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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose· écrite en collaboration avec Maurice Desvallières

C'est une Femme du Monde

Georges Feydeau, Maurice Desvallières· imprimée en 1890· 2 vers· 6 personnages

Personnages

  • PATURON
  • GIGOLET
  • ALFRED
  • Pervenche
  • GIBOULETTE
  • PHILOMÈLE

C'EST UNE FEMME DU MONDE

Un cabinet particulier dans un restaurant. Au fond, porte d'entrée donnant sur la salle où est la caisse. Portes à droite et à gauche, premier plan. Porte à gauche, deuxième plan. Une table servie à droite, au milieu de la scène. À gauche, un canapé. Au fond, à gauche, une desserte. Chaises, etc.

SCÈNE I. Alfred, puis Philomele.

Au lever du rideau, Alfred est en train de mettre le couvert sur la table placée au milieu du théâtre.

ALFRED

Voyons !... Combien mettrai-je de couverts à cette table ? Deux, trois ou quatre ?... Çà, c'est un jeu auquel je m'amuse souvent... Je me fais, des paris à moi-même, des sommes énormes !... Qu'est-ce que ça me coûte ?... Puisque ça me rentre... et c'est très amusant... Voyons !... deux... c'est pour les rendez-vous d'amour... trois pour les ménages à trois... et quatre pour les parties carrées... Allons, ce soir nous mettrons la partie carrée... D'abord, ça rapporte plus à la maison. Les tête-à-tête, ça n'est que la moitié et puis ça ne consomme pas !... Ils sont toujours pressés d'arriver au café... On pourrait même dire au pousse-café... Mettons quatre ! Dix mille francs que ce sera quatre !

PHILOMELE, entrant du fond avec un plateau chargé de hors-d'oeuvre

Voilà les hors-d'oeuvre.

ALFRED, n° 1

Philomèle !... Arrive ici !...

Il l'embrasse.

PHILOMELE, n° 2

Veux-tu bien te taire !... C'est lâche ! Tu vois que j'ai les mains prises !

ALFRED, lui pinçant la taille

J'ai les miennes libres et j'en profite !...

Il l'embrasse.

PHILOMELE, donnant son plateau à Alfred qui va le déposer sur la desserte de gauche au fond

Assez, voyons !... Si le patron nous voyait ! Tu sais qu'il ne badine pas sur le... badinage !

ALFRED, redescendant

Eh bien ! Quoi, badinage ! Qu'est-ce qu'il a à dire ? Est-ce que le nôtre n'est pas légitime ? Est-ce que tu n'es pas ma femme ?

PHILOMELE

C'est possible !... Mais ici je suis caissière et il dit qu'une caissière, ça n'est pas fait pour son mari, mais pour les clients !

ALFRED

Ouais !... Eh bien, qu'il fourre donc sa femme à la caisse, il verra si c'est fait pour les clients !...

PHILOMELE

Oh ! Sa femme !... Tout le monde se sauverait !

ALFRED

Ça, c'est vrai ! C'est une basilique !

PHILOMELE

Et les basiliques, c'est si peu fréquenté !

ALFRED

En attendant, que je t'y prenne à badiner avec le client.

PHILOMELE

Oh ! Pas de danger ! Tu as vu l'autre jour le gommeux qui m'a fait des avances !... Je lui ai allongé une de ces gifles !...

ALFRED

Tu as bien fait ! Seulement ce qui m'étonne, c'est que le patron ne t'ait rien dit !

PHILOMELE

Le patron ! Au contraire ! Il m'a augmentée !

ALFRED

Allons donc !

PHILOMELE

Parfaitement !... Il m'a dit : une gifle ! ça excite les hommes... Continuez !

ALFRED

Oui ?

PHILOMELE

Tu vois donc que tu peux dormir sur les deux oreilles !

ALFRED

Sans transpercer mes oreillers !... C'est tout ce qu'il me faut.

PHILOMELE

Ah ! Alfred ! Tu sais bien que je n'aime que toi !

ALFRED

Oh ! Ma petite Philomèle !

PHILOMELE

Comme toi aussi, tu ne dois aimer que moi.

ALFRED, s'asseyant sur le canapé et la faisant asseoir sur ses genoux

Comment donc !

PHILOMELE

Tu les as bien aimées, dis, tes deux premières femmes !

ALFRED

Mais non ! Mais non !

PHILOMELE

C'est ça qui me fait enrager : quand je pense qu'une autre, que deux autres... sans compter le casuel...

ALFRED

Oh ! Le casuel !...

Casuel : Le gain, le revenu casuel, par opposition à gain, revenu fixe. [L]

PHILOMELE

Ont été, comme ça, entre tes bras !... Non, ça me fait un effet !

ALFRED

Oh ! Voyons ! Tu es enfant !... D'abord, je ne les ai pas aimées tant, tant que ça !

PHILOMELE

Oh ! On dit cela !...

ALFRED

Et puis enfin, puisque je suis veuf, doublement veuf !... Ce qui n'est plus n'est plus ! Eh bien ! N'en parlons plus !

PHILOMELE

Oh ! Bien, oui ! N'en parlons plus ! Seulement tu m'aimeras bien, dis, Alfred ?

ALFRED

Mais oui ! Et encore davantage !

Philomèle l'embrasse.

SCÈNE II. Les memes, Paturon.

PATURON, entrant vivement du fond, il est en habit noir, avec un pardessus clair

Oh ! Pardon !

PHILOMELE, se relevant vivement, passant devant Alfred et allant au

Oh ! Un client !

PATURON

Je m'en vais ! Je m'en vais !

ALFRED

Mais non ! Du tout !... Restez, monsieur, restez !

PATURON

Le maître d'hôtel !

ALFRED, à Philomèle

Toi, file !...

PHILOMELE, passant derrière le canapé par la gauche et en montant vers le fond

Oui...

Saluant Paturon.

Monsieur !

Elle sort par le fond.

PATURON, descendant en scène, n° 2

Eh bien, ne vous gênez pas, mon ami ! Qu'est-ce que vous faisiez là ?

ALFRED (n° 1)

Je vais vous dire, monsieur... C'était pour occuper mes loisirs...

PATURON

Je vois bien !

ALFRED

Et puis, comme c'était un cabinet neuf, le patron m'a dit : "Vois si tout est bien en état pour le confort du client".

PATURON, indiquant le canapé

Oui !... Vous fatiguiez les ressorts.

ALFRED

Monsieur exagère ! Et... qu'est-ce qui nous vaut la visite de monsieur Paturon ?

PATURON

Tiens ! Vous me connaissez donc !

ALFRED

Oh ! Moi, monsieur ! Je connais mon Paris ! C'est moi Alfred.

PATURON

Ah ! C'est vous Alfred ? Oui ! Oui !... Seulement je connais beaucoup d'Alfred !

ALFRED

Alfred ! L'ancien maître d'hôtel de la Maison d'Or !...

PATURON

Oh !... C'est juste !... Je me disais aussi : j'ai vu cette binette-là quelque part !

Binette : Mot très familier. Tête ridicule. [L]

ALFRED

Monsieur me flatte !

PATURON

Et alors, c'est comme ça que vous trompez votre femme avec la caissière !

ALFRED

Du tout, Monsieur !... La caissière, c'est ma femme !

PATURON

Comment ! Je croyais qu'autrefois vous m'aviez dit qu'elle était dans les téléphones !

ALFRED

Oh ! Ce n'est pas la même, Monsieur ! Celle-ci, c'est ma troisième femme !

PATURON, passant devant Alfred et allant au n° 1

Mâtin ! Quel gaillard !

ALFRED

Ah ! Monsieur !... Quand on ne les mène pas de front !... Ce n'est pas de la gaillardise !

PATURON

Eh bien, qu'est-ce que vous avez fait de la seconde !

ALFRED

Ah ! Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur !... Elle a succombé !

PATURON

Oh ! La pauvre femme !

ALFRED

Elle a succombé à quelque enjôleur !

PATURON

Aïe !

ALFRED

Elle a fait comme ma première !... Elle s'est fait enlever et depuis, je ne l'ai pas revue !

PATURON

Eh bien, dites donc ! Vous n'avez pas de chance avec vos femmes !

ALFRED

Non, Monsieur ! J'ai toujours eu la bosse du mariage, elles n'ont jamais eu la bosse de la fidélité !

PATURON

Ah ! Bien, qu'est-ce que vous voulez ? Ça aurait fait trop de bosses dans le ménage !

Il s'assoit sur le canapé.

Mais si je ne me trompe, vous étiez déjà divorcé d'avec votre première femme !

ALFRED, s'asseyant sur le canapé à côté de Paturon toujours au n° 2

Parfaitement !... C'est même ce qui m'a permis d'épouser la seconde.

Paturon lui fait remarquer par un geste qu'il est assis à côté de lui. Alfred se lève et continue.

Et j'ai également divorcé d'avec la seconde, ce qui m'a permis d'épouser la troisième.

PATURON

D'où il résulte que vous avez trois femmes sur le pavé de Paris !

ALFRED

C'est-à-dire qu'à vraiment parler... Je n'en ai qu'une, mais il y en a trois qui se croient chacune ma femme ! Parce que les deux premières, elles, ne savent rien du divorce !... Quand elles ont filé, j'ai fait constater la disparition et le divorce a été prononcé en leur absence.

PATURON, se levant

Vraiment ? Les deux premières ignorent...

ALFRED

Les trois, même ! Parce que j'ai trouvé inutile de dire à ma dernière femme que j'étais divorcé : ça embête toujours les femmes, ces choses-là ! Je lui ai dit que j'étais veuf, c'était bien plus simple ! Et même, si vous la voyez, je vous prierai de ne pas faire d'allusion !

PATURON, passant devant Alfred et allant au n° 2

Soyez tranquille !

ALFRED

Je vous dis ça à vous, parce que vous êtes un ami, mais motus !

PATURON

Entendu ! Mais sans vouloir vous êtes désagréable, je vous avouerai que je ne suis pas venu exprès pour entendre vos histoires conjugales !

ALFRED

C'est juste, Monsieur !... Je me laissais aller à mes effusions.

PATURON

Voilà ! J'aurais besoin d'un cabinet.

ALFRED

Je vois ! Eh bien, celui-ci... Il ne vous va pas ?

PATURON

Si, parfaitement ! Gardez-le moi ! Maintenant, pour le menu...

ALFRED

Oh ! Rapportez-vous en à moi ! Je connais vos goûts ! Vous serez content.

PATURON

Bon !

ALFRED

Combien êtes-vous ?

PATURON, allant à l'extrême droite

Bêta !... Je suis deux !

ALFRED

Toujours, alors ! Eh bien, j'enlève deux couverts !

Prenant les deux couverts sur la table et les portant sur la desserte du fond, à part.

J'ai perdu mon pari ! C'est dix mille francs que je me dois !

SCÈNE III. Les mêmes, Gigolet.

GIGOLET, entrant du fond, il est en habit noir sous son pardessus

Garçon !

ALFRED, n° 1 au fond

Monsieur !

PATURON (n° 3)

Tiens ! Gigolet !

GIGOLET, descendant au n° 2

Paturon !

ALFRED, descendant en scène au n° 1

Ah ! Bien, nous sommes en pays de connaissance !

PATURON

Ah çà ! Par quel hasard vous trouve-t-on ici ?

GIGOLET

Oh ! Sans doute par le même que vous ! Partie fine ? Hein !

PATURON

Partie fine !

ALFRED, bon enfant

Partie fine !

GIGOLET

Merci, mon ami !

À Paturon.

Mais voilà des éternités que nous ne nous sommes vus !

PATURON

Deux ans, mon cher ! Comme ça passe !

GIGOLET

On m'a dit que vous aviez une liaison ?

PATURON

C'est vrai ! Eh bien, et vous, on m'a dit que vous étiez marié ?

GIGOLET, passant devant Paturon et allant au n° 3

Marié ? Oh ! Une liaison comme vous ! Moi, j'ai toujours été pour le ménage, seulement, que voulez-vous, j'ai toujours été gaucher.

ALFRED

C'est ce qu'on appelle des ménages de la main gauche.

GIGOLET

Merci, mon ami.

À Paturon.

Il est familier, ce maître d'hôtel.

PATURON

Oh ! C'est Alfred, l'ancien maître d'hôtel de la Maison d'Or ! C'est un ami pour les clients !

À Alfred, présentant Gigolet.

Monsieur Gigolet.

Présentant Alfred.

Alfred !

ALFRED

Enchanté, Monsieur.

GIGOLET, passant devant Paturon et allant à Alfred

Eh bien, Alfred, mon ami ! Il me faudrait un cabinet... un cabinet mystérieux.

ALFRED

Pour abriter un premier amour ?

GIGOLET

Voilà !

ALFRED, montrant la gauche

Eh bien, j'ai votre affaire !... J'ai un petit nid par là.

GIGOLET

Bien ! Quant au menu...

PATURON

Oh ! Rapportez-vous en à lui ! Il connaît mes goûts !

GIGOLET

Oui, mais pas les miens.

ALFRED

Si ! Si ! Vous serez content !... Je vais !...

Remontant par la gauche, en passant devant le canapé, à part.

Seulement, je n'ai pas de veine... J'avais aussi parié pour la partie carrée !... C'est encore dix mille francs que je me dois... Je me ruinerai !

À Gigolet.

Je vais mettre le couvert !

Il sort par la gauche.

SCÈNE IV. Paturon, Gigolet.

PATURON (N° 2)

Ah ! Ce cher Gigolet !... Ça fait plaisir de se retrouver !

GIGOLET (N° 1)

Ah ! Je crois bien ! On s'est connu dans une fredaine, on se retrouve dans une fredaine.

Il s'assoit sur le canapé.

PATURON

C'est le mot !

S'asseyant à côté de lui.

Car je vous avouerai que, ce soir, je trompe ma main gauche.

Main gauche : De la main gauche. (D'une manière) illégitime. [CNRTL]

GIGOLET

Parbleu ! Mais moi aussi ! En plein coup de canif !

Coup de canif : Donner un coup de canif dans le contrat, être infidèle à son conjoint. [L]

PATURON

Oui ?

GIGOLET

Absolument ! Moi, je trouve qu'on doit avoir les mêmes égards pour une maîtresse que pour sa légitime. Par conséquent, je la trompe !...

PATURON

Dame !... Sans ça, autant se marier !

GIGOLET

C'est évident !... Et puis, mon cher, il faut la voir, ma nouvelle conquête ! C'est une découverte !...

PATURON

Ah ! Vraiment !

GIGOLET

Ah ! Mon cher ! C'est une merveille !

PATURON

Et... quoi ?... Cocotte ?...

GIGOLET, se levant

Oh ! Là là !... Est-ce que je fréquente ! Non !

Avec importance.

C'est une femme du monde !

PATURON, se levant

Ah ! Comme vous avez raison ! Les femmes du monde, mais il n'y a que ça ! C'est le mystère ! Les rendez-vous discrets !... C'est la perspective d'un mari ridicule, jaloux !... C'est le flagrant délit qui menace !... Partout le danger ! La crainte !... Ah ! Quel piment dans l'amour ! Tandis que les cocottes, c'est la banalité, sans l'imprévu !... Sans le péril !... C'est l'amour à prix fixe ! L'amour dans un bazar, entrée libre !... Ah ! Non ! Non !... La femme du monde, la femme du monde et rien que la femme du monde !...

GIGOLET

D'où je dois conclure que votre conquête n'est pas une cocotte !

PATURON

Parbleu !

Avec importance.

C'est aussi une femme du monde !

GIGOLET

Ce qui fait que nos deux bonnes fortunes...

TOUS DEUX, ENSEMBLE

Sont des femmes du monde !

PATURON (n° 2)

La mienne est la toute jeune veuve d'un colonel d'artillerie.

GIGOLET (n° 1)

Oui ?...

PATURON, riant

Et... il paraît qu'il est mort au premier feu.

GIGOLET

Honneur aux braves ! Et pas d'autre escarmouche depuis ?

PATURON

Aucune !... Je serai sa première !... La pauvre enfant !... Elle vit retirée avec sa tante ; je l'ai rencontrée hier, au moment où elle allait la rejoindre. Il pleuvait tellement fort, et elle m'a vu si mouillé, si mouillé, qu'elle m'a dit : "Monsieur, voulez-vous la moitié de mon parapluie ?"

GIGOLET

Charmante enfant !

PATURON

N'est-ce pas ?... Et quelle touchante inconséquence !... Est-ce qu'une roublarde aurait fait ça ?... Tandis qu'une femme du monde, ça ne voit pas le danger et ça s'y jette !... Voilà comment j'ai pu arriver, avec une peine infinie, à la décider à accepter ce soir ce premier rendez-vous ?

Roublard ! Qui est astucieux et rusé. [CNRTL]

GIGOLET

Ah ! Bien, mon cher, j'ai eu bien plus de peine que vous encore !... Parce que la mienne, elle est mariée !

PATURON

Ah ! ah ! Très tentant !

GIGOLET, avec importance

Et son mari la tient !...

Changeant de ton.

Il est au Canada !

PATURON

Ah ! Il la tient de loin !...

GIGOLET

Oui !... Mais il l'a confiée à sa mère ! Une de ces femmes austères qui ne transigent pas sur les principes ; elle n'a qu'une chose pour elle, elle est sourde.

PATURON

Ah ! C'est une compensation !

GIGOLET

Elles étaient là toutes les deux, l'autre soir, aux Bouffes-Parisiens.

Bouffes-Parisiens : Salle de spectacles parisienne située 4 rue Monsigny dans le IIème arr. à Paris.

PATURON

Aux Bouffes-Parisiens !... C'est léger pour une femme austère.

GIGOLET

Oui, mais comme elle est sourde !... La petite lui avait fait croire qu'elle était à l'Opéra-Comique !

Opéra comique : Salle de spectacles de Paris située Place Boeldieu dans le second arrondissement.

PATURON

Allons donc !

GIGOLET

Parfaitement !... Et même dans les entractes, petit amour-propre de sourde, pour avoir l'air d'avoir entendu, la mère chantonnait :

"Prenez garde ! Prenez garde ! La dame blanche vous regarde !"

PATURON

Et vous preniez garde ?

GIGOLET

À ce que la vieille ne me regarde ! Parfaitement ! Et quant à la petite, très sans façon d'allures car c'est à remarquer combien les femmes du monde sont quelquefois sans façon d'allures, elle m'empruntait mon programme, ma lorgnette, et puis elle me racontait la pièce... C'était la huitième fois qu'elle la voyait !...

PATURON

Sa mère aime la Dame blanche.

La Dame Blanche est un opéra comique de Boieldieu dont on donna 1500 représentations depuis le 10 décembre 1825.

GIGOLET

Et puis, quand elle m'a eu raconté la pièce, elle m'a raconté toute sa vie, son mariage, son mari au Canada, sa mère sévère et sourde.

PATURON

Eh bien, et vous ?

GIGOLET

Moi ? Eh bien ! Je lui ai raconté que je connaissais ici un petit restaurant où les femmes mariées, dont les maris étaient au Canada, venaient très souvent, en laissant leurs mères sévères et sourdes à la maison.

Il passe devant Paturon et va au n° 2.

PATURON (n° 1)

Comment, vous lui avez dit ça ?

GIGOLET

Pas comme ça ! Vous pensez bien, n'est-ce pas, que cela aurait été cousu de fil blanc ! Elle m'aurait envoyé promener.

PATURON

Evidemment ! Une femme du monde !

GIGOLET

La preuve que je ne lui ai pas dit ça comme ça, c'est qu'elle va venir ici sans sa mère, à laquelle elle aura menti aujourd'hui pour la première fois.

PATURON

Heureux coquin ! Va !

GIGOLET

Seulement, le diable, c'est que j'avais l'autre !... Ma main gauche !... Elle me tient !... Elle me tient ! Vous comprenez que, comme elle est très fidèle, elle n'admettrait pas que je ne le sois pas !

PATURON

Elle est fidèle ?

GIGOLET

À en être crampon !...

PATURON

Ah ! Mon cher, elle ne peut pas l'être plus que la mienne !...

GIGOLET

Eh bien, il y a vraiment un Dieu pour les amoureux !... Au moment où je me cassais la tête pour trouver une craque à lui faire avaler, la voilà qui m'apporte une dépêche qui lui disait que sa tante était au plus mal et l'obligeait d'aller passer la nuit auprès d'elle !

PATURON

Ah ! Bien, voilà qui est curieux !... Ma main gauche aussi !

GIGOLET

Aussi ?

PATURON

Oui !... La même chose ! Sa tante, malade ! Obligée d'aller à son chevet ! Et elle m'a abandonné en toute confiance !

GIGOLET

Comme moi ! Les femmes sont d'une imprudence !

PATURON

Folle, mon ami ! Folle !... Et en ce moment, elle est chez sa tante à Passy.

GIGOLET

À Passy ? Mais la mienne aussi !

PATURON

Aussi !... Ah ! Que c'est curieux !

GIGOLET

Ah ! Mon_Dieu ! Mais alors, c'est peut-être la même tante !... Nos deux mains gauches seraient donc parentes !

PATURON

Evidemment ! Ça ne peut être que ça ! Mais alors, nous-mêmes, nous serions parents... par alliance !

GIGOLET

Tiens ! Mais oui !... Par alliance gauche !...

Lui serrant les mains.

Ah ! Mon cher cousin !

PATURON

Mon cher cousin !

Il passe en riant devant Gigolet et va au n° 2.

GIGOLET, n° 1

Mais sapristi ! Je bavarde !... Sept heures cinq !... Elle doit m'attendre !... Je lui ai donné rendez-vous en voiture au coin de la rue, à sept heures !

PATURON

Allez !... Moi, je m'étonne... La mienne devait me rejoindre ici à sept heures également.

SCÈNE V. Les mêmes, Alfred, puis Philomele.

ALFRED, entrant de gauche

Messieurs, votre couvert est mis.

PATURON, à Alfred

Dites-moi !... Une dame n'est pas venue me demander ?

ALFRED

Non, Monsieur !

Pendant ce qui suit, Alfred arrange le couvert sur la table de droite.

GIGOLET

Allons ! Je vous quitte ! Bonne chance !

PATURON

Dites donc ! Il me vient une idée ! Savez-vous ce qui serait gentil ?

GIGOLET

Quoi ?

PATURON

Si nous réunissions nos parties fines !

GIGOLET

Tiens !

PATURON

Oui, si nous fusionnions !

GIGOLET

Comment ? Vous voulez...

PATURON

Mais oui, mon cher ! C'est bien plus amusant ! au lieu de deux tête-à-tête, une bonne partie carrée !... C'est ça qui rompt la glace !... Supposez qu'au dernier moment, une de nos femmes du monde ait des remords ; en tête-à-tête, elle fait sa tête !... Tandis qu'en partie carrée,

(Passant au n° 1)

il y a l'émulation, l'entraînement général ; elles finissent par y mettre de l'amour-propre ! C'est la victoire assurée !... Est-ce que ça ne serait pas plus gentil ?

GIGOLET

Mais oui !... Seulement, voilà !... Voudront-elles ?

PATURON

C'est vrai ! Des femmes du monde ! On ne peut pas agir avec elles comme avec celles du demi ! Elles auront peut-être peur de se compromettre ! Écoutez ! Je vais demander à la mienne !

GIGOLET

Eh bien ! Moi aussi, et si elles acceptent...

PATURON

Elles accepteront !... Au fond, la mienne est bonne fille.

GIGOLET

Et la mienne n'a pas de volonté !

PATURON

Alors, c'est entendu !... Sauf avis contraire, la partie carrée.

GIGOLET

La partie carrée !

ALFRED, qui a mis le couvert pendant ce qui précède, venant se placer entre eux deux au n° 2

Mais c'est beaucoup plus gai !...

GIGOLET

C'est ça ! Et si nous nous grisons, tant pis ! Je me sens d'une humeur !... J'ai envie d'embrasser toutes les femmes !

À Philomèle qui entre du fond, un panier de vin à la main, l'embrassant.

Tiens ! Tu es gentille, toi !

PHILOMELE

Oh !

Elle le gifle.

GIGOLET

Aïe !

ALFRED, avec bonhomie

C'est ma femme, Monsieur !

À ce moment les quatre personnages sont placés dans l'ordre suivant : Paturon 1. Alfred 2. Philomèle 3. Gigolet 4. Les trois derniers sont au fond devant la porte.

GIGOLET

Ah ! Pardon ! Enchanté !...

À Paturon.

À tout à l'heure !

Il sort par le fond.

SCÈNE VI. Paturon, Alfred, Philomele.

PATURON

Eh bien, mâtin ! Elle a la main leste, votre femme !

PHILOMELE, à Alfred, descendant en scène avec lui

Hein ! Tu as vu ? Eh bien, si une femme t'en fait autant, tu feras comme moi !

À Paturon.

Si tous les ménages étaient comme le nôtre, ça irait mieux dans le monde !

PATURON

C'est parler d'or. Maintenant, Alfred, vous allez ajouter deux couverts !

ALFRED

Tout de suite, monsieur.

À Philomèle.

Philomèle, mets deux couverts.

À Paturon.

Alors, c'est la partie carrée !

PATURON

Oui !

ALFRED

Eh bien ! J'ai gagné mon pari ! C'est dix mille francs que je me dois !... Mais je suis bête !... Quand je perds, je me dois dix mille francs, et quand je gagne, je me dois aussi dix mille francs... Mais alors, je joue un jeu de dupe !... C'est bien ! Je ne payerai pas !

PHILOMELE, qui a mis le couvert

Le couvert est mis !

PATURON

C'est bien !

À Alfred.

Vous avez commandé le dîner ?

ALFRED

Non ! Je descends à la cuisine !... Toi, Philomèle, à la caisse !

PATURON

Vous avez peur de la laisser avec moi ?

ALFRED

On ne sait jamais ce qui peut arriver.

PATURON

Merci de votre confiance !

Alfred sort par le fond avec Philomèle.

SCÈNE VII. Paturon, puis Philomele et Pervenche.

PATURON, seul, se regardant dans la glace à droite

Je suis décoiffé ! Ma mèche, ma mèche ne tient pas ! Sans cela le reste va.

Souriant dans la glace.

Je suis en beauté ce soir !

Tirant sa montre.

Sapristi ! Elle est inexacte !... C'est le défaut des femmes du monde : elles sont inexactes !

PHILOMELE, entrant du fond et introduisant Pervenche

Si vous voulez entrer, Madame...

PATURON

Ah ! La voici !

PERVENCHE

C'est donc des femmes qui font le service ?

PHILOMELE

Le maître d'hôtel est à la cuisine, Madame !

Elle sort par le fond.

PATURON, allant à Pervenche

C'est charmant ! Elle croit que ce sont des femmes qui font le service !

PERVENCHE, à Paturon redescendant en scène avec lui

Ah ! Vous voilà, Monsieur !

PATURON, avec reproche

Oh ! Monsieur !... Ne m'appelez pas monsieur !

PERVENCHE

C'est que je vous connais si peu !

PATURON

Mais si ce n'est pas pour moi, que ce soit au moins pour le personnel, qu'il croie que c'est un mari avec sa femme !

PERVENCHE

Ah ! Monsieur, que dites-vous là ?

PATURON

Mais oui ! C'est pour ne pas vous compromettre !

PERVENCHE

À la bonne heure ! Je suis si émue de cette folie que je fais ! Dans la rue, je me figurais que tout le monde me regardait, je m'enfonçais dans mon fiacre ! Il me semblait que je n'arriverais jamais !

PATURON

Et moi donc !

PERVENCHE

C'est pour ça que je suis arrivée si en avance !

PATURON

Ah ! Vous savez ! Ce n'est pas si... si en avance que ça !...

PERVENCHE

Allons donc !

PATURON

Non ! C'est juste !... Le rendez-vous était pour sept heures, il est sept heures un quart !

PERVENCHE

Bah ! Monsieur ! Si ma tante me voyait, elle me tuerait !

PATURON

Bah ! Vous trouveriez quelque chose à lui raconter.

PERVENCHE, sombre

Oui, mais il y en a un à qui on n'en raconte pas !

PATURON

Qui ça ?

PERVENCHE, montrant le plafond

Lui ! Là-haut !

PATURON

Il y a quelqu'un au-dessus ?

PERVENCHE

Mon pauvre mari qui me voit de là-haut !...

PATURON

Ah ! Bon, le... Oh ! Bien, ne parlons pas de lui, hein ! Ne parlons pas de lui !

PERVENCHE

Oh ! Non, n'est-ce pas ?... N'en parlons pas ! N'en parlons pas !...

S'asseyant sur le canapé n° 1.

Ah ! Dites-moi que vous n'abuserez pas de la situation !

PATURON, s'asseyant à côté de Pervenche, n° 2

Mais non ! Mais non !

PERVENCHE

Ah ! Monsieur !

PATURON

Oh ! Et puis ne m'appelez pas Monsieur ! Appelez-moi : Paturon !

PERVENCHE

Potiron ?

PATURON

Pas Potiron ! Paturon !

PERVENCHE

Ça se ressemble !

PATURON

Mais non ! Ça ne se ressemble pas ! Allons, voyons, soyons gais ! Nous allons faire un bon petit dîner !... Il y aura du champagne ! Avez-vous déjà bu du champagne ?

PERVENCHE, s'oubliant

Ah ! Je te crois !

PATURON

Hein !

PERVENCHE, rattrapant sa parole

Oh ! Pardon ! Je me suis laissée aller à vous tutoyer !

PATURON

Mais laissez-vous aller !

PERVENCHE

C'est que je ne me reconnais pas, voyez-vous... Moi toujours si réservée !... Vrai, je ne puis me défendre d'une étrange sympathie pour vous ! Je vous connais à peine et cependant je me demande pourquoi.

PATURON, avec passion

Non ! Ne vous demandez pas !

PERVENCHE

Regardez-moi... Oui, ça doit être ça ! Vous avez le nez de mon pauvre mari.

PATURON, se levant

Du colonel ?... J'ai ?... Ah ! Bien non ! Ah ! Bien non !

PERVENCHE, se levant

Il l'avait beau !

PATURON

Eh bien, oui, je ne vous dis pas, mais nous avions promis que nous ne parlerions pas de lui, n'en parlons pas...

PERVENCHE

Oui, oui, je vous demande pardon !

PATURON

Voyons, nous sommes en tête-à-tête, soyons à notre tête-à-tête.

PERVENCHE

Vous avez raison... quand le vin est versé...

PATURON

Il faut le boire...

À part.

Elle a de l'esprit.

Haut.

Et tenez, je vais vous faire une proposition.

PERVENCHE

Quoi ?

PATURON

Il faut d'abord que je vous dise que moi, je suis un dilettante.

PERVENCHE

Vous voulez faire de la musique ?

PATURON

Dieu m'en garde !... Je veux dire que je suis un artiste, un raffiné ! Eh bien, quand j'ai un plaisir, j'aime à le faire durer, à le retarder, à le contrarier même quelquefois, pour le goûter plus pleinement après.

PERVENCHE

Je ne vous comprends pas.

PATURON

Ah ! Ne cherchez pas à approfondir... Il y a un peu de dépravation là-dedans... Ce sont là de ces subtilités auxquelles on arrive qu'après avoir quitté le bel âge où l'on est simplement gourmand pour entrer dans celui où l'on est gourmet... Enfin, quoi, nous voilà en tête-à-tête : aucun obstacle entre nous, n'ayant qu'à étendre la main pour arriver à ce dénouement auquel il faut bien qu'on arrive, mais qui gagne tellement à être différé...

PERVENCHE, à part

Oh ! Oh ! Il me fait l'effet d'un homme qui ne se sent pas en voix !

PATURON

Eh bien ! Ces obstacles qui nous manquent, qu'est-ce qui nous empêche de nous les créer ?... Qu'est-ce qui nous empêche de dîner ensemble, mais entre des indifférents dont la présence nous gênera n'ayant qu'une perspective : le moment où nous en serons débarrassés ? Ah ! Non, voyez-vous, il n'y a que ça de vrai ! Et n'en déplaise au philosophe qui a dit : " Ousqu'y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir", je lui dis moi : " Ousqu'y a pas de gêne, il n'y a pas de plaisir !"

PERVENCHE

Enfin, où voulez-vous en venir ? Nous ne pouvons pas dîner à table d'hôte !

PATURON

Écoutez ! Je viens de rencontrer un ancien ami à moi ! Il est comme moi en partie fine... J'ai pensé qu'au lieu de dîner tous les deux ensemble, nous pourrions dîner tous les quatre...

PERVENCHE, passant devant Paturon et allant au n° 2

Permettez !... Mais quelle est la femme ? Qu'est-ce que c'est ?

PATURON

Oh ! Une femme du monde !... Sans cela je ne vous en aurais même pas parlé !

PERVENCHE

Une femme du monde ?... Oh ! Alors oui...

À part.

Ça m'amusera de dîner avec une femme du monde !

PATURON

Et vous savez !... C'est un garçon charmant, spirituel !...

PERVENCHE

Il est riche ?

PATURON

Très riche !... Mais il a une grue qui le dévore !

PERVENCHE

Une grue ?

PATURON

Oh ! Pardon ! Une courtisane !

PERVENCHE, avec mépris

Ah ! Ah !... Fi !... Fi !...

PATURON, même jeu

Ne m'en parlez pas !

PERVENCHE, à part

Riche ! Je le lui soufflerai, à sa grue !

PATURON

Alors, c'est entendu ?

PERVENCHE

C'est entendu !...

Remontant vers le fond en passant devant la table de droite.

Mais je voudrais bien me débarrasser de mon manteau.

PATURON

Attendez !...

Il appuie sur un timbre qui est sur la table.

PHILOMELE, paraissant au fond

Monsieur ?

PATURON

C'est Madame qui veut se débarrasser de son manteau.

PHILOMELE, indiquant la droite

Si madame veut entrer là...

PERVENCHE

Parfaitement.

Se dirigeant vers la droite, à Paturon.

Venez-vous ?

PATURON

Voilà, chère Madame !

Il entre à droite à la suite de Pervenche.

SCÈNE VIII. Philomele, puis Gigolet et Giboulette.

PHILOMELE

Qu'est-ce que c'est que celle-là ?... Une femme du monde, ou une cocotte ?...

Descendant en scène.

Aujourd'hui, il n'y a plus moyen de s'y reconnaître.

GIGOLET, entrant du fond avec Giboulette

Venez !... C'est ici, madame !... Vous voyez...

GIBOULETTE, descendant en scène au n° 2

Très gentil !... Très gentil !... C'est çà qu'on appelle un cabinet particulier, alors ?

GIGOLET, descendant au n° 1

Tout simplement !...

GIBOULETTE

Mais c'est grand !... Moi, je me figurais qu'un cabinet particulier, c'était tout petit, tout petit, comme un sleeping-car !

GIGOLET, à part

Charmante innocence !

PHILOMELE

Madame n'a besoin de rien ?...

GIBOULETTE

Non merci !...

Philomèle sort par le fond.

GIGOLET

Alors c'est entendu, n'est-ce pas, pour la partie carrée ?

GIBOULETTE

Oui, mais vous me promettez que c'est une femme du monde ?

GIGOLET

Naturellement !...

GIBOULETTE

Et lui... qu'il est discret ?

GIGOLET

Mon ami ?... C'est une tombe !

GIBOULETTE

Ce n'est pas gai !...

GIGOLET

Oh ! C'est une tombe gaie !

GIBOULETTE, passant devant Gigolet et allant au n° 1

J'ai tellement peur d'être compromise !... Je connais ma mère ! Si elle apprenait jamais mon équipée, elle me tuerait.

GIGOLET

Voyons ! Voyons ! Ne pensez pas à cela !

Indiquant la gauche.

Tenez, entrez par là et débarrassez-vous de votre chapeau.

GIBOULETTE, se dirigeant vers la porte de gauche

Allons, puisqu'il le faut !...

Arrivée sur le pas de la porte, elle se retourne.

Oh ! Monsieur, je suis bien coupable !

GIGOLET

Mais non ! Mais non ! Ça se fait tous les jours ! Allez !... Moi, je vais jeter un coup d'oeil sur le menu !

Giboulette entre à gauche.

SCÈNE IX. Gigolet, puis Paturon.

GIGOLET

Voyons, où est Alfred ?

Il remonte.

PATURON, entrant de droite

Tiens ! Gigolet ! Vous êtes revenu ?

GIGOLET

Oui.

PATURON

Et votre conquête ?

GIGOLET, indiquant la gauche

Elle est là !

PATURON, indiquant la droite

La mienne est là !

GIGOLET

Ah ? Je vais jeter un coup d'oeil sur le menu... Venez-vous ?

PATURON

Je vous suis !

Gigolet sort par le fond. Paturon redescend jusqu'à la porte de droite.

PATURON, à Pervenche qui entre

Vous permettez ? Un moment !... Je vais jeter un coup d'oeil sur le menu.

PERVENCHE

Allez, Monsieur !

PATURON, avec reproche

Oh ! Encore !

PERVENCHE

Non !... Euh !... Poti... Potu...

PATURON

Paturon !

PERVENCHE

Merci !... Allez, Paturon !...

PATURON

Elle est charmante !

Il sort par le fond.

SCÈNE X. Pervenche, puis Giboulette.

PERVENCHE, descendant en scène, à droite

Une femme du monde !... Je vais dîner avec une femme du monde !... Ah ! Si ce pauvre Gigolet me voyait !... Faut-il que les hommes soient bêtes ! Dire que la tante malade, c'est vieux comme le monde, et ça prend toujours ! Elle s'arrange les cheveux devant la glace.

GIBOULETTE, entrant de gauche

Me voilà prête !... Et dire que ce pauvre Paturon ne se doute de rien !...

Apercevant Pervenche.

Oh ! Une dame !

PERVENCHE, se retournant

Tiens !...

À part.

C'est la femme du monde !

GIBOULETTE

C'est la femme du monde !

Elles se font un grand salut cérémonieux.

PERVENCHE

Madame !...

GIBOULETTE

Madame !...

Elles s'asseyent.

Giboulette sur le canapé de gauche. Pervenche sur la chaise qui est placée à côté de la table de droite.

PERVENCHE, à part

Une femme du monde, soignons le style.

Haut.

Je suis heureuse, Madame, de l'éventualité qui me vaut l'heur d'entrer en relations avec vous.

GIBOULETTE, à part avec admiration

Oh ! Là ! Là ! Comme ça parle, les femmes du monde !

Haut.

Madame, l'heur est tout entier pour votre serviteuse... trice ; on dit les deux, je crois.

PERVENCHE

Les femmes comme nous disent comme elles veulent !... C'est une des prérogative de notre monde.

GIBOULETTE

Evidâmment !... Evidâmment !...

PERVENCHE

Qui m'eût dit cependant que j'eusse eu, moi...

GIBOULETTE, à part, avec admiration

Oh ! "J'eusse eu !..."

PERVENCHE

La joie grande de collationner ce soir avec vous !...

GIBOULETTE

Mais je l'eusse-t-y cru moi-même, Madame ?...

PERVENCHE

Je vois, madame, que vous être très peu sortie cet hiver !

GIBOULETTE

Oh très peu, très peu !

PERVENCHE

En effet !... J'eus beaucoup de bals cet hiver, dans la haute !

GIBOULETTE

Evidâmment !... Evidâmment !... Nous n'allons que là... dans la haute !

PERVENCHE

Et il ne me souvient pas que je vous y rencontrasse.

GIBOULETTE

Oh ! Madame, je suis si casernière.

PERVENCHE

Vraiment ?...

GIBOULETTE

Oh ! Très casernière ! C'est le mot ! Je serais bien allée dans le grand monde, mais j'avais toujours peur qu'on ne s'y embêtasse !

PERVENCHE

Et vous allez beaucoup aux courses ?

GIBOULETTE

Mais très souvent, ma toute chère !

Se levant et allant à Pervenche.

... Seulement, j'ai un guignon !

Guignon : Mauvaise chance, principalement au jeu. [L]

PERVENCHE, se levant aussi

Ah bien, pas plus que moi !... Dimanche on m'avait donné un tuyau...

GIBOULETTE

Ah ! Qui vous l'avait donné ?

PERVENCHE

C'est le palefrenier du marquis...

Se rattrapant.

De mon ami le marquis Desgranges. Eh bien, ma chère... Je colle ce que j'avais sur moi chez Potrimson, le bookmaker.

GIBOULETTE

L'amant à Zizi ?

PERVENCHE

Précisément ! Eh bien, ma bonne, quand j'ai voulu me faire payer, il avait filé !...

Se frappant sur la jambe.

Hein ? Qu'est-ce que vous dites de ça ?

GIBOULETTE

Oh ! C'est pignouf !

PERVENCHE

Absolument pignouf ! Mais que je le rattrape !

GIBOULETTE

Oh ! Ce monde des bookmakers ! Quel monde !

PERVENCHE

Ne m'en parlez pas !... Heureusement que nous n'en sommes pas !... Et qui vous coiffe, ma toute belle ? Virot ?

GIBOULETTE, avec dédain

Oh ! Virot !... Tignasson !

PERVENCHE

Il coiffe bien ?

GIBOULETTE

C'est-à-dire qu'il faut être sa cliente... moi je lui ai dit : "vous savez, Tignasson, je veux bien que ce soit vous qui me coiffassiez, mais il faudra soigner ça !" Tenez ! Vous ne vîtes pas le chapeau que j'ai ce soir ?...

PERVENCHE

Non ! Je ne vis pas !...

GIBOULETTE

Ah ! Ma chère, épatant !... Vous allez voir ça !...

Elle sort vivement par la gauche.

SCÈNE XI. Pervenche, puis Paturon, puis Gigolet.

PERVENCHE

Elle est charmante ! Et quel genre !... Quelle distinction !

PATURON, entrant du fond, à Pervenche

Ne vous impatientez pas !... On apporte le dîner. Ah ! Je vais vous présenter mon ami.

PERVENCHE

Avec plaisir !

PATURON

Où est-il donc ?

Appelant.

Mais venez donc ! Venez donc !

GIGOLET, entrant du fond

Voilà ! Voilà !

Il descend au numéro 1.

PATURON, présentant Gigolet à Pervenche

Ma chère amie, je vous présente...

PERVENCHE

Gigolet !

GIGOLET

Pervenche !

PATURON

Ils se connaissent ?

GIGOLET, à Pervenche

Qu'est-ce que vous faites ici ?

PERVENCHE

C'est moi qui vous le demande !... Ah ! C'est trop fort !

GIGOLET

C'est comme ça que vous soignez votre tante ?

PATURON, remonte

Hein ?

PERVENCHE, allant à Gigolet au numéro 2

Oui !... Je vous engage à parler de moi !... C'est vous qui soupez avec la femme du monde !

GIGOLET

Il ne s'agit pas de la femme du monde ! Vous êtes ici avec Monsieur !

PATURON, redescendant devant le canapé toujours au numéro 1

Mais non, mais non, mais non !

GIGOLET

Il n'y a pas de non !... Ah ! Vous marchez sur mes plates-bandes, vous !... Ah ! Vous me prenez ma maîtresse ! Eh bien, vous m'en rendrez raison !

PATURON

Mais voyons !... Vous n'y pensez pas !

SCÈNE XII. Les mêmes, Giboulette.

GIBOULETTE, entrant de gauche avec son chapeau à la main, et descendant en scène au numéro 1 devant le canapé

Voilà mon chapeau !

PATURON

Giboulette !

GIBOULETTE

Paturon !

GIGOLET ET PERVENCHE

Hein !

PATURON

Qu'est-ce que vous faites ici, malheureuse ? Qu'est-ce que vous faites ici ?

GIBOULETTE

Misérable !... Vous me trompez avec Madame !

PATURON

Et vous, vous me trompez avec monsieur !

Remontant au fond avec Gigolet en se disputant avec lui.

Cela ne se passera pas comme ça, Monsieur, vous m'en rendrez raison !

GIGOLET

Mais oui, Monsieur !

GIBOULETTE, à Pervenche, allant à elle

Ah ! Tu me prends Paturon, toi !

PERVENCHE

Ah ! Tu me prends Gigolet !

Tumulte.

SCÈNE XIII. Les mêmes, Alfred, suivi de Philomele.

ALFRED ET PHILOMELE, accourant du fond

Qu'est-ce qu'il y a ?

ALFRED

Messieurs !... Mesdames !...

Se plaçant entre Pervenche et Giboulette et essayant de les séparer.

Voyons, Madame...

Reconnaissant Pervenche.

Ma femme !

PERVENCHE

Mon mari !

Elle se sauve par le fond.

PHILOMELE, au fond à droite

Hein !

ALFRED

Ah ! Mon_Dieu !

Se retournant et se trouvant nez à nez avec Giboulette.

Ma femme !

GIBOULETTE

Mon mari !

Elle se sauve par le fond.

PHILOMELE

Encore !

ALFRED

Mes deux femmes !... Filons !...

Il se précipite à gauche.

PHILOMELE, le suivant

Alfred !... Veux-tu m'expliquer !... Alfred !... Alfred !...

Elle entre à gauche.

SCÈNE XIV. Paturon, Gigolet, puis Alfred, puis Philomele.

PATURON N° 1, GIGOLET N° 2, descendant en scène

Ah çà ! Qu'est-ce que ça veut dire ?

Ils se regardent un instant en silence et éclatent de rire.

Ah ! Ah ! Quelle aventure !

PATURON

Et dire que nous allions être assez bêtes pour aller sur le terrain en leur honneur !

GIGOLET

Vous savez, ça n'a jamais été une femme du monde.

PATURON

Mais la mienne non plus !

TOUS LES DEUX ENSEMBLE

Oh ! Sommes-nous bêtes !

ALFRED, entrant de gauche avec Philomèle. Il porte une petite soupière en argent qu'il dépose sur la servante, au fond

Elles ne sont plus ici.

PATURON

Ah ! Çà ! Qu'est-ce qui vous a pris de filer comme ça ?

PHILOMELE, descendant en scène au n° 1

Oh ! Oui ! Demandez-lui, monsieur.

PATURON, n° 3

Tu connais donc Giboulette ?

GIGOLET, n° 4

Tu connais donc Pervenche ?

ALFRED, descendant au n° 2

Hélas ! Messieurs, ce sont mes deux femmes !

PATURON ET GIGOLET

Oh ! Mon pauvre Alfred !

Ils remontent.

PHILOMELE

Mais, sacripant ! Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu étais deux fois divorcé ?

Sacripant : Un querelleur, un mauvais sujet, un homme capable d'un mauvais coup. [L] Ici, tendrement.

ALFRED

Ah ! C'est que tu es tellement jalouse !... Je me suis dit : elle sera moins jalouse d'un passé mort, que d'un passé vivant !

PHILOMELE

Grande bête ! Au contraire... Je me disais : il est veuf ! Ça ne prouve pas qu'il l'ait désiré ; mais du moment que tu es divorcé, c'est que tu l'as bien voulu ! Alors je n'ai pas à être jalouse !

Elle va au fond à la servante.

ALFRED

Ah ! Si j'avais su !

PATURON

Mais avec tout ça, nous n'avons pas dîné, nous !

Ils s'asseyent à la table de droite : Paturon à droite, Gigolet à gauche.

GIGOLET, à Alfred

Servez !

ALFRED, prenant la soupière

Voilà, Monsieur !... Potage à la bisque !

PATURON, haussant les épaules avec un peu de regret

De la poudre aux moineaux !

GIGOLET

Aux moineaux ! Allons donc ! Nous les retrouverons, les belles.

ALFRED, se plaçant entre eux deux, face au public et appuyant ses mains sur la table

Ah ! Ces messieurs ont l'intention de revoir ces dames.

PATURON

Ça ne vous fâche pas ?

ALFRED

Pas du tout !... Mais si j'ai un conseil à donner à ces messieurs : tenez-les bien ! Car, je les connais, elles vous lâcheraient !...

2 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0