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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Thémistocle

Melchior de Folard· imprimée en 1729· 5 actes· 1 654 vers· 9 personnages

Personnages

  • THÉMISTOCLE, Géneral des Athéniens
  • XERXÈS, roi de Perse
  • MILTIADE, dit le jeune, fils du grand Miltiade et Favori de Xerxès
  • ARISTIDE, dit le juste, Ambassadeur d'Athènes
  • PARMENIS, Ambassadeur de Sparte
  • ARTABAN, Ministre du Roi de Perse
  • ROXANE, fille de Xerxès
  • THÉMIRE, suivante de Roxane
  • HYDASPE, officier d'Artaban
Dédicace

A MONSEIGNEUR LE DUC DE RETZ, PAIR DE FRANCE.

Ô Toi, qui connaissant les vertus de ton Prince, Fais de la vérité l'art de plaire à la Cour, Je t'adresse mes vers : ils font nés en province ; Mais alors sur nos bords Tu faisais ton séjour, Le goût du Beau, ce goût plus sûr que la Science, Les Grâces de la Cour avaient suivi tes pas, Et des vertus encor , qu'elle ne donne pas, Et qu'on voit rarement jointes à la Puissance, La douce humanité, les sentiments, les moeurs, Et cette aimable complaisance, Art magique des Grands pour ravir tous les coeurs. D'un accueil favorable honore mon ouvrage : Je l'offre à tes vertus, non au rang que tu tiens. C'est de toi-même, c'est des tiens La noble et la fidèle image. J'y peins le jeune fils (1) d'un guerrier, dont le nom Fut gravé par la gloire aux champs de Marathon. Je le peins généreux, guidé par la droiture, Et justement chéri d'un (2) Prince glorieux. Quand je faisais cette peinture, Mon génie échauffé t'avait devant les yeux. Mais le Héros surtout, que d'une main divine, Dans ce dramatique portrait, J'aurais voulu pouvoir exprimer trait pour trait, C'est le (3) Vainqueur de Salamine. Quel pays eut jamais un pareil citoyen ? Pour fa fière patrie enflammé d'un beau zèle, Il en fut le ferme soutien, Toujours grand, et toujours fidèle. Si j'ai peint faiblement une vertu si belle, L'art de peindre est du ciel le plus précieux don : Je ne manquais pas de modèle ; J'en avais un dans ta maison.

[1] Miltiade le jeune, fils du grand Miltiade.

[2] Xerxes

[3] Thémistocle

LETTRE DE L'AUTEUR

À MONSIEUR DU LIEU, Chevalier d'honneur de la Cour des Monnaies et Présidial de Lyon.

Vous souhaitez, MONSIEUR, que je vous rende raison de mon ouvrage : et que je réponde aux critiques bien ou mal fondées, qu'on m'a faites. Vous voulez voir si vos raisons seront les miennes. Sûrement, si les miennes sont vraies, elles se rencontreront avec les vôtres. Je connais la solidité de votre esprit, et la justesse de vôtre goût. Peu de personnes entendent mieux le Théâtre. Si la connaissance des règles vous est peut-être un peu moins familière, qu'à ceux du métier, vous avez le discernement de ce qui convient ou ne convient pas si prompt et si sûr, que vos décisions par sentiment valent mieux souvent que les réflexions les plus mesurées. Je l'ai éprouvé cent et cent fois, lorsque je vous ai consulté dans les progrès de mon travail ; et j'ai vu par expérience, qu'Aristote ne me guidait pas toujours aussi seulement par ses principes et par ses raisonnements, que vous, tantôt par vos répugnances, et tantôt par les salies d'une subite satisfaction. Je n'aimais rien tant, que de surprendre vos premiers mouvements : j'étais sûr que c'étaient ceux de le nature la plus heureuse ; et soit dit à la honte non de la raison, mais du raisonnement, je ne sais s'il y a de meilleure règle du Vrai et du Beau. Pardonnez-moi ce court témoignage, que l'estime et la reconnaissance m'arrachent malgré vous.

Je dirai peu de chose sur l'événement, qui sert de fond à cette Tragédie : c'est un trait de l'histoire Grecque , trop célèbre pour être ignoré par aucun de mes Lecteurs. Je m'expliquerai seulement, et sur l'occasion qui m'a déterminé à le traiter, et sur la manière dont je l'ai traité. L'un et l'autre pourront fournir quelques réflexions, qui peut-être ne seront pas tout-à-fait inutiles : seule raison, à mon avis, qui peut justifier les préfaces ; car la lettre, que je vous écris, en aura tout l'air.

I. Le sujet de Thémistocle, quoi qu'extrêmement riche pour le fond du tableau, m'avait toujours rebuté par un endroit fâcheux, qui seul dégradait sur la scène la majesté de cet événement : c'était le repentir du héros. Thémistocle, disent presque tous les historiens, retiré à Suze avait promis solennellement à Xerxés , qu'il prendrait les armes contre la Grèce sa patrie, et qu'il irait, à la tête des Perses, venger leurs affronts et les siens. Mais bientôt honteux et au désespoir d'une démarche si indigne de sa gloire, il s'en punit en se donnant la mort. Cette alternative de vice et de vertu, de lâcheté et de courage, quoiqu'elle ne soit que trop dans la nature, était pourtant peu convenable à la gravité du Théâtre ; qui veut les hommes, non pas tels servilement qu'ils sont en effet soit pour le bien soit pour le mal, mais comme ils doivent être imaginés dans un point de vue aussi élevé, que l'est de sa nature la scène tragique. Ce n'est pas que le repentir ne puisse réussir quelquefois ; mais quand on veut l'y mettre , il faut que la faute, surtout si elle est d'un certain caractère, soit antérieure à la représentation, et non du corps de la représentation même. Un héros peut y porter les regrets d'une faute, qu'il a faite précédemment : mais il n'y doit pas faire la faute, dont il va un moment après se repentir. Ce changement, quoique louable d'un côté, car il est toujours beau de se reconnaître, indispose pourtant contre le héros. Son passage sur la scène du bien au mal par sa chute, et du mal au bien par son repentir, fait dans l'esprit des spectateurs succéder l'horreur à l'estime, ce qui est tragique : et le mépris à l'horreur, ce qui ne l'est plus. Le scélérat qui se soutient est plus supportable encore, parce qu'il a la gravité, que la scène exige. Phèdre apporte sur la scène l'amour criminel qu'elle a conçu pour Hippolite, elle ne l'y prend pas ; et ensuite même, quand elle en a connu toute l'horreur, elle en témoigne bien plus de honte que de repentir, et de désespoir que de regret. Sa confusion ne tourne point au profit de ses moeurs. Elle veut obstinément le crime, qu'elle rougit de vouloir. Cela est dans le grand goût du Dramatique : et ce sage ménagement n'est pas une des moindres preuves du jugement sûr et exquis de Mr Racine. Cet exemple appuie fort ma réflexion, qui, toute nouvelle qu'elle est, n'en est pas moins vraie. Toutes les vérités ne sont pas dites : nous tenons les principes ; mais les conséquences particulières, ou les vérités de détail, sont infinies.

Or, pour revenir au repentir de Thémistocle, je l'approuvais dans l'histoire, et je le craignais sur la scène. Le héros n'avait, par ce changement, ni toute la vertu d'un citoyen, qui sacrifie ses ressentiments à son devoir ; ni tout l'emportement d'un ennemi, qui sacrifie son devoir à ses ressentiments. L'un aurait jeté sur la Scène un grand intérêt à l'Admiration : et l'autre un aussi grand intérêt de Terreur. Mais Thémistocle, par son repentir, étouffait l'un et l'autre : il n'était plus ni admirable, ni terrible, ni constamment vertueux , ni opiniâtrement irrité ; et par ce seul endroit il n'était plus digne de la Tragédie. Qu'on lise le Thémistocle de Mr Du Ryer. C'est une pièce fort médiocre, quoi qu'elle ait visiblement servi de plan à l'Alcibiade : mais son défaut dominant, c'est le repentir de Thémistocle. Ce héros commet sur le théâtre le crime de perfidie, et il s'en repent sur le théâtre. Il dément, aux yeux même des spectateurs, sa vertu et sa gloire, jusqu'à jurer la perte des Grecs : il dément sa promesse, jusqu'à se repentir d'avoir promis : coupable et repentant sans dignité, quel spectacle !

J'en étais à ces réflexions, et je n'osais aller plus avant, quand il me vint en pensée de revoir ce que Valére Maxime disait de Thémistocle. Quoique cet écrivain soit souvent un peu déclamateur, néanmoins il a ramassé les faits principaux sur de bons mémoires, et il pense quelque fois avec force. Je lus deux ou trois fois ces belles paroles, THEMISTOCLES, quem virtus sua victorem, injuria Patriae imperatorem persarum fecerat, ut se ab ea oppugnanda abstineret, ìnstituto sacrificio, exceptum paterâ tauri samguinem hausìt, et ante ipsam aram, quasi quaedam pietatis clara victima, concidit. Quo quidem tam memorabili ejus excessu, NE GRAECIAE ALTERO THEMISTOCLE OPUS ESSET, effectum est. Cette dernière pensée m'arrêta toujours, j'y entrevoyais quelque chose de particulier : et quoique la phrase en soit très nette, grammaticalement prise, elle était fort obscure quant au fait historique qu'elle suppose. Je ne pouvais y démêler la raison pourquoi, par la mort de Thémistocle, un second Thémistocle n'était plus nécessaire à la Grèce pour la défendre contre Xerxés. Ce Roi ne pouvait-il pas encore y porter ses armes ? Il n'avait plus de Thémistocle pour général, il est vrai ; mais aussi il n'en aurait point eu pour adversaire. On juge bien que les Commentateurs ne m'auraient pas tiré d'affaire ; il y avait là une véritable difficulté. Enfin, j'en découvris le vrai sens à la faveur d'une tradition particulière sur la mort de Thémistocle, que le seul Diodore de Sicile nous a conservée, et par laquelle on voit clairement, ce que Valére Maxime supprime. La raison que Diodore en apporte est dans le livre XI. N°. 12. Je ne la mettrai point ici, elle instruirait trop le Lecteur, et lui déroberait d'avance la douce inquiétude de la suspension, et le plaisir de la surprise. Cette rencontre fit cesser toutes mes répugnances pour un sujet, qui n'avait que ce défaut : Et ce qu'on appelle le repentir de Thémistocle se trouvant n'être plus qu'une heureuse adresse que l'amour de la patrie, la vertu la plus sublime et le génie de la nation avaient inspiré au héros grec, je me livrai à tout l'avantage de mon sujet, que n'altérait plus la faiblesse de la catastrophe. Car pour conclure cet article par une réflexion où je veux venir, parce qu'elle le rend utile : il ne faut jamais s'embarquer à traiter un sujet, qui a un défaut essentiel. Toutes les ressources de l'art et du génie n'y seront jamais employées qu'à pure perte. Que d'efforts inutiles n'ont pas faits et Corneille pour sa Théodore, et Racine pour sa Bérénice, l'un pour couvrir la honte de son sujet, et l'autre pour en relever la petitesse ?

II. Cependant, malgré la précaution que j'ai prise, il semblera peut-être rester encore une occasion à un doute désavantageux à la vertu de Thémistocle : doute que sa réponse artificieuse fait naître dans les esprits. Il semble s'engager à la ruine de sa patrie, et s'y engager par une proposition équivoque. L'un fait tort à sa gloire, et l'autre à sa probité. Mais en examinant de près, ce prétendu doute et le double sens de la proposition qui le cause, je m'aperçus aisément que l'un et l'autre, loin d'affaiblir le dénouement, lui prêtaient une nouvelle force, parce qu'ils n'étaient rien moins en effet, que ce qu'ils paraissaient être. Car, pour commencer par l'ambiguïté de la réponse, cette ambiguïté n'est qu'un innocent artifice, dont l'obscurité ressemble bien plus au double sens des Oracles qui impose un pieux respect, qu'à une véritable équivoque qui révolte la probité. De plus cette ambiguïté est ici parfaitement dans le génie des Grecs, et elle caractérise la vertu de cette nation spirituelle, en la distinguant de la franchise romaine. Régulus, par exemple, aurait refusé nettement ; mais par sa réponse précise il n'aurait sauvé que sa vertu, sans sauver sa patrie. Aurait-il mieux fait ? Un Héros Grec, avec le même degré de vertu et de courage, a plus d'esprit et de cette adresse compatible avec la probité. La vertueuse Andromaque, dans la Tragédie de ce nom, use d'un déguisement pareil : et il lui sied bien, parce qu'il est dans le génie de son pays, même pour les femmes. Mr. Racine ne l'aurait pas mis dans la bouche d'une Emilie : il connaissait trop bien ces différences de la vertu dans les deux nations.

Quant au doute sur la vertu de Thémistocle, il s'en faut beaucoup, que ce ne soit un véritable doute : ce n'est qu'une simple, mais vive inquiétude, qui vient de la curiosité fortement excitée, et qui n'affirme rien contre l'honneur du héros : ce qui est le degré le plus haut peut-être, où puisse monter la suspension théâtrale. Car alors le spectacle s'empare de l'âme toute entière, et la livre en proie à mille émotions différentes. Dans cet état, elle n'ose soupçonner un héros, qu'elle admire : et pourtant elle est en peine pour sa vertu. L'âme revient sur le passé, elle examine la situation présente, elle court au devant de ce qui doit arriver : elle brûle de savoir, et n'ose douter. Tour à tour elle vole et revole rapidement du premier acte au dernier : c'est un flux et reflux de pensées et de sentiments opposés. Voilà ce que c'est que ce prétendu doute, quand on veut l'analyser. Ce qui m'a fait faire une réflexion propre à rendre plus retenus, s'il était possible, ces critiques plus décisifs qu'éclairés, c'est, qu'à parler en général, les grandes beautés sont d'ordinaire très voisines et comme à côté des grands défauts : alors l'ombre de de ceux-ci tombant, pour ainsi dire, sur celles-là , elle leur en donne une légère apparence, qui fait prendre le change à ceux surtout qui ont l'esprit prévenu de quelque intérêt. C'est ainsi que sur la fin du siècle passé une personne, qui avait infiniment de l'esprit, et qui par cet avantage était la gloire de son sexe, prit pour un insipide galimatias la plus belle Scène qui soit jamais sortie des mains de Mr. Racine, n'allons pas plus avant... C'est où la jeta, contre son propre goût, sa prévention en faveur de Pradon.

[Il s'agit de la querelle des sonnets concernant Phèdre. PF]

III. Pour donner plus de variété à la Scène par le contraste des caractères, j'ai fait entrer dans mes personnages le fameux Aristide, surnommé le Juste, ennemi et rival éternel de Thémistocle : mais d'un ordre de vertu tout différent. Il fut de son temps le Caton des Grecs, tandis que Thémistocle en était le Scipion. J'ai fait d'Aristide l'Ambassadeur d'Athènes, et je le mène à Suze pour y demander la tête de Thermistocle, que la Grèce avait proscrit. C'est là peut-être l'unique chose qui soit de pure invention ; car pour Miltiade le jeune, il appartient en premier à Hérodote, qui me l'a fourni. Quant à la jalousie des deux Républiques d'Athènes et Sparte : elle était, au temps dont je parle, à son plus haut point d'aigreur du côté de Sparte. Elle avait même fort altéré dans les coeurs des Spartiates la droiture des moeurs anciennes et l'amour des vertus extrêmes. Comme l'envie est une passion basse, et qui porte à tout, parce qu'elle suppose dans ceux, dont elle s'est emparée, une âme déjà dégradée, je n'ai pas craint, malgré sa réputation d'austérité, de peindre Sparte moins vertueuse. Aussi fut-ce en ce siècle-là qu'éclatèrent dans cette sévère République les plus grands scandales. Pausanias, un de ses Rois, osa bien former l'indigne dessein de livrer la Grèce aux Perses. Et sans doute qu'il eut pour complices plus d'un de ces rigides républicains. Les Rois ne sont guère seuls, ni dans le bien, ni dans le mal qu'ils font.

J'ai changé quelques circonstances à la manière dont Thémistocle s'empoisonne dans l'histoire. Pour faire cet empoisonnement sans ministre et sans confident, et par là d'une façon plus propre à entretenir la suspension, je lui mets au doigt une de ces bagues si familières aux Anciens, dans le chaton desquelles ils avaient toujours du poison renfermé, qu'ils suçaient dans le besoin, ou qu'ils trempaient dans la coupe qu'on leur présentait. Cet usage est si connu que je mets ici, plutôt pour l'agrément que pour la nécessité de la preuve, le passage de Pline qui en fait mention, Alii, dit cet Historien de la Nature, sub gemmis venena cludunt, annulosque mortis gratià habent. C'est ainsi que s'empoisonnèrent, et le plus grand Capitaine, et le plus éloquent Orateur de l'Antiquité, Annibal et Démosthène. Je ne crains donc plus qu'on me fasse sur ce point de fait aucune nouvelle critique.

IV. On m'en a fait une autre, qui d'abord paraît mieux fondée : Elle est appuyée sur une des plus judicieuses règles du Théâtre. Thémistocle, dit-on, ne se trouve coupable d'aucune faute qui lui ait, du moins en partie, mérité son malheur. Je suis surpris que le plus heureux avantage attaché à mon sujet ait échappé à la pénétration de ceux, qui m'ont fait cette difficulté. Un instant de réflexion sur l'imprudence de la démarche que fait Thémistocle, en se retirant chez l'ennemi mortel de la Grèce qui pouvait si aisément se prévaloir et des chagrins et des talents de son prisonnier, eut fait sentir sans peine, que jamais faute ne fut plus heureusement dans l'espèce que demande le théâtre, pour faire d'un héros un coupable, sans en faire un criminel. Milieu aussi difficile à rencontrer, qu'à tenir. Qu'on y prenne garde, presque toutes les pièces passent à une des deux extrémités opposées, la vertu sans défaut, et le crime sans vertu. Le héros y est toujours ou entièrement innocent ou entièrement criminel : ou il n'y fait point de fautes, ou il y fait des crimes : OEdipe, par exemple, et Pompée, sans parler de bien d'autres, ne sont que malheureux : Athalie n'est que criminelle. Thémistocle ici est imprudent au degré nécessaire pour faire une véritable faute. Aussi se la reproche-t-il à la fin du quatrième acte, où sa situation, suite naturelle de son imprudence, le met dans le point de vue qu'il faut, pour la reconnaître.

Voilà, voilà le coup , qu'en secret combattu, Mon acteur, dans ses retours, craignait pour ma vertu.

V. Je voudrais pouvoir répondre aussi solidement au juste reproche qu'on pourra me faire, de m'être trop hâté d'imprimer. La perfection de détail et l'élégance soutenue sont l'ouvrage du loisir. Tant qu'on se souvient encore trop qu'on est auteur, on ne saurait être son lecteur désintéresse. Cependant ce n'est que quand on en est venu à ce point, qu'on peut sentir ses fautes. On a beau dire que dans tous les Arts il y a un terme, par de-là lequel on n'avance plus : Cela est vrai, quand on s'est habitué à son ouvrage, et qu'à force de l'avoir sans interruption sous les yeux, on le voit, pour ainsi dire, sans le voir. Mais quand on se donne le temps de perdre de vue des idées trop familières, on peut penser à nouveau frais, et partir du degré, où l'on s'était comme fixé, pour aller bien au delà. L'esprit a des ressources, pourvu que vous le laissiez respirer. L'appliquer sans discontinuation à la même chose, c'est le forcer à se désappliquer.

Je sens la vérité de ces réflexions, et je les aurais très volontiers mises en pratique. Je ne me suis jamais su mauvais gré de n'avoir pas imprimé, et je me suis repenti de l'avoir fait. Mais aujourd'hui je me vois entraîné par les circonstances. Le sort d'une de mes Tragédies m'y engage malgré moi : je n'ai garde de la revendiquer : l'état où l'on l'a mise m'ôte le droit, ou du moins l'envie, de l'avouer. On l'a presque aussi changée pour le fond et pour la versification que pour le titre. Et elle a trop coûté de soins aux mains qui l'ont dénaturée, pour leur en disputer la propriété. D'ailleurs quand elle serait pour moi moins méconnaissable, je ne fais pas assez de cas de la gloire poétique, pour l'acheter en jetant dans l'embarras qui que ce soit ; eh, y a-t-il quelque autre gloire que celle des bonnes moeurs ; Je ne me serais pas même permis le peu que je viens d'en dire, si on ne m'avait accusé de m'être entendu avec ceux qui m'ont si fort déguisé. Quelques lettres anonymes remplies d'injures, ( style de ces sortes de lettres ) et que j'ai encore entre les mains, m'obligent à me disculper de cette accusation : quoique peut-être on ne soit redevable d'aucun égard à ces écrivains ténébreux, qui vrais assassins du Parnasse, viennent l'épigramme à la main, attaquer en lâches un auteur, qu'ils voient et qui ne les voit point.

Je donne donc cette tragédie de Thémistocle, telle que je l'ai faite ; il n'y aura de fautes que les miennes : c'est bien assez sans doute et trop même , pour ne pas le laisser dire à d'autres, avant moi. Mais enfin nous sommes ainsi faits, sinon pour notre bien, du moins pour notre repos, que nous ne voulons pas à nos fautes tout le mal, que nous voulons à celles d'autrui. Comme ces premières sont notre ouvrage, elles se sentent de notre indulgence.

Je finis ces réflexions par une analyse singulière de Thémistocle ; Analyse, à laquelle j'ai cru devoir mettre comme à l'épreuve la conduite de mon action dramatique. C'en est là comme la pierre de touche. Je dois cette nouvelle méthode à un auteur, dont le mérite en garantirait la solidité et l'excellence, si d'elle-même elle ne menait au vrai par la voie la plus sûre et la plus courte.

1°. L'arrivée de Thémistocle à Suze produit sa reconnaissance avec Miltiade.

2°. Sa reconnaissance avec Miltiade produit celle de Xerxés et de Thémistocle.

3°. La reconnaissance de Xerxés et de Thémistocle produit pour Thémistocle le péril de sa vie.

4°. Le péril de sa vie produit le péril pour sa vertu.

5°. Le péril pour sa vertu produit la résolution du héros ; et la résolution produit la catastrophe.

Horace :

Primo ne médium, medio ne discrepet imum.
ERRATA

Page i. lig. dernière, Xercés, lisez, Xerxés, et partout de même.

p. 5. lig. 6 aventure lisez avanture.

p. 13. vers 4 vanger, lisez venger.

p. 14. vers 8. genoux, lisez genou.

p. 45. vers 13. atend lisez attend.

p. 91. lig. 10. salies, lisez sailies.

p. 96. lig. 11. par, lisez pas.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Miltiade, suite d'Officiers.

SCÈNE II. Miltiade, Thémistocle.

THÉMISTOCLE

À ces nobles discours, où brille la sagesse, Je reconnais le fils du vengeur de la Grèce : Je crois le voir encor, quand jadis sur ses pas Aux champs de Marathon il menait nos soldats. Mais j'admire surtout ce zèle magnanime, Qui fauve ici les Grecs, que l'injustice opprimé ; Jeune, à peine autrefois les avez-vous connus. Puis-je vous rappeler des malheurs que j'ai vus ? Au retour de la Thrace, en votre premier âge, Sur les flots inconstants soulevés par l'orage , Vous suiviez votre père, en Grèce rappelé : Quand tout_à_coup des vents le courroux redoublé Vous ravit au héros, qui vous donna la vie, Et vous porte au milieu de la flotte ennemie. Ainsi, dès votre enfance à la Grèce arraché, Vous fûtes dans la Perse à la Cour attaché. Cependant votre père, arrivé dans la Grèce, Vengeait à Marathon les Grecs et se tendresse ; Et le Persan superbe, à ses pieds abattu, Consolait ce héros de vous avoir perdu.

Thrace : Grande région de l'Europe ancienne, dont l'étendue a souvent varié. On lui donne généralement pour bornes au nord le Danube, à l'Est le Pont-Euxin et le Bosphore de Thrace, au Sud la Mer Égée et le Propontide, au Sud-ouest la Macédoine. [B]

Marathon : Bourg de l'Attique, à 30 Kil. au Nord-Est d'Athènes. Ce lieu, déjà célèbre dans la fable, par un taureau monstrueux dont Thésée délivra la contrée, l'est devenu beaucoup plus par la victoire que Miltiade y remporta sur les Perses l'en 490 avant JC. [B]

MILTIADE

Qu'à l'oreille d'un fils la louange d'un père Sait trouver aisément le secret de lui plaire ! N'en parlons plus pourtant ; je sais quel est le nom Que s'acquit Miltiade aux champs de Marathon ; Et quand la Renommée, avare de sa gloire, M'aurait tû dans ces murs cette insigne victoire ; Mes maux, que j'y voyais croître à tous les instants, Ne m'apprenaient que trop ses succès éclatants. Selon que ce Héros, devenu trop illustre, Par de nouveaux exploits prenait un nouveau lustre, On venait resserrer mes fers appesantis ; Les triomphes du père étaient les maux du fils. Je comptais ses vertus par mes propres alarmes, Et mes pleurs m'annonçaient les progrès de ses armes. Mais quand, de ses exploits s'effrayant follement, Athènes l'eût puni par le bannissement, Et que, poussant plus loin ses frayeurs ou ses haines, Elle l'eût rappelé pour l'accabler de chaînes ; Xerxès plaignit mon père, il vanta ses vertus. On adoucit mon sort ; mes fers furent rompus ; Il voulut voir le fils de son vainqueur terrible : Il nie vit ; et mes maux le trouvèrent sensible. Et selon que des Grecs croissaient les cruautés, Du Perse généreux j'éprouvais les bontés. De mon père à son tour la cruelle aventure Devint de mon bonheur la source et la mesure. Malheureux, dans le sort qui sût rompre mes fers, De n'être en liberté qu'au prix de ses revers ; Et de me voir forcé de trembler pour sa vie, Selon que ma fortune augmentait dans l'Asie/ Enfin mon père meurt, et Xerxès attendri Me place auprès du Trône au rang de favori. Mais depuis, trop fameux dans la paix, dans la guerre, Thémistocle est lui seul l'entretien de la terre : C'est le Héros du monde ; et les yeux aujourd'hui Ne sont dans l'Univers attachés que sur lui. Trois fois par ce héros aux rochers d'Arthémise La flotte des Persans dissipée ou surprise ; L'Empire de la mer, si longtemps disputé, Enfin à sa Patrie acquis et mérité ; Xerxès glacé d'effroi fuyant vers le Bosphore, Et jusque dans Sardis pâle et tremblant encore ; Les mers de Salamine, et celles de Naxos Couvertes des débris de ses nombreux vaisseaux... Tant d'exploits étonnants, tant d'éclat, tant de gloire, Ont fait de Miltiade oublier la mémoire.

Salamine : Île de la Mer Egée, dan le Golfe Saronique, à 4 km est de la côtes de L'Attique, avec deux villes principales, Salamis vetu et Salamis Nova. [B]

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Thémistocle, Artaban, Miltiade.

ARTABAN, d'un ton fier

Je ne puis l'introduire.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Artaban, Hydaspe.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Xerxès, Miltiade.

XERXÈS

La guerre est résolue, il est vrai. L'univers Condamne ma lenteur à venger mes revers, Chaque instant que je vis, sans réparer ma gloire, Désespère mon coeur, et flétrit ma mémoire. Les succès malheureux, si longtemps négligés, Se tournent en affront, et ne sont plus vengés ; Le sort s'en justifie : et nous chargeant du blâme, Il fait de nos malheurs des vices à nôtre âme ; Et pour comble de maux, les peuples abusés Érigent en héros ceux qui les ont causés. L'arrêt en est porté : La guerre est résolue. La gloire ma parlé, la gloire est absolue. Mais, pour entrer en Grèce et pour la conquérir, L'odieux Thémistocle avant tout doit périr. C'est l'unique rempart, dont la force invincible Me rend, depuis vingt ans, l'Europe inaccessible. Mais ce rempart détruit, vainqueur dès lors, je vois Les Grecs épouvantés tomber tous devant moi. Je vois les fiers rochers, que ferme Thermopyle, S'ouvrir, et me laisser un passage facile. Rien ne m'arrête plus...

v. 342, l'original porte une virgule après ceux.

Thermopyle[s] : Défilé de la Grèce, formé par l'extrémité orientale de Mont Oeta et la côte du Golfe Maliaque, conduisait de la Thessaie dans la Locride et fermait l'entrée de la Grèce proprement dite du côté de la Thessalie. Ce passage, qui est inexpugnable quand on possède les hauteurs environnantes, est célèbre par l'héroïque défense de Léonidas en 480 av. JC, et par la défaite d'Antiochus le Grand, qui y ut battu par les romains en 491 av. JC.

XERXÈS

Je l'ai.

SCÈNE II. Xerxès, Miltiade, Artaban.

SCÈNE III. Xerxès, Miltiade, Thémistocle, Artaban.

ARTABAN, conduisant Thémistocle

Obéis, Étranger ; adore le grand Roi.

THÉMISTOCLE

Vous frémissez d'horreur à ce nom odieux, Je le vois. Tous les maux, que durant tant d'années, Par mon bras à la Perse ont fait les Destinées, S'offrent, en me voyant, à votre souvenir ; Et pressent votre coeur de vouloir m'en punir. Punissez, vengez-vous. Si vaincre c'est un crime, Je puis bien l'avouer, ma peine est légitime. Vous ne me verrez point, pour arrêter vos coups, De mes propres vertus m'excuser devant vous. Mais aujourd'hui, Seigneur, si vous daignez m'en croire, Mes malheurs désormais vont faire votre gloire : Je puis vous rendre illustre et cher à l'univers. Jalouse du grand nom que m'ont fait vos revers, Comme si ces revers n'étaient pas sa fortune, La Grèce m'a proscrit. Aux fureurs de Neptune, Aux périls que la terre enfantait sous ses pas, Thémistocle échappé se jette entre vos bras. Quel honneur ; ô Xerxès, vous fait ma confiance ! Malgré tout ce que doit vous dicter la vengeance, Je vous crois généreux, même jusqu'à juger Que vous pouvez haïr, et pourtant protéger. Justifiez, Seigneur, une si haute estime. Faites rougir la Grèce, en lui montrant son crime. Qu'elle apprenne de vous, pour punir sa fierté, Ce que vaut un mortel, qui vous a résisté. Sauvez ce qu'elle perd : et par cette clémence, Prenez d'elle et de moi la plus digne vengeance. En nous faisant l'affront de nous vaincre en vertu, Faites douter encor, si vous fûtes vaincu. C'est là l'insigne honneur, que sous d'autres auspices, Gardaient à vos vieux ans des Destins plus propices, S'ils m'amènent à vous, c'est pour vous relever Par la gloire sans prix de pouvoir me sauver. C'est pour vous que je viens, plutôt que pour moi-même, Selon qu'usant sur moi de son pouvoir suprême, Xerxés prononcera sur mon sort aujourd'hui, J'apporte l'infamie, ou la gloire chez lui. Je vous laisse choisir.

SCÈNE IV. Xerxés, Miltiade.

XERXÈS

Saisi d'étonnement, plein d'une joie extrême, Non, mon coeur n'était plus le maître de lui-même. Ce double sentiment, dont j'étais agité, Plus qu'il n'eût convenu, peut-être eût éclaté. Pour retenir esclave un transport téméraire, Ma voix, mes yeux ont feint la haine et la colère... Qu'un mérite parfait, dès lors qu'il se fait voir, A sur les coeurs des Rois un étrange pouvoir ! Le long ressentiment de ma gloire flétrie S'est calmé tout_à_coup dans mon âme ravie. J'ai vu de ce héros les succès immortels, Et je ne les ai plus trouvés si criminels. De ses nobles discours sa gloire soutenue Paraissait mille fois plus brillante à ma vue. Le Bosphore et Naxos, ses crimes autrefois, Se montraient ce qu'ils sont, de glorieux exploits. Ses maux même, ses maux, joints à sa renommée, L'offraient cent fois plus grand à mon âme charmée. J'ai cessé de haïr, et me fuis convaincu Que je puis, que je dois aimer qui m'a vaincu. Je le tiens ce héros ; sa juste confiance Me livre Thémistocle... Il est en ma puissance. Conçois toute ma gloire ; il est entre mes mains Cet illustre Grec, le plus grand des humains, Rien n'égale l'excès de mon bonheur suprême. J'ai sa foi... son estime... enfin je l'ai lui-même. Soleil, divin flambeau qui brilles dans les cieux, Du trône de Cyrus protecteur glorieux, Si jusqu'ici pour moi ta course infortunée A de jours malheureux marqué ma destinée, Il ne m'en souvient plus. Tu gardais à Xerxès Dans l'hiver de ses jours le plus grand des succès. J'ai fui devant ce Grec, et ce Grec invincible Fuit aux pieds dé mon trône, et m'y trouve sensible. Il fut mon ennemi : je deviens son appui. Il m'a vaincu jadis : je le fauve aujourd'hui. En m'ouvrant à la gloire une si belle route, En un triomphe auguste il change ma déroute : Et pour tous les lauriers qu'il remporta sur moi, Il me rend aux vertus les plus dignes d'un Roi.

SCÈNE V. Xerxès, Miltiade, Artaban, les Satrapes.

SCÈNE VI. Xerxès, Thémistocle, Miltiade, les Satrapes.

XERXÈS

J'accepte tes respects terminés à moi-même, Et puisqu'au trône auguste, où tu me vois assis, Tu m'apportes ta tête, acceptes-en le prix. J'ajoute à ce présent, que te fait ma justice, Quatre villes, Lampsaque et l'antique Larisse ; J'y joins la vaste Elée, et la riche Palmis. Je les mets sous ta loi : leur peuple t'est soumis. Et pour te faire un don plus digne encor d'envie, Toi, Miltiade, ici veille au soin de sa vie : Sois sa garde en ces lieux, comme moi son appui ; Et partage tes soins entre Xerxès et lui. Après tant de périls, de travaux, et de crainte, Allez, illustre Grec, respirer sans contrainte.

Tous sortent, hors le [Roi]. Artaban est entré un peu par avant.

Lampsaque : ville de Musie, sur la Propontide, à l'entrée de l'Hellespont, avait pour dieu national Priape, et était renommée par ses vins. [B]

Larisse : ville de Thessalie, dans le Pélasgiotide, sur le Pénée, fut fondée par les Pélasges et devint la capitale du royaume D'Achille. C'est là que Persée tua son grand-père Acrisius. [B]

Elée : ville de l'Asie mineure, à l'embouchure du Caïque, en face de Lesbos. [B]

SCÈNE VII. Xerxès, Artaban.

XERXÈS

Quoi ?

XERXÈS

Dieux !

SCÈNE VIII. Roxane, Suite, Artaban.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Artaban, Hydaspe.

ARTABAN

Ah, tu me rends l'espoir, tu consoles ma haine. Car enfin trop longtemps je te cache ma peine. Sais-tu quel est ce Grec ? As-tu vu dans ses yeux Cet orgueil insultant d'un chef victorieux ? C'est lui, lui-même, ( ô ciel, faut-il que je le dise ? ) Qui m'a vaincu trois fois aux rochers d'Artémise. L'insolent ! Il n'a point d'ordre à prendre de moi, Dit-il. Malgré moi-même il ose voir le Roi. Il fait plus : sans daigner craindre un peu ma colère, Il ose le flatter, le gagner et lui plaire. Lui plaire ! Ah, c'en est trop. Fier d'un fragile appui, Il pense, je le vois, tout obtenir par lui. Déjà même peut-être il trame ma disgrâce ; Son téméraire orgueil déjà monte à ma place. Il croit, contre les Grecs conduisant nos soldats, Sous nos propres drapeaux me voir suivre ses pas. Que dis-je ? Ah, c'en est fait : oui, ma perte est jurée, Un jeune ambitieux l'a déjà préparée : Un autre.... Et quel mortel ! En fut-il un jamais Plus fier dans les combats, plus sage dans la paix ? Dieux, comme on l'a reçu ! Le superbe Monarque A-t-il de son estime oublié quelque marque ? Tu l'as vu, de son trône oubliant la splendeur, Se livrer sans réserve aux bras de son vainqueur. Quel discours ! Quels égards ! C'est peu ; Quel respect même ! Ô, trône de Cyrus ! Ô, sacré Diadème ! Viens, allons arrêter ma chute et sa faveur... Qui s'avance vers nous ;

Cyrus : Roi de Perse, fils de Cambyse, prince perse et de Mandane, fille d'Astyages, roi de sMèes, naquit vers l'an 599 av. J.C. Il rendit l'indépendance à la Perse qui était sou dépendance des Mèdes, se fit nommer roi de ce pays vers l'an 560 av. J.C., agrandit en peu de temps son empire. Il permit aux Hébreux captifs de retourner dans leur patrie en 536.

SCÈNE II. Artaban, Parmenis.

SCÈNE III. Aristide, Artaban, Parmenis.

SCÈNE IV. Aristide, Miltiade, Parmenis.

SCÈNE V. Thémistocle, Aristide, Parmenis, Miltiade.

SCÈNE VI. Thémistocle, Miltiade.

SCÈNE VII. Xerxès, Miltiade, Artaban, Les Ambassadeurs, Thémistocle.

SCÈNE VIII. Roxane, Xerxès, Ambassadeurs, Thémistocle, Miltiade, Artaban.

ROXANE, en deuil, aux Ambassadeurs

Grecs, arrêtez. D'une princesse en pleurs Venez, auprès du trône, appuyer les douleurs. Seigneur, que faites-vous ? Quelle étrange clémence Vous fait à nos ennuis dérober leur vengeance ; C'était l'unique bien qui restait à mon coeur. J'ai tout perdu, trois fils... quel espoir plus flatteur ! Leur père, heureux encor dans son destin funeste, De fa course auprès d'eux vit terminer le reste. L'espoir, l'unique espoir d'être vengée enfin Seul retenait encor mon âme dans mon sein. Et vous sauvez le bras, qui fit notre ruine, Mon père ! Oubliez-vous Naxos et Salamine ? Ah, Roxane jamais n'en oubliera l'horreur. L'image en traits de sang est empreinte en son coeur. Je vois encor mes fils, long tourment de leur mère, Tous trois, percés de coups, tomber avec leur père. Malheureux ! Ah, pour qui périssez-vous, mes fils ? Pour un Roi généreux envers ses ennemis, Il est vrai : mais cruel pour son sang qu'il méprise. Pardonnez, ô mon père, à ma juste surprise. Voyez, au gré de l'onde et des vents mutinés, Flotter de vos enfants les corps abandonnés. Tristes jouets des flots... mais encor plus les vôtres, Oubliant à la fois et vos maux et les nôtres. Vous le savez pourtant, ils meurent pour leur Rois : Vengez, vengez mes fils, ou bien rendez-les moi. Mais, de votre promesse esclave trop timide, Peut-être craignez-vous, Seigneur, d'être perfide. Livrez-le à vôtre fille. Ah, malgré ma langueur, La force me viendra, d'où venait ma douleur. Je me meurs, je péris en proie à ma misère ; Mais il me reste encor des entrailles de mère. Le perfide est vaillant.... ah, je le sais trop bien. Mais , montée à l'excès, ma douleur ne craint rien. Permettez seulement qu'il se montre... qu'il vienne. Quel asile odieux le dérobe à ma haine ? C'est ce Trône peut-être ?... ( ah, trop cruel ennui !) Il l'inonda de sang, et c'est tout son appui.

ACTE IV

SCÈNE I. Artaban, Parmenis.

SCÈNE II. Miltiade, Artaban.

SCÈNE III. Miltiade, Artaban, Aristide.

ARISTIDE, à Miltiade

Je vous cherche, Seigneur... Quoi ? vous êtes tranquille, Et l'on attente aux jours du vainqueur de Naxos ?

Naxos : Île du royaume de Grèce. Saccagée sous Darius Ier après la révolte d'Ionie, elle fit alliance avec Athènes lors de l'invasion de Xerxès ; mai elle vit bientôt l'alliance se changer en protectorat. [B]

SCÈNE IV. Artaban, Parmenis.

SCÈNE V. Aristide, Parmenis.

PARMENIS en voyant Aristide

Que vois-je ?

SCÈNE VI. Les Ambassadeurs, Thémistocle, Roxane, Militade, Artaban.

ROXANE

Oui : toi. Je sais tous tes desseins. Que n'as-tu dérobé ton nom aux assassins ? Ils l'ont trop prononcé ces cruels, ces parjures, Ce nom, digne en effet de leurs bouches impures. Que voulais-tu ? Venger par un coup plein d'horreurs Les mânes de mes fils, honteux de tes fureurs ? T'ai-je donné ces soins ; la fille de ton Maître A-t-elle ici besoin des lâchetés d'un traître ? Et toi, Héros fameux, étouffe un vain espoir ; Malgré mes soins pour toi, je ferai mon devoir. Tu n'en seras pas moins, si l'on cède à mes larmes, La victime amenée et due à mes alarmes. Au fer des conjurés j'ai voulu t'enlever, Pour sauver ma victime, et non pour te sauver. Si je n'eusse accouru, leur jalousie extrême T'immolait à leur Sparte, et non pas à moi-même. Cet intérêt lui seul m'a fait te secourir ; Je perdais ma vengeance, en te laissant périr. Non que de tes vertus le spectacle sublime N'ait justement pour toi rempli mon coeur d'estime, Quand, te montrant à moi plus grand que tes destins , Mes yeux t'ont vu tranquille entouré d'assassins. Je ne m'en défends pas ; mon coeur te fait justice ; Je t'admire. Et bien loin que Roxane en rougisse, Ma douleur en triomphe, et se promet dans toi Une victime enfin vraiment digne de moi, Digne de tous les biens que m'ont ravi tes armes, Tes nombreuses vertus égalent mes alarmes : Tes triomphes, mes maux.... Mânes saints, ô mes fils ! Vous serez satisfaits. Calmez vos justes cris. Mais, avant de venger leur douleur et la mienne, Contre tes assassins je cours venger la tienne. Attend.

SCÈNE VII. Aristide, Miltiade, Parmenis, Thémistocle, Artaban.

SCÈNE VIII. Xerxès, Thémistocle.

XERXÈS

Demeurez, Thémistocle. Et vous, qu'on se retire. D'un horrible attentat ma fille a su m'instruire. Je t'en ferai justice, ainsi que je le dois : Et ma gloire, et tes jours le demandent de moi. Mais il faut t'avouer le soin qui me déchire : Tout ici contre toi se soulève, et conspire. Fameux par nos revers ton nom est en horreur ; Ma Cour, ma fille, enfin tout mon peuple en fureur, Tes Grecs même, tes Grecs, tout en veut à ta vie. Je crains peu les clameurs, je crains la perfidie. Que l'univers entier s'arme pour t'opprimer, D'un oeil ferme et serein je le verrai s'armer. Je te protégerai contre la terre entière. Mais puis-je te sauver d'une main meurtrière ? J'y veillerais en vain. La sombre trahison Laisse dans le repos s'endormir le soupçon. Cependant elle approche à pas sourd et timide, Et tout_à_coup au sein plonge un couteau perfide. Mais voici ce qu'enfin le céleste secours Daigne nous inspirer pour le soin de tes jours. Il faut rendre aujourd'hui précieuse et sacrée, À mes sujets du moins, cette tête abhorrée ; Je veux de mon empire y lier les destins, Ma gloire, ma vengeance, et mes plus hauts desseins ; Et te rendant ainsi sacré comme moi-même, Changer pour toi la haine en un respect extrême. C'est l'unique moyen d'arrêter à jamais Et les coups violents, et les sombres projets. Tes propres ennemis, aveuglés par leur rage, De ce moyen si sûr m'ont inspiré l'usage : Et ma fille elle-même, avide de ta mort, Satisfaite à ce prix, se fait un noble effort,

THÉMISTOCLE

De qui ?

THÉMISTOCLE

Ciel !

SCÈNE IX.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Xerxès, Miltiade, Thémistocle.

MILTIADE

Ô crime !

SCÈNE III. Xerxès, Miltiade, Thémistocle, Hydaspe.

SCÈNE IV. Thémistocle, Miltiade.

SCÈNE V. Thémistocle, Aristide.

ARISTIDE

J'allais revoir ces bords, pour vous si pleins de charmes, Que votre bras jadis sauva de tant d'alarmes ; Et vous peignant fidèle au sort de vos malheurs, Peut-être à tous les Grecs faire verser des pleurs. Mais quel bruit odieux, quelle étrange nouvelle ! Thémistocle n'est plus qu'un lâche, qu'un rebelle ! Ô mers de Salamine ! Ô plaines de Naxos, Trop illustres témoins de ses fameux travaux, Vous reverrez encor ce vainqueur indomptable : Mais vil chef des Persans, mais perfide et coupable... Va, puisque tu le veux, traître à tes citoyens, Venger, chef des Persans, leurs affronts et les tiens. Mais sache, en les vengeant, que tu les multiplies : Que Sparte est dans son droit, que tu la justifies. Hélas, en abordant nos fortunés climats, Malheureux, sur quels bords porteras-tu tes pas, Que ton pied criminel au même-temps n'efface De tes nombreux exploits quelque immortelle trace ? Sera-ce à Marathon, que tu prétends venir ? Tu n'appris là qu'à vaincre, et non pas à trahir. Est-ce au cap d'Arthémise, est-ce vers le Bosphore ? Au seul bruit de ton nom tout y frémit encore. Ô, que tu rougiras, quand tes yeux y verront Xerxès en approcher la pâleur fur le front ! Sur quelque endroit enfin que se porte ta vue, Tu verras devant toi fuir ta gloire éperdue. Et je me flatte encor, que ton premier bonheur Y fuira tes drapeaux, te voyant sans honneur. Et cessant d'être ensemble heureux et magnanime, La honte te suivra : c'est la suite du crime. Adieu.

ARISTIDE

Mourir.

THÉMISTOCLE

Ah, je vous reconnais à ce noble langage. Mais , qu'est-ce que mourir quand je puis davantage ? Thémistocle en effet n'aurait-il tant de fois Humilié l'orgueil des plus superbes Rois, Que pour ne terminer et sa gloire et sa vie , Que comme un Grec sans nom, qui meurt pour sa patrie ? Ce que tout autre fait est-il digne de lui ? Et n'attend-t-on de moi rien de plus aujourd'hui ? La mort ne suffit point à mon noble courage ; Mon zèle pour les Grecs s'est accru de leur rage, Si je veux jusqu'au bout être ce que je fus, Mourir n'est point aisé ; il faut faire encor plus. De la foudre qui brille et gronde sur sa tête Il faut sauver la Grèce, à périr toute prête, Guéri de sa fierté par ses propres revers, Xerxès sait le grand art de nous donner des fers, Il a moins de soldats, de vaisseaux, de puissance ; Mais il a moins d'orgueil, et plus d'expérience. Avec des armes d'or combattant contre nous, Il achète en secret nos ennemis jaloux, Et voilà le péril qui m'alarme... et qui presse. Mourir ! Et qui, Seigneur, ne meurt pas pour la Grèce ? Par un coup plus utile il faut la secourir, Et je perdrais ma mort ne faisant que mourir. Allez, Seigneur, allez. Fiez-vous à ma gloire. Ce jour va me fournir ma plus belle victoire, Le sens de ma promesse échappe à vos esprits : Le temps éclaircira ce qu'ils n'ont pas compris, N'exigez point de moi que je vous l'éclaircisse, Peut-être, dès ce jour, vous me rendrez justice. Le Grec ne fut jamais si cher à mon amour ; Je le servis jadis, je le sauve en ce jour.

SCÈNE VI. Xerxès,Thémistocle, Aristide, Miltiade, Artaban, les prêtres.

SCÈNE VII. Parmenis, Aristide, Miltiade, Xerxès, Thémistocle, Artaban, les prêtres.

XERXÈS, à Miltiade

Amenez la Princesse.

Miltiade sort.

THÉMISTOCLE, après avoir bu la coupe

La voici.

ARISTIDE

Ah, ciel !

SCÈNE VII. Roxane, Miltiade, Thémistocle, Aristide, Xerxès, Artaban, les prêtres.

THÉMISTOCLE

Viens, mon fils.

MILTIADE en se jetant à ses genoux

Ô, mon Père !

THÉMISTOCLE

Moi-même.

MILTIADE

Il expire, Seigneur...

On l'emmène.

1 654 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica