Tragédie en vers· Tragédie Nouvelle, en Cinq Actes
Alexandre
Personnages
- ALEXANDRE, Roi de Macédoine
- SYSIGAMBIS, mère de Darius, Roi de Perse
- STATIRA, fille aînée de Darius, prisonnière d'Alexandre
- SITALCE, Prince de Thrace, un des Conjurés. Alexandre avait conquis les États de son père
- NICANDRE, mari d'Ophis, parent de Darius. Ses états relevaient de la Perse, Prisonnier
- OPHIS, femme de Nicandre, prisonnière aimée d'Alexandre
- ÉPHESTION, Officier général, Favori d'Alexandre
- PHILOTAS, Officier général, un des Conjurés
- ZAMINTE, confidente de Sysigambis
- ZONIME, confidente d'Ophis
- UN CAPITAINE, des Gardes d'Alexandre
- GARDES
- UN SOLDAT, parlant
- LES ENFANTS DE DARIUS, au nombre de deux, en bas âge
ANALYSE
L'Action principale de cette pièce est une Conjuration contre Alexandre. La Princesse, Ophis, dont ce Monarque est amoureux, entre innocemment dans ce complot, par la subtilité des Chefs de l'entreprise.
Les Conjurés ne pouvaient faire sûrement leur coup que chez elle , où Alexandre se rendait ordinairement tous les soirs accompagné seulement : d'Ephestion. Il s'agissait donc de la gagner ; mais ; persuadé qu'elle ne favoriserait jamais un tel attentat , ils lui font accroire qu'ils ont découvert une conjuration contre Alexandre, dont Éphestion est le chef. Ils la paient en même-temps de permettre qu'ils se rendent chez elle, si-tôt que le Roi y fera arrivé. C'est alors que ces scélérats, en feignant de venir découvrir cette prétendue conjuration voulaient exécuter là leur. La princesse qui avait toujours eu lieu de les croire honnêtes gens , et extrêmement attachés au Roi , donne dans le piège. Elle aurait même crû se rendre complice si elle eût hésité un moment à prendre le parti qu'on lui proposait. Peu de temps après elle envoie un billet aux Conjurés, par lequel elle leur marque de faire diligence, que le Monarque va venir la voir. Ce billet est intercepté , et tombe entre les mains d'Alexandre ; il se trouve équivoque étant conçu en ces termes :
Le Roi dans un moment va se rendre à ma tente, Suivez-le de bien près ; je suis impatiente De voir exécuter le projet convenu, Et qui par un délai peut être prévenu.C'est en vain qu'Ophis veut se justifier devant Alexandre ; il l'accable de reproches, la fait arrêter, et ordonne qu'on lui fasse son procès.
Ce même jour , dans le cours duquel la conjuration devait avoir son effet, ce Roi est obligé de donner une bataille, qui est celle d'Arbelles, apprenant que Darius venait sur lui. La mère, la femme , les filles de ce Roi avaient été faite les prisonnières d'Alexandre à celle d'Iffus, elles sont par conséquent liées à son char. Le Prince Sitalce un des Conjurées à qui Alexandre vient de rendre ses États, le détermine à découvrir la conjuration. Voilà pourquoi le billet de la Princesse Ophis a été intercepté, parce qu'on avoir, l'oeil à tout, Sitalce fait connaître au Roi l'innocence de cette Princesse. Le monarque se repent de l'avoir outragée. Sur ces entrefaites, la Princesse Ophis retrouve parmi les prisonniers qu'on vient de faire le Roi Nicandre son époux, qu'elle croyait mort. Elle veut se sauver avec lui ; mais on les arrête, Alexandre qui l'apprend , juge par cette fuite que tentait Ophis, qu'elle est criminelle. Il entre dans une furieuse colère contre elle, et surtout contre le Prisonnier inconnu qui voulait la sauver, et il jure sa perte. Ophis à qui l'on apprend la résolution du Monarque se trouve dans un cruel embarras. Si elle cache que Nicandre est son époux, il ne peut éviter la mort, et si elle découvre ce qu'il lui est , elle a peur que le Roi ne l'immole à son amour. Mais comme il sait se vaincre lui-même, après quelques petits reproches qu'il fait à l'un et à l'autre, leur rend leur Royaume et les y renvoyé.
Le Prince Sitalce en proie à ses remords, et honteux du généreux procédé d'Alexandre , se poignarde devant Éphestion, qui en vient faire le récit. Il annonce en même temps le châtiment de Philotas et des autres complices.
Alexandre qui par rapport à l'intérêt des Grecs de qui il est allié , et qui l'ont nommé Général de leur Armée contre la Perse , ne pouvant rétablir la famille de Darius dans son premier état lui fait entendre qu'il en est fâché, et dit particulièrement à Statira que dans un temps plus favorable il saura concilier tous ces différents intérêts, et qu'il lui réserve un prix digne de ses vertus, voulant dire par-là qu'il l'épousera un jour comme il est arrivé suivant l'histoire.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Sitalce, Philotas.
PHILOTAS
Non, Sitalce, il n'est plus d'espérance de paix ; La guerre se rallume à ne finir jamais. Plus nous avons fournis de Peuples et de Princes, Plus renversé d'États, ravagé de Provinces, Plus nous voulons en mettre aujourd'hui sous nos lois, Et pour premiers sujets ne compter que des Rois. Tant qu'il se trouvera de pays à détruire, Alexandre voudra toujours nous y conduire.PHILOTAS
Quand il aura conquis, dans son ardeur guerrière, Tous les États connus ; enfin la Terre entière, Avec lui nous irons, montés sur ses vaisseaux , Lui chercher des sujets dans des Mondes nouveaux. Ensuite vous verrez ce second Briarée, Tourner tous ses desseins vers la voûte éthérée ; Vouloir dans sa fureur faire la guerre aux Cieux , Et finir ses exploits par détrôner les Dieux.SITALCE
Ce Prince m'a lassé du métier de la guerre : Qu'il aille conquérir le reste de la terre ; Je serai trop content s'il me rend mes États.PHILOTAS
Ce Monarque, Seigneur, ne vous les rendra pas. De quitter son service il n'est jamais facile, Lorsque ses grands desseins on lui parait utile. Il devient déduisant ce superbe vainqueur ! Et que ne fait-il pas pour nous gagner le coeur ? À tous ses vieux soldats prodiguant ses caresses, Il sait avec succès éluder les promesses Qu'il leur fait quelquefois de les licencier. De ses fausses bontés il faut nous défier ; Lorsqu'il veut devant lui qu'on panse nos blessures, Du caprice du fort réparer les injures, C'est pour nous remener à de nouveaux combats. Qu'il veut aller livrer dans cent autres climats. Il n'est jamais flatté d'un exploit ordinaire ; Et compte encore pour rien tout ce qu'il a pu faire. Notre sang répandu n'éteint pas sa fureur ; De nos vaillants exploits lui seul à tout l'honneur. Ne verrons-nous jamais finir notre esclavage ? Pour percer un tyran manquons-nous de courage ?SCÈNE II. Alexandre, Éphestion, Philotas.
ALEXANDRE
Marchons à Darius, amis à force ouverte ! Les Destins à ce jour ont attaché sa perte. Hâtons-nous de poursuivre un Ennemi qui fuit ; Secondons promptement la Terreur qui le suit. Allons, préparons-nous encore à le combattre ; Dans, son désordre extrême achevons de l'abattre. Et sans être éblouis de l'éclat des trésors, Foulons-les à nos pieds par de nobles efforts. Ne nous arrêtons point aux dépouilles sanglantes Des victimes du sort à nos yeux expirantes : Notre valeur bien-tôt va ranger sous ses coups Des objets plus certains, et plus, dignes de nous. A régner sur des Rois notre puissance aspire ; Mais, de tout l'univers ne faisant qu'un Empire, Nous nous y conduirons, en vainqueurs généreux, Qui ne l'aurons conquis que pour le rendre heureux. Notre sort est d'aller de conquête en conquête. L'Orient n'a plus rien, je crois, qui nous arrête ? Ne soyons occupés que de ce grand objet. Parlez, que pensez-vous de mon vaste projet ;ÉPHESTION
Il est vrai, jusqu'ici la fortune confiante N'a de vos grand desseins osé tromper l'attente ; Mais quoique de sa main elle ait conduit vos coups, Elle peut aujourd'hui la tourner contre vous. Le jour le plus serein, exempt de tout nuage, Ne prépare souvent qu'un plus prochain orage. Darius, que deux fois vous avez surmonté, Peut encore traverser votre prospérité. Ce Monarque puissant est un hydre indomptable ; En trésors, en soldats il est inépuisable. Vous allez de nouveau le combattre aujourd'hui ; La victoire une fois pourrait être pour lui.ALEXANDRE
Après ce que j'ai fait, faut-il que je recule ? Il est mon hydre, hé bien, je serai son Hercule.PHILOTAS
Un Roi dont la valeur commande à la victoire, Et qui répand par-tout la terreur et l'effroi, A tout le monde entier doit imposer la loi. Du Persan, qui vous fait d'impuissantes menace, Vous avez les trésors, vous possédez les Places, Les Reines, ses enfants sont en votre pouvoir ; Sur quoi cet Ennemi fonde-t-il son espoir ? Ramassant les débris de ses troupes errantes, Croit-il donc terrasser les vôtres triomphantes ? Des soldats dépouillés font un faible soutien.ALEXANDRE
La Grèce en me donnant toute sa confiance, Remet entre mes mains le soin de sa vengeance. Pour dignement répondre à l'honneur de son choix, Je veux faire passer la Perse sous ses lois, Dépouiller un tel Roi, qui ne connaît la gloire Que pour la dégrader, par l'infâme victoire Qu'il croyait remporter en cherchant un soldat, Qui voulût sur mes jours former un attentat. Avec mille talents sa faveur est offerte A quiconque osera l'assurer de ma perte.SCÈNE III. Alexandre, Éphestion, Philotas, un capitaine des Gardes.
LE CAPITAINE
Les Persans, rassemblés dans l'ombre de la nuit, Ont fait un mouvement, que leur Prince conduit. Ils approchent, Seigneur, et déjà la poussière, Du jour par tourbillons obscurcit la lumière.ALEXANDRE
Ah ! Quel charme pour moi de les voir approcher ! Nous n'aurons pas bien loin à les aller chercher. Partons, pour prévenir l'Ennemi qui se montre ; Qu'il nous trouve toujours allant à sa rencontre.À Philotas.
Pour la garde du camp que je ne lève pas, Je veux laisser Sitalce avec vous, Philotas. Que vos ordres précis marquent votre prudence, Surtout avec grand loin réprimez la licence.SCÈNE IV. Éphestion, Philotas.
PHILOTAS
SUR ce grand jour Seigneur, ayons les yeux ouverts ; Puisqu'il doit décider du sort de l'Univers. Par nos derniers projets, si le Ciel nous seconde, Nous allons asservir tout le reste du monde.ÉPHESTION
Oui, si tout répondait à nos vastes desseins, Nous verrions sous nos lois passer tous les humains, Et la terre ébranlée au bruit d'un nouveau Maître, D'une commune voix pour tel le reconnaître : Mais si nos ennemis triomphent en ce jour, Alexandre perd tout, et le perd sans retour. Sa puissance est déchue, et sa gloire flétrie : Que dis-je ? Avec la Grèce elle est anéantie. Le risque que ce Prince aujourd'hui va courir, Est de ne garder rien, ou de tout envahir. Lui seul, dans le péril qui souvent l'environne, Ne voit dans ses projets jamais rien qui l'étonne.ÉPHESTION
Il brave chaque jour, enflé de ses conquêtes, Et le fer et le feu, la mer et ses tempêtes. Que de combats affreux tant de fois répétés ! Les Dieux de ces climats en font épouvantés ; Et ce Roi ne l'est point au milieu de l'orage. Voyant à chaque instant former quelque nuage, Prêt à fondre sur lui suspendu dans les airs, Annoncer la terreur déjà par des éclairs, Il frappe le premier où le danger menace.PHILOTAS
Le Persan étonné frémit de cette audace ; Ce sont ces mêmes coups, lancés dans sa fureur, Qui conduisent la Mort en portant la terreur. Ayant sur l'Univers l'autorité suprême, Eh, qu'aurait-il encore à redouter ?ÉPHESTION
Lui-même. C'est par son ordre exprès que vous gardez ces lieux ; Pour sa gloire et la nôtre invoquez-y les Dieux, A Mars, à la victoire offrez des sacrifices. Que ces Divinités nous deviennent propices. Si le bonheur nous luit, tout va plier sous nous. Je vais le seconder dans l'effort de ses coups.SCÈNE V. Philotas, Sitalce.
PHILOTAS, à part
Allons joindre Sitalce. Il est de conséquence Qu'il sache.... Mais tout triste en ces lieux il s'avance !Haut à Sitalce.
Prince, vous n'avez plus cette louable ardeur ; Laissez-vous de votre âme éteindre la ferveur ?PHILOTAS
Qu'importe qu'un parti fier et présomptueux, Dont les raisons peut-être ont un objet honteux. Condamne la fureur qui tous deux nous anime ; Par où l'un nous méprise un autre nous estime.SITALCE
Je ne vous parle point pour le justifier : J'ai promis, il suffit, j'ai voulu me lier. Je suis inébranlable ; et sur cette assurance, Prenez en mes serments entière confiance.PHILOTAS
J'ai déjà prévenu les autres conjurés, Qu'il fallait que ce soir ils fussent préparés. Ils doivent tous savoir qu'une telle entreprise, Pour arriver au port, ne veut point de remise.SITALCE
Peut-être plus que vous suis-je rempli d'ardeur, Pour suivre ce projet digne de ma fureur ; Mais, pour l'exécuter votre esprit si fertile Trouve-t-il un moyen qui ne soit difficile ? Pour aller jusqu'au Roi quel chemin tiendrons-nous, Que mille bras alors ne repoussent nos coups ? Une foule en tous lieux entoure sa personne, Sa garde est un rempart qui toujours l'environne.PHILOTAS
A la Princesse Ophis, sur le déclin du jour ; Suivi d'Éphestion, il va faire sa cour. Ce n'est donc que chez elle, étant là sans escorte, Qu'on pourra le surprendre avant qu'il en ressorte ; C'est pourquoi nous devons tâcher des aujourd'hui D'engager la Princesse à prêter son appui.SITALCE
Quelle est cette espérance où l'erreur vous entraîne ! Et comment ferez-vous pour gagner cette Reine ?PHILOTAS
C'est sur les sentiments qu'elle vous a fait voir, Que nous devons, Seigneur, fonder tout notre espoir. Du coté de l'honneur je sais qu'il faut la prendre : Je veux que sa vertu nous immole Alexandre.PHILOTAS
Non, ce n'est point encor le moment qui nous presse D'aller pour cet effet trouver cette Princesse.SCÈNE VI. Philotas, Ophis, Zonime.
OPHIS
QU'est-il donc arrivé, Seigneur ? de toutes parts Un appareil de guerre effraye nos regards : Ces drapeaux déployés, et l'éclat de vos armes, Répandent dans nos coeurs de nouvelles alarmes ; Lorsque nous espérions, par des noeuds solennels, Accomplir un hymen aux pieds de nos autels ; Un hymen qui devait, dans notre état funeste, Du débris foudroyé conserver quelque reste. Nous voyons votre armée agir avec éclat, Et former à l'instant un ordre de combat.PHILOTAS
Les Persans rassemblés viennent avec furie Présenter la bataille aux plaines d'Assyrie, Au sujet de l'hymen offert par Darius. Le silence du Roi passe pour un refus. À former ces doux noeuds sa tendresse l'exhorte ; Mais l'intérêt des Grecs sur son amour l'emporte. Ils lui sont toujours chers, il veut les soutenir. Sa foi ne sera pas sujette au repentir. Ce serait les trahir, dit-il, que de se rendre Aux charmes d'un hymen des qu'on les doit défendre . Ou plutôt les venger d'un outrage commis. Des Grecs mes alliés j'en fais mes ennemis. Non je ne consens point a cette perfidie ; Je dois sacrifier mon amour et ma vie Pour ce Peuple fidèle, à qui je dois l'éclat De mille exploits divers dans mon dernier combat. La sûreté du camp demande ma présence ; Je vais en ce moment pourvoir à sa défense.SCÈNE VII. Ophis, Zonime.
OPHIS
CE récit, malgré moi, flatte un indigne amour, Que tes yeux pénétrants ont vu naître en un jour. Faut-il que de tels feux succèdent à la haine. Qu'a produit d'un époux une mort trop certaine !ZONIME
Vous n'êtes point encore instruite de son sort : Qui peut vous assurer que Nicandre soit mort ? Lorsqu'on a ramassé ces illustres victimes, Pour rendre à leur valeur des honneurs légitimes, Il ne s'est point trouvé parmi les malheureux ; Le Ciel pourrait le rendre à l'ardeur de vos voeux : Mais s'il est vrai qu'il ait fini sa destinée, Alexandre vous offre une main fortunée ; L'hymen vous défend-il, par ses sévères lois, Son premier noeud rompu, de faire un autre choix ?OPHIS
Quel conseil dangereux me donnes-tu, Zonime ! Je perdrais d'Alexandre et l'amour et l'estime, Si j'osais consentir à former d'autres noeuds Que celui qui m'attache à l'objet de mes voeux. Même quand le Destin aurait tranché sa vie, Dois-je accepter la main qui peut l'avoir ravie Dans le désordre affreux de son dernier combat !SCÈNE VIII. Sitalce, Ophis, Zonime.
SITALCE
Las forces de la Perse avec soin combinées, Peuvent dans un seul jour changer nos destinées : Alexandre investi, surpris de toutes parts, Peut-il, sans succomber, affronter les hasards ?OPHIS
Alexandre, Seigneur, est toujours redoutable ; On sait, par les exploits, ce dont il est capable ; La chute de la Perse en instruit l'Univers, Et de nouveaux succès vont resserrer nos fers.SITALCE
Ah ! Que la liberté, que vous n'osez prétendre, À de puissants appas, des qu'on la sait reprendre !SITALCE
Cette même vertu, sur qui l'espoir se fonde, Est souvent notre faible, et par où l'on succombe,OPHIS
Des qu'elle ne peut rien contre tant de malheurs, On ne doit recourir qu'à d'éternelles pleurs.SITALCE
Compagnon de vos fers, témoin de vos alarmes, Que ne puis-je essuyer, ou retenir vos larmes ! Pensez-vous souffrir seule en ce temps malheureux ? Le sort qui vous poursuit en persécute deux. Sans la vive douleur, dont le poids vous accable, Je trouverais mon mal peut-être supportable, Mais dans son amertume en est-il un moyen, Des que je sens ensemble et le vôtre et le mien ? D'Alexandre jamais vous n'aurez à vous plaindre ; Mais c'est d'Éphestion que vous avez à craindre. C'est lui qui de ce Prince a corrompu les moeurs, Qui gâte son esprit, et qui fait nos malheurs. À sa propre fureur vous seriez immolée, Si sa haine pour vous n'eût été dévoilée. De tels Adulateurs sont la perte de Rois : On les a vus par eux égarer tant de fois. On doit tout imputer aux affreuses maximes De ces fausses vertus qui conduisent aux crimes. Contre ses attentats réunissons-nous tous, Rallumons à l'envie notre juste courroux.SCÈNE IX.
SITALCE, seul
PRest à frapper ce coup trop longtemps attendu, Mon bras déjà levé demeure suspendu. Les deux Rois, sont aux mains, et du combat l'issue Va sans doute fixer mon âme irrésolue. Ne balance donc point, Sitalce, entre les deux ; C'est pour le Roi Persan qu'il faut faire des voeux. Ton souhait à présent n'est que trop légitime, Et Darius vainqueur va t'épargner un crime. Alors tout glorieux librement tu pourras, Sans commettre un forfait, rentrer dans tes États. Non je ne puis souffrir qu'Alexandre périsse, De ses jours à la paix qu'on fasse un sacrifice. Eh, pourrai-je oublier tout ce que je lui dois ! Quand ce Monarque mit la Thrace sous ses lois, Alors il l'arracha d'une main étrangère, D'un tyran qui la prit, en massacrant mon père. Par un ami secret je lui fus présenté. Ce Prince, en m'embrassant me dit avec bonté : Je n'ai pris vos états, qu'afin de vous les rendre, Quand sous moi vous aurez appris à les défendre. Mais de ce qu'il a fait pour moi jusqu'aujourd'hui Je crois, sans me flatter, être quitte envers lui. Je me suis signalé dans les champs de Bellone ; J'ai ma part aux lauriers que ce Héros moissonne : Pourrait-il donc l'ingrat me remettre trop-tôt Un sceptre qu'il dit n'être en sa main qu'en dépôt ; Serait-il décidé dans mon âme étonnée Que je dois en proscrit traîner ma destinée ?ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Sysigambis, Ophis, Statira, Zaminte.
SYSIGAMBIS
LA bataille se donne, hélas ! presque à nos yeux, Et l'on n'en voit personne arriver dans ces lieux !SYSIGAMBIS
Ah ! Faut-il à ce prix, Madame la reprendre ! Restons, restons plutôt au pouvoir d'Alexandre : Que de braves soldats qui combattent pour nous, Expirent à l'instant percés de mille coups ! Eh ! Peut-être mon fils, couché sur la poussière Voit dans ce même instant terminer sa carrière.SCÈNE II. Sysigambis, Ophis, Sitalce, Statira, Zaminte, Zonime.
SITALCE, à Sysigambis
Eh ! Madame, cessez de répandre des pleurs ! Je viens vous annoncer la fin de vos malheurs. Alexandre est vaincu, vos soldats pleins de rage, Font de vos ennemis un horrible carnage. Je les ai vû passer tous chargés de butin. La victoire est à vous, le fait en est certain ; L'invincible à son tour, déplorant sa défaite, Ne songe plus qu'à faire une prompte retraiteSYSIGAMBIS
Ah ! Ne nous flattons point avant l'événement ! Prince, vous conviendrez qu'il ne faut qu'un moment Pour des mains du vainqueur arracher la victoire.SITALCE
Un tel bonheur, Madame, à peine à se faire croire ; Mais vous allez bien-tôt voir vos braves guerriers Arriver devant vous tout couvert de lauriers. Peut-être, que sait-on ; ici l'on va conduire L'implacable ennemi de ce puissant Empire, Qui, de ces mêmes fers qu'il vous a fait donner, Aura le triste sort de se voir enchaîner.SYSIGAMBIS
Et quelle certitude a-t-on de sa ruine ?SITALCE
A la croire certaine enfin tout détermine. Les Macédoniens et les Grecs dispersés, Du succès du combat nous en disent assez. Les Persans ont chargé de front et par la droite, Avec tant de fureur, qu'on a vu la défaite De ce fier ennemi qui vous faisait la loi : Pendant quelques moments il a donné l'effroi, À la charge trois fois il mène sa Phalange, Qui, toujours repoussée, à la fin se dérange. Les Thraces ont paru rétablir le combat ; Voyant les rangs forcés, leur courage s'abat ; L'épouvante succède à leur ardeur guerrière, Et la déroute enfin se trouve toute entière. Vers le camp le désordre en hâte les conduit. Darius triomphant, dit-on, les y poursuit. Ici de tous côtés on va bientôt se rendre.SYSIGAMBIS
Grand Dieux ! Si Darius a défait Alexandre, S'il voit de ce grand Roi les lauriers abattus, Donnez-lui d'imiter ses sublimes vertus !SITALCE
Madame, il était temps, pour sauver la Patrie, D'arrêter de ce Roi la rapide furie. Le Ciel vient de souffler sur son vaste projet : Peut-être qu'à présent il est votre sujet. Si ce second Alcide avait pu vous abattre, Il n'avait désormais plus besoin de combattre ; Pour dompter l'Univers, ce Prince ambitieux, N'avait plus qu'à montrer son fer victorieux : De ce fier Conquérant la seule renommée Allait par tout pays lui tenir lieu d'armée ; Enfin du monde entier tous les Rois étonnés Devant ce nouveau Dieu se seraient prosternés : Tout tombait sous ses coups, et son ardeur guerrière Aurait vu sous ses lois trembler la terre entière. J'ai souvent pour ce Roi combattu contre vous, Mais c'était à regret que je portais mes coups. Vos succès ont pour moi de véritables charmes ; Tous mes voeux sont tournés du côté de vos armes.SYSIGAMBIS
Vous vous intéressez au sort des Malheureux, La pitié vous saisit et vous couche pour eux.SITALCE
Sur la force du camp le soldat se repose, À le défendre bien Philotas se dispose. Je vais sans différer conférer avec lui.SYSIGAMBIS, à Ophis
Allez-voir ce qu'il vont décider aujourd'hui.SCÈNE III. Sysigambis, Statira, Philotas, Zaminte.
PHILOTAS, à Sysigambis
Un soldat devançant la prompte Renommée, Se présente, Madame, arrivant de l'armée ; Et porteur d'un secret vous intéressant tous, Demande qu'on l'amène à l'instant devant vous.SYSIGAMBIS
Qu'il entre.SCÈNE IV. Sysigambis, Statira, Philotas, Zaminte, Un Soldat.
SYSIGAMBIS, au Soldat
Approchez-vous, et venez nous apprendre S'il est vrai que mon fils ait défait Alexandre. Quel mouvement subit vous présente à nos yeux ? Quel sujet vous amené effrayé dans ces lieux ? Vous avez, je le vois, de fâcheuses nouvelles À nous dire.SYSIGAMBIS
Est-on encore aux mains ? Savez-vous notre fort ? La bataille est perdue, ou Darius est mort.LE SOLDAT
L'un et l'autre, Madame, est un fait véritable. La victoire pour nous toujours inexorable, Pour rendre ; nos malheurs plus durs et plus confiant D'un avantage égal nous a flattés longtemps ; Et même on avoit cru la bataille gagnée, Le bruit en a couru dans l'une et l'autre armée : Le destin tout d'un coup se tourne contre nous, Et le Roi tombe mort percé de plusieurs coups. La crainte de le voir privé de sépulture, M'a fait imprudemment raconter l'aventure. Hâtez-vous d'y pourvoir. Son corps est confondu ; Si vous le demandez, il vous sera rendu.SCÈNE V. Sysigambis, Statira, Zaminte.
SYSIGAMBIS
Dieux, qui nous poursuivez avec tant de furie, Pour mieux la signaler vous me laissez la vie ! Si vous étiez touchés des rigueurs de mon sort,* On tenait à grande ignominie d'être privé des honneurs de la sépulture.
Vous le termineriez par une prompte mort. Je la saurais trouver dans mon malheur extrême, Avant d'en recevoir de vous l'ordre suprême.SCÈNE VI. Sysigambis, Statira, Éphestion, Zaminte.
ÉPHESTION
Madame, en cet instant un vainqueur généreux, M'ordonne de venir vous trouver en ces lieux, Pour calmer la douleur que retient une mère, Lorsqu'elle croit son fils à son heure dernière. Ce Roi, que vous pleurez aujourd'hui comme mort, N'a point, comme on l'a dit subit ce triste sort. Il est vrai, l'on a vu son casque et sa ceinture Qui faisait d'un soldat l'éclatante parure. Frappé de cet objet, chacun dans, cet instant Décide qu'il n'est plus, et le bruit s'en répand. Mais cette erreur, Madame, aussi-tôt s'est détruite, Par quelques prisonniers arrêtés à sa suite. Dans le sort du combat son casque étincelant Vole par ses efforts jusque dans notre rang Un soldat l'a trouvé roulant dans la poussière ; A divulguer sa mort il a donné matière. S'étant trop exposé, les nôtres l'ont surpris ; On a vu le moment qu'il allait être pris. Il va vers le Licus*, pour gagner la Médie ; De chefs et de soldats sa personne est suivie. Des montagnes sans nombre offrent de vrais remparts, Où nous ne saurions plus affronter les hasards C'est-là que le vaincu peut trouver un asile, Où l'accès d'une armée est toujours difficile.* Riviere. [NdA]
SYSIGAMBIS
Je veux croire avec vous que mon fils n'est pas mort ; Mais après sa défaite a-t-il un meilleur sort ? Un Roi qui se voyait tant d'Etats en partage, Où plusieurs souverains venaient lui rendre hommage Se voir réduire à fuir ainsi qu'un criminel, Qui profane des Dieux le culte solennel : Qui n'est en sûreté nulle_part dans l'Asie, Où sa volonté sainte était toujours suivie, Annoncez-moi plutôt son glorieux trépas ; Du moins à ses malheurs il ne survivrait pas.ÉPHESTION
Quoique le sort contraire en tout le persécute, Vous verrez quelque jour adoucir cette chute. Les Dieux peuvent changer l'ordre de son destin, Faire luire pour lui quelque jour plus serein. Dans peu vous allez voir arriver Alexandre : Connaissant ses bontés, vous pouvez y prétendre. Si l'intérêt des Grecs ne gênait ses désirs, Son coeur ne tiendrait point contre vos déplaisirs. J'entends venir quelqu'un, c'est peut-être lui-même.SCÈNE VII. Alexandre, Sysigambis, Statira, Philotas, Éphestion, Zonime.
ALEXANDRE, à Sysigambis
Madame, mes exploits ne m'offrent rien de doux, Lorsque sur vos malheurs je m'afflige avec vous. Je connais vos vertus, Le sort, qui vous opprime, Confond dans votre sang l'innocence et le crime. Je sens son injustice, et vois par ses rigueurs, Qu'il semblerait vouloir éterniser vos pleurs ; Mais des qu'il vous remet, Madame, en ma puissance, Je saurai contre lui prendre votre défense. Je voudrais adoucir vos peines en ce jour, Vous rendre supportable un si triste séjour. Ordonnez en ces lieux toujours en souveraine : Le même éclat vous suit, vous êtes toujours Reine : Vous n'êtes point ici parmi vos ennemis, Et tout jusques à moi vous y sera soumis.SYSIGAMBIS
Grand Roi, je m'étais fait une image terrible D'un héros tel que vous, sous ce nom d'invincible. Comment accordez-vous cette noble fierté, Cette douceur d'esprit et tant de majesté, Avec la renommée en tous lieux répandue ? De la terreur du monde on la voit confondue Dans la bonté du coeur, et dans l'humanité. Ce n'est point où l'on trouve un Prince redouté ;* Mais ce que fait pour moi votre ame généreuse, Dans l'état où je suis, ne peut me rendre heureuse. De ma grandeur passée oubliez tout l'éclat ; Je suis votre captive, et voilà mon état. Je ne veux rien pour moi, Seigneur, je vous l'atteste ; Je vous demande tout en faveur de ce resteMontrant sa famille.
Que vous voyez ici sous le poids de vos fers, Gémir, servir d'exemple aux Rois de l'univers. Tout retentit, Seigneur, du succès de vos armes ; Nous ne pouvons, hélas ! y mêler que des larmes ! Tout annonce l'éclat qui vous suit en tous lieux. Souffrez que nos douleurs en détournent les yeux : Qu'en notre pavillon nous soyons renfermées, Et que vos ordres seuls y donnent les entrées.* Dans ce moment une femme conduit sur la scène deux enfants de Darius qui vont se placer à côté de Sysigambis.
SCÈNE VIII. Alexandre, Éphestion, Philotas.
ALEXANDRE
Quelqu'un jusqu'à leur tente aurait pû pénétrer ; Sans leur ordre aurait-il osé se présenter ? C'est un temple sacré, séjour de l'innocence ; Tout doit le révérer jusques à ma puissance. Tout dans un camp vainqueur peut blesser leurs regards : Qu'une garde nombreuse y forme des remparts. Si de quelques exploits nous célébrons la gloire, Écartons de leurs yeux l'éclat de la victoire. Je dois tous ces égards à leur auguste rang, Eussent-elles des Grecs épuisé tout le sang. Mais non, elles ne sont que d'illustres victimes, Ayant part aux malheurs, sans en avoir aux crimes. Un sort si rigoureux a su toucher mon coeur, Jusques à dédaigner le titre de vainqueur. Je voudrais l'oublier, ô Ciel, s'il est possible ! À leur malheur présent qui ne serait sensible ? Donnons de la douceur à leur captivité, Si l'on peut en jouir dans la calamité. Que l'éclat des grandeurs toujours les environne, Ainsi qu'elles étaient ceintes de leur couronne. Offrez-leur ce respect, et les mêmes honneurs Qu'ici vous pourriez rendre à ma mère, à mes soeurs. Après tant de travaux présents à ma mémoire, Nous sommes parvenus au comblé de la gloire. Chacun en a sa part jusqu'au dernier soldat ; Je n'en prétends pas plus dans un jour de combat. Quel moyen de ravir celle qui vous est due ! Ma valeur sans la vôtre eût été superflue. Ayant toujours ensemble affronté le dangers Les fruits de nos exploits doivent se partager. Si la Perse par eux nous ouvre son Empire, Si son farouche orgueil sous ma puissance expire, Si l'Asie à genoux reçoit partout mes lois, Si je vois à ma fuite une foule de Rois ; J'ai trop payé l'honneur du progrès de mes armes, Par un sang qui me coûte aujourd'hui tant de larmes. Allons, amis, allons dans ce terrible jour, Voir ceux qu'un tendre soin peut rendre à mon amour ; Sachons si dans l'instant tout le monde s'empresse Auprès de ces blessés objets de ma tendresse. Allons que je me rende à l'instant en ces lieux : Que ces chers compagnons soient pansés sous mes yeux.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Alexandre, Ophis, Éphestion, Zonime.
ALEXANDRE
LA victoire aujourd'hui, que ma puissance enchaîne, Semblait au champ de Mars demeurer incertaine ; Après avoir enfin secondé ma valeur, Je viens vous la soumettre ainsi que le Vainqueur. Ayant de l'Orient renversé les barrières, Je ne vous offre point des lauriers ordinaires. Madame, vous savez quels sont mes sentiments, Faut-il les revêtir de la foi des serments ?OPHIS
Je demeure interdite, et peut-on jamais croire Qu'un Héros tel que vous, du sein de la victoire, Attache son bonheur à captiver les voeux D'une triste Princesse esclave dans ces lieux, Réduite à soupirer sous le poids de vos chaînes ! Rien ne peut apporter de douceur à mes peines, Je dois toujours pleurer la perte d'un époux, Qui devait avec moi couler des jours si doux, La mort me l'a ravi dans le fort de l'orage, Lorsque votre fureur manifestait sa rage. C'est à vous que je dois imputer son trépas. Voyez si votre hymen doit avoir des appas Pour ce coeur languissant plongé dans la tristesse, Qui veut à ses ennuis s'abandonner sans cesse. Je ne connais plus qu'eux dans ce triste séjour. Où règne la terreur quel pouvoir a l'Amour ?ALEXANDRE
Cette austère vertu vous rendra trop farouche, S'il faut qu'aucun bienfait de ma part ne vous touche. En vain je prétendrais combattre vos erreurs, Étant trop obstinée à m'imputer vos pleurs : Et sans examiner que c'est le sort des armes Qui fait les malheureux dans de telles alarmes, Vous voulez m'accabler du poids de tous vos maux, Et mêler l'amertume au fruit de mes travaux. Je les consacre tous au bonheur de vous plaire. De votre dureté rien ne peut vous distraire ; D'un oeil indifférent vous voyez chaque jour Ce respect, ces honneurs qu'on vous rend dans ma Cour.OPHIS
Ces honneurs apparents, souvent mis en usage, Ne sont à des captifs qu'un pompeux esclavage, Dont l'éclat dangereux toujours les éblouit, Si le ressentiment est une fois séduit.ALEXANDRE
Quoi, malgré mes bontés le vôtre ose paraître ? Rien de ce que je fais ne peut s'en rendre maître !OPHIS
Laissez-le désormais, sans être combattu : Il fait toute ma gloire, il soutient ma vertu. C'est même devant vous que je veux qu'il s'anime, Des que je dois par lui mériter votre estime. C'est assez que le sort m'ait mise sous vos lois, Sans chercher à me vaincre une seconde fois. D'avoir tout à pleurer, et ne pouvoir se plaindre, Est ce que dans vos fers il est honteux de craindre.ALEXANDRE
Dans cette crainte, hélas ! où je crois, entrevoir Que je pourrais fonder aujourd'hui quelque espoir, Je vois en même-temps qu'elle n'est suscitée Que par l'âpre courroux dont elle est empruntée, Qui jaloux du progrès, reconnu chaque jour, Craint de ne pas assez alarmer mon amour. Pourquoi nourrir, Madame, un désir de vengeance ? Ce sont des sentiments dont la vertu s'offense. Quand vos armes partout soutenaient Darius, J'étois votre ennemi ; mais je ne le suis plus. Le sort dans les combats fait pencher l'avantage ; D'avoir été vaincu, ce n'est pas un outrage.OPHIS
C'en est un que l'auteur de nos plus grands malheurs Prétende avoir nos voeux, et régner sur nos coeurs. Des que vos armes ont remporté la victoire, Que manque-t-il, Seigneur, à ce genre de gloire ?OPHIS
Pourquoi ?SCÈNE II. Alexandre, Éphestion.
ALEXANDRE
Sitalce arrive-t-il ?SCÈNE III. Sitalce, Alexandre, Éphestion.
ALEXANDRE
J'étais à vous attendre, Lorsque j'ai reconquis, Seigneur, tous vos États, L'espoir de m'agrandir ne poussa point mon bras. Phares les envahit du règne de vos pères ; Vous passâtes alors dans des mains étrangères. Les armes du Vainqueur n'épargnèrent que vous, Le reste fut détruit sous ses funestes coups. Chaque Prince à l'envi se disputait la gloire D'arracher de ses mains une telle victoire ; Le sort la réservait à mes premiers exploits, En faisant sous mes coups succomber tant de Rois ; Et j'aurais à rougir d'un si noble avantage, Si j'allais différer d'en faire son usage. Tous ces vastes États ne sont pas fait pour moi, Je leur rends aujourd'hui leur légitime Roi. Régnez, Prince, régnez sur un peuple fidèle ; Bénissez ses travaux, récompensez son zèle.SITALCE
Ce traitement, Seigneur, est des plus généreux, Et vous n'êtes content qu'en faisant des heureux. Je puis aveuglément sans aucune bassesse, D'un coeur si magnanime accepter la largesse, Non comme un bien rendu, mais comme un vrai présent ; Je dois à vos bontés un coeur reconnaissant. D'esclave que je suis, vous voulez que j'espère Aujourd'hui de monter au Trône de mon père. Je vous devais assez d'avoir puni, Seigneur, Son cruel ennemi, son lâche usurpateur, D'avoir fait sur ce monstre éclater la tempête, Et de tous ses États une juste conquête.SCÈNE IV. Alexandre, Sitalce, Éphestion, Philotas, un capitaine des Gardes.
LE CAPITAINE
On emmène, Seigneur, nombre de prisonniers, Les femmes, les enfants de plusieurs Officiers, Des illustres Persans, et même plusieurs Princes.ALEXANDRE, à Éphestion
Il faut les disperser dans diverses Provinces.SCÈNE V. Sitalce, Philotas, regardent partout.
PHILOTAS
HE bien, vous voilà Roi Sans le Secours d'un crime. Qu'un présent que vous fait un Prince magnanime Ne vous détache point du projet concerté. Au moment de frapper le coup prémédité, Vous prétendez, Seigneur, avoir une couronne ; Prenez-la sans souffrir qu'un Vainqueur vous la donne. La tenant de sa main, alors elle ne fait D'un Monarque puissant qu'un illustre sujet. Il cède, il est certain, le fruit d'une victoire ; Mais ce n'est point à vous...SITALCE
À qui donc ?PHILOTAS
À la gloire.SITALCE
Ce beau trait, dont l'éclat réfléchit tout sur lui, Quelque brillant qu'il soit ne m'a point ébloui. Je pèse vos raisons, dont la force épouvante ; Mais vous ne dites pas, Seigneur, la plus puissante, Sitalce est enflammé d'un amour sans égal, Et j'ai dans Alexandre un dangereux rival. Ami, plus que jamais hâtons cette entreprise Notre coup est manqué s'il est une remise ; Prévenons donc Ophis, pour qu'on puisse ce soir....PHILOTAS
Non, ce n'est point encore l'heure qu'on doit la voir. Vous savez les moyens que nous avons à prendre ; Observons-en bien l'ordre, et sachons nous entendre,SITALCE
Êtes-vous bien certain de la fidélité De tous les Conjurés et de leur fermeté, Pour suivre jusqu'au bout ce projet salutaire ?PHILOTAS
Aucun d'eux n'en pourra dévoiler le mystère. Oui, tout nous est garant aujourd'hui du secret ; Notre salut, nos jours en demandent l'effet. Étant sur le penchant d'une telle carrière, On ne peut s'arrêter, retourner en arrière : Je vais en ce moment apprendre aux Conjurés, Qu'à nos projets vos soins sont toujours consacrés : Que rien ne peut changer l'espoir qui nous anime ; Que nous agissions tous d'un esprit unanime, Pour que l'on se prépare à porter au vainqueur Ce coup qui fait lui seul notre plus grand bonheur.SCÈNE VI.
SITALCE, seul
Guidé par la lueur d'une fausse lumière, On est dans les horreurs au moment qu'elle éclaire. De tout ce que je sens rien ne me satisfait ; Je déteste le crime, et médite un forfait. Je ne puis sur mes sens reprendre aucun empire, Je crains de réussir dans ce que je désire ; Faut-il que je condamne à périr aujourd'hui Un Roi, quand ses bienfaits osent parler pour lui Que dis-je ? Dans un temps où le péril nous presse, Céder à des remords n'est qu'un trait de faiblesse : À l'aspect du danger se trouver arrêté ; Balancer son dessein, est une lâcheté. Mais non. C'est ma vertu qui m'inspire sans doute, Que la crainte combat, que le crime redoute. Je vais en ce moment, incertain, plein d'effroi, Sans savoir si je dois perdre ou sauver le Roi.SCÈNE VII. Sitalce, Ophis, Zonime.
SITALCE
Le bonheur de la Thrace est l'objet de mes voeux ; Sans sa félicité je ne puis être heureux. Que de soins différents exige un vaste empire ! Au gré de ses désirs je voudrais le conduire. Je monte à ce haut rang, où la faveur des Dieux A placé par leur choix plusieurs de mes aïeux. Quoi qu'ils eussent le droit de pouvoir y prétendre, Ces mêmes Dieux souvent les en ont fait descendre.OPHIS
Sous un joug étranger un peuple est étonné, Quelque léger qu'il soit il en est consterné. Vous ne recevez pas avec assez de joie Ce changement de sort que le Ciel vous envoie. Vous voyez couronner vos illustres travaux, Vous jouirez en paix des douceurs du repos.SITALCE
Cette même faveur que je dois reconnaître, M'impose pour jamais un véritable maître. Sa force et ses vertus, soumettant l'Orient, Quel Roi pourra se dire alors indépendant ? Ses bienfaits éclatants du sein de l'opulence, Ainsi que ses exploits cimentent sa puissance.SITALCE
Vous avez ordonnez, Madame, en ma présence Qu'on sache si quelqu'un n'a pas eu connaissance Du sort infortuné du Prince votre époux. Parmi les prisonniers arrivés avec nous Il s'en trouve aujourd'hui de cette même armée, Que le destin contraire a toujours opprimée, Qui l'ont vu, disent-ils, combattre dans Issus, Où ce Prince semblait avoir pris le dessus ; Mais Alexandre vint, suivi de la victoire.Il se présente deux prisonniers ; mais Nicandre fait signe de la main à l'autre de s'en aller.
Par eux vous apprendrez le reste de l'histoire.SCÈNE VIII. Ophis, Nicandre, Zonime.
OPHIS, à part
Je crains de lui parler en ce jour malheureux ; Il m'en dira, je crois, bien plus que je ne veux. Mais que vois-je ? Grands Dieux ! Nicandre, est-il possible, C'est vous. À ce plaisir je me sens trop sensible Pour être dans l'erreur. Par quels événements Le Ciel vient-il vous rendre à mes embrassements ?NICANDRE
Vous voyez devant vous, mûri aimable Princesse, Un époux malheureux qui vous pleurait sans cesse. Dans quels gouffres de maux, le Destin m'a conduit ! Je m'éloignai de vous en cet état réduit. Mes troupes ont péri, n'ayant plus de retraite, Hors deux mille soldats, reste de ma défaite. Avec eux je venais, par un nouvel effort, Me joindre à Darius, tenter un autre sort, Je suis fait prisonnier, connu dans cette armée Pour un chef de parti de haute renommée. On me mene en ces lieux suivant l'ordre du Roi, Où je suis prisonnier seulement sur ma foi.OPHIS
Cher Prince, enfin le Ciel veut que je vous revoie Je ne puis exprimer tout l'excès de ma joie : Mais à ces doux transports succède une frayeur, Sur ce que vous risquez en ces lieux pleins d'horreur. Gardez-vous bien, Seigneur, de vous faire connaître ; Dans ce temps orageux vous péririez peut-être. Des que depuis longtemps le Roi vous fait chercher. Plus que jamais, Seigneur, vous devez-vous cacher. Il est dans cette Cour des monstres sanguinaires, De ce Roi redouté Conseillers ordinaires, Dont le subtil poison a corrompu le coeur, Et qui font un tyran d'un généreux vainqueur ; Qui par raison d'État le conduisent au crime, Ce qui n'en est que l'ombre en devient la victime : Enfin, il est encore d'autres raisons, hélas ! Pour n'être point connu que je ne vous dis pas.SCÈNE IX. Ophis, Statira, Zonime.
STATIRA
TOUT retentit, Madame, (on a pu vous l'apprendre) Des bienfaits que Sitalce a reçus d'Alexandre. Le bonheur qu'il ressent cause un plaisir si vif....OPHIS
Il le goûterait mieux, s'il n'était excessif. Les sens, pour bien agir ne veulent rien d'extrême ; Étant tout à sa joie, il n'est plus à lui-même.STATIRA
Un trait si généreux, brillant de trop d'éclat, Peut exposer ce Prince au danger d'être ingrat. Même, si j'en dois croire un bruit sourd qui s'élève, Sitalce est criminel. Ah ! faut-il que j'achève ! Il voulait attenter, par un complot formé, Sur les jours d'un héros qui l'avait trop aimé.ZONIME, à Statira
Et de plus, pour complice on nomme Statira.STATIRA
Qui, moi complice, ô Ciel !ZONIME
Mais on le croit, Madame ; On dit que vous saviez le complot qui se trame. De tout ce que j'apprends je dois vous faire part. Contre vos ennemis faites-vous un rempart,SCÈNE X. Ophis, Statira, Zonime, Zaminte.
ZAMINTE, à Statira
Tout est perdu, Madadame ! On voit de tous côtés Des Gardes, des Soldats, à pas précipités, Courir dans cette enceinte où l'on nous environne : Arrêtez, disent-ils, Ne respectez personne. Je tremble de frayeur dans ce bouleversement. Qu'est-il donc arrivé dans cet affreux moment ? On dit que Philotas, Enticles, Epimenes, Agaton, Entius, sont déjà dans les chaînes.SCÈNE XI. Ophis, Statira, Zaminte, Zonime, un capitaine des Gardes, gardes.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Sysigambis, Alexandre, Éphestion, Zaminte.
SYSIGAMBIS
FAUT-IL que le Destin, même après notre chute, Par de nouveaux malheurs, Seigneur, nous persécute ? Vous avez adouci dans notre adversité, L'amertume attachée à la captivité : Vos soins ont satisfait votre délicatesse. J'admire, malgré moi, les vertus, la noblesse D'un Prince généreux, qui du premier abord, Parut un ennemi touché de notre, sort, A tel point que son coeur y devint si sensible, Qu'il l'eût fait oublier, s'il eût été possible. J'ai donc lieu d'espérer qu'un héros tel que vous, Même dans sa fureur, va suspendre ses coups ; Qu'ils ne partiront point d'un vainqueur magnanime, Qu'il n'ait bien éclairci par lui-même le crime Qu'on prétend que ma fille envers vous a commis. Ce trait ne peut venir que de nos ennemis. Je tombe à vos genoux que ma douleur embrasse, Non pas pour vous fléchir, ni vous demander grâce ; ( N'étant point criminelle, elle est trop au-dessus D'implorer un secours que bravent ses vertus ; ) Mais pour vous demander une prompte justice, Pour découvrir l'auteur d'un pareil artifice.ALEXANDRE
Madame, mes bienfaits doivent m'être garants De la fidélité des coeurs reconnaissants. Hé pourrai-je penser qu'une grande Princesse, Pour qui tout l'univers en ce jour s'intéresse, Entrât dans ce complot, et qu'un lâche attentat, La fasse recourir jusqu'à l'assassinat ; L'assassinat d'un Roi, sensible à ses alarmes, Qui se plaint en secret du succès de ses armes. Je ne me laisse point, Madame, prévenir Par de légers soupçons, qui voudraient la noircir. Mes soins ont éclairci ce que j'en devais croire ; Et mon juste retour lui rend toute sa gloire Avec la liberté qu'elle avait dans ma Cour ; Je la rends à ses voeux qu'exige votre amour.SYSIGAMBIS
Sur cet objet, Seigneur, vous m'avez satisfaite ; Mais un autre à l'instant rend ma joie imparfaite. Vous laissez dans les fers Ophis, dont les vertus Auraient dû par vos soins prendre aussi le dessus, Elle est du même sang qui m'a donné la vie, Ses vertus, ses malheurs, en un mot tout nous lie. Il est dans cette Cour des ennemis secrets. Qui vous engageront à d'injustes décrets.ALEXANDRE
Son attentat. Madame, a lieu de vous surprendre ; Dans toute fa noirceur on vient de me l'apprendre. A ces mots vos bontés doivent s'évanouir, Et l'horreur du forfait doit les anéantir. Étouffez à l'instant cette injuste tendresse.SYSIGAMBIS
J'abandonne, Seigneur, cette indigne Princesse, Si d'un tel attentat elle offense nos Dieux ; Je la verrai sans peine immoler à mes yeux : Mais non, elle n'est point complice de ce crime ; Des ennemis cachés en ont fait leur victime. Ne vous exposez point aux remords éternels, Où pourraient vous jeter même les criminels. A ma fille, Seigneur, je dois aller apprendre La justice qu'en tout vous venez de lui rendre.SCÈNE II. Alexandre, Éphestion.
ALEXANDRE
L'ORDRE que j'ai donné dans ce comble d'horreur A-t-il été suivi dans toute sa rigueur ? A-t-on chargé de fers cette ingrate Princesse, Qui payait d'un forfait l'excès de ma tendresse ?ÉPHESTION
Seigneur, oubliez-vous que vous avez permis Qu'elle vînt en ces lieux vous marquer ses ennuis ? Et même par votre ordre on dit qu'on vous l'amène.ALEXANDRE
Je puis l'avoir donné dans le fort de ma haine : Poussé par le plaisir que j'aurais d'étouffer Un amour que j'ai vu trop longtemps triompher. J'ai voulu la braver en méprisant ses charmes ; Contre eux en ma faveur elle fournit des armes. Mais que vois-je ! C'est elle ! On l'amène en ces lieux ! Sa perfide beauté vient de frapper mes yeux ! A-t-elle le maintien d'une femme coupable ! Et ne dirait-on pas qu'elle est irréprochable ? Ami, pour un instant disparais, laisse-moi ; Je ne veux point encore lui parler devant toi.SCÈNE III. Alexandre, Ophis, les fers aux mains, un capitaine des Gardes, Gardes.
ALEXANDRE
Je ne veux point, Madame, écoutant mon courroux, Comme un Prince absolu prononcer contre vous. Il est des lois d'Etat qu'un Souverain impose ; Mais il ne doit jamais juger sa propre cause. Mon Conseil assemblé dans ce fatal moment, Va sur tous vos délits porter son jugement. Cependant je désire, et contre mon attente, Que la Princesse Ophis lui paroisse innocente. Oui, Madame, j'avoue en ce jour plein d'horreur, Que je sentais pour vous la plus sincère ardeur : Que ma gloire indignée abandonnait mon âme Au cours impétueux d'une amoureuse flamme.OPHIS
Par vous même, Seigneur, je brave vos fureurs : Vous ne me verrez point les yeux baignés de pleurs. Venir à vos genoux fouiller mon innocence. Elle veut la justice, et non pas la clémence. Quelque soit le désir que j'ai de voir la fin De mes jours ténébreux, outragés du Destin, Je ne dois point sortir d'une importune vie Par un trépas suivi de tant d'ignominie : Mais si pour mon malheur notre ennemi juré, Si votre Éphestion de mon sang altéré, A, pour sa sûreté, résolu mon supplice, Hélas ! Quoi qu'innocente, il faut que je périsse.ALEXANDRE
Éphestion, Madame !OPHIS
Oui, c'est ce scélérat, Qui contre vous, Seigneur, projette un attentat. Sitalce et Philotas, pour vous remplis de zèle, Tantôt m'en ont appris l'effrayante nouvelle. De vous en avertir nous avions résolu ; Mais un des Conjurés, qui sans doute l'a su, Pour se débarrasser de témoins redoutables ; De son propre forfait nous a rendu coupables ; Et lorsque nous allions en secret devant vous, Le convaincre du crime, on nous arrête tous.ALEXANDRE
Hé, c'est vous qui suivez cette étrange maxime, Qui dit qu'il faut couvrir le crime par le crime. J'aperçois qu'en voulant sauver ces malheureux, Vous travaillez pour vous, quand vous parlez pour eux. Vous vous êtes liés, votre cause est commune ; Vous devez tous alors courir même fortune : S'ils étaient criminels, vous le seriez aussi.OPHIS
Quoi, se peut-il, Seigneur, que vous pensiez ainsi De deux braves guerriers, qui toujours l'un et l'autre Ont employé leur vie à défendre la vôtre ? Tandis, qu'on ne saurait vous faire soupçonner Un sujet qui s'apprête à vous assassiner ? Comment arrive-t-il qu'un monarque équitable Opprime L'innocent, épargne le coupable, Et n'ose approfondir l'exécrable dessein Que médite un serpent réchauffé dans son sein ?ALEXANDRE
Par cet expédient, pris pour sauver ma vie, Chez vous secrètement elle m'était ravie. Il est vrai, le complot était bien combiné. En venant me l'apprendre on m'eût assassiné.ALEXANDRE
Pour vous défendre, hélas ! Quel parti prenez-vous ? Tous ces détours ne font qu'irriter mon courroux. Il ne m'est plus permis d'en douter, inhumaine ; J'ai de votre attentat une preuve certaine.Lui montrant un billet.
Il lit :
Le Roi dans un moment va se rendre à ma tente : Suivez-le de bien près. Je suis impatiente De voir exécuter le projet convenu, Et qui par un délai peut être prévenu.OPHIS
Ce billet de ma main, que vous venez de lire, De tout ce que je dis ne peut me contredire. J'écris à Philotas, fidèle délateur, De venir avec moi vous avertir, Seigneur, Et sans perdre un moment, des secrètes pratiques, Dont il doit vous donner des preuves authentiques. Quand de votre assassin je veux parer les coups, Dois-je craindre pour moi ce que j'ai craint pour vous ?ALEXANDRE
Vous êtes du complot ; vous méritez la haine Qu'inspire le mépris, et que le crime entraîne.ALEXANDRE
Madame, je ne vois dans votre repartie En vous de naturel que votre perfidie. Vous contez vainement sur ma crédulité : Vous devriez plutôt avec sincérité, Avouant l'attentat, mériter votre grâce.OPHIS
Pour vous la demander ai-je l'âme assez basse ! De me la présenter c'est être trop cruel ! Gardez votre pardon pour quelque criminel. Je mourrai sans regret, exempte de tout crime, S'il faut à l'imposture encore une victime. Frappez, Seigneur, frappez toujours des coups certains, Un mot seul vous suffit pour armer mille mains,ALEXANDRE
J'aime un noble courroux, lorsque par l'innocence, Il peut avec fierté soutenir ma présence ; Mais ce même courroux me paraît odieux, Des qu'il n'a pour appui qu'un front audacieux.OPHIS
Alexandre trop tard connaîtra l'artifice : Mourons en attendant qu'il nous rende justice. Ce Prince, quoiqu'il soit le plus puissant des Rois, Ne pourra me donner le trépas qu'une fois. M'imputant un forfait, (c'est là ma destinée) Je mérite la mort quand j'en suis soupçonnéeALEXANDRE
Si je n'avais, hélas ! qu'un soupçon contre vous, Vous me verriez, Madame, encore à vos genoux Vous jurer un amour sans doute trop fidèle, Des que ma gloire en lui ne trouve qu'un rebelle. Je suis sollicité par vos puissants attraits A soulager les maux que vous vous êtes faits. Pour vous montrer combien je partage vos peines, Gardes, que dans l'instant on détache ses chaînes. Remenez la Princesse : observez tous ses pas : A ne point voir sa Cour ne la contraignez pas.SCÈNE IV.
SCÈNE V. Alexandre, Sitalce.
SITALCE
SEIGNEUR, je n'eusse osé m'offrir à votre vue. Si d'Ophis l'innoncence eût été reconnue, Jugeant sur l'apparence, on s'est souvent trompé : Dans notre noir complot elle n'a point trempé. En se joignant à nous, bien loin d'être coupable, Son dessein n'avait rien en lui que de louable ; Et c'est par l'intérêt qu'elle prend en vos jours, Qu'elle vouloir, Seigneur, nous prêter son secours. Pour la déterminer nous lui dîmes qu'un traître Vouloit ôter la vie et le sceptre à son maître : Que celui qui tramait la conspiration, ( Qui l'en eût cru capable ; ) était Ephestion. Ephestion, dit-elle, Ah ! que du parricide Ne vois-je en ce moment couler le sang perfide ! Courons sans différer en informer le Roi. Non, Madame, lui dit Philotas. Croyez-moi, Ne faisons point d'éclat ; la trame découverte, Du Monarque pourrait précipiter la perte. D'un parti trop nombreux redoutons le pouvoir : Craignons des scélérats armés du désespoir, Il faut une conduite en ceci plus prudente. Sitôt qu'avec le Roi ce soir en votre tente Le traître arrivera, vous nous introduirez. Alors d'Éphestion et de ses Conjurés Nous donnerons au Roi la liste criminelle, Surprise adroitement par un sujet fidèle. Vous verrez l'un et l'autre étrangement surpris. Le traître convaincu par ses propres écrits, À ces preuves troublé, que pourra-t-il répondre ? En agissant ainsi, nous allons le confondre. Dans le piège aisément nous la fîmes donner ; Mais avait-elle aussi lieu de nous soupçonner ?ALEXANDRE
De l'avoir accusée, oui, ma gloire en murmure. Et comment réparer cette cruelle injure ? Partez pour les États que je vous ai donnés.SITALCE
A ce trait généreux mon âme est confondue ! Après mon attentat vouloir me pardonner ; Après ce que j'ai fait ne pas m'abandonner ! Je ne puis soutenir votre auguste présence.SITALCE
Votre amitié Seigneur !ALEXANDRE
Mon amitié, Sitalce, et toute ma faveur. Dans la Thrace où je veux vous donner un asile ; Sous mon autorité vous régnerez tranquille.Thrace : Région du nord de la Grèce jouxtant actuellement la Turquis.
SCÈNE VI. Alexandre, un capitaine des Gardes.
LE CAPITAINE
OPHIS, que vous venez, pour adoucir ses peines, De délivrer, Seigneur, du fardeau de ses chaînes, En trompant ses Argus, allait dans le moment Du camp, pour s'échapper, sortir furtivement. Un Officier Persan, qu'on voyait à sa suite, Devait l'accompagner, m'a-t-on dit, dans sa fuite... Je les ai sur le champ fait arrêter tous deux, Attendant que le Roi veuille disposer d'eux.ALEXANDRE
Mais quel est ce Persan qui lui servait de guide, Qui tramait sous mes yeux un complot si perfide ?SCÈNE VII. Alexandre, Éphestion.
ALEXANDRE, allant au-devant d'Éphestion
Cher ami, de quel coup viens-je d'être frappé ! Sitalce, justes Dieux ! peut-il m'avoir trompé ! Son injuste pitié peut-elle être capable D'employer l'artifice à sauver le coupable ? Mon coeur à cet objet ne doit que du mépris ; Et quand plus que jamais je m'en verrais épris, J'immolerai toujours l'amour à la justice.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Alexandre, Sysigambis, Statira, Zaminte.
ALEXANDRE
Je suis confus De vous faire, Madame essuyer un refus. Elle sera peut-être aujourd'hui condamnée : En m'avouant sa faute, elle était pardonnée ; Trop tard à ma clémence elle vient recourir, Enfin je ne puis plus l'empêcher de périr.SYSIGAMBIS
Quoi, Sitalce tantôt, d'une âme repentante, Et pour vous déclarer la Princesse innocente, A pris, comme il devait, tout le crime sur lui : Qu'a-t-elle donc, Seigneur, fait depuis ?ALEXANDRE
Elle a fui. Une telle démarche est-elle convenable À d'autres qu'à celui qui se trouve coupable ? On confesse son crime en voulant se sauver. Avant que de s'enfuir, il fallait se laver De l'horrible attentat dont elle est accusée.SYSIGAMBIS
La Princesse croyait la Cour désabusée. Au reste son projet, qu'on rend si criminel Est des plus innocents. Quoi de plus naturel Que de saisir l'instant qui nous ouvre un passage, Pour sortir tout-à-coup des fers de l'esclavage ? Si c'est là le délit que seul elle ait commis, Nous devons espérer qu'il lui sera remis. Vous conviendrez Seigneur, que la faute est légère ;ALEXANDRE
Non, tout cela ne peut apaiser ma colère ; Mes bontés et mes soins dans sa captivité, Ne lui faisaient-ils pas trouver la liberté ? Elle savait de plus qu'avant de la lui rendre, Ce que pour son bonheur méditait Alexandre.SYSIGAMBIS
Vos bontés et vos soins (n'en soyez point surpris) Ont peut-être causé le dessein qu'elle a pris. Son coeur est tendre et fier, il n'est pas impossible Qu'à vos soins connaissant son âme trop sensible, Prévenant le danger, la Princesse n'ait cru Devoir prendre la fuite, et sauver sa vertu. Quoiqu'il en soit, Seigneur, Ophis est excusable ? Et vous ne serez pas sans doute inexorable Pour l'Officier Persan, ce chef plein de valeur, Dont l'innocente Ophis a causé le malheur. De sa facilité sera-t-il la victime ?ALEXANDRE
Ah ! ne m'en parlez point, vous connaissez son crime ! Vous devez en sentir toute l'énormité.SCÈNE II. Sysigambis, Statira, Zaminte.
SYSIGAMBIS
Ô Prince infortuné !STATIRA
Sous quel astre fatal faut-il que tu sois ne ! Du Monarque tâchons d'apaiser la colère ; Voyons par quel moyen ....SYSIGAMBIS
Pour moi j'en désespère.SYSIGAMBIS
Il a juré sa mort !SCÈNE III. Ophis, Sysigambis, Statira, Zaminte, Zonime.
OPHIS, à Sysigambis
HE, bien ! Est-il encore un rayon d'espérance ? Et pouvons nous..... Mais quoi, vous gardez le silence . Vous poussez des soupirs ! Une vive douleur Est peinte dans vos yeux ! Ah ! de notre malheur, Madame, je ne suis déjà que trop instruite !SYSIGAMBIS
Le Roi désabusé pardonne votre fuite ; Mais, hélas ! Je n'ai fait qu'exciter son courroux, Sitôt que j'ai voulu parler pour votre époux !SYSIGAMBIS
Rien du tout.OPHIS
Quel serait cet espoir pour une infortunée, Des qu'il ne ressent plus qu'une haine obstinée ? On voit par ses transports jusqu'où va sa rigueur, Présage trop, certain de toute sa fureur.STATIRA
Un amour outragé, dont l'espérance est vaine, Doit, s'il est bien ardent, ressembler à la haine. Elle annonce bien moins un dangereux courroux, Que des feux mal éteints sous des transports jaloux.SYSIGAMBIS
Il lui serait funeste. Votre protection, loin d'adoucir son sort, Ne lui peut procurer qu'une plus prompte mort.SYSIGAMBIS
L'on ne saurait trouver Que cet expédient qui puisse le sauver. Il aura moins de tort. Convenez-en, Princesse.OPHIS
Oui, mais si le Monarque écoutant sa tendresse, De ce Prince devient injustement jaloux, Qui le peut empêcher d'immoler mon époux ?STATIRA
Sa justice.OPHIS
Je crains...STATIRA
Ne craignez point, Madame, Qu'un dessein si cruel se glisse dans son âme. Il n'est que ce parti dans ce pressant danger, Où de nouveaux malheurs ont voulu vous plonger.OPHIS
S'il me hait, pouvant tout, que nous sommes à plaindre ! S'il m'aime, il est peut-être encore plus à craindre. La timide Innocence en ce jour plein d'horreur, N'ose se présenter dans toute sa candeur. Rien ne peut modérer ma juste inquiétude, Rien ne peut me tirer de mon incertitude. Cher Prince, quand je veux t'arracher au trépas, Faut-il que je te nomme ou ne le faut-il pas ? Demeurant inconnu, ta mort est décidée : Connu pour mon époux, ta vie est hasardée.SCÈNE IV. Éphestion, Ophis, Statira, Zonime.
ÉPHESTION, à Statira
Madame, je croyais trouver ici le Roi.STATIRA
Vous voilà bien troublé !ÉPHESTION
Je viens de voir passer Philotas et Darcisse, Agaton, Entius, qu'on entraîne au supplice. De tous ces scélérats je ne plains point le sort, Ils ne vont éprouver qu'une trop douce mort ; Mais Sitalce à mes yeux, finissant sa carrière, M'a semblé mériter ma pitié toute entière. L'allant voir, dans sa tente à peine étais-je entré, Qu'il m'a dit : Cher ami, j'ai le coeur déchiré ! C'est en vain que le Roi, trahissant sa justice, Me pardonne mon crime, et m'arrache au supplice ; La grâce qu'il me fait me livre à mes remords ; Ses cruelles bontés me donnent mille morts. Je n'en veux souffrir qu'une : et prévenant la Parque, Mon bras saura venger l'équité du Monarque. Je cours pour m'opposer à son cruel dessein ; Mais il avait déjà le poignard dans le sein. Quel secours lui donner dans cette conjoncture ! Le sang à gros bouillons coule de sa blessure. Je l'interroge en vain, quelques mots mal formés Ne font qu'un bruit confus dans sa bouche enfermés. D'un calme dangereux sa fureur est suivie ; L'on dirait qu'a l'instant il va perdre la vie ; Quand la nature en lui, par un dernier effort, Vient courageusement luter contre la mort : Mais bientôt dans ses yeux une sombre lumière Nous annonce qu'il touche à son heure dernière. Alors sans mouvement, d'un froid mortel atteint, Il pâlit, il soupire, il frissonne, et s'éteint.SCÈNE V. Ophis, Statira, Zonime.
OPHIS
Hélas ! Fut-il jamais pareille destinée ! Quelle chaîne de maux dans la même journée ! Par de fausses vertus on a surpris ma foi, Il me faut essuyer les reproches du Roi ; Justifiée enfin, j'allais sécher mes larmes, Lorsque pour mon époux de trop justes alarmes D'une frayeur mortelle agitaient tous mes sens.SCÈNE VI. Alexandre, Sysigambis, Ophis, Statira, Nicandre, Éphestion, Zaminte, Zonime.
ALEXANDRE, à Sysigambis
Sitalce dans sa mort me paraît trop cruel. Ce Prince repentant n'était plus criminel ; Se livrant sans réserve aux traits de ma vengeance, Il désarmait mon bras, et bravait ma puissance. Mes bienfaits dans son âme ont si bien combattu, Que du crime ils ont fait triompher la vertu ; Mais à se poignarder quand son forfait l'engage, Il montre sa faiblesse et non pas son courage. Je déplore son sort, et blâme sa fierté, Qui n'a pu soutenir le poids de ma bonté.À Ophis.
Madame, deviez-vous, par votre défiance, Faire à mon amitié la plus cruelle offense ? Je vous ai dit souvent qu'il me serait bien doux De pouvoir quelque jour rencontrer votre époux. Par mon ordre en tous lieux, quand on cherchait Nicandre, Je vous l'avais juré, c'était pour vous le rendre. Pendant qu'on court en vain dans cent climats divers, Le hasard vous le fait retrouver dans mes fers. De cette découverte on me fait un mystère, On doute de mon coeur, on le croit peu sincère ! Votre injuste soupçon, vous déchirant le sein, Déshonore en secret mon généreux dessein.À Nicandre.
Si vous avez, Seigneur, montré quelque courage, On vous en estimait sans doute davantage ; Mais de m'avoir partout cherché des ennemis, Votre ressentiment peut s'être trop permis. Cependant reprenez vos États et la Reine ; Je ne veux vous ôter, Prince, que votre haine.ALEXANDRE
Vous avez une troupe en ces lieux prisonnière, Je lui donne aujourd'hui liberté toute entière. Partez. Que le destin vous file d'heureux jours ! Soyez reconnoissants, vous souvenant toujours Qu'Alexandre vainqueur, sait dans son rang suprême, Punir, récompenser, et se vaincre lui-même.NICANDRE
Ah ! si de vos bienfaits je perds, le souvenir, Quel châtiment pourrait suffire à me punir ? O grand Roi, serait-il un supplice assez rude, Pour pouvoir l'égaler à mon ingratitude ?OPHIS
Toute la terre entière a tremblé sous ses pas ; Elle doit être un jour le prix de ses combats : Mais dans ses grands projets son âme généreuse. Ne veut la subjuguer que pour la rendre heureuse.ALEXANDRE, à Statira
Madame, je bénis le sort de ces époux : Ce que je fais pour eux, je l'aurais fait pour vous ; Mais l'intérêt des Grecs s'oppose à mon envie. Cet intérêt m'est cher, et plus cher que la vie. Étant dans cette guerre à moi seul confié, Doit-il à tous nos voeux être sacrifié ? De ces chers alliés j'embrasse la défense, Et je dois avec eux agir d'intelligence. Ils n'ont point oublié que le Persan jadis Avec tant de fureur ravagea leur pays : Qu'un siècle tout entier à peine a pu suffire Pour rétablir chez eux ce qu'ils ont su détruire. Je ne suis point leur Roi, je suis leur Général ; Déciderais-je seul de l'objet principal ? Votre vaste puissance était si formidable, Que pour elle avant moi rien n'était redoutable ; Les Grecs craignant toujours un semblable malheur, Ont, pour s'en garantir, imploré ma valeur. Mais j'espère qu'un jour, même avec leur suffrage, Je pourrai vous venger du sort qui vous outrage. Oui, charmante Princesse ; et pour vous dire plus, Je vous réserve un prix digne de vos vertus.1 366 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica