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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose· Saynette en un Acte

Notre Futur

Georges Feydeau· créée en 1894, imprimée en 1882· 2 personnages

Représentée pour la première fois, à Paris, à la salle de géographie, le 11 février 1894.

Personnages

  • HENRIETTE DE TRÉVILLE
  • VALENTINE

NOTRE FUTUR.

Un grand salon très richement meublé. Au fond, une cheminée avec des candélabres, allumés. Portes latérales, portes à droite et à gauche. Une table, des fauteuils, un divan, etc... Sur la table, des journaux.

SCÈNE I.

HENRIETTE, seule

Henriette en costume de bal et couverte de diamants, entre par l'une des portes du fond et parle à quelqu'un qu'on n'aperçoit pas.

Ainsi, vous avez bien compris ? Des bougies partout, des lumières... beaucoup de lumières ! Enfin, que tout soit pour le mieux.

Entrant.

Oh ! oui, beaucoup de lumières, je les adore, moi !... C'est étonnant comme cela sied à mon visage ! Eh ! Bien, mais savez-vous madame, que vous êtes tout simplement ravissante. Ce costume vous va à ravir !... Et je me trompe fort ou bien vous allez faire encore quelque nouvelle conquête !... Toutes ces dames vont être furieuses ! C'est si jaloux, les femmes !... Quant à ces messieurs, par exemple... Eh ! Bien, là, franchement, il y a des moments où je comprends les hommes ! Huit heures un quart... Allons, j'ai encore une heure devant moi, une grande heure d'ennui !... C'est effrayant comme le temps vous paraît long quand on attend... Malgré moi je me sens inquiète, agitée... Ah ! Dame, l'idée d'un mariage peut bien vous émouvoir un peu... Surtout lorsqu'il s'agit d'un jeune homme et que l'on est la veuve d'un vieux général !... Ah ! C'est qu'en fait d'amour, mon pauvre mari n'était pas la prodigalité même ! Mon_Dieu ! Je ne le lui reproche pas !... Le cher homme ! Je sais bien que ce n'était pas de sa faute !... Mais c'est égal, franchement, il était un peu trop... Comment dirai-je ? Un peu trop... économe... Oh ! Mais, avec Monsieur de Neyriss, cela n'est pas à craindre ! Il est jeune lui ! Il est du midi, lui ! Et quand on est du midi, Dieu sait !... Enfin cela n'est pas à craindre !... Pourvu qu'il vienne seulement, c'est qu'il y a déjà quelque temps qu'il n'a donné signe de vie... Bah ! Je l'ai invité, il viendra ; d'ailleurs il m'aime !... Il a l'intention de m'épouser, j'en suis sûre... Il profitera de cette soirée pour... et déjà l'autre jour, dans le petit salon, lorsque j'étais assise sur mon joli divan havane, s'il s'est mis à mes genoux, c'était, bien sûr, pour me faire sa demande... Ce n'était pas l'envie qui lui en manquait, et si l'on ne nous avait interrompu !... Tiens ! L'on a sonné ! Neuf heures moins vingt. Qui peut venir si tôt ?

SCÈNE II. Henriette, puis Valentine.

On entend la voix de Valentine dans les coulisses.

LA VOIX DE VALENTINE

Thank you very much, miss Alice ! You may go now ! Thank you !

HENRIETTE

Valentine !

VALENTINE, entrant

Moi-même, cousine ! Bonjour !

HENRIETTE, l'embrassant

Comme tu arrives de bonne heure !

VALENTINE

Est-ce un reproche ?

HENRIETTE

Enfant, va !

VALENTINE

C'est que, vois-tu, j'ai désiré venir un peu avant le bal... parce que j'avais à t'entretenir de choses sérieuses !

HENRIETTE, souriant

Ah ! Mon_Dieu !

VALENTINE, s'asseyant

Oh ! Très sérieuses ! Tu comprends, il est des choses que je n'oserais dire à maman, et que je puis te dire à toi.

HENRIETTE

Voyez-vous ça, Mademoiselle !

VALENTINE

Oui, je viens te demander conseil !... Mais d'abord, laisse-moi te faire tous mes compliments. Dieu ! Que tu es belle ce soir !

HENRIETTE

Ah ! Le "ce soir" est aimable.

VALENTINE

Oh ! Tu es toujours restée taquine, toi... Je veux dire : "Quelle jolie toilette tu as ce soir...", là !...

HENRIETTE

Tu trouves ?

VALENTINE

Mais c'est-à-dire que j'ai l'air d'une petite Cendrillon à côté de toi, avec ma robe blanche, toute simple.

HENRIETTE

Toi ! Tu es cent fois charmante, comme cela !

VALENTINE, soupirant

Et des diamants ! En as-tu assez ! Oh ! C'est moi qui aimerais ça, des diamants !

HENRIETTE

Tu sais bien qu'une jeune fille n'en porte pas.

VALENTINE, naïvement

Oui, tandis qu'une veuve !... Dieu ! Que cela doit être agréable d'être veuve !

HENRIETTE

Eh ! Bien, c'est gentil pour ton futur mari ce que tu dis là !

VALENTINE

Tiens ! C'est vrai ! J'ai dit une bêtise ! C'est ennuyeux ! Je ne fais que cela... ou bien je ne dis rien du tout, et alors je deviens bête... de peur de dire des bêtises !

HENRIETTE

Gamine, va !

Elle se lève et va prendre une tapisserie.

VALENTINE

Mais aussi, je te l'ai dit, je compte sur toi pour me donner quelques conseils... Ah ! D'abord, quand un jeune homme vous parle, qu'est-ce qu'il faut faire ?... Moi, je suis toujours très embarrassée !... Ainsi, tiens, à ton dernier bal, Monsieur de Mercourt est venu à moi et m'a dit comme ça : « Ah ! Mademoiselle, vous êtes vraiment charmante ! » Eh bien ! Sais-tu ce que je lui ai répondu ?

HENRIETTE, s'asseyant et faisant de la tapisserie

Non.

VALENTINE

« Et vous aussi, monsieur ! » Tu vois l'effet d'ici !... Alors il a cru que je me moquais de lui et il est parti.

HENRIETTE

Pauvre enfant, voilà ce que c'est que l'innocence.

VALENTINE, naïvement

Oh ! Oui, l'innocence, voilà une vertu que j'admire beaucoup... chez les autres !... Que je voudrais en savoir autant que toi ! Mon_Dieu !

HENRIETTE, d'un air de reproche

Valentine !

VALENTINE

Encore une bêtise... Tu vois, c'est plus fort que moi !... Aussi il faut absolument que tu me dises...

HENRIETTE

Ah ! Pardon, mais d'abord, de quoi s'agit-il ?

VALENTINE, rougissante

C'est que c'est très difficile à expliquer !... Il s'agit de... d'un...

HENRIETTE

Tu rougis ! Tu baisses les yeux ! Je comprends, c'est un jeune homme !

VALENTINE

Hein ! Comment le sais-tu ?

HENRIETTE

Est-ce que je n'ai pas été jeune fille, moi ? Est-ce que je n'ai pas rougi, moi... dans le temps ? Va, chère petite, je ne m'y trompe pas !

VALENTINE

Eh ! Bien, oui, là, c'est un jeune homme.

HENRIETTE

Je le savais bien !... et il se nomme ?

VALENTINE, d'un air mystérieux

Oh ! Ça, je te le dirai plus tard.

HENRIETTE

Du mystère, c'est parfait ! Est-il bien, au-moins ?

VALENTINE

Lui ? Oh ! très bien !

HENRIETTE

Très bien ! Tu me le montreras ?

VALENTINE

Tu le verras ce soir !... Et tu me diras alors si j'ai bon goût !

HENRIETTE

Tiens, vraiment, tu m'amuses !... et... il t'aime ?

VALENTINE

Oh ! Oui, il m'aime !... Il m'a même dit l'autre jour qu'il serait bien heureux si je consentais à l'épouser.

HENRIETTE

Bah ! Ce n'est pas une preuve.

VALENTINE

Oh ! Mais pour lui, c'est sérieux ! Figure-toi qu'à ton dernier bal, j'ai dansé avec lui... et sans en avoir l'air, tout en valsant, il m'a emmenée dans le petit salon, tu sais, le petit salon ?

HENRIETTE

Oui, oui. Il paraît que c'est l'endroit !

VALENTINE

Il n'y avait justement personne... Alors il m'a fait asseoir sur ton divan havane...

HENRIETTE

Sur mon divan havane ?

VALENTINE

Oui ! Cela t'étonne ?

HENRIETTE

Moi ! Non, du tout. Oh ! Ces hommes, tous les mêmes !... Apporte-moi mes laines !

VALENTINE, apportant la corbeille à ouvrage

Et puis, lorsque j'ai été assise, monsieur de...

HENRIETTE, vivement

Monsieur de... ?

VALENTINE, souriant

Ce monsieur-là enfin m'a pris les deux mains, et s'est mis à genoux devant moi... Comme cela, tiens ! Oh ! C'est étonnant comme c'est agréable de voir un homme à ses genoux !

HENRIETTE

Cela n'est pas précisément l'opinion de messieurs nos maris... Enfin ! Continue.

VALENTINE

Eh ! Bien donc, il s'est mis à genoux devant moi et, avec une voix tendre, il m'a dit des choses, oh ! Mais des choses ! Je ne comprenais pas toujours, mais je sentais que cela me faisait plaisir ! Oh ! Mais c'est égal ! Je t'assure que j'étais très embarrassée ; aussi, de peur de dire des bêtises, je me contentais de répondre « oui » à tout ce qu'il disait.

HENRIETTE, posant sa tapisserie

Tu disais oui ? Malheureuse enfant !

VALENTINE, se relevant

Est-ce que j'ai eu tort ?

HENRIETTE

Avec les hommes, c'est si dangereux !

VALENTINE

Mais je ne savais que répondre, moi ! Si tu l'avais entendu : « Ah ! mademoiselle, vous êtes belle et je vous aime ». - Oui ? « Ah ! Valentine » - Il m'a appelée Valentine. « Ah ! Valentine, réalisez le rêve de ma vie ! Mon coeur est consumé par l'ardeur de ses flammes et seule vous pouvez éteindre l'incendie que... que vos beaux yeux ont allumé. » Ça je n'ai pas très bien compris ce que cela voulait dire ! « Enfin vous êtes ma reine, mon ange, Valentine, voulez-vous être ma femme ? »

HENRIETTE, se levant et vivement

Et tu as répondu ?

VALENTINE

Oui !... Dame, j'étais si troublée, je ne savais que dire.

HENRIETTE

Les hommes sont si entreprenants !

VALENTINE, avec conviction

Oh ! Oui !

HENRIETTE, étonnée

« Oh ! oui ! » Ah çà ! Comment le sais-tu ?

VALENTINE, embarrassée

Mais cousine !

HENRIETTE, insistant

Oh ! Il n'y a pas de « mais cousine ! » Et je vois bien que tu me caches quelque chose ! Mais je ne te tiens pas quitte comme cela, entends-tu bien, et tu vas m'expliquer...

VALENTINE, s'appuyant sur son épaule

Eh ! Bien, oui, là, j'aime mieux tout te dire !... À maman je n'aurais jamais osé, avec toi je sens que j'aurai plus de courage. Ah ! Ma chère Henriette, si tu savais ce qu'il a fait !

HENRIETTE, inquiète

Ah ! Mon_Dieu ! C'est donc bien grave ?

VALENTINE, toute émue

Oh ! Oui, c'est grave ; c'est-à-dire que, maintenant, il faut qu'on nous marie.

HENRIETTE, l'embrassant avec tendresse

Est-il possible ? Oh ! Pauvre enfant ! Pauvre enfant !

VALENTINE, avec douleur

Il m'a embrassée !

HENRIETTE, changeant de ton

Ah ! Tu m'avais fait peur.

Elle s'assied.

VALENTINE, s'asseyant aussi

Tu ne trouves donc pas cela grave, toi ?

HENRIETTE

Mon_Dieu ! Si j'étais ton confesseur, je te dirais : « C'est très grave ! » Mais moi, ma pauvre enfant, je n'ai pas le courage de t'en blâmer. Je connais trop bien les hommes !

VALENTINE

Est-il possible !

HENRIETTE

Et si l'on devait se marier pour si peu de chose, je crois qu'il y aurait bien peu de femmes sur la terre qui coifferaient Sainte-Catherine. Elle reprend sa tapisserie.

VALENTINE

Alors, cousine, tu ne m'en veux pas ?

HENRIETTE

Moi, chère petite... Oh ! Pas du tout !... Mon pauvre général me le disait souvent : « L'amour est la meilleure des excuses ! ». Et j'étais bien de son avis !

VALENTINE

Mais alors... si ce soir il veut m'emmener... est-ce qu'il faudra ?...

HENRIETTE, vivement

Garde-t'en bien !... Les hommes sont toujours plus entreprenants la seconde fois que la première !

VALENTINE

Mais alors comment faire ? S'il me demande de danser avec lui, je ne puis pourtant pas lui refuser... puisqu'il m'a promis de m'épouser ?

HENRIETTE

Oh ! Je vois ce que tu veux !... Voyons, fillette, alors tu l'aimes ?

VALENTINE, baissant les yeux

Mon_Dieu ! Je ne sais pas !

HENRIETTE

Bon ! Je comprends ! Ça veut dire beaucoup !... Et lui, est-ce qu'il t'aime ?

VALENTINE

Il m'adore.

HENRIETTE

Eh ! Bien donc, c'est parfait !... Puisqu'il en est ainsi je parlerai à ta mère et, si elle y consent, tu l'épouseras !

VALENTINE

Je l'épouserai ! Oh ! Ma chère Henriette !

HENRIETTE, d'un air moqueur

Hein ! Comme il y a des moments où l'on vous aime !... Ah çà ! Tu serais donc bien heureuse de te marier, toi ?

VALENTINE, avec exaltation

Me marier, cousine ! Mais c'est ce que je rêve ! Se faire appeler Madame ! Porter des diamants !... Aller au Palais Royal !...

HENRIETTE

Eh bien ! Tu as une manière de comprendre tes devoirs conjugaux toi ! Je t'en fais mes compliments !

VALENTINE

Mais cousine...

HENRIETTE

Enfin, vous vous aimez, c'est l'essentiel ! Et puisqu'il t'a promis de t'épouser, je parlerai à ta mère... Mais au moins serait-il bon pour cela que je connusse le nom de ton... prétendu ?

VALENTINE

C'est juste... D'ailleurs je n'ai plus de raisons pour te le cacher !... C'est Monsieur de Neyriss.

HENRIETTE, stupéfaite

Monsieur de Neyriss !

Elle pose vivement sa tapisserie.

VALENTINE

Oui ! Qu'y a-t-il là qui t'étonne ?

HENRIETTE

Non ! C'est impossible !

VALENTINE

Comment impossible ! Mais je t'assure que c'est la pure vérité.

HENRIETTE

Oh ! Je te dis qu'il ne t'aime pas... J'en suis sûre.

VALENTINE

Mais puisqu'il me l'a dit !

HENRIETTE, se levant

Bah ! Tu crois à ces choses-là, toi ?

VALENTINE, se levant aussi

Et pourquoi ne m'aimerait-il pas, après tout ?

HENRIETTE

Parce que... parce qu'il ne t'aime pas.

VALENTINE

Mais puisqu'il doit m'épouser, là !

HENRIETTE

Eh bien ! Et moi aussi, là !

VALENTINE, stupéfaite

Il doit t'épouser ?

HENRIETTE

Oui.

VALENTINE

Il a demandé ta main ?

HENRIETTE

Oh ! C'est tout comme. Il va me la demander ce soir !

VALENTINE

Oh ! Mais, moi, c'est déjà fait, voilà la différence.

HENRIETTE

Bah ! Qu'est-ce que cela prouve ? Pour ces messieurs le mariage n'est-il pas le pseudonyme de l'amour ?

VALENTINE

Mais...

HENRIETTE

Et puis, d'abord, il ne te convient pas du tout ! Tu es bien trop jeune pour lui.

VALENTINE

Comment ! Mais c'est un jeune homme...

HENRIETTE

Lui ! Un jeune homme ! Il a trente ans, c'est tout au plus un homme jeune ! Voilà tout ! Va, je te dis qu'il ne te convient pas du tout !

VALENTINE, impatientée

Enfin, que veux-tu ! Cela me regarde et comme tu m'as promis de demander à maman...

HENRIETTE

Moi ! Demander à ta mère ! Ah ! Non, par exemple !... Je ne veux pas que tu puisses me reprocher un jour d'avoir fait ton malheur.

VALENTINE

Mon malheur !

HENRIETTE

Mais, dame ! Tu vois bien qu'il ne t'aime pas sérieusement.

VALENTINE

Comment cela ?

HENRIETTE

Puisqu'il me fait aussi la cour, à moi !

VALENTINE

Mais...

HENRIETTE, s'échauffant petit à petit

Et qui te dit qu'il n'agit pas de même avec toutes les femmes !

VALENTINE, agacée

Oh !

HENRIETTE

Et cet homme-là serait un mari fidèle ?... Allons donc !

VALENTINE

Eh ! Bien, pourquoi veux-tu l'épouser, alors ?

HENRIETTE, embarrassée

Pourquoi je veux l'épouser...

VALENTINE

Dame ! Il en sera pour toi comme pour moi ! Et je suppose que ce n'est pas pour l'unique agrément d'avoir un mari volage que...

HENRIETTE, sèchement

D'abord, il n'est pas question de moi en ce moment... Et puis, je te dirai que ce n'est pas du tout la même chose... Une veuve a sur cette matière plus d'expérience qu'une petite fille.

VALENTINE

Mais...

HENRIETTE

Et d'ailleurs, toi non plus tu ne l'aimes pas !... Mais non ! Si tu veux l'épouser, c'est par caprice... pour aller au Palais-Royal.

VALENTINE

Mais quand je te dis...

HENRIETTE

Ah ! Bah ! Tout cela ce sont des amours de petite fille ! Un feu de paille ! Cela brûle, mais ne dure pas... Va, ma chère enfant, je sais très bien comme on est à cet âge. Aperçoit-on un jeune homme ? Aussitôt, l'on en devient folle ! S'avise-t-il de vous faire un compliment, le moindre brin de cour ? Ah ! Alors, c'est évident ! On croit tout de suite qu'il va vous épouser... et pour peu que l'on ait lu des romans, l'on s'étonne toujours que le beau jeune homme ne vous demande pas la permission de vous enlever !... Oui, voilà comme vous êtes, à votre âge ! Des amourettes, voilà tout ! Mais un amour sérieux ! Allons donc ! Non ! non ! non ! Mille fois, non !

VALENTINE, aigrement

Tu ne parlais pas précisément comme cela tout à l'heure !

HENRIETTE

C'est que j'ai réfléchi !

VALENTINE

Bien rapidement, alors ! Car ce n'est que depuis que j'ai prononcé le nom de monsieur de Neyriss, que...

HENRIETTE

Que veux-tu dire ?

VALENTINE

Eh ! Je veux dire que je sais bien pourquoi tu parles de la sorte... et que les meilleurs avocats sont toujours ceux qui défendent leur propre cause.

HENRIETTE

Là ! Je m'y attendais ! De l'aigreur !... Parce que je te dis des vérités sur monsieur de Neyriss, alors cela te fâche ! Eh ! Bien, veux-tu que je te dise : épouse-le ! Tu pourras te vanter d'avoir un mari charmant,... trop charmant même,... surtout avec les autres !

VALENTINE, avec mauvaise humeur

C'est ça, moque-toi de moi à présent : tiens, vrai ! Tu n'es pas gentille !

HENRIETTE

Voyons, Valentine !

VALENTINE, sèchement

Laisse-moi tranquille !

HENRIETTE, s'asseyant

Ah !... Tu veux bouder ? À ton aise ! Seulement, quand tu auras fini, tu auras la bonté de me le dire.

Un instant de silence. Valentine tourne à demi le dos à Henriette. Cette dernière prend un journal sur la table et se met à lire. Tout_à_coup, elle pousse un cri :

HENRIETTE, se levant en sursaut

Ah ! Mon_Dieu, que vois-je ?... Monsieur de Neyriss !...

VALENTINE, vivement

Monsieur de Neyriss ! Qu'y a-t-il ?

HENRIETTE

Le perfide ! Il se marie.

VALENTINE, se levant en sursaut

Il se marie ?

HENRIETTE

Tiens, lis plutôt ! On annonce le mariage de Monsieur Raoul de Neyriss avec Mademoiselle de Stainfeld ! Cette toute charmante personne. Toute charmante, est-il possible ! Elle louche ! Cette toute charmante personne apporte à son mari la jolie dot de deux cent mille livres de rente ! Hâtons-nous de dire que Monsieur de Neyriss, qui est un galant homme. Un galant homme, lui ! Qui est un galant homme n'a vu dans ce mariage qu'un mariage d'amour ! Oh ! Le traître !

VALENTINE, qui pendant cette lecture est tombée sur un fauteuil, toute accablée

Qui aurait jamais pu s'attendre à cela, mon_Dieu !

HENRIETTE, très agitée

Oh ! Les hommes ! Les hommes ! Les voilà bien !

VALENTINE, avec douleur

Et il me disait qu'il m'aimait !

HENRIETTE, même jeu

Non, tenez ! Ils ne valent pas la corde pour les pendre ! Et c'est là l'homme que tu voulais épouser !... Et tu crois que je t'aurais laissé faire cette bêtise ?... Ah non, par exemple !

VALENTINE

Hélas ! Cousine...

HENRIETTE

Ah ! Oui, tu pousses des soupirs à présent, tu me dis : « Hélas, cousine ». Mais tout à l'heure, lorsque je cherchais à te dissuader de ce mariage, lorsque je te disais que tu faisais une sottise, tu te fâchais et tu m'en voulais, j'en suis sûre, de prendre ainsi ton intérêt contre toi-même ! Eh ! Bien, tu reconnais à présent combien j'avais raison ! Mais non, tu ne voulais rien entendre ! Et si je t'avais écoutée, j'aurais été demander à ta mère !... Et j'aurais, moi, participé à ton malheur futur. Ah ! Tiens ! Valentine, tu ne mérites pas qu'on te plaigne.

VALENTINE, tristement

Henriette, tu me fais de la peine.

HENRIETTE

Cela t'apprendra à m'écouter à l'avenir !

VALENTINE

Hélas ! Cousine, comment pouvais-je savoir ?...

HENRIETTE

C'est vrai !... Le perfide, moi aussi, je m'y étais laissé prendre !... Oh ! Mais, va, maintenant, je ne le regrette pas !

VALENTINE, vivement

Oh ! Ni moi non plus, certes ! Et pourtant, je ne sais pas, il me semble que cela me fait quelque chose.

HENRIETTE

Que vois-je, tu pleures ?

VALENTINE, s'essuyant vivement les yeux

Moi ? Non, cousine !

HENRIETTE

Enfant ! À quoi bon me cacher tes larmes ? Va, tu n'as pas à en rougir... La honte n'est pas pour celui qui les verse. Mais pour celui qui les fait couler.

VALENTINE, avec effort

N'importe cousine, je ne pleurerai pas ! Ces larmes, il ne les mérite pas.

HENRIETTE, tendrement

Hélas ! Ma pauvre chérie, tu n'as pas été heureuse pour ton premier amour !... Mais qu'une chose te console : dis-toi bien que tu aurais pu être bien plus malheureuse en devenant sa femme !

VALENTINE

C'est vrai, cousine, aussi, je ne veux plus penser à lui, et je l'oublierai, je te le promets !

HENRIETTE

C'est ce que tu feras de mieux, fillette !

VALENTINE, douleur

Et je le haïrai !

HENRIETTE, vivement

Oh ! Cela garde t'en bien, ma pauvre enfant,... tu l'adorerais.

VALENTINE

Moi... l'adorer ? Mais...

HENRIETTE

Oh ! Toi, tout comme une autre ! Va ! Nous sommes toutes les mêmes, nous autres femmes ! Aussi ne cherche pas à le haïr, n'essaie même pas de le juger, car si ta douleur le condamnait, ton amour trouverait encore une excuse pour le justifier. Oublie-le, voilà tout ! Et quand l'oubli sera peu à peu entré dans ton coeur, quand l'amour ne sera plus là pour excuser cet homme, alors tu verras comme tu le mépriseras et comme tu remercieras le ciel des pleurs qu'il t'aura fait verser.

VALENTINE, avec tendresse

Ma chère Henriette !... Tu es bonne, toi,... Tu cherches à me consoler, tu ne veux pas que je pleure.

HENRIETTE, vivement

Mais certainement non, je ne veux pas que tu pleures ! Eh ! Que diraient nos invités s'ils te voyaient de la sorte ! Je veux que tu sois gaie au contraire, que tu ries, que tu danses, que tu t'amuses enfin !... Allons, fillette, embrasse-moi ! Et maintenant, Mademoiselle de Stainfeld, vous pouvez épouser « Notre futur » !

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica