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un seul est le mot juste.

Comédie-bouffe en prose· Comédie Bouffe en un Acte

Gibier de Potence

Georges Feydeau· créée en 1884, imprimée en 1885· 2 vers· 7 personnages

Représentée pour la première fois à Paris, sur la scène du Cercle Artistique et Littéraire de la rue de Volney, le 23 décembre 1884. Puis au Concert Parisien, le 20 février 1885.

Personnages

  • LEMERCIER, Monsieur Daubray au Cercle Vorlney, puis E. Bienfait au concert Parisien
  • TAUPINIER, Monsieur Raymond, puis Monsieur Maurel
  • PLUMARD, Monsieur Maugé, puis Monsieur Clovis
  • DUBROCHARD, Monsieur Scipion, puis Monsieur Farville
  • PÉPITA, Madame R. Sisos, puis Madame Mario
  • MARIETTE, Madame Beehr, puis Madame Clotilde
  • DEUX AGENTS

GIBIER DE POTENCE

Toutes les indications sont prises de la droite du spectateur. Un salon octogone, chez Plumard, mobilier élégant. - Porte au fond donnant sur le vestibule. - À gauche, premier plan, une cheminée. - À droite, premier plan, une porte donnant dans les appartements de Plumard. Dans le pan coupé de gauche, une porte donnant sur un cabinet noir. - Dans le pan coupé de droite, une porte donnant dans les appartements de Pépita. - Entre la porte du fond et le pan coupé de droite, une petite console. - À droite, premier plan, sur le devant de la scène, une table avec un tapis et ce qu'il faut pour écrire. - À droite et à gauche de la table, une chaise. - Au premier plan à gauche, sur le devant de la scène, une autre chaise. - Au fond, de chaque côté de la porte d'entrée, une chaise. - Sur la cheminée un mètre impliable en bois ; contre la cheminée, un petit cerceau à sonnettes pour enfant.

SCÈNE PREMIÈRE. PÉPITA, PLUMARD.

PLUMARD, écrivant à la table de droite

... Vous le reconnaîtrez facilement à son air de profond crétinisme. Signé : un anonyme... Qui ne dit pas son nom.

Parlé.

Là ! Voilà qui est fait... Et maintenant à nous deux, mon bonhomme.

PÉPITA, lisant le journal

Ah ! Mon Dieu !

PLUMARD, sursautant

Qu'est-ce qu'il y a ?

PÉPITA

Elle est morte.

PLUMARD

Qui ça ?

PÉPITA

La victime du crime de Suresnes.

PLUMARD

Oui ?... Eh bien ! Qu'est-ce que ça me fait à moi ?

PÉPITA, avec dédain

Monsieur_Plumard ! Vous n'avez pas de coeur... Toutes les fois que ce n'est pas vous qui mourez, ça vous est égal.

PLUMARD

Ah ! Tu sais, c'est le mépris de la vie qu'avaient nos pères... Le mépris de la vie des autres.

PÉPITA

Tenez ! Vous ! Vous êtes trempé comme un Curiace.

PLUMARD

Ma bonne amie, on dit « cuirasse... » Tu ne dis pas un « curiassier ! » mais un « cuirassier... » il ne faut pas confondre cur et cuir...

PÉPITA

Oh ! Vous ne les confondez pas, vous, les cuirs...

À part.

Quel ignare ! Et dire que c'est mon mari... Ah ! Pourquoi faut-il que moi, la_Lamballe... Une étoile d'opérette à la mode, j'aie épousé cet ancien herboriste...

Elle se plonge dans son journal.

PLUMARD

C'est étonnant comme la femme est ignorante sur certaines choses.

PÉPITA, lisant

... Après une nuit d'agonie... pendant laquelle le sang de la jeune femme s'était complètement tourné...

PLUMARD

Quand le sang tourne on doit prendre des dépuratifs... Trois sous de chicorée amère, quatre sous de cresson... Si elle avait vu un herboriste...

PÉPITA

Mon ami ! On ne vous demande pas de consultation.

PLUMARD

Je ne dis pas non ! Mais tu sais, nous autres, dans la médecine...

PÉPITA

Où ça ! La médecine ! Je vous demande un peu ! Un ancien herboriste ! Ce n'est pas de la médecine, c'est tout au plus du médicament.

PLUMARD

Les médecines sont des médicaments, ma bonne amie.

PÉPITA

Oui, c'est bon !

Lisant.

La malheureuse est morte... On a même profité de cela pour l'enterrer...

Parlé.

C'est horrible !

PLUMARD

Ah ! Qu'est-ce que tu veux... La mort, c'est la vie !

PÉPITA

Et cet assassin qu'on ne retrouve toujours pas... C'est égal, à l'heure qu'il est, on doit le tenir... Nous verrons ça dans un journal du soir... Quand Taupinier sera là, je l'enverrai...

PLUMARD

Ah ! Monsieur_Taupinier va venir !

PÉPITA, se levant

Ça vous fâche... Mais qu'est-ce que vous avez donc contre lui ?...

PLUMARD, sèchement

Moi ! Rien !

Pépita lève les épaules et se replonge dans sa lecture. - Au public.

Il fait la cour à ma femme, voilà tout ; et ça me vexe... quand il vient, on m'envoie faire jouer Bébé... avec ce cerceau. Voilà six_mois que ça dure ! Heureusement je ne suis pas un de ces maris aveugles... j'ai tout compris... depuis hier soir... Ah ! C'est que j'ai lu Othello... Un drame d'un Anglais,... qui écrit même très bien le français pour un étranger... Ça m'a ouvert les yeux ! J'ai pensé tout de suite aux oreillers... mais j'ai trouvé ça un peu anglais pour moi... J'ai préféré quelque chose de plus gascon... J'ai pris une plume et j'ai écrit au commissaire_de_police :

Tirant sa lettre de sa poche et lisant.

Monsieur le commissaire, soyez chez Monsieur_Plumard, 7_rue_aux_ânes, ce soir à cinq_heures ! Vous trouverez dans son salon un malfaiteur de la pire espèce ! Vous le reconnaîtrez facilement à son air de profond crétinisme. - Entre nous je n'étais pas fâché de le bêcher un peu !... Il est quatre_heures_moins_cinq et dans une heure cinq... Ah ! Nous allons bien rire.

On sonne.

SCÈNE II. Les Mêmes, Taupinier.

TAUPINIER

C'est moi.

PÉPITA

Ah ! Vous arrivez bien ! Vous allez retourner me chercher un journal du soir et puis vous passerez à la Préfecture_de_police...

TAUPINIER

Encore ! Quelle existence ! C'est bon ! Je m'envole et je reviens rapide comme l'oiseau.

Fausse sortie.

PLUMARD, entre les dents

Va donc pierrot !

TAUPINIER

Qu'est-ce qu'il faudra faire à la préfecture ?

PÉPITA

Demander si l'on n'a pas retrouvé ma petite broche... Ma tête de chien en diamant... Vous savez.

PLUMARD

Ah ! Ton petit Médor.

TAUPINIER

Oui ! Auquel Madame tenait tant... parce que c'était un souvenir.

PLUMARD, brusquement

Un souvenir ! Ah ! De qui donc ?

PÉPITA, vivement

Eh ! Bien, de chose... machin... mon père... qui l'avait porté toute sa vie... Vous comprenez si j'y tiens ?

PLUMARD

Une relique paternelle, c'est sacré... Ainsi comme cela, votre père portait des broches en diamant ?

PÉPITA, balbutiant

Oui, dans les bals officiels ! Comme il n'était pas décoré, alors pour ne pas avoir l'air d'un domestique...

PLUMARD

Oui... On prenait cela pour un ordre étranger...

TAUPINIER

C'est très ingénieux !... Allons ! Je me sauve... Plumard, le rattrapant par le pan de son vêtement. Ah ! Dites donc !... Pas pour longtemps au moins... Oh ! Mais vous avez le temps, vous savez... Il est quatre_heures_cinq, vous avez encore quarante-cinq bonnes minutes devant vous !

TAUPINIER, qui ne comprend pas

Ah ! J'ai...

PLUMARD

Oui ; seulement soyez là un peu avant cinq_heures, vous me ferez plaisir.

TAUPINIER

Bon ! Bon ! Adieu !

Il sort.

PÉPITA

Quel excellent garçon !

PLUMARD

Oui, va ! Mais nous allons bien rire tout à l'heure ! Mon Dieu ! Que nous allons rire !

SCÈNE III. Les Mêmes, Mariette, puis Lemercier.

MARIETTE

Madame, c'est un monsieur qui s'appelle Monsieur_Lemercier ! Il demande si madame est visible ?

PÉPITA

Lemercier ?... Inconnu. Faites entrer et priez d'attendre ! Venez-vous, Plumard !

PLUMARD

Voilà ma bonne amie !

Ils sortent.

MARIETTE

Si monsieur veut prendre la peine d'entrer, Madame vient dans un instant...

LEMERCIER, portant un panier, contenant un petit chien, sous un bras et un parapluie sous l'autre

Vous avez annoncé Monsieur_Lemercier, n'est-ce pas ?...

MARIETTE

Oui, Monsieur.

LEMERCIER

C'est bien.

Elle sort.

SCÈNE IV.

LEMERCIER, seul

Monsieur_Lemercier, c'est ça, c'est bien ça... Quand je dis c'est bien ça ! Ça n'est pas ça du tout... Je m'appelle Aristide_Grognard... professeur de rhétorique à Quimper. Quant à Lemercier, c'est le nom de ma belle-mère... parce que, quand je fais mes fredaines, je ne tiens pas à compromettre mon nom... Alors je prend celui de ma belle-mère. Or, je les fais en ce moment-ci mes fredaines... Oui ! Comme je suis sans ma femme à Paris, je me suis dit : je vais aller chez une actrice... J'adore les actrices, c'est mon vice ! Et voilà comment je suis chez la_Lamballe, la célèbre Lamballe des Folies-Érotiques, comme un boudiné... Je m'emboudine en ce moment... Enfin, je lui apporte ce petit chien, à la_Lamballe. C'est tout un roman !... Hier soir, j'étais aux Folies-Érotiques. Derrière moi, deux gandins ; l'un d'eux dit à l'autre : « Dis donc, tu ne sais pas, Hector, la_Lamballe a perdu Médor ! » Je me rappelle qu'il s'appelait Hector, parce que ça faisait deux vers.

Reprenant.

« Dis donc, tu ne sais pas, Hector, La_Lamballe a perdu Médor ! »

« Allons donc ! - Oui, Médor, ce ravissant bijou, ce petit chien que lui avait donné le prince. - Alors, moi, il me vient une idée. Je me dis : « Voilà mon affaire ! Si je pouvais lui retrouver son Médor, ce serait piquant !... » Et ce matin je me mets à suivre tous les chiens... avec mon parapluie, parce que comme il faisait justement ce temps-là... Un temps de chien, vous comprenez... Tout à coup je vois un roquet assez gentil qui flânait sur un amour de petit tas d'ordures. J'ai un pressentiment ! Je crie : « Médor ! Médor ! » Je lui tends un morceau de sucre ; il arrive et il mange mon sucre : je savais bien que c'était lui ! Bref...

Fredonnant.

« C'est Médor que je lui ramène ». On vient ! Ce doit être la_Lamballe...

Il retire son paletot et le place avec le panier sur la chaise au fond.

Et maintenant à nous la galanterie française ! De la tenue et que rien ne trahisse le professeur : « Sic_itur_ad_astra ! ».

SCÈNE V. Lemercier, Plumard.

LEMERCIER, apercevant Plumard

Hein ! Un homme ?

PLUMARD, saluant

Monsieur, heureux et fier ; j'ai bien l'honneur...

Lemercier, machinalement tout en dévisageant Plumard

Monsieur... Croyez que la réciproque...

À part.

Ah çà ! Quel est ce personnage ?

PLUMARD

Prenez donc la peine de vous asseoir.

Il lui indique la chaise qui est près de la cheminée. Lemercier gagne celle qui est à gauche de la table. - Passade.

LEMERCIER, s'inclinant

J'allais vous le dire !...

Ils s'asseyent.

Pardon de mon indiscrétion, mais je serais curieux... J'aimerais... Enfin, c'est vous qui servez de mère ici ?...

PLUMARD

Plaît-il ?

LEMERCIER

Oui, de mère d'actrice !... C'est connu... C'est vous qui êtes l'oncle ? Quoi ?... Quand il n'y a pas de mère, il y a toujours un oncle... Un personnage respectable... avec des décorations !... Vous n'avez pas de décorations, vous ?...

PLUMARD

Non, Monsieur, pas jusqu'à présent ! Mais ma femme connaît un Turc qui...

LEMERCIER

Oui, parfaitement... Enfin... vous êtes quelque chose dans la maison !

PLUMARD

Comment quelque chose ? Mais je suis Monsieur_Plumard.

LEMERCIER, se levant et faisant mine de sortir

Monsieur_Plumard ! Mais je ne suis donc pas chez la_Lamballe ?

PLUMARD, redescendant

Si, monsieur ! La_Lamballe, c'est ma femme.

LEMERCIER

Alors, vous êtes Monsieur_Lamballe ?

PLUMARD

Non, je suis Monsieur_Plumard, comprenez-vous ?

LEMERCIER

Moi ! Si je... pas du tout. Parce que je vais vous dire : généralement la femme porte le nom du mari... Ainsi ma femme s'appelle Madame_Grognard, parce que je m'appelle monsieur... Monsieur_Lemercier...

À part, se levant.

J'ai dit une bêtise.

PLUMARD, se levant

Tenez, monsieur, je crois qu'il conviendrait de mettre sous vos yeux une page de ma vie. Je serai bref. Prenez donc la peine de vous asseoir.

LEMERCIER

J'allais vous le dire !

Il s'asseyent. - Passade.

PLUMARD

J'étais herboriste, monsieur, et de moeurs honnêtes. Un jour, Mademoiselle_Lamballe m'envoya chercher parce qu'elle était souffrante. Elle avait des étourdissements ; grâce à mes soins, le lendemain, elle se portait à merveille. Je lui avais ordonné... de ne rien faire du tout. C'est très bon !

LEMERCIER

Oui, mais seulement il ne faut pas en prendre beaucoup.

PLUMARD

Le lendemain elle se portait à merveille et quinze_jours après, je l'épousais... Cinq_mois plus tard, monsieur, j'étais père_de_famille ! Ma femme me donnait un gros bébé parfaitement constitué.

LEMERCIER

Allons donc !

PLUMARD

Parole d'honneur ! C'est même un cas très rare ! Vous savez. J'ai voulu dans l'intérêt de la science, adresser un rapport à l'Académie de médecine, mais ma femme s'y est opposée. C'est égal, j'aurais voulu voir comment les savants auraient expliqué cela ! Enfin qu'en pensez-vous, Monsieur ?

LEMERCIER, se levant

Mon Dieu, je dirais comme Suétone : « Illud_omnem_fidem_excedit ! ».

PLUMARD, saluant

Vous êtes bien honnête !...

À part.

Ce doit être un pharmacien !...

Haut.

Et voilà comment Mademoiselle_Lamballe est devenue Madame_Plumard, tout en conservant son nom de jeune fille pour le théâtre, parce que je ne tiens pas à ce que mon nom traîne sur les affiches.

LEMERCIER

Vous avez raison... Mais, dites-moi ? Madame... Plumard sait-elle que je suis là ?...

PLUMARD

Oui, oui... Elle va venir.

À part.

Il est très bien, ce pharmacien ; ce doit être un pharmacien de première classe.

LEMERCIER

C'est curieux, je n'ai pas très chaud... Vous permettez ?

Il met son paletot.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais dès que je n'ai pas mon paletot, j'ai froid ! Plumard, apercevant le panier dont il soulève le couvercle. Tiens ! Un chien !

LEMERCIER

Chut ! C'est la surprise ! Pas un mot !

SCÈNE VI. Les Mêmes, Pépita.

PÉPITA

Je suis désolée, Monsieur, de vous avoir fait attendre.

LEMERCIER, prenant le panier et le dissimulant derrière son dos

J'allais vous le dire, Madame !

PÉPITA

Prenez donc la peine de vous asseoir.

LEMERCIER

J'allais encore vous le dire.

Ils s'asseyent.

PÉPITA

Et, puis-je savoir Monsieur, ce qui me vaut l'honneur...

LEMERCIER

Mon Dieu, Madame, c'est très simple !...

À part.

Qu'elle est belle, cette femme !

PÉPITA

Eh bien !

LEMERCIER

Je viens tout simplement, Madame, déposer à vos pieds...

PÉPITA

Quoi donc ?... Un manuscrit sans doute !... Je vois ce que c'est ! Vous êtes un jeune ?...

LEMERCIER, se redressant

Un jeune ?... Certainement ! Et depuis longtemps encore... Mais non, ce n'est pas un manuscrit que je vous apporte, c'est un amour de petit toutou.

Il découvre le chien.

PÉPITA, étonnée

Un chien !

LEMERCIER

Oui. Je vous demande pardon de vous le donner comme cela de la main à la main. Je l'avais bien mis dans une boîte à bonbons ; mais il a mangé tous les bonbons et il a manqué d'égards vis-à-vis de la boîte.

PÉPITA

Vous êtes trop aimable, Monsieur ! Mais je ne vois pas...

LEMERCIER

Eh ! C'est Médor ?

PÉPITA

Quel Médor ?

LEMERCIER

Mais le Médor que vous avez perdu.

Fredonnant.

C'est Médor que j'vous ramène.

PLUMARD, pouffant

Ah ! Elle est bien bonne ! Non, ma parole, elle est bien bonne ! Ça, Médor ?

LEMERCIER

Est-ce que par hasard ?...

PÉPITA

Mais non, Monsieur ! Mon Médor est une tête de chien.

LEMERCIER, ahuri

Un chien décapité.

PÉPITA

Et il est en diamants.

LEMERCIER

Ah ! C'est un chien en diamants ! Bigre ! Ce n'est point une race ordinaire, et moi qui croyais... que... ouf ! J'ai chaud... vous permettez.

Il ôte son paletot.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais dès que j'ai mon paletot...

PÉPITA

Enfin, Monsieur, vous voyez que ce Médor ne ressemble pas au mien.

LEMERCIER

En effet, Madame, le mien est de qualité plus inférieure. Enfin, madame, l'intention y était.

PÉPITA

Certes, Monsieur.

LEMERCIER

Errare_humanum_est ! N'est-ce pas ?

PÉPITA

Vous êtes espagnol, Monsieur ?

LEMERCIER

De Quimper ! Oui, madame... Errare_humanum_est !... Autrement dit : Tout homme peut se tromper !

PLUMARD

Mon Dieu, Monsieur, c'est le fait de toute l'humanité ! Ainsi, tenez, cela me rappelle une aventure : j'étais à Asnières et je pêchais à la ligne. Ça ne mordait pas ! Tout à coup mon bouchon fonce ! Je dis : « C'est une ablette ! » C'était une perruque, Monsieur.

LEMERCIER, cherchant

Mais, monsieur, ça n'a aucun rapport !...

PLUMARD, digne

Mais je n'ai pas dit que ça avait du rapport ! J'ai dit : ça me rappelle une aventure.

À part.

Qu'est-ce qu'il a à faire le pédant, ce pharmacien ! Il est au moins de septième classe.

Pépita énervée hausse les épaules.

LEMERCIER

Oh ! Madame, croyez que je regrette...

PÉPITA, souriant

Pas plus que nous, Monsieur.

PLUMARD

Oui, c'est dommage ! Parce que vous comprenez bien que nous ne pouvons pas vous remettre la petite récompense.

Lemercier fait un mouvement.

Dame ! Du moment que vous ne rapportez pas l'objet... Avec la meilleure volonté du monde...

PÉPITA, vivement

Monsieur_Plumard ?

PLUMARD

Ma bonne amie !

PÉPITA, impatientée

Vous, m'obligeriez bien d'aller faire jouer bébé ; je crois qu'il pleure.

Plumard se lève sans mot dire, avec dignité, et gagne la porte de droite.

PLUMARD, au moment de sortir, à part

Oui, je m'en vais, pour ne pas avoir l'air ridicule, mais nous allons bien rire tout à l'heure, nous allons bien rire.

SCÈNE VII. Pépita, Lemercier.

PÉPITA

Au moins, Monsieur, ne vous offensez pas de ce que vous a dit mon mari ; il est très gai de sa nature, et il a voulu faire une plaisanterie.

LEMERCIER

Spirituel... Il est spirituel, Monsieur votre mari... Il n'en a peut-être pas l'air, mais il doit l'être.

SCÈNE VIII. Les Mêmes, Taupinier.

TAUPINIER

Je n'ai pas été long ? On n'a rien trouvé !

LEMERCIER, à part

Quel est ce boudiné ?

PÉPITA, les présentant

Monsieur_Taupinier ! Monsieur_Lemercier !

TAUPINIER

Enchanté de faire votre connaissance.

LEMERCIER

J'allais vous le dire.

TAUPINIER

Mon père connaissait beaucoup un Monsieur_Lemercier... C'était son pédicure ! Est-ce que par hasard...

LEMERCIER

Mon Dieu, non Monsieur... Je n'exerce pas dans... cet ordre d'idées.

TAUPINIER

Au fait, c'est vrai ; ce Lemercier doit être mort à l'heure qu'il est : il était déjà gâteux à ce moment-là ; je regrette, Monsieur, nous aurions refait connaissance.

Il remonte vers Pépita.

LEMERCIER

Je regrette aussi, Monsieur.

À part, voyant Taupinier et Pépita qui causent ensemble.

Je crois que je ferais bien de m'en aller.

Haut.

Madame, je vous demanderai la permission de prendre congé de vous ! Je suis bien heureux d'avoir fait votre connaissance, o_formosa_puella.

O formosa puelle : Ô la belle fille.

PÉPITA

Et moi, je vous remercie encore une fois de toute votre complaisance !

LEMERCIER

Oh ! Je vous en prie !

À part.

Allons, je remporte mon chien !... Viens, Médor !

Grommelant.

Pédicure !

Il prend son paletot, son chapeau, puis le chien, et sort en oubliant son parapluie.

SCÈNE IX. Taupinier, Pépita.

TAUPINIER

Ah çà ! Qu'est-ce que c'est que ce Lemercier ?...

PÉPITA

Je ne sais pas, un vieux fou !... Qui parle latin et qui n'est pas méchant !... Avez-vous le journal ?...

TAUPINIER

Oui, voilà la France.

PÉPITA, dépliant le journal

Donnez !... Voyons !... Le crime de Suresnes !... Voilà.

Lisant.

Enfin l'assassin est découvert ! Ce scélérat-t-était...

TAUPINIER

Il tétait ! Pauvre petit !

PÉPITA

Soyez donc sérieux !

Lisant.

« Ce scélérat était autrefois l'amant de la victime et se nomme Lemercier. »

Parlé.

Ah ! Mon Dieu ! « Il a disparu la nuit du crime et jusqu'à présent l'on ignore où il peut être... »

Parlé.

Si c'était lui, je suis tout émue...

TAUPINIER, railleur

Oh ! Quelle idée !... Comment voulez-vous...

PÉPITA

Oh ! Ces assassins sont si audacieux. Vous voyez d'ailleurs que l'on ne sait pas où il est ! Et il se peut très bien...

TAUPINIER

Que vous êtes enfant !...

PÉPITA, continuant à lire

« Nous publions le signalement de ce criminel qui est en ce moment activement recherché. C'est un homme de quarante-cinq_ans aux cheveux châtains. »

Parlé.

C'est bien ça...

TAUPINIER

Comment, c'est bien ça, mais le nôtre est presque blanc.

PÉPITA

Précisément, c'est le remords ! Sans cela il serait resté châtain. On a vu des gens devenir complètement blancs, en une nuit ! Et puis, il a peut-être une perruque ! Taupinier, commençant à avoir des soupçons. C'est possible.

PÉPITA

Oh ! Je suis toute bouleversée.

Lisant.

« Aux cheveux châtains ; ses yeux sont noirs... »

Parlé.

Ah ! Mon Dieu, je n'ai pas regardé ses yeux !... Et vous, Taupinier ?...

TAUPINIER

Moi non plus !...

PÉPITA, lisant

« Il a le nez ordinaire, la bouche ordinaire, il lui manque la troisième molaire gauche de la mâchoire inférieure. »

Parlé.

Ah ! Notez cela ! La troisième molaire, c'est important.

Lisant.

« Sa taille mesure un mètre_soixante-dix. »

Parlé.

Qu'est-ce que ça représente un mètre soixante-dix ?

TAUPINIER, prenant un mètre en bois sur la cheminée

Mon Dieu ! Un mètre soixante-dix ! Cela représente... Un peu plus d'un mètre ! D'ailleurs, voici un mètre que le tapissier a laissé.

Mesurant contre le mur jusqu'à la hauteur d'un mètre.

Tenez voilà un mètre !

Reprenant mesure de terre jusqu'à la hauteur de 70 centimètres.

Et voilà soixante-dix !

PÉPITA

Mon Dieu, c'est tout à fait sa taille. Oh ! C'est affreux !

Lisant.

« Détails particuliers : l'assassin a une fraise sur le sein droit. »

Parlé.

Une fraise sur le sein droit !

Lisant.

« Il porte des gilets de flanelle rouge »

Parlé.

C'est bien difficile à vérifier.

Elle pose son journal.

Oh ! Quand je pense que c'est peut-être un criminel qui était devant moi tout à l'heure !

On sonne.

TAUPINIER

On a sonné.

PÉPITA

N'importe, je n'y suis pour personne...

Apercevant le parapluie laissé par Lemercier.

Tiens, son parapluie. Il peut nous renseigner, nous donner quelque indice ! On ne sait pas !

Prenant le parapluie.

Venez voir, mon ami !

TAUPINIER, ouvrant le parapluie

Mon Dieu, il n'a rien de particulier.

SCÈNE X. Pépita, Taupinier, Lemercier.

LEMERCIER

Pardon, Madame, si je...

TAUPINIER, PÉPITA, ils se rapprochent instinctivement l'un de l'autre

Lui...

LEMERCIER, les voyant tous deux sous le parapluie

Tiens ! Elle a mon parapluie ! Il pleut donc ici ?

PÉPITA, très émue

Oui, vous voyez, nous nous promenions et comme il fait très mauvais temps depuis un mois...

TAUPINIER

Il est prudent de prendre son parapluie.

LEMERCIER

Son parapluie ! Comme vous dites ! Aussi est-ce lui que je viens chercher.

PÉPITA, interceptant le parapluie au moment où Taupinier le tend à Lemercier

C'est bien aimable à vous, mais nous ne vous laisserons pas partir par cet affreux temps. Veuillez donc, je vous prie, prendre la peine de vous asseoir.

LEMERCIER

J'allais vous le dire.

Il prend un siège au fond et l'apporte au milieu de la scène, puis s'assied.

PÉPITA, bas, à Taupinier

C'est bien lui !... Il a les yeux noirs.

TAUPINIER, bas, à Pépita

Et son nez, tout à fait un nez ordinaire.

PÉPITA, bas, à Taupinier

Et la bouche donc !...

LEMERCIER, à part

Qu'est-ce qu'ils ont donc à me regarder comme ça ?

Brusquement.

Ah !

TAUPINIER et PÉPITA, sursautant

Qu'est-ce qu'il y a ?

LEMERCIER

Je ne vous disais pas, vous savez bien, Médor ? Eh bien, je m'en suis débarrassé !

PÉPITA, vivement

Vous l'avez tué ?

LEMERCIER

Hein ?... Ma foi non, je n'y ai même pas pensé ; non, je l'ai donné.

PÉPITA

Ah ! Vous l'avez...

TAUPINIER, ahuri, répétant machinalement

... L'avez.

LEMERCIER

Moi, je l'ai lavé... Non ! Il était très propre... Je vous dis que je l'ai donné à la fille de votre concierge ; je lui ait dit : « Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous offrir ce chien ? » Elle a été bien heureuse. Elle m'a répondu : « Oh ! c'est maman qui sera contente, justement elle avait envie d'avoir un chat ! »

Pépita et Taupinier rient avec complaisance.

PÉPITA

Vous avez très bien fait.

TAUPINIER

Il est bête comme chou, cet imbécile-là.

LEMERCIER, se levant et posant son chapeau sur la table de droite

Madame, je vous demanderai la permission de retirer mon paletot.

Il retire son paletot, qu'il plie avec soin, se disposant à le placer sur la chaise qui est à gauche de la table.

PÉPITA

Mais faites-donc, je vous en prie.

À Taupinier.

Ah ! Dites donc ! Quelle idée ! Vous allez vérifier... sa taille.

Elle prend le mètre.

Tenez, prenez.

TAUPINIER

Hein ! Comment ! Mais c'est que ce ne sera pas facile...

PÉPITA

Essayez toujours.

LEMERCIER, le dos tourné, tout en pliant son paletot, pendant que Taupinier essaie de le mesurer

Je ne sais pas si vous êtes comme moi...

Il se retourne, aperçoit le manège de Taupinier qui prend un air calme, en faisant le moulinet avec son mètre.

Qu'est-ce qu'il a donc celui-là ?

Il passe devant la table, en remontant un peu ensuite, comme pour placer son paletot sur la chaise à droite de la table. - Taupinier le suit, et de nouveau essaie de le mesurer.

... Je ne sais pas si vous êtes comme moi.

Il se retourne, et aperçoit Taupinier le mesurant.

Encore !

Taupinier affecte de prendre les dimensions de la table. D'un coup de son mètre, il envoie promener le chapeau de Lemercier.

Mais c'est mon chapeau, Monsieur.

Il le ramasse, le place sur la console, puis gagne la chaise qui est à droite de la porte du fond, pour placer son paletot. Taupinier le suit avec son mètre.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi...

Pour mieux plier son paletot, il se courbe en deux devant la chaise, les jambes très écartées, de sorte que Taupinier ne peut mesurer que jusqu'au bas des reins.

TAUPINIER

Tiens ! Je l'aurais cru plus haut que ça !

LEMERCIER, se redressant

Hein !

Taupinier affecte de mesurer le mur... il gagne ainsi jusqu'à Pépita qui est à gauche de la scène.

Ce n'est pas un homme, c'est un architecte !

Il gagne le devant de la scène.

PÉPITA, bas, à Taupinier

Eh bien !

TAUPINIER, bas, à Pépita

Eh bien, pas moyen, il bouge toujours !...

LEMERCIER, à part

Qu'est-ce qu'ils ont donc à chuchoter tout bas ?

TAUPINIER

Parlez-lui donc, cela le fera rester tranquille.

LEMERCIER, à part

Je suis sûr qu'ils font des réflexions désagréables sur mon compte !...

PÉPITA

Ainsi, Monsieur, vous avez donné Médor à la concierge ?

Taupinier passe derrière Lemercier et tente de le mesurer encore. Au moment où Taupinier va réussir, Lemercier s'assied.

LEMERCIER, s'asseyant

Que vouliez-vous que j'en fisse ?

Taupinier reste ahuri, son mètre en l'air, en regardant Lemercier qu'il n'a pu mesurer et qui le regarde. Pour se donner une contenance... il se fend dans le vide avec son mètre comme s'il faisait des armes ; il finit par marcher sur le pied de Lemercier, qui pousse un cri.

TAUPINIER, allant à Pépita

Je n'y arriverai jamais !

LEMERCIER, à part

Quel drôle de pistolet !

Haut et sans qu'on l'écoute.

Vous comprenez facilement...

PÉPITA, à part

Quelle idée !...

À Taupinier.

Bâillez...

TAUPINIER, à Pépita

Hein ?

LEMERCIER, qui a entendu le « hein ? »

Quoi ?

Pépita Et Taupinier.

Rien !...

Temps.

PÉPITA, bas, à Taupinier

Je vous dis de bâiller !...

TAUPINIER, bas, à Pépita

Mais je n'ai pas envie ; pourquoi ça ?

LEMERCIER, essayant de placer un mot

Vous... comprenez... facilement...

PÉPITA, bas, à Taupinier

De cette façon nous verrons s'il lui manque sa molaire gauche.

LEMERCIER

Vous comprenez facilement...

À part.

Ils n'ont pas l'air de m'écouter.

Pépita prend une chaise et s'assied à gauche. - Taupinier s'assied sur la chaise de droite. - Lemercier est assis au milieu, sur la chaise qu'il avait été chercher. - Jeu de scène. - Taupinier rapproche sa chaise de Lemercier de façon à être sur lui. - Celui-ci recule la chaise du côté de Pépita. - Même jeu, une seconde fois, de façon à ce que les trois personnages fassent un groupe serré sur le devant de la scène.

Vous comprendrez facilement...

Pépita bâille bruyamment dans la figure de Lemercier qui se retourne vers Taupinier.

Vous comprenez facilement...

TAUPINIER bâille bruyamment, Lemercier se tourne vers Pépita

Que dans ma position...

Pépita bâille, même jeu.

Que dans ma position...

Taupinier bâille.

Oui !... Je vois que ça ne vous intéresse pas beaucoup.

TAUPINIER, bâillant

Du tout, Monsieur, mais continuez donc, je vous prie.

LEMERCIER

Trop aimable, vous comprenez facilement...

De quelque côté qu'il se retourne, l'un ou l'autre lui bâille à la figure. - Ahurissement de Lemercier. - Jeu de scène.

Allons, bon ! Voilà que ça me gagne aussi...

Il bâille. - Pépita et Taupinier se précipitent pour regarder dans sa bouche. - Lemercier, par politesse, met sa main devant.

PÉPITA et TAUPINIER

Manqué !

LEMERCIER, se levant et reportant sa chaise dans le fond

Ils sont vexés, mais je m'en moque, ce sont eux qui ont commencé...

TAUPINIER, bas, à Pépita

Si nous essayions pour la fraise ?

PÉPITA, bas, à Taupinier

Au sein droit ?

LEMERCIER, à part

Non, mais si je suis de trop pourquoi m'ont-ils fait rester ?

TAUPINIER, même jeu

Nous aurons peut-être plus de chance, oui, mais comment ?

PÉPITA, même jeu

C'est très délicat.

Lemercier met son paletot.

PÉPITA, vivement

Comment, Monsieur, vous nous quittez ?

LEMERCIER

Du tout, Madame, mais je ne sais si vous êtes comme moi, mais dès que je n'ai plus mon paletot, j'ai froid.

PÉPITA

Désirez-vous prendre quelque chose ?

LEMERCIER

Jamais entre mes repas.

PÉPITA

Pas même des fruits ?

TAUPINIER

Des fraises, voilà qui est bon des fraises.

PÉPITA

Je suis sûre que vous les aimez ?

LEMERCIER

Je les adore, seulement je ne peux pas les souffrir : un jour, j'en ai tellement mangé que j'en ai eu une indigestion, et depuis, voyez-vous, j'ai la fraise sur l'estomac.

PÉPITA, bas, à Taupinier

Sur l'estomac ! Vous avez entendu ?

TAUPINIER, bas, à Pépita

Oui.

PÉPITA, bas, à Taupinier

Il s'est trahi !

LEMERCIER

Ce n'est pas Dieu possible ! Ils ont un grain !

PÉPITA, à part

Ah ! J'en aurai le coeur net.

À Taupinier.

Dites que vous avez froid.

TAUPINIER

Vous ne trouvez pas qu'il fait froid ici ?

LEMERCIER

Si... Si, aussi je vous demanderai la permission de quitter mon paletot.

Il quitte son paletot.

TAUPINIER

Comment, vous avez froid et vous quittez...

PÉPITA, avec intention

Ah ! C'est que monsieur doit porter de la flanelle ?

LEMERCIER

C'est un vêtement indispensable.

PÉPITA

Je suis de votre avis, d'ailleurs aujourd'hui on en fait de si coquets !...

TAUPINIER

Qu'il devient presque élégant d'en porter.

PÉPITA

On en voit de toutes les couleurs.

TAUPINIER

Des blancs !...

PÉPITA

Des bleus !...

TAUPINIER

Des verts !...

PÉPITA

Des jaunes !...

TAUPINIER

Des tricolores ! On en fait même des tricolores, oui, Monsieur... pour les patriotes...

LEMERCIER, par complaisance

Pour les patriotes, oui, monsieur !

À part.

Non, mais ! Qu'est-ce que ça me fait à moi !...

PÉPITA, hésitant

Mon Dieu, vous me direz que je suis bien indiscrète, mais je voudrais... J'aimerais... Enfin, monsieur, de quelle couleur sont vos gilets de flanelle ?

LEMERCIER

Hein ?

TAUPINIER, se précipitant sur Lemercier

Répondez vite, ne cherchez pas !

LEMERCIER

Quelle drôle de conversation ! Mon Dieu, madame...

TAUPINIER

Pas de subterfuges ! Parlez vite !...

PÉPITA, à part

Ah ! S'il dit rouge... Ce sera clair !

LEMERCIER

Eh bien, ils sont jaunes, parbleu.

PÉPITA, bas, à Taupinier

Jaunes ! Plus de doute ! C'est l'assassin, il dissimule !

TAUPINIER

Oui !...

PÉPITA, de même

Toutes les preuves sont contre lui !

TAUPINIER, bas, à Pépita

Oui, vous avez raison, on voit que c'est un criminel, rien qu'à son oeil !... Tenez, regardez son oeil.

Lemercier est dans le fond, complètement baissé, entrain de prendre son paletot, on ne l'aperçoit que de dos.

LEMERCIER, à part

Quelle maison ! Si je m'en allais !...

Il met son paletot.

PÉPITA

C'est affreux !

TAUPINIER

Il a dû aller au bagne !...

PÉPITA

Avez-vous remarqué, qu'il met toujours son paletot ? Qu'il a toujours froid ?

TAUPINIER

Parbleu ! L'habitude des pays chauds.

LEMERCIER, à part

Ah ! Mais ils m'agacent à la fin ! Non, mais si je vous gêne...

PÉPITA

Ne faites pas attention.

TAUPINIER

Nous ne nous occupons pas de vous.

LEMERCIER

On n'est pas plus aimable !... Mais Plumard, qu'est-ce qu'il devient dans tout ça ?

PÉPITA

Ne perdons pas de temps !... Je vais courir chez le commissaire_de_police !...

À Lemercier.

Monsieur, monsieur, je vous laisse avec Monsieur_Taupinier.

SCÈNE XI. TAUPINIER, LEMERCIER.

TAUPINIER, à part

Ouf ! Quelle position ! Seul avec un malfaiteur ! On a beau être courageux...

LEMERCIER, à part

Pourquoi me laisse-t-elle en compagnie de ce petit gandin mal élevé ?

TAUPINIER, à part

N'ayons l'air de rien, pour ne pas lui donner des soupçons !

Il chantonne d'un air brave.

LEMERCIER, à part

Avec ça il a un air impertinent qui me crispe ! J'ai envie de lui donner une leçon !

TAUPINIER, considérant Lemercier

Ah ! C'est la première fois que je vois un assassin de si près !

LEMERCIER, marchant sur Taupinier

Pardon, monsieur, je voudrais savoir ce que vous avez à me dévisager de la sorte ?

TAUPINIER, reculant

Moi, je vous...

LEMERCIER, de même

Je n'aime pas les gens de votre espèce !

Taupinier est acculé à l'avant-scène gauche.

TAUPINIER, à part

De mon espèce ! Il a vu que je ne suis pas de la confrérie ! Ah ! Je n'ai qu'un moyen...

Haut.

Eh bien, non ! Chut ! Je vais tout vous dire, chut !... Chut ! chut ! chut ! chut ! chut !...

Il marche sur Lemercier.

LEMERCIER

Ce n'est pas un homme, c'est une locomotive.

TAUPINIER

Je ne suis pas ce que vous croyez, non, je ne suis pas un honnête homme, un banal honnête homme. Oh ! Fi ! Un honnête homme ! Je suis un criminel, moi !

LEMERCIER, reculant

Hein ?

TAUPINIER, marchant sur lui

Un grand criminel comme vous ! Même plus grand que vous ! J'ai tué mon père, j'ai tué ma mère, j'ai tué mon frère, j'ai tué ma soeur, j'ai tué le concierge...

À part.

S'il ne m'arrête pas, je vais tuer tout le monde.

Haut.

J'ai tué...

LEMERCIER, de même, et se garant derrière la table de droite

Qu'est-ce qu'il dit ?

TAUPINIER, de même

J'ai fait des crimes en masse.

LEMERCIER, à part

Ah ! Mon Dieu ! Et l'on me laisse avec cet homme ! Mais c'est un guet-apens !

Il tourne autour de la table et gagne vivement le côté gauche, en empoignant sur son passage la chaise qui est près de la cheminée.

TAUPINIER, id

En un mot, je n'aime que le crime et tous les criminels sont mes amis... C'est pourquoi.

À part.

Allons, du courage, il le faut !

Haut.

C'est pourquoi je vous tends la main.

Sans regarder il saisit un des pieds de la chaise dont Lemercier se fait un bouclier.

LEMERCIER

Qu'est-ce qu'il dit ?

TAUPINIER

Parce que je sais que vous aussi, vous êtes un grand, un très grand malfaiteur...

LEMERCIER

Hein ! Quoi ? je !... moi !... Tu...

À part.

Il me prend pour... Oh ! De l'aplomb.

Haut et reposant avec force à terre la chaise qui écrase le pied de Taupinier.

Vous avez raison, Monsieur.

Il lui tend la main.

Je suis heureux de vous serrer la main... Cette main qui a trempé dans tant de crimes !... Nous sommes dignes l'un de l'autre...

TAUPINIER

Mon cher confrère...

Ils se serrent la main.

LEMERCIER, à part

Sa main brûle comme le feu.

TAUPINIER, à part

Sa main est froide comme l'acier !

LEMERCIER

Ah ! Le fait est que j'ai commis des crimes en nombre incalculable...

TAUPINIER

Oh !... Vous, je sais, parbleu ! Votre carrière est faite.

LEMERCIER

Ah ! C'est que j'ai quelques années de services, voyez-vous...

TAUPINIER

Oh ! Mais moi, j'ai commencé si jeune !

LEMERCIER

Oh ! Pas tant que moi !

TAUPINIER

Ce serait à voir !

LEMERCIER

Je vous assure...

TAUPINIER

J'étais encore au maillot, Monsieur ! Un jour, dans un juste ressentiment contre ma nourrice qui me préférait trop souvent certain militaire, je mordis si fort le sein de cette femme qu'elle en mourut... et le militaire aussi...

LEMERCIER

Ah ! Le... Pardon, pourquoi le militaire ?

TAUPINIER, sombre

De douleur, Monsieur !

LEMERCIER, à part

Quel monstre !

Haut.

Eh bien ! Moi, mes premiers exploits datent de plus loin encore !

TAUPINIER

Est-il possible ?

LEMERCIER

Je n'étais pas né, monsieur ! Nous étions deux, dans le sein de ma mère ! Je dis à mon frère jumeau : « Il y a un de nous deux qui est de trop ici, monsieur ! » et sur-le-champ, je lui brûlai la cervelle ! Voilà !

À part.

Ouf !

TAUPINIER

Mon cher confrère...

Ils se serrent la main. - Un temps.

LEMERCIER

Mais dites-moi ! Au point où nous en sommes, nous pouvons tout nous dire ! Je vous vois là... Que venez-vous faire dans cette maison ?

TAUPINIER

Ah ! Voilà !

LEMERCIER

Un nouveau crime, hein ? Vous venez pour affaire.

TAUPINIER, prenant un air terrible

Eh bien ! Oui, là ! Je vais tout vous dire... Je viens pour tuer Plumard.

LEMERCIER, avec pitié

Ce pauvre Plumard !

TAUPINIER

Est-ce que vous auriez pitié de lui ?

LEMERCIER, se gendarmant

Pitié ! Ne dites-vous pas que j'ai de la pitié ! Mais qu'est-ce que c'est que ça, la pitié !

TAUPINIER, très ému

C'est un hôpital...

LEMERCIER

Est-ce que ça existe, la pitié ? Non, mais, voulez-vous que nous le tuions ensemble, Plumard ? Dites ! Le voulez-vous ?

TAUPINIER

Moi ! Je veux bien.

LEMERCIER, très dégagé

Eh bien ! Il est mort !

À part.

Je ne croyais pas que j'arriverais à être aussi criminel que ça.

Haut.

Mais pourquoi voulez-vous le tuer, Plumard ?

TAUPINIER

Parce que j'aime sa femme.

LEMERCIER

La_Lamballe ?

TAUPINIER

J'en suis fou !

LEMERCIER

Vous êtes fou ?

TAUPINIER, se mont[r]ant

Oui ! Fou ! fou ! Oh ! Amour ! Délice !...

LEMERCIER, distrait

Et orgue !... masculin au singulier, féminin au pluriel...

TAUPINIER

Eh ! là... Eh ! là !... Vous parlez comme un professeur...

LEMERCIER, s'oubliant

Dame ! Je le suis...

TAUPINIER

Hein ? Vous ! Professeur ?...

LEMERCIER, vivement

Dans... dans un collège d'assassins... de petits assassins !

À part.

J'ai failli me trahir. Ouf !

Il tombe assis dans un fauteuil.

TAUPINIER, tombant dans un autre fauteuil

Il y a des collèges d'assassins ! Ô progrès ! Ô civilisation !

Ils sont aux deux bouts de la scène, étalés chacun dans un fauteuil, et s'éventent, anéantis.

SCÈNE XII. Les mêmes, Plumard.

Plumard entre par le fond, sans être vu des deux autres qui sont enfouis, muets dans leurs fauteuils. - Il ferme la porte du fond à double tour.

PLUMARD, mettant la clef dans sa poche

Comme cela il ne se sauvera pas ! La police est en bas !... Et je me glisse furtivement pour jouir de ma vengeance... quand on arrêtera mon Taupinier. Ah ! Nous allons bien rire tout à l'heure, nous allons bien rire !

Il gagne à pas de loup la porte de droite, premier plan.

LEMERCIER, à part

C'est égal, j'ai eu une heureuse inspiration en me faisant passer pour un scélérat ! Sinon mon affaire était faite.

TAUPINIER, à part

Quelle ingénieuse idée j'aie eue ! Sans cela, j'étais frit.

On entend du bruit dans la coulisse.

LEMERCIER et TAUPINIER

Qu'est-ce que c'est que ça ?

La Voix de DUBROCHARD

Au nom de la loi, ouvrez.

LEMERCIER et TAUPINIER

La police !

La Voix de DUBROCHARD

Ouvrez, entendez-vous ?

Lemercier et Taupinier se précipitent l'un vers l'autre et se prennent mutuellement au collet.

LEMERCIER et TAUPINIER, ensemble

Bougez pas !...

À part.

Filons !

Il se sauvent chacun d'un côté. Taupinier sort par la porte de gauche, premier plan. Lemercier, par la porte de droite, premier plan.

SCÈNE XIII. Plumard, Dubrochard, deux Agents, puis Lemercier et Taupinier.

La voix de DUBROCHARD

Ouvrez, ou j'enfonce la porte !

PLUMARD, sortant de son cabinet

Attendez, j'y vais.

Il ouvre.

Ah ! Nous allons bien rire.

DUBROCHARD

Au nom de la loi, je vous arrête.

PLUMARD

Qu'est-ce qu'il dit ?

DUBROCHARD

Suis délégué du commissaire... vieil ami... m'a dit en déjeunant... « Dubrochard, j'ai la goutte... Tu vas opérer arrestation... Criminel à ma place... »

PLUMARD

Vous ?

DUBROCHARD

Moi... Dubrochard, vieux militaire... présentement épicier, rue_Quincampoix... Voici prospectus... où prenez-vous votre café ?...

PLUMARD

Chez_Potin...

DUBROCHARD

Bon ! Circonstance aggravante... Suivez-nous.

PLUMARD

Mais vous plaisantez ?

DUBROCHARD

Plaisante jamais avec le devoir... Vous dis de nous suivre, crebleu ! Et un peu vite...

PLUMARD

Quand je vous dis que ce n'est pas moi ! Là !

DUBROCHARD

Avons signalement ! Malfaiteur pire espèce... Air profond crétinisme.

PLUMARD, minaudant

Eh bien !...

DUBROCHARD

N'avez donc jamais regardé dans la glace. Crénom ! Faut pas nous la faire, savez... Faut pas nous la faire.

PLUMARD

Mais je vous répète que je suis un bon citoyen.

DUBROCHARD

Vous demande pas vos opinions politiques... défendues, questions politiques.

PLUMARD

Mais au nom du ciel !

DUBROCHARD

S'agit pas de ciel ! Défendues, questions religieuses.

PLUMARD

Ah ! Tenez, je n'y tiens plus et je vous avoue franchement...

DUBROCHARD

C'est bon ! Tiendra compte... Nom_de_nom !

Aux agents.

Vous ! Inscrivez qu'il avoue.

PLUMARD

Mais, pas du tout... Mais je vous dis que ce n'est pas moi... Celui que vous cherchez, il vient de partir, tenez, par là...

Il indique la porte de gauche.

DUBROCHARD

Eh ! Bien, alors, on le dit... Il faut parler.

PLUMARD

Mais, voilà une heure...

DUBROCHARD

Taisez-vous !

PLUMARD, grognant

Taisez-vous... et il veut que je parle.

DUBROCHARD, allant à la porte de gauche

Nous allons bien voir...

Haut.

Au nom de la loi, ouvrez !

TAUPINIER, passant la tête à la porte et indiquant la porte par laquelle est sorti Lemercier

Ce n'est pas ici, Monsieur, c'est en face.

DUBROCHARD

D'mande bien pardon, monsieur... Si vous voulez un prospectus de ma maison, j'ai de l'excellent café !

Il lui remet un prospectus. - Allant à la porte de droite.

Au nom de la loi, ouvrez !

LEMERCIER, passant la tête et indiquant la porte par laquelle est sorti Taupinier

En face, Monsieur, en face !...

DUBROCHARD

Comment ! En face, j'en viens... Ce que c'est que ces fumisteries-là ?

Aux agents.

Arrêtez-les tous les deux !

LEMERCIER et TAUPINIER

Pourquoi donc ça ?

DUBROCHARD

Ça ne vous regarde pas...

SCÈNE XIV. Les Mêmes, Pépita.

PÉPITA

Ah ! Mon_Dieu, qui fait tout ce bruit ?

TAUPINIER

Ah ! Madame, venez me sauver... On me prend pour le criminel...

PÉPITA

Jamais de la vie ! le criminel... le voilà !

LEMERCIER

Moi ?

DUBROCHARD

Ah ! C'est vous ! Votre nom, un peu vite...

LEMERCIER

O_pater ! O_mater_mei...

DUBROCHARD

C'est bon... Passez les prénoms, votre nom de famille, sacrebleu !...

LEMERCIER

Je suis Grognard...

DUBROCHARD

Vous demande pas votre caractère.

LEMERCIER

Je vous dis que je m'appelle Grognard... professeur_de_rhétorique à Quimper...

TOUS

Il ment.

PÉPITA

C'est Lemercier, l'assassin de Suresnes.

DUBROCHARD

Lui aussi !... Mais on l'a déjà arrêté ce matin !

TOUS

Hein !

LEMERCIER

Mais quand je vous dis... Tenez, voici mes papiers... Lemercier, c'était un pseudonyme...

DUBROCHARD

C'est juste !

TAUPINIER

Mais tous les crimes que vous m'avez contés ?...

LEMERCIER

Invention !... Pour vous donner la réplique.

TAUPINIER

Eh ! bien, et moi aussi !

LEMERCIER et TAUPINIER

Ah ! Mon cher confrère !

Ils se serrent la main.

DUBROCHARD

Non ! Mais alors le criminel... Où est-il ?

PÉPITA

Dame ! Alors il n'y en a pas...

DUBROCHARD

Il n'y en a pas ?... Mais alors, qu'est-ce qu'il racontait, le commissaire ?... Non, mais est-il bête !

Aux agents.

Allez dire au commissaire qu'il n'y a pas plus de criminel que dans votre oeil.

Sortie des agents.

LEMERCIER

Eh bien ! Moi, j'en ai assez des actrices... Je retourne à Quimper...

DUBROCHARD

Et moi, à mon épicerie... Et si le commerce ne va pas, eh bien ! Je me fais commissaire_de_police... s'cregnion_gnieu_gnieu !...

2 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica