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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Parodie en vers et en prose· Ou le Pédant Amoureux

La Fille Mal Gardée

Charles-Simon Favart· créée en 1758· 311 vers· 4 personnages

Représentée pour la première fois le 4 mars 1758 par les Comédie,s Italiens ordinaires du Roi, le 4 mars 1758.

Personnages

  • LE MAGISTER, tuteur de Nicolette, Mr. ROCHARD
  • NICOLETTE, Madame Favard
  • MADAME BOBINETTE, Gouvernant du Magister, Madame Champvilli
  • LINDOR, amant de Nicolette, Mademoiselle Catinon

LA FILLE MAL GARDÉE

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Madame Bobinette, Le Magister.

LE MAGISTER

Je crois, d'abord que je sommeille, Voir Nicolette qui s'enfuit.

C'en est fait, ma chère Madame Bobinette, il n'y a plus de repos pour moi.

LE MAGISTER

Je vous entends, mon aimable Gouvernante ; mais necessitas non habet legem. Nicolette est une petite orpheline qui m'a été confiée.

MADAME BOBINETTE

Je le sais.

LE MAGISTER

Elle a quelque bien dont il faudrait rendre compte.

MADAME BOBINETTE

Cela est juste.

LE MAGISTER

Il s'est un peu embrouillé avec le mien.

MADAME BOBINETTE

Rien de plus naturel.

LE MAGISTER

Et pour éviter l'embarras du calcul, je me vois dans la nécessité de l'épouser.

MADAME BOBINETTE

Vous avez raison.

LE MAGISTER

Je dois redoubler de vigilance, de crainte que cette jolie proie ne m'échappe.

MADAME BOBINETTE

À part.

Le vieux renard !

LE MAGISTER

Je suis dans les plus grandes inquiétudes.

MADAME BOBINETTE

Je le crois.

MADAME BOBINETTE

Il y a à parier que c'est un compliment que l'on vous fait ; mais sur qui vos soupçons peuvent-ils tomber ? Depuis que Nicolette est en âge de plaire, vous avez renvoyé tous vos écoliers ; vous ne donnez plus de leçons qu'en ville, et personne ne vient ici qui ne soit du genre féminin.

À part.

Cela commence beaucoup à m'ennuyer.

LE MAGISTER

Je soupçonne tout le monde, et principalement ce petit fripon de Lindor, ce jeune étudiant en Droit, qui venait ici sous prétexte d'apprendre le Grec.

MADAME BOBINETTE

Et qui voulait apprendre à parler français à Nicolette.

LE MAGISTER

Je l'ai bien vite congédié.

MADAME BOBINETTE

Il était plus Grec que vous.

MADAME BOBINETTE

Cela ne doit pas vous étonner ; le plaisir est pour cet âge, ce qu'un joli chat est pour une jeune chatte.

Air : Lorsque le plaiJir Je preyente.

Quand un beau minet se présente. Une chatte miaule après lui ; Plus elle a ressenti d'ennui, Plus elle est vive et sémillante, Quand un beau minet se présente. Une chatte miaule après lui ; Plus elle a ressenti d'ennui, Plus elle est vive et sémillante,

MADAME BOBINETTE

Croyez-moi, il vaut mieux que ce soit moi qui fasse la garde.

LE MAGISTER

Air : De M. de Catinat.

Pourrai-je sans danger me confier à toi ?

LE MAGISTER

Je vais y mettre ordre.

MADAME BOBINETTE

En attendant, je vous conseille, pour ne point effaroucher Nicolette, de vous rendre aimable à ses yeux ; mais c'est là le plus difficile.

LE MAGISTER

Comment, le plus difficile ?

MADAME BOBINETTE

Par exemple, puisque vous n'avez plus ici d'écoliers, pourquoi garder à la maison cet attirail pédantesque ?

LE MAGISTER

À l'exemple de Denis_de_Syracuse, j'aime à conserver les attributs du despotisme ; il est bon de se faire respecter ; je ne veux point être de ces maris dont la complaisance tourne toujours à leur désavantage. Nicolette est encore un enfant ; c'est un tendre arbrisseau que je veux ployer à ma fantaisie, et je suis déjà parvenu à disposer son esprit à recevoir...

MADAME BOBINETTE

Vous le croyez ?

LE MAGISTER

Sans doute. Par exemple, quoiqu'elle soit jolie au superlatif, je l'ai persuadée qu'elle est d'une laideur extrême.

MADAME BOBINETTE

Paroles perdues. Vous m'en diriez autant, que je ne vous croirais pas ; on sait ce qu'on vaut.

LE MAGISTER

Paix, elle vient ; allons examiner ce qu'il faut faire à notre jardin pour mettre cette jeune rose à l'abri des atteintes de ces petits frelons amoureux, plus dangereux pour la vertu des femmes, que les insectes ne le sont pour les fleurs.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Le Magister, Madame Bobinette, Nicolette.

LE MAGISTER

Est-ce ainsi que vous vous occupez ?

Air, Ah le bel oiseau etc.

Quel plaisir peut-on avoir, Quand on a votre visage Quel plaisir peut-on avoir À se mirer, à se voir ?

MADAME BOBINETTE

Voyez la petite impertinente.

LE MAGISTER

Un Amant ! Et qu'est-ce que c'est qu'un amant ?

NICOLETTE

Je ne sais pas, Monsieur_Le_Magister, mais je m'imagine que c'est quelqu'un qui ne me trouverait pas si laide.

LE MAGISTER

Eh ! Où avez-vous entendu parler d'amant ?

NICOLETTE

Nulle_part, Monsieur_le_Magister.

LE MAGISTER

Nulle_part !

NICOLETTE

C'est que je me souviens que quand Madame_Bobinette parlait à quelqu'un de vos écoliers, elle lui disait : venez mon petit amant, baisez-moi, mon petit amant.

MADAME BOBINETTE

Allez, vous raisonnez comme une petite sotte.

LE MAGISTER

Ah ! C'est donc dans le dessein de plaire à quelque amant que vous vouliez mettre des fleurs dans vos cheveux ? Peine perdue, vous n'en seriez pas plus jolie.

NICOLETTE

Vous me mortifiez toujours : en quoi donc suis-je si laide ?

NICOLETTE

Mais il me semble pourtant.

LE MAGISTER

Il vous semble... Il vous semble... Ne remarquez-vous point que chacun vous suit quand vous passez dans la rue.

NICOLETTE

Il est bien vrai, Monsieur_le_Magister ; j'ai remarqué que tous les petits garçons courent après vous, et les grands courent après moi.

LE MAGISTER

AIR. Ces filles sont si sottes, etc.

Vous voulez prendre un ton railleur.

NICOLETTE

Moi ! Non, je suis si bête, Monsieur_le_Magister.

LE MAGISTER

Laissons cela. Pourquoi n'êtes-vous pas à votre ouvrage ?

NICOLETTE

Je suis ici venue pour prendre un peu l'air.

LE MAGISTER

Hé bien ! Puisque vous aimez tant à prendre l'air, je vais vous donner ici votre leçon : où est votre livre ?

NICOLETTE

Le voici.

LE MAGISTER

N'êtes-vous pas honteuse, à votre âge, de ne savoir pas encore lire ?

NICOLETTE

Mais, vos livres sont si difficiles.

LE MAGISTER

Qui, tout est difficile pour vous.

NICOLETTE

Mais, Madame_Bobinette qui est plus grande que moi, ne sait pas lire non plus, elle.

MADAME BOBINETTE

Où est-ce qui vous a dit cela ?

LE MAGISTER

Point tant de raisonnements, avancez ce fauteuil plus près, plus près : Nicolette regarde derrière elle ; hé bien ! Ce que vous allez lire n'est pas de ce coté. Commencez.

NICOLETTE

ARIETTE.

Sur les Dis..... Dis.

NICOLETTE

De, de, qu.

NICOLETTE, en pleurant

I,r,s,

LE MAGISTER

Non, jamais vous ne saurez rien.

Si vous n'avez pas plus d'esprit que de beauté, vous serez un fort joli sujet : continuez votre leçon.

NICOLETTE, lit

Sur les devoirs des filles : il faut qu'elles fassent ce qu'elles peuvent pour...

Au Magister.

Hé ! Bien : Monsieur_le_Magister, c'est ce que je fais.

LE MAGISTER

Oh ! Je perds patience ; mais quel est cet autre livre, dans la poche de votre tabelier ?

Tabelier : tablier.

NICOLETTE

C'est un livre, Monsieur le Magister.

LE MAGISTER

Je vois bien que c'est un livre, donner le moi. Donnez, eh ! Donnez donc.

Lisant.

Sur la manière...

NICOLETTE

De faire des enlevements.

LE MAGISTER

Ah ! ah ! Vous lisez bien dans celui-ci ?

MADAME BOBINETTE

Ah ! Quelle horreur ? Qui est ce qui vous a donné ce livre-là, petite fille ?

LE MAGISTER

Je veux que vous me disiez la vérité.

NICOLETTE

Monsieur_le_Magister !

LE MAGISTER

Dépêchez, dépêchez-vous,

NICOLETTE

Je vais vous le dire, Monsieur_le_Magister,

LE MAGISTER

Hé bien ?

NICOLETTE

Je n'en sais rien, Monsieur_le_Magister.

LE MAGISTER

Comment ; vous n'en savez rien ?

NICOLETTE

Je l'ai trouvé dans le jardin.

NICOLETTE

Il y a quelque chose là-dessous, je saurai m'en éclaircir.

NICOLETTE

AIR. Je ne sais pas écrire.

Mais, vous avez l'air mécontent.

LE MAGISTER

Oui, oui.

LE MAGISTER

Holà ! Madame Bobinette, je vais chercher des ouvriers pour rétablir le mur de ce jardin et griller nos fenêtres ; ayez soin de Nicolette, pendant mon absence.

MADAME BOBINETTE

Fiez-vous à moi.

NICOLETTE

Mais il me semble que tout cela n'est pas nécessaire : qui voulez-vous qui me vienne chercher, je suis si laide !

LE MAGISTER

Je n'appréhende point que vous plaisiez à personne ; mais je crains que quelqu'un ne vous plaise, et comme je veux bien vous épouseR, je dois prendre mes précautions.

À Madame Bobinette

Allez-lui chercher son carreau de dentelles qu'elle s'occupe jusqu'à mon retour : la Jeunesse ne se perd que par le désoeuvrement.

MADAME BOBINETTE

Laissez-moi faire, j'aurai grand soin de la faire travailler. Ah ! Ah ! Petite mijaurée, je vous ferai charrier droit.

Elle sort.

Mijaurée : Fille ou femme qui montre des prétentions par des manières affectées et ridicules. [L]

Charrier : Fig. et absolument. Charrier droit, se comporter comme on le doit, remplir son devoir. [L]

SCÈNE V. Le Magister, Nicolette.

NICOLETTE

Mais on ne peut pas toujours travailler.

LE MAGISTER

Hé bien ! Pour vous désennuyer, vous repasserez votre leçon ;

Il lui donne un livre.

Tenez... Mais je vous déclare que si à mon retour...

NICOLETTE

Et moi ie vous déclare que je ne veux plus travailler, ni étudier : tenez, voilà votre livre.

Elle jette le livre.

LE MAGISTER

Vous avez l'audace ! Mais je ne reviens pas de ma surprise !

NICOLETTE

Accommodez-vous.

LE MAGISTER

Je ne sais qui me tient..... Vous ne voulez donc pas obéir ?

NICOLETTE

Non.

LE MAGISTER

Je vous abandonne.

NICOLETTE

Hé bien ! Je ne m'en soucie gueres.

LE MAGISTER

Vous ne serez point ma femme.

NICOLETTE

Tant mieux.

LE MAGISTER

Vous mourrez fille.

NICOLETTE

Oui, oui.

LE MAGISTER

Comment ! Oui,oui, que veut-elle dire ?

NICOLETTE

Un autre m'épousera, là.

LE MAGISTER, à part

Ce ne serait pas là mon compte, je crois que Madame_Bobinette a raison ; il faut l'adoucir.

À Nicolette.

Écoute, Nicolette.

NICOLETTE

Laissez-moi.

LE MAGISTER

Si je te gronde, c'est pour ton avantage.

NICOLETTE

Je vous remercie.

LE MAGISTER

Je veux bien encore te pardonner, si tu me promets d'être plus docile ; oui, tu feras ma petite femme dès ce soir.

NICOLETTE

Hom !....

LE MAGISTER

Et j'assaisonnerai les leçons que je te donnerai de tant de mignardises, de tant de petites caresses, que tu diras de moi : Miscuit utile dulci.

NICOLETTE

Allez, je n'ai que faire de vos biscuits ni de vos petites caresses.

LE MAGISTER

Tu auras une entière liberté, et je renverrai Bobinette.

À part.

Il faut lui promettre plus que je n'ai envie de lui accorder.

NICOLETTE, à part

Il faut que je fasse semblant de m'apaiser pour qu'il ne soupçonne rien au sujet de Lindor.

LE MAGISTER

Allons, faisons la paix.

NICOLETTE

Oui, oui, vous voulez encore vous moquer de moi.

LE MAGISTER

Non, je te le jure.

ARIETTE, en Duo.

Tu vas être la maÎtresse ; À ton tour commande ici.

LE MAGISTER

Non, non, non.

NICOLETTE

Fiez-vous-y.

NICOLETTE

Prouvez-moi.

LE MAGISTER

Pardon !

NICOLETTE

Oui, pardon.

LE MAGISTER

Oh ! C'est trop.

NICOLETTE

Il se mutine.

LE MAGISTER, à genoux

M'y voilà.

NICOLETTE, apercevant Lindor

Je vois Lindor.

SCÈNE VI. Lindor, Le Magister, Nicolette,

LINDOR, derrière le Magister bas à Nicolette

St, st, st.

NICOLETTE, au Magister qui veut se lever

Encor, encor.

LE MAGISTER

C'est assez.

NICOLETTE, au Magister

Que l'on s'incline.

LINDOR, bas à Nicolette

Écoutez.

NICOLETTE, bas à Lindor

Je ne peux pas.

Le Magister voulant se relever.

Hem ! Plaît-il ? Plus bas, plus bas, Quatre fois, baisez la terre.

LE MAGISTER

Mais !

NICOLETTE, faisant baisser le Magister

Mais, mais.

NICOLETTE

Quatre fois : fort bien, fort bien,

Pendant que le Magister baise la terre, Lindor baise la main de Nicolette, lui donne un billetet se retire.

SCÈNE VII. Le Magister, Nicolette.

LE MAGISTER, se levant en riant

Ah ! ah ! ah ! Qu'elle est bouffonne.

LE MAGISTER, à part

Ah ! Friponne, je te tiens.

NICOLETTE, à part

Ah ! Vieux reître, je te tiens.

Reître : Fig. et familièrement, en mauvaise part ou par plaisanterie, un reître, un homme que l'on compare à un soudard. Vieux reître se dit aussi d'un homme âgé qui court après les femmes. [L]

LE MAGISTER

Te voilà Lien contente petite folichonne.

NICOLETTE

Oh ! Très contente ; allons, prenez part à ma joie, dansez.

LE MAGISTER

Moi , que je danse !

NICOLETTE

Oui, je le veux ; dansez tout à l'heure : ta, la, la, etc.

LE MAGISTER, danse

Ta, la, la, la, etc.

SCÈNE VIII. Le Magister, Nicolette, Madame Bobinette.

MADAME BOBINETTE

Que vois-je. Eh ! Voilà Monsieur_le_Magister qui danse ; miséricorde !

LE MAGISTER

Ah ! Madame, Madame Bobinette il n'y a rien que l'amour n'excuse.

À Nicolette.

Ah ! Ça petite fanfan, je veux que nous ayons ce soir des violons ; je vais en chercher, et je danserai tant que tu voudras ; travaille en attendant.

NICOLETTE

De grand coeur ; partez donc bien vite.

LE MAGISTER, bas à Madame Bobinette

Ah ! ah ! ah ! Voilà la façon dont on les endort ; amuse Nicolette pendant que j'irai chercher les ouvriers pour... Mais elle nous écoute, suis-moi.

À Nicolette.

Travaille, travaille, ma petite amie.

Ils sortent.

NICOLETTE

Eh ! Oui, oui, vous devriez déjà être bien loin ?

SCÈNE IX.

NICOLETTE, seule

Lisons vite la lettre de Lindor croit ; on que je ne sais pas lire, et que je ne suis qu'une sotte ; tant mieux. Mais les voilà qui m'examinent ; chantons en travaillant jusqu'à ce qu'ils soient partis.

ARIETTE.

Assise sur les bords D'une onde pure, Qui lentement murmure : Je sens, quand je m'endors, Un doux zéphyr, Qui sur mon sein soupire Dans cet asile. Quand un sort tranquille, D'un repos facile M'a fait jouir, J'ouvre mes yeux au jour, et mon âme au plaisir.

Ils sont éloignés, lisons.

« Ma chère Nicolette, je sais que le Magister doit vous épouser ce soir ; il n'y a pas de temps à perdre. Si vous voulez éviter ce malheur, je vais tout préparer pour vous enlever, et je viendrai me cacher dans ce jardin pour attendre l'occasion favorable. Lindor. »

SCÈNE X. Madame Bobinette, Nicolette.

NICOLETTE

Lisez-la plutôt.

À part.

Heureusement elle ne sait lire ni bo, co, bi, net, nette, Bobinette. Vous voyez bien.

MADAME BOBINETTE

Comment avez-vous eu cette lettre-là ?

NICOLETTE

Elle était dans le livre que j'ai trouvé tantôt là-bas sur ce banc de gazon où vous vous asseyez ordinairement.

MADAME BOBINETTE

Pourquoi avez-vous décacheté cette lettre, puisqu'elle est à mon adresse.

NICOLETTE

J'ai été bien payée de ma curiosité.

MADAME BOBINETTE

Pour vous punir, faites m'en la lecture.

NICOLETTE

Je vais vous la lire tout de suite, car je l'ai épelée ; voyez si je lis bien.

Elle lit.

Madame Bobinette, comme je sais que malgré vos charmes vous êtes une femme d'honneur qui aime à se divertir sans qu'on se doute de rien, je vous déclare que je suis amoureux de vous ; mais comme la Gouvernante d'un Magister a une réputation à garder, je vous préviens que je ferai semblant d'être l'amant de Nicolette, et tout ce que je lui dirai s'adressera à vous. Lindor.

MADAME BOBINETTE

Tout cela ne m'étonne point, mais il me semble que je le vois là-bas entre ces arbres ; appelez-le, appelez-le, je vais me cacher derrière vous, et vous lui parlerez.

NICOLETTE

Je vais jouer un joli rôle.

MADAME BOBINETTE

Je ne serai pas embarrassé du mien.

NICOLETTE

Lindor, Lindor.

SCÈNE XI. Lindor, Nicolette, Madame Bobinette.

MADAME BOBINETTE

Il me voit, il me voit.

MADAME BOBINETTE

Grand merci, grand merci.

En vérité, Monsieur Lindor, vous vous y prenez d'une manière si délicate, que la vertu la plus fière aurait tort... Répondez pour moi, petite fille, la force du sentiment m'empêche de m'exprimer.

MADAME BOBINETTE, à Lindor

Imaginez-vous que c'est moi qui vous parle.

LINDOR

Qu'est-ce que cela signifie ?

NICOLETTE, à Lindor

Elle croit que c'est elle que vous aimez ; ne la désabusez point.

MADAME BOBINETTE

Oui, mon cher Lindor. Mais continuez de parler à Nicolette pour me sauver l'embarras de ma pudeur. Nicolette est dans le secret.

LINDOR

Air : Un Officier, deux Officiers.

Avec ce teint, cette fraîcheur On vous prend pour l'Aurore.

NICOLETTE, à Madame Bobinette

Vous voyez bien que cela ne peut s'adresser qu'à vous.

NICOLETTE, à Madame Bobinette

A-t-il bien fait ?

MADAME BOBINETTE, à Nicolette

Oui.

NICOLETTE, finit l'air

Recommencez encore.

MADAME BOBINETTE

Ah ! Finissez donc, vous m'allez faire évanouir.

LINDOR

Ma chère Madame Bobinette puisque vous ne vous opposez plus à mes voeux, permettez que j'affranchisse ce que j'aime du pouvoir d'un brutal.

MADAME BOBINETTE

Oui, vous n'avez qu'à déclarer vos sentiments pour moi à Monsieur_le_Magister.

LINDOR

Je n'ai garde, il croirait que vous y répondriez ; cela ferait tort à cette grande réputation de sagesse que vous vous êtes acquise.

MADAME BOBINETTE

Cela est vrai, et quoique le Magister veuille épouser Nicolette, je sais qu'il est très jaloux de moi.

LINDOR

Attendez, pour ne point compromettre votre vertu, et jouer un bon tour au Magister... J'imagine qu'un enlèvement...

NICOLETTE

Un enlèvement, ma bonne ?

MADAME BOBINETTE

Taisez-vous, petite fille ; il est de certains cas où l'enlèvement se pratique sans blesser la modestie : cela vous passe.

LINDOR

Hé bien ! À quoi vous déterminez vous ?

MADAME BOBINETTE

Ariette.

Comment ! Comment ! Un enlèvement.

MADAME BOBINETTE

Il faudra donc que Nicolette reste ici pour faire avaler la pillule à Monsieur_le_Magister.

LINDOR

Point du tout, elle nous est nécessaire pour la décence. Allons y que l'on fasse avancer mon cabriolet.

Air : Sauter donc, mon coeur.

Venez donc, mon coeur, venez donc.

MADAME BOBINETTE

J'ai du scrupule.

MADAME BOBINETTE

Allons, je me détermine ; mais il faut que je prenne une coiffe et un mantelet pour me faire enlever décemment : je ne fuis qu'une minute Nicolette vous tiendra compagnie.

SCÈNE XII. Lindor, Nicolette.

LINDOR

Profitons du moment.

NICOLETTE

Mais, Lindor, puis-je compter...

LINDOR

Ne craignez rien, charmante Nicolette, l'amant le plus tendre ne veut être heureux qu'en devenant votre époux. Tout est perdu, si vous hésitez. Je vois venir le Magister, et voilà Madame_Bobinette.

SCÈNE XIII. Madame Bobinette, Lindor, Nicolette.

MADAME BOBINETTE

Voilà mes arrangements faits mais que faites-vous donc, vous partez sans moi ?

LINDOR

Oui, Madame_Bobinette, et nous vous laissons pour faire avaler la piluLle à Monsieur_le_Magister.

MADAME BOBINETTE

Comment, ce n'est point moi qu'on enlève ?

LINDOR

Point du tout, Beauté charmante, c'est Nicolette.

NICOLETTE

Vous n'avez qu'à vous imaginer que c'est vous, ma bonne ?

MADAME BOBINETTE

Ah ! Perfide, scélérat, au voleur. Monsieur_le_Magister.

LINDOR

Gare, gare.

Il part avec Nicolette dans le cabriolet.

LE MAGISTER, courant après

Arrête, arrête.

SCÈNE XIV.

MADAME BOBINETTE, seule après avoir crié au voleur

Bon, voilà le Cabriolet renversé ; voilà Monsieur_le_Magister qui les arrête. Ah ! Fripon de Lindor, c'est bien fait c'est bien fait. Le Magister ramène Nicolette, Lindor le suit : ah ! Nous allons voir , nous allons voir.

SCÈNE XV ET DERNIÈRE. Le Magister, Madame Bobinette, Lindor, Nicolette.

LE MAGISTER, à Nicolette

Ah ! Petit crocodile, petit serpent ; tu me caressais donc pour me trahir.

NICOLETTE

Cela est vrai, Monsieur_le_Magister ; mais vous savez que l'amour excuse tout.

LE MAGISTER, à Lindor

Et toi, traître de ravisseur ; je te ferai pendre.

LINDOR

Doucement, Monsieur le Magister, arrangeons-nous ; jouissez en paix du bien de Nicolette, et permettez que je l'épouse.

LE MAGISTER

Cet article mérite réflexion. Eh ! Bien, épouse la, et va-t-en au Diable.

NICOLETTE

Grand merci, Monsieur_le_Magister.

QUATUOR en Dialogue.

MADAME BOBINETTE, seule

Marions-nous.

LE MAGISTER, seul

Sic volo.

LINDOR et NICOLETTE

L'Amour fera le trio.

311 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica