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Opéra comique en vers et en prose· Opéra-Comique en un Acte en un Acte

Le Sylphe Supposé

Barthélemy-Christophe Fagan· imprimée en 1770· 518 vers· 8 personnages

Personnages

  • CLÉANTE
  • ISABELLE
  • URANIE
  • LA SYLPHIDE
  • LE ROI DES SYLPHES
  • UN GASCON
  • PIERROT
  • TOURBILLON

LE SYLPHE SUPPOSÉ.

SCÈNE PREMIÈRE. Isabelle, Cléante.

CLÉANTE

Si je courtise votre tante, C'est dans une plus douce attente ; Je n'en veux point à ses appas.

Vous savez combien elle est ennemie du commerce des hommes, et si, en la flattant, je ne m'étais établi un espèce de crédit auprès d'elle, je n'aurais pas la liberté de vous voir.

ISABELLE

Il est vrai qu'une lecture mal entendue a fait sur elle un prodigieux effet.

AIR : Par nature.

Et le Sylphe et Guliver Lui font voir un Monde en l'air ; Bergerac et Gabalis, Et toute la séquelle Des chimériques esprits, Ont brouillé sa cervelle.

CLÉANTE

Je veux mettre tout en usage pour la tirer de des entêtements, et tâcher de vous obtenir.

ISABELLE

J'y consens, si votre ardeur est sincère.

CLÉANTE

En pouvez-vous douter ?

AIR : Ton petit minois.

Par vos beaux yeux vous me charmez Vous m'enflammez Isabelle ; Je languis pour vous nuit et jour, Et mon amour Est fidèle. Peut-on, sans s'émouvoir, Voir De si doux charmes Le plus indifférent Rend Bientôt les armes.

Je ne suis pas le seul qui en soit épris et le Marquis de Craquillac, entre autres, ne laisse pas de m'inquiéter.

ISABELLE

Vous avez tort ; pour moi, tout ce qui m'inquiète, c'est que vous ne m'aimiez pas toujours.

AIR De la Ceinture.

Vous êtes né dans ce climat. On dit que l'Amour n'y peut croître, Et que cet enfant délicat Y meurt, sitôt qu'on l'a vu naitre.

CLÉANTE

Non, ma chère Isabelle, ne craignez point que mon et feu puisse s'éteindre.

AIR Réveillez-vous.

Sans le secours de l'espérance, Vos attraits le font substituer. Quelle serait sa violence, Si l'espoir venait le flatter !

SCÈNE II. Pierrot, Isabelle, Cléante.

PIERROT

Je suis vraiment bien aise de vous trouver ensemble. Que les entretiens sont aimables, quand l'Amour est de la partie. Cependant mes enfants, méfiez-vous de ce Dieu.

AIR : Je suis un bon Jardinier.

Car le petit scélérat Est aussi traître qu'un chat. Il est séduisant, Doux et caressant ; Dans l'abord il nous flatte : Mais le jeu tourne dans l'instant ; Gare le coup de patte, Lonla, Gare le coup de patte.

CLÉANTE

Laisse-là tes leçons et dis nous ce que fait Uranie.

PIERROT

Elle est à présent dans une guérite au-dessus des gouttières, environnée de grandes lunettes et de mille brimborions que je ne saurais vous nommer. Tantôt elle prend un livre, tantôt elle prend l'autre qui tous ne parlent que de magie. Elle n'a de correspondance qu'avec les habitants de l'air ; elle ne contemple que les planètes, et elle cherchait tout-à-1'heure les moyens de se transporter dans une île volante qu'elle prétend avoir découverte.

ISABELLE

Quelle pitié !

CLÉANTE

AIR : Je n'ai pas le pouvoir.

Prétendre guérir son cerveau, C'est semer dessus l'eau.

bis.

CLÉANTE

Il faut absolument travailler à la guérir de ces erreurs.

ISABELLE

Que je vous aurais d'obligation, si vous pouviez imaginer quelque moyen...

CLÉANTE

Je crains que nous ne puissions jamais en venir à bout par des raisonnements et des prières. Vous savez que la plupart du temps elle ne croit et n'écoute personne ; on lui dit d'une façon, elle répond de l'autre.

ISABELLE

Cela est vrai.

CLÉANTE

Elle ne voudrait point parler à tout ce qui a figure d'homme.

CLÉANTE

J'avais pensé à milles choses extravagantes à la vérité, mais qui pourraient avoir un effet salutaire pour elle et favorable à mon amour : tu sais de quoi il s'agit ?

PIERRROT

Oui, Monsieur j'ai déjà fait avertir une éveillée de ma connaissance, et pour moi je suis prêt à me mettre en quatre.

CLÉANTE

Je te promets... mais Uranie vient...

SCÈNE III. Isabelle, Pierrot, Cléante, Uranie, un livre à la main.

URANIE

Sylphonet, ayez soin d'aller chez Monsieur Pédantin ; qu'il m'envoie son Traité des Corpuscules et chez Monsieur Tourbillon, ses observations sur la nature des Esprits Aériens.

ISABELLE

AIR : Talaleri.

Que lisez-vous ?

URANIE

Vous êtes bien à plaindre, Isabelle, de ne point donner dans système qui conduit aux pensées sublimes : c'est une faiblesse inséparable de votre jeune âge ; mais j'espère que vous vous formerez.

PIERROT, à part

La belle espérance !

CLÉANTE

Je vous conjure, Madame, de songer que votre sexe ne doit point avoir d'autre étude que celle de plaire.

AIR Je ne point troubler.

Des beaux esprits vous êtes le modèle ; Par vos discours vous savez tout charmer. Il ne vous faut, pour être universelle, Que de savoir ce que c'est que d'aimer.

URANIE

Je sais, Cléante, la passion que vous avez pour moi mais n'attendez pas que j'aime un composé d'atomes grossiers.

AIR : Ce qui n'est enflure.

De si bas attachements Sont dignes de blâme. De plus nobles sentiments Élèvent mon âme.

ISABELLE

Pour moi, Madame, je ne crois point que l'Univers soit rempli de tous ces êtres invisibles dont vous parlez à chaque instant.

URANIE

Tout est rempli, la terre, l'air, les eaux, le feu ; et les habitants de l'air surtout, mènent une vie si délicieuse, que je souhaiterais fort que nous puisons vous et moi en mener une pareille.

URANIE

Que vous pensez vulgairement.

URANIE

Retirez-vous, mes enfants votre conversation est pour moi d'une pesanteur insupportable.

Elle lit.

PIERROT

C'est bien dit.

CLÉANTE

Flattons-la dans les visions, et rendons-les, s'il se peut, utiles à notre amour.

PIERROT

Nos batteries sont toutes prêtes ; je vais lui amener une visite qui le confirmera dans ses idées.

SCÈNE IV.

URANIE, seule

Que je les plains ! Peut-on douter de choses aussi claires ? Pour peu que l'on ait vécu, n'a-t-on pas eu des occasions de s'en convaincre ? Combien ai-je vu dans la moyenne région, de combats d'ennemis remarquables ? Combien de fois ai-je entendu les tendres concerts des Sylphes amoureux ?

AIR : Ami quand j'ai bien bu.

Si, par quelque métamorphe, Je pouvais vivre dans les airs, D'un coup d'oeil voir tout l'Univers, Ô Dieux pour moi l'aimable chose ! Ah ! Quel plaisir ! Je crois Déjà voir toute la terre, Voir toute la terre et sous moi

bis

SCÈNE V. Uranie, Pierrot.

PIERROT, à part

Hanneton vole, vole, vole.

AIR : Le moulin de la meunière.

À Uranie.

Pierrot vient en diligence Vous faire savoir, Qu'une Sylphide s'avance. Exprès pour vous voir.

SCÈNE VI. Uranie, La Sylphide, accompagnée ~MJC~MrM.

LA SYLPHIDE

Je vous entends parler si avantageusement de mon espèce, que vous m'attirez ici.

AIR : Tu croyais, en aimant Colette.

En moi voyez ce nouvel être, Ce tendre esprit aérien Que tous les soirs on voit paraître Sur le Théâtre Italien..

AIR : Il est arrivé querelle.

Je vais au plutôt m'y rendre ; Toute la ville m'attend. De partout on vient m'entendre Je vous quitte dans l'instant.

L'ÎLE DU DIVORCE, et LA FOIRE DES POÈTES

Nous sommes du rendez-vous.

URANIE

Comment ?

LA SYLPHIDE

Oui, Madame, elles viennent avec moi.

URANIE

Je crains fort qu'elles ne puissent vous suivre au moins, elles ne paraissent pas bien sur leurs jambes.

URANIE

Ne puis-je ravoir leurs noms ?

L'ÎLE DU DIVORCE

Je suis l'île du Divorce.

LA FOIRE DES POÈTES

Je suis la Foire des Poètes.

URANIE

Des raisons !

LA SYLPHIDE

De très bonnes.

URANIE

Tout ce que je puis vous dire, c'est que si tes deux individus qui vous accompagnaient aux Tuileries ressemblaient à ceux-ci, Eraste n'a point eu de peine à vous donner, ta préférence.

URANIE

Ces justifications me paraissent raisonnées, et vous remplissez la sphère de mon imagination par des riens qui sont séduisants mais recevez un petit avis qui vous regarde personnellement.

AIR Du nouveau Monde.

De votre amoureux apprécie L'idée est à mon sens grossière Il n'est pas joli qu'un Esprit S'engage ainsi dans la matière.

Pourrez-vous vous abaisser jusqu'à devenir amoureuse d'un homme ?

LA SYLPHIDE

Si cela vous paraît une faute. Madame, je la répare, et je m'en retourne bientôt dans les espaces imaginaires avec celui que j'aime.

URANIE

Il devient donc Esprit aérien comme vous ?

LA SYLPHIDE

Assurément ; n'avez vous pas vu ma belle décoration, ce Palais enchanté ou je le transporte ?

URANIE

Qu'il est heureux, d'être ainsi transporté !

URANIE

L'idée est jolie : cependant, je crains que votre Empire ne se trouve pas bien de ce nouvel hôte.

LA SYLPHIDE

Mais, adieu, Madame, je n'y pense pas, je m'amuse à babiller ; en vérité, je suis ridicule.

Elle s'éloigne.

URANIE

Ah ! Par grâce un instant encore, je vous prie. Il y a longtemps que je souhaite d'être instruite des merveilles de votre séjour.

URANIE

Où est-il situé !

LA SYLPHIDE

Dans la moyenne région.

AIR : De la Palisse.

Non, rien n'est si glorieux Que d'être comme nous sommes. Entre la Terre et les Cieux, Entre les Dieux et les hommes.

Nous sommes, pour ainsi dire, Médiateurs, et c'est à nous que les Dieux ont confié les instruments de leurs bontés et de leur colère.

URANIE

Comment cela ?

LA SYLPHIDE

N'avons-nous pas a notre disposition les pluies douces, la rosée, les chaleurs fécondes, les influences bénignes, la foudre, les éclairs, la grêle, les tempêtes et les ouragans ?

URANIE

Je ne savais pas cela. Qu'y a-t-il de curieux là-haut ?

LA SYLPHIDE

Mille choses ; entre autres, l'Arbre d'Oreste et de Pylade, et le Vallon, des choses perdues.

URANIE

Je n'ai pas encore entendu parler de cet arbre.

LA SYLPHIDE

Il a la vertu de réconcilier les plus grands ennemis. Imaginez-vouS que quand on est sous ses branches...

AIR : Du Coucou.

Toutes les querelles finissent ; On pardonne au plus grand délit : Les Marbres même chérissent Les enfants nés d'un premier lit.

URANIE

Sur ce pied-là, l'antipathie d'un Picard contre un Normand n'y tiendrait pas.

LA SYLPHIDE

À l'égard du Vallon des choses perdues, on y trouve les leçons des Pères, les remontrances des Mamans, les plaisirs qu'on fait aux ingrats, l'argent qu'on prête aux Gascons, les conseils que l'on donne aux jeunes gens et tout ce que la Morale débite depuis un temps infinis pour corriger les hommes.

URANIE

Ce Magasin doit regorger, s'il renferme toutes les choses perdues. Paris seul suffit pour le remplir.

LA SYLPHIDE

À quelques distances de là, sont les Espaces imaginaires, (Pays immense,) où nous trouvons grande compagnie.

URANIE

Comment allez-vous dans toutes ces Régions ?

LA SYLPHIDE

Plus commodément que vous ne voyagez ici bas.

AIR : Ne v'la-t-i1 pas que j'aime ?

Mieux que vous, dans nos chars ailés Nous faisons notre ronde. De ville en ville vous allez, Et nous de Monde en Monde.

Les Mondes sont aussi fréquents là-haut que les villages sur la terre. Nous en parcourons quelqueFois cinq ou six par jour.

URANIE

Cela m'étonne.

LA SYLPHIDE

Bon ! Quand on est assis sur un nuage ? Et qu'on a le vent du Nord pour postillon, on fait cinq cents lieues par heure.

URANIE

Et votre table comment va-t-elle ?

URANIE

Vous avez donc des prairies, des jardins, des vergers ?

LA SYLPHIDE

Non, nous vivons de vos fleurs et de vos fruits. Les parties les plus subtiles de leur suc nourricier s'évaporent dans la moyenne région ; tout cela, cuit aux rayons du soleil, forme un caramel plus délicieux cent fois que le miel du Mont Hymette.

Mont Hymette : Massif de l''Attique en Grèce au sud d'Athènes.

URANIE

Vous me donnez envie d'y goûter.

LA SYLPHIDE

Il en est de même de nos vins dans le temps qu'on y travaille chez vous.

AIR : Ma femme est femme.

Il nous vient à choisir, Et nous voyons l'élixir De la mère goutte Prendre ici sa route.

URANIE

C'est à dire que cela monte chez vous comme des colonnes d'air. C'est quelque chose de curieux qu'une colonne d'esprit de vin ! Des danses, en voit-on là-haut ?

LA SYLPHIDE

AIR : Des fraises.

Sans doute nous en avons De meilleures qu'en France. Chacun faute en nos cantons Et jusques à nos maisons Tout danse.

Ter.

L'autre jour il y eut un bal au palais des Chimères j'ai eu le plaisir d'y voir danser ; devinez qui ?

URANIE

Les Faiseurs de mémoires, les Inventeurs de projets, de systèmes.

LA SYLPHIDE

Non les Nombres de Pythagore, les Catégories d'Aristore, les Idées de Platon, les Atomes d'Epicure : ils firent différents pas, et le bal fut terminé par un branle général qui fut exécuté sous l'arbre de Porphyre.

URANIE

Cela devait faire un bon effet ! Une idée et un atome sont de jolis figurants ; il me semble que je les vois se regarder amoureusement en tournant l'épaule, balancer, couper, assembler. Ah ! La jolie chose ! Vos concerts, comment font-ils ?

LA SYLPHIDE

Charmants.

URANIE

Vous avez donc des Musiciens ?

LA SYLPHIDE

Plus que nous ne voulons. Nous avons au-dessus de nos têtes la lyre d'Orphée, que les Dieux, comme vous savez, ont changée en astres. La plupart des compositeurs modernes, pour y pouvoir atteindre, sont continuellement guindés dans les nues, où ils se perdent le plus souvent.

URANIE

Cela vous procure de la musique ?

LA SYLPHIDE

En abondance mais je n'en ai point entendu de meilleure que dans la grotte d'Éole.

AIR : Que faites-vous, Marguerite.

Cette musque surpasse Vos morceaux les mieux reçus. Les Aquilons sont la basse, Et les Zéphirs le dessus.

Éole : Terme de mythologie. Dieu qui préside aux vents. [L]

URANIE

Vous m'enchantez par toutes ces merveilles ; elles excitent ma curiosité au point que je ne suis plus maîtresse de moi-même.

LA SYLPHIDE

Il y en a bien d'autres dont je vous parlerai dans une autre visite ; il saut que j'aille rendre compte à notre Roi de quelques ordres qu'il m'a donnés.

LA SYLPHIDE

Vous pouvez bien compter que je lui ferai bien votre cour. Adieu savante Uranie.

URANIE

Adieu charmante Aérienne.

LA FOIRE DES POÈTES, et L'ÎLE DU DIVORCE

AIR : Allons gai.

De notre Camarade Ne nous éloignons pas.

URANIE, seule

Cette Sylphide m'enchante : : ses discours ont rempli la sphère de mon imagination d'idées plus séduisantes les unes que les autres. La douceur de son langage est une rosée qui instruit ce qui nourrit le coeur.

SCÈNE VII. Uranie, Isabelle, Pierrot.

PIERROT

Ah ! Malheur inouï accident terrible !

ISABELLE

AIR : Je veux une robe.

Je suis toute tremblante !

Bis.

URANIE

Expliquez-vous.

ISABELLE

Cléante n'est plus.

PIERROT

Non Madame ; désespère de vos rigueurs il a imploré toutes les puissances de l'air, pour obtenir une métamorphose qui peut vous être agréable, il est devenu Sylphe.

URANIE

Est-il possible ?

PIERROT

Ah ! De quoi s'est-il avisé de vous aimer ?

AIR : Le long de là.

Le nom charmant d'Uranie, Par lui répété souvent, Attire un certain Génie Qui d'un nuage l'entend : Vite il descend, Obligeamment Comble son envie, Et le sylphide à l'instant.

On lit "sylphise" au vers 243, nous corrigeons en "sylphide".

ISABELLE

Le pauvre garçon !

URANIE

Consolez-vous ? Il ne saurait avoir jamais un sort plus glorieux. Au reste, ce que vous me dites ne laisse pas que de me surprendre.

CLÉANTE, caché

Hélas !

ISABELLE

Ah ! Grands Dieux je l'entends.

URANIE

Ceci mérite attention.

ISABELLE

Nous ne le verrons plus.

ISABELLE

Cléante a sans doute, Madame, quelque chose à vous dire ; j'abandonne la place.

PIERROT

Oui : ne troublons point le tête-à-tête.

SCÈNE VIII. Uranie, Cléante caché.

URANIE

Il me semble qu'à présent ces expressions sont cent fois plus délicates.

AIR : Quand le péril est agréable.

Console toi d'être invisible, Si de moi ton coeur est épris ; Pour tout ce qu'un appelle Esprits, Uranie est sensible.

AIR : Amis, sans regretter.

Oui, dégagé d'un corps pesant, Cléante a de quoi plaire Tu sais m'inspirer à présent L'ardeur la plus sincère.

CLÉANTE

Puis-je me flatter de devenir heureux dans l'état de disproportion où je suis ?

URANIE

Je te promets d'espérer ; mais on nous interrompt ; fâcheux contretemps !

SCÈNE IX. Uranie, Le Gascon.

LE GASCON

Bonjour à la charmante Uranie ; je suis parbleu, ravi de vous trouver seule Madame ; j'ai quelque chose à vous communiquer.

URANIE

Ah ! Que son aspect me choque !

URANIE

La proportion est absurde.

LE GASCON

Je ne crois pas franchement que vous trouviez beaucoup de partis plus avantageux pour elle.

AIR : Va-t-en voir.

De bons ducats tous les ans De mes biens proviennent ; Pour rendre mes voeux contents, Tous les jours je les attends.

LE GASCON

Plait-il ?... Voilà l'utile et pour l'agréable j'en vaux bien, je pense, un autre.

AIR : On voit en ratisse.

Aimable, jeune et bienfait, En trois mots c'est mon portrait : Jamais dans la tendre lice, En vain mon coeur n'entrera.

Lice : Fig. Il se dit en parlant de discussions publiques, soit de vive voix, soit par écrit, ou de contestations publiques. [L]

LE GASCON

Par la tandis ! Qu'est-ce donc que j'entends ? J'ai peine à comprendre ce que ceci veut dire... Mais, Madame... ?

AIR : C'est ce qui vous enrhume.

D'Isabelle enfin serai-je l'époux ? Le feu que m'inspire un objet si doux De plus en plus s'allume : Oui, je l'obtiendrai malgré les jaloux.

LE GASCON

Oh ! Pour le coup, ceci passe la raillerie : par la mort, je saurai quel est ces insolent.

LE GASCON

À d'autres, Madame ; je ne donne pas dans les chimères.

URANIE

Qu'appelez-vous chimère ?

LE GASCON

Je sais, Madame, comme je dois recevoir vos refus : mais ce n'est point avec le Marquis de Craquillac qu'il faut en agir de la sorte.

AIR : Oh ! que si.

Je crois qu'il n'est point ici De rival assez téméraire Pour irriter ma colère ?

LE GASCON

C'en est trop ; je crève, j'enrage et fut-ce le Diable, je le ferai capot.

SCÈNE X. Uranie, Cléante, caché.

URANIE

Enfin je puis donc, cher Invisible, me livrer à l'amour que tu m'inspires, et continuer un entretien dont j'ai senti la douceur ?

CLÉANTE

Oui, sublime Uranie ; le commerce épuré que je compte avoir avec vous désormais me ~acce extrêmement mais j'exige une chose de vous, à quoi je sais de bonne part que les Sylphes et les Génies ne s'opposeront point.

URANIE

Et quelle est-elle ?

CLÉANTE

De nous marier spirituellement ensemble.

CLÉANTE

Je vois, Madame, descendre ici bas un Notaire Royal de l'Empire des Sylphes, qui vient, sans doute, vous offrir son ministère.

SCÈNE XI. Pierrot, en être aérien, Uranie, Cléante, toujours caché.

PIERROT

AIR : La cheminée du haut en bas.

Garde-note élémentaire, Je viens exprès sur la terre Finir votre célibat ; Prenez ceci, signez cela, la, la la, Engagez-vous par ce contrat.

Garde-note : Qualité qui se joignait autrefois à celle de notaire. Notaire garde-note du roi au Châtelet de Paris. Aujourd'hui, dans le langage familier et par pure plaisanterie, notaire. Anciennement, titre d'office. Espèce de conseillers. [L]

SCÈNE XII. Isabelle Pierrot, Uranie, Le Gascon, Cléante, toujours caché

PIERROT

Bon ! Uranie de Belveder. Voilà qui est en forme ; je suis votre serviteur... Ah ! J'oubliais le principal de ma commission ; le Génie...

URANIE

Eh ! Bien ?

PIERROT

AIR : Lere la.

Veut de vous un dernier effort Je sais que votre coffre fort Est plein d'une lourde matière, Songez à Vous en défaire, Lere la ; Laissez cela.

La clef, Madame ; j'en serai gardien.

À part.

Elle a peine à mordre.

CLÉANTE, paraissant

Ce coquin met ici du sien, il passe mon ordre.

URANIE, à Cléante

AIR : Qu'a du vin.

Taisez-vous.

CLÉANTE

Nous verrons.

LE GASCON

On m'a parlé d'un certain Cléante.

AIR : Les filles de Montpellier.

Montrez-moi ce faquin-là. Dans le courroux qui m'enflamme, Je l'immole sous cela.

CLÉANTE

Le voici.

ISABELLE

Nous allons vair un Gascon.

LE GASCON, se débattant

Cap de bious ; ce trait est noir ! Ce n'est pas, Diou me damne, le procédé d'un homme de c[oe]ur. Traître ! Attends. Laisse-moi, maudit Lutin ! Que l'enfer te confonde !

URANIE

Contre qui vous fâchez vous-là ?

LE GASCON

Contre un Esprit, un Diable, un enragé qui tient ma valeur en écharpe.

AIR : Ne m'entendez vous pas.

Ne l'entendez-vous pas ? C'est un Sylphe, sans doute, Qui des airs prit la route Pour m'arrêter le bras.

CLÉANTE

Eh ! Bien, Monsieur de Craquillac.

LE GASCON

Vous êtes sur votre paille ; nous nous reverrons Madame, on nous trahit tous deux, consolons-nous ensemble venez dans mon domaine, par la sandis vous y serez à portée des Astres ! Le donjon de Craquillac touche l'Olympe.

PIERROT

Je le crois tous ses châteaux sont en l'air.

URANIE

Allons, mon cher ; allons.

LE GASCON

Je vais faire atteler mon vis-à-vis. N'oubliez pas, je vous prie, votre or et vos diamants. Vous pouvez laisser la grosse matière à ces indivisions terrestres.

URANIE

Je vous suis, pour m'éloigner à jamais d'un lieu...

SCÈNE XIII. Tourbillon, et les acteurs précédents.

TOURBILLON

Demeurez, Madame ; le Souverain des airs m'envoie pour vous en donner ordre et il viendra lui-même dans un moment le confirmer.

URANIE

Le Roi des Sylphes ! Puis-je me flatter de cette gloire ! Ma joie ne se peut contenir !

CLÉANTE à Isabelle

C'est un de mes amis qui a bien voulu se charger de ce personnage pour favoriser nos projets.

On prélude.

TOURBILLON

Cette symphonie nous annonce l'arrivée de mon maître.

SCÈNE XIV. Le Roi des Sylphes, les acteurs précédents.

LE ROI DES SYLPHES

Suite de l'air.

Madame, pour vous la rendre Sans vous causer d'embarras, Ici près j'ai su descendre Mon nuage est à deux pas.

Charmante Uranie soyez attentive à ma voix l'accueil favorable dont vous avez tantôt honoré la Sylphide ma parente, mérite une récompense. La voici.

Montrant Cléante.

URANIE

Pour moi, Seigneur, il me semble qu'Isabelle...

LE ROI DES SYLPHES

Je sais votre délicatesse, et j'y ai pourvu par le contrat que vous venez de signer.

AIR : Landerirette.

Nous l'avons conçu de façon Que, sans nul blâme, ce garçon, Landerirette, Avec vous deux peut être uni, Landeriri.

URANIE

Quoi ! Seigneur, le même époux appartiendrait à la tante et à la nièce ! Cela est-il possible ?

LE ROI DES SYLPHES

Oui, et sans blesser les lois. Vous l'allez entendre. Notaire, lisez haut.

PIERROT, lisant

Par devant etc. furent présents en leurs personnes tels et : tels, etc. lesquels sont convenus de ce qui suit :

Primo.

Pour courtiser la tante et la nièce à leur guise, Il est dit qu'en deux parts Cléante se divise ; Ce partage saura prévenir tous discords. La tante aura l'esprit, et la nièce le corps.

CLÉANTE

La décision est juste.

PIERROT

À l'effet de quoi il a été convenu : Que Cléante à la nièce donne Ce qui compose sa personne, Pour vivre avec ce jeune objet, Ainsi que l'hymen le perme[t].

Se réservant ledit époux d'avoir pour la tante des sentiments purement spirituels, du respect, de l'estime de la reconnaissance. liaison d'esprit, commerce de lettres, communication d'idées, de système et autres témoignages de bienveillance.

CLÉANTE

Mon devoir et mon coeur sont d'accord sur cet article.

PIERROT

Secundo. En faveur dudit mariage et pour engager Isabelle à l'aimer fidèlement, ledit Cléante lui fait par le présent donation pleine et entière de tous ses biens meubles et immeubles, acquêts et conquêts.

ISABELLE

Je ne mérite point cette générosité.

LE ROI DES SYLPHES

Une hypothèque sur les nues : il n'y a point de saisie à craindre. Qu'en dites-vous, Madame ?

URANIE

Tout cela me paraît au mieux. Mais, encore une fois, rien de matériel. C'est une grâce que je demande à sa Majesté aérienne.

LE ROI DES SYLPHES

Vous serez contente. Notaire, lisez cet article à Madame.

PIERROT

Tertio. Le devoir et l'intention de Cléante étant de se rendre agréable aux deux épouses susnommées.

AIR : Quand le péril est agréable.

Pour avoir l'âme plus légère, Quand à la Céleste il ira, Chez la Terrestre il laissera Toute vapeur grossière ;

Soins, inquiétude, souci du ménage, et ccetera.

LE ROI DES SYLPHES

AIR : Marche française

Vous contenterez-vous de cet arrangement ?

LE ROI DES SYLPHES

La célébration de votre hymen doit être précédée d'une fête. C'est une cérémonie que mes sujets ont toujours observée.

URANIE

Vos usages sont respectables pour vous.

LE ROI DES SYLPHES

AIR : Quand je bois de ce jus d'octobre.

Si les Danseurs et prêts, qu'ils viennent, Nous aimons ce peuple léger.

DIVERTISSEMENT.

VAUDEVILLE.

Ce Vaudeville peut se chanter sur L'AIR : Un jour que j'avais mal dansé.

518 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0