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Opéra comique en vers et en prose

Acajou, Opéra Comique

Charles-Nicolas-Joseph-Justin Favart· créée en 1744· 3 actes· 513 vers· 11 personnages

Représenté pour la première fois sur le Théâtre du Faubourg Saint Germain, le 18 Mars 1744.

Personnages

  • HARPAGINE, Fée
  • NINETTE, Fée
  • ZIRPHILE, Princesse
  • PODAGRAMBO, Génie
  • ACAJOU, Prince
  • MONSIEUR MORTIFER, Médecin
  • MONSIEUR MÉTROMANE, Géométre
  • MONSIEUR STENTOR, Avocat
  • MONSIEUR GLAPISSANT, Huissier-Audiencier
  • MONSIEUR FAUSSET, Procureur
  • Troupe de Nains de la Cour de Ninette

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Podagrambo, Harpagine.

PODAGRAMBO

Vous m'aimez donc, Madame Harpagine ?

HARPAGINE

Point du tout, Monsieur_Podagrambro, les Grands ne se marient que pour unir leur puissance.

PODAGRAMBO

Vous avez raison je ne vous aime pas non plus moi, cela n'y fait rien, je vous épouserai.

HARPAGINE

Oh, point d'humeur jalouse.

Avez-vous oublié que les Fées nos ennemies ont prononcé, que nous ne pourrions nous unir à moins que nous ne nous fissions aimer de quelqu'un ?

AIR. Il faut suivre la mode.

À votre mérite, à vos attraits ; Si mon coeur est inaccessible, Si, malgré mes puissants attraits ; Je n'ai pu vous rendre sensible, Dois-je donc rester sans emploi ? Non, le célibat m'incommode, Un autre m'aime, épousez-moi ; Il faut suivre la mode.

HARPAGINE

Tout de bon ?

PODAGRAMBO

Aparemment, j'ai honoré Zirphile de mon choix.

HARPAGINE

À merveille, je suis persuadée qu'elle aura du goût pour vous, elle est d'une bêtise si grande !

PODAGRAMBO

Passons les compliments.

HARPAGINE

Mais vous aurez peine à tromper la vigilance de la Fée Ninette, sa protectrice.

PODAGRAMBO

Prr... ne petite folle de trois pieds et demi, qui ne raisonne que quand elle met des lunettes, prétend-elle contrecarrer un Génie de ma sorte ? Car je suis un grand Génie moi, je vais me montrer à sa cour : dès que Zirphile me verra sous les habits d'un petit-maître, crac, son coeur est à moi : Je vous souhaite un pareil succès.

HARPAGINE

Le mien est sûr : depuis que j'ai enlevé Acajou au berceau, dix-sept ans se sont écoulés sans qu'il ait vu d'autres femmes que moi.

AIR. Le masque tombe.

L'amour éclos avec l'adolescence, Cher Acajou, tes plaisirs vont germer ; Mes soins, mon sexe, et le besoin d'aimer, Ont sur ton coeur étendu ma puissance.

PODAGRAMBO

Mais ne craignez-vous pas que votre Acajou ne se forme l'idée de quelque objet femelle dont la comparaison...

HARPAGINE

Quand même il en verrait à présent de plus aimable que moi, je serais toujours préférée, l'éducation ridicule que je lui donne, ne peut que lui inspirer un faux goût qui me rassure.

PODAGRAMBO

Comment vous y prenez-vous ?

HARPAGINE

Un avocat lui montre à chanter, un médecin à faire des armes, un abbé à jouer de la vielle, à minauder et à découper, un géomètre à faire des vers.

PODAGRAMBO

À faire des vers ?

HARPAGINE

Oui, c'est un ridicule de plus. Enfin il est au point de préférer l'enluminure et le vernis de Martin, au coloris de Rubens ; et le Comédies modernes, à celles de Molière.

PODAGRAMBO

Diable ! Mais, mais, vous n'y pensez pas, il y a là de quoi faire un jeune homme accompli.

HARPAGINE

Aussi l'est-il. Le voilà, jugez-en.

SCÈNE II. Acajou, Harpagine, Podagrambo.

ACAJOU

Qu'est-ce que c'est que Zirphile ?

HARPAGINE

Rien, rien.

Bas au Génie.

À quoi bon parler de Zirphile ?

PODAGRAMBO

Comment rien, rien, diable ! Mon choix vaut bien le votre : Zirphile est la plus jolie Princesse de l'univers.

HARPAGINE, bas au Génie

Quelle imprudence !

PODAGRAMBO

Il est aisé de vous en éclaircir, ses jardins sont voisins des vôtres.

HARPAGINE

Le butor.

Butor : Familièrement, un homme stupide, grossier, maladroit. [L]

PODAGRAMBO

Oui-dà !

HARPAGINE

Et ne suis-je pas avec vous ? Cette Zirphile dont il parle, est laide en comparaison de moi.

ACAJOU

Oh ! Tant mieux, vous êtes si belle, si belle, que je suis sur que la laideur de Zirphile me plaira.

PODAGRAMBO

Ah ! Ah, ah, elle est adorée ; ah, ah, ah !

HARPAGINE

Ah, ah, ah, riez, vous êtes le plus sot Génie.

PODAGRAMBO

Là, là, tout doux, point d'invectives, ma future moitié, il semble que nous ayons déjà six mois de mariage.

HARPAGINE

Si vous continuez vos balourdises, nous avons tout l'air de rester comme nous sommes.

PODAGRAMBO

Parbleu, ce sera plus votre faute que la mienne, et je crois que Zirphile...

HARPAGINE

Encore ! Suivez-moi, Seigneur Podagrambo :

À Acajou.

Mon fils, j'aperçois Monsieur_Mortifer votre maître d'armes ; cultivez vos talents, c'est le moyen de plaire.

ACAJOU

Obéissons donc à la Fée pour plaire à Zirphile, si je puis la voir.

SCÈNE III. Acajou, Mortifer, en robe de Docteur en Médecine.

MORTIFER

Monsieur, recipe un fleuret, soyez attentif, vous pouvez vous vanter d'avoir pour maître d'armes le célèbre Mortifer, Docteur en Médecine, Medicus fum et Doctor ; je veux morbleu qu'avant six mois vous soyez en état de disséquer un homme à la pointe de l'épée.

ACAJOU

Mais, Monsieur le Docteur, il me semble que la profession de Maître en fait d'armes ne sympathise guère avec la médecine.

MORTIFER

C'est ce qui vous trompe, Monsieur. J'écoutais de là son caquet.

AIR. du Cocq de Village.

Maître d'armes et Médecin, Ont entre-eux peu de différence, Tous deux possèdent la science De détruire le genre humain.

L'un tue son homme tout aussi bien que l'autre, avec la tierce et la quarte ; comptez là-dessus.

ACAJOU

Je m'étais figuré que là Médecine était l'art de guérir.

MORTIFER

Vous avez raison.

ACAJOU

Air. À sa voisine.

Un tel principe vous dément.

ACAJOU

Rien n'est tel que de tuer le malade pour le guérir de tous ses maux.

MORTIFER

Sans doute, sublata causa tollitur effectus ; mais il est temps de prendre votre leçon, apprenez que toute la science des armes consiste dans le systole et diastole du poignet, voilà le préservatif de la tierce, voilà le préservatif de la quarte ; c'est, par la circulation du fer que l'on repousse toutes les attaques. Allons, mettez-vous en garde. Bon, le salut. Faites-moi une pulsation à l'épée de tierce, de terge, et tirez-moi de quarte. Aye, aye, aye, comme vous y allez, arrêtez donc, s'il vous plaît.

ACAJOU

AIR. Ô reguingué, ô lon lan la.

Ne pouvez-vous donc me parer ?

MORTIFER

Non, je ne sais que démontrer ; Ce n'est pas à moi d'opérer, Ma main en serait avilie ; C'est le fait de la chirurgie.

Quand il s'agit.... Ah ! De tirer du sang j'ai un Frater excellent anatomiste, qui me sert de second et de prévôt.

ACAJOU, jetant les gants et le fleuret

Allez, Monsieur_Mortifer, ne vous mêlez que de tuer vos malades.

MORTIFER

Corbleu, ne tombez jamais sous mon ordonnance, je vous ferais voir ce que c'est qu'un maître d'armes enté sur un médecin.

SCÈNE IV. Métromane, Acajou.

MÉTROMANE

Un, deux, trois, quatre, cinq, six.

ACAJOU

Ah ! Voilà Monsieur Métromane le Géomètre, autre original.

ACAJOU

Monsieur, vous me donnerez leçon une autre fois, je n'ai pas l'esprit libre ; et de plus, je ne vois pas qu'il soit nécessaire qu'un jeune homme de ma sorte sache faire des vers.

ACAJOU

AIR. Ah ! vraiment je m'y connais bien.

Seigneur, votre art m'est inutile.

ACAJOU

Eh ! Monsieur, je n'ai point envie de faire d'Opéra.

ACAJOU

Le plus court est de le laisser dire, continuez donc, puisqu'il faut en passer par-là.

MÉTROMANE

Pour faire des Héros une illustre peinture, N'allez pas sottement imiter la nature ; À voir avec quel art on nous rend leurs transports ; Sans doute ces héros n'étaient que des ressorts. Sachez qu'un Prince Grec, ou qu'un Bourgeois de Rome, Parlait au temps jadis autrement qu'un autre homme. Ces Pyrrhus, ces Brutus en perruque, en chapeau, En corsets de baleine, et couverts d'oripeau, Maigre le sens commun guidés par la mesure, D'un son harmonieux, cadençaient la censure. Le moindre confident, sur pareil ton monté, Avait, comme son maître, un langage noté ; Tous parlaient en chantant, et leur voix compassée Ne s'ajustait qu'au geste, et non à la pensée ; Chaque Acteur, pour les peindre et s'exprimer comme eux, Dit des vers ampoulés qui tombent deux à deux. Examinez mon jeu, c'est ainsi que j'avance ; Je prends une attitude, et, fort bien je commence. Ma voix en même-temps s'élève par éclats, Je balance le corps, et j'agite les bras, Tantôt avec ardeur, je dis à ma maîtresse : Pourquoi me fuyez-vous, adorable Princesse ! Aux tourments que j'endure ayez quelques égards ; Cruelle, je mourrai privé de vos regards. Hélas ! de cet hélas, distingués l'intervalle, Tantôt de mes deux bras décrivant un ovale, Du ton sacré des Rois, j'en impose aux humains, Alors embarrasse de mes pieds, de mes mains, Des yeux et de la voix, à peine ai-je l'usage ; Je frémis, je palis sans changer de visage, Sur mon flanc agité je porte un bras tremblant Et je m'évanouis sur mon cher confident. Actrices, qui briguez les honneurs de la Scène Que dès le premier vers la fureur vous entraîne, Étendez votre bras pour mieux le faire voir : Grimacez avec art, étalez le mouchoir, Criez à tout propos, criez à perdre haleine : Que l'on croie en un mot voir hurler Melpomène ; Par ce goût général que chacun soit conduit, On ne doit déclamer que pour faire du bruit, Taratantalera ; mais quel démon m'inspire ? Quels gouffres sont ouverts ? Taratantalerire. Ah ! Princesse ! Ah ! Seigneur ! Je deviens furieux ; C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux.

Ampoulé : qui se dit d'un style vicieux, et rempli mal à propos de plusieurs grands mots, et magnifiques. [F]

SCÈNE V. Harpagine, L'Avocat, Le Procureur, L'Huissier, Acajou.

ACAJOU

À La fin m'en voilà débarrassé, cherchons maintenant.

HARPAGINE

Arrêtez mon poulet ; voilà Monsieur_Stentor l'Avocat, qui vient vous donner votre leçon de Musique.

ACAJOU

Oh ! Madame, j'ai un si grand mal de tête.

STENTOR

Nous ne ferons que mettre à exécution devant vous, un morceau de Musique que j'ai dressé en faveur de Madame, et je produis à cet effet Monsieur_Glapisant, Huissier-Audiencier, et Maître Fausset, Procureur, qui ont l'honneur de comparoir devant vous. Allons, Messieurs.

HARPAGINE

Fort bien, Messieurs.

L'AVOCAT à Acajou

Quel jugement rendez-vous sur cette pièce ?

ACAJOU, bas à l'Avocat

Monsieur, connaissez-vous une jolie Princesse appelée Zirphile ?

L'AVOCAT

Non, Monsieur.

ACAJOU

Hé bien, vous m'ennuyez, laissez-moi.

HARPAGINE, aux Musiciens

Retirez-vous.

SCÈNE VI. Harpagine, Acajou.

HARPAGINE

Toujours Zirphile ? Hois ! Vous la verrez si vous m'aimez bien la Fée Ninette la garde à vue, et le destin ne vous permet pas de sortir de l'enceinte de ce Palais, que vous n'ayez ressenti de l'amour.

AIR. Oh ! Ricandaine.

Pour être libre, mon mignon, Oh ! ricandaine ricandon, Dépêchez-vous donc de m'aimer, C'est moi qui dois vous enflammer, Ricandaine. Vous ne vous repentirez pas De soupirer pour mes appas ; Car je vous amuserai, Oh ricandaine ; Et je vous suffirai, Oh ricandé.

Sans adieu, mon ami, je vais faire un petit tour du monde, pour voir ce qui s'y passe ; je ne serai qu'un instant.

SCÈNE VII.

ACTE II

Le théâtre change, et représente les Jardins de Ninette.

SCÈNE PREMIÈRE. Ninette, Zirphile.

ZIRPHILE

Des amants, un coeur, je ne sais pas ce que vous voulez dire, ma bonne Ninette.

NINETTE

Quelle innocente ! Est-il possible que vous soyez toujours si stupide au milieu d'une cour comme la mienne, qui est le centre de la politesse, des belles façons, du goût, de l'esprit et des plaisirs ? Nous ne ferons donc rien de vous, tous les soins que je prends pour vous instruire sont donc inutiles ?

ZIRPHILE

Dame, apparemment que vous ne vous y prenez pas bien ; tous les Messieurs de votre Cour disent qu'ils m'instruiront mieux que vous, et vous ne voulez pas aussi ; vous me suivez partout, et vous avez peur que je ne m'écarte un moment de ces lieux.

ZIRPHILE

L'honneur, qu'est-ce que c'est ? Vous me parlez toujours de ce que je n'entends pas.

NINETTE

L'honneur est ce qu'on a de plus cher : par exemple, qu'est-ce que vous aimez mieux dans le monde ?

ZIRPHILE

Eh.... Mais, c'est le petit serin que vous m'avez donné, quoiqu'il soit un peu farouche.

NINETTE

Eh bien, imaginez-vous que tous les Messieurs ne vous font politesse que pour voler votre petit serin.

ZIRPHILE

Oui-dà ! Oh, ils n'ont qu'à s'y jouer, je suis bien aise de savoir cela.

ZIRPHILE

Quoi ! L'on étranglerait mon serin ; oh ! Je vous assure que j'y prendrai bien garde.

NINETTE

C'est à vous-même qu'il faut prendre garde, ma fille.

ZIRPHILE

Pourquoi donc ?

ZIRPHILE

Pardonnez-moi ma bonne.

NINETTE

Qu'ai-je dit ?

ZIRPHILE

Mon serin, des fripons, un Abbé qui fait le chat, et puis ... Oh ! Dame, je ne sais plus.

NINETTE

Je vois bien que je perds mon temps, ma chère Zirphile, pour vous garantir de tout accident ; il vous suffira de garder soigneusement l'anneau constellé que vous avez au doigt.

AIR. La jeune Abbesse de ce lieu.

Par l'effet de ce talisman, Dont la puissance est infinie, Une fille peut aisément Commander au plus grand génie, Cet anneau la rend égale aux Rois, Tout l'Univers est sous ses Lois.

AIR. Baise-moi donc, me disait Blaise.

Pour conserver votre avantage, Gardez toujours un si précieux gage, Me le promettez-vous ?

NINETTE

On ne pourra point vous l'ôter sans votre consentement ; mais vous êtes menacée de le donner vous-même à quelqu'un que vous aimerez : si cela arrivait, la méchante Fée_Harpagine s'emparerait de vous et nous ne pourrions peut-être plus vous unir au joli Prince que nous vous destinons.

ZIRPHILE

Oh ! N'ayez aucune crainte.

NINETTE

J'aperçois Podagrambo ; c'est un sot génie qui a le privilège d'être ennuyeux, nous ne pouvons l'éviter.

SCÈNE II. Podagrambo, en habit de petit-maître, Zirphile, Ninette.

PODAGRAMBO, à Ninette

Bonjour, la petite Fée.

À Zirphile.

Serviteur, ma belle Reine.

AIR. N'avez-vous pas vu l'horloge.

Commençons par son éloge, J'ai mon Compliment tout prêt : Belle en vos yeux l'amour loge. Et sa flèche est en arrêt. N'avez-vous pas vu l'horloge, Savez-vous quelle heure l'heure il est ?

Je ne m'en suis pas mal tiré.

À Ninette.

Croiriez-vous bien, Madame, que je me suis pris de goût pour elle, c'est en honneur.

NINETTE

C'est un hommage bien flatteur pour Zirphile ! Le fat !

PODAGRAMBO, à Zirphile

Oui, mon adorable.

NINETTE

Ne lui répondez rien.

PODAGRAMBO

Vous ne dites mot ? Doutez-vous du propos que je tiens ?

AIR. Réveillez-vous belle endormie.

De mon esprit le feu rapide Ne prend point sur le sentiment. Votre silence m'est perfide, Car je vous aime étonnement.

Permettez...

ZIRPHILE

Laissez-moi là.

NINETTE

Doucement, Seigneur, plus de retenue, vous la fâcheriez.

NINETTE

Songez que c'est une fille que j'ai élevée.

PODAGRAMBO

Eh ! Mais vous l'avez élevée très mal, très mal, elle est plus farouche qu'une bourgeoise ; cela est pitoyable ! Je veux en faire quelque chose, moi ; venez maman.

ZIRPHILE

Voulez-vous bien finir ?

NINETTE

Donnez-vous patience, Seigneur.

AIR de la Chercheuse d'Esprit : À présent je ne dois plus feindre.

Lorsqu'une trop vive lumière, Frappé à l'imprévu la paupière, On ne distingue aucun objet ; Devant vous Zirphile interdite, Vient d'éprouver le même effet. Par l'éclat de votre mérite.

Laissez-lui le temps de revenir à elle-même, et donnez-moi le bras jusqu'à mon appartement.

PODAGRAMBO

Soit. Sans adieu, petite cruelle.

SCÈNE III. Zirphhile, Acajou.

ZIRPHILE

Ma bonne a bien fait de l'emmener ; il augmentait mon ennui.

ACAJOU, que l'on ne voit point

AIR. Pour voir un peu comment ça fra.

Hélas !

ACAJOU, sans être vu

Hélas !

ACAJOU, paraissant

Oh, oh.

ZIRPHILE

Ah, ah.

ENSEMBLE.

ACAJOU

AIR. Je sens un certain je ne sais quoi.

Abordons-là.

ZIRPHILE

Monsieur.

ACAJOU

Je !

ZIRPHILE

Oui.

ZIRPHILE

Qui êtes-vous, beau garçon ?

ACAJOU

Je m'appelle Acajou, et vous ?

ZIRPHILE

Zirphile.

ACAJOU

Zirphile ! Quoi vous êtes cette Zirphile ?... Que je sens de plaisir à vous voir !

ZIRPHILE

Eh moi.... Oh je suis si aise que.... que je ne saurais lui répondre.

ZIRPHILE

Vous me trouvez donc belle ?

ACAJOU

Ah ! Rien n'est si beau dans l'Univers, j'en crois plus mon coeur, que les discours d'Harpagine.

ZIRPHILE

Seriez-vous le joli Prince que l'on dit qu'elle tient renfermé, vous ne retournerez plus chez elle, n'est-ce pas ?

ACAJOU

Je veux toujours rester avec vous, si vous me le permettez.

ZIRPHILE

Oh, oui ! Qu'il est beau ! Écoutez : de crainte que cette vilaine Fée ne vous renferme encore, je vous cacherai quelque part, et je vous nourrirai, sans qu'on le sache, de bonbons et de confitures.

ACAJOU

C'est bien dit.

ZIRPHILE

La Fée_Ninette m'a dit, de me défier de tous les Messieurs, parce qu'ils veulent me faire des malices, mais sûrement vous êtes excepté ; car je sens bien que vous ne pouvez me faire que du plaisir.

ACAJOU

Du plaisir !

ZIRPHILE

Elle m'a dit encore, que l'on ne me fait des politesses, que pour voler mon serin ; mais je ne m'en soucie plus ; si vous le voulez, je vous le donnerai.

ACAJOU

Plus je l'entends, et plus mon coeur...

ZIRPHILE

Comment vous êtes-vous échappé du Palais de la méchante Harpagine ?

ACAJOU

Je n'en pouvais sortir que je n'eusse senti de l'amour, je vous ai vu à travers ces feuillages, un trait de flamme m'a pénétré ; la palissade s'est ouverte d'elle-même ; c'est à vous que je dois ma liberté ; le trouble qui m'agite est sans doute de l'amour.

ZIRPHILE

Je sens donc aussi de l'amour, moi ?

ACAJOU

Quoi, vous m'aimez !

ZIRPHILE

Si le désordre de nos sens s'appelle de l'amour, oui, Acajou, je vous aime, je vous aime, et puis encore.

ACAJOU

Je trouve enfin cette félicité que mon coeur m'annonçait sans le connaître.

AIR. Ah ! mon mal ne vient que d'aimer.

Incessamment je soupirais, Après un bien que j'ignorais ;

ZIRPHILE

Sur ce vert gazon, Il faut jouer au corbillon, Qui met-on.

Donnez-moi la main.

Corbillon : Sorte de petite corbeille. [L]

ZIRPHILE

Quelle nouvelle émotion développe mes sentiments, une foule d'idées se présente à mon esprit, je ne suis plus la même.

ACAJOU

Ma chère Zirphile.

SCÈNE IV. Podagrambo, Zirphile, Acajou.

PODAGRAMBO

Que vois-je ! Acajou et Zirphile ; courons avertir Harpagine.

SCÈNE V. Acajou, Zirphile.

ZIRPHILE

Mon cher Acajou, croyez-vous que nous puissions nous aimer encore davantage ?

ACAJOU

Cela pourrait bien être ; chaque moment augmente mon amour et mes désirs.

ZIRPHILE

Pourquoi avons-nous tant de plaisir d'être ensemble ?

ZIRPHILE

Je le crois comme vous.

Apercevant Harpagine.

Ah !

ACAJOU

Oh Ciel !

SCÈNE VI. Harpagine, Acajou.

HARPAGINE

Arrêtez : comment avez-vous pu sortir ?

ACAJOU

Ah, Madame ! J'ai vu Zirphile, mais ce n'est pas ma faute : Pourquoi n'avez-vous pas fermé vos jardins d'un mur au lieu d'une palissade ?

HARPAGINE

Il a raison, je reconnais ma sottise. Suivez-moi.

ACAJOU

Non, s'il vous plaît, je resterai avec Zirphile.

HARPAGINE

Je perds, par mon imprudence, le pouvoir que j'avais sur lui : Que ferez-vous avec une petite sotte comme Zirphile ?

ACAJOU

Elle a tout l'esprit du monde ; elle m'aime.

AIR. Quelle flamme brûle mon âme ?

Lorsqu'on aime, Dès l'instant même, L'esprit naît du sentiment, Dans notre âme, Un trait de flamme Fait briller un jour plus charmant.

HARPAGINE

Vous l'aimez donc aussi ?

ACAJOU

Ce n'est pas encore ma faute, elle est si belle !

HARPAGINE

Vous la préférez à moi, qui vous aurais élevé au-dessus de la nature ; tous les mortels auraient fléchi devant vous.

HARPAGINE

Je suffoque de rage.

ACAJOU

Cela vous fâche ?

HARPAGINE

Ne craignez rien, mon ami, je fais un généreux effort, vous m'êtes cher, malgré votre ingratitude ; je vais immoler votre repos au vôtre, en vous unissant moi-même à Zirphile, pour faire votre bonheur.

ACAJOU

Tout de bon.

HARPAGINE

Oui, je vous le jure ; mais il faut me prouver que vous êtes aimé de Zirphile, sans cela Ninette n'y consentirait pas.

HARPAGINE

Cela ne suffit pas ; je croirai qu'elle vous aime si vous m'apportez son anneau : je ne puis vous servir qu'à cette condition. Je vais me tenir à l'écart, allez la rejoindre ; dès que vous aurez l'anneau, appelez-moi.

SCÈNE VII. Zirphile, Acajou.

ACAJOU

Zirphile, Zirphile.

ZIRPHILE

Est-elle partie ?

ACAJOU

Ne craignez plus rien, Harpagine ne s'oppose point à nos désirs.

ZIRPHILE

Est-il possible !

ACAJOU

Elle veut faire elle-même notre bonheur, si vous y consentez.

ZIRPHILE

Si j'y consens ! En doutez-vous ?

ACAJOU

AIR. À ta mère à présent.

Ô Dieux, quelle douceur !

ZIRPHILE

J'oublie, en vous voyant, tous les dangers dont on m'a menacée, si je donnais mon anneau : je ne crains plus que pour vous.

SCÈNE VIII. Harpagine, Acajou, Zirphile.

ACAJOU

Approchez, Madame ; voilà la preuve et le gage de son amour pour moi.

HARPAGINE

Voyons. Je suis satisfaite. Tremblez malheureux, vous êtes deux victimes dévouées à toute ma colère.

AIR. De mon pot je vous en réponds.

Puisqu'une autre obtient ton coeur, Ingrat, frémis d'horreur ; Crains tout de ma fureur extrême : Je vais remettre à l'instant même, Au pouvoir de Podagrambo, Zirphile et son anneau.

SCÈNE IX.

SCÈNE X. Ninette, Acajou.

NINETTE

Oh moment favorable ! C'est l'Amour, Qui le conduit à ma Cour : Eh bonjour, Prince aimable, Que depuis longtemps J'attends : Ici pour vous s'apprête, Un hymen qui va remplir Votre désir : J'ai commandé la fête, Livrez-vous au plaisir.

J'ai découvert par mon art que vous vous affranchiriez aujourd'hui du pouvoir d'Harpagine, que vous verriez Zirphile, que vous l'aimeriez, qu'elle vous aimerait ; en un mot, que vous vous conviendriez tous deux.

AIR. J'étais perdue.

Mais quoi ! Vous ne répondez pas ; L'accueil est sauvage : Je ne vois point Zirphile.

ACAJOU

Hélas !

ACAJOU

Elle est, elle est perdue.

AIR. Du pain, de l'eau, elle vit.

La fureur de moi s'empare.

NINETTE

Hé bien !

NINETTE

Arrêtez, cher Acajou ; Le bon sens est déjà rare, N'allez pas devenir fou.

Je vois la cause de vos malheurs ; Zirphile a eu l'imprudence de vous donner l'anneau qui la garantissait de tous les revers ; mais le mal est fait, il s'agit d'y trouver un prompt remède. Attendez, je vais mettre mes lunettes : Ô Dieux ! Podagrambo et Zirphile.

NINETTE

Remettez-vous : par le pouvoir des Fées, sans que votre Maîtresse ait perdu la vie, sa tête est montée dans la Lune.

ACAJOU

Dans la Lune !

NINETTE

Oui, et son corps se promène dans les jardins de Podagrambo.

ACAJOU

Mais, Madame, vous vous moquez ; mon rival n'est point à plaindre : s'il allait épouser ce qui lui reste.

NINETTE

Ne vous alarmez point, il ne peut en approcher qu'il ne soit possesseur de la tête ; il va la chercher dans la Lune : il faut que vous le préveniez.

ACAJOU

Eh ! Comment voulez-vous que je parvienne à la Lune, moi ?

NINETTE

Je vous élèverai d'un coup de baguette au-dessus de la moyenne région ; et comme les têtes d'amoureux ont un rapport intime avec la Lune, cet astre vous attirera aussi par une attraction naturelle.

ACAJOU

Et pour revenir ?

NINETTE

Vous descendrez avec les influences ; que cela ne vous inquiète pas, ne songez qu'à réussir.

ACAJOU

Quel en est le moyen ?

NINETTE

Prenez cette baguette, celui qui la porte ne fait point de fausses démarches ; ces lunettes vous éclairciront le jugement, et vous empêcheront d'être reconnu de Podagrambo. Attendez, ne les mettez pas encore ; vous seriez trop raisonnable pour arriver à la Lune : suivez-moi.

ACTE III

Le Théâtre change et représente un bosquet de la Lune.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Acajou en vieillard, La Tête de Zirphile.

ACAJOU, sans être vu

AIR. Oh Pierre, oh Pierre.

À peine est inutile, Et je cours comme un fou, Zirphile, ma Zirphile.

LA TÊTE DE ZIRPHILE

C'est la voix d'Acajou.

ACAJOU, sans être vu

Zirphile, Zirphile.

ACAJOU, paraissant

Serai-je toujours assailli de têtes folles, sans trouver celle que je cherche ? Je parcours en vain tous les bosquets de la Lune. Podagrambo m'aura prévenu. Malheureux Acajou !

LA TÊTE

AIR. Trois Enfants gueux.

Jetez, les yeux sur ce buisson de fleurs.

ACAJOU

La Fée Ninette vient de m'y transporter pour vous procurer la liberté.

LA TÊTE

Eh ! Dites-moi de grâce, pourriez-vous m'apprendre des nouvelles de moi.

ACAJOU

Comment, des nouvelles de vous ?

ACAJOU

Tranquillisez-vous, il est sous la garde des Fées. Je viens chercher cette tête charmante pour l'y réunir. Mais hâtons-nous de prévenir Podagrambo ; car il a le même dessein.

LA TÊTE

Arrêtez. Ce Génie .....

ACAJOU

Ne l'appréhendez point ; il ne pourra me reconnaître sous ce déguisement, dès que je mettrai ces lunettes que la bonne Fée m'a données.

AIR. Nous sommes Précepteurs d'amour.

Venez, volez entre mes bras.

ACAJOU

Comment, je n'y pourrai réussir si je n'ai votre anneau ?

LA TÊTE

Non, et le vilain Génie le possède.

ACAJOU

Je suis au désespoir.

LA TÊTE

Le voilà pour comble de malheurs.

ACAJOU

Cachez-vous un moment dans ce buisson ; l'Amour m'inspire une idée.

SCÈNE III. Podagrambo, Acajou.

PODAGRAMBO, avec un trébuchet

Petite, petite, petite, voilà une tête femelle qui me fait voir bien du pays. Petite, petite, rien ne paraît.

Apercevant Acajou.

Enseignez-moi ce que je cherche.

ACAJOU

Que cherchez-vous ? Vous ne pouvez mieux vous adresser qu'à moi, je suis habitant de ce lieu : c'est ici le magasin des choses perdues, et j'en ai l'intendance.

PODAGRAMBO

Tant mieux, vous pourriez m'être utile.

ACAJOU

Les animaux, les végétaux, tous les êtres que vous voyez dans la Lune sont des choses évaporées de votre monde, qui prennent ici des formes caractérisées.

PODAGRAMBO

Ah ! Ah !

ACAJOU

Par exemple : L'esprit étourdi des Petits-Maîtres voltige dans la Lune sous la figure des hannetons et des papillons.

AIR. Dans le fonds d'une écurie.

Ici l'esprit des coquettes, Par l'intérêt animé, En abeille transformé, Vit du tribut des fleurettes, Et du lys au jasmin, Vole et suce son butin.

PODAGRAMBO

Eh ! Qu'est-ce que c'est que cette foule d'oiseaux dont ces bosquets sont remplis ?

ACAJOU

Vaudeville de la Parodie de Roland.

La vertu légère des belles, Ici paraît avec des ailes.

PODAGRAMBO

Ce n'est pas tout cela que je cherche : c'est la tête, de ma maîtresse.

ACAJOU

Les têtes d'amoureux aiment la solitude, vous la trouverez peut-être dans ce bocage.

PODAGRAMBO

Grand merci, je vais y tendre mon trébuchet.

ACAJOU

Ah ! Ah, ah, vous voulez prendre les filles au trébuchet ; ce sont elles qui nous y prennent. Laissez-moi faire, je l'attraperai moi. Il y a cinquante ans que je fais la chasse à ces oiseaux.

PODAGRAMBO

Eh ! Comment pourrez-vous attraper la tête légère d'une jeune fille de quinze ans ? Vous êtes si vieux.

PODAGRAMBO

De quelle manière ?

ACAJOU

On se sert d'appeaux, on attire la tête d'une jeune fille par la curiosité, la louange, la médisance et les contes frivoles ; vous allez voir : Comment se nomme votre Maîtresse ?

PODAGRAMBO

Zirphile.

PODAGRAMBO

Oh ! Oh, la voilà, vous avez raison ; je vais la prendre pendant que vous l'amuserez.

ACAJOU

Non, je la prendrai mieux que vous, parce que j'ai plus d'expérience ; et vous l'amuserez mieux que moi, parce que je m'aperçois que vous avez plus d'esprit.

PODAGRAMBO

Cela n'est pas étonnant, je suis un Génie.

ACAJOU

Je vais donc.....

PODAGRAMBO

Attendez, attendez ; ah, ah, ah, avec toute votre expérience, vous ne savez pas que l'on ne peut avoir la tête de ma Maîtresse sans cet anneau ; tenez le voilà, prenez-la subtilement pendant que je vais faire un conte. Je vais m'asseoir pour réciter plus à mon aise.

AIR. Voyelles anciennes.

Il était une fois un Roi, Et puis il était une Reine ; La Reine un jour disait au Roi, Et le Roi disait à la Reine ; La Reine un jour disait au Roi, Et le Roi disait à la Reine.

Il s'endort.

SCÈNE IV. Harpagine, Podagrambo.

HARPAGINE

Je crains que le Génie ne fasse quelque nouvelle étourderie : Suivons-le dans son entreprise.

HARPAGINE

Comment il dort : que faites-vous donc là, Seigneur ?

PODAGRAMBO

Paix, chut, je fais un conte pour endormir la tête de Zirphile.

HARPAGINE

Qu'est-ce que cela veut dire ?

PODAGRAMBO

Point de bruit, on va la prendre tout doucement pendue je l'amuse ; je viens de donner l'anneau à un habitant de la Lune qui fait son métier d'attraper des têtes. Ah ! Ah, ah.

HARPAGINE

Qu'avez-vous fait ? Tout est perdu.

SCÈNE V et DERNIÈRE. Ninette, Acajou, Zirphile, Podagrambo, Hargagine.

NINETTE

Venez tendres amants, venez triompher de leurs complots ; et vous perfides disparaissez, que leur union fasse votre supplice : Le sot Génie a donné lui-même à son rival l'anneau qui assure pour jamais leur bonheur, et détruit votre puissance ; vous êtes tous deux les victimes de votre propre malice : Les sots et les méchants n'ont point de plus grands ennemis qu'eux-mêmes.

Ils s'abîment.

ACAJOU

AIR. Ainsi qu'une Hirondelle.

D'un sort digne d'envie, Les Dieux me font jouir.

NINETTE

Les Nains, mes sujets, ont préparé une mascarade : Je vais les transporter ici d'un coup de baguette avec tout mon Palais.

513 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica