Comédie en vers
L'Anglais à Bordeaux
Représentée pour la première fois par les Comédiens Français Ordinaires du Roi, le Lundi 14 Mars 1763.
Personnages
- DARMANT
- LA MARQUISE DE FLORICOURT, Soeur de Darmant
- BRUMTON
- CLARICE, Fille de Brumton
- SUDMER, Ami de Brumton
- ROBINSON
- UN AUTRE VALET
- UN BORDELAIS
Notice sur FAVART [1818]
CHARLES-SIMON FAVART naquit à Paris le 3 novembre 1710. Il fut successivement directeur du théâtre de l'Opéra-Comique et du spectacle de Bruxelles.
Nul auteur n'a mieux su plier son talent aux différents genres de pièces et saisir mieux les idées de ses collaborateurs ; aussi, quoiqu'il ait fait seul le plus grand nombre et les principaux de ses ouvrages, il a travaillé avec plus de dix auteurs différents, et pour environ autant de théâtres ; mais il consacra principalement ses veilles aux Italiens et à l'Opéra-Comique. Il n'est personne qui ne connaisse Ninette à la Cour, la Fille mal gardée, Isabelle et Gertrude, la Fée Urgèle, les Moissonneurs, la Rosière de Salency, la Chercheuse d'Esprit, la Belle Arsène, etc.
Favart n'a composé qu'une soûle pièce pour le théâtre Français. L'Anglais à Bordeaux parut, pour la première fois, le 14 mars 1763, et eut un très grand succès, qui s'est soutenu à toutes les reprises de cette jolie comédie.
Les Trois Sultanes, comédie en trois actes, en vers libres, n'a été représentée sur la scène française que depuis la mort de l'auteur. Ce ne fut qu'en 1802 que les comédiens françois montèrent cet ouvrage, qui avait été donné, pour la première fois, aux Italiens, le 9 avril 1761, sous le titre de Soliman Second.
Les divers ouvrages que Favart a composés seul, forment dix volumes in-8°. Cet auteur laborieux mourut à Paris le 18 mai 1790.
MONSEIGNEUR,
À MONSEIGNEUR LE DUC DE PRASLIN. Pair de France, Commandeur des Ordres du Roi, Secrétaire d'État, et Ministre des Affaires Etrangeres.
La Paix est votre ouvrage ; par conséquent la Pièce qui la célèbre, vous appartient. Vous daignez, MONSEIGNEUR, en accepter l'hommage, c'est me récompenser de l'avoir faite. Je suis avec le plus profond respect, MONSEIGNEUR, Votre très humble, et très obéissant serviteur,
FAVART.
L'ANGLAIS À BORDEAUX
SCÈNE PREMIÈRE. Darmant, La Marquise de Floricourt.
LA MARQUISE
Je vous renonce pour mon frère. Toujours pensif, rien ne vous rit ! Vos prisonniers anglais vous ont gâté l'esprit ; Vous n'êtes occupé que du soin de leur plaire ; Votre Milord Brumton vous rend atrabilaire.DARMANT
Ma soeur, je suis piqué ; mais piqué jusqu'au vif ; L'amitié du Milord me serait précieuse : En tout, pour la gagner, on me voit attentif ; Mais sa fierté superbe et dédaigneuse Rejette mes secours, s'indigne de mes soins, Il aime mieux s'exposer aux besoins, Rendre sa fille malheureuse : Il croit son honneur avili, S'il accepte un bienfait des mains d'un ennemi.LA MARQUISE
Mais, mon frère, en cherchant à lui rendre service, Ne songeriez-vous point à sa fille Clarice ? Cette anglaise est charmante !DARMANT
Épargnez-moi, ma soeur, Et ne déchirez point le voile de mon coeur. Si l'on me soupçonnait... il est vrai, je l'adore. Je veux me le cacher, je veux qu'elle l'ignore : L'amour dégraderoit la générosité.LA MARQUISE
Qui vous fait donc agir ?DARMANT
L'humanité. J'ai plongé dans la peine une noble famille. Qu'une guerre fatale entraîne de regrets ! Brumton part de Dublin pour Londres, avec sa fille ; Il embarque avec lui ses plus riches effets. La Frégate que je commande, croisant sur les côtes d'Irlande, Rencontre son vaisseau, l'atteint et le combat. Brumton, qu'aucun danger n'alarme, Soutient notre abordage et montre avec éclat L'activité d'un chef, et l'ardeur d'un soldat ; Il fond sur moi, me blesse et ma main le désarme ; Il veut braver la mort, je prends soin de ses jours. À l'Ennemi vaincu, l'honneur doit des secours.LA MARQUISE
Fort bien, mon frère.DARMANT
Enfin, nous avons l'avantage, Son vaisseau coule à fond, et l'on n'a que le temps De sauver sur mon bord les gens de l'équipage. Je reviens à Bordeaux, où mes soins vigilants De ces infortunés soulagent la misère ; Mais Brumton se refuse à mes empressements.LA MARQUISE
Moi, j'aime assez ce caractère. Il est brusque... mais il est franc. Sa fierté qui paraît choquer la politesse, Relève en lui l'air de noblesse D'an homme qui soutient son rang. Si son maintien est froid... ses yeux ont de la flamme ; Et je lui crois une belle âme. Il n'a pas quarante ans cet homme ?DARMANT
Tout au plus.LA MARQUISE
Devenez son ami.DARMANT
Mes soins sont superflus : Ses principes outrés d'honneur patriotique, Sa façon de penser qu'il croit Philosophique, Sa haine contre les François, Tout met une barrière entre nous pour jamais.LA MARQUISE
Je prétends la briser : oui vous pouvez m'en croire. Pour vous, pour moi, pour notre gloire Il reviendra de sa prévention. Il s'agit de l'honneur de notre Nation. Nous verrons donc ce Philosophe ; Et s'il veut raisonner, c'est moi qui l'apostrophe : Je philosophe aussi, quand je veux, tout au mieux.DARMANT
Plaisantez-vous ?LA MARQUISE
Moi ? Point du tout, mon frère, Et cela devient sérieux. Allez, allez, laissez-moi faire. Doutez-vous des talents que j'ai ? Par un ridicule contraire, Un ridicule est souvent corrigé. Vous voyez bien que je me rends justice ; J'entreprends le Mylord, vous poursuivez Clarice ; Il est honteux pour vous, pour un Français, D'aimer sans espoir de succès ; Cependant, obligez le Mylord en silence, Et cherchez des moyens secrets.SCÈNE II. Darmant, Robinson, La Marquise.
ROBINSON
Bonjour, Monsieur ; Bonjour, Madame. Ah ! Le bon frère Que vous avez-là ! Le bon coeur ! Sans lui nous étions morts, j'espère.DARMANT
Paix ! Je t'ai défendu...ROBINSON
Quel Français obligeant ! Brave homme, toujours prêt à donner de l'argent : Il est notre unique ressource. Je crois toujours lui voir ouvrir sa bourse, En me disant : tiens, Robinson, Prends, mon ami, prends sans façon.DARMANT, lui donnant de l'argent
Prends donc et te tais.ROBINSON
Oh ! je n'ai garde de dire...LA MARQUISE
Que fait ton Maître ?ROBINSON
Il pense.DARMANT
Et Clarice ?ROBINSON
Soupire.ROBINSON
Clarice s'amusait à lire Un de ces beaux Romans qu'on fabrique à Paris : Tout en rêvant, s'est approché mon Maître : « Un ouvrage François ! » dit-il, d'un air surpris ; Et le Roman vole par la fenêtre.LA MARQUISE
Cet homme a l'esprit juste.ROBINSON
« Occupez vous de Locke, Ma fille ; lisez Clark, Swift, Newton, Bolingbroke. Songez que vous êtes Anglaise : Apprenez à penser ! » Puis ayant dit ces mots, Il s'enfonce dans une chaise, Pour réfléchir plus à son aise, En décidant que vous êtes des sots.Locke, Jean (1623-1704) : philosophe anglais.
Newton, Isaac (1643-1727) : savant anglais qui mit en évidence la gravitation universelle.
Swift, Jonathan (1667-1745) : écrivain anglais, auteur entre autre des Voyages de Gulliver en 1728.
LA MARQUISE
Cet homme est singulier.LA MARQUISE
Quoi ?ROBINSON
Ne craignez rien, j'ai fait passer encore L'effet sous le nom de Sudmer, Négociant de Londres et l'on ami très cher : Mon Maître convaincu qu'il lui doit ce service, Hâtera le moment de lui donner Clarice.DARMANT
Clarice à Sudmer ?SCÈNE III. La Marquise, Darmant.
DARMANT
Raffermissez mon âme ; Je crains de me trahir, et je dois résister. Je suis impétueux, je me laisse emporter ; Et vous sentez trop bien qu'il faut cacher ma flamme.LA MARQUISE
Qu'elle éclate plutôt, livrés-vous à l'espoir. Quel est donc ce Sudmer, pour entrer en balance Avec les agréments que vous pouvez avoir ? Vous méritez la préférence ; Le don de plaire est votre lot, L'excès de modestie est défaut à votre âge ; Soyez plus confiant, plus Français en un mot : Faites sentir un peu votre avantage.DARMANT
Qui s'éleve est un fat.LA MARQUISE
Qui s'abaisse est un sot. Cette délicatesse à la fin peut vous nuire, Et vous avez besoin de vous laisser conduire. Feu mon mari, le Marquis Floricourt, Qui passait pour un agréable, Me consultait pour être aimable : Je l'ai rendu l'homme du jour : Ainsi par mes conseils...LA MARQUISE
Clarice vient à nous.SCÈNE IV. Darmant, La Marquise, Clarice.
CLARICE
Madame, j'ai recours à vous. Mon père s'abandonne à la mélancolie. Tout lui déplaît, l'inquiète, l'ennuie. Hélas ! rendez son sort plus doux.LA MARQUISE
Qui ? Moi ? Très volontiers.CLARICE
Je n'en sais rien ; mais cependant j'espère. Tantôt plongé dans un chagrin mortel, Il vous entend de la salle voisine, Jouer au clavecin un concerto d'Haendel, Et je vois éclaircir l'humeur qui le domine : Il écoute, il admire, et vos savants accords Sont comme autant de traits de flamme. Notre Musique anglaise excite ses transports : Pour la première fois, je vois ici, Madame, Le plaisir dans ses yeux et le jour dans son âme.Haendel, George Frédéric (1684-1754) : compositeur d'origine allemande qui rejoignit la cour du Roi George I à Londres où il se fixa et y mourut.
SCÈNE V. Clarice, Darmant.
CLARICE, avec fierté
Moi Monsieur ?DARMANT
Oui, vous, par l'attachement Que vous montrez pour un si digne père. Je l'estime, je le révère.CLARICE
Il le mérite.DARMANT, avec ardeur
Ah ! L'amour...CLARICE, fièrement
Quoi, Monsieur ?DARMANT, se modérant
L'amour-propre blessé Devrait gémir dans mon coeur offensé, Des efforts impuissants que j'ai faits pour lui plaire.DARMANT, à part
Je ne m'observe pas.CLARICE
Est-il quelque mystère ?DARMANT
Quelque mystère ? Nullement ; Mais je sais que Mylord me hait et me déteste. Vous partagez ce cruel sentiment ?CLARICE
La haine ! ah ! c'est, je crois, le plus cruel tourment ; Et mon coeur n'est point fait pour cet état funeste.À part.
Je devrais fuir l'amour également. Monsieur, croyez-vous que j'approuve Ces injustes préventions Qui divisent nos nations ? J'honore la vertu partout où je la trouve.DARMANT, vivement
Oui, la vertu ; vous l'inspirez ; Et votre père aussi : c'est vous qui la parez ; Vous la représentez affable et circonspecte ; Elle a pris tous vos traits afin qu'on la respecte, J'ai, pour servir l'État, recherché de l'emploi ; Avec ardeur j'ai désiré la guerre ; Vos malheurs l'ont rendue un vrai fléau pour moi ; Et c'est depuis que je vous vois, Que la paix me paraît le bonheur de la Terre.CLARICE
Je n'ai garde d'ajouter foi À des paroles si flatteuses, C'est votre style à tous. Votre première loi Est de nous prodiguer des louanges trompeuses. L'art dangereux de la séduction Est le trait principal qui vous caractérise ; Cet art que chez nous on méprise, Fait partie, en ces lieux, de l'éducation : Et cette fausseté que l'agrément déguise...DARMANT
Justement ; du Mylord voilà les préjuges ; Vous n'imaginez pas combien vous m'affligez. Votre air de dédain m'humilie Plus que l'excès d'un vrai courroux.DARMANT
Quoi ! vous m'excepteriez ?DARMANT
Mais, de ma bonne foi, qui vous ferait douter ? Peut-on n'être pas vrai, lorsque l'on vous regarde ?DARMANT, très modérément
Eh ! bien, Clarice, je promets Que je ne vous dirai jamais Ces vérités qui vous déplaisent.Avec une froideur contrainte.
Il faut, à votre égard, que les désirs se taisent. Vous leur imposez trop, et mon dessein n'est point.CLARICE, d'un air piqué
Ah ! Monsieur, je vous rends justice sur ce point.DARMANT
Vous avez bien raison, oui ; mais daignez m'entendre : L'estime peut unir des esprits opposés.DARMANT, avec modération ; mais cette modération se perdant par degrés, mène à la plus grande vivacite pour finir la tirade
Aussi n'en ai-je pas. Je dirai cependant Que le coeur n'admet point un pays différent. C'est la diversité des moeurs, des caractères, Qui fit imaginer chaque gouvernement ; Les lois sont des freins salutaires Qu'il faut varier prudemment, Suivant chaque climat, chaque tempérament. Ce sont des règles nécessaires, Pour que l'on puisse adopter librement Des vertus même involontaires ; Mais ce qui tient au sentiment, N'a dans tous les pays qu'une loi, qu'un langage. Tous les hommes également S'accordent pour en faire usage. Français, Anglais, Espagnol, Allemand Vont au devant du noeud que le coeur leur dénote : Ils sont tous confondus par ce lien charmant, Et quand on est sensible, on est compatriote. Malheur à ceux qui pensent autrement. Une âme sèche, une âme dure Devrait rentrer dans le néant ; C'est aller contre l'ordre. Un être indifférent Est une erreur de la Nature.CLARICE, avec vivacité
Il est bien vrai Monsieur...DARMANT, plus vivement encore
Ah ! Clarice !CLARICE, à part
Me serais-je trahie ?DARMANT, à part
Ô ciel ! J'en ai trop dit.SCÈNE VI. Clarice, Le Mylord.
LE MYLORD
Je me sens transporté d'une juste colère ; Je ne vois que des jeux, je n'entends que des ris. Chanteurs importuns ! Doubles traîtres ! Avec leurs violons, leurs tambourins maudits, Incessamment, exprès, passer sous mes fenêtres, Pour me troubler dans mes ennuis. Tous les jours des sauts, des gambades, Et tous les soirs des sérénades. Quand pourrai-je sortir du chaos où je suis ?LE MYLORD
Tandis que la discorde en cent climats divers, De tant d'infortunés écrase les asiles, Le François chante ; on ne voit dans ses villes. Que festins, jeux, bals et concerts. Quel Dieu le fait jouir de ces destins tranquilles ? Dans le sein de la guerre, il goûte le repos ; Sans peines, sans besoins et libre sous un Maître, Le Français est heureux, et l'Anglais cherche à l'être.CLARICE
Vous pouvez l'être aussi.SCÈNE VII.
LE MYLORD, seul
Je me vois retenu chez un peuple frivole, Qu'on ne peut définir. Plein d'amour pour son Roi, Tout entier à l'honneur sa principale loi, Fidèle à ses devoirs ; au plaisir son idole, Des moments les plus chers il consacre l'emploi.Il s'assied, et après un moment de silence, il jette les yeux sur une pendule.
Tout ne présente ici qu'un luxe ridicule. Quoi ! L'art a décoré jusqu'à cette pendule ! On couronne de fleurs l'interprète du temps, Qui divise nos jours, et marque nos instants ! Tandis que tristement ce globe qui balance, Me fait compter les pas de la mort qui s'avance : Le François entraîné par de légers désirs, Ne voit sur ce cadran qu'un cercle de plaisirs. Ô ciel ! est il tourment plus rude ?Un Valet du Mylord entre avec des sacs.
Qui vient encore ici troubler ma solitude ? Quoi ! Toujours ! Ah ! C'est de l'argent, Je le reçois dans un besoin urgent ; Des secours étrangers il m'épargne la honte. Tu ne t'es pas trompé ? Sans doute, j'ai mon compte ?LE VALET
Oui, Mylord.LE MYLORD
Relisons la Lettre de Sudmer. Ô généreux Anglais, que tu me deviens cher !Il lit.
« Mylord, vous devez avoir besoin d'argent dans la situation ou vous êtes ; je vous envoie une lettre de change de deux mille guinées. Je compte trop sur votre amitié pour ne pas être sûr que vous n'offenserez pas la mienne par un refus. Mon bras est assez bien remis, je n'ai pas encore la liberté d'écrire moi-même ; ne me faites point de réponse, je m'embarque pour la Caroline, nous nous verrons à mon retour. »
Après voir lu, il dit.
Les bienfaits de Darmant pour moi sont une offense ; Mais de ceux d'un ami l'on ne doit pas rougir. Que mon sort est heureux ! d'ici je vais sortir : Oh ! j'y mourrais d'impatience. Porte ces sacs dans mon appartement ; Et dis à Robinson d'aller en diligence Chercher un autre logement, Pour vivre seuls dans l'ombre et le silence.Guinée : C'est une pièce d'or qui a cours en Angleterre, et qui est un peu plus pesante que le Louis d'or, et qui vaut un écu davantage. On la nomme Guinée, à cause de l'or, dont on la fabriqua, avait été apporté de cette partie de l'Afrique qu'on appelle Guinée et pour marque de cela, il y avait au commencement sur la Guinée la figure d'un éléphant. [F]
SCÈNE VIII. Mylord, Robinson, La Marquise.
LA MARQUISE
C'est penser merveilleusement. Vous voulez nous quitter : j'en décide autrement. Vous paraissez surpris, Monsieur ?LE MYLORD, froidement
J'ai lieu de l'être.LA MARQUISE
Vous êtes un singulier être. Quoi ! depuis un mois environ Que vous logez dans la maison...LE MYLORD
C'est à mon grand regret.LA MARQUISE
On ne peut vous connaître ! Quatre ou cinq fois, je vous ai vu paraître : Quatre ou cinq fois, vous avez dit deux mots Encor placés mal à propos.LE MYLORD
J'en ai trop dit, Madame, et votre caractère S'accorde mal, sans doute, avec le mien. Je craindrais d'ennuyer.LA MARQUISE
Il se pourrait très bien ; Mais pour se rapprocher, se convenir, se plaire, Fort souvent il ne faut qu'un rien. Vous avez ce qu'il faut pour être un homme aimable, Et vous vous efforcez pour être insoutenable ! Oh ! Je vous entreprends... mais écoutez-moi donc, Demeurez. Je le veux.LE MYLORD
Madame prend un ton...LA MARQUISE
Qui me convient, je suis femme et française.LE MYLORD, regardant la Marquise avec un air d'intérêt
Tant pis.LE MYLORD
Je parle peu.LA MARQUISE
Je parlerai pour vous, Et vous me répondrez, si vous pouvez.Retenant le Mylord qui veut s'en aller.
Tout doux.LE MYLORD
Je réponds mal.LA MARQUISE
Eh ! bien, tout a votre aise ; On ne se gêne point chez nous. En qualité d'homme qui pense, Je ne crois pourtant pas que Monsieur se dispense D'éclairer ma raison, mon coeur et mon esprit : Vous êtes Philosophe, à ce que l'on m'a dit : Communiquez un peu vôtre science.LE MYLORD
Je pense pour moi seul.LA MARQUISE
Ah ! Quelle inconséquence ! En vain le Sage réfléchit, Si la Société n'en tire aucun profit ; On doit la cultiver pour elle, pour soi-même. Eh ! Laissez-là vos songes creux ; La meilleure morale est de se rendre heureux. On ne peut l'être seul avec votre système. Mon instinct me le dit, et mon coeur encor mieux. La chaîne des besoins rapproche tous les hommes. Le lien du plaisir les unit encor plus. Ces noeuds si doux pour vous sont-ils rompus ? Pour être heureux, soyez ce que nous sommes.LE MYLORD
Ô ciel ! À des travers on me verrait soumis ! Madame, excusez-moi ; mais vous m'avez permis.LE MYLORD
J'en suis charmé, Madame, et selon votre avis Je dois me réformer, devenir sociable, Renoncer au bon sens pour être un agréable.LA MARQUISE
Mais on gagne toujours à le rendre amusant.LE MYLORD
Suis-je fait pour être plaisant ? Connaissez mieux l'Anglais, Madame ; son génie Le porte à de plus grands objets. Politique profond, occupé de projets, Il prétend à l'honneur d'éclairer sa patrie. Le moindre citoyen, attentif à les droits, Voit les papiers publics, et régit l'Angleterre ; Du Parlement compte les voix, Juge de l'équité des Lois, Prononce librement sur la paix ou la guerre, Pese les intérêts des Rois, Et, du fond d'un café, leur mesure la terre.LA MARQUISE
Vous êtes en cela plus plaisant mille fois : Trop au-dessus de nous sont ces graves emplois. Libres de tout soin inutile, Nos heureux Citoyens respirent le repos : La surface des mers voit agiter les flots ; Mais la profonde arène est constante et tranquille. Jouissez comme nous.LA MARQUISE
Le plaisir.LE MYLORD
Le plaisir ! J'entends, et si je veux vous plaire, Il faut, comme j'ai dit, changer de caractère, Jouer le rôle fatiguant D'un joli petit-maître, et d'un fat élégant. Ah ! Lorsque de penser on a pris l'habitude...Petits-maîtres : nom qui fut donné, durant la Fronde, aux membres d'un parti à la tête duquel se placèrent Condé, le prince de Conti et le duc de Longueville. Fig. et familièrement. Petit-maître, jeune homme qui a de la recherche dans sa parure, et un ton avantageux avec les femmes. [L]
LA MARQUISE
On est sot avec art, maussade avec étude.LA MARQUISE
Je m'y prête bien, moi.LE MYLORD
La bonne conséquence.LA MARQUISE
Si vous vous arrêtez à ces légers défauts, Vous n'êtes pas au bout. La liste en est très ample. Nous avons mille originaux. Je pourrais vous citer... Moi, Monsieur, par exemple...LA MARQUISE
Je parais ridicule à vos yeux, je le vois ; Mais tout considéré, quel est le ridicule ? Sous des traits différents dans le monde il circule ; Mais, au fond, quel est-il ? Une convention, Un fantôme idéal, une prévention ; Il n'exista jamais aux yeux d'un homme sage ; Se variant au gré de chaque nation, Le ridicule appartient à l'usage : L'usage est pour les moeurs, les habits, le langage ; Mais je ne vois point les rapports Qu'il peut avoir avec notre âme. L'homme est homme partout : si la vertu l'enflamme, C'est mon héros, je laisse les dehors. Quoi ! Toujours notre esprit fantasque Ne jugera jamais l'homme que sur le masque ? Nous avons des défauts, chaque peuple a les siens. Pourquoi s'attacher à des riens ? Eh ! Oui, des riens, des misères, vous dis-je, Qui ne méritent pas d'exciter votre humeur ; C'est d'un vice réel qu'il faut qu'on se corrige, Les écarts de l'esprit ne sont pas ceux du coeur.LE MYLORD
Comment ! Vous êtes philosophe !LA MARQUISE, gaiement
Moi ! Je ne connais point les gens de cette étoffe Ni ne veux les connaître, ils sont trop ennuyeux ; Je cherche à m'amuser, cela me convient mieux.LE MYLORD, avec un feu d'humeur
Toujours l'amusement !LA MARQUISE
Oui, Mylord hypocondre, Je pourrais censurer les usages de Londres, Comme vous attaquez nos goûts ; Mais je ris simplement et de vous et de nous. Que les Anglais soient tristes, misanthropes ? Toujours avec nous contrastés, Cela ne me fait rien ; leurs sombres enveloppes N'offusquent point d'ailleurs leurs bonnes qualités. Ils sont francs, généreux, braves ; je les estime.Hypocondre : est aussi quelquefois adjectif et signifie hypocondriaque.
LE MYLORD, avec chaleur
Quoi ! Vous estimez les Anglais ?LA MARQUISE
Assurément ! ils ont une âme magnanime, De l'honneur, des vertus, et je sais d'eux des traits...LE MYLORD
Vous me charmez.LA MARQUISE, à part
Bon, son humeur s'apaise.LE MYLORD
Comment donc, vous pensez ?LA MARQUISE
Qui ? Moi ? Je n'en sais rien.LA MARQUISE
Je ne veux point penser, Monsieur, c'est un ouvrage. Ce que je dis, part de l'esprit, du coeur, De l'âme, dans l'instant, en vous laissant l'honneur D'une prétention qui ne convient qu'au Sage.LE MYLORD, prenant la main de la Marquise
Vous en avez, Madame, un plus grand avantage.LE MYLORD, l'arrêtant
Non, Madame.LA MARQUISE
Excusez, on m'attend autre part, Pour arranger un ballet agréable ; C'est pour ce soir qu'on doit le préparer. Vous seriez un homme adorable, Si vous vouliez y figurer.LA MARQUISE
Pourqui me refuser quand vous pouvez en être ? Cessez de chercher des raisons Pour nourrir chaque jour votre mélancolie. Vous pensez, et nous jouissons. Laissez-la, croyez-moi, votre philosophie. Elle donne le spleen, elle endurcit les cours : Nôtre gaieté, que vous nommez folie, Nuance notre esprit de riantes couleurs, Par un charme qui le varie : Elle orne la raison, elle adoucit les moeurs ; C'est un printemps qui fait naître les fleurs Sur les épines de la vie.Spleen : Nom anglais donné quelquefois à une forme de l'hypochondrie, consistant en un ennui sans cause, en un dégoût de la vie. [L]
LE MYLORD, à part
Je risque trop à l'écouter, Je ferai mieux de l'éviter,On entend le son des tambourins.
Qu'entends-je encor ! quel affreux tintamarre !SCÈNE IX. Le Mylord, La Marquise, Un Bordelais.
LE BORDELAIS
Marquise, eh donc ! Nous allons répéter ?LE MYLORD, à part
Où fuir ?LA MARQUISE
N'allez pas nous quitter.LE MYLORD
Vous me ferez mourir.LA MARQUISE
Vous êtes bien bizarre.LE BORDELAIS
Le Mylord est des nôtres.LE MYLORD
Épargnez-moi, je vous supplie.LE BORDELAIS
Monsé danse lé munuet ?LE MYLORD
Eh ! Je n'ai dansé de ma vie.LE MYLORD
Morbleu !LA MARQUISE
Dissimulez votre misanthropie.Bas au Mylord.
Vous vous déshonorez.Au Bordelais.
Allez, je vous rejoins.SCÈNE X. Le Mylord, La Marquise.
LA MARQUISE
Rendez-vous digne de mes soins. Une heure ou deux je veux bien faire trève ; Après cela, je vous enlève. Point de refus, ou bien vous me déplairiez fort ; Je vous en avertis. Adieu mon cher Mylord. Si nous extravaguons, le plaisir nous excuse : Bien fou qui s'en afflige, heureux qui s'en amuse.SCÈNE XI.
LE MYLORD, seul
M'en voilà quitte par bonheur. Mais je ne devais pas lui marquer tant d'aigreur ; Car malgré son inconséquence, Je m'aperçois, qu'elle a bon coeur, Et sans qu'elle y songe, elle pense. Oui, je la jugeais mal, et je sens mon erreur. Allons, allons, Mylord, il faut que tu t'apaises ; Fais effort sur toi-même, et pardonne aux Françaises. On peut s'y faire... Ah ! j'aperçois Darmant, Et sa présence est un tourment.SCÈNE X.I. Le Mylord, Darmant.
LE MYLORD
Abrégeons. Quelle est-elle ?DARMANT
Nous allons renvoyer des prisonniers Anglais Pour pareil nombre de Français ; Je vous ai fait, Mylord, comprendre dans l'échange ; J'ai tant sollicité.LE MYLORD
Vous en ai je prié ?DARMANT
Je cherche à vous servir.LE MYLORD, à part
Cet homme est bien étrange !DARMANT
Quoi ! Mon empressement...LE MYLORD
J'ai fait des dépêches pour Londres : Si la fortune à mes voeux peut répondre, Je trouverai sans vous la fin de mes malheurs ; Je reste en attendant.DARMANT, à part
Me voilà plus tranquille. Avec regret je l'aurois vû partir.Haut.
Ma maison est à vous.LE MYLORD, avec un soupir étouffé
Non, non ; j'en dois sortir.DARMANT
Pourquoi chercher un autre asile ? Qui pourrait ici vous troubler ? A-t-on manqué d'égards ?...LE MYLORD
C'est trop m'en accabler.DARMANT
Vous ne me rendez pas justice.À part.
Aurait-il soupçonné mon amour pour Clarice ?Haut.
Quelque nouveau sujet excite votre aigreur ? Ah ! Je sais ce que c'est ; vous avez vu ma soeur, Ses airs évaporés et sa tête légère...LE MYLORD, à part
Veut-il interroger mon coeur ?DARMANT
Oui, mais son caractère...LE MYLORD
M'en suis-je plaint ?DARMANT
Non ; poliment...LE MYLORD
Je ne suis point poli.DARMANT
Sachez que son système Est de vous consoler, de vous rendre à vous-même. Si je ne l'arrêtais, Monsieur, journellement Vous seriez obsédé.LE MYLORD
Monsieur, laissez-la faire.LE MYLORD, à part
Ah ! Quel acharnement !DARMANT
Je cours pour l'avertir.LE MYLORD
Il n'est pas nécessaire.DARMANT
Je n'ai qu'un mot, après quoi je vous laisse. J'aurais été jaloux d'avoir votre amitié : Mais je n'espère plus que votre haine cesse : Du moins un peu d'estime, et je suis trop payé.LE MYLORD
Eh ! Malgré moi, Monsieur, vous avez mon estime. Je suis votre ennemi, mais sans vous mépriser. Je ne suis point injuste, et ne puis refuser Ce qui me parait légitime. Mais pour mon amitié ne l'esperez jamais. Dans ces temps de discorde, entre Anglais et Français, Toute liaison est un crime : De sa patrie on doit prendre l'esprit ; Qui s'en écarte, la trahit.SCÈNE XIII. Le Mylord, Un Valet.
UN VALET
Mylord, un Anglais vous demande.SCÈNE X.V. Le Mylord, Darmant, Sudmer.
SUDMER, gaiement et avec vivacité
Vive, vive, Mylord ! Ah ! Quel heureux moment ! Je vous retrouve et ma joie est si grande....LE MYLORD
C'est vous, mon cher Sudmer !SUDMER
C'est moi, certainement.DARMANT, avec étonnement
Sudmer ! Ah ! Quel événement !SUDMER, considérant Darmant
Mais c'est vous-même aussi, je pense. C'est vous, voilà vos traits ; je rends grâce au hasard. Cher Mylord, attendez.LE MYLORD
D'où vient donc cet écart ?SUDMER
Le premier des devoirs est la reconnaissance.À Darmant.
Le sort en cet instant a rempli mon espoir.DARMANT
Mais je n'ai point d'idée...SUDMER
Aucune ?DARMANT
Point du tout.SUDMER
Ne vous en allez pas.DARMANT
Mais je dois par prudence...SUDMER
Vous n'êtes pas de trop, cédez à mon instance, Et songez que mes sentiments...Au Mylord, en lui montrant Darmant.
C'est un homme des plus charmants, C'est un homme d'espèce unique.LE MYLORD
Charmant ! Charmant ! Parbleu, pour des êtres pensants, Voilà, sans doute, un beau panégyrique !SUDMER
Qu'entendez-vous ?LE MYLORD
Cela s'entend sans qu'on l'explique. Un homme n'est jamais charmant en bonne part, Et lorsqu'à la raison on veut avoir égard...SUDMER
Je ne vois point à quoi cela s'applique.À Darmant.
Remettez-vous aussi mes traits ; Rappelez-vous que je vous dois la vie. Vous changeâtes pour moi la fortune ennemie.Montrant son coeur.
Voilà le livre où sont écrits tous les bienfaits. Vous êtes mon ami, du moins je suis le vôtre ; C'est par vos procédés que vous m'avez lié. Je m'en souviens, vous l'avez oublié : Nous faisons notre charge en cela l'un et l'autre.SUDMER
Moi, point de tout ; moi, jamais me méprendre Quand la reconnaissance en moi se fait entendre Et m'offre mon libérateur. Le sentiment me donne des lumières Pour reconnaître un bienfaiteur, Les yeux ne sont point nécessaires : Je suis toujours averti par mon coeur.LE MYLORD
Moi, je ne le vois pas.SUDMER
Je vais vous en instruire. Nous devons publier les belles actions ; Je montais un vaisseau de trente-huit canons, Je fus, prés d'une côte, accueilli d'un orage, Terrible, violent beaucoup : J'étais prêt à faire naufrage, Et les Français avaient de quoi faire un beau coup. Aussi, Monsieur, en homme sage, Lorsque les vents furent calmés, En tira-t-il un très grand avantage ; Et nous voyant démâtés désarmés, « Je pourrais, me dit-il, prendre votre équipage ; Mais, pour en profiter, je suis trop généreux ; On n'est plus ennemi lorsqu'on est malheureux. » Bref, il me soulagea, m'obligea de sa bourse, Me rendit mes effets avec la liberté : Les bienfaits, de son coeur, coulaient comme une source. Peut-on trop admirer sa générosité ?LE MYLORD, avec humeur
Tout bienfait, avec lui, porte sa récompense ; On agit pour soi-même en agissant ainsi.Bas à Sudmer.
Je suis forcé de l'admirer aussi : Mais sans tirer à conséquence.DARMANT
Jugez la Nation avec plus d'équité. Comme Français, mon premier apanage Consiste dans l'humanité. Mes ennemis sont-ils dans la prospérité : Je les combats avec courage. Tombent-ils dans l'adversité : Ils sont hommes, je les soulage.Apanage : Fig. Ce qui est le propre de quelqu'un, de quelque chose. [L]
SUDMER
Eh ! c'est ainsi qu'on pense avec un coeur loyal. Je ne décide point entre Rome et Carthage : Soyons humains ; voilà le principal.LE MYLORD
Vous n'êtes pas Anglais.SUDMER
Je suis plus ; je suis homme. Qu'avez-vous contre lui ? Cette froideur m'assomme : Esclave né d'un goût national, Vous êtes toujours partial. N'admettez plus des maximes contraires ; Et, comme moi, voyez d'un oeil égal Tous les hommes qui sont vos frères. J'ai détesté toujours un préjugé fatal. Quoi ! Parce qu'on habite un autre coin de terre, Il faut se déchirer, et se faire la guerre ! Tendons tous au bien général. Crois-moi, Mylord, j'ai parcouru le Monde. Je ne connais sur la machine ronde Rien que deux peuples différents ; Savoir, les hommes bons et les hommes méchants. Je trouve partout ma patrie Où je trouve d'honnêtes gens ; En Cochinchine, en Barbarie, Chez les sauvages même : allons, soyons unis ; Embrassons-nous comme trois bons amis.À Darmant.
Vous serez de ma noce, au moins ?DARMANT
Quoi ?SUDMER
Je l'exige. Je vais me marier avec un vrai prodige, Fille aimable, dit-on, et qui me plaira fort : Je m'apprête à l'aimer. Quoi ! cela vous afflige ?DARMANT
Moi, je partage votre sort.SCÈNE VI.I. Sudmer, Darmant.
SUDMER
Vous connaissez l'objet qu'on me destine ? Hein ? Mais, mon cher Français, qu'est-ce qui vous chagrine ? Morbleu ! Seriez vous mon rival ? Comment ? Cela m'est bien égal ; Mais je veux savoir tout à l'heure...SCÈNE XVI.
SCÈNE XVII. Le Mylord, Clarice, Sudmer.
SUDMER
Bonjour, Mademoiselle. Je suis Sudmer pour vous servir, Et je viens remplir votre attente ; Oui, oui, ma belle enfant, je vous épouserai ; Je dis plus, je sens bien que je vous aimerai :Au Mylord.
Autrement j'aurais tort. Je la trouve charmante.CLARICE
Monsieur.CLARICE
Mais, Monsieur, je l'espère. Les volontés du Mylord sont des lois. La générosité de votre caractère, Vos nobles procédés font honneur à son choix ; Et les vertus, sur mon coeur, ont des droits Préférables à l'amour même. Lorsque de la raison on écoute la voix, On estime du moins en attendant qu'on aime.SUDMER
Oh ! je suis votre serviteur. En attendant ! C'est bon pour qui pourrait attendre. Mylord, je suis pressé ; vous avez un vieux gendre Qui n'a pas un instant à perdre, par malheur. Je ne crois pas que l'amour, à mon âge, Parle beaucoup en ma faveur ; C'est un arrangement que notre mariage. Notre intérêt commun en aura tout l'honneur : Cela ne suffit pas ; je crois qu'elle est fort sage : Mais il se peut qu'un autre objet l'engage.LE MYLORD
Darmant !SUDMER
Elle rougit, et je vois clairement. N'est-il pas vrai, chere future ? Il se pourrait par aventure. Hein ?LE MYLORD
Sudmer, de pareils soupçons.SUDMER
Conséquence mauvaise ; Les Français ont toujours l'art de se faire aimer. Je les connais pour gens fort agréables, Et qui plus est encor, fort estimables ; Il est tout naturel de s'en laisser charmer.LE MYLORD
Je sais comme ma fille pense, Je réponds de son coeur : oui, la reconnaissance Qu'elle sent, comme moi, de vos rares bienfaits, Doit l'attacher à vous tendrement pour jamais.LE MYLORD
Vous même m'écrivez ?SUDMER
Point de plaisanterie.LE MYLORD
Moi, plaisanter !LE MYLORD
Qu'entends-je ?SUDMER
Je suis dans un courroux extrême. Comment ! Quelqu'un a pris mon nom Pour faire une bonne action, Que j'aurais pu faire moi-même ? Morbleu ! C'est une trahison Dont je prétends avoir raison. Et vous avez reçu la somme ?LE MYLORD
Oui, d'un banquier.SUDMER
Nommé ?LE MYLORD
Monsieur Argant.SUDMER
Il loge ?LE MYLORD
Près d'ici.SCÈNE XVIII. Le Mylord, Clarice.
LE MYLORD
Tout cela me paraît étrange ! D'où peut venir cette lettre de change, Et ces autres effets que j'ai déjà reçus ? Ce n'est pas de Sudmer ! Je demeure confus. Si ce n'est pas de lui, c'est d'un compatriote, Qui veut m'obliger en secret. Tel est l'Anglais, il cache le bienfait ; Exactement j'en conserve la note, Pour m'acquitter de celui qu'on m'a fait ; Pour un homme d'honneur, c'est le plus grand regret Que de manquer à la reconnaissance, Et payer un service est une jouissance. Je ferai tant que nous serons au fait. Ah ! çà, venons à vous, ma fille : Sudmer, par les grands biens, relève ma famille ; Il vous fait un état certain ; Vous ne répugnez pas à lui donner la main ?CLARICE
Je dois vous obéir.LE MYLORD
Vous soupirez, Clarice.CLARICE
Oui mon père, il est vrai.CLARICE
M'en croyez-vous capable ? Je ne sais point trahir la vérité, Et qui dissimule est coupable. Je n'ai rien dans mon coeur que je doive cacher Aux yeux indulgents de mon père. Est-il quelque secret, est-il quelque mystère Que dans son sein je ne puisse épancher ?CLARICE
Non, je veux me soumettre a votre volonté : En Angleterre un coeur n'est point esclave ; Le pouvoir paternel est chez nous limité. Mais ne soupçonnez pas que jamais je le brave. Périsse cette liberté qui des parents détruit l'autorité. Ah ! Je le sens, un père est toujours père. Sur des enfants bien nés il conserve ses droits. Quand le devoir en nous grave son caractère, Rien ne peut effacer cette empreinte si chère. En vain la liberté veut élever sa voix, Et dans nos cours exciter le murmure ; La loi nous émancipe, et jamais la Nature.LE MYLORD
Vous pensez bien ; mais, dites-moi, Où nous conduit cet étalage ? Sudmer, vous déplaît-il ?CLARICE
Non, mon père, mais...LE MYLORD
Quoi ?LE MYLORD
J'ai donné ma parole.LE MYLORD
Expliquez ce langage ; Épouser celui-ci, pour aimer celui-la ! Vous vous formez, ma fille, et j'aperçois déjà Que de ce pays-ci vous adoptez l'usage. S'il vous plaît, rien de tout cela. Quel est le nom du personnage ? Dites-le moi.LE MYLORD
Un de nos ennemis !SCÈNE XIX. Le Mylord, Sudmer, Clarice.
SUDMER
Ma foi ! moi n'y puis rien comprendre J'ai vu votre banquier, votre donneur d'argent ; Il m'a reçu d'un air fort obligeant. Mais il bat la campagne, et n'a pu rien m'apprendre. Il m'a dit seulement qu'en cette maison-ci, Par un valet Anglais je serais éclairci.LE MYLORD
C'est mon valet, sans doute.LE MYLORD
Robinson !SCÈNE XX. Le Mylord, Sudmer, Clarice, Robinson.
ROBINSON
Mylord !LE MYLORD
Viens ici. Il faut tout à l'heure me dire D'où vient l'argent que tu m'as apporté : Ne cache point la vérité ; Tu sais, dit-on, tout le mystère.ROBINSON
Mylord, c'est d'un de vos amis.LE MYLORD
De Sudmer ?ROBINSON
Oui, la chose est claire,SUDMER
De moi, Maraud, de moi !ROBINSON, à part
Me voilà pris.SUDMER
Je te surprends en menterie ; C'est moi qui suis Sudmer.Menterie : Mensonge ; allégation de quelque chose fausse que l'on veut faire passer pour vraie. [F]
SUDMER
Qui peut avoir tramé Une pareille fourberie ? Coquin ! J'ai donc le bras cassé ? Oh ! je te ferai voir...SUDMER
Non, non, certainement.ROBINSON
Eh ! bien, c'est donc un autre.ROBINSON
Vous m'allez ruiner.LE MYLORD
Comment ?ROBINSON
Oui, c'est un fait. De temps en temps, je reçois quelque somme Pour m'engager à garder le secret.LE MYLORD
Ah ! Tu connais donc ?ROBINSON
Oui, c'est un fort honnête homme, Qui veut vous obliger, et sans être connu. Vous savez bien, Mylord, que je suis ingénu. Il m'a séduit, et pour lui plaire, Robinson est fourbe et faussaire. Oui, c'est de moi que vient toute l'invention ; Mais c'était, je proteste, à bonne intention.LE MYLORD
En un mot, quel est-il ?LE MYLORD
Darmant !CLARICE
Darmant !ROBINSON
Je reconnais ma faute.ROBINSON
Oh ! Point du tout, Mylord ; il n'oserait. C'est générosité toute pure qui brille, Dans ce que pour vous il a fait.LE MYLORD
Vous, Clarice, êtes-vous instruite ?SUDMER
Moi, point m'en étonner ; je le reconnais là : Et d'avoir pris mon nom, très fort je lui pardonne.LE MYLORD, à Robinson
Je te fais grâce ; mais ne lui parle de rien.SCÈNE XXI. Les Acteurs précédents, La Marquise, Darmant.
LA MARQUISE
La Paix est sûre, elle est ratifiée. Je me fais un plaisir de la voir publiée. La Paix ! ce mot seul fait du bien : Elle est de l'Univers le plus tendre lien : La foule avec transport inonde chaque rue, Sans être coudoyé, l'on ne peut faire un pas, Sans se connaître on se salue, On parle, on s'interrompt, on ne se répond pas ; La joie en tous lieux répandue, En animant les cours, égale les États.Coudoyer : Heurter ; choquer quelqu'un en le poussant avec le coude. [F]
LA MARQUISE
Je viens vous chercher tout exprès Pour que vous et Mylord examiniez de près Le pouvoir qu'a sur nous l'amour de la Patrie. Le vrai contentement déride tous les traits : La brillante gaieté, ce fard de la Nature, Rajeunit les vieillards, leur donne un air plus frais ; D'un coloris si doux la teinte vive et pure Partout imprime ses attraits ; C'est le bonheur qui fournit la peinture, Et le plaisir de l'âme embellit les plus laids. La Marchande dans sa boutique Étale ses colifichets, Répète à tout moment, la Paix, la Paix, la Paix ! De Messieurs les Anglais j'aurai donc la pratique : Et sa petite fille, avec un air comique, Dit : ah ! Maman, comment c'est-il fait, un Anglais ? On rencontre plus loin des chansonniers bien ivres, Raclant du violon et braillant des couplets, Bons, excellents, quoique mauvais, Et qui surpassent de gros livres, Parce que le coeur les a faits. En un mot, vous verrez que nous autres Français, Notre plus grand plaisir est d'adorer nos Maîtres ; C'est l'Amour qui prend soin d'éclairer nos fenêtres. Le sentiment, voilà notre première loi : Eh ! qui l'éprouve plus que moi ? Je danserai la nuit entière : Je donnerai le ton, et serai la première À bien crier, vive le Roi !Colifichet : Petit morceau de papier, de carte, de parchemin, coupé proprement avec des ciseaux, représentant diverses figures ou dessins qu'on colle ensuite sur du bois, du velours, etc. [F]
LE MYLORD
Vous m'enchantez, Madame la Marquise : De mon esprit chagrin vous changez la couleur ; Je sens que la gaieté, qui vous caractérise, Ne peut se rencontrer qu'avec un très bon coeur ; Darmant, nos nations sont réconciliées : Par vos traits généreux vous m'avez corrigé ; Et l'amitié surmonte enfin le préjugé : Que par cette amitié nos maisons soient liées.LE MYLORD
Ces secours détournés qu'avec tant de noblesse Vous m'avez su fournir par des moyens secrets, Pour ne point faire ombrage à ma délicatesse, Je les acquitterai bientôt grâce à la Paix : Mais mon coeur en paiera toujours les intérêts.LE MYLORD
Monsieur, pour vous marquer combien vous m'êtes cher, Vous signerez le contrat de ma fille, Que, dès ces soir, je marie à Sudmer.LA MARQUISE, riant
À cette faveur-là mon frère est bien sensible.DARMANT, à part
Ô Ciel !LA MARQUISE
Mais c'est que mon cher frère est sot, sans contredit : Je m'y connais ; tenez, admirez la statue !DARMANT, à part
Ma soeur.LA MARQUISE
C'est qu'il est amoureux de votre prétendue ; Mais grave soupirant, discret, silencieux, Le respect a toujours étouffé sa parole, Et tristement comme une idole, Son amour n'a jamais parlé que par ses yeux.Prétendu : se dit aussi de ce qui est incertain ; qu'une partie prétend vrai, et dont l'autre ne demeure pas d'accord ; ce qui n'est ni prouvé, ni jugé. [F]
SUDMER
Mylord, je pourrais faire une grand sottise D'épouser votre fille ; elle est fort à ma guise ; Mais, Monsieur, pourrait bien être à la sienne aussi Un petit peu, n'est-ce pas ? Hein ? Je pense, Et je vois que, dans tout ceci, Mon rival doit, au fond, avoir la préférence. Sous mon nom il a su saisir l'occasion D'avoir pour vous, Mylord, un procédé fort bon, Si je deviens le mari de Clarice : Il est homme, peut-être, à rendre encor service : Je suis accoutumé d'être son prête-nom.CLARICE
Ah ! Mon père.DARMANT
Ah ! Monsieur, en cet heureux instant, Que j'ai de grâces à vous rendre ! Je suis de l'Univers l'homme le plus content.DARMANT
Ma soeur, en même-temps, devrait Consentir à vous être unie ; Ce double hymen ne laisserait Aucun soupçon d'antipathie.LE MYLORD
La proposition, il est vrai, m'intimide ; Mais cependant, Madame, croyez-vous Qu'une Française, ayant l'esprit vif et rapide, Puisse y joindre en effet, par un accord bien doux, Un caractère allez solide Pour faire constamment le bonheur d'un époux ?LA MARQUISE
Avant que de répondre, en faisant mon éloge, Souffrez, de mon côté, que je vous interroge. Croyez-vous qu'un Anglais, qui toujours réfléchit, En prenant une femme aimable et vertueuse, Ait assez de douceur, de liant dans l'esprit Pour la rendre constante en la rendant heureuse ; Pour qu'elle s'applaudisse, enfin, d'être avec lui ? On ne peut guère avoir une femme fidèle, Qu'en attirant l'amusement chez elle. Le manque de vertu vient quelquefois d'ennui.LA MARQUISE
Marquise, courons-en les risques l'un et l'autre, Vous verrez un amant dans un époux soumis, Et quand la Paix confond ma Patrie et la vôtre, Tous mes préjugés sont détruits.SUDMER
Daignez, mon cher Darmant, en cette circonstance Me soulager du poids de la reconnaissance : Je sens que je suis vieux, je me vois de grands biens ; Je n'ai point d'héritier, soyez tous deux les miens... Point de remerciements, ce serait une offense. Si je vous sais heureux, mes amis, c'est assez : C'est vous, c'est vous qui me récompensez ; Mais j'entends retentir les cris de l'allégresse : Courons tous : le plaisir du coeur S'augmente encor par le commun bonheur.DIVERTISSEMENT.
Cantabre : Peuple de l'Hispanie (Tarraconaise), vers les sources de l'Ebre, à l'Est des Astures, entre les Pyrénées asturiques et la mer : leur pays répond aux Asturies, au Guipuscoa et à la Biscaye proprement dite. [B]
On entend une symphonie et des acclamations qui annoncent une Fête publique. Le Théâtre représente la vue du Port de Bordeaux. On voit des vaisseaux ornés de guirlandes et de banderoles. Des peuples de différentes nations exécutent une fête. Anglais, Français, Espagnols, Cantabres, Portugais, etc. caractérisés par des habits pittoresques, composent diverses danses variées à la mode de leur pays, au bruit des salves d'artillerie. On chante ; toutes les nations s'embrassent ; la fête se termine par un ballet général.
VAUDEVILLE.
TOUS
LE MYLORD, à la Marquise
SUDMER
Barbon : vieillard qui est revenu de tous les plaisirs de la jeunesse, qui les condamne et qui les empêche autant qu'il peut. [F]
1 094 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0