Comédie en prose· Comédie en Quatre Actes
Le Candidat
Représentée sur le théâtre du Vaudeville 11, 12, 13 et 14 mars 1874.
Personnages
- ROUSSELIN, 56 ans, MM. DELANNOY
- MUREL, 34 ans, GOUDRY
- GRUCHET, 60 ans, St-GERMAIN
- JULIEN DUPRAT, 24 ans, TRAIN
- LE COMTE DE BOUVIGNY, 65 ans, THOMASSE
- ONÉSIME, son fils, 20 ans, RICHARD
- DODART, notaire, 60 ans, MICHEL
- PIERRE, domestique de Monsieur Rousselin. CH. JOLIET
- MADAME ROUSSELIN, 38 ans, Mme H. NEVEUX
- LOUISE, sa fille, 18 ans, J. BERNHARDT
- MISS ARABELLE, institutrice, 30 ans. DAMAIN
- FÉLICITÉ, bonne de Gruchet, BOUTHIÉ
- MARCHAIS, MM. ROYER
- HEURTELOT, LACROIX
- LEDRU, CORNAGLI
- HOMBOURG, COLSON
- VOINCHET, MOISSON
- BEAUMESNIL, FAUVRE
- UN GARDE CHAMPÊTRE, BOURCE
- LE PRÉSIDENT DE LA RÉUNION ÉLECTORALE, JACQUIER
- UN GARÇON DE CAFÉ, VAILLANT
- UN MENDIANT, JOURDAN
- PAYSANS
- OUVRIERS
ACTE PREMIER
Chez Monsieur Rousselin. - Un jardin. - Pavillon à droite. - Une grille occupant le côté gauche.
SCÈNE PREMIÈRE. Murel, Pierre, Domestique.
Pierre est debout, en train de lire un journal. - Murel entre, tenant un gros bouquet qu'il donne à Pierre.
MUREL
Pierre, où est Monsieur_Rousselin ?
PIERRE
Dans son cabinet, Monsieur_Murel ; ces dames sont dans le parc avec leur Anglaise et Monsieur_Onésime... de_Bouvigny !
MUREL
Ah ! Cette espèce de [séminariste] à moitié gandin. J'attendrai qu'il soit parti, car sa vue seule me déplaît tellement !...
Pour LA CENSURE, il a fallu mettre cagot.
PIERRE
Et à moi donc !
MUREL
À toi aussi ! Pourquoi ?
PIERRE
Un gringalet ! Fiérot ! Pingre ! Et puis, j'ai idée qu'il vient chez nous...
Mystérieusement.
C'est pour Mademoiselle !
MUREL, à demi-voix
Louise ?
PIERRE
Parbleu ! Sans cela les Bouvigny, qui sont des nobles, ne feraient pas tant de salamalecs à nos bourgeois !
Salamalecs : Aujourd'hui et dans le style familier, révérence profonde, politesse exagérée. Faire de grands salamalecs. [L]
MUREL, à part
Ah ! Ah ! Attention !
Haut.
N'oublie pas de m'avertir lorsque des messieurs, tout à l'heure, viendront pour parler à ton maître.
PIERRE
Plusieurs ensemble ? Est-ce que ce serait... par rapport aux élections ?... On en cause...
MUREL
Assez ! Écoute-moi ! Tu vas me faire le plaisir d'aller chez Heurtelot le cordonnier, et prie-le de ma part...
PIERRE
Vous, le prier, Monsieur_Murel !
MUREL
N'importe ! Dis-lui qu' il n'oublie rien !
PIERRE
Entendu !
MUREL
Et qu'il soit exact ! Qu'il amène tout son monde !
PIERRE
Suffit, Monsieur ! J'y cours !
Il sort.
SCÈNE II. Murel, Gruchet.
MUREL
Eh ! C'est Monsieur_Gruchet, si je ne me trompe ?
GRUCHET
En personne ! Pierre-Antoine pour vous servir.
MUREL
Vous êtes devenu si rare dans la maison !
GRUCHET
Que voulez-vous ? Avec le nouveau genre des Rousselin ! Depuis qu'ils fréquentent Bouvigny, - un joli coco encore, celui-là, - ils font des embarras !..
MUREL
Comment ?
GRUCHET
Vous n'avez donc pas remarqué que leur domestique maintenant porte des guêtres ! Madame ne sort plus qu'avec deux chevaux, et dans les dîners qu'ils donnent, - du moins, c'est Félicité, ma servante qui me l'a dit, - on change de couvert à chaque assiette.
Guêtre : Chaussure qui sert à couvrir la jambe et le dessus du soulier, et qui se ferme sur le côté avec des boucles ou des boutons.
MUREL
Tout cela n'empêche pas Rousselin d'être généreux, serviable !
GRUCHET
Oh ! D'accord ! Plus bête que méchant ! Et pour surcroît de ridicule, le voilà qui ambitionne la députation ! Il déclame tout seul devant son armoire à glace, et la nuit, il prononce en rêve des mots parlementaires.
MUREL, riant
En effet !
GRUCHET
Ah ! c'est que ce titre-là sonne bien, député ! ! ! Quand on vous annonce : « Monsieur un tel, député. » Alors, on s'incline ! Sur une carte de visite, après le nom « député » ça flatte l'oeil ! Et en voyage, dans un théâtre, n'importe où, si une contestation s'élève, qu'un individu soit insolent, ou même qu'un agent de police vous pose la main sur le collet : « Vous ne savez donc pas que je suis député, monsieur ! »
MUREL, à part
Tu ne serais pas fâché de l'être, non plus, mon bonhomme !
GRUCHET
Avec ça, comme c'est malin ! pourvu qu'on ait une maison bien montée, quelques amis, de l'entregent !
Il y avait dans le texte de l'intrigue. LA CENSURE a préféré de l'entregent.
Entregent : Adresse à se conduire dans le monde, à se lier, à obtenir ce qu'on désire. [L]
MUREL
Eh ! Mon Dieu ! Quand Rousselin serait nommé !
GRUCHET
Un moment ! S'il se porte, ce ne peut être que candidat juste-milieu ?
Juste-milieu : XVIIe siècle, au sens de « point de vue modéré » ; repris au XIXe siècle. HIST. Se dit du mode de gouvernement pratiqué sous la monarchie de Juillet, surtout par Guizot et par son parti.
MUREL, à part
Qui sait ?
GRUCHET
Et alors, mon cher, nous ne devons pas... Car enfin nous sommes des libéraux ; votre position, naturellement, vous donne sur les ouvriers une influence !... Oh ! Vous poussez même à leur égard les bons offices très loin ! Je suis pour le peuple, moi ! Mais pas tant que vous ! Non... Non !
MUREL
Bref, en admettant que Rousselin se présente ?...
GRUCHET
Je vote contre lui, c'est réglé !
MUREL, à part
Ah ! J'ai eu raison d'être discret !
Haut.
Mais avec de pareils sentiments, que venez-vous faire chez lui ?
GRUCHET
C'est pour rendre service... à ce petit Julien.
MUREL
Le rédacteur de l'Impartial ?... Vous, l'ami d'un poète !
GRUCHET
Nous ne sommes pas amis ! Seulement, comme je le vois de temps à autre au cercle, il m'a prié de l'introduire chez Rousselin.
MUREL
Au lieu de s'adresser à moi, un des actionnaires du journal ! Pourquoi ?
GRUCHET
Je l'ignore !
MUREL, à part
Voilà qui est drôle !
Haut.
Eh bien, mon cher, vous êtes mal tombé !
GRUCHET
La raison ?
MUREL, à part
Ce Pierre qui ne revient pas ! J'ai toujours peur...
Haut.
La raison ? C'est que Rousselin déteste les bohèmes !
GRUCHET
Celui-là, cependant...
MUREL
Celui-là surtout ! Et même depuis huit jours...
Il tire sa montre.
GRUCHET
Ah çà ! Qui vous démange ? Vous paraissez tout inquiet.
MUREL
Certainement !
GRUCHET
Les affaires, hein ?
MUREL
Oui ! Mes affaires !
GRUCHET
Ah ! Je vous l'avais bien dit ! Ça ne m'étonne pas !...
MUREL
De la morale, maintenant !
GRUCHET
Dame, écoutez donc, chevaux de selle et de cabriolet, chasses, pique-niques, est-ce que je sais, moi ! Que diable ! Quand on est simplement le représentant d'une compagnie, on ne vit pas comme si on avait la caisse dans sa poche.
MUREL
Eh ! mon Dieu, je payerai tout !
GRUCHET
En attendant, puisque vous êtes gêné, pourquoi n'empruntez-vous pas à Rousselin ?
MUREL
Impossible !
GRUCHET
Vous m'avez bien emprunté à moi, et je suis moins riche.
MUREL
Oh lui ! C'est autre chose !
GRUCHET
Comment, autre chose ? Un homme si généreux, serviable ! Vous avez un intérêt, mon gaillard, à ne pas vous déprécier dans la maison.
MUREL
Pourquoi ?
GRUCHET
Vous faites la cour à la jeune fille, espérant qu'un bon mariage...
MUREL
Diable d'homme, va !... Oui, je l'adore. Madame_Rousselin ! Au nom du ciel, pas d'allusion !
GRUCHET, à part
Oh ! Oh ! Tu l'adores. Je crois que tu adores surtout sa dot !
SCÈNE III. Murel, Gruchet, Madame Rousselin, Onésime, Louise, Miss Arabelle, un livre à la main.
MUREL, présentant son bouquet à Madame Rousselin
Permettez-moi, Madame, de vous offrir ...
MADAME ROUSSELIN, jetant le bouquet sur le guéridon, à gauche
Merci, Monsieur !
MISS ARABELLE
Oh ! Les splendides gardénias !... Et où peut-on trouver des fleurs aussi rares ?
MUREL
Chez moi, Miss_Arabelle, dans ma serre !
ONÉSIME, avec impertinence
Monsieur possède une serre ?
MUREL
Chaude ! Oui, monsieur !
LOUISE
Et rien ne lui coûte pour être agréable à ses amis !
MADAME ROUSSELIN
Si ce n'est, peut-être, d'oublier ses préférences politiques.
MUREL, à Louise, à demi-voix
Votre mère aujourd'hui est d'une froideur !...
LOUISE, de même, comme pour l'apaiser
Oh !
MADAME ROUSSELIN, à droite, assise devant une petite table
Ici, près de moi, cher vicomte ! Approchez monsieur Gruchet ! Eh bien, a-t-on fini par découvrir un candidat ? Que dit-on ?
GRUCHET
Une foule de choses, Madame. Les uns...
ONÉSIME, lui coupant la parole
Mon père affirme que Monsieur_Rousselin n'aurait qu'à se présenter...
MADAME ROUSSELIN, vivement
Vraiment ! C'est son avis ?
ONÉSIME
Sans doute ! Et tous nos paysans qui savent que leur intérêt bien entendu s'accorde avec ses idées...
GRUCHET
Cependant, elles diffèrent un peu des principes de [17]89 !
ONÉSIME, riant aux éclats
Ah ! Ah ! Ah ! Les immortels principes de [17]89 !
GRUCHET
De quoi riez-vous ?
ONÉSIME
Mon père rit toujours quand il entend ce mot-là.
GRUCHET
Eh ! sans [17]89, il n'y aurait pas de députés !
MISS ARABELLE
Vous avez raison, Monsieur_Gruchet, de défendre le_Parlement. Lorsqu'un gentleman est là, il peut faire beaucoup de bien !
GRUCHET
D'abord on habite Paris, pendant l'hiver.
MADAME ROUSSELIN
Et c'est quelque chose ! Louise, rapproche-toi donc ! Car le séjour de la province, n'est-ce pas Monsieur_Murel, à la longue, fatigue ?
MUREL, vivement
Oui, Madame !
Bas à Louise.
On y peut cependant trouver le bonheur !
GRUCHET
Comme si cette pauvre province ne contenait que des sots !
MISS ARABELLE, avec exaltation
Oh ! Non ! Non ! Des coeurs nobles palpitent à l'ombre de nos vieux bois ; la rêverie se déroule plus largement sur les plaines ; dans des coins obscurs, peut-être, il y a des talents ignorés, un génie qui rayonnera !
Elle s'assied.
MADAME ROUSSELIN
Quelle tirade, ma chère ! Vous êtes plus que jamais en veine poétique !
ONÉSIME
Mademoiselle, en effet, sauf un léger accent, nous a détaillé tout à l'heure, le_Lac de Monsieur_de_Lamartine... d'une façon...
MADAME ROUSSELIN
Mais vous connaissiez la pièce ?
ONÉSIME
On ne m'a pas encore permis de lire cet auteur.
MADAME ROUSSELIN
Je comprends ! Une éducation... sérieuse !
Lui passant sur les poignets un écheveau de laine à dévider.
Auriez-vous l'obligeance ?... Les bras toujours étendus ! Fort bien !
ONÉSIME
Oh ! Je sais ! Et même, je suis pour quelque chose dans ce paysage en perles que vous a donné ma soeur Élisabeth !
MADAME ROUSSELIN
Un ouvrage charmant ; il est suspendu dans ma chambre ! Louise, quand tu auras fini de regarder l_Illustration...
MUREL, à part
On se méfie de moi ; c'est clair !
MADAME ROUSSELIN
J'ai admiré, du reste, les talents de vos autres soeurs, la dernière fois que nous avons été au Château_de_Bouvigny.
ONÉSIME
[Ma mère y recevra prochainement la visite de mon grand-oncle, l'évêque_de_Saint-Giraud.
MADAME ROUSSELIN
Monseigneur_de_Saint-Giraud votre oncle !
ONÉSIME
Oui ! Le parrain de mon père .
MADAME ROUSSELIN
Il nous oublie, le cher Comte, c'est un ingrat !
LA CENSURE ne permettant pas le mot évêque ni le mot monseigneur, Mme ROUSSELIN : ... Au château de Bouvigny, mais votre père nous oublie. C'est un ingrat.
ONÉSIME
Oh ! Non ! Car il a demandé pour tantôt un rendez-vous à Monsieur_Rousselin !
MADAME ROUSSELIN, l'air satisfait
Ah !
ONÉSIME
Il veut l'entretenir d'une chose... Et je crois même que j'ai vu entrer, tout à l'heure, maître_Podart.
MUREL, à part
Le notaire ! Est-ce que déjà ?...
MISS ARABELLE
En effet ! Et après est venu Marchais, l'épicier, puis Monsieur_Bondois, Monsieur_Liégeard, d'autres encore.
MUREL, à part
Diable ! Qu'est-ce que cela veut dire ?
SCÈNE IV. Les Mêmes, Rousselin.
LOUISE
Ah ! Papa !
ROUSSELIN, le sourire aux lèvres
Regarde-le, mon enfant ! Tu peux en être fière !
Embrassant sa femme.
Bonjour, ma chérie !
MADAME ROUSSELIN
Que se passe-t-il ? Cet air rayonnant...
ROUSSELIN, apercevant Murel
Vous ici, mon bon Murel ! Vous savez déjà ... et vous avez voulu être le premier !
MUREL
Quoi donc ?
ROUSSELIN, apercevant Gruchet
Gruchet aussi ! Ah ! Mes amis ! C'est bien ! Je suis touché ! Vraiment, tous mes concitoyens !...
GRUCHET
Nous ne savons rien !
MUREL
Nous ignorons complètement...
ROUSSELIN
Mais ils sont là !... Ils me pressent !
TOUS
Qui donc ?
ROUSSELIN
[Tout un comité] qui me propose la candidature de l'arrondissement.
Il y avait dans le texte : Un comité ministériel me propose. LA CENSURE a enlevé ministériel ! ! !
MUREL, à part
Sapristi ! On m'a devancé !
MADAME ROUSSELIN
Quel bonheur !
GRUCHET
Et vous allez accepter peut-être ?
ROUSSELIN
Pourquoi pas ? Je suis conservateur, moi !
MADAME ROUSSELIN
Tu leur as répondu ?
ROUSSELIN
Rien encore ! Je voulais avoir ton avis.
MADAME ROUSSELIN
Accepte !
LOUISE
Sans doute !
ROUSSELIN
Ainsi, vous ne voyez pas d'inconvénient ?
TOUS
Aucun. - Au contraire. - Va donc !
ROUSSELIN
Franchement, vous pensez que je ferais bien ?
MADAME ROUSSELIN
Oui ! Oui !
ROUSSELIN
Au moins, je pourrai dire que vous m'avez forcé !
Fausse sortie.
MUREL, l'arrêtant
Doucement ! Un peu de prudence.
ROUSSELIN, stupéfait
Pourquoi ?
MUREL
Une pareille candidature n'est pas sérieuse !
ROUSSELIN
Comment cela ?
SCÈNE V. Les mêmes, Marchais, puis Maître Dodart.
MARCHAIS
Serviteur à la compagnie ! Mesdames, faites excuse ! Les messieurs qui sont là m'ont dit d'aller voir ce que faisait Monsieur_Rousselin, et qu'il faut qu'il vienne ! Et qu'il réponde oui !
ROUSSELIN
Certainement !
MARCHAIS
Parce que vous êtes une bonne pratique, et que vous ferez un bon député !
ROUSSELIN, avec enivrement
Député !
DODART, entrant
Eh ! Mon cher, on s'impatiente, à la fin !
GRUCHET, à part
Dodart ! Encore un tartuffe celui-là !
Tartufffe : Faux dévot, hypocrite, coquin se servant du manteau de la religion. [L]
DODART, à Onésime
Monsieur votre père qui est dans la cour désire vous parler.
MUREL
Ah ! Son père est là ?
GRUCHET, à Murel
Il vient avec les autres. L'oeil au guet, Murel !
MUREL
Pardon, maître Dodart.
À Rousselin.
Imaginez un prétexte...
À Marchais.
Dites que Monsieur_Rousselin se trouve indisposé, et qu'il donnera sa réponse... tantôt. Vivement !
Marchais sort.
ROUSSELIN
Voilà qui est trop fort, par exemple !
MUREL
Eh ! On n'accepte pas une candidature, comme cela, à l'improviste !
ROUSSELIN
Depuis trois ans je ne fais que d'y penser !
MUREL
Mais vous allez commettre une bévue ! Demandez à maître_Dodart, homme plein de sagesse, et qui connaît la localité, s'il peut répondre de votre élection.
DODART
En répondre, non ! J'y crois, cependant ! Dans ces affaires-là, après tout, on n'est jamais sûr de rien. D'autant plus que nous ne savons pas si nos adversaires...
GRUCHET
Et ils sont nombreux, les adversaires !
ROUSSELIN
Ils sont nombreux ?
MUREL
Immensément !
À Dodart.
Vous excuserez donc notre ami qui désire un peu de réflexion.
À Rousselin.
Ah ! Si vous voulez risquer tout !
ROUSSELIN
Il n'a peut-être pas tort ?
À Dodart.
Oui, priez-les...
DODART
Eh bien, Monsieur_Onésime ? Allons !
MUREL
Allons ! Il faut obéir à papa !
ROUSSELIN, à Murel
Comment, vous partez aussi ? Pourquoi ?
MUREL
Cela est mon secret ! Tenez-vous tranquille ! vous verrez !
SCÈNE VI. Rousselin, Madame Rousselin, Miss Arabelle, Gruchet.
ROUSSELIN
Que va-t- il faire ?
GRUCHET
Je n'en sais rien !
MADAME ROUSSELIN
Quelque extravagance !
GRUCHET
Oui ; c'est un drôle de jeune homme ! J'étais venu pour avoir la permission de vous en présenter un autre.
ROUSSELIN
Amenez-le !
GRUCHET
Oh ! Il peut fort bien ne pas vous convenir. Vous avez quelquefois des préventions. En deux mots, il se nomme Monsieur_Julien_Duprat.
ROUSSELIN
Ah ! Non ! Non !
GRUCHET
Quelle idée !
ROUSSELIN
Qu'on ne m'en parle pas, entendez-vous !
Apercevant sur le guéridon, un journal.
J'avais pourtant défendu chez moi l'admission de ce papier ! Mais je ne suis pas le maître, apparemment !
Examinant la feuille.
Oui ! Encore des vers !
GRUCHET
Parbleu, puisque c'est un poète !
ROUSSELIN
Je n'aime pas les poètes ! De pareils galopins...
Galopin : Populairement et par mépris. Petit polisson, petit garçon quelconque. {L]
MISS ARABELLE
Je vous assure, Monsieur, que je lui ai parlé, une fois, à la promenade, sous les quinconces ; et il est... Très bien.
GRUCHET
Quand vous le recevriez !
ROUSSELIN
Moins que jamais !
À Louise.
Moins que jamais, ma fille !
LOUISE
Oh ! Je ne le défends pas !
ROUSSELIN
Je l'espère bien ... Un misérable !
MISS ARABELLE, violemment
Ah !
GRUCHET
Mais pourquoi ?
ROUSSELIN
Parce que... Pardon, Miss_Arabelle !
À sa femme montrant Louise.
Oui, emmène-la ! J'ai besoin de m'expliquer avec Gruchet.
SCÈNE VII. Rousselin, Gruchet.
GRUCHET, assis sur le banc, à gauche
Je vous écoute.
ROUSSELIN, prenant le journal
Le feuilleton est intitulé : « Encore à Elle ! »
« Les vieux sphinx accroupis qui sont de pierre dure, Gémiraient, sous la peine horrible qu'on endure Lorsque... »Eh ! Je me fiche bien de tes sphinx !
GRUCHET
Moi aussi ; mais je ne comprends pas.
ROUSSELIN
C'est la suite de la correspondance... indirecte.
GRUCHET
Si vous vouliez vous expliquer plus clairement ?
ROUSSELIN
Figurez-vous donc qu'il y a eu mardi huit_jours, en me promenant dans mon jardin, le matin, de très bonne_heure ; - je suis agité maintenant, je ne dors plus ; - voilà que je distingue, contre le mur de l'espalier, sur le treillage...
GRUCHET
Un homme ?
ROUSSELIN
Non, une lettre, une grande enveloppe ; ça avait l'air d'une pétition, et qui portait pour adresse simplement : « À Elle ! » Je l'ai ouverte, comme vous pensez ; et j'ai lu ... Une déclaration d'amour en vers, mon ami !... Quelque chose de brûlant... Tout ce que la passion ...
GRUCHET
Et pas de signature, naturellement ? Aucun indice ?
ROUSSELIN
Permettez ! La première chose à faire était de connaître la personne qui inspirait ce délire, et comme elle se trouvait décrite dans cette poésie même, car on y parlait de cheveux noirs, mon soupçon d'abord s'est porté sur Arabelle, notre institutrice, d'autant plus...
GRUCHET
Mais elle est blonde !
ROUSSELIN
Qu'est-ce que ça fait ? En vers, quelquefois, à cause de la rime, on met un mot pour un autre. Cependant, par délicatesse, vous comprenez, les Anglaises... Je n'ai pas osé lui faire de questions.
GRUCHET
Mais votre femme ?
ROUSSELIN
Elle a haussé les épaules, en me disant : « Ne t'occupe donc pas de tout ça ! »
GRUCHET
Et Julien là-dedans ?
ROUSSELIN
Nous y voici ! Je vous prie de noter que la susdite poésie, commençait par ces mots : Quand j'aperçois ta robe entre les orangers ! Et que je possède deux orangers, un de chaque côté de ma grille ; - il n'y en a pas d'autres aux environs ; - c'est donc bien à quelqu'un de chez moi que la déclaration en vers est faite ! À qui ? À ma fille, évidemment, à Louise ! Et par qui ? Par le seul homme du pays qui compose des vers, Julien ! De plus, si on compare l'écriture de la poésie avec l'écriture qui se trouve tous les jours sur la bande du journal, on reconnaît facilement que c'est la même.
GRUCHET, à part
Maladroit, va !
ROUSSELIN
Le voilà, votre protégé ! Que voulait-il ? Séduire Mademoiselle_Rousselin ?
GRUCHET
Oh !
ROUSSELIN
L'épouser, peut-être ?
GRUCHET
Ça vaudrait mieux !
ROUSSELIN
Je crois bien ! Maintenant, ma parole d'honneur, on ne respecte plus personne ! L'insolent ! Est-ce que je lui demande quelque chose, moi ? Est-ce que je me mêle de ses affaires ! Qu'il écrivaille ses articles ! Qu'il ameute le peuple contre nous ! Qu'il fasse l'apologie des bousingots de son espèce ! Va, va, mon petit journaliste, cours après les héritières !
Bousingot : Fig. Nom donné, après la révolution de Juillet, à des jeunes gens qui affectaient un costume négligé et qui manifestaient des opinions démocratiques. [L]
GRUCHET
Il y en a d'autres qui ne sont pas journalistes, et qui recherchent votre fille pour son argent !
ROUSSELIN
Hein ?
GRUCHET
Cela saute aux yeux ! - On vit à la campagne, où l'on cultive les terres de ses ancêtres soi-même, par économie et fort mal. Du reste, elles sont mauvaises et grevées d'hypothèques Huit enfants, dont cinq filles, une bossue ; impossible de voir les autres pendant la semaine, à cause de leurs toilettes. L'aîné des garçons, qui a voulu spéculer sur les bois, s'abrutit à Mostaganem avec de l'absinthe. Ses besoins d'argent sont fréquents. Le cadet, Dieu merci [sera prêtre] ; le dernier, vous le connaissez, il tapisse. Si bien que l'existence n'est pas drôle dans le castel, où la pluie vous tombe sur la nuque par les trous du plafond. Mais on fait des projets, et de temps à autre, - les beaux jours, ceux-là, - on s'encaque dans la petite voiture de famille disloquée, que le papa conduit lui-même, pour venir se refaire à l'excellente table de ce bon Monsieur_Rousselin, trop heureux de la fréquentation.
LA CENSURE a biffé le mot prêtre sur mon manuscrit J'ai mis : Le cadet, Dieu merci, a disparu.
Encaquer : Par extension et familièrement, presser, entasser dans une voiture, dans un vaisseau, dans un appartement, dans une prison, etc. [L]
ROUSSELIN
Ah ! Vous allez loin ; cet acharnement...
GRUCHET
C'est que je ne comprends pas tant de respect pour eux, à moins que, par suite de votre ancienne dépendance...
ROUSSELIN, avec douleur
Gruchet, pas un mot de cela, mon ami ! Pas un mot ; ce souvenir...
GRUCHET
Soyez sans crainte ; ils ne divulgueront rien, et pour cause !
ROUSSELIN
Alors ?
GRUCHET
Mais vous ne voyez donc pas que ces gens-là nous méprisent parce que nous sommes des plébéiens, des parvenus ! Et qu'ils vous jalousent, vous, parce que vous êtes riche ! L'offre de la candidature qu'on vient de vous faire, - due, je n'en doute pas, aux manoeuvres de Bouvigny, et dont il se targuera, - est une amorce pour happer la fortune de votre fille. Mais comme vous pouvez très bien ne pas être élu...
ROUSSELIN
Pas élu ?
GRUCHET
Certainement ! Et elle n'en sera pas moins la femme d'un idiot, qui rougira de son beau-père.
ROUSSELIN
Oh ! Je leur crois des sentiments...
GRUCHET
Si je vous apprenais qu'ils en font déjà des gorges_chaudes ?
ROUSSELIN
Qui vous l'a dit ?
GRUCHET
Félicité, ma bonne. Les domestiques, entre eux, vous savez, se racontent les propos de leurs maîtres.
ROUSSELIN
Quel propos ? Lequel ?
GRUCHET
Leur cuisinière les a entendus qui causaient de ce mariage, mystérieusement ; et, comme la comtesse avait des craintes, le comte a répondu, en parlant de vous : « Bah ! il en sera trop honoré ! »
ROUSSELIN
Ah ! Ils m'honorent !
GRUCHET
Ils croient la chose presque arrangée !
ROUSSELIN
Ah ! Non, Dieu merci !
GRUCHET
Ils sont même tellement sûrs de leur fait, que tout à l'heure, devant ces dames, Onésime prenait un petit air fat !
ROUSSELIN
Voyez-vous !
GRUCHET
Un peu plus, j'ai cru qu'il allait la tutoyer !
PIERRE, annonçant
Monsieur_le_comte_de_Bouvigny !
GRUCHET
Ah ! - Je me retire ! Adieu, Rousselin ! N'oubliez pas ce que je vous ai dit !
Il passe devant Bouvigny, le chapeau sur la tête, puis lui montre le poing par derrière.
Je te réserve un plat de mon métier, à toi !
SCÈNE VIII. Rousselin, Le Comte de Bouvigny.
BOUVIGNY, d'un ton dégagé
L'entretien que j'ai réclamé de vous, cher monsieur, avait pour but...
ROUSSELIN, d'un geste, l'invite à s'asseoir
Monsieur_le_Comte...
BOUVIGNY, s'asseyant
Entre nous, n'est-ce pas, la cérémonie est inutile ? Je viens donc, presque certain d'avance du succès, vous demander la main de mademoiselle votre fille Louise, pour mon fils le vicomte_Onésime-Gaspard-Olivier_de_Bouvigny !
Silence de Rousselin.
Hein ! Vous dites ?
ROUSSELIN
Rien jusqu'à présent, Monsieur.
BOUVIGNY, vivement
J'oubliais ! Il y a de grandes espérances, pas directes à la vérité !... Et comme dot... une pension ;... Du reste Maître_Dodart, détenteur des titres...
Baissant la voix.
Ne manquera pas...
Même silence.
J'attends.
ROUSSELIN
Monsieur... C'est beaucoup d'honneur pour moi, mais...
BOUVIGNY
Comment ? Mais !...
ROUSSELIN
On a pu, Monsieur_le_Comte, vous exagérer ma fortune ?
BOUVIGNY
Croyez-vous qu'un pareil calcul ?... Et que les Bouvigny !...
ROUSSELIN
Loin de moi cette idée ! Mais je ne suis pas aussi riche qu'on se l'imagine !
BOUVIGNY, gracieux
La disproportion en sera moins grande !
ROUSSELIN
Cependant, malgré des revenus... raisonnables, s'est vrai, nous vivons, sans nous gêner. Ma femme a des goûts... élégants. J'aime à recevoir, à répandre le bien-être autour de moi . J'ai réparé, à mes frais, la route_de_Bugueux_à_Faverville . J'ai établi une école, et fondé, à l'hospice, une salle de quatre lits qui portera mon nom.
BOUVIGNY
On le sait, Monsieur, on le sait !
ROUSSELIN
Tout cela pour vous convaincre que je ne suis pas, - bien que fils de banquier et l'ayant été moi-même, - ce qu'on appelle un homme d'argent. Et la position de Monsieur_Onésime ne saurait être un obstacle, mais il y en a un autre. Votre fils n'a pas de métier ?
BOUVIGNY, fièrement
Monsieur, un gentilhomme ne connaît que celui des armes !
ROUSSELIN
Mais il n'est pas soldat ?
BOUVIGNY
Il attend, pour servir son pays, que le gouvernement ait changé.
ROUSSELIN
Et en attendant ?...
BOUVIGNY
Il vivra dans son domaine, comme moi, Monsieur !
ROUSSELIN
À user des souliers de chasse, fort bien ! Mais moi, monsieur, j'aimerais mieux donner ma fille à quelqu'un dont la fortune - pardon du mot, - serait encore moindre.
BOUVIGNY
La sienne est assurée !
ROUSSELIN
À un homme qui n'aurait même rien du tout, pourvu...
BOUVIGNY
Oh ! Rien du tout !...
ROUSSELIN, se levant
Oui, Monsieur, à un simple travailleur, à un prolétaire.
BOUVIGNY, se levant
C'est mépriser la naissance !
ROUSSELIN
Soit ! Je suis un enfant de la Révolution, moi !
BOUVIGNY
Vos manières le prouvent, Monsieur !
ROUSSELIN
Et je ne me laisse pas éblouir par l'éclat des titres !
BOUVIGNY
Ni moi par celui de l'or,... Croyez-le !
ROUSSELIN
Dieu merci, on ne se courbe plus devant les seigneurs, comme autrefois !
BOUVIGNY
En effet, votre grand-père a été domestique dans ma maison !
ROUSSELIN
Ah ! Vous voulez me déshonorer ? Sortez, Monsieur ! La considération est aujourd'hui un privilège tout personnel. La mienne se trouve au-dessus de vos calomnies ! Ne serait-ce que ces notables qui sont venus tout à l'heure m'offrir la candidature...
BOUVIGNY
On aurait pu me l'offrir aussi, à moi ! Et je l'ai, je l'aurais refusée par égard pour vous. Mais devant une pareille indélicatesse, après la déclaration de vos principes, et du moment que vous êtes un démocrate, un suppôt de l'anarchie...
ROUSSELIN
Pas du tout !
BOUVIGNY
Un organe du désordre, moi aussi, je me déclare candidat ! Candidat conservateur, entendez-vous ! Et nous verrons bien lequel des deux... Je suis même le camarade du préfet qui vient d'être nommé ! Je ne m'en cache pas ! Et il me soutiendra ! Bonsoir !
Il sort.
SCÈNE IX.
ROUSSELIN, seul
Mais ce furieux-là est capable de me démolir dans l'opinion, de me faire passer pour un jacobin ! J'ai peut-être eu tort de le blesser. Cependant, vu la fortune des Bouvigny, il m'était bien impossible... N'importe, c'est fâcheux ! Murel et Gruchet déjà ne m'avaient pas l'air si rassurés ; et il faudrait découvrir un moyen de persuader aux conservateurs... Que je suis... Le plus conservateur des hommes... Hein ? Qu'est-ce donc ?
SCÈNE X. Rousselin, Murel, avec une foule d'électeurs, Heurtelot, Beaumesnil, Voinchet, Hombourg, Ledru, puis Gruchet.
MUREL
Mon cher concitoyen, les électeurs ici présents viennent vous offrir, par ma voix, la candidature du Parti_Libéral de l'arrondissement.
ROUSSELIN
Mais... Messieurs...
MUREL
Vous aurez entièrement pour vous les communes de Faverville, Harolle, Lahoussaye, Sannevas, Bonneval, Hautot, Saint-Mathieu.
ROUSSELIN
Ah ! Ah !
MUREL
Randou, Manerville, la Coudrette ! Enfin nous comptons sur une majorité qui dépassera quinze_cents voix, et votre élection est certaine.
ROUSSELIN
Ah ! citoyens !
Bas, à Murel.
Je ne sais que dire.
MUREL
Permettez-moi de vous présenter quelques-uns de vos amis politiques : d'abord, le plus ardent de tous,un véritable patriote, Monsieur_Heurtelot... fabricant...
HEURTELOT
Oh ! Dites cordonnier, ça ne me fait rien !
MUREL
Monsieur_Hombourg, maître de l'hôtel du Lion_d_or et entrepreneur_de_roulage, Monsieur_Voinchet, pépiniériste, Monsieur_Beaumesnil, sans profession, le brave capitaine_Ledru, retraité.
ROUSSELIN, avec enthousiasme
Ah ! Les militaires !
MUREL
Et tous nous sommes convaincus que vous remplirez hautement cette noble mission !
Bas à Rousselin.
Parlez donc !
ROUSSELIN
Messieurs !... Non, citoyens ! Mes principes sont les vôtres ! Et... certainement que... je suis l'enfant du pays, comme vous ! On ne m'a jamais vu dire du mal de la liberté, au contraire ! Vous trouverez en moi... un interprète... Dévoué à vos intérêts, le défenseur... Une digue contre les envahissements du Pouvoir !
MUREL, lui prenant la main
Très bien, mon ami, très bien ! Et n'ayez aucun doute sur le résultat de votre candidature ! D'abord, elle sera soutenue par l_Impartial !
ROUSSELIN
L'Impartial pour moi ?
GRUCHET, sortant de la foule
Mais tout à fait pour vous ! J'arrive de la rédaction. Julien est d'une ardeur !
Bas à Murel, étonné de le voir.
Il m'a donné des raisons. Je vous expliquerai.
Aux électeurs.
Vous permettez, n'est-ce pas ?
À Rousselin.
Maintenant, c'est bien le moins que je vous l'amène ?
ROUSSELIN
Qui ? Pardon ! Car j'ai la tète...
GRUCHET
Que je vous amène Julien ? Il a envie de venir.
ROUSSELIN
Est-ce... véritablement nécessaire ?...
GRUCHET
Oh ! Indispensable !
ROUSSELIN
Eh bien, alors... Oui, comme vous voudrez.
Gruchet sort.
HEURTELOT
Ce n'est pas tout ça, citoyen ! Mais la première chose quand vous serez là-bas, c'est d'abolir l'impôt des boissons !
ROUSSELIN
Les boissons ? Sans doute !
HEURTELOT
Les autres font toujours des promesses ; et puis, va te promener ! Moi, je vous crois un brave ; et tapez là-dedans !
Il lui tend la main.
ROUSSELIN, avec hésitation
Volontiers, citoyen, volontiers !
HEURTELOT
À la bonne heure ! Et il faut que ça finisse ! Voilà trop longtemps que nous souffrons !
HOMBOURG
Parbleu ! On ne fait rien pour le Roulage ! L'avoine est hors de prix !
ROUSSELIN
C'est vrai ! L'Agriculture...
HOMBOURG
Je ne parle pas de l'Agriculture ! Je dis le Roulage !
MUREL
Il n'y a que cela ! Mais, grâce à lui, le Gouvernement...
LEDRU
Ah ! Le Gouvernement ! Il décore un tas de freluquets !
Freluquet : Terme familier. Homme léger, frivole et sans mérite. [L]
VOINCHET
Et leur tracé du chemin_de_fer, qui passera par Saint-Mathieu, est d'une bêtise !...
BEAUMESNIL
On ne peut plus élever ses enfants !
ROUSSELIN
Je vous promets...
HOMBOURG
D'abord, les droits de la poste !...
ROUSSELIN
Oh ! oui !
LEDRU
Quand ce ne serait que dans l'intérêt de la discipline !...
ROUSSELIN
Parbleu !
VOINCHET
Au lieu que si on avait pris par Bonneval...
ROUSSELIN
Assurément !
BEAUMESNIL
Moi, j'en ai un qui a des dispositions...
ROUSSELIN
Je vous crois !
MUREL, élevant la voix plus haut
Citoyens, pardon, un mot ! Citoyens, dans cette circonstance où notre cher compatriote, avec une simplicité de langage que j'ose dire antique, a si bien confirmé notre espoir, je suis heureux d'avoir été votre intermédiaire... ; - et afin de célébrer cet événement, d'où sortiront pour le canton, - et peut-être pour la France, - de nouvelles destinées, permettez-moi de vous offrir, lundi prochain, un punch, à ma fabrique.
LES ÉLECTEURS
Lundi, oui, lundi !
MUREL
Nous n'avons plus qu'à nous retirer, je crois ?
TOUS, en s'en allant
Adieu, monsieur Rousselin ! À bientôt ! Ça ira ! Vous verrez !
ROUSSELIN, donnant des poignées de main
Mes amis ! Ah ! Je suis touché, je vous assure ! Adieu ! Tout à vous !
Les électeurs s'éloignent.
MUREL, à Rousselin
Soignez Heurtelot ; c'est un meneur !
Il va retrouver au fond, les électeurs.
ROUSSELIN, appelant
Heurtelot !
HEURTELOT
De quoi ?
ROUSSELIN
Vous ne pourriez pas me faire quinze paires_de_bottes ?
HEURTELOT
Quinze_paires ?
ROUSSELIN
Oui ! Et autant de souliers. Ce n'est pas que j'aille en voyage, mais je tiens à avoir une forte provision de chaussures.
HEURTELOT
On va s'y mettre tout de suite, Monsieur ! À vos ordres !
Il va rejoindre les électeurs.
HOMBOURG
Monsieur Rousselin, il m'est arrivé dernièrement une paire d'alezans, qui seraient des bijoux à votre calèche ! Voulez-vous les voir ?
ROUSSELIN
Oui, un de ces jours !
VOINCHET
Je vous donnerai une petite note, vous savez, sur le tracé du nouveau chemin_de_fer, de façon à ce que, prenant mon terrain par le milieu...
ROUSSELIN
Très bien !
BEAUMESNIL
Je vous amènerai mon fils ; et vous conviendrez qu'il serait déplorable de laisser un pareil enfant sans éducation.
ROUSSELIN
À la rentrée des classes, soyez sûr !...
HEURTELOT
Voilà un homme celui-là ! Vive Rousselin !
TOUS
Vive Rousselin !
Tous les électeurs sortent.
SCÈNE XI. Rousselin, Murel.
ROUSSELIN, se précipite sur Murel, et l'embrassant
Ah ! Mon ami ! Mon ami ! Mon ami !
MUREL
Trouvez-vous la chose bien conduite ?
ROUSSELIN
C'est-à-dire que je ne peux pas vous exprimer...
MUREL
Vous en aviez envie, avouez-le ?
ROUSSELIN
J'en serais mort ! Au bout d'un an que je m'étais retiré ici, à la campagne, j'ai senti peu à peu comme une langueur. Je devenais lourd. Je m'endormais le soir, après le dîner ; et le médecin a dit à ma femme : « Il faut que votre mari s'occupe ! » Alors j'ai cherché en moi-même ce que je pourrais bien faire.
MUREL
Et vous avez pensé à la députation ?
ROUSSELIN
Naturellement ! Du reste, j'arrivais à l'âge où l'on se doit ça. J'ai donc acheté une bibliothèque. J'ai pris un abonnement au _Moniteur.
MUREL
Vous vous êtes mis à travailler, enfin !
ROUSSELIN
Je me suis fait, premièrement, admettre dans une société d'archéologie, et j'ai commencé à recevoir, par la poste, des brochures. Puis, j'ai été du conseil municipal, du conseil d'arrondissement, enfin du du conseil général ; et dans toutes les questions importantes, de peur de me compromettre... je souriais. Oh ! Le sourire, quelquefois, est d'une ressource !
MUREL
Mais le public n'était pas fixé sur vos opinions, et il a fallu - vous ne savez peut-être pas...
ROUSSELIN
Oui ! Je sais... C'est vous, vous seul !
MUREL
Non, vous ne savez pas !
ROUSSELIN
Si fait ! Ah ! Quel diplomate !
MUREL, à part
Il y mord !
Haut.
Les ouvriers de ma fabrique étaient hostiles au début. Des hommes redoutables, mon ami ! À présent, tous dans votre main !
ROUSSELIN
Vous valez votre pesant d'or !
MUREL, à part
Je n'en demande pas tant !
ROUSSELIN, le contemplant
Tenez ! Vous êtes pour moi... Plus qu'un frère !... Comme mon enfant !
MUREL, avec lenteur
Mais... je pourrais... l'être.
ROUSSELIN
Sans doute ! En admettant que je sois plus vieux.
MUREL, avec un rire forcé
Ou moi... en devenant votre gendre. Voudriez-vous ?
ROUSSELIN, avec le même rire
Farceur !... Vous ne voudriez pas vous-même !
MUREL
Parbleu ! Oui !
ROUSSELIN
Allons donc ! Avec vos habitudes parisiennes !
MUREL
Je vis en province !
ROUSSELIN
Eh ! On ne se marie pas à votre âge !
MUREL
Trente-quatre_ans, c'est l'époque !
ROUSSELIN
Quand on a, devant soi, un avenir comme le vôtre !
MUREL
Eh ! Mon avenir s'en trouverait singulièrement...
ROUSSELIN
Raisonnons ; vous êtes tout simplement le directeur de la filature_de_Bugneaux, représentant la compagnie flamande. Appointements : vingt_mille.
MUREL
Plus une part considérable dans les bénéfices !
ROUSSELIN
Mais l'année où on n'en fait pas ? Et puis, on peut très bien vous mettre à la porte.
MUREL
J'irai ailleurs, où je trouverai...
ROUSSELIN
Mais vous avez des dettes ! Des billets en souffrance ! On vous harcèle !
MUREL
Et ma fortune, à moi ! Sans compter que plus tard...
ROUSSELIN
Vous allez me parler de l'héritage de votre tante ? Vous n'y comptez pas vous-même. Elle habite à deux cents lieues d'ici, et vous êtes fâchés !
MUREL, à part
Il sait tout, cet animal-là !
ROUSSELIN
Bref, mon cher, et quoique je ne doute nullement de votre intelligence ni de votre activité, j'aimerais mieux donner ma fille... à un homme...
MUREL
Qui n'aurait rien du tout, et qui serait bête !
ROUSSELIN
Non ! Mais dont la fortune, quoique minime, serait certaine !
MUREL
Ah ! Par exemple !
ROUSSELIN
Oui, Monsieur, à un modeste rentier, à un petit propriétaire de campagne.
MUREL
Voilà le cas que vous faites du travail !
ROUSSELIN
Écoutez donc ! L'industrie, ça n'est pas sûr ; et un bon père de famille doit y regarder à deux fois.
MUREL
Enfin, vous me refusez votre fille ?
ROUSSELIN
Forcément ! Et en bonne conscience, ce n'est pas ma faute ! Sans rancune, n'est-ce pas ?
Appelant.
Pierre ! Mon buvard, et un encrier ! Asseyez-vous là ! Vous allez préparer ma profession_de_foi aux électeurs.
Pierre apporte ce que Rousselin a demandé, et le dépose sur la petite table, à droite.
MUREL
Moi ! Que je...
ROUSSELIN
Nous la reverrons ensemble ! Mais commencez d'abord. Avec votre verve, je ne suis pas inquiet ! Ah ! vous m'avez donné tout à l'heure un bon coup d'épaule, pour mon discours ! Je ne vous tiens pas quitte ! Est-il gentil ! - Je vous laisse ! Moi, je vais à mes petites affaires ! Quelque chose d'enlevé, n'est-ce pas ? - Du feu !
Il sort.
SCÈNE XII.
MUREL, seul
Imbécile ! Me voilà bien avancé, maintenant !
À la cantonnade.
Mais, vieille bête, tu ne trouveras jamais quelqu'un pour la chérir comme moi ! De quelle façon me venger ? Ou plutôt si je lui faisais peur ? C'est un homme à sacrifier tout pour être élu. Donc, il faudrait lui découvrir un concurrent ! Mais lequel ?
Entre Gruchet.
Ah !
SCÈNE XIII. Murel, Gruchet.
GRUCHET
Qu'est-ce qui vous prend ?
MUREL
Un remords ! J'ai commis une sottise, et vous aussi .
GRUCHET
En quoi ?
MUREL
Vous étiez tout à l'heure avec ceux qui portent Rousselin à la candidature ? Vous l'avez vu !
GRUCHET
Et même que j'ai été chercher Julien ; il va venir.
MUREL
Il ne s'agit pas de lui, mais de Rousselin ! Ce Rousselin, c'est un âne ! Il ne sait pas dire quatre mots ! Et nous aurons le plus pitoyable député !
GRUCHET
L'initiative n'est pas de moi !
MUREL
Il s'est toujours montré on ne peut plus médiocre.
GRUCHET
Certainement !
MUREL
Ce qui ne l'empêche pas d'avoir une considération !... Tandis que vous...
GRUCHET, vexé
Moi, eh bien ?
MUREL
Je ne veux pas vous offenser, mais vous ne jouissez pas, dans le pays, de l'espèce d'éclat qui entoure la maison Rousselin.
GRUCHET
Oh ! Si je voulais !
Silence.
MUREL, le regardant en face
Gruchet, seriez-vous capable de vous livrer à une assez forte dépense ?
GRUCHET
Ce n'est pas trop dans mon caractère ; cependant...
MUREL
Si on vous disait : « Moyennant quelques mille_francs, tu prendras sa place, tu seras député ! »
GRUCHET
Moi, dé...
MUREL
Mais songez-donc que là-bas, à Paris, on est à la source des affaires ! On connaît un tas de monde ! On va soi-même chez les ministres ! Les adjudications de fournitures, les primes sur les sociétés nouvelles, les grands travaux, la Bourse ! On a tout ! Quelle influence ! Mon ami, que d'occasions !
GRUCHET
Comment voulez-vous que ça m'arrive ? Rousselin est presque élu !
MUREL
Pas encore ! Il a manqué de franchise dans la déclaration de ses principes ; et là-dessus la chicane est facile ! Quelques électeurs n'étaient pas contents. Heurtelot grommelait.
GRUCHET
Le cordonnier ? J'ai contre lui une saisie pour après-demain !
MUREL
Épargnez-le ; il est fort ! Quant aux autres, on verra. Je m'arrangerai pour que la chose commence par les ouvriers de ma fabrique... puis, s'il faut se déclarer pour vous, je me déclarerai, Monsieur_Rousselin n'ayant pas le patriotisme nécessaire ; je serai forcé de le reconnaître ; d'ailleurs, je le reconnais, c'est une ganache.
Ganache : Fig. et populairement. Une ganache, une personne dépourvue de talents et d'intelligence. [L]
GRUCHET, rêvant
Tiens ! Tiens !
MUREL
Qui vous arrête ? Vous êtes pour la gauche ? Eh bien, on vous pousse à la Chambre de ce côté-là ; et quand même vous n'iriez pas, votre candidature seule, en ôtant des voix à Rousselin, l'empêche d'y parvenir.
GRUCHET
Comme ça le ferait bisquer !
Bisquer : Éprouver du dépit. Mot très populaire et banni du langage sérieux. [L]
MUREL
Un essai ne coûte rien ; peut-être quelques_centaines_de_francs dans les cabarets.
GRUCHET, vivement
- Pas plus, vous croyez ?
MUREL
Et je vais remuer tout l'arrondissement, et vous serez nommé, et Rousselin sera enfoncé ! Et beaucoup de ceux qui font semblant de ne pas vous connaître s'inclineront très bas en vous disant : « Monsieur_le_député, j'ai bien l'honneur de vous offrir mes hommages. »
Nous ferons répandre que c'est un légitimiste déguisé ; biffé par LA CENSURE.
SCÈNE XIV. Les mêmes, Julien.
MUREL
Mon petit Duprat, vous ne verrez pas Monsieur_Rousselin !
JULIEN
Je ne pourrai pas voir...
MUREL
Non ! Nous sommes brouillés... sur la politique.
JULIEN
Je ne comprends pas ! Tantôt vous êtes venu chez moi me démontrer qu'il fallait soutenir Monsieur_Rousselin, en me donnant une foule de raisons..., que j'ai été redire à Monsieur_Gruchet. Il les a, de suite, acceptées, d'autant plus qu'il désire ...
GRUCHET
Ceci entre nous, mon cher ! C'est une autre question, qui ne concerne pas Rousselin.
JULIEN
Pourquoi n'en veut-on plus ?
MUREL
Je vous le répète, ce n'est pas l'homme de notre parti.
GRUCHET, avec fatuité
Et on en trouvera un autre !
MUREL
Vous saurez lequel. Allons nous-en ! On ne conspire pas chez l'ennemi.
JULIEN
L'ennemi ? Rousselin !
MUREL
Sans doute ; et vous aurez l'obligeance de l'attaquer dans l'Impartial, vigoureusement !
JULIEN
Pourquoi cela ? Je ne vois pas de mal à en dire.
GRUCHET
Avec de l'imagination, on en trouve.
JULIEN
Je ne suis pas fait pour ce métier !
GRUCHET
Écoutez donc ! Vous êtes venu à moi le premier m'offrir vos services, et sachant que j'étais l'ami de Rousselin, vous m'avez prié, - c'est le mot, - de vous introduire chez lui .
JULIEN
À peine y suis-je que vous m'en arrachez !
GRUCHET
Ce n'est pas ma faute si les choses ont pris, tout à coup, une autre direction.
JULIEN
Est-ce la mienne ?
GRUCHET
Mais comme il était bien convenu entre nous deux que vous entameriez une polémique contre la Société_des_Tourbières de Grumesnil-les-Arbois, président le comte_de_Bouvigny, en démontrant l'incapacité financière du dit sieur, - une affaire superbe dont ce gredin de Dodart m'a exclu !...
MUREL, à part
Ah ! Voilà le motif de leur alliance !
GRUCHET
Jusqu'à présent, vous n'en avez rien fait ; donc, c'est bien le moins, cette fois, que vous vous exécutiez ! Ce qu'on vous demande, d'ailleurs, n'est pas tellement difficile...
JULIEN
N'importe ! Je refuse.
MUREL
Julien, vous oubliez qu'aux termes de notre engagement...
JULIEN
Oui, je sais ! Vous m'avez pris pour faire des découpures dans les autres feuilles, écrire toutes les histoires de chiens perdus, noyades, incendies, accidents quelconques et rapetisser à la mesure de l'esprit local les articles des confrères parisiens, en style plat ; c'est une exigence, chaque métaphore enlève un abonnement. Je dois aller aux informations, écouter les réclamations, recevoir toutes les visites, exécuter un travail de forçat, mener une vie d'idiot, et n'avoir, en quoi que ce soit, jamais d'initiative ! Eh bien, une fois par hasard, je demande grâce !
MUREL
Tant pis pour vous !
GRUCHET
Alors, il ne fallait pas prendre cette place !
JULIEN
Si j'en avais une autre !
GRUCHET
Quand on n'a pas de quoi vivre, c'est pourtant bien joli !
JULIEN, s'éloignant
Ah ! La misère !
MUREL
Laissons-le bouder ! Asseyons-nous, pour que j'écrive votre profession de foi.
GRUCHET
Très volontiers !
Ils s'assoient.
JULIEN, un peu remonté au fond
Comme je m'enfuirais à la grâce de Dieu, n'importe où, si tu n'étais pas là, mon pauvre amour !
Regardant la maison de Rousselin.
Oh ! Je ne veux pas que dans ta maison aucune douleur, fût-ce la moindre, survienne à cause de moi ! Que les murs qui t'abritent soient bénis ! Mais... sous les acacias, il me semble... qu'une robe ?... Disparue ! Plus rien ! Adieu.
Il s'éloigne.
GRUCHET, le rappelant
Restez donc ; nous avons quelque chose à vous montrer !
JULIEN
Ah ! J'en ai assez de vos sales besognes !
Il sort.
MUREL, tendant le papier à Gruchet
Qu'en pensez-vous ?
GRUCHET
C'est très bien ; merci !... Cependant...
MUREL
Qu'avez-vous ?
GRUCHET
Rousselin m'inquiète !
MUREL
Un homme sans conséquence !
GRUCHET
Eh ! Vous ne savez pas de quoi il est capable - au fond ! Et puis, le jeune Duprat ne m'a pas l'air extrêmement chaud ?
MUREL
Son entêtement à ménager Rousselin doit avoir une cause ?
GRUCHET
Eh ! Il est amoureux de Louise !
MUREL
Qui vous l'a dit ?
GRUCHET
Rousselin lui-même !
MUREL, à part
Un autre rival ! Bah ! J'en ai roulé de plus solides ! Écoutez-moi : je vais le rejoindre pour le catéchiser ; vous, pendant ce temps-là, faites imprimer la profession de foi ; voyez tous vos amis, et trouvez-vous ici dans deux heures.
GRUCHET
Convenu !
Il sort.
MUREL
Et maintenant, Monsieur Rousselin, c'est vous qui m'offrirez votre fille !
Il sort.
ACTE DEUXIÈME
Le théâtre représente une promenade sous les quinconces. - À gauche, au deuxième plan, le café Français ; à droite, la grille de la maison de Rousselin. - Au lever du rideau, un colleur est en train de coller trois affiches sur les murs de la maison de Rousselin .
SCÈNE PREMIÈRE. Heurtelot, Marchais, Le Garde Champêtre, foule.
LE GARDE CHAMPÊTRE, à la foule
Circulez ! Circulez ! Laissez toute la place aux proclamations !
LA FOULE
Trop juste !
HEURTELOT
Ah ! La profession de foi de Bouvigny !
MARCHAIS
Parbleu, puisqu'il sera nommé !
HEURTELOT
C'est Gruchet qui sera nommé ! Lisez plutôt son affiche !
MARCHAIS
Que je la lise ?...
HEURTELOT
Oui !
MARCHAIS
Commencez vous-même !
À part.
Il ne connaît pas ses lettres !
Haut.
Eh bien ?
HEURTELOT
Mais vous ?
MARCHAIS
Moi ?...
HEURTELOT, à part
Il ne sait pas épeler !
Haut.
Allons...
LE GARDE CHAMPÊTRE
Et ça vote ! - Tenez, je vais m'y mettre pour vous ! D'abord, celle du comte de Bouvigny : « Mes amis, cédant à de vives instances, j'ai cru devoir me présenter à vos suffrages... »
HEURTELOT
Connu ! À l'autre ! Celle de Gruchet !
LE GARDE CHAMPÊTRE
« Citoyens, c'est pour obéir à la volonté de quelques amis que je me présente... »
MARCHAIS
Quel farceur ! Assez !
LE GARDE CHAMPÊTRE
Alors je passe à celle de Monsieur_Rousselin ! « Mes chers compatriotes, si plusieurs d'entre vous ne m'en avaient vivement sollicité, je n'oserais... »
HEURTELOT
Il nous embête ! Je vais déchirer son affiche !
MARCHAIS
Moi aussi, car c'est une trahison !
LE GARDE CHAMPÊTRE, s'interposant
Vous n'en avez pas le droit !
MARCHAIS
Comment, pour soutenir l'ordre !
HEURTELOT
Eh bien, et la liberté ?
LE GARDE CHAMPÊTRE
Laissez les papiers tranquilles, ou je vous flanque au violon tous les deux !
HEURTELOT
Voilà bien le gouvernement ! Il est à nous vexer, toujours !
MARCHAIS
On ne peut rien faire !
SCÈNE II. Les mêmes, Murel, Gruchet.
MUREL, à Heurtelot
Fidèle au poste ! C'est bien ! Prenez-les tous ; faites-les boire !
HEURTELOT
Oh ! Là-dessus !...
MUREL, aux électeurs
Entrez ! Et pas de cérémonie ! J'ai donné des ordres ; c'est Gruchet qui régale.
GRUCHET
Jusqu'à un certain point, cependant !
MUREL, à Gruchet
Allez donc !
LES ÉLECTEURS
Ah ! Gruchet ! Un bon ! Un solide ! Un patriote !
Ils entrent tous dans le café.
SCÈNE III. Murel, Miss Arabelle.
MUREL, se dirigeant vers la grille de la maison Rousselin
Il faut, pourtant, que je tâche de voir Louise !
MISS ARABELLE, sortant de la grille
Je voudrais vous parler, Monsieur.
MUREL
Tant mieux, miss_Arabelle ! Et Louise, dites-moi, n'est-elle pas ?...
MISS ARABELLE
Mais vous étiez avec quelqu'un ?
MUREL
Oui.
MISS ARABELLE
Monsieur_Julien, je crois ?
MUREL
Non, Gruchet.
MISS ARABELLE
Gruchet ! Ah ! Bien mauvais homme ! C'est vilain, sa candidature !
MUREL
En quoi, miss_Arabelle ?
MISS ARABELLE
Monsieur_Rousselin lui a prêté, autrefois, une somme qui n'est pas rendue. J'ai vu le papier.
MUREL, à part
C'est donc pour cela que Gruchet en a peur !
MISS ARABELLE
Mais Monsieur_Rousselin, par délicatesse, gentlemanry, ne voudra pas poursuivre ! Il est bien bon ! Seulement bizarre quelquefois ! Ainsi sa colère contre Monsieur_Julien...
Gentlemanry : probablement manière de gentleman.
MUREL
Et Louise, miss_Arabelle ?
MISS ARABELLE
Oh ! Quand elle a su votre mariage impossible, elle a pleuré, beaucoup.
MUREL, joyeux
Vraiment ?
MISS ARABELLE
Oui ; et, pauvre petite ! Madame_Rousselin est bien dure pour elle !
MUREL
Et son père ?
MISS ARABELLE
Il a été très fâché !
MUREL
Est-ce qu'il regrette ?...
MISS ARABELLE
Oh ! Non ! Mais il a peur de vous.
MUREL
Je l'espère bien !
MISS ARABELLE
À cause des ouvriers, et de l_Impartial, où il dit que vous êtes le maître !
MUREL, riant
Ah ! Ah !
MISS ARABELLE
Mais non, n'est-ce pas, c'est Monsieur_Julien ?
MUREL
Continuez, miss_Arabelle.
MISS ARABELLE
Oh, moi, je suis bien triste, bien triste ! Et je voudrais un raccommodement.
MUREL
Cela me paraît maintenant difficile !
MISS ARABELLE
Oh ! Non ! Monsieur_Rousselin en a envie, je suis sûre ! Tâchez ! Je vous en prie !
MUREL, à part
Est-elle drôle !
MISS ARABELLE
C'est dans votre intérêt, à cause de Louise ! Il faut que tout le monde soit content : elle, vous, moi, Monsieur_Julien !
MUREL, à part
Encore Julien ! Ah ! Que je suis bête ; c'était pour l'institutrice ; une muse et un poète, parfait !
Haut.
Je ferai ce qui dépendra de moi. Au revoir, mademoiselle !
MISS ARABELLE, saluant
Good_afternoon, sir !
Apercevant une vieille femme qui lui fait signe de venir.
Ah ! Félicité !
Elle sort avec elle.
SCÈNE IV. Murel, Rousselin.
ROUSSELIN, entrant
C'est inouï, ma parole d'honneur !
MUREL, à part
Rousselin ! À nous deux !
ROUSSELIN
Gruchet ! Un Gruchet, qui veut me couper l'herbe sous le pied ! Un misérable que j'ai défendu, nourri ; et il se vante d'être soutenu par vous ?
MUREL
Mais...
ROUSSELIN
D'où diable lui est venue cette idée de candidature ?
MUREL
Je n'en sais rien. Il est tombé chez moi comme un furieux, en disant que j'allais abjurer mes opinions.
ROUSSELIN
C'est parce que je suis modéré ! Je proteste également contre les tempêtes de la démagogie que souhaite ce polisson de Gruchet, et le joug de l'absolutisme, dont Monsieur_Bouvigny est l'abominable soutien, le gothique symbole ! En un mot, - fidèle aux traditions du vieil esprit français, - je demande avant tout, le règne des lois, le gouvernement du pays par le pays, avec le respect de la propriété ! Oh ! Là-dessus, par exemple !...
MUREL
Justement ! On ne vous trouve pas assez républicain.
ROUSSELIN
Je le suis plus que Gruchet, encore une fois ! Car je me prononce, - voulez-vous que je l'imprime, - pour la suppression des douanes et de l'octroi.
MUREL
Bravo !
ROUSSELIN
Je demande l'affranchissement des pouvoirs municipaux, une meilleure composition du jury, la liberté de la presse, l'abolition de toutes les sinécures et titres_nobiliaires.
Sinécure : Place rétribuée qui n'oblige à aucun travail, à aucune fonction. [L]
MUREL
Très bien !
ROUSSELIN
Et l'application sérieuse du suffrage universel ! Cela vous étonne ! Je suis comme ça, moi ! Notre nouveau préfet qui soutient la réaction, je lui ai écrit trois lettres, en manière d'avertissement ! Oui, monsieur ! Et je suis capable de le braver en face, de l'insulter ! Vous pouvez dire ça aux ouvriers !
MUREL, à part
Est-ce qu'il parlerait sérieusement ?
ROUSSELIN
Vous voyez donc qu'en me préférant Gruchet... Car, je vous le répète, il se vante d'être soutenu par vous. Il le crie dans toute la ville.
MUREL
Que savez-vous si je vote pour lui ?
ROUSSELIN
Comment ?
MUREL
Moi, en politique, je ne tiens qu'aux idées ; or les siennes ne m'ont pas l'air d'être aussi progressives que les vôtres ? Un moment ! Tout n'est pas fini !
ROUSSELIN
Non ! Tout n'est pas fini ! Et on ne sait pas jusqu'où je peux aller, pour plaire aux électeurs. Aussi, je m'étonne d'avoir été méconnu par une intelligence comme la vôtre.
MUREL
Vous me comblez !
ROUSSELIN
Je ne doute pas de votre avenir !
MUREL
Eh bien, alors, dans ce cas-là...
ROUSSELIN
Quoi ?
MUREL
Pour répondre à votre confiance, - j'ai un petit aveu à vous faire : - en écoutant Gruchet, c'était après ce refus, et j'ai cédé à un mouvement de rancune.
ROUSSELIN
Tant mieux ! Ça prouve du coeur.
MUREL
Comme j'adore votre fille, je vous maudissais.
ROUSSELIN
Ce cher ami ! Ah ! Votre défection m'a fait une peine !...
MUREL
Sérieusement, si je ne l'ai pas, j'en mourrai !
ROUSSELIN
Il ne faut pas mourir !
MUREL
Vous me donnez de l'espoir ?
ROUSSELIN
Eh ! Eh ! Après mûr examen, votre position_personnelle me paraît plus avantageuse...
MUREL, étonné
Plus avantageuse ?
ROUSSELIN
Oui, car sans compter trente_mille_francs d'appointements.
MUREL, timidement
Vingt_mille !
ROUSSELIN
Trente_mille ! En plus, une part dans les bénéfices de la Compagnie ; et puis vous avez votre tante...
MUREL
Madame veuve Murel_de_Montélimart ?
ROUSSELIN
Puisque vous êtes son héritier.
MUREL
Avec un autre neveu, militaire !
ROUSSELIN
Alors, il y a des chances !...
Faisant le geste de tirer un coup de fusil.
Les Bédouins !
Il rit.
MUREL, riant
Oui, oui, vous avez raison ! Les femmes, même les vieilles, changent d'idées facilement ; celle-là est capricieuse. Bref ! Chez Monsieur_Rousselin, j'ai tout lieu de croire que ma bonne tante songe à moi, quelquefois.
ROUSSELIN, à part
Si c'était vrai, cependant ?
Haut.
Enfin, mon cher, trouvez-vous ce soir, après dîner, là, devant ma porte, sans avoir l'air de me chercher.
Il sort.
SCÈNE V.
MUREL, seul
Un rendez-vous pour ce soir ! Mais c'est une avance, une espèce de consentement ; Arabelle disait vrai.
SCÈNE VI. Murel, Gruchet, puis Hombourg, puis Félicité.
GRUCHET
Me voilà ! je n'ai pas perdu de temps ! Quoi de neuf ? - Répondez-moi.
MUREL
Gruchet, avez-vous réfléchi à l'affaire dans laquelle vous vous embarquez ?
GRUCHET
Hein ?
MUREL
Ce n'est pas une petite besogne que d'être député.
GRUCHET
Je le crois bien !
MUREL
Vous allez avoir sur le dos tous les quémandeurs.
GRUCHET
Oh ! Moi, mon bon, je suis habitué à éconduire les gens.
MUREL
N'importe, ils vous dérangeront de vos affaires énormément.
GRUCHET
Jamais de la vie !
MUREL
Et puis, il va falloir habiter Paris. C'est une dépense.
GRUCHET
Eh bien, j'habiterai Paris ! Ce sera une dépense ! Voilà !
MUREL
Franchement, je n'y vois pas de grands avantages.
GRUCHET
Libre à vous !... Moi, j'en vois.
MUREL
Vous pouvez d'ailleurs échouer.
GRUCHET
Comment ? Vous savez quelque chose ?
MUREL
Rien de grave ! Cependant Rousselin, eh ! Eh ! Il gagne dans l'opinion.
GRUCHET
Tantôt, vous disiez que c'est un imbécile !
MUREL
Ça n'empêche pas de réussir.
GRUCHET
Alors, vous me conseillez de me démettre ?
MUREL
Non ! Mais il est toujours fâcheux d'avoir contre soi un homme de l'importance de Rousselin.
GRUCHET
Son im-por-tance !
MUREL
Il a beaucoup d'amis, ses manières sont cordiales, enfin il plaît ; et tout en ménageant les conservateurs, il pose pour le républicain.
GRUCHET
On le connaît !
MUREL
Ah ! Si vous comptez sur le bon sens du public...
GRUCHET
Mais pourquoi tenez-vous à me décourager, quand tout marche comme sur des roulettes ? Écoutez-moi : Primo, sans qu'on s'en doute le moins du monde, je saurai par Félicité, ma bonne, tout ce qui se passe chez lui.
MUREL
Ce n'est peut-être pas trop délicat ce que vous faites.
GRUCHET
Pourquoi ?
MUREL
Ni même prudent ; car on dit que vous lui avez autrefois emprunté...
GRUCHET
On le dit ? Eh bien...
MUREL
Il faudrait d'abord lui rendre la somme.
GRUCHET
Pour cela, il faudrait d'abord que vous me rendiez ce qui m'est dû, vous ! Soyons justes !
MUREL
Ah ! Devant les preuves de mon dévouement, et à l'instant même où je vous gratifie d'un excellent conseil, voilà ce que vous imaginez ! Mais, sans moi, mon bonhomme, jamais de la vie vous ne seriez élu ; je m'éreinte, bien que je n'aie aucun intérêt...
GRUCHET
Qui sait ? Ou plutôt je n'y comprends goutte ; tour à tour, vous me poussez, vous m'arrêtez ! Ce que je dois à Rousselin ? les autres aussi feront des réclamations ! On n'est pas inépuisable. Il faudrait pourtant que je rentre dans mes avances ! Et la note du café qui va être terrible, - car ces farceurs-là boivent, boivent ! - Si vous croyez que je n'y pense pas ! C'est un gouffre qu'une candidature !
À Hombourg, qui entre.
Hombourg ! Quoi encore ?
HOMBOURG
Le bourgeois est-il là ?
GRUCHET
Je n'en sais rien !
HOMBOURG
Un mot ! Je possède un petit bidet cauchois, pas cher, et qui vous serait bien utile pour vos tournées électorales ?
Bidet : Cheval ordinairement de petite taille, spécialement destiné à porter un cavalier dans les voyages. [L]
Cauchois : originaire du pays de Caux en Normandie.
GRUCHET
Je les ferai à_pied ; merci !
HOMBOURG
Une occasion, Monsieur_Gruchet !
GRUCHET
Des occasions comme celles-là, on les retrouve !
HOMBOURG
Je ne crois pas !
GRUCHET
Il m'est à présent, impossible...
HOMBOURG
À votre service !
Il entre chez Rousselin.
MUREL
Pensez-vous que Rousselin eût fait cela ? Cet homme, qui tient une auberge, va vous déchirer près de ses pratiques. Vous venez de perdre, peut-être, cinquante voix. Je suis fatigué de vous soutenir.
GRUCHET
Du calme ! J'ai eu tort ! Admettons que je n'aie rien dit. C'est que vous veniez de m'agacer avec votre histoire de Rousselin, qui d'abord, n'est peut-être pas vraie. De qui la tenez-vous ? A moins que lui-même... Ah ! C'est plutôt une farce de votre invention, pour m'éprouver.
Rumeur dans la coulisse.
MUREL
Écoutez donc !
GRUCHET
J'entends bien.
MUREL
Le bruit se rapproche.
DES VOIX, dans la coulisse
Gruchet ! Gruchet !
FÉLICITÉ, apparaissant à gauche
Monsieur, on vous cherche !
GRUCHET
Moi ?
FÉLICITÉ
Oui, venez tout de suite !
GRUCHET
Me voilà !
Il sort précipitamment avec elle. - Le bruit augmente.
MUREL, en s'en allant par la gauche
Tout ce tapage ! Qu'est-ce donc ?
Il sort.
SCÈNE VII. Rousselin, puis Hombourg.
ROUSSELIN, sortant de chez lui
Ah ! Le peuple à la fin s'agite ! Pourvu que ce ne soit pas contre moi !
TOUS, criant dans le café
Enfoncé les bourgeois !
ROUSSELIN
Voilà qui devient inquiétant.
GRUCHET, passant au fond, et tâchant de se soustraire aux ovations
Mes amis, laissez-moi ! Non ! Vraiment !
TOUS
Gruchet ! Vive Gruchet ! Notre député !
ROUSSELIN
Comment, député ?
HOMBOURG, sortant de chez Rousselin
Parbleu ! Puisque Bouvigny se retire.
La bande s'éloigne.
ROUSSELIN
Pas possible !
HOMBOURG
Mais oui, le ministère est changé. Le préfet donne sa démission ; et il vient d'écrire à Bouvigny, pour l'engager à faire comme lui, à se démettre !
Il sort par où est sortie la bande.
ROUSSELIN
Eh bien, alors, il ne reste plus que...
La main sur la poitrine pour dire : moi.
Mais non ! Il y a encore Gruchet !
Rêvant.
Gruchet !
Apercevant Dodart qui entre.
Que me voulez-vous ?
SCÈNE VIII. Rousselin, Dodart.
DODART
Je viens pour vous rendre un service.
ROUSSELIN
De la part d'un féal de Monsieur_le_Comte, cela m'étonne !
DODART
Vous apprécierez ma conduite, plus tard. Monsieur_de_Bouvigny ayant retiré sa candidature...
ROUSSELIN, brusquement
Il l'a retirée ? C'est vrai ?
DODART
Oui... Pour des raisons...
ROUSSELIN
Personnelles.
DODART
Comment ?
ROUSSELIN
Je dis : il a eu des raisons, voilà tout !
DODART
En effet ; et permettez-moi de vous avertir d'une chose... capitale. Tous ceux qui s'intéressent à vous - je suis du nombre, n'en doutez pas - commencent à s'effrayer de la violence de vos adversaires !
ROUSSELIN
En quoi ?
DODART
Vous n'avez donc pas entendu les cris insurrectionnels que poussait la bande Gruchet ! Ce Catilina de village !...
Catilina : Conspirateur, perturbateur. [L]
ROUSSELIN, à part
Catilina de village... Jolie expression ! À noter !
DODART
Il est capable, Monsieur, de... capable de tout ! Et d'abord, grâce à la démence du peuple, il deviendra peut-être un de nos tribuns.
ROUSSELIN, à part
C'est à craindre !
DODART
Mais les conservateurs n'ont pas renoncé à la lutte, croyez-le ! D'avance leurs voix appartiennent à l'honnête homme qui offrirait des garanties.
Mouvement de Rousselin.
Oh ! On ne lui demande pas de se poser en rétrograde ; seulement quelques concessions... bien simples.
ROUSSELIN
Et c'est ce diable de Murel !...
DODART
Malheureusement, la chose est faite !
ROUSSELIN, rêvant
Oui !
DODART
Comme notaire et comme citoyen, je gémis sur tout cela ! Ah ! C'était un beau rêve que cette alliance de la bourgeoisie et de la noblesse cimentée en vos deux familles ; et le comte me disait tout tout à l'heure, - vous n'allez pas me croire ?...
ROUSSELIN
Pardon !... Je suis plein de confiance.
DODART
Il me disait, avec ce ton chevaleresque qui le caractérise : « Je n'en veux pas du tout à Monsieur_Rousselin ... »
ROUSSELIN
Ni moi non plus, mon Dieu !
DODART
« Et je ne demande pas mieux, s'il n'y trouve point d'inconvénient... »
ROUSSELIN
Mais quel inconvénient ?
DODART
« Je ne demande pas mieux que de m'aboucher avec lui, dans l'intérêt du canton, et de la moralité publique. »
ROUSSELIN
Comment donc ; je le verrai avec plaisir !
DODART
Il est là !
À la cantonade.
Psitt ! Avancez !...
SCÈNE IX. Les mêmes, Le Comte de Bouvigny.
BOUVIGNY, saluant
Monsieur !
ROUSSELIN, regardant autour de lui
Je regarde si quelquefois...
BOUVIGNY
Personne ne m'a vu ! soyez sans crainte ! Et acceptez mes regrets sur...
ROUSSELIN
Il n'y a pas de mal...
DODART, en ricanant
À reconnaître ses fautes, n'est-ce pas ?
BOUVIGNY
Que voulez-vous, l'amour peut-être exagéré de certains principes...
ROUSSELIN
Moi aussi, monsieur, j'honore les principes !
BOUVIGNY
Et puis la maladie de mon fils !
ROUSSELIN
Il n'est pas malade ; tantôt, ici même...
DODART
Oh ! Fortement indisposé ! Mais il a l'énergie de cacher sa douleur. Pauvre enfant ! Les nerfs ! Tellement sensible !
ROUSSELIN, à part
Ah ! Je devine ton jeu, à toi ; tu vas faire le mien !
Haut.
En effet, après avoir conçu des espérances...
BOUVIGNY
Oh ! Certes !
ROUSSELIN
Il a dû être peiné...
BOUVIGNY
Désolé, Monsieur !
ROUSSELIN
De vous voir abandonner subitement cette candidature.
DODART, à part
Il se moque de nous !
ROUSSELIN
Lorsque vous aviez déjà un nombre de voix.
BOUVIGNY
J'en avais beaucoup !
ROUSSELIN, souriant
Pas toutes, cependant !
DODART
Parmi les ouvriers, peut-être, mais dans les campagnes, énormément !
ROUSSELIN
Ah ! Si on comptait !...
BOUVIGNY
Permettez ! D'abord la commune_de_Bouvigny où je réside, m'appartient, n'est-ce pas ? Ainsi que les villages de Saint-Léonard, Valencourt, La Coudrette.
Bouvigny : probablement commune du Nord à l'Est de Lens.
ROUSSELIN, vivement
Celui-là, non !
BOUVIGNY
Pourquoi ?
ROUSSELIN, embarrassé
Je croyais !...
À part.
Murel m'avait donc trompé ?
BOUVIGNY
Je suis également certain de Grumesnil, Ypremesnil, Les_Arbois.
DODART, lisant une liste qu'il tire de son portefeuille
Chatillon, Colange, Heurtaux, Lenneval, Bahurs, Saint-Filleul, Le_Grand-Chêne, La_Roche-Aubert, Fortinet !
ROUSSELIN, à part
C'est effroyable !
DODART
Manicamp, Dehaut, Lampérière, Saint-Nicaise, Vieville, Sirvin, Château-Régnier, La Chapelle, Lebarrois, Mont-Suleau.
ROUSSELIN, à part
Je ne savais donc pas la géographie de l'arrondissement !
BOUVIGNY
Sans compter que j'ai des amis nombreux dans les communes de...
ROUSSELIN, accablé
Oh ! Je vous crois, Monsieur !
BOUVIGNY
Ces braves gens ne savent plus que faire ! Ils sont toujours à ma disposition, du reste, - m'obéissant comme un seul homme ; - et si je leur disais... de voter pour... n'importe qui... pour vous, par exemple...
ROUSSELIN
Mon Dieu ! Je ne suis pas d'une opposition tellement avancée...
BOUVIGNY
Eh ! eh ! L_Opposition est quelquefois utile !
ROUSSELIN
Comme instrument de guerre, soit ! Mais il ne s'agit pas de détruire, il faut fonder !
DODART
Incontestablement, nous devons fonder !
ROUSSELIN
Aussi ai-je en horreur toutes ces utopies, ces doctrines subversives !... N'a-t-on pas l'idée de rétablir le divorce, je vous demande un peu ! Et la presse, il faut le reconnaître, se permet des excès...
DODART
Affreux !
BOUVIGNY
Nos campagnes sont infestées par un tas de livres !
ROUSSELIN
Elles n'ont plus personne pour les conduire ! Ah ! Il y avait du bon dans la noblesse ; et là-dessus, je partage les idées de quelques publicistes de l'Angleterre.
BOUVIGNY
Vos paroles me font l'effet d'une brise rafraîchissante ; et si nous pouvions espérer...
ROUSSELIN
Enfin, Monsieur_le_Comte...
Mystérieusement.
La_Démocratie m'effraye ! Je ne sais par quel vertige, quel entraînement coupable...
BOUVIGNY
Vous allez trop loin !...
ROUSSELIN
Non ! J'étais coupable ; car je suis conservateur, croyez-le, et peut-être quelques nuances seulement....
DODART
Tous les honnêtes gens sont faits pour s'entendre.
ROUSSELIN, serrant la main de Bouvigny
Bien sûr, monsieur le comte, bien sûr.
SCÈNE X. Les mêmes, Murel, Ledru, Onésime, Des ouvriers.
MUREL
Dieu_merci ! Je vous trouve sans vos électeurs mon cher Rousselin !
BOUVIGNY, à part
Je les croyais fâchés !
MUREL
En voici d'autres ! Je leur ai démontré que les idées de Gruchet, ne répondent plus aux besoins de notre époque ; et, d'après ce que vous m'avez dit ce matin, vous serez de ceux-ci mieux compris ; ce sont non - seulement des républicains, mais des socialistes !
BOUVIGNY, faisant un bond
Comment, des socialistes !
ROUSSELIN
Il m'amène des socialistes !
DODART
Des socialistes ! Il ne faut pas que ma personnalité !...
Il s'esquive.
ROUSSELIN, balbutiant
Mais...
LEDRU
Oui, citoyen ! Nous le sommes !
ROUSSELIN
Je n'y vois pas de mal !
BOUVIGNY
Et tout à l'heure, vous déclamiez contre ces infamies !
ROUSSELIN
Permettez ! il y a plusieurs manières d'envisager...
ONÉSIME, surgissant
Sans doute, plusieurs manières...
BOUVIGNY, scandalisé
Jusqu'à mon fils !
MUREL
Que venez-vous faire ici, vous ?
ONÉSIME
J'ai entendu dire que l'on se portait chez Monsieur_Rousselin, et je voudrais lui affirmer que je partage, à peu près... son système.
MUREL, à demi-voix
Petit intrigant !
BOUVIGNY
Je ne m'attendais pas, mon fils, à vous voir, devant l'auteur de vos jours, renier la foi de vos aïeux !
ROUSSELIN
Très bien !
LEDRU
Pourquoi très bien ? Parce que monsieur est Monsieur_le_Comte...
À Murel, désignant Rousselin.
Et à vous croire, il demandait l'abolition de tous les titres !...
ROUSSELIN
Certainement !
BOUVIGNY
Comment ? Il demandait...
LEDRU
Mais oui !
BOUVIGNY
Ah ! C'est assez !
ROUSSELIN, voulant le retenir
Je ne peux pas rompre en visière brusquement. Beaucoup ne sont qu'égarés. Ménageons-les !
BOUVIGNY, très haut
Pas de ménagements, Monsieur ! On ne pactise point avec le désordre ; et je vous déclare net que je ne suis plus pour vous ! - Onésime !
Il sort ; son fils le suit.
LEDRU
Il était pour vous ? Nous savons à quoi nous en tenir ! Serviteur !
ROUSSELIN
Pour soutenir mes convictions, je vous sacrifie un vieil ami de trente ans !
LEDRU
On n'a pas besoin de sacrifices ! Mais vous dites tantôt blanc, tantôt noir ; et vous m'avez l'air d'un véritable... blagueur ! Allons, nous autres, retournons chez Gruchet ! Venez-vous, Murel ?
MUREL
Dans une minute, je vous rejoins !
SCÈNE XI. Rousselin, Murel.
MUREL
Il faut convenir, mon cher, que vous me mettez dans une position embarrassante !
ROUSSELIN
Si vous croyez que je n'y suis pas ?
MUREL
Saperlotte, il faudrait cependant vous résoudre ! Soyez d'un côté, soyez de l'autre ! Mais décidez-vous ! Finissons-en !
ROUSSELIN
Pourquoi toujours ce besoin d'être emporte-pièce, exagéré ? Est-ce qu'il n'y a pas dans tous les partis quelque chose de bon à prendre ?
MUREL
Sans doute, leurs voix !
ROUSSELIN
Vous avez un esprit, ma parole d'honneur ! Une délicatesse !... Ah ! Je ne m'étonne pas qu'on vous aime !
MUREL
Moi ? Et qui donc ?
ROUSSELIN
Innocent ! Une demoiselle, du nom de Louise.
MUREL
Quel bonheur ! Merci ! Merci ! Maintenant, je vais m'occuper de vous, gaillardement ! J'affirmerai qu'on ne vous a pas compris. Une dispute de mots, une erreur. Quant à l_Impartial...
ROUSSELIN
Là, vous êtes le maître !
MUREL
Pas tout à fait ! Nous dépendons de Paris, qui donne le mot d'ordre. Vous deviez même être éreinté !
ROUSSELIN
Décommandez l'éreintement !
MUREL
Sans doute. Mais, comment tout de suite, prêcher à Julien le contraire de ce qu'on lui a dit ?
ROUSSELIN
Que faire ?
MUREL
Attendez donc ! Il y a chez vous quelqu'un dont peut-être l'influence...
ROUSSELIN
Qui cela ?
MUREL
Miss_Arabelle ! D'après certaines paroles qu'elle m'a dites, j'ai tout lieu de croire que ce jeune poète l'intéresse...
ROUSSELIN, riant
La pièce de vers serait-elle pour l'Anglaise ?
MUREL
Je ne connais pas les vers, mais je crois qu'ils s'aiment.
ROUSSELIN
J'en étais sûr ! Jamais de la vie, je ne me trompe ! Du moment que ma fille n'est pas en jeu, je ne risque rien ; et je me moque pas mal après tout si ... Il faut que j'en parle à ma femme. Elle doit être là, précisément.
MUREL
Moi, pendant ce temps-là, je vais essayer de ramener ceux que votre tiédeur philosophique a un peu refroidis.
ROUSSELIN
N'allez pas trop loin, cependant, de peur que Bouvigny, de son côté...
MUREL
Ah ! Il faut bien que je rebadigeonne votre patriotisme !
Il sort.
ROUSSELIN, seul
Tâchons d'être fin, habile, profond !
SCÈNE XII. Rousselin, Madame Rousselin, Miss Arabelle.
ROUSSELIN, à Arabelle
Ma chère enfant, - car mon affection toute paternelle me permet de vous appeler ainsi, - j'attends de vous un grand service ; il s'agirait d'une démarche près de Monsieur_Julien !
MISS ARABELLE, vivement
Je peux la faire !
MADAME ROUSSELIN, avec hauteur
Ah ! Comment cela ?
MISS ARABELLE
Il fume son cigare tous les soirs sur cette promenade. Rien de plus facile que de l'aborder.
MADAME ROUSSELIN
Vu les convenances, ce serait plutôt à moi.
ROUSSELIN
En effet ; c'est plutôt à une femme mariée.
MISS ARABELLE
Mais je veux bien !
MADAME ROUSSELIN
Je vous le défends, Mademoiselle !
MISS ARABELLE
J'obéis, Madame !
À part, en remontant.
Qu'a-t-elle donc à vouloir m'empêcher ?... Attendons !
Elle disparaît.
MADAME ROUSSELIN
Tu as parfois, mon ami, des idées singulières ; charger l'institutrice d'une chose pareille ! Car c'est pour ta candidature, j'imagine ?
ROUSSELIN
Sans doute ! Et moi, je trouvais que miss_Arabelle, précisément à cause de son petit amour, dont je ne doute plus, pouvait fort bien...
MADAME ROUSSELIN
Ah ! Tu ne la connais pas. C'est une personne à la fois violente et dissimulée, cachant sous des airs romanesques une âme qui l'est fort peu ; et je sens qu'il faut se méfier d'elle...
ROUSSELIN
Tu as peut-être raison ? Voici Julien ! Tu comprends, n'est-ce pas, tout ce qu'il faut lui dire ?
MADAME ROUSSELIN
Oh ! Je saurai m'y prendre !
ROUSSELIN
Je me fie à toi !
Rousselin s'éloigne, après avoir salué Julien. La nuit est venue.
SCÈNE XIII. Madame Rousselin, Julien.
JULIEN, apercevant Madame Rousselin
Elle !
Il jette son cigare.
Seule ! Comment faire ?
Saluant.
Madame !
MADAME ROUSSELIN
Monsieur_Duprat, je crois ?
JULIEN
Hélas, oui, Madame.
MADAME ROUSSELIN
Pourquoi, hélas ?
JULIEN
J'ai le malheur d'écrire dans un journal qui doit vous déplaire.
MADAME ROUSSELIN
Par sa couleur politique, seulement !
JULIEN
Si vous saviez combien je méprise les intérêts qui m'occupent !
MADAME ROUSSELIN
Mais les intelligences d'élite peuvent s'appliquer à tout sans déchoir. Votre dédain, il est vrai, n'a rien de surprenant. Quand on écrit des vers aussi... remarquables...
JULIEN
Ce n'est pas bien ce que vous faites là, Madame ! Pourquoi railler ?
MADAME ROUSSELIN
Nullement ! Malgré mon insuffisance, peut-être, je vous crois un avenir...
JULIEN
Il est fermé par le milieu où je me débats. L'art pousse mal sur le terroir de la province. Le poète qui s'y trouve et que la misère oblige à certains travaux est comme un homme qui voudrait courir dans un bourbier. Un ignoble poids toujours collé à ses talons, le retient ; plus il s'agite, plus il enfonce. Et cependant, quelque chose d'indomptable proteste et rugit au dedans de vous ! Pour se consoler de ce que l'on fait, on rêve orgueilleusement à ce que l'on fera ; puis les mois s'écoulent, la médiocrité ambiante vous pénètre, et on arrive doucement à la résignation, cette forme tranquille du désespoir.
MADAME ROUSSELIN
Je comprends ; et je vous plains !
JULIEN
Ah ! Madame, que votre pitié est douce ! Bien qu'elle augmente ma tristesse !
MADAME ROUSSELIN
Courage ! Le succès, plus tard, viendra.
JULIEN
Dans mon isolement, est-ce possible ?
MADAME ROUSSELIN
Au lieu de fuir le monde, allez vers lui ! Son langage n'est pas le vôtre, apprenez-le ! Soumettez-vous à ses exigences. La réputation et le pouvoir se gagnent par le contact ; et, puisque la société est naturellement à l'état de guerre, rangez-vous dans le bataillon des forts, du côté des riches, des heureux ! Quant à vos pensées intimes, n'en dites jamais rien, par dignité et par prudence. Dans quelque temps, lorsque vous habiterez Paris, comme nous...
JULIEN
Mais je n'ai pas le moyen d'y vivre, Madame !
MADAME ROUSSELIN
Qui sait ? Avec la souplesse de votre talent, rien n'est difficile ; et vous l'utiliserez pour des personnes qui en marqueront leur gratitude ! Mais il est tard ; au plaisir de vous revoir, Monsieur !
Elle remonte.
JULIEN
Oh ! Restez ! Au nom du ciel, je vous en conjure ! Voilà si longtemps que je l'espère cette occasion. Je cherchais des ruses, inutilement, pour arriver jusqu'à vous ! D'ailleurs, je n'ai pas bien compris vos dernières paroles. Vous attendez quelque chose de moi, il me semble ? Est-ce un ordre ? Dites-le ! J'obéirai.
MADAME ROUSSELIN
Quel dévouement !
JULIEN
Mais vous occupez ma vie ! Quand, pour respirer plus à l'aise, je monte sur la colline, malgré moi, tout de suite, mes yeux découvrent parmi les autres votre chère maison, blanche dans la verdure de son jardin ; et le spectacle d'un palais ne me donnerait pas autant de convoitise ! Quelquefois vous apparaissez dans la rue, c'est un éblouissement, je m'arrête ; et puis je cours après votre voile, qui flotte derrière vous comme un petit nuage bleu ! Bien souvent je suis venu devant cette grille, pour vous apercevoir et entendre passer au bord des violettes le murmure de votre robe. Si votre voix s'élevait, le moindre mot, la phrase la plus ordinaire, me semblait d'une valeur inintelligible pour les autres ; et j'emportais cela, joyeusement, comme une acquisition ! - Ne me chassez pas ! Pardonnez-moi ! J'ai eu l'audace de vous envoyer des vers . Ils sont perdus, comme les fleurs que je cueille dans la campagne, sans pouvoir vous les offrir, comme les paroles que je vous adresse la nuit et que vous n'entendez pas, car vous êtes mon inspiration, ma muse, le portrait de mon idéal, mes délices, mon tourment !
MADAME ROUSSELIN
Calmez-vous, monsieur ! Cette exagération ...
JULIEN
Ah ! C'est que je suis de 1830, moi ! J'ai appris à lire dans Hernani, et j'aurais voulu être Lara ! J'exècre toutes les lâchetés contemporaines, l'ordinaire de l'existence, et l'ignominie des bonheurs faciles ! L'amour qui a fait vibrer la grande lyre des maîtres gonfle mon coeur. Je ne vous sépare pas, dans ma pensée, de tout ce qu'il y a de plus beau ; et le reste du monde, au loin, me paraît une dépendance de votre personne. Ces arbres sont faits pour se balancer sur votre tête, la nuit pour vous recouvrir, les étoiles qui rayonnent doucement comme vos yeux, pour vous regarder !
Hernani : pièce de théâtre de Victor Hugo crée le 25 février 1830.
MADAME ROUSSELIN
La littérature vous emporte, monsieur ! Quelle confiance une femme peut-elle accorder à un homme qui ne sait pas retenir ses métaphores, ou sa passion ? Je crois la vôtre sincère, pourtant. Mais vous êtes jeune, et vous ignorez trop ce qui est l'indispensable. D'autres, à ma place, auraient pris pour une injure la vivacité de vos sentiments. Il faudrait au moins promettre...
JULIEN
Voilà que vous tremblez aussi. Je le savais bien ! On ne repousse pas un tel amour !
MADAME ROUSSELIN
Ma hardiesse à vous écouter m'étonne moi-même. Les gens d'ici sont méchants, Monsieur. La moindre étourderie peut nous perdre !... Le scandale...
JULIEN
Ne craignez rien ! Ma bouche se taira, mes yeux se détourneront, j'aurai l'air indifférent ; et si je me présente chez vous...
MADAME ROUSSELIN
Mais, mon mari... Monsieur.
JULIEN
Ne me parlez pas de cet homme !
MADAME ROUSSELIN
Je dois le défendre.
JULIEN
C'est ce que j'ai fait, - par amour pour vous !
MADAME ROUSSELIN
Il l'apprendra ; et vous n'aurez pas à vous repentir de votre générosité.
JULIEN
Laissez-moi me mettre à vos genoux, afin que je vous contemple de plus près. J'exécuterai, Madame, tout ce qu'il vous plaira ! Et valeureusement, n'en doutez pas ; me voilà devenu fort ! Je voudrais épandre sur vos jours, avec les ivresses de la terre, tous les enchantements de l'Art, toutes les bénédictions du Ciel...
MISS ARABELLE, cachée derrière un arbre
J'en étais sûre !
MADAME ROUSSELIN
J'attends de vous une preuve immédiate de complaisance, d'affection...
JULIEN
Oui, oui !
SCÈNE XIV. Les mêmes, Miss Arabelle, puis Murel et Gruchet, à la fin Rousselin.
MADAME ROUSSELIN, remontant
On vient ! Il faut que je rentre.
JULIEN
Pas encore !
GRUCHET, au fond, poursuivant Murel
Alors, rendez-moi mon argent !
MUREL, continuant à marcher
Vous m'ennuyez !
GRUCHET
Polisson !
MUREL, lui donnant un soufflet
Voleur !
ROUSSELIN, en entrant, qui a entendu le bruit du soufflet
Qu'est-ce donc ?
JULIEN, à Madame Rousselin
Oh ! Cela ; seulement !
Il lui applique, sur la main, un baiser sonore.
MISS ARABELLE, reconnaît Julien
Ah !
ROUSSELIN
Que se passe-t-il ?
Apercevant Miss Arabelle qui s'enfuit.
Arabelle ! Demain je la flanque à la porte !
ACTE TROISIÈME
Au Salon de Flore. L'intérieur d'un bastringue. En face, et occupant tout le fond, une estrade pour l'orchestre. Il y a dans le coin de gauche une contre-basse. Attachés au mur, des instruments de musique ; au milieu du mur, un trophée de drapeaux tricolores. Sur l'estrade une table avec une chaise ; deux autres tables des deux côtés. Une petite estrade plus basse est au milieu, devant l'autre. Toute la scène est remplie de chaises. À une certaine hauteur un balcon, où l'on peut circuler.
SCÈNE PREMIÈRE.
ROUSSELIN, seul, à l'avant-scène, puis Un garçon de café
Si je comparais l'Anarchie à un serpent, pour ne pas dire hydre ? Et le Pouvoir... À un vampire ? Non, c'est prétentieux ! Il faudrait cependant intercaler quelque phrase à effet, de ces traits qui enlèvent... comme : « fermer l'ère des révolutions, camarilla, droits_imprescriptibles, virtuellement ; » et beaucoup de mots en isme : « parlementarisme, obscurantisme !... »
Calmons-nous ! Un peu d'ordre. Les électeurs vont venir, tout est prêt ; on a constitué le bureau, hier au soir. Le voilà, le bureau ! Ici, la place du Président...
Il montre la table, au milieu.
des deux côtés, les deux secrétaires, et moi, au milieu, en face du public !... Mais sur quoi m'appuierai-je ? Il me faudrait une tribune ! Oh ! je l'aurai, la tribune ! En attendant...
Il va prendre une chaise et la pose devant lui, sur la petite estrade.
Bien ! Et je placerai le verre d'eau, - car je commence à avoir une soif abominable - je placerai le verre d'eau, là !
Il prend le verre d'eau qui se trouve sur la table du Président, et le met sur sa chaise.
Aurai-je assez de sucre ?
Regardant le bocal qui en est plein.
Oui !
Tout le monde est assis. Le Président ouvre la séance ; et quelqu'un prend la parole. Il m'interpelle pour me demander... Par exemple... Mais d'abord qui m'interpelle ? Où est l'individu ? À ma droite, je suppose ! Alors, je tourne la tête, brusquement !... Il doit être moins loin ?
Il va déranger une chaise, puis remonte.
Je conserve mon air tranquille, et tout en enfonçant la main dans mon gilet... Si j'avais pris mon habit ? C'est plus commode pour le bras ! Une redingote vaut mieux, à cause de la simplicité. Cependant, le peuple, on a beau dire, aime la tenue, le luxe. Voyons ma cravate ?
Il se regarde dans une petite glace à main, qu'il retire de sa poche.
Le col un peu plus bas. Pas trop cependant ; on ressemble à un chanteur de romances. Oh ! ça ira - avec un mot de Murel, de temps à autre, pour me soutenir ! C'est égal ! Voilà une peur qui m'empoigne... et j'éprouve à l'épigastre...
Il boit.
Ce n'est rien ! Tous les grands orateurs ont cela à leurs débuts ! Allons, pas de faiblesses, ventrebleu ! un homme en vaut un autre, et j'en vaux plusieurs ! Il me monte à la tête... comme des bouillons ! Et je me sens, ma parole, un toupet infernal ! « Et c'est à moi que ceci s'adresse, Monsieur ! » Celui-là est en face ; marquons-le !
Il dérange une chaise et la pose au milieu.
« À moi que ceci s'adresse, à moi ! » Avec les deux mains sur la poitrine, en me baissant un peu. « À moi, qui, pendant quarante ans... À moi, dont le patriotisme... À moi que... À moi pour lequel ... » Puis, tout à coup : « Ah ! vous ne le croyez pas vous-même, Monsieur ! » Et on reste sans bouger ! Il réplique : « Vos preuves alors ! donnez vos preuves ! Ah ! prenez garde ! On ne se joue pas de la crédulité publique ! » Il ne trouve rien. « Vous vous taisez ! Ce silence vous condamne ! J'en prends acte ! » Un peu d'ironie, maintenant ! On lui lance quelque chose de caustique, avec un rire de supériorité. « Ah ! ah ! » Essayons le rire de supériorité. « Ah ! ah ! ah ! Je m'avoue vaincu, effectivement ! Parfait ! » Mais deux autres qui sont là ! - Je les reconnaîtrai, - s'écrient que je m'insurge contre nos institutions, ou n'importe quoi. Alors d'un ton furieux : « Mais vous niez le progrès ! » Développement du mot progrès : « Depuis l'astronome avec son télescope qui, pour le hardi nautonier... jusqu'au modeste villageois baignant de ses sueurs... le prolétaire de nos villes... l'artiste dont l'inspiration... » Et je continue jusqu'à une phrase, où je trouve le moyen d'introduire le mot « bourgeoisie ». Tout de suite : éloge de la bourgeoisie, le tiers État, les cahiers, [17]89, notre commerce, richesse nationale, développement du bien-être par l'ascension progressive des classes moyennes. Mais un ouvrier : « Eh bien ! Et le peuple, qu'en faites-vous ? » Je pars : « Ah ! Le peuple, il est grand ; » et je le flagorne, je lui en fourre par-dessus les oreilles ! J'exalte Jean-Jacques_Rousseau qui avait été domestique, Jacquard tisserand, Marceau tailleur ; tous les tisserands, tous les domestiques et tous les tailleurs sont flattés. Et, après que j'ai tonné contre la corruption des riches, « Que lui reproche-t-on, au peuple ? » C'est d'être pauvre ! Tableau enragé de sa misère ; bravos ! « Ah ! Pour qui connaît ses vertus, combien est douce la mission de celui qui peut devenir son mandataire ! Et ce sera toujours avec un noble orgueil que je sentirai dans ma main la main calleuse de l'ouvrier ! Parce que son étreinte, pour être un peu rude, n'en est que plus sympathique ! Parce que toutes les différences de rang, de titre et de fortune sont, Dieu merci ! surannées, et que rien n'est comparable à l'affection d'un homme de coeur !... » Et je me tape sur le coeur ! Bravo ! Bravo ! Bravo !
Camarilla : Coterie de personnes qui approchent du prince le plus près. [L]
Épigastre : Terme d'anatomie. La partie supérieure de l'abdomen, laquelle s'étend de l'appendice xiphoïde jusqu'à deux travers de doigt de l'ombilic. [L]
UN GARÇON DE CAFÉ
Monsieur_Rousselin, ils arrivent !
ROUSSELIN
Retirons-nous, que je n'aie pas l'air... Aurai-je le temps d'aller chercher mon habit ?... Oui ! - En courant !
Il sort.
SCÈNE II. Tous les Électeurs, Voinchet, Marchais, Hombourg, Heurtelot, Onésime, Le Garde Champêtre, Beaumesnil, Ledru, Le Président, puis Rousselin, puis Murel.
VOINCHET
Ah ! Nous sommes nombreux. Ce sera drôle, à ce qu'il paraît.
LEDRU
Pour une réunion politique, on aurait dû choisir un endroit plus convenable que le Salon_de_Flore.
BEAUMESNIL
Puisqu'il n'y en a pas d'autres dans la localité ! Qui est-ce que vous nommerez, Monsieur_Marchais ?
MARCHAIS
Mon Dieu, Rousselin ! C'est encore lui, après tout...
LEDRU
Moi, j'ai résolu de faire un vacarme...
VOINCHET
Tiens ! Le fils de Bouvigny.
BEAUMESNIL
Le père est plus finaud, il ne vient pas.
LE PRÉSIDENT
En séance !
LE GARDE CHAMPÊTRE
En séance !
LE PRÉSIDENT
Messieurs ! Nous avons à discuter les mérites de nos deux candidats pour les élections de dimanche. Aujourd'hui, vous vous occuperez de l'honorable Monsieur_Rousselin, et demain soir, de l'honorable Monsieur_Gruchet. La séance est ouverte.
Rousselin en habit noir, sort d'une petite porte derrière le président, fait des salutations, et reste debout au milieu de l'estrade.
VOINCHET
Je demande que le candidat nous parle des chemins_de_fer.
ROUSSELIN, après avoir toussé, et pris un verre d'eau
Si on avait dit du temps de Charlemagne ou même de Louis_XIV, qu'un jour viendrait, où, en trois_heures, il serait possible d'aller...
VOINCHET
Ce n'est pas ça ! Êtes-vous d'avis qu'on donne une allocation au chemin de fer qui doit passer par Saint-Mathieu, ou bien à un autre qui couperait Bonneval - idée cent_fois meilleure ?
UN ÉLECTEUR
Saint - Mathieu est plus à l'avantage des habitants ! Déclarez-vous pour celui-là, Monsieur_Rousselin !
ROUSSELIN
Comment ne serais-je pas pour le développement de ces gigantesques entreprises qui remuent des capitaux, prouvent le génie de l'homme, apportent le bien-être au sein des populations !...
HOMBOURG
Pas vrai, elles les ruinent !
ROUSSELIN
Vous niez donc le progrès ? Monsieur ! Le progrès, qui depuis l'astronome...
HOMBOURG
Mais les voyageurs ?...
ROUSSELIN
Avec son télescope...
HOMBOURG
Ah ! Si vous m'empêchez !...
LE PRÉSIDENT
La parole est à l'interpellant.
HOMBOURG
Les voyageurs ne s'arrêteront plus dans nos pays.
VOINCHET
C'est parce qu'il tient une auberge !
HOMBOURG
Elle est bonne, mon auberge !
TOUS
Assez ! Assez !
LE PRÉSIDENT
Pas de violence, Messieurs !
LE GARDE CHAMPÊTRE
Silence !
HOMBOURG
Voilà comme vous défendez nos intérêts !
ROUSSELIN
J'affirme !...
HOMBOURG
Mais vous perdez le roulage !
UN ÉLECTEUR
Il soutiendra le libre_échange !
ROUSSELIN
Sans doute ! Par la transmission des marchandises, un jour la fraternité des peuples...
UN ÉLECTEUR
Il faut admettre les laines anglaises ! Proclamez l'affranchissement de la bonneterie !
ROUSSELIN
Et tous les affranchissements !
LES ÉLECTEURS
Côté droit.
Oui ! Oui !
Côté gauche.
Non ! Non ! À bas !
ROUSSELIN
Plût au ciel que nous puissions recevoir en abondance les céréales, les bestiaux !
UN AGRICULTEUR en blouse
Eh bien, vous êtes gentil pour l'agriculture !...
ROUSSELIN
Tout à l'heure je répondrai sur le chapitre de l'agriculture !
Il se verse un verre d'eau. - Silence.
HEURTELOT, apparaissant en haut, au balcon
Qu'est-ce que vous pensez des hannetons ?
TOUS, riant
Ah ! Ah ! Ah !
LE PRÉSIDENT
Un peu de gravité, messieurs !
LE GARDE CHAMPÊTRE
Pas de désordre ! Au nom de la Loi, assis !
MARCHAIS
Monsieur_Rousselin, nous voudrions savoir votre idée sur les impôts.
ROUSSELIN
Les impôts, mon Dieu... certainement, sont pénibles... mais indispensables... C'est une pompe, - si je puis m'exprimer ainsi, - qui aspire du sein de la terre un élément fertilisateur pour le répandre sur le sol. Reste à savoir si les moyens répondent au but... Et si, en exagérant... on n'arriverait pas quelquefois à tarir...
LE PRÉSIDENT, se penchant vers lui
Charmante comparaison !
VOINCHET
La propriété_foncière est surchargée !
HEURTELOT
On paye plus de trente_sous de droits pour un litre de cognac !
LEDRU
La flotte nous dévore !
BEAUMESNIL
Est-ce qu'on a besoin d'un Jardin_des_Plantes ?
ROUSSELIN
Sans doute ! Sans doute ! Sans doute ! Il faudrait apporter d'immenses, d'immenses économies !
TOUS
Très bien !
ROUSSELIN
D'autre part, le Gouvernement lésine, tandis qu'il devrait...
BEAUMESNIL
Élever les enfants pour rien !
MARCHAIS
Protéger le commerce !
L'AGRICULTEUR
Encourager l'agriculture !
ROUSSELIN
Bien sûr !
BEAUMESNIL
Fournir l'eau et la lumière gratuitement dans chaque maison !
ROUSSELIN
Peut-être, oui !
HOMBOURG
Vous oubliez le roulage dans tout ça !
Roulage : Transport des marchandises sur des voitures à roues. [L]
ROUSSELIN
Oh ! Non, non pas ! Et permettez-moi de résumer en un seul corps de doctrine, de prendre en faisceau...
LEDRU
On connaît votre manière d'enguirlander le monde ! Mais si vous aviez devant vous Gruchet...
ROUSSELIN
C'est à moi que vous comparez Gruchet ! À moi !... Qu'on a vu pendant quarante_ans... À moi dont le patriotisme... - Ah ! Vous ne le croyez pas vous-même, Monsieur !
LEDRU
Oui, je le compare à vous !
ROUSSELIN
Ce Catilina de village !
HEURTELOT, au balcon
Qu'est-ce que c'est, Catilina ?
ROUSSELIN
C'était un célèbre conspirateur qui, à Rome...
LEDRU
Mais Gruchet ne conspire pas !
HEURTELOT
Êtes-vous de la police ?
ROUSSELIN
Citoyens ! De grâce ! Citoyens ! Je vous en prie ! De grâce ! Écoutez-moi !
MARCHAIS
Nous écoutons !
Rousselin cherche à dire quelque chose, et reste muet. Rires de la foule.
TOUS, riant
Ah ! Ah ! Ah !
LE GARDE CHAMPÊTRE
Silence !
HEURTELOT
Il faut qu'il s'explique sur le droit au travail.
TOUS
Oui ! Oui ! Le droit_au_travail !
ROUSSELIN
On a écrit là-dessus des masses de livres.
Murmures.
Ah ! Vous m'accorderez qu'on a écrit, à ce propos, énormément de livres. Les avez-vous lus ?
HEURTELOT
Non !
ROUSSELIN
Je les sais par coeur ! Et si comme moi, vous aviez passé vos nuits dans le silence du cabinet, à ...
HEURTELOT
Assez causé de vous ! Le droit_au_travail !
TOUS
Oui, oui, le droit au travail !
ROUSSELIN
Sans doute, on doit travailler !
HEURTELOT
Et commander de l'ouvrage !
MARCHAIS
Mais si on n'en a pas besoin ?
ROUSSELIN
N'importe !
MARCHAIS
Vous attaquez la propriété !
ROUSSELIN
Et quand même ?
MARCHAIS, se précipitant sur l'estrade
Ah ! Vous me faites sortir de mon caractère.
ÉLECTEURS, de droite
Descendez ! Descendez !
ÉLECTEURS, de gauche
Non ! Qu'il y reste !
ROUSSELIN
Oui ! Qu'il demeure ! J'admets toutes les contradictions ! Je suis pour la liberté !
Applaudissements à droite. Murmures à gauche ; il se retourne vers Marchais.
Le mot vous choque, monsieur ? C'est que vous n'en comprenez point le sens économique, la valeur... humanitaire ! La presse l'a élucidée pourtant ! et la presse, - rappelons-le, citoyens, - est un flambeau, une sentinelle qui ...
BEAUMESNIL
À la question !
MARCHAIS
Oui, la propriété !...
ROUSSELIN
Eh bien ! Je l'aime comme vous ; je suis propriétaire. Vous voyez donc que nous sommes d'accord !
MARCHAIS, embarrassé
Cependant... Hum !... Cependant...
LEDRU
Ah ! L'épicier !
Tout le monde rit.
ROUSSELIN
Encore un mot ! Je vais le convaincre !
À Marchais.
On doit, - n'est-il pas vrai, -on doit, autant que possible, démocratiser l'argent, républicaniser le numéraire. Plus il circule, plus il en tombe dans la poche du peuple, et par conséquent dans la vôtre. Pour cela, on a imaginé le crédit.
MARCHAIS
Il ne faut pas trop de crédit !
ROUSSELIN
Parfait ! Oh ! Très bien !
LEDRU
Comment ! Pas de crédit ?
ROUSSELIN, à Ledru
Vous avez raison ; car si l'on ôte le crédit, plus d'argent ! Et d'autre part, c'est l'argent qui fait la base du crédit ; les deux termes sont corrélatifs !
Secouant fortement Marchais.
Comprenez-vous que les deux termes soient corrélatifs ? Vous vous taisez ? Ce silence vous condamne, j'en prends acte !
TOUS
Assez ! Assez !
Marchais regagne sa place.
ROUSSELIN
Ainsi se trouve résolue, Citoyens, l'immense question du travail ! En effet, sans propriété, pas de travail ! Vous faites travailler parce que vous êtes riche, et sans travail, pas de propriété. Vous travaillez, non seulement pour devenir propriétaires, mais parce que vous l'êtes ! Vos oeuvres font du capital, vous êtes capitalistes.
L'AGRICULTEUR
Drôles de capitalistes !
MARCHAIS
Vous embrouillez tout !
LEDRU
C'est se ficher du monde !
TOUS
Oui ! La clôture ! À la porte ! La clôture !
LE PRÉSIDENT
Cela devient intolérable ! on ne peut plus...
LE GARDE CHAMPÊTRE
Je vais faire évacuer l'asile !
ROUSSELIN, à part, apercevant Murel qui entre
Murel !
LEDRU
Que le candidat justifie les éloges qu'il a donnés devant moi aux opinions du sieur Bouvigny !
Aux ouvriers.
Vous y étiez, vous autres ?
ROUSSELIN
Mais... Je... Je ...
LEDRU
Il est perdu !
HEURTELOT
Tendez la gaffe !
VOINCHET
Un médecin !
Rire général.
MUREL
J'étais là aussi, moi ! L'honorable Monsieur_Rousselin a paru condescendre aux idées de Bouvigny ! Il ne s'en cache pas ! Il s'en vante !
ROUSSELIN, fièrement
Ah !
MUREL
Et c'était précisément à cause des électeurs qui l'entouraient, pour affermir leurs convictions, en leur faisant voir jusqu'à quel point peut aller dans la tête de certaines personnes...
ROUSSELIN
L'obscurantisme !
MUREL
Effectivement ! C'était, dis-je, un procédé de tactique parlementaire, une ruse... Bien légitime, passez-moi l'expression, pour le faire tomber dans le panneau.
HEURTELOT
Oh ! Oh ! Trop malin !
LEDRU
Alors, il s'est conduit en saltimbanque.
MUREL
Mais je...
HEURTELOT
Ne le défendez plus !
LEDRU
Et voilà l'homme qui avait promis d'aller calotter le préfet !
Calotter : Donner des calottes, frapper, donner des coups sur la tête avec le plat de la main. Terme populaire. [L]
ROUSSELIN
Pourquoi pas ?
LE GARDE CHAMPÊTRE, le frappant légèrement sur l'épaule
Doucement, Monsieur_Rousselin !
TOUS
Assez ! Assez ! La clôture ! La clôture !
Tout le monde se lève. Rousselin fait un geste désespéré, puis se retourne vers le président qui sort.
LE PRÉSIDENT
Une séance peu favorable, cher monsieur ; espérons qu'une autre fois...
ROUSSELIN, observant Murel
Murel qui s'en va !
À Marchais qui passe devant lui.
Marchais ! Ah ! C'est mal ! C'est mal !
MARCHAIS
Que voulez-vous, avec vos opinions !...
SCÈNE III. Rousselin, Onésime, le Garçon de café.
ROUSSELIN, redescendant
Oh ! Mes rêves !... - Je n'ai plus qu'à m'enfuir, ou à me jeter à l'eau, maintenant ! On va faire des gorges_chaudes, me blaguer !
Considérant les chaises.
Ils étaient là !... Oui ! Et au lieu de cette foule en délire dont j'écoutais d'avance les trépignements...
Le garçon de café entre, pour ranger les chaises.
Ah ! Fatale ambition, pernicieuse aux rois comme aux particuliers !... Et pas moyen de faire un discours ! Tous mes mots ont raté ! Comme je souffre ! Comme je souffre !
Au garçon de café.
Ah ! Vous pouvez les prendre ! Je n'en ai plus besoin !
À part.
Leur vue me tape sur les nerfs, maintenant !
LE GARÇON DE CAFÉ, à Onésime sur l'estrade et qui se trouve caché par la contrebasse
Restez-vous là ?
ONÉSIME, timidement
Monsieur_Rousselin !
ROUSSELIN
Ah ! Onésime !
ONÉSIME, s'avançant
Je voudrais trouver quelque chose de convenable... pour vous dire que je participe aux désagréments.
ROUSSELIN
Merci ! Merci ! Car tout le monde m'abandonne !... Jusqu'à Murel !
ONÉSIME
Il vient de sortir avec le clerc de Maître_Dodart !
ROUSSELIN
Si j'allais le trouver ?
Regardant dehors.
Il y a encore trop de monde sur la place ; et le peuple est capable de se porter sur moi à des excès !...
ONÉSIME
Je ne crois pas !
ROUSSELIN
Cela s'est vu ! On peut être outragé, déchiré ! Ah ! La populace ! Je comprends Néron !
ONÉSIME
Quand mon père a reçu cette lettre du Préfet qui lui enlevait tout espoir, il a été comme vous, bien triste ! Cependant il a repris le dessus, à force de philosophie !
ROUSSELIN
Dites-moi, vous qui êtes excellent, vous n'allez pas me tromper ?
ONÉSIME
Oh !
ROUSSELIN
Est-ce que Monsieur votre père...
Se retournant vers le garçon qui remue les chaises.
Il est irritant, ce garçon-là ! Laissez-nous tranquilles !
Le garçon sort.
Est-ce que votre père avait autant de voix qu'on le soutient ? Il m'a défilé une liste de communes !...
ONÉSIME
Il est toujours sûr de soixante-quatre laboureurs. J'ai vu leurs noms !
ROUSSELIN, à part
C'est un chiffre, cela !
ONÉSIME
Mais... J'ai quelque chose pour vous. Une vieille femme, que je ne connais pas, m'a dit comme j'entrais à la séance : « Faites-moi le plaisir de remettre ce billet à Monsieur_Rousselin. »
Il le lui donne.
ROUSSELIN
Une drôle de lettre ! Voyons un peu !
Lisant.
« Une personne qui s'intéresse à vous, croit de son devoir de vous prévenir que Madame_Rousselin...
Il s'arrête bouleversé.
ONÉSIME
Dois-je porter la réponse ?
ROUSSELIN, ricanant convulsivement
La... la... la réponse ?
ONÉSIME
Oui ! Laquelle ?
ROUSSELIN, furieux
C'est un coup de pied pour l'imbécile qui fait de pareilles commissions !
Onésime s'enfuit.
Une lettre anonyme, après tout, je suis bien sot de m'en tourmenter !
Il la froisse et la jette.
La haine de mes ennemis n'aura donc pas de bornes ! Voilà une machination qui dépasse toutes les autres ! C'est pour me distraire de la vie politique, pour me gêner dans ma candidature ; et on m'attaque jusqu'au fond de l'honneur ! Cette infamie-là doit venir de Gruchet ?... Sa bonne est sans cesse à rôder autour de la maison...
Il ramasse la lettre, et lisant.
« Que votre femme a un amant ! » On n'est pas l'amant de ma femme ! - Quels sont les hommes qui peuvent être son amant ?... Est-ce assez bête !... Cependant l'autre soir, sous les quinconces, j'ai entendu un soufflet, presque aussitôt un baiser ! J'ai bien vu miss_Arabelle ! mais sûrement elle n'était pas seule, puisque d'autre part, un soufflet ?... Est-ce qu'un insolent se serait permis envers Madame_Rousselin ?... Oh ! Elle me l'aurait dit ? Et puis, le baiser dans ce cas là eût précédé le soufflet, tandis que j'ai fort bien entendu un soufflet d'abord, et un baiser, ensuite ! Bah ! n'y pensons plus ! j'ai bien d'autres choses ! Non ! Non ! Tout à mon affaire !
Il va pour sortir.
SCÈNE IV. Rousselin, Gruchet.
GRUCHET
Il n'est pas là, Monsieur_Murel ?
ROUSSELIN
Vous venez me narguer, sans doute ? Jouir de ma défaite, ajouter vos persiflages...
GRUCHET
Pas du tout !
ROUSSELIN
Au moins, faut-il se servir d'armes loyales, Monsieur !
GRUCHET
Le droit est de mon côté !
ROUSSELIN
Je sais bien qu'en politique...
GRUCHET
Ce n'est pas la politique qui me fait agir, mais des intérêts plus humbles. Monsieur_Murel...
ROUSSELIN
Et je me moque de Murel !
GRUCHET
Voilà huit jours qu'il m'échappe, malgré ses promesses. Et il se conduit d'une manière abominable ! Non content de s'être livré sur moi à des violences, - je pouvais le traduire en justice ; je n'ai pas voulu, par respect du monde et considération pour l'industrie.
ROUSSELIN
Plus vite, je vous prie !
GRUCHET
Monsieur_Murel s'est engagé, en arrivant ici, dans des opérations de Bourse, qui furent d'abord heureuses ; et il a si bien fait... que... une première fois, je lui ai prêté dix-mille_francs. Oh ! Il me les a rendus, et même avec des bénéfices ! Deux_mois plus tard, autre prêt de cinq mille ! Mais la chance avait tourné. Une troisième fois ...
ROUSSELIN
Est-ce que ça me regarde ?
GRUCHET
Bref, il me doit actuellement trente_mille_deux_cent_vingt_six_francs_et_quinze_centimes !
ROUSSELIN, à part
Ah ! C'est bon à savoir !
GRUCHET
Ce jeune homme a abusé de ma candeur ! Il me leurrait avec la perspective d'une belle affaire, un riche mariage.
ROUSSELIN, à part
Coquin !
GRUCHET
Par sa faute, je me trouve sans argent. Depuis quelque temps, j'en ai tellement dépensé !
Il soupire.
Et, puisque vous êtes son ami, arrangez-vous, priez-le, pour qu'il me rende ce qui m'appartient.
ROUSSELIN
Me demander cela, vous, mon rival !
GRUCHET
Je n'ai pas fait le serment de l'être toujours ! J'ai du coeur, Monsieur_Rousselin ; je sais reconnaître les bons offices !
ROUSSELIN
Comment ! lorsque je possède une reconnaissance de six_mille_francs, prêtés autrefois pour commencer vos affaires, et dont les intérêts, depuis l'époque, montent à plus de vingt mille !
GRUCHET
C'est même où je voulais en venir. Donnant, donnant !
ROUSSELIN
Je n'y suis plus du tout !
GRUCHET
Songez donc que beaucoup de personnes dépendent de moi, et que j'ai, sans qu'il y paraisse, pas mal d'influence ! Si vous me remettiez le papier en question, on pourrait s'entendre.
ROUSSELIN
Sur quoi ?
GRUCHET
Je lâcherais les électeurs.
ROUSSELIN
Et si je ne suis pas nommé ?... Je perds mon argent !
GRUCHET
Vous êtes trop modeste !
ROUSSELIN
Hein ?
GRUCHET
À votre guise ! Jusqu'à la dernière minute, il sera temps ! Mais je vous répète que vous avez tort !
Il se dirige vers la gauche.
ROUSSELIN
Où allez-vous donc par là ?
GRUCHET
Dans ce cabinet, où mon ami Julien doit être à travailler sur le procès-verbal de la séance. Je vous assure que vous avez tort !
Il sort.
SCÈNE V. Rousselin, puis Murel.
ROUSSELIN
Est-ce un piège, ou serait-ce la vérité ? Quant à Murel, c'est un sauteur qui faisait tout bonnement une spéculation. Oh ! Je m'en doutais un peu ! Mais à présent, je ne vois pas pourquoi je me gênerais ; il a perdu son crédit sur le peuple, et ma foi...
Sauteur : Tonnelier qui arrange le poisson dans les barils. [L]
MUREL, entre joyeux
Pardon de vous avoir quitté si vite ! Je viens de chez Dodart. Quel événement, mon cher ! Un bonheur !...
ROUSSELIN
Ah ! Vous en faites de belles ! Je suis obligé de recevoir vos créanciers. Gruchet exige trente_mille_francs !
MUREL
La semaine prochaine, il les aura !
ROUSSELIN
Encore vos forfanteries ! Jamais vous ne doutez de rien !... De même pour ma candidature ! On n'est pas en vérité moins habile ; et vous auriez dû plutôt...
MUREL
Soutenir Gruchet, n'est-ce pas ?
ROUSSELIN
C'est tout comme ! L_Impartial, depuis huit jours, n'a rien fait.
MUREL
J'étais en voyage ; et je suis revenu sans même attendre...
ROUSSELIN
Mauvaise excuse !
MUREL
La réclamation de Gruchet est une vengeance. Je me perds à cause de vous ; heureusement que...
ROUSSELIN
Quoi donc !
MUREL
Vous m'avez, en quelque sorte, promis la main de votre fille...
ROUSSELIN
Oh ! Oh ! Entendons-nous !
MUREL
Mais vous ne savez donc pas que je viens d'hériter !
ROUSSELIN
De votre tante, peut-être ?
MUREL
Certainement !
ROUSSELIN
La plaisanterie est rebattue.
MUREL
Je vous jure que ma tante est morte !
ROUSSELIN
Eh bien ! Enterrez-la, et ne me bernez pas avec vos histoires d'héritage.
MUREL
Rien de plus vrai ! Seulement, comme la pauvre femme a trépassé depuis mon départ, on cherche si quelquefois un autre testament...
ROUSSELIN
Ah ! Il y a des si ! Eh bien, mon cher, moi, j'aime les gens sûrs des choses qu'ils disent et entreprennent.
MUREL
Monsieur_Rousselin, vous oubliez trop ce que je puis faire pour vous !
ROUSSELIN
Pas grand'chose ! Les ouvriers ne vous écoutent plus !
MUREL
Vraiment ! Parce qu'il y a cinq ou six braillards peut-être... Des hommes que j'avais renvoyés de ma fabrique... Mais tous les autres !
ROUSSELIN
Pourquoi ne sont-ils pas venus ?
MUREL
Comment les amener, étant absent ?
ROUSSELIN, à part
Cela, c'est une raison.
MUREL
Vous ne connaissez pas leur humeur ; et je parie que d'ici à dimanche prochain, si je voulais, j'aurais le temps... Mais non, je ne m'en mêle plus... Et... je recommanderai Gruchet !
ROUSSELIN, à part
Il me fait des menaces !... Est-ce que j'aurais encore des chances ?
Haut.
Ainsi, vous croyez... que l'effet de la réunion... n'a pas été absolument mauvais ?
MUREL
Ah ! Vous avez blessé le peuple !
ROUSSELIN
Mais j'en suis du peuple ! Mon père était un modeste travailleur. Voilà ce qu'il faut leur dire, mon bon Murel, et que j'ai souffert pour eux, car le Gouvernement a mis la main sur moi, là, tout à l'heure ! Retournez à la filature.
MUREL
Mais écoutez !... J'apporte... - On n'attend plus que le certificat de décès de mon cousin... -
ROUSSELIN
Faites-leur comprendre !...
MUREL
Premièrement, une ferme.
SCÈNE VI. Les mêmes, Madame Rousselin, Louise.
MADAME ROUSSELIN, à la cantonade
Louise, suis-moi donc ! Qu'as-tu à regarder partout ?
À son mari.
Ah ! je te trouve enfin ; j'étais inquiète. S'il y a du bon sens !
ROUSSELIN
Je ne pouvais pas...
LOUISE, apercevant Murel
Mon ami !
MUREL
Louise !
MADAME ROUSSELIN, scandalisée
Que signifie ? Est-ce une tenue pour une jeune personne ? Et vous-même, Monsieur, une pareille familiarité !...
MUREL
Mon Dieu, Madame, Monsieur_Rousselin pourra vous dire...
MADAME ROUSSELIN
Je suis curieuse, en effet, de voir par quelles raisons, ma fille...
ROUSSELIN
Ma chérie, d'abord tu comprendras...
LOUISE, à Murel, à part
C'est moi qui ai poussé ma mère à venir ; je vous savais ici ; pas d'autre moyen !...
MUREL, de même
Il faut brusquer tout ; je vous dirai pourquoi.
S'avançant vers Monsieur et Madame Rousselin.
Madame, bien qu'on ait l'habitude d'employer pour de telles démarches des intermédiaires, je m'en passe forcément, et je vous prie de m'accorder en mariage Mademoiselle_Louise.
MADAME ROUSSELIN
Monsieur, mais Monsieur, on ne prend pas les gens...
MUREL, vite
Ma nouvelle position de fortune me permet...
ROUSSELIN
Ah ! Il faut voir !
MADAME ROUSSELIN
Cela est si en dehors des procédés ordinaires...
LOUISE, souriant
Oh ! Maman !
MADAME ROUSSELIN
Et cette inconvenance, dans un endroit public !
Julien entre par la porte de gauche.
SCÈNE VII. Les mêmes, Julien.
JULIEN, à Rousselin
Je viens, monsieur, me mettre à votre disposition.
ROUSSELIN
Vous ?
JULIEN
Oui, moi, absolument !
MUREL, à part
Qui l'amène ?
JULIEN
Mon journal ayant une autorité de vieille date dans le pays, je peux vous être utile.
ROUSSELIN, ébahi
Mais Murel ?
JULIEN
J'ai entendu à travers cette cloison tout ce qui s'est passé à la séance ; et il m'est facile d'en faire un compte rendu favorable...
Désignant Murel.
avec la permission, toutefois, de mon chef.
MUREL
Parbleu ! Depuis assez longtemps !...
ROUSSELIN
Comment vous exprimer...
MADAME ROUSSELIN, bas à son mari
Tu vois que j'ai réussi, hein ?
Bas à Julien.
Je vous remercie.
JULIEN, de même
Vos yeux me soutenaient ! C'est fait !
ROUSSELIN, à sa femme
Il est charmant ! Défendu par vous, qui êtes un polémiste !...
MUREL
Un talent flexible, clair, pittoresque !
ROUSSELIN
Je crois bien !
MUREL
Et d'une violence quand il veut s'en donner la peine !
Bas à Julien.
Dites que l'idée vient de moi ; vous m'obligerez.
JULIEN
Malgré les arguments de notre ami Murel, - car il vous prône avec une ardeur !... - Je demeurais dans mon obstination.
Regardant Madame Rousselin.
Mais tout à coup, comme éclairé par une lumière, et obéissant à une voix, j'ai vu, j'ai compris.
ROUSSELIN
Ah ! Cher monsieur, je suis pénétré de reconnaissance !
JULIEN, bas, à Madame Rousselin
Quand nous reverrons-nous ?
MADAME ROUSSELIN, de même
Je vous le ferai savoir.
ROUSSELIN, à Julien
Par exemple, je ne sais pas comment vous vous y prendrez !
JULIEN, gaiement
Ceci est mon affaire !
ROUSSELIN, à sa femme
Prie donc Monsieur_Julien de venir ce soir dîner chez nous, en famille.
MADAME ROUSSELIN, faisant une révérence
Mais certainement, avec le plus grand plaisir.
JULIEN, saluant
Madame !
ACTE QUATRIEME
Le cabinet de Rousselin. Au fond, une large ouverture avec la campagne à l'horizon. Plusieurs portes. À gauche, un bureau sur lequel se trouve une pendule.
SCÈNE PREMIÈRE. Pierre, puis le Garde Champêtre, puis Félicité.
PIERRE, à la cantonade, d'une voix très haute
François, allez prendre dans le char-à-bancs huit messieurs à Saint-Léonard, et vous ne refermerez pas la grille ! - Il faut qu'Élisabeth porte encore des bulletins. - Vous n'oublierez pas, en revenant, le papetier pour les cartes de visite.
Entre un commissionnaire qui halète sous un ballot de journaux.
C'est lourd, hein ? Mon brave... Mettez-cela ici ; bon !
L'homme dépose son ballot par terre, près d'un autre beaucoup plus grand.
Et descendez vous rafraîchir à la cuisine. On y boit du champagne dans des pots à confitures ; rien ne coûte, vu la circonstance ! Ce soir l'élection, et la semaine prochaine, Paris ! Voilà assez longtemps que j'en rêve le séjour, principalement pour les huîtres et le bal_de_l_Opéra !
Considérant les deux tas de journaux.
L'article de Monsieur_Julien, encore ! À qui en distribuer ? Tout le monde en a, sans exagération, au moins trois exemplaires ! Et il nous en reste !... N'importe ! À l'ouvrage !
Il commence à diviser le tas par petits paquets. Entre le garde champêtre.
Ah ! Père_Morin, aujourd'hui vous êtes en retard !
LE GARDE CHAMPÊTRE
C'est qu'il y a eu, chez Monsieur_Murel, une espèce d'émeute ; les ouvriers maintenant sont contre lui ; [on parle même de faire venir de la troupe.] Ah ! Ça ne va pas ! Ça ne va pas !
Il se met à aider Pierre. Entre Félicité.
Enlevé par LA CENSURE.
PIERRE
Tiens, Félicité ! Bonjour, Madame_Gruchet.
FÉLICITÉ
Malhonnête !
PIERRE
Je vous croyais fâchée depuis que votre maître nous fait concurrence ?
FÉLICITÉ, sèchement
Ça ne me regarde pas !... J'ai une commission pour le vôtre.
PIERRE
Il est sorti.
FÉLICITÉ
Mais il rentrera pour déjeuner ?
PIERRE
Est-ce qu'on déjeune ! Est-ce qu'on a le temps ! Monsieur, du matin au soir n'arrête pas ! Madame porte des secours à domicile ! et Mademoiselle, avec un grand tablier, distribue des potages aux pauvres !
FÉLICITÉ
Et l'institutrice ?
PIERRE
Oh ! Plus gnian-gnian que jamais !
Au garde champêtre.
Non ! Comme cela !
Pliant un journal.
C'est Monsieur qui m'a appris, de manière à ce que l'on voie, du premier coup d'oeil, l'article.
LE GARDE CHAMPÊTRE
Il cause dans l'arrondissement une agitation !...
PIERRE
Pour être tapé, il l'est.
FÉLICITÉ
En attendant, n'y aurait-il pas moyen de lui dire un mot, à votre Anglaise ?
PIERRE, désignant la porte de gauche
Sa chambre est par là, au fond du corridor, à droite.
FÉLICITÉ
Oh ! Je sais.
Elle se dirige vers la porte.
PIERRE
Notre patron !
SCÈNE II. Les mêmes, Rousselin.
ROUSSELIN, en entrant, presse chaleureusement la main de Pierre
Mon cher ami...
PIERRE, étonné
Mais, Monsieur ?...
ROUSSELIN
Une distraction, c'est vrai ! L'habitude de donner au premier venu des poignées de main est plus forte que moi... J'en ai la paume enflée.
Au garde-champêtre.
Ah ! Très bien !
Lui glissant de l'argent d'une manière discrète.
Merci !... Et... Ne craignez pas... Si jamais vous aviez besoin ...
LE GARDE CHAMPÊTRE, avec un geste pour le rassurer
Oh !
Il sort avec Pierre qui l'aide à porter les journaux.
ROUSSELIN
Il enfonce toutes les objections, l'article ! - démontrant fort bien qu'il est absurde d'avoir des opinions arrêtées d'avance, et que ma conduite par là est plus sage et plus loyale. Il vante mes lumières administratives, il dit même que j'ai fait mon droit. - J'ai poussé jusqu'au premier examen, - et avec des tournures de style !... - C'est pourtant à ma femme que je dois cela !
FÉLICITÉ, s'avançant, et lui remettant une lettre
De la part de Monsieur_Gruchet !
ROUSSELIN
Ah !
Lisant.
« La quittance, et je me désiste. Vous pouvez la confier à ma bonne. » Diable ! Voilà ce qu'on appelle vous mettre le couteau sur la gorge ! Mais, s'il se retire, pas d'autre concurrent, et je suis nommé ! Mon Dieu, oui ! C'est bien clair ! La somme est lourde, cependant, et je n'aurai plus contre lui aucun moyen ?... Eh ! Quand il sera élu, belle avance ! Pour six mille francs, dont je ne parlais pas, que j'avais oubliés... À quoi me serviraient-ils ? Bah ! On n'a rien sans sacrifice !
Il ouvre son bureau.
Tenez !
Donnant un petit papier à Félicité.
Dépêchez-vous ! votre maître attend !
FÉLICITÉ
Merci, monsieur !
Elle sort.
ROUSSELIN
La démission est tardive ! Bah ! Le scrutin ne fait que d'ouvrir, et quand j'y perdrais quelques voix...
SCÈNE III. Rousselin, Murel, Dodart.
MUREL
Ah ! Maintenant vous me croirez. Je vous amène le notaire, avec toutes ses preuves.
DODART
Voici les actes de l'état civil, et l'extrait d'inventaire établissant les droits et qualités de mon client à la succession de Madame_veuve_Murel, de Montélimart, sa tante.
ROUSSELIN
Mes compliments !
MUREL
Ainsi, rien ne s'oppose plus à ce que...
ROUSSELIN
Quoi ? Qu'est-ce que vous dites ?
MUREL
Mon mariage ?
ROUSSELIN
Et comment voulez-vous que dans un jour pareil !
MUREL
Sans doute ! Cependant, sans rien décider, on pourrait convenir...
ROUSSELIN, à Dodart
Savez-vous quelque chose de nouveau ? On ne vous a pas dit, par hasard, que Gruchet...
MUREL
Mon cher, il me semble que vous pourriez accorder plus d'attention...
ROUSSELIN
Non ! Pas de bavardage ! Vous feriez mieux de ne pas quitter vos hommes ; le bruit court même qu'ils se disposent...
MUREL
Mais j'ai amené exprès Dodart !
ROUSSELIN
Allez vous-en ! Nous causerons ensemble de votre affaire !
MUREL
Vous consentez, alors ? C'est bien sûr ?
ROUSSELIN
Oui ! Mais ne perdez pas de temps !
MUREL, sortant vivement
Ah ! Comptez sur moi ! Quand je devrais leur donner de ma bourse une augmentation !...
Il sort.
SCÈNE IV. Rousselin, Dodart, puis Marchais, puis Pierre, puis Arabelle.
ROUSSELIN
Un bon enfant, ce Murel !
DODART
Néanmoins, il se trompe ! Les ouvriers maintenant se moquent de lui ! Quant à sa fortune, par exemple...
MARCHAIS
Serviteur ! Monsieur_de_Bouvigny m'envoie chercher votre réponse.
ROUSSELIN
Comment ?
MARCHAIS
La réponse à la chose que Monsieur_Dodart vous a communiquée ?
DODART, se frappant le front
Quelle étourderie ! La première, peut-être, qui m'arrive dans la carrière_du_notariat !
MARCHAIS, à Rousselin
Et il demande un mot d'écrit.
ROUSSELIN
Mais ?...
DODART, à Rousselin
Je vais vous dire.
À Marchais.
Patientez quelques minutes dans la cour, n'est-ce pas ?
Marchais sort.
Monsieur_de_Bouvigny est donc venu, il y a trois_jours, m'affirmer encore une fois qu'il tenait à votre alliance...
ROUSSELIN
Je le sais.
DODART
Et que si vous vouliez, - dame ! On se sert des moyens que l'on a ; on utilise les armes que l'on possède ! Ce n'est peut-être pas toujours extrêmement bien .. Mais...
ROUSSELIN
Ah ! Vous avez une façon de parler !...
DODART
- Sans l'affaire de Murel, qui est tombée dans mon étude, et qui a pris tous mes instants, je serais vite accouru.
ROUSSELIN
Au fait, je vous en prie !
DODART
Si vous accordez votre fille à son fils, il est sûr, entendez-vous, le Comte m'a dit qu'il était sûr de vous faire élire, ne serait-ce qu'en amenant aux urnes soixante-quatre laboureurs.
ROUSSELIN
Cet envoi de Marchais est une sommation ?
DODART
Absolument.
ROUSSELIN
Eh bien ?... Et Murel !
DODART
En effet, vous venez de lui promettre.
ROUSSELIN
Lui ai-je promis ?...
DODART
Oh ! Légèrement !
ROUSSELIN
Pour ainsi dire, presque pas !... Cependant... Enfin que me conseillez-vous ?
DODART
C'est grave ! Très grave. Des liens d'amitié, des rapports d'intérêt même m'attachent à Monsieur_de_Bouvigny, et je serais enchanté pour moi... D'autre part, je ne vous cache pas que Monsieur_Murel maintenant...
À part.
Un contrat !
Haut.
C'est à vous de réfléchir, de voir, de peser les considérations ! D'un côté le nom, de l'autre la fortune. Certainement, Murel devient un parti. Cependant le jeune Onésime...
ROUSSELIN
Que faire ?... Eh ! Ma femme que j'oubliais ! D'ailleurs je ne peux pas agir sans sa volonté.
Il sonne.
Tout le monde est donc mort aujourd'hui !
Il crie.
Ma femme ! Pierre !
À Pierre qui entre.
Dites à Madame que j'ai besoin d'elle !
PIERRE
Madame n'est pas dans la maison !
ROUSSELIN
Voyez au jardin !
Pierre sort.
Elle découvrira un expédient ; elle est quelquefois d'un tact...
DODART
En de certaines circonstances, je consulte, comme vous, mon épouse ; et je dois lui rendre cette justice...
PIERRE, rentre
Monsieur, je n'ai pas vu Madame !
ROUSSELIN
N'importe ! Trouvez-la !
PIERRE
La cuisinière suppose que Madame est sortie depuis longtemps.
ROUSSELIN
Pour où aller ?
PIERRE
Elle ne l'a pas dit !
ROUSSELIN
Vous en êtes sûr ?
PIERRE
Oh !
Il sort.
ROUSSELIN
C'est extraordinaire ! Jamais de sa vie !...
MISS ARABELLE, entrant fort émue
Monsieur ! Monsieur ! Il faut que je vous parle ! Écoutez-moi ! Une chose importante ! Oh ! Très sérieuse, monsieur !
DODART
Dois-je me retirer, Mademoiselle ?
Signe affirmatif d'Arabelle ; il sort.
SCÈNE V. Rousselin, Miss Arabelle.
ROUSSELIN
Que me voulez-vous ? Dépêchons !
MISS ARABELLE
Mon Dieu, monsieur, pardonnez-moi si j'ose... C'est dans votre intérêt ! L'absence de Madame paraît vous... contrarier ? Et je crois pouvoir...
ROUSSELIN
Est-ce que par hasard ?...
MISS ARABELLE
Oui, Monsieur, le hasard précisément ! - Votre femme est avec Monsieur_Julien !
ROUSSELIN, abasourdi
Comment ?...
Puis tout à coup.
Sans doute ! Pour mon élection !
MISS ARABELLE
Je ne crois pas ! Car je les ai rencontrés à la Croix bleue, entrant dans le petit pavillon, - vous savez, le rendez-vous de chasse, - et j'ai entendu cette phrase de Monsieur_Julien, - sans la comprendre peut-être, malgré l'explication que cherchait à m'en donner Monsieur_Gruchet, à qui j'en parlais tout à l'heure, et qui, lui, avait l'air de comprendre mieux que moi : « J'en sortirai avant vous, et pour vous faire connaître si vous pouvez rentrer sans crainte, j'agiterai derrière moi, mon mouchoir ! »
ROUSSELIN
Impossible ! !... Des preuves, miss_Arabelle ! J'exige des preuves !
SCÈNE VI. Les mêmes, Dodart, puis Louise.
DODART, entre virement
Marchais ne veut plus attendre ! Du haut de votre vignot dans le parc, il croit même apercevoir Monsieur_de_Bouvigny qui descend la côte, au milieu d'une grande foule !
Vignot : vigneau. Nom, en Normandie, d'un tertre construit artificiellement dans les jardins, avec une allée en hélice, et sur lequel on plantait des treilles de plaisance en forme de cabinet de verdure. [L]
ROUSSELIN
Les soixante-quatre laboureurs !
DODART
Le Comte peut les faire voter pour Gruchet !
ROUSSELIN
Eh ! Non ! Puisque Gruchet... Après tout, ce misérable-là !... On ne sait pas !
DODART
Ou mettre des bulletins blancs !
ROUSSELIN
C'est assez pour me perdre !
DODART
Et l'heure avance
ROUSSELIN, regardant la pendule
D'un quart sur la Mairie, heureusement ! Que Marchais retourne vers le Comte, le supplier, pour qu'il m'accorde au moins... Où est Louise ? Miss_Arabelle, appelez Louise !
Arabelle sort.
Comment la convaincre ?
DODART
Si vous pensez que mon intervention ...
ROUSSELIN
Non ! Ça la blesserait ! Tenez-vous en bas, et dès que j'aurai son consentement... Mais Bouvigny demande une lettre ! Est-ce que je pourrai jamais...
DODART
La parole d'honneur suffira. Et puis, je reviendrai vous dire...
ROUSSELIN
Eh ! vous n'aurez pas le temps ! À_quatre_heures, le scrutin ferme. Courez vite !
DODART
Alors, j'irai tout de suite à la Mairie...
ROUSSELIN
Que je voudrais y être, pour savoir plus tôt...
DODART
Ce sera vite fait !
ROUSSELIN
Eh ! Avec votre lenteur...
DODART
En cas de succès, je vous ferai de loin un signal.
ROUSSELIN
Convenu !
LOUISE, entrant
Tu m'as fait demander ?
ROUSSELIN
Oui, mon enfant !
À Dodart.
Allez vite, cher ami !
DODART, indiquant Louise
Il faut bien que j'attende la décision de Mademoiselle !
ROUSSELIN
Ah ! C'est vrai !
Dodart sort.
SCÈNE VII. Rousselin, Louise.
ROUSSELIN
Louise ! Tu aimes ton père, n'est-ce pas ?
LOUISE
Oh ! Cette question !
ROUSSELIN
Et tu ferais pour lui ...
LOUISE
Tout ce qu'on voudrait !
ROUSSELIN
Eh bien ! Écoute-moi. Dans les existences les plus tranquilles, des catastrophes surviennent. Un honnête homme quelquefois se laisse aller à des égarements. Supposons, par exemple, - c'est une supposition , pas autre chose, - que j'aie commis une de ces actions, et que pour me tirer de là...
LOUISE
Mais vous me faites peur !
ROUSSELIN
N'aie pas peur, ma mignonne ! C'est moins grave ! Enfin, si on te demandait un sacrifice, tu te résignerais !... ce n'est pas un sacrifice que je demande, une concession, seulement ! Elle te sera facile ! Les rapports entre vous sont nouveaux ! Il faudrait donc, ma pauvre chérie, ne plus songer à Murel !
LOUISE
Mais je l'aime !
ROUSSELIN
Comment ! Tu t'es laissé prendre à ses manières, à tous les embarras qu'il fait ?
LOUISE
Moi ! Je lui trouve très bon genre !
ROUSSELIN
Et puis, je ne peux pas te donner de détails, mais, entre nous, il a des moeurs !...
LOUISE
Ce n'est pas vrai !
ROUSSELIN
Cousu de dettes ! Au premier jour, on le verra décamper !
LOUISE
Pourquoi ? Maintenant il est riche !
ROUSSELIN
Ah ! si tu tiens à la fortune, je n'ai rien à dire. Je te croyais des sentiments plus nobles !
LOUISE
Mais le premier jour, je l'ai aimé !
ROUSSELIN
Tu as ton petit amour-propre aussi, toi ! Avoue-le ! Tu ne dédaignes pas le flafla, tout ce qui brille, les titres ; et tu serais bien aise, à Paris,- quand je vais être député, - de faire partie du grand monde, de fréquenter le faubourg_Saint-Germain... Veux-tu être comtesse ?
Flafla : Fam. et vieilli. Ostentation, recherche de l'effet. Le plus souvent au pluriel. [CNRTL]
LOUISE
Moi ?
ROUSSELIN
Oui, en épousant Onésime ?
LOUISE
Jamais de la vie ! Un sot qui ne fait que regarder la pointe de ses bottines, dont on ne voudrait pas pour valet de chambre ! incapable de dire deux mots ! Et j'aurai de charmantes belles-soeurs ! Elles ne savent pas l'orthographe ! Et un joli beau-père ! Qui ressemble à un fermier. Avec tout cela un orgueil, et une manière de s'habiller ! Elles portent des gants de bourre de soie !
LA CENSURE a enlevé dans cette page les mots suivants : Dont on ne voudrait pas pour valet de chambre. Elles ne savent pas l'orthographe. Par un ecclésiastique éminent ; on a dit à la place parfaitement.
ROUSSELIN
Tu es bien injuste ! Onésime, au fond, a beaucoup plus d'instruction que tu ne penses. Il a été élevé par un ecclésiastique éminent, et la famille remonte au XIIe_siècle. Tu peux voir dans le vestibule un arbre_généalogique. Pour ces dames, parbleu, ce ne sont pas des lionnes... mais enfin !... Et quant à Monsieur_de_Bouvigny, on n'a pas plus de loyauté, de...
LOUISE
Mais vous le déchiriez depuis la candidature ; et il vous le rendait ! Ce n'est pas comme Murel qui vous a défendu, celui-là ! Il vous défend encore ! Et c'est lui que vous me dites d'oublier ! Je n'y comprends rien ! Qu'est-ce qu'il y a ?
ROUSSELIN
Je ne peux pas t'expliquer ; mais pourquoi voudrais-je ton malheur ? Doutes-tu de ma tendresse, de mon bon sens, de mon esprit ? Je connais le monde, va ! Je sais ce qui te convient ! Tu ne nous quitteras pas ! Vous vivrez chez nous ! Rien ne sera changé ! Je t'en prie, ma Louise chérie ! Tâche !
LOUISE
Ah ! Vous me torturez !
ROUSSELIN
Ce n'est pas un ordre, mais une supplication !
Il se met à genoux.
Sauve-moi !
LOUISE, la main sur son coeur
Non ! Je ne peux pas !
ROUSSELIN, avec désespoir
Tu te reprocheras, bientôt, d'avoir tué ton père !
LOUISE, se levant
Ah ! Faites comme vous voudrez, mon Dieu !
Elle sort.
ROUSSELIN, courant au fond
Dodart ! Ma parole d'honneur ! Vivement !
Il redescend.
- Voilà de ces choses qui sont pénibles ! Pauvre petite ! Après tout, pourquoi n'aimerait-elle pas ce mari-là ? Il est aussi bien qu'un autre ! Il sera même plus facile à conduire que Murel. Non, je n'ai pas mal fait, tout le monde sera content, car il plaît à ma femme !... Ma femme ! Ah ! encore ! C'est ce serpent d'Arabelle avec ses inventions !... Malgré moi... je [...]
SCÈNE VIII. Rousselin, et successivement, Voinchet, Hombourg, Beaumesnil, Ledru.
ROUSSELIN, apercevant Voinchet
Vous n'êtes pas à voter, vous ?
VOINCHET
Tout à l'heure ! Nous sommes quinze de Bonneval qui s'attendent au café Français, pour aller de là tous ensemble à la Mairie !
ROUSSELIN, d'un air gracieux
En quoi puis-je vous être utile ?
VOINCHET
L'ingénieur vient de m'apprendre que le chemin de fer passera décidément par Saint-Mathieu ! J'avais donc acheté tout exprès, un terrain ; et pour en avoir une indemnité plus forte, j'avais même créé une pépinière ! Si bien que me voilà dans l'embarras. Je veux changer d'industrie ; et comment me défaire tout de suite, d'environ cinq_cents bergamotes, huit_cents passe_colmar, trois_cents empereurs de la Chine, plus de cent_soixante pigeons ?
ROUSSELIN
Je n'y peux rien !
VOINCHET
Pardon ! Comme vous avez derrière votre parc un sol excellent, - rien que du terreau, - à raison de trente_sous l'un dans l'autre, je vous céderais avec facilité...
ROUSSELIN, le reconduisant
Bien ! Bien ! Nous verrons plus tard !
VOINCHET
Le marché est fait, n'est-ce pas ? Vous recevrez demain la première voiture ! Oh ! Ça ira ! Je vais rejoindre les amis !
Il sort par le fond.
HOMBOURG, entrant par la gauche
Il n'y a pas à dire, Monsieur_Rousselin ! Il faut que vous me preniez...
ROUSSELIN
Mais je les ai, vos alezans ! Depuis trois jours, ils sont dans mon écurie !
Alezan : Ne s'emploie qu'on parlant du cheval ou de la jument. Il désigne ce genre de robe dans laquelle le corps est recouvert de poils rouges ou bruns plus ou moins foncés, les crins et les extrémités étant de même couleur ou d'une nuance plus claire. [L]
HOMBOURG
C'est leur place ! Mais pour les charrois, les gros ouvrages, Monsieur_Bouvigny (vous le battrez toujours, celui-là) m'avait refusé une forte jument ! Qui n'est pas une affaire, - quarante_pistoles !
ROUSSELIN
Vous voulez que je l'achète ?
HOMBOURG
Ça me ferait plaisir.
ROUSSELIN
Eh bien, soit !
HOMBOURG
Faites excuse, Monsieur_Rousselin, mais... Est-ce trop vous demander que... Un petit à-compte sur les alezans, ou le reste, à votre idée ?...
ROUSSELIN
Non !
Il ouvre son bureau, et en tirant à lui un des tiroirs.
À la Mairie, où en sommes-nous ?
HOMBOURG
Oh ! Ça va bien !
ROUSSELIN
Vous y avez été ?
HOMBOURG
Parbleu !
ROUSSELIN, à part, en repoussant le tiroir
Alors, rien ne presse !
HOMBOURG, qui a vu le mouvement
C'est-à-dire que j'y ai été... pour prendre ma carte. J'ai même le temps tout juste !
Rousselin ouvre de nouveau son tiroir et donne de l'argent.
Merci de votre obligeance !
Fausse sortie.
Vous devriez faire un coup, Monsieur_Rousselin ; j'ai un bidet cauchois...
ROUSSELIN
Oh ! Assez !
HOMBOURG
Étant un peu rafraîchi, ça ferait un poney pour Mademoiselle.
ROUSSELIN, à part
Pauvre Louise !
HOMBOURG
Quelque chose de coquet, enfin, une distraction !
ROUSSELIN, soupirant
Oui ! Je prendrai le poney !
Hombourg sort par la gauche.
BEAUMESNIL, sur le seuil de la porte, à droite
Deux mots seulement ; je vous amène mon fils.
ROUSSELIN
Pourquoi faire ?
BEAUMESNIL
Il est dans la cour, où il s'amuse avec le chien. Voulez-vous le voir ? C'est celui dont je vous avais parlé, relativement à une bourse. Nous l'espérons, d'ici à peu.
ROUSSELIN
Je ferai tout mon possible, certainement !
BEAUMESNIL
Ces marmots-là coûtent si cher ! Et j'en ai sept, monsieur, forts comme des Turcs !
ROUSSELIN, à part
Oh !
BEAUMESNIL
À preuve que son maître de pension me réclame deux trimestres ;... et bien que la démarche... soit humiliante, si vous pouviez m'avancer...
ROUSSELIN, ouvrant le tiroir
Combien les trimestres ?
BEAUMESNIL, exhibe un long papier
Voilà !
Il en donne un autre.
Il y a, de plus, quelques fournitures !
Rousselin donne de l'argent.
Je cours vite rapporter chez moi cette bonne nouvelle. Franchement, j'étais venu exprès.
ROUSSELIN
Comment ! Et mon élection ?
BEAUMESNIL
Je croyais que c'était pour demain. Je vis tellement renfermé dans ma famille, dans mon petit cercle ! Mais je me rends à mes devoirs ; tout de suite ! Tout de suite !
Il sort par la droite.
LEDRU, entrant par le fond
Fameux ! C'est comme si vous étiez nommé !
ROUSSELIN
Ah !
LEDRU
Gruchet se retire. On le sait depuis deux heures. Il a raison, c'est prudent ! Pour dire le vrai, je l'ai, en dessous, pas mal démoli ; et vous devriez reconnaître mon amitié, en tâchant de me faire avoir...
Il montre sa boutonnière.
ROUSSELIN, bas
Le ruban ?
LEDRU, très haut
Si je ne le méritais pas, je ne dirais rien ! Mais nom d'un nom !... Ah ! Je vous trouve assez froid, Monsieur_Rousselin.
ROUSSELIN
Mais, cher ami, je ne suis pas encore ministre !
LEDRU
N'importe ! J'ai derrière moi vingt-cinq hommes, des gaillards, - Heurtelot en tête, avec des ouvriers de Murel, - qui sont maintenant sous les halles à faire une partie de bouchon. Je leur ai dit que j'allais vous proposer un accommodement, et ils m'attendent pour se décider. Or je vous préviens que si vous ne me jurez pas de m'obtenir la croix d'honneur !...
ROUSSELIN
Eh ! Je vous en achèterai quatre d'étrangères !
LEDRU
Au pas de course, alors !
Il sort vivement.
SCÈNE IX.
ROUSSELIN, seul, regardant au fond
Il aura le temps ! On a encore cinq minutes ! Dans cinq_minutes le scrutin ferme, et alors ?...
Je ne rêve donc pas ! C'est bien vrai ! Je pourrais le devenir ! Oh ! Circuler dans les bureaux, se dire membre d'une commission, être choisi quelquefois comme rapporteur, ne parler toujours que budget, amendements, sous-amendements, et à participer à un tas de choses... d'une conséquence infinie ! Et chaque matin je verrai mon nom imprimé dans tous les journaux, même dans ceux dont je ne connais pas la langue !
Le jeu ! La chasse ! Les femmes ! Est-ce qu'on aime quelque chose comme ça ? Mais pour l'obtenir, je donnerais ma fortune, mon sang, tout ! Oui ! J'ai bien donné ma fille ! Ma pauvre fille !
Il pleure.
J'ai des remords maintenant ; car je ne saurai jamais si Bouvigny a tenu parole. On ne signe pas les votes !
Quatre heures sonnent.
C'est fait ! On dépouille le scrutin ; ce sera vite fini ! À quoi vais-je m'occuper pendant ce temps-là ? Quelques intimes, quand ce ne serait que Murel qui est si actif, devraient être ici pour m'apprendre les premiers bulletins ! Oh ! Les hommes ! Dévouez-vous donc pour eux ! Si le pays ne me nomme pas... Eh ! Bien, tant pis ! Qu'il en trouve d'autres ! J'aurai fait mon devoir !
Il trépigne.
Mais arrivez donc ! Arrivez donc ! Ils sont tous contre moi, les misérables ! C'est à en mourir ! Ma tête se prend, je n'y tiens plus ! J'ai envie de casser mes meubles !
SCÈNE X. Rousselin, Un mendiant, aveugle, qui joue de la vielle.
ROUSSELIN
Ah ! Ce n'est pas un électeur, celui-là ? On peut le bousculer ! Qui vous a permis...
LE MENDIANT
La maison est ouverte ; et des camarades m'ont dit qu'on y faisait du bien à tout le monde, mon cher Monsieur_Rousselin du bon Dieu ! On ne parle que de vous ! Donnez-moi quelque chose ! Ça vous portera bonheur !
ROUSSELIN, à lui-même
Ça me portera bonheur !
Il met deux doigts dans la poche de son gilet ; rêvant.
L'aumône, faite en des circonstances suprêmes, a peut-être une puissance que l'on ne sait pas ? Et j'aurais dû, ce matin, entrer dans une église !...
LE MENDIANT, faisant aller la vielle
La charité, s'il vous plaît !
ROUSSELIN, ayant palpé ses poches
Eh ! Je n'ai plus d'argent sur moi !
LE MENDIANT, jouant toujours
Quelque chose, s'il vous plaît ?
ROUSSELIN, fouillant les tiroirs de son bureau
Non ! Pas un sou ! Pas un liard ! J'ai tant donné depuis ce matin ! Cet instrument m'agace ! Ah ! Je trouverai bien un peu de monnaie qui traîne.
LE MENDIANT
La charité, s'il vous plaît ! Vous qu'on dit si riche ! C'est pour avoir du pain ? Ah ! Que je suis faible !
Près de tomber, il se soutient à la porte.
ROUSSELIN, découragé
Je ne peux pas battre un aveugle !
LE MENDIANT
La moindre des choses ! Je prierai le bon Dieu pour vous !
ROUSSELIN, arrachant sa montre de son gousset
Eh bien, prenez ça ! Et le Ciel sans doute aura pitié de moi !
Le mendiant décampe vite, Rousselin regarde la pendule.
On ne vient pas ! Il y a quelque malheur ! Personne n'ose me le dire ! J'irais bien, mais les jambes... Ah ! C'est trop !... tout me semble tourner ! Je vais m'évanouir !
Il s'affaisse sur le canapé.
SCÈNE XI. Rousselin, Miss Arabelle.
MISS ARABELLE, le touchant à l'épaule
Regardez !
Du doigt elle indique l'horizon ; Rousselin se penche pour voir.
Au bas du sentier, en face l'école, au-dessus de la haie.
ROUSSELIN
Quelque chose de blanc qui s'agite ?
MISS ARABELLE
Le mouchoir !...
ROUSSELIN
Mais... je ne distingue pas !...
Puis, tout à coup, poussant un cri.
Ah ! Que je suis bête ! C'est Dodart ! Victoire ! Oui, ma bonne Arabelle. Bien sûr ! Tenez ! On accourt par ici !
MISS ARABELLE
Du monde sur les portes ! Des hommes avec des fusils !
Coups de feu.
ROUSSELIN
C'est pour me célébrer ! Bon ! Encore ! Toujours ! Pif ! paf !
Silence.
Écoutez donc, mon Dieu !
Bruit de pas rapides.
SCÈNE XII. Les mêmes, Gruchet, puis tout le monde.
ROUSSELIN, se précipitant vers Gruchet
Gruchet ! Quoi ? Parlez ! Eh bien ? - Je le suis ?
GRUCHET, le regarde des pieds à la tête, puis éclate de rire
Ah ! Je vous en réponds !
TOUS, entrant à la fois, par tous les côtés
Vive notre député ! Vive notre député !
3 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica