ne suffit-il pas ? Le commerce tomberait, si l'on y regardait de si près.

JULIE

Je connais quelqu'un à qui on ne saurait reprocher aucun de ces défauts ; qui est humble, sensé, poli, bienfaisant, qui sait plaire sans les dehors affectés et les airs étourdis qui font valoir tant d'autres hommes.

LISETTE

Oui-dà ? Cette peinture est naïve. Serait-ce l'Esprit seul qui l'aurait faite ?

JULIE

Non, Lisette, puisqu'il faut l'avouer.

LISETTE

Eh ! Que ne parlez-vous ? Quelle crainte ridicule vous a fait garder le silence si longtemps ? Vous êtes trop bien née pour avoir fait un choix indigne de vous. Vous avez un tuteur qui porte la complaisance au-delà de l'imagination, et qui ne vous contraindra pas. Quelle difficulté vous reste-t-il donc à vaincre.

JULIE

La difficulté est d'en instruire celui que j'aime.

LISETTE

La difficulté est de l'en instruire ? Cette personne-là est donc bien peu intelligente. J'en croirais, moi, vos yeux sur leur parole.

JULIE

Quand mes yeux parleraient beaucoup, je ne sais si on les entendrait encore. Mais j'ai soin qu'ils n'en disent pas trop ; car Lisette, voici l'embarras où je suis. Quoique je sois jeune, et que l'on me trouve quelques charmes ; quoique j'aie du bien, et que celui que j'aime et moi soyons de même condition, je crains qu'il n'approuve pas mon amour ; et s'il m'arrivait d'en faire l'aveu, et que j'essuyasse un refus, j'en mourrais de douleur.

LISETTE

Je vous suis caution que jamais homme usant et jouissant de sa raison ne vous refusera. Qui pourrait le porter à agir de la sorte ?

JULIE

Son excès de mérite.

LISETTE

Je ne conçois rien à cela. Mais attendez. Que ne m'en faites-vous la confidence, à moi ? Vous me demanderez le secret, je vous promettrai de le garder : je n'en ferai rien ; il transpirera, fera un tour par la ville, viendra aux oreilles du Monsieur en question ; et quand il sera instruit, selon l'air du bureau, vous aurez la liberté d'avouer ou de nier.

JULIE

Non, je ne puis te le nommer. Outre cette crainte dont je viens de te parler ; outre une certaine pudeur qui me ferait souhaiter qu'on me devinât, je crains de passer dans le monde pour extraordinaire, pour bizarre, car mon choix est singulier... Mais pourquoi m'en faire une honte ? L'impression qu'un caractère vertueux fait sur les coeurs, est-elle donc une faiblesse que l'on n'ose avouer ?

LISETTE

Oh ! Ma foi, Mademoiselle, expliquez-vous mieux, s'il vous plaît. Vous craignez de passer pour extraordinaire, et franchement vous l'êtes. Ô ciel ! Je renoncerais plutôt à toutes les passions de l'Univers, que d'en avoir une d'une nature à n'en pouvoir pas parler.

SCÈNE VII. Ariste, Julie.

ARISTE

Lisette, retirez-vous.

À part.

Elle a quelquefois entendu parler du Marquis comme d'un homme peu formé ; elle craint sans doute que je ne la désapprouve.

JULIE, à part

Quel parti prendre avec un homme trop modeste pour rien entendre ?

ARISTE

Je ne devrais point, Julie, paraître en savoir plus que vous ne voulez m'en dire, mais enfin les soins que j'ai pris de votre enfance, et l'amitié que je vous ai toujours témoignée me font prétendre à ne rien ignorer de ce qui vous touche. Quelques amis m'ont parlé en particulier. Ce n'est pas tout. Depuis un temps je vous trouve rêveuse, inquiète, embarrassée. Il faut que vous en conveniez, Julie, quelqu'un a su vous toucher.

JULIE

J'en conviendrai, Monsieur. Oui, quelqu'un a su me plaire ; mais ne tenez point compte de ce qu'on a pu vous dire, et ne me demandez point qui est celui pour qui je sens du penchant ; car je ne puis me résoudre à vous le déclarer.

ARISTE

Auriez-vous fait un choix ?...

JULIE

Je ne pouvais pas mieux choisir ; la raison, l'honneur, tout s'accorde avec mon amour.

ARISTE

Et quand cet amour a-t-il commencé ?

JULIE

En sortant du Couvent. Quand je commençai à vivre avec vous.

ARISTE

Mes soupçons ne peuvent tomber que sur peu de personnes... Encore une fois Julie, je sais ce qui se passe, et d'avance je puis vous répondre que votre amour est payé du plus tendre retour, que l'on désire de vous obtenir avec l'ardeur la plus vive et la plus constante.

JULIE

Si vous devinez juste, mon sort ne saurait être plus heureux.

ARISTE

Je ne crois pas me tromper ; mais après les assurances que je vous donne, quelle raison auriez-vous encore de me taire son nom ? N'est-ce pas une chose qu'il faut que je sache tôt ou tard, puisque mon consentement vous est nécessaire ?

JULIE

Ce serait à vous à le nommer ; je vois bien que vous ne m'entendez pas.

ARISTE

Je vous entends sans doute, et je le nommerais, si je n'avais pas mérité d'avoir plus de part à votre confidence.

JULIE

Vous l'auriez cette confidence, si je n'étais pas certaine que vous combattrez mes sentiments ?

ARISTE

Moi les combattre ! Suis-je donc si intraitable ? Pouvez-vous douter de mon coeur ? Croyez que je n'aurai point de volonté que la vôtre. J'en ferai serment, s'il le faut.

JULIE

Puisque vous le voulez, je vais donc tâcher de m'expliquer mieux.

ARISTE

Parlez....

JULIE

Mais je prévois qu'après je ne pourrai plus jeter les yeux sur vous.

ARISTE

Cela n'arrivera pas, car je serai de votre sentiment.

JULIE

Non, après un tel aveu permettez-moi que je me retire.

ARISTE

Volontiers ; mais ne craignez rien, encore un coup, nommez-le moi. Vous me verrez aller de ce pas assurer de mon consentement celui que vous avez choisi.

JULIE

Vous le trouverez aisément, je vais vous laisser avec lui. Représentez-lui qu'il est peu convenable à une fille de se déclarer la première, déterminez-le à m'épargner cette honte. Je vous laisse avec lui. C'est, je crois, vous le faire connaître d'une façon à ne pas vous y méprendre.

Julie veut se retirer ; mais elle voit venir Valère, ce qui la fait rester.

SCÈNE VIII. Ariste, Julie, Le Marquis, Valère.

ARISTE, à part

Ne sommes-nous pas seuls ? Que penser de ce discours ?

LE MARQUIS, à part, au fond du Théâtre

Je les trouve fort à propos ensemble.

JULIE, à part

Que vient faire ici le Marquis ? Le fâcheux contre-temps !

LE MARQUIS, à Julie

Je vous trouve donc, divine personne !

À Ariste.

Eh ! Bien, Seigneur Ariste, mon Oncle m'a rapporté que vous agissiez en galant homme. Tout est convenu sans doute.

ARISTE, à part

Je ne l'avais pas vu d'abord. Mais voilà l'énigme expliquée.

LE MARQUIS

Mais quel présage funeste ! L'un parle tout seul, et ne me répond pas : l'autre détourne la tête et me fait un clin d'oeil. Comment interpréter tout ceci ?

JULIE

Un clin d'oeil ! Qui, moi, Monsieur ?

LE MARQUIS

Oui, ma charmante, qu'en dois-je augurer ? Mon Oncle m'aurait-il fait un faux rapport : aurait-on juré de traverser nos feux : Parlez. Ah ! Seigneur Ariste, dissipez une inquiétude mortelle.

JULIE, à part

Que je suis malheureuse !

ARISTE

Vous avez lieu d'être tous deux contents, rien ne s'oppose à vos désirs. La volonté de Julie est une loi pour moi ; et à votre égard, Monsieur, l'amitié que j'ai toujours eue pour votre oncle est trop intime, pour que je ne consente pas volontiers à ce qui peut en resserrer les noeuds.

LE MARQUIS

Vous nous rendez la vie. Vous êtes un homme charmant, divin, adorable. Je vous sais bon gré de n'avoir pas d'entêtement ridicule, et de connaître que je vaux quelque chose.

ARISTE

Vous appartenez à de trop honnêtes gens pour ne pas espérer que vous rendrez une femme heureuse.

LE MARQUIS

Écoutez donc, nous sommes jeunes, riches, nous nous aimons : il faudrait qu'une influence bien maligne tombât sur nous pour nous rendre malheureux. Il est vrai que le Diable s'en mêle quelquefois.

ARISTE

Je vais trouver Orgon, et lui apprendre que tout va selon ses intentions. Nous reviendrons bientôt pour prendre les arrangements nécessaires. Monsieur voudra bien vous tenir compagnie, Julie, pendant le peu de temps que je suis obligé de vous quitter.

LE MARQUIS

Allez, allez, Monsieur, je me charge de ce soin.

SCÈNE IX. Julie, Le Marquis.

LE MARQUIS, à demi-voix

Voilà une petite personne bien contente !

JULIE

Tout-à-fait, Monsieur. Je vous prie de vouloir bien me dire ce que tout ceci signifie ?

LE MARQUIS

Comment ? Vous le dire ? La chose est, je crois, assez claire. On comble nos voeux, on nous marie.

JULIE

On nous marie ! Dites-moi donc quel rapport, quelle liaison il y a entre vous et moi ?

LE MARQUIS

Je ne sais si je me trompe ; mais je me suis flatté qu'il y en avait tant soit peu.

JULIE

Et vous auriez osé faire parler à Ariste sur cette confiance ?

LE MARQUIS

Assurément : en êtes-vous fâchée ? Je ne le crois pas. Je sais que c'est à l'amant à faire des démarches. Une fille aimerait passionnément, qu'une bienséance mal entendue lui prescrit de se taire ; aussi quand on est instruit du bel usage, on lui épargne la peine de se déclarer. Vos yeux ont trop su me parler, pour que je demeurasse dans l'inaction, et si vous voulez m'ouvrir votre coeur, vous conviendrez que vous m'en savez quelque gré.

JULIE

En vérité, Monsieur, un pareil discours me semble bien extraordinaire.

LE MARQUIS

Ho çà, si vous voulez que nous soyons amis, il faut vous défaire de cette retenue hors de saison. Que diable, quand on se convient, et que les tuteurs, les oncles et tous ces animaux-là consentent, à quoi bon se contraindre ?

JULIE

Si l'on consent de votre côté, je puis vous assurer qu'il n'en est pas de même du mien.

LE MARQUIS

Quoi ! Votre tuteur ne vient pas dans le moment de me témoigner le plaisir que lui fait notre union ?

JULIE

Il est dans l'erreur, et je l'en aurais déjà désabusé si la surprise où je suis me l'avait permis.

LE MARQUIS

Quel est donc votre dessein ? Avez-vous envie qu'il s'oppose à ce que vous désirez vous-même !

JULIE

Mais encore une fois sur quel fondement vous êtes-vous imaginé ce désir de ma part ?

LE MARQUIS

La question est charmante ! Savez-vous bien qu'à la fin je me fâcherai.

JULIE

Mais vraiment vous vous fâcher si vous voulez. Soyez persuadé que je n'ai de ma vie, pensé à vous.

LE MARQUIS

C'est une façon de parler.

JULIE

Non, vous pouvez prendre ce que je dis à la lettre.

LE MARQUIS

Allons, allons, je sais ce que j'en dois croire.

JULIE

Ne poussez pas, croyez-moi, plus loin l'extravagance.

LE MARQUIS

Ne soyez pas plus longtemps cruelle à vous-même.

JULIE

Finissons de grâce.

LE MARQUIS

Franchement, vous croyez donc ne me point aimer.

JULIE

Je le crois ; et rien n'est plus certain.

LE MARQUIS

Je vous permets de me haïr toujours de même.

JULIE

Je ne puis plus soutenir un pareil entretien.

LE MARQUIS

Un coeur qui ne sent point son mal est dangereusement atteint.

JULIE

La fatuité est un ridicule bien insupportable.

LE MARQUIS

Cette fille prend plaisir à se donner la torture.

SCÈNE X. Ariste, Orgon, Julie, Le Marquis.

ORGON, à Ariste

Ce que vous me dites-là me fait un grand plaisir. Les voilà ces pauvres enfants ! Que l'on passe d'heureux moments à cet âge !

ARISTE, à Orgon

Je ne perds point de temps comme vous voyez, mon empressement vous prouve combien je suis sensible à cet honneur.

ORGON

Je suis d'avis que l'on dresse le contrat aujourd'hui. L'idée d'une noce me regaillardit ; et quoique la mode des violons soit passée, il faut en avoir et suivre la manière bourgeoise. Mais il me semble que nos amants se boudent. Qu'as-tu donc, Valère ? Te voilà tout rêveur !

LE MARQUIS

Une bagatelle, mon oncle.

ARISTE

Et vous, Julie, quel est le trouble où je vous vois ?

JULIE

Vous êtes dans l'erreur à mon égard. Je vous y ai laissé, parce que je n'ai point crû que les conséquences en seraient si promptes ni si sérieuses. Mais je me trouve forcée de vous dire que vous ne m'avez point entendue.

ARISTE

Comment donc ?

ORGON

Qu'est-ce que cela veut dire ?

LE MARQUIS, à Julie

Il n'est pas mal de le prendre sur ce ton, et c'est bien à vous à vous plaindre vraiment ?

Aux autres.

Il est bon que vous sachiez que nous avons eu quelque altercation ensemble. Mademoiselle sur un mot se révolte, et fait la méchante.

ORGON

Oh ! N'est-ce que cela ! Bon ! Bon ! Ce sont-là de ces orages qui mènent les amants au port.

ARISTE, à Julie

Ne vous repentez point de vous être déclarée. Il se faut point, ma chère Julie, passer si promptement d'un sentiment à un autre. Votre querelle est une querelle d'amitié.

LE MARQUIS, à Ariste

Faites-lui un peu sa leçon, je vous prie, Monsieur.

ORGON

Allons, allons, mes enfants, raccommodez-vous.

JULIE

Laissez-moi, de grâce. Vous prenez un soin inutile.

ARISTE

Julie, je vous en conjure, faites cesser ce mystère.

JULIE

Non, Monsieur. Contre toute raison, j'ai fait voir le faible de mon coeur : j'ai fait connaître celui pour qui je me déclarais : mais ses interprétations fausses, la conduite qu'il observe avec moi, m'avertissent assez que je n'en ai que trop dit.

Elle entre.

SCÈNE XI. Ariste, Orgon, Le Marquis.

ORGON, au Marquis

Pourquoi donc vous attirer ces reproches ? Il faut que vous lui ayez donné des sujets violents de se plaindre.

LE MARQUIS

Non ; cela m'étonne, la brouillerie est venue sur ce qu'elle m'a dit qu'il n'y avait jamais eu de liaison sincère entre elle et moi, et qu'il ne fallait point compter sur les discours des jeunes gens aimables.

ORGON

Entre nous : tu as un air libertin qui ne me persuaderait point si j'étais fille.

LE MARQUIS

Que voulez-vous, mon Oncle, je ne me referai point. On a des façons aisées, on a du brillant, tout cela est naturel. Mais quant à Julie, je la demande en mariage, n'est-ce pas assez lui prouver que je l'aime ? Il faut qu'un joli homme soit furieusement épris pour former une pareille résolution !

ORGON

À la vérité, je ne conçois pas qu'une fille puisse désirer quelque chose au-delà du mariage. Mais que dites-vous à tout cela, Ariste ?

ARISTE

Franchement, je ne sais. Il me vient différentes idées qui se détruisent les unes les autres. Ce que je vois, ce que j'entends, semble se contredire, et...

Au Marquis.

Mais ce ne peut être que vous qu'elle aime.

LE MARQUIS

Eh ! Vraiment non. Je le sais bien.

ARISTE

Elle craint, comme vous dites que votre passion pour elle ne soit pas sincère, et que vous ne soyez aussi inconstant que la plupart des jeunes gens, qui font profession de l'être.

LE MARQUIS

Tout juste.

ARISTE

Et elle s'exhale en reproches parce que vous n'avez pas été assez prompt à la rassurer.

LE MARQUIS

Je lui ai pourtant répété cent fois que nous étions faits l'un pour l'autre. Mais il ne faut pas que cela vous surprenne, c'est le tourment d'un coeur bien épris de toujours douter de son bonheur.

ORGON

Il est vrai qu'elle ne le croit pas où elle le voit.

SCÈNE XII. Lisette, Ariste, Orgon, Le Marquis.

LISETTE, à Ariste

Que s'est-il donc passé ici, Monsieur, et qui peut avoir si fort chagriné Julie ? Elle est dans une tristesse que je ne puis vous exprimer, elle parle de retourner au couvent. Je la questionne, elle ne me répond que par des soupirs. Enfin elle m'envoie vous demander si avec la permission de ces Messieurs, elle pourront encore vous entretenir un moment.

ARISTE

Je l'entendrai tant qu'il lui plaira.

LE MARQUIS, chantant

Divin Bacchus... La, la, la.

ORGON

je donnerais, je crois, mon bien, pour être aimé de la sorte. Tu ne sens pas ton bonheur, mon neveu.

LISETTE

Il faut bien que Monsieur votre neveu lui ait donné quelque sujet de mécontentement. Car elle s'est écriée plusieurs fois. Ah ! Dans quel trouble me jette ce Valère ! Qu'il me cause d'embarras et de peine ? Quel supplice d'aimer sans retour !

ORGON

La pauvre enfant ?

LE MARQUIS

Je suis fâché qu'elle ne me croie pas sur ma parole.

LISETTE

Allez. Cela est mal à vous, Monsieur ; les hommes sont bien ingrats et bien insensibles. Hélas ! Elle avait beau me dire qu'elle ne vous aimait pas ; j'ai toujours bien remarqué, moi, ce qui en était, et cela n'est que trop vrai pour elle.

LE MARQUIS

Crois-moi, mon enfant, elle n'est pas la première.

ORGON

Écoutez, Valère. Je suis d'avis que vous alliez trouver cette aimable personne : que vous lui juriez encore que vous êtes pénétré de sa beauté et de son mérite ; enfin que vous ne la laissiez pas dans un trouble que vous pouvez dissiper.

LE MARQUIS

Ah ! Que me demandez-vous ? Faut-il que je redise un million de fois la même chose ? Non. Je ne le puis. Je suis piqué aussi de mon côté.

ORGON

Quoi ! Vous faites le cruel ?

LISETTE, à part

Peste soit du fat.

ARISTE, au Marquis

Julie étant forcée par son ascendant à se déclarer pour vous, il ne vous sied pas, Monsieur, d'user de rigueur. Être aimé est un bien digne d'envie, et le plus bel apanage de l'humanité : mais c'est en abuser que de manquer d'égards pour les personnes qui nous rendent hommage, et de ne pas épargner à un sexe plein de charmes jusqu'à la moindre inquiétude.

ORGON

C'est aussi mon sentiment.

LE MARQUIS

Je sais comme on doit conduire une passion.

ARISTE

Lisette, dites à Julie que je l'attends ici.

ORGON, à Ariste

Puisqu'elle veut vous parler en particulier, nous allons vous laisser libres. Tâchez dans cet entretien de lui remettre l'esprit, et de l'assurer que mon neveu est bien son petit serviteur.

LE MARQUIS

Oui, l'on peut toujours compter sur moi. On y peut compter. Nous reviendrons savoir de quoi elle vous aura entretenu. Adieu, Lisette.

LISETTE, à part

Est-il possible que l'impertinence soit un titre pour être aimé ?

SCÈNE XIII.

ARISTE, seul

L'homme le plus en garde contre la présomption, est encore bien faible de ce côté-là. J'ai pu interpréter deux fois en ma faveur, les paroles de Julie. Oui, Ariste, tu as beau en rougir, il t'est venu deux fois en idée qu'on te faisait, une déclaration d'amour, à toi, à toi ! Oh quelle extravagance ! Quelque mystérieuse que soit sa conduite, je n'en saurais douter ; ce Neveu d'Orgon a su lui plaire. Il y a bien quelque chose à dire contre lui, et parmi tant de jeunes gens aimables que le haSard présente à Julie, j'avoue qu'elle aurait pu mieux choisir. Elle a assez d'esprit pour s'en apercevoir elle-même, et c'est, si je ne me trompe, un combat de raison et d'amour qui cause en elle tant d'indécision. Mais la voilà.

SCÈNE XIV. Ariste, Julie.

JULIE

Vous me voyez revenir, Monsieur, quoique je vous aie quitté avec assez de vivacité. J'ai fait réflexion que ce pouvait être un sage motif dans celui que je veux avoir pour époux, qui le fait douter de mon penchant. Je voudrais répondre aux objections qu'il pourrait me faire, et l'assurer combien il est digne de mon estime.

ARISTE

Je n'ai pas bien compris qu'elle espèce de dispute il pouvait y avoir eu entre vous et le Marquis ; mais je ne puis que vous engager tous deux à vous réconcilier au plutôt. La sympathie est une loi impérieuse à laquelle on veut en vain se soustraire, et quelque réflexion que la raison nous inspire, il faut céder au trait qui nous a frappé, quand le destin le veut.

JULIE, à part

Il est toujours dans l'erreur ; et je n'ose encore l'en tirer.

ARISTE

Me sera-t-il permis de le dire ; je sens bien ce qui fait votre peine. Vous craignez que le monde ne soit pas aussi convaincu du mérite du Marquis que vous l'êtes ; et à mon égard, il faudrait qu'il fût plus parfait, pour qu'il me parût digne de vous : mais enfin le penchant que vous avez pour lui me le fait respecter et le justifie devant moi de tous ses défauts.

JULIE

Vous me conseillez donc de le prendre pour époux ?

ARISTE

Je vous conseille, comme j'ai toujours fait, de ne consulter que votre coeur.

JULIE

Si vous me conseillez de ne consulter que mon coeur, je suivrai votre avis. Je suis pour la dernière fois résolue de découvrir mes véritables sentiments : mais comme il en coûte toujours infiniment à les déclarer, je cherche quelque innocent stratagème, et je pense qu'une Lettre m'épargnerait une partie de ma honte.

ARISTE

Eh bien ! Écrivez. Il est permis d'écrire à un homme que l'on est sur le point d'épouser. Une Lettre effectivement expliquera ce que vous n'auriez peut-être pas la force de dire de bouche, et l'explication est nécessaire après le petit démêlé que vous avez eu ensemble.

JULIE

J'exigerais encore de votre complaisance que vous l'écrivissiez pour moi.

ARISTE

Volontiers.

JULIE

Je suis prête à la dicter.

ARISTE

Voilà sur ce bureau tout ce qu'il faut pour cela.

À part.

Le Marquis après tout est homme de condition, et s'il a quelques défauts l'âge l'en corrigera.

À Julie.

Allons, dictez, me voilà prêt.

JULIE, dicte

Vous êtes trop intelligent pour ne pas savoir le secret de mon coeur.

ARISTE, répétant

De mon coeur.

JULIE

Mais un excès de modestie vous empêche d'en convenir.

ARISTE

Bon.

JULIE

Tout vous fait voir que c'est vous que j'aime.

ARISTE

Fort bien.

JULIE

Oui, c'est vous que j'aime. M'entendez-vous ?

ARISTE

J'ai bien mis.

JULIE

Je vous suis déjà attachée par la reconnaissance.

ARISTE, à part

De la reconnaissance au Marquis ?

JULIE

Écrivez donc, Monsieur.

ARISTE

Allons, par la reconnaissance.

À part.

Il faut écrire ce qu'elle veut.

JULIE

Mais j'y joins un sentiment désintéressé.

ARISTE

Désintéressé.

JULIE

Et pour vous prouver que vous devez bien plus à mon penchant...

ARISTE

Après.

JULIE

Je voudrais n'avoir point reçu de vous tant de soins généreux dans mon enfance.

ARISTE, troublé

Y pensez-vous, Julie ?

À part.

L'ai-je entendu, ou si c'est une illusion ?

JULIE, à part

Pourquoi ai-je rompu le silence ? Je me doutais bien qu'il recevrait mal un pareil aveu.

ARISTE

Julie ?

JULIE

Ariste ?

ARISTE

À qui donc écrivez-vous cette Lettre ?

JULIE

C'est au Marquis, sans doute.

ARISTE

Il ne faut donc point parler des soins de votre enfance. Ce serait un contre-sens.

JULIE

J'ai tort, je l'avoue, et cela ne saurait lui convenir.

ARISTE

C'est donc par distraction que cela vous est échappé ?

JULIE

Assurément. Les bienfaits n'étant point à lui, il n'en doit point recueillir le salaire.

ARISTE

Voyez donc ce que vous voulez substituer à cela ?

JULIE

J'en ai assez dit pour me faire entendre.

ARISTE

En ce cas, il ne s'agit donc que de finir le billet, par un compliment ordinaire et de l'envoyer de votre part ?

JULIE

Envoyez-le de ma part, puisque vous croyez que je doive le faire.

ARISTE, troublé

Hola ! Quelqu'un... Portez ce billet...

Il échappe à Julie, un geste, comme pour empêcher qu'Ariste ne donne la Lettre.

À Julie.

N'est-ce pas au Marquis ?

JULIE, d'un ton piqué et revenant à elle

Oui, Monsieur ; encore une fois qui peut vous arrêter ?

ARISTE, au Laquais

Tenez donc.... Portez cette Lettre à Valère.

Le Laquais rentre.

JULIE, à part

De quel trouble suis-je agitée ?

ARISTE, à part

Quels coups redoublés attaquent ma raison !

JULIE, à part

Je ne puis prendre sur moi d'en dire davantage.

ARISTE, à part

Toute ma prudence échoue.

JULIE, à part

Il désapprouve la passion la plus pure. Je meurs de confusion.

SCÈNE XV. Ariste, Julie, Lisette.

LISETTE, à part

La conversation me paraît terminée.

À Ariste.

Orgon qui est là-dedans, Monsieur, est impatient de savoir le résultat de votre entretien, et demande s'il peut paraître à présent.

ARISTE, à part

Ce n'est qu'en me retirant que je puis cacher ma défaite.

Il rentre.

LISETTE

Ah ! Ah, voilà qui est singulier !

À Julie.

Pourquoi donc, Mademoiselle, se retire-t-il ainsi sans me répondre ?

JULIE, à part

Son mépris pour moi est-il assez marqué ?

Elle rentre.

SCÈNE XVI.

LISETTE, seule

Fort bien, autant de raison d'un côté que de l'autre. D'où cela peut-il provenir ? Il me vient dans l'esprit... N'aimerait-elle pas Valère ? Aurait-elle fait à Ariste l'aveu de quelque passion bizarre que le bon Monsieur, malgré sa complaisance, n'aura pas pu approuver ? Quelle honte que je ne sois pas mieux instruite ! Suivante, et curieuse autant et plus qu'une autre, je ne saurais pas le secret de ma Maîtresse ! Oh ! Je le saurai assurément. C'est un affront que je ne puis plus endurer... Ariste revient plongé dans une profonde rêverie... Je ne laisse plus Julie en repos qu'elle ne m'ait avoué son faible. Elle m'en fera la confidence, ou me donnera mon congé.

Elle rentre.

SCÈNE XVII.

ARISTE, seule

Non, à rappeler de sang froid ce qui s'est passé : son intention n'était pas d'écrire à Valère. Mais quelle conséquence en tirer ? Quoi ! Julie, il serait possible qu'Ariste eût obtenu quelque empire sur vous ! Ha ! Julie, Julie, si ma raison ne m'eût pas soutenu contre l'effet de vos charmes, pensez-vous que je n'eusse pas été le premier à me déclarer pour vous ? Avez-vous cru que je vous visse impunément ? Non, non. Mais plus votre mérite m'a paru accompli, et plus j'ai trouvé de motifs d'étouffer dans mon coeur la passion que vous y faisiez naître... Ciel ! Quelle est ma faiblesse ! Osé-je croire qu'elle pense à moi ? Allons, rendons-nous justice une bonne fois, et convenons que pour quelques apparences, il y a cent raisons qui détruisent une idée aussi ridicule.

SCÈNE XVIII. Ariste, Orgon.

ARISTE

Je vous attends, Orgon, pour vous dire que les choses me paraissent moins avancées que jamais.

ORGON

Que diable est-ce que tout ceci ? On n'a guère vu d'amants plus difficiles à accorder. Dites-moi donc de quoi il est question. Il faut que votre conversation n'ait pas été du goût de Julie ; car je l'ai vu passer tout à l'heure ; le dépit était peint sur son visage : mais, ma soi, elle n'en était que plus belle.

ARISTE

Ce que je puis vous dire, c'est qu'après bien des réflexions, je ne crois pas que le Marquis soit aussi bien auprès d'elle qu'il vous l'a fait entendre.

ORGON

Oui ! Attendez donc, ceci mérite examen. Si les choses sont ainsi, je voudrais savoir à propos de quoi les démarches qu'il m'a fait faire ? Me prend-il pour un benêt, un sot ? Parbleu....

ARISTE

Un homme tel que lui est excusable de se croire aimé.

ORGON

Je suis votre serviteur.

ARISTE

Il est enjoué, bien fait, et d'âge....

ORGON

Oh ! D'âge tant qu'il vous plaira. Son âge est l'âge où l'on fait le plus d'impertinences. Et je prétends, ne vous déplaise...

SCÈNE XIX. Lisette, Ariste, Orgon.

LISETTE

À la fin je triomphe, et l'on ne m'en donnera plus à garder. Messieurs, vous pouvez parler devant moi, je sais le secret aussi bien que vous. Je sais quel est le Médor de notre Angélique.

ORGON, à Lisette

As-tu débrouillé le mystère ?

LISETTE

Comment ?

À Ariste.

Est-ce qu'elle ne vous l'a pas dit, à vous Monsieur ?

ARISTE

Elle ne m'a rien dit de décisif.

LISETTE

Tant mieux. Quelle félicité de savoir un secret, et de le savoir seule ! On a le plaisir de l'apprendre à tout le monde. Je l'ai tant pressée de m'avouer sur qui elle avait jeté les yeux pour en faire son époux, qu'elle a cédé à mes instances, et m'a répondu qu'il était triste pour elle de ne pouvoir se faire entendre, quoiqu'elle eût parlé assez clairement, que l'on devait s'être aperçu qu'elle n'aimait pas le Marquis...

ORGON

Eh ! Bien ?

LISETTE

Qu'elle avait en général une antipathie mortelle pour les airs suffisants : que l'on ne trouvait qu'inconsidération dans la plupart des jeunes gens ; et que celui qui l'avait fixée, était d'un âge mûr.

ORGON

Oui-dà !

LISETTE

Que les amants pris dans leur automne étaient plus affectionnés, plus complaisants, plus conformes à son humeur.

ORGON

Elle a raison.

LISETTE

Comme enfin elle s'est déclarée ouvertement contre le neveu, je me suis avisée de parler de l'oncle...

ORGON

De moi ?

LISETTE

On ne m'en a pas dédit ; un regard même m'a fait entendre ce qui en était, et un soupir m'en a rendue certaine.

ORGON

Comment ? Diable ! Quoi ! Je... Lisette, tu badines assurément.

LISETTE

Non, Monsieur, j'ai eu beau lui dire sur le champ, (car cela m'est échappé,) que rien n'était si singulier qu'un pareil choix, que de même qu'un malade attendait la santé, et un homme en santé la maladie, de même un jeune devenait sage ; mais qu'un sage suranné n'attendait que la caducité et la démence. J'ai eu beau lui dire que personnellement vous étiez mal fait, cacochyme, goutteux : tout cela n'a rien fait, elle a pris son parti.

ORGON

Vous pouviez vous dispenser de lui dire cela.

ARISTE

Sans doute. Je suis persuadé que l'esprit, la sagesse, la conduite, sont les seules qualités qui puissent plaire à Julie, et elle les trouve parfaitement rassemblées chez Orgon.

ORGON

Écoutez donc, j'ai toujours été assez bienvenu des femmes, moi. Mais elle ne m'a pas nommé. Je suis d'ailleurs plutôt dans mon hiver, que dans mon automne. Par cet homme mûr, n'entendrait-elle pas parler de vous, Ariste ?

ARISTE

De moi !

LISETTE

Bon ! S'il s'agissait de Monsieur, il n'y a pas d'apparence qu'après tant d'entretiens secrets, il l'ignorât : qui plus est, je vous ai nommé, et on ne m'a pas démentie. Non, vous dis-je, c'est vous, Monsieur Orgon ; la bizarrerie de son étoile l'a fait se déclarer pour vous.

ORGON

Oh ! Parbleu, Monsieur mon Neveu, ceci va donc bien vous faire rire. Ha, ha, ha, vous n'en tâterez, ma foi, que d'une dent. N'ébruitons rien. Il faut le voir venir et nous divertir un peu à ses dépens. On entend des instrument qui préludent.

SCÈNE XX. Ariste, Orgon, Le Marquis, Lisette.

LE MARQUIS

Oui, vous êtes bien sur ce ton-là. Cela ira à merveille. Restez dans cette antichambre, je vous avertirai, quand il sera temps.

À Ariste.

Vous ne le trouverez, je crois, pas mauvais, Monsieur. J'ai rencontré quelques Musiciens de ma connaissance, que j'ai amenés avec moi, et qui doivent faire un divertissement impromptu, dont mon mariage sera le sujet.

ARISTE, au Marquis

Il ne faut pas vous abuser plus longtemps, Monsieur.

ORGON, au Marquis

Motus.

ARISTE

Julie n'était point née pour vous.

LE MARQUIS

Plaît-il, Monsieur ?

ARISTE

C'est un autre que vous qu'elle est résolue d'épouser.

LE MARQUIS

Un autre ?

ORGON

Oui, un autre.

LE MARQUIS

Mon oncle appuie la chose bien sérieusement. Ha, ha, ha.

ORGON

Vous avez beau ricaner, c'est un autre, vous dit-on.

LE MARQUIS

Fort bien, Monsieur, fort bien.

LISETTE

Et cet autre, est quelqu'un à qui vous devez le respect.

LE MARQUIS

Oh ! Qui que ce soit, je le respecte infiniment.

ORGON

Vous êtes d'une bonne pâte, Monsieur mon neveu, de venir me conter des sornettes, quand il n'est plus question de vous que de Jean-de-Vert.

Jean de Vert : Jean de Werth (1595-1652) est un militaire de la guerre de trente ans. Il a fait l'objet de chansons.

LE MARQUIS

Ah ! De grâce, mon Oncle, ne serrez pas tant la mesure. Vous m'alarmez.

ORGON

Vous croyez que les femmes ne pensent qu'à vous autres étourdis.

LE MARQUIS

Elles y sont quelquefois forcées.

ORGON

Oh ! Bien, il faut pourtant que vous en rabattiez.

LE MARQUIS

Il faut que ce rival, tel qu'il soit, se prépare à être humilié ; car en tout cas, mon cher Oncle, j'ai en poche de quoi le mortifier étrangement.

ORGON

Et qu'est-ce que c'est ?

LE MARQUIS

Un billet de la part de Julie.

ORGON

Qui s'adresse à vous ?

LE MARQUIS

Oui, vous pouvez m'en croire. Billet de la part de Julie, reçu dans le moment, rempli des sentiments les plus passionnés, qui reproche à la personne son excès de modestie... C'est pour moi, comme vous voyez, à ne pouvoir s'y tromper.

ORGON, à Ariste

Quel est donc ce billet, dont il parle ?

ARISTE

Un billet que Julie a dicté, et que j'ai écrit moi-même.

ORGON

Et elle écrivait à Valère ?

ARISTE

Il me l'a semblé.

ORGON

Que diantre, vous et Lisette, venez-vous donc me conter ?

LISETTE

Je n'y conçois rien.

ORGON

Ni moi.

ARISTE, après avoir hésité

Ni moi.

LE MARQUIS

On vous expliquera aisément tout cela dans un moment ; on vous l'expliquera. Eh bien, notre cher Oncle, êtes-vous anéanti, pétrifié ?

ORGON

Il faut voir jusqu'au bout.

SCÈNE XXI ET DERNIÈRE. Julie, Ariste, Orgon, Le Marquis, Lisette.

JULIE, à Ariste

Je ne puis m'empêcher de vous demander, Monsieur, pour quelle fête on a assemblé ici ce nombre infini de musiciens ?

LE MARQUIS

C'est moi qui les ai amenés, Mademoiselle, pour célébrer le plus beau de nos jours : mais on me tient ici des discours étranges, Je vous prie d'éclaircir hautement le fait. On dit qu'un autre que moi est le héros de la fête ;

En riant.

Ah ! Rassurez-moi de grâce....

ORGON

Écoutons.

JULIE

Les discours qu'on tient à présent me touchent peu. Je renonce à tout engagement. Mais il est vrai qu'un autre que vous avait quelque empire sur mon coeur.

ORGON, à part

Ah ! ah.

JULIE

C'est un empire qu'il méprise ; je ne prend plus le change sur sa conduite. La fierté et la modestie gardent également le silence.

ORGON, à part

J'entends bien le reproche.

LE MARQUIS, à Julie

Quoi ! Déguiserez-vous toujours ce que vos yeux m'ont répété tant de fois, et ce que votre main vient de me confirmer ?

ORGON

Chanson.

JULIE, au Marquis

À l'égard de la Lettre, votre erreur est excusable. Aussi n'est-ce pas ma faute, si elle vous a été envoyée. Cependant vous devez avoir vu clairement qu'elle n'était pas écrite pour vous.

ORGON, au Marquis

Cela est positif.

LE MARQUIS

Voilà un petit caprice aussi bien conditionné, et pousse aussi loin... Oh ! Qu'on me définisse à présent les femmes !

ORGON, au Marquis

Allez, allez, Mademoiselle n'a point de caprice.

À Julie.

Vos attraits sont si brillants, adorable personne, et si fort au dessus de tout ce que l'histoire et la fable nous vantent, qu'il n'était pas naturel qu'un homme de soixante-dix ans.....

LE MARQUIS

Qu'est-ce que dit donc mon oncle ? Est-ce qu'il perd l'esprit ?

ORGON, continuant

Il était, dis-je, peu naturel qu'un homme septuagénaire regardât ces attraits comme un bien qui pût lui devenir propre : mais de même qu'Éson fut rajeuni par les charmes de Médée, vos charmes enchanteurs....

LE MARQUIS

Ah ! Miséricorde ! Quoi ! Mon oncle a des prétentions ! Il y a de quoi mourir de rire.

JULIE, à Orgon

L'âge même aussi avancé que le vôtre, n'est point un défaut selon moi, Monsieur...

ORGON

Vous êtes bien obligeante.

JULIE

Mais ce n'est pas non plus un mérite assez recommandable, pour qu'il me tienne lieu de l'inclination que je n'ai point pour vous.

ORGON

Comment !

LISETTE

Que veut dire ceci ?

LE MARQUIS

Cela est positif, mon Oncle, et très positif.

ORGON, à Julie

Excusez mon erreur.

À part.

Cette fille-là a quelque chose d'extraordinaire.

LE MARQUIS, riant

Ha, ha, ha.

ARISTE

Ce que je vois, et le souvenir de ce qui s'est passé me force à rompre le silence.

LE MARQUIS

Qu'est-ce que c'est ?

ARISTE

Ah ! Julie, refusez donc aussi cet Ariste qu'une passion sincère oblige à se jeter à vos genoux ; qui jusques à présent n'a osé se livrer à un espoir trop flatteur, ni vous découvrir ses sentiments, parce qu'il se croit cent fois indigne de vous, mais qui de tous les hommes est le plus passionné.

LE MARQUIS, éclatant

Ah ! Monsieur veut aller aussi sur mes brisées ? Mais, mais l'aventure devient trop bouffonne.

LISETTE, à part

Notre Tuteur amoureux !

JULIE, à Ariste

J'ai dit que je renonçais à tout engagement...

LE MARQUIS

Oui. Et, dans le fond, il n'en est rien.

JULIE, à Ariste

Je viens de refuser Orgon, et le Marquis ; l'un m'accuse de caprice, l'autre de singularité.

En souriant.

Un troisième refus m'attirerait sans doute un reproche plus sensible ; j'accepte votre main, Ariste.

ARISTE

C'est un bonheur inattendu auquel je me livre tout entier.

ORGON

Parbleu, j'en suis ravi et pour cause.

LISETTE

Qui s'en serait douté ? Voilà, de part et d'autre, un amour bien discret !

ORGON

Eh bien, notre cher Neveu, êtes-vous content du personnage que vous m'avez fait jouer ici ?

LE MARQUIS, à Orgon

Que voulez-vous, Monsieur, que je vous dise ? Le dépit a fait faire des choses plus extraordinaires.

Aux Musiciens.

Mais avancez, Messieurs les Musiciens, avancez, que la fête aille son train. Il y a dans tout ceci moins de changement qu'on ne se l'imagine.

ORGON

Ma foi, je crois qu'après sa sottise, il prend le meilleur parti, et je veux, comme lui, être du divertissement.

DIVERTISSEMENT.

VAUDEVILLE.

ARISTE

Du jeune et malheureux Atys Cybèle enviait la conquête. Anacréon aux cheveux gris De myrtes couronnait sa tête. En vain un tendre sentiment D'Hébé semble être le partage ; Tant qu'on respire, on est amant. L'amour est de tout âge.

Cybèle : divinité de la mythologie gréco-latine d'origine phrygienne qui personnifie la nature sauvage.

Anacréon : poète lyrique grec du VIème siècle avant JC. Il mourut à 85 ans.

Hébé : déesse de la Jeunesse, protectrice des jeunes mariés.

48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica