Comédie en vers
Une Larme d'Auvergnat
Personnages
- UN AUVERGNANT
UNE LARME D'AUVERGNAT
L'AUVERGNAT
Salut, bourgeois et bourgeoise,
Et la compagnie aussi !
Moi j' broyais du noir d'ardoise !
Est-on plus gai par ici ?
Est-on plus gai ? Si oui, tope !
Qu'on m'apporte un escabeau,
Deux sous d'tabac, une chope.
Si non, qu'on me fiche à l'eau !
Mastroquet : Dans le langage populaire de Paris, marchand de vin. [L]
J'm'ai dit : « Tout' plainte étant vaine,
Je vas chez le mastroquet,
Pour oublier ma déveine,
Étrangler un perroquet.
Guignon : Mauvaise chance, principalement au jeu. [L]
Quand l' guignon s' coll' sur un homme, S'lamenter ne l'décoll' pas. » Une absinthe, et pas de gomme ! J' vas donc vous conter mon cas !La la ! j'suis pas un ivrogne,
J' bois pas pour m'piquer le nez,
J'ai pas du roug' sur la trogne, -
J' bois pare'que j' suis chagriné.
J'ai du chagrin v'là la chose ;
Je l'noi' sans plus larmoyer !
J'en aurais pas, je suppose
J' pens'rais pas à le noyer.
La mort a c'défaut, bourgeoise,
Nombre d'gens en sont témoins,
Qu'elle arrive, la sournoise,
Alors qu'on l'attend le moins.
On l'attendrait, j'imagine,
Il faudrait sauter le pas,
On pourrait fair' bonne mine !..
Mais j't'en fiche ! On n'l'attend pas !
J'cri' pas après plus que d'juste :
Elle est nécessair' c'est bien !
Mais quand on est fort, robuste,
Qu'on n'est pas des prop' à rien,
Qu'on n'est pas tout seul, en somme,
Qu'on a femme, homme, ou marmots ?...
- Cristi ! Si c'était un homme,
La mort, j'y dirais deux mots !
Y a des circonstanc's, bédame,
Qui font heureux les hasards :
- J'en sais qui perdraient leur femme,
Je dirais c'est des veinards !
- Mais moi !... La perte, est amère,
Et c'est d'quoi je suis fâché !
... Elle est fichu', ma commère,
L'médecin l'a pas caché.
La pauv'femme on se rappellé
Que c'était un vrai trésor.
Possibl' qu'elle était pas belle,
Mais elle avait un coeur d'or !
Jamais grognon ni taquine,
Douce comme une brebis,
Elle faisait ma cuisine,
Ravauder : Raccommoder à l'aiguille. [L]
Et ravaudait mes habits.On s'entendait à merveille :
C'était l' paradis chez nous !
Ell'n'avait pas sa pareille
Pour faire la soupe aux choux !
Quand j'm'astiquais, le dimanche,
J' trouvais toujours, dans l' placard,
Avec un'chemise blanche,
Ma bell'vest' mise à l'écart.
Elle était propre, économe,
Aussi bien que femm' d'honneur...
Et les plaisirs de son homme
Suffisaient a son bonheur !
Si j'y tirais des carottes,
Elle souriait tout bas, -
Si j'y flanquais des calottes
Elle ne ripostait pas !
Bref un ange ! Un ange en jupe !
- Pensez quel coup de poignard !
Pour l'instant, mon ang' s'occupe
À dévisser son billard !
... Un chaud et froid l'a saisie
Comme ell' venait du lavoir.
Elle a pris un' pleurésie,
Et v'là qu'y a plus d'espoir.
Quinze grands jours que ça traîne !
L' médecin qui l'a vue a dit
Qu'ell' pass'rait pas la semaine,
Et nous somm's à vendredi !
Pauv' femme ! plus qu' deux jours à vivre !
Quand j'y réfléchis, il m' vient
Des envi's... vagu's... de la suivre...
J' sais mêm' pas c' qui me retient.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica