Comédie en vers· Comédie en un Acte en vers
La Fille de Molière
Représentée, au second Théâtre-Français (Odéon), 15 janvier 1863, 241ème anniversaire de la naissance de Molière.
Personnages
- CLAUDE DE MONTALANT, 40 ans. M. LUDOVIC
- ÉTIENNE, SON FRERE, 25 ans. M. POREL
- PROVENÇAL, autrefois valet chez Molière. M. ROMANVILLE
- MADELEINE POQUELIN, fille de Molière. Melle ROSÉ
- JEANNE POQUELIN, sa cousine. Melle DELAHAYE
- LAFORÊT, autrefois servante chez Molière. Melle PICARD
LA FILLE DE MOLIÈRE
SCÈNE PREMIÈRE. Claude, Étienne.
ÉTIENNE, entrant, à Claude qui lit attentivement
Je gage que tu lis du Molière encore.CLAUDE
Oui.ÉTIENNE
Toujours avec Alceste.CLAUDE
Et plus triste que lui.ÉTIENNE
Pourquoi ?CLAUDE
C'est qu'en des temps qui vont comme les nôtres, L'ennui qu'on a s'accroît des tristesses des autres Sous un maître vieilli, va, nous sommes bien vieux !CLAUDE
J'ai, pour me consoler, ce qu'on ne peut proscrire L'ami qui rit Encor, lorsqu'on ne sait plus rire, Qui daigne être bouffon, pour mieux pouvoir oser, Et fait penser l'esprit qu'il ne veut qu'amuser. Avec ce compagnon, l'on n'est pas solitaire. Et dire qu'à présent le roi le ferait taire.ÉTIENNE
Toi, du moins, tu l'as vu.CLAUDE
Trop peu c'est mon regret. Je ne savais pas même alors qu'on l'admirait. Sa vie, hélas qui fut si rapide et si pleine, Touchait à sa fin ; moi, j'avais quinze ans à peine, J'obtins de lui l'accueil qu'un fils eût attendu. Il aimait les enfants, il en avait perdu.ÉTIENNE
Que lui semblait le monde ?ÉTIENNE
Le voyait-il ?CLAUDE
Souvent. Non par goût, ni plaisir, Mais pour les vérités qu'il y pouvait saisir. Même il l'attirait.CLAUDE
Belle était sa fortune,, Tu le sais, et gagnée aussi bien que pas une. L'emploi qu'il en sut faire était à son honneur. Comédien, il eut le train, d'un grand seigneur, Table ouverte.ÉTIENNE
Ah !CLAUDE
Pour cause. Ainsi, comment dirai-je ? Chasseur à sa manière, il amorçait son piège. Ses convives divers, hommes d'esprit ou sots, Coursaient sans défiance à l'appât des morceaux Lui, sobre, l'oeil au guet, prenait à la pipée Dans la chaleur du vin la phrase émancipée. C'était comme un torrent de sottise ou d'esprit ; Car, pour lui bien payer le bon repas qu'il prit, Chacun, en sa monnaie, alors faisait largesse, Et de cette folie il tirait la sagesse Pour lui, pas un seul mot qui ne portât son fruit. Son oeil contemplateur dévorait dans le bruit. Nulle voix n'y parlait plus haut que son silence. De sa fille avec, lui je vois la ressemblance Elle a de cet esprit calme et silencieux, Discret par la parole, éloquent par lès yeux.CLAUDE
Oui, ce je ne sais quoi de la raison qui doute, Qui craint de s'égarer et qui d'abord écoute, Que son attention longtemps semble absorber, Mais qui, l'instant venu, laisse à propos tomber Un de ces mots heureux, perles d'un esprit juste, Que le bon sens, façonne et la malice incruste. Du paternel génie, elle suit le destin, Et c'est sans le savoir elle imite d'instinct. Elle était au berceau lorsque mourut son père.CLAUDE
Sa mère Sa mère, que l'on nomme aujourd'hui la Guérin, Que celte mort laissa sans pleurs, le front serein, Et qui de tant de gloire osant faire litière, Pour un autre échangea le beau nom de Molière Tu la connais mal.S'animant.
Quand le ciel a bien voulu Vous donner pour époux un grand homme, un élu, S'il tombe, aux souvenirs sans trêve on se dévoue ; Votre vie est brisée et rien ne la renoué ; De l'ombre on fait sa gloire, et des pleurs son orgueil On s'habille de noir, et l'on meurt dans son deuil. Elle ! se croyant libre, elle a dans son théâtre Choisi, sans marchander, un confident bellâtre, 'Roi du monosyllabe, un froid comédien, Et dont l'esprit du moins ne gêne plus le sien, Mais avec qui, dit-on, par instant elle expie Tout ce que sa conduite eut de scandale impie. Ce lourd passé lui pèse. Elle en fait un secret À sa fille surtout ; qui la mépriserait. La faute qui s'attaque aux hommes de génie Est ainsi, vois-tu bien, cruellement punie. Leur gloire est un arrêt, dont la sévérité Se perpétue avec leur immortalité. Molière prend déjà cette revanche amère. Mais sa fille, sur lui, n'a rien su par sa mère, Et pour l'instruire mieux personne n'a parlé.ÉTIENNE
Pourtant.CLAUDE
N'a-t-elle-pas de bonne heure exilé Cette enfance gênante, ici près, dans un cloître Où, d'instinct, en vertus, en grâce elle a su croitre ? Sa fille ainsi dans l'ombre effaçant sa beauté, Madame reste jeune avec impunité. Parle-t-on de ce cloître, elle veut qu'on réponde Madeleine s'y plait, elle a grand'peur du monde ! Or, tu dois le savoir, ce n'est pas au couvent Que l'auteur de Tartuffe est cité trop souvent. Mauvaise mère, Armande a donc ce qu'elle espère. Qui voit sa fille ? Qui lui parle de son père ? Personne !CLAUDE
Trop peu.ÉTIENNE
Je la devance.CLAUDE
Elle vient ?ÉTIENNE
Jeanne aussi, Sa cousine, sur qui s'étend votre puissance De tuteur indulgent, et dont l'obéissance Est presque de l'amour.CLAUDE
Quelle pensée, as-tu ?ÉTIENNE
Une bonne, une vraie.CLAUDE
Eh ! non !CLAUDE
Encore !ÉTIENNE
Oui...ÉTIENNE
Et qui voudrait par toi commencer son roman :. Roman n'est pas mal dit. Elle n'est jamais lasse De ces livres sans fin. Sur un cahier de classe, L'autre jour,,on la prit qui s'en composait un.CLAUDE
Comme en ces vieux fatras de Cyrus ou Clélie Que la province adore, et que Paris oublie, Tout du cloître au château cède a ce goût mauvais.ÉTIENNE
Quoi ?CLAUDE
Je me fâcherai.CLAUDE
Ah !...ÉTIENNE
Voyons, lorsque, tes beaux jeudis, Le couvent, moins sévère, ouvrant un peu ses grilles, Laisse échapper vers toi ces deux aimables filles, Libres, charmantes ; quand l'abbesse d'Argenteuil, Qui ne pourrait les voir, sans crainte d'un écueil, Aller jusqu'à Paris chez la comédienne, Leur défend la maison, et, préférant la tienne, Permet que, chaque fois, le bienheureux congé Se passe ici, chez toi, tuteur grave et rangé, Quand toutes deux sont là, dis, n'es-tu pas bien aise ?ÉTIENNE
Quoi ?CLAUDE
Molière en cela Me donne, avec sa femme, une leçon si vraie ! Il fut trop vieux pour elle, et son malheur m'effraie. Mais, toi, voyons, laquelle aimerais-tu le mieux ?ÉTIENNE
Oh ! Trop sévère. Sa vigueur de raison impose. On la révère Plus qu'on l'aime ; on l'admire, en craignant d'admirer, Et comme s'il fallait un jour trop l'adorer.CLAUDE
Va.SCÈNE II. Claude seul, puis Provençal.
CLAUDE, regardant s'éloigner son frère
Aime Jeanne. En mon coeur s'il faisait encor jour. Ce n'est pas là qu'irait s'égarer mon amour.Après une pause, en rêvant.
La différence d'âge, hélas est trop choquante.PROVENÇAL, entrant
Monsieur.CLAUDE
Qui me dérange ?CLAUDE
Tu la veux ?PROVENÇAL
Oui.CLAUDE
Tu n'es pas trop mal.PROVENÇAL
On me l'a dit souvent.CLAUDE
Ton nom est ?PROVENÇAL
Provençal.CLAUDE
As-tu des qualités ?PROVENÇAL
Monsieur, je les ai toutes.CLAUDE
Même la modestie ?CLAUDE
Où ?PROVENÇAL
Chez un président, deux marquis, trois comtesses, Un duc j'ai failli même entrer chez des altesses. Monsieur voit...PROVENÇAL, se carrant
Le ton ?CLAUDE
Impertinent...PROVENÇAL
C'est mon ton naturel.CLAUDE
Après ?PROVENÇAL
Chez un chanoine.CLAUDE
Où tu fis abstinence ?PROVENÇAL
Je jeûnais pour monsieur...CLAUDE
Après ?PROVENÇAL
Dans la finance.CLAUDE
Es-tu vraiment honnête ?PROVENÇAL
Oh !CLAUDE
Discret ?PROVENÇAL
Trop !CLAUDE
Docile.PROVENÇAL
Oh !... Monsieur me prend ?CLAUDE
Non...CLAUDE
Toi ?CLAUDE
Comment s'appelait-il ?PROVENÇAL
Molière.CLAUDE, ravi
Molière ? Quoi !PROVENÇAL
Monsieur le connaissait-il ?PROVENÇAL
Vraiment !CLAUDE
Nous parlerons de lui.PROVENÇAL
S'il s'agit de parler, Monsieur, je suis votre homme,Faisant le signe de l'argent que l'on compte.
Et...CLAUDE
Ce que tu voudras...PROVENÇAL
C'est une forte somme.CLAUDE
Sa servante !CLAUDE
Elle !PROVENÇAL
Je crois bien !PROVENÇAL
Bon ? Pas trop. Il voulait tout savoir ; Il vous avait un oeil, ah ! Qui savait tout voir. Il vous dévisageait des pieds jusqu'à la tête, Il entrait dans le coeur. Moi, qui ne suis pas bête, Qui suis même, dit-on, fin : il me devinait.CLAUDE
C'était gênant.CLAUDE
On le dit...PROVENÇAL
Je vous crois. Mais il eut sa manie : Si, pendant son travail, quelqu'un avait bougé, Par exemple ! Ah ! Quels cris ! Avait-on dérangé Chez lui même une paille, un rien : fureur nouvelle ! En brouillant ses papiers, on brouillait sa cervelle. Si vous saviez un jour le beau train qu'il m'a fait, Ah ! Rien que d'y penser, j'en éprouve un effet, Un froid ! - Je suis distrait. Chez lui, la matinée, J'allais faire le feu. Près de la cheminée, Je trouve un gros cahier, qu'on avait fait tomber ; Je le prends, je l'allume, il se met à flamber ; Monsieur survient. - J'avais fait une maladresse. - « Ciel ! Ma traduction, cria-t-il, mon Lucrèce ! »CLAUDE
Malheureux !PROVENÇAL
Justement, c'est ce qu'il répétait « Malheureux ! Un travail de vingt ans » Il était Rouge, et moi, blanc. Il rit en me voyant si blême ; Ce fut tout. Il était brave homme tout de même.PROVENÇAL
J'allais chez des messieurs qui payaient bien les courses ; C'étaient lettres par-ci, billets par-là, cadeaux galants ; On pouvait exercer tous ses petits talents. Oui, sa discrétion surtout. Un bon mystère, Quelle aubaine ! Parler, mauvais profit ; se taire, Oh ! Oh ! C'est différent.CLAUDE
Votre silence est d'or,CLAUDE
Voilà bien les valets. Ils s'engraissent du vice L'honnête homme ne peut compter sur leur service. La bonne Laforêt au moins le servit bien.PROVENÇAL
Trop. Du zèle toujours ; ça n'aboutit à rien. Et pas d'invention la pauvre bonne fille ! Routinière !SCÈNE III. Les mêmes, Un Valet.
LE VALET, annonçant
Madame Laforêt.CLAUDE
Je vais la recevoir.PROVENÇAL
Vous !SCÈNE IV. Provençal, puis Jeanne.
PROVENÇAL
C'est un original.JEANNE, entrant vivement
N'êtes-vous pas d'ici ?PROVENÇAL
Pour vous servir.PROVENÇAL
Bien..PROVENÇAL, à part
Deux secrets d'un coup, cela va nous distraire.Lisant les adresses.
Ah ! Les drôles de noms : Cléonyme, Altamon, Altamon ! Quoi, monsieur s'appelle ainsi ?JEANNE
Mais non... Où donc as-tu servi ? Qui donc t'apprit à vivre ? N'aurais-tu donc jamais flairé même un bon livre, Et ne saurais-tu rien de ce qu'on sait partout ? Apprends qu'aux lieux choisis, où règne le bon goût, On a...PROVENÇAL
Des sobriquets.PROVENÇAL
C'est tout comme.PROVENÇAL
Je m'en souviendrai.À part.
C'est drôle tout cela.Haut.
Les femmes ont sans doute aussi de ces noms-là ?JEANNE
J'en donne à ma cousine un tout plein d'harmonie : Almazie est son nom, le mien est Parthénie.JEANNE
Garde-t'en bien toujours, maraud ! Pour un valet Tout roman est muet, et l'esprit anonyme... Va !PROVENÇAL, à part, en s'en allant
Le frère Altamon, mon maître Cléonyme. Non !... si fait... après tout.Il sort.
SCÈNE V. Jeanne, Madelaine.
JEANNE, à Madelaine qui est entrée depuis un instant et regarde par la fenêtre placée à droite
Que fais-tu dans ce coin, Et que regardes-tu ?JEANNE
On dirait que pour elle il a tendresse d'âme. Nous passions, il n'eut pas pour nous même un coup d'oeil.MADELAINE
Elle avait l'air bien triste, elle était tout en deuil, Et sous sa mante noire, où frissonnait la neige, Je crois qu'elle tremblait, pauvre femme ! Que n'ai-je Pu m'arrêter près d'elle et...Elle fait un mouvement vers la porte.
JEANNE
Vas-tu me quitter Pour elle maintenant ? S'il fallait l'écouter, Auprès des gens de rien nous devrions nous plaire. Tu n'as de passion que pour le populaire. Avec ta riche dot, tu prendras un vilain.MADELAINE
Ah ça ! mais qu'es-tu donc, toi, Jeanne Poquelin ? Et que suis-je aussi moi, Madelaine Molière ?MADELAINE
Ah ! De lui je suis fière. Ce qu'il fut, je le sens, mieux que je ne le sais ; Mais c'est aux gens de rien qu'il dut son vrai succès. Le roi, les grands d'abord furent de la partie Mais le peuple a fait plus avec sa sympathie. A créer cette gloire, il mit son coeur : eh bien ! En échange il aura toute l'ardeur du mien.MADELAINE
Raille, va ; mon esprit est parfois en retard, Je le sais, et mon coeur en revanche est bavard : Il éclate sitôt qu'une douleur le serre, Et ne dit pas un mot, si ce mot n'est sincère. Que veux-tu ? Je me perds, moi, dans votre phoebus, Et, s'il faut grimacer, je m'y perds encor plus. En vain, pour que je parle, on me fera des guerres. Il faut que l'on soit franc donc, je ne parle guères. Monsieur Claude est de même.MADELAINE, riant
Ah !... Qu'Altamon ! Que c'est doux, Altamon ! Que c'est fin ! Quel beau titre Pour l'oeuvre dont sans cesse on soupire un chapitre Fi donc ! Claude ! Est-ce un nom de ce pays charmant, Où tout amour éclot pour fleurir en roman ?MADELAINE
Oui, roman. Ton amour en est un, et fort ample. Ce que tu crois sentir, voyons, le sens-tu bien ? C'est ton esprit qui parle, et ton coeur n'en sait rien. Claude.JEANNE
Encor !MADELAINE
Ne pas un tuteur ordinaire, Soit. Mais pourquoi l'orner d'un charme imaginaire ? Écoute, et ne crois pas que j'exagérerai : Du bien tu fais le pire en détruisant le vrai. Je ne sais rien chez toi qui n'arrive à l'extrême Si quelqu'un par hasard, t'a regardée il t'aime.JEANNE
Ah !MADELAINE
Ce n'est qu'un ami, tu rêves un amant. Tu mets ainsi du fard à chaque sentiment ; Et des choses du coeur tirant la quintessence, Tu t'es fait un amour de ta reconnaissance.MADELAINE
Paternel, on l'admet, Voilà tout, tu devrais,l'aimer comme il t'aimait. Claude de Montalant est noble en sa province. Est-ce assez ? Que non pas ! Toi, tu le rêves prince.JEANNE
Et tu pourrais penser.MADELAINE
Que tu t'en vas rêvant Au jour où ton héros t'enlève du couvent. Ne compte pas sur lui, ma Jeanne. Par nature Et raison, ce n'est pas un homme d'aventure. Un caractère fort, où se soutient l'élan D'un esprit généreux l'amour vrai du talent ; Cette admiration prompte, sure, éclairée, Qui vous met au niveau de la chose admirée, Qui dans un cher passé, me guidant pas à pas Vers mon père qu'hélas je ne connaissais pas, M'ouvrit en souriant son âme, comme un livre, Et par de doux récits avec lui me fit vivre Un coeur sincère enfin, sans morgue de vertu Voilà Claude !MADELAINE
J'écoute, observe, en moi j'éveille ce qui pense ; Un peu de sens commun vient c'est ma récompense.MADELAINE
Vraiment ! Renseigne-moi sur l'ardeur qui m'anime, Sur le feu, qui me brûle ? Eh bien ! c'est.JEANNE
Cléonyme.MADELAINE
Étienne, ah ! dis Étienne, ou je me fâcherais. Oh ! Pas de Çléonyme il me faut des noms vrais, Et je ne puis souffrir qu'une mode fantasque, Fasse à celui qu'on à courir le monde en masque.MADELAINE
Moi ! je ne l'aime pas. Cela te surprend-il ? Ce n'est pas tout lui-même M'idolâtre aussi peu pourquoi ? Parce qu'il t'aime.JEANNE
Ah !MADELAINE
Tu l'aimes aussi.JEANNE
Moi ?MADELAINE
Toi !JEANNE
Non !MADELAINE
Chaque fois Que vous êtes ensemble, il est ému ; sa voix Se trouble, et toi tu prends des tons de tourterelle. Ce Sont les seuls moments où tu sois naturelle. AMalgré le précieux, qui ne te peut quitter, Ton langage est plus vrai ; tu sais mieux écouter, Tu ne t'aperçois pas autant qu'on te regarde, Sous la prétention dont ton esprit se farde, Le pur sentiment perce elle coeur se fait jour Par un je ne sais quoi qui doit être l'amour.JEANNE
Cependant...JEANNE
Étienne !JEANNE
Et je ne l'ai pas vu §MADELAINE
En voyage. Ton regard accrochait des rêves au nuage Qui passait. Moi, j'étais sur terre, où j'employais Mon temps à ma façon tu rêvais, je voyais, Et très bien, n'est-ce pas ?JEANNE
Oui ! Mais c'est à confondre. Sur mes vrais sentiments tu m'apprends à répondre Je m'y brouillais un peu ; toi, tu m'y fais voir clair, Tu connais mieux mon coeur que moi-même. Ah ! Quel flair, Quel tact et quel esprit ! Mais quelle volte-face ! Aussi pour mon roman Que faut-il que je fasse ?MADELAINE
C'est tout simple aime Étienne. Oh je fais le pari, Qu'il n'a pas d'autre espoir il sera bon mari.MADELAINE
Quelle lettre ?JEANNE, à part
Imprudente !MADELAINE
Oh ! J'y suis. Ce doit être, Ou je me trompe fort, un de : ces deux, billets Qu'en cachette tantôt, Jeanne, tu barbouillais, Avec de grands soupirs et beaucoup rie ratures.JEANNE, embarrassée
Non !MADELAINE
Chez les fous.JEANNE
Ah !JEANNE, de plus en plus embarrassée
Non...JEANNE
Mal ?MADELAINE
Oh ! Très mal !JEANNE
Quoi !MADELAINE
Certes.JEANNE, à part
Il paraît que j'ai tort.Haut.
Toi tu vous déconcertes D'un mot...À part.
Il n'est plus temps !Haut.
Tu sais bien que partout Ces échanges d'esprit sont trouvés de bon goût, Quel danger ?MADELAINE
Un très grand...JEANNE
Songe, mon Almazie...MADELAINE
Bon ! Cela nous manquait tiens, si la fantaisie, Jeanne, te prend encor de trie donner ce nom. Je veux, sans barguigner, t'appeler Jeanneton.JEANNE
Quel langage !MADELAINE
Le vrai, Jeanne.JEANNE
Il me désespère.SCÈNE VI. Les mêmes, Provençal.
MADELAINE
Bien !PROVENÇAL, bas à Jeanne
Les billets sont remis.JEANNE, à part
Je n'y peux donc plus rien.MADELAINE
C'est fini ! Viens, entrons.JEANNE
Passe.SCÈNE VII.
PROVENÇAL, seul
La fille de Molière ! Est-ce possible ? Quoi ! La fille de monsieur Molière, devant moi Là... Mais non, je l'aurais reconnue, et bien vite Il est vrai, qu'elle était alors toute petite. Et jolie ! Elle l'est toujours. Ça consolait Le pauvre homme malade. Ah comme il l'appelait Près de son grand fauteuil : « Viens, Madelon, ma mie, Viens, viens. » Il se levait pour la voir endormie. Madame aussi, mais moins. Il avait beau souffrir, Quand au Palais-Royal je la menais courir, Monsieur, coûte que coûte, était à sa fenêtre, Et quel bonheur, sitôt qu'il la voyait paraître, Passer,et repasser sous les grands marronniers ! Quels sourires ! Hélas ce furent les derniers. Eh bien ! mais. Je n'ai pas l'âme aisément-émue D'ordinaire pourtant ; et cela me remue. Oui, j'ai la larme à l'oeil... Ne faites pas l'enfant, Provençal, mon ami l'honneur vous le défend.Il va regarder par le trou de la serrure.
C'est qu'elle est devenue un joli brin de fille ! Et jarni quel regard ! l'oeil, de son père y brille.SCÈNE VIII. Provençal, Laforêt.
LAFORÊT, s'approchant, et lui frappant sur l'épaule
Quoi, déjà !PROVENÇAL
Cette fois, pas de sévérité Là, vrai ! ce n'était pas par curiosité. Vous a-t-on bien reçue ? Êtes-vous ?...LAFORÊT
Oh ! Ravie On ne peut plus, ce jour comptera dans ma vie. Quel excellent monsieur ! et quel charmant accueil J'étais.heureuse Tiens, j'en oubliais mon deuil. Mais c'est qu'il il beaucoup connu notre bon maître. Sais-tu ? Non comme ceux qui disent le connaître Pour l'avoir entrevu sur le théâtre, lui, C'est de près qu'il l'a vu, sans façon, souvent : oui, Autant que nous, aussi le digne homme ! Il en parle, vois-tu, c'est un vrai plaisir ! Comme Dans cette maison-là, toi, tu vas être bien. Si j'y pouvais entrer, j'y servirais pour rien. « Je voudrais disait-il, vous faire une surprise, »PROVENÇAL
Ah !LAFORÊT
N'importe !LAFORÊT
De Molière ?PROVENÇAL
Eh bien ! oui.LAFORÊT
Madelon ?LAFORÊT
Nul chemin n'est trop long Pour un pareil bonheur ; j'irais, coûte que coûte, J'irais au bout du monde.LAFORÊT
Vrai !PROVENÇAL
Restez, vous l'allez-voir.PROVENÇAL, regardant par la porte de gauche, qui vient de s'ouvrir
Je l'aperçois qui vient, sa cousine avec elle.LAFORÊT
Montre-la moi,PROVENÇAL
C'est...LAFORÊT
Non... Ne me dis pas laquelle. Je veux la deviner... Pour me faire un maintien, Si j'avais quelque chose... Un balai...PROVENÇAL
Quoi ?PROVENÇAL, riant
Vous voulez...LAFORÊT
Pourquoi pas ?PROVENÇAL
L'idée est singulière.SCÈNE IX. Les mêmes, Madelaine, Jeanne.
PROVENÇAL, à Laforêt
Silence !JEANNE
Prêcheur.MADELAINE
Il nous donna les avis ordinaires.MADELAINE
Ne le sommes-nous pas toujours ?LAFORÊT, à part
Bien !LAFORÊT, à part
Très bien ! De la raison.MADELAINE
Que tu te donnes.JEANNE
Oui.MADELAINE, riant
Ha ! ha ! C'est très commode.LAFORÊT, à part
Elle rit comme lui.MADELAINE
La leçon faite ainsi n'a plus rien qui déplaise On se l'a dit bien bas, on l'écoute à son aise, On se désobéit sans se gronder trop haut.Riant.
Ha ! ha ! Tiens ! Si j'avais un peu l'esprit qu'il faut, Je te mettrais, bien sûr, dans quelque comédie.JEANNE
Cette femme est hardie.MADELAINE
La dame de tantôt.LAFORÊT
Qui veut... Vous embrasser.MADELAINE
Moi ! Volontiers.LAFORÊT
Chère enfant ! Qu'elle est bonne ! Je la rêvais ainsi, d'elle rien ne m'étonne. Mais maintenant il faut vous dire qui je suis, N'est-ce pas ?JEANNE
Il est temps.LAFORÊT
Si pourtant je le puis, Car je suffoque presque. On aura dû, j'espère, Vous parler de quelqu'un qui servait votre père, Une bonne femme...PROVENÇAL, s'essuyant les yeux
Tout cela me démonte. Décidément... Je fonds... Partons, car j'en ai honte.Il sort.
SCÈNE X. Madelaine, Laforêt.
MADELAINE
Parle-moi de mon père.LAFORÊT
Ah ! Je l'ai bien connu. Je n'ai pas de mémoire, et j'ai tout retenu] De ce qui fait penser à lui, pauvre cher homme ! Pardon ! Mais c'est ainsi qu'à part moi, je le nomme. L'appeler autrement ce serait le changer, Et je croirais alors que c'est un étranger. Je ne vous dirai mot de son talent sans doute ; Je sens bien ce que c'est, mais je n'y verrais goutte. J'irai droit à son coeur, tout d'un trait, tout d'un bond. Ils disent : il est grand ! Je dis : Il était bon !MADELAINE
On n'est pas l'un sans l'autre.LAFORÊT
Oh ! N'est-ce pas, mignonne ? N'est-ce pas ? le génie est ce que le coeur donne. parmi ceux qui venaient chez nous tant raisonner, Et qui, par leur babil, allongeaient le dîner, D'aucuns disaient : Quels traits ! Quel talent, ce Molière ! Quelle diversité ! C'est une fourmilière D'esprit ! Nul ne disait : Quel coeur ! Ça me surprit.LAFORÊT
Vous avez dit juste ma pensée, Mais en me la faisant plus vraie et plus sensée. Eh bien ! C'était de même avec lui : que de fois Le mot qui me manquait me coupa net la voix ! Il le trouvait pour moi, se hâtait de l'écrire, Puis il me le lisait tout frais ; et moi de rire ! Il aimait mon patois, il en prenait leçon ; Mais sa sauce valait bien mieux que mon poisson. J'ai gagné cent pour cent à passer par ses rôles, Car je me trouve sotte, et je les trouvais drôle.MADELAINE
Il vous consultait ?LAFORÊT
Oui, c'est ma gloire, et souvent. Mon avis était net, s'il n'était pas savant. C'était un bon éclat de rire, bien sonore. Que n est-il là ! J'aurais-du coeur pour rire encore. Que d'histoires ! Tenez, par exemple Piarrot. De Don_Juan, que je crois, me rappelle, qu'un rôt Bien embroché, bien gras, brûla devant sa braise Un beau jour que Monsieur, pour m'écouter, à l'aise, M'avait fait trop longtemps jaser loin du fourneau. Sa pièce avait marché, mais comme il fut penaud Quand je servis le soir ! Pour moi, j'étais tremblante, Le plat était manqué,MADELAINE
LAFORÊT
Mon ouvrage fini, sans me faire prier Je courais au théâtre. Ah ! J'aurais pu crier Quand dégoisaient Lubin, Marinette ou Nicole « Palsangué ! c'est chez nous qu'ils venaient à l'école h.MADELAINE
Il travaillait ?LAFORÊT
Toujours.MADELAINE
Vraiment !LAFORÊT
Et n'importe où. Allez ! Ce cerveau-là n'avait pas un seul trou, Son temps pas un seul vide. Il faisait des journées, Qui certes en valaient dix. Pendant les matinées, Dans sa robe de chambre, à grands ramages verts, - Je l'ai devant les yeux, - il, ruminait ses vers ; On eût dit qu'il vivait dans l'oeuvre commencée, Tant il la reprenait aisément. Sa pensée Arrivait en riant. On aurait pu la voir Sur son front, dans ses yeux ; comme sur un miroir. Il se la répétait tout bas, dans un murmure, Puis la laissait tomber, quand elle était bien mûre.MADELAINE
Où se reposait-il ?LAFORÊT
Aux champs sans un peu d'air, Et de calme, sa vie aurait été l'enfer. Pauvre homme ! Il se tuait pour amuser. L'étude Le suivait jusque dans Auteuil, sa solitude. Bons moments, mais trop courts ! Il devait, sans retard, Revenir à Paris, se barbouiller de fard, Monter sur la scène, ou s'en aller au plus vite Chez quelque grand seigneur, pour jouer en visite.MADELAINE
Le roi le demandait...LAFORÊT
Trop souvent. Quand la cour En automne, à Chambord allait faire séjour. Il fallait qu'il suivit, quand même, avec sa troupe, Portant, comme il disait, tout son théâtre en croupe.MADELAINE
Mais c'était un honneur...LAFORÊT
Dont il eût pu mourir, Car on voyait déjà ses forces dépérir.. Tout l'accablait Souffrance, et travail et le reste. Les chagrins ; ;.MADELAINE
Quoi ?MADELAINE
Mais.LAFORÊT
Enfin, tout cela le brisait, Et sans qu'il le fit voir jamais ; on lui disait « Jouez moins, pensez moins,-cessez un peu d'écrire. » Il riait de ses maux, et même en faisait rire. Il était au théâtre un soir très-souffrant, vint Son ami Despréaux qui lui dit « C'est en vain Donc que l'on vous supplie, en vain qu'on vous querelle, Vous voulez, je le vois, mourir en Sganarelle ? Quittez cette défroque, et de vous prenez soin ! »MADELAINE
Que répondit mon père ?LAFORÊT
Il lui montra de loin, Fier et l'oeil rayonnant, tout son monde à l'ouvrage « Tenez, dit-il, voilà ma vie et mon courage ; « Que devient tout cela, si vous m'en séparez ?. « Je reste ! » - « Soit ! dit l'autre, alors vous y mourrez. » Il mourut.MADELAINE
Pauvre père !LAFORÊT
Il mourut à la peine. Ah ! quel malheureux jour ! Et dans une semaine Qui le rendit plus triste encor par sa gaieté. C'était en carnaval. Il s'était bien hâté, Pour terminer à temps sa grande comédie Du faux malade ; hélas ! Pris par la maladie, Oui, tout brisé lui-même, et souffrant à mourir, Il avait ri d'Argant, qui croit toujours souffrir. Il put jouer trois fois, puis fut sans force ; il ose Continuer pourtant, il joue à la nuit close, Le vendredi, je crois entendre un bruit de voix Dans le Palais-Royal sous les arbres, je vois Des torches s'avancer « Ce sont des masques ! » dis-je ; Mais bientôt j'ai vu mieux, j'ai peur, mon sang se fige, J'ai reconnu sa chaise et ses porteurs : « C'est lui, Qu'on rapporte mourant, peut-être mort ! » Oh ! oui, Je n'en puis plus douter, je cours. la triste escorte Était déjà rendue et frappait à la porte. J'ouvre, il me tend la main, et, pour me rassurer, Il tache de sourire en me voyant pleurer. On le monter me dit « Cherche un prêtre ! » Aux églises On ne répondit pas. Mais deux de ces soeurs grises, Qui viennent en carême à Paris pour quêter, Chez lui, dans ce temps-là, voulaient bien s'abriter ; Car si parfois encore on l'accusait au prône, On ne refusait pas son gîte ou son aumône. « Entrez, avait-il dit, mes soeurs, vous serez bien. Pour être du théâtre, on n'est pas un païen Claire votre patronne est celle de ma femme, Entrez, et si je meurs, vous prierez pour mon âme. » Ce fut trop vrai ! Les soeurs, qui pleuraient comme nous, Mains jointes près du lit se mirent à genoux, Lui murmurant les mots où Dieu parle ; Molière Retrouva de la voix pour dire sa prière, Puis il voulut vous voir en ce moment béni, Vous prit, vous embrassa, tomba... C'était fini !MADELAINE, pleurant
Et n'avoir pu sentir, - enfant, est-ce qu'on aime ? - Son âme qui passait dans ce baiser suprême !LAFORÊT
Ce matin, de bonne heure, Seule, je suis allée où tous les ans je pleure, Au petit cimetière, où son cercueil fut mis Sous une pierre, auprès des pauvres, ses amis. Je n'y manque jamais, et c'est mon seul voyage.LAFORÊT
Ah !MADELAINE, voyant entrer Claude et Jejrnne
Viens, on pourrait voir que nous avons pleuré.SCÈNE XI. Les mêmes, Claude, Jeanne.
Madeleine et Jeanne se sont retirées au fond, comme pour sortir.
JEANNE
Mais...MADELAINE, prête à sortir, s'arrêtant et retenant Laforêt
Que dit-il ?MADELAINE, à part
Je comprends.MADELAINE
C'est cela.JEANNE
C'était.CLAUDE
Un badinage, Direz-vous ? C'est bien pis, car vous êtes d'un âge Où tout compte en amour. J'excuserais ce jeu, Peut-être, s'il cachait un véritable aveu.JEANNE
Je vous jure.CLAUDE, avec bonté
En blâmant votre tort, je me donne Celui d'un méchant ! mais, en grondant, je pardonne.MADELAINE, à part
Qu'il est bon !JEANNE
Vrai !CLAUDE
Mais je me défends, moi.JEANNE
Comment ?CLAUDE
C'est le malheur d'autrui. J'ai vu comment on souffre, et, j'en conviens, j'ai fui. J'eus un jour un caprice aussi fou que le vôtre : La jeunesse du coeur part moins vite que l'autre. Vous aimeriez quelqu'un trop âgé pour vous, moi - Je songeais à quelqu'un trop jeune.MADELAINE, à part
Ah !JEANNE, à part
Tiens !JEANNE, vivement
C'était...JEANNE
Bien sûr !CLAUDE
Elle n'en savait rien.MADELAINE, à part
Peut-être !JEANNE
Ah !CLAUDE
Le malheur.JEANNE
De qui ?CLAUDE
De Molière.LAFORÊT
Oui !CLAUDE
Sa gloire le venge.JEANNE
Mais...CLAUDE
Ses oeuvres un jour vous diront son secret, Vous saurez qu'où l'on rit bien souvent il pleurait. Ô Célimène !JEANNE
Enfin.CLAUDE
Laissons là cette enquête. Allez, Jeanne, et surtout ne soyez pas coquette.Ils s'éloignent Jeanne par la porte de droite, Claude par la porte du fond.
SCÈNE XII. Madelaine, Laforêt.
LAFORÊT, à Madelaine qui pleure
Quel coup, je l'ai senti, cela dut vous donner ! Ma pauvre enfant, j'aurais voulu vous l'épargner ! Voyons,-remettez-vous, souvent on exagère ; Et le mal que l'on dit se dit à la légère ; Peut-être a-t-on menti ?MADELAINE
Je ne veux rien savoir. Mon père, qui m'entend, m'en ferait un devoir. C'est assez de mon deuil,.sans la douleur amère De blâmer, en pleurant, et d'aimer moins ma mère.LAFORÊT
Bien !MADELAINE
Non.LAFORÊT
Songez.LAFORÊT
Justement, et je crains.MADELAINE
Moi, c'est ce qui m'engage, Me décide, je veux, - et j'y mets mon honneur, - Qu'où mon père a souffert, un autre ait le bonheur.LAFORÊT
Cependant...MADELAINE
Et d'ailleurs, pourrai-je, moi, sa fille, Aimer un de ces fats que la sottise habille, Dont je sais que l'on rit, car il fit leur portrait ? Non.LAFORÊT
Quel époux, alors ?...MADELAINE
Celui qui me plairait Est tel que l'eût voulu sa sérieuse estime, Sincère, lui, du moins, n'en serait pas victime, Et...LAFORÊT
Eh bien ! Monsieur Claude !MADELAINE
Oh ! Chut !LAFORÊT
Il n'est plus là ! C'est un galant discret, trop discret ; mais je l'aime, Puisqu'il vous adore.MADELAINE
Ah ! Tu crois !MADELAINE
Mais.LAFORÊT
Vous parlerez aussi.MADELAINE
N'y compte pas.SCÈNE XIII. Les mêmes, Provençal, Jeanne.
MADELAINE, voyant Jeanne qui entre vivement
Tiens ! Jeanne est tout effarée !JEANNE, à Provençal
Oui, c'est ta faute.JEANNE
Trop bien.PROVENÇAL
C'est mon défaut.JEANNE, apercevant sa cousine
Madelaine ! Sais-tu.MADELAINE
Je sais tout.JEANNE
Quoi ? Ma lettre.MADELAINE, très vivement
Comment ?LAFORÊT
Pauvre enfantJEANNE
Si l'intrigue était double, Me suis-je dit. hier, elle n'irait que mieux, Et mon roman serait bien plus ingénieux. Alors.MADELAINE
Alors ?JEANNE
J'ai cru, - sans t'avoir avertie, - Que je pouvais te meure aussi de la partie J'écrivis deux billets.MADELAINE
Et l'autre ?JEANNE
Pour Étienne.MADELAINE
C'est insensé ! L'on t'excusera, toi, - C'est le profil des fous bien avérés, - mais moi ! C'est inouï ! J'endosse, et cela m'exaspère, Un ridicule affreux qu'avait tué mon père. Rivale des Cathos, et soeur des Madelons. La fille de Molière est précieuse ! Allons ! C'est absurde, entends-tu !... L'affreuse lettre !Cathos et Madelon sont deux personnages des Précieuses ridicules, comédie en un acte de Molière.
JEANNE
Arrête Si tu la connaissais, tu verrais. Je t'y prête Des soupirs épurés et doux comme les miens,JEANNE
Ah !PROVENÇAL, à part
Que dit-elle ?MADELAINE
Et toi, Claude, Altamon !PROVENÇAL, à Madelaine
Ah ! Vous faites erreur.MADELAINE
Moi ?PROVENÇAL
Mille fois pardon Mais je suis sûr qu'ici vous dites le contraire Cléonyme est monsieur, Altamon est son frère.JEANNE
Comment ?MADELAINE
Es-tu magicienne ?LAFORÊT, à Jeanne
Vous écriviez à Claude, et vous aimez Étienne Maintenant, Le billet est donc en bon chemin, 11. arrive à son but, en se trompant de main.MADELAINE
Mais l'autre, écrit pour moi, que Claude a lu ; calcule Combien, sous ce faux nom, il me rend ridicule ! Comprends-tu ?MADELAINE
Pourtant.LAFORÊT
Grâce à lui, tout se dénoue à ravir. Vous êtes, Claude et vous, deux muets au coeur tendre ; L'un n'ose pas, et l'autre a grand' peur... Pour s'entendre, Triste affaire ! Or, voici le bon moyen, la clé, Car vous aurez tout dit, vous, sans avoir parlé.PROVENÇAL
Ils viennent.LAFORÊT
Tenons-nous.SCÈNE XIV. Les mêmes, Claude, Étienne.
CLAUDE, au fond du théâtre, bas, à Étienne
Ces lettres sont de Jeanne.ÉTIENNE, montrant celle que tient Claude
Et de Madelaine.CLAUDE, avec impatience
Ah !ÉTIENNE, lui indiquant Jeanne, Madelaine et Laforêt qui parlent ensemble
Tiens ! Si j'ai tort, condamne, Mais écoute.LAFORÊT, grondant
Ah ! vraiment. Il faut me seconder, C'est le moment.Haut.
Ha ! Ha !Bas.
Laissez-moi vous gronder D'abord, c'est nécessaire.Haut.
Ha ! Ha ! Mesdemoiselles, L'amour, comme l'on dit, ouvre pour vous ses ailes De bon matin, chacune a rôti son poulet.ÉTIENNE, à Claude
Tu vois !LAFORÊT, de même
Pour l'envoyer tout chaud, par un valet. C'est aller vite. Au moins, n'est-on pas trop coquette ? Aime-t-on, comme nous, à la bonne franquette ? Le coeur avec l'esprit est-il un peu d'accord ? Car l'un dément souvent l'autre, et c'est un grand tort. Que répondrez-vous ?JEANNE
Moi ?ÉTIENNE, à part
Voyons.ÉTIENNE vivement, lui prenant la main
Est-ce bien vrai ?JEANNE
Bien vrai !LAFORÊT, à Madelaine
Mais à vous maintenantCLAUDE
Ah !MADELAINE
Ceci, de m. ; part, va sembler surprenant. Soit, j'en expliquerai plus tard la fantaisie J'accepte, en attendant, ce qu'a dit Almazie. On parle toujours bien quand on est écouté ; Mais moi, suis-je entendue ?CLAUDE, se précipitant et lui prenant la main
En avez-vous douté ?PROVENÇAL
Allons ! Tout marche au mieux l'affaire est bien ourdie, Et nous allons finir comme à la comédie.Ourdir : Disposer, arranger les fils de la chaîne pour faire un tissu. [L]
LAFORÊT
Oui, comme chez Molière.PROVENÇAL, s'éventant
Ouf ! Que de mal ! Je crois Qu'un fila joliment l'intrigue. Cette fois, Mascarille a gagné mieux que des réprimandes.Mascarille est un personnage des Précieuses ridicules.
CLAUDE
Aussi, le gardons-nous.LAFORÊT
Et moi ?CLAUDE
Oui.CLAUDE
Rayonnant !LAFORÊT
Malheureux.744 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica